11 janvier

Cezanne prend sa deuxième inscription à la faculté de Droit d’Aix.

Les inscriptions s’effectuent trimestriellement. Cezanne achèvera sa première année après sa quatrième inscription.

« Registre des inscriptions à la faculté de Droit d’Aix, contenant quatre cent trois feuilles recto et verso, commencé le 2 janvier 1858 à la page n° 1 clos le 18 à la page » ; Archives départementales des Bouches-du-Rhône, centre d’Aix-en-Provence, fonds de la faculté de Droit, 1T 1900 ; reproduit par Lioult Jean-Luc, Monsieur Paul Cezanne, rentier, artiste peintre. Un créateur au prisme des archives, Marseille, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, Images en Manœuvres éditions, 2006, 299 pages, p. 59.

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14 janvier

Zola écrit à Baille. Il fait allusion à deux lettres de Cezanne qui semblent perdues.

Zola Émile, Correspondance. Lettres de Jeunesse, Paris, Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, éditeur, 1907, 300 pages, p. 11-13 ; Émile Zola, correspondance, édité sous la direction de B. H. Bakker, éditrice associée Colette Becker, conseiller littéraire Henri Mitterand, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Paris, éditions du CNRS, tome I 1858-1867, 1978, 594 pages

« Paris, le 14 janvier 1859.

Cezanne, qui n’est pas aussi paresseux que toi — je devrais dire aussi travailleur, — m’a écrit une bien longue lettre 1. Jamais je ne l’ai vu si poète, jamais je ne l’ai vu si amoureux ; si bien que, loin de le détourner de cet amour platonique, je l’ai engagé à persévérer. Il m’a dit qu’à Noël tu avais tâché de le ramener au réalisme en amour. Jadis, j’étais de cet avis, mais je crois maintenant que c’est un projet indigne de notre jeunesse, indigne de l’amitié que nous lui portons. Je lui ai répondu longuement 2, lui conseillant d’aimer toujours, et le lui persuadant par des raisons que je ne puis te dire ici. Si par hasard tu t’étais fait l’apôtre du réalisme, si le conseil que tu as donné à Cezanne n’était pas dicté par ton amitié pour lui, si tu désespérais toi aussi de l’amour, je t’engage à lire ma réponse à Cezanne quand tu le pourras, et je souhaite que cette lecture puisse rajeunir ton cœur noyé dans l’algèbre et la mécanique. Je vais même te transcrire quelques lignes que je pense adresser à Cezanne prochainement 3. C’est à lui que je parle, mais cela te convient aussi ; voici ces lignes :

 » Dans une de tes dernières lettres, je trouve cette phrase : « L’amour de Michelet, l’amour pur, noble, peut exister, mais il est bien rare, avoue-le 4« . Pas si rare que tu pourrais le croire, et c’est un point sur lequel j’ai oublié de te parler dans ma dernière lettre. Il était un temps où, moi aussi, je disais cela, où je raillais, lorsque l’on me parlait de pureté et de fidélité, et ce temps-là n’est pas bien ancien. Mais j’ai réfléchi, et j’ai cru découvrir que notre siècle n’est pas aussi matériel qu’il veut le paraître. Nous faisons comme ces échappés de collège qui se disputent entre eux pour savoir celui qui aura commis le plus grand méfait ; nous nous racontons nos bonnes fortunes avec le plus d’égoïsme possible et nous nous noircissons à qui mieux mieux. Nous semblons faire fi des choses saintes ; mais, si nous jouons ainsi avec les vases de l’autel, si nous nous appliquons à démontrer à tous que nous ne valons rien, je crois que c’est plutôt par amour-propre que par méchanceté innée. Les jeunes gens surtout ont cet amour-propre, et comme l’amour est, si j’ose parler ainsi, une des plus belles qualités de la jeunesse, ils s’empressent de dire qu’ils n’aiment pas, qu’ils se traînent dans la fange du vice. Tu as passé par là et tu dois le savoir. Celui qui avouerait un amour platonique au collège — c’est-à-dire une chose sainte et poétique — n’y serait-il pas traité de fou ? […] De même qu’en religion un jeune homme n’avoue jamais qu’il prie, en fait d’amour un jeune homme n’avoue jamais qu’il aime. Crois que la nature ne perd pourtant jamais ses droits ; au temps des chevaliers, la mode était d’avouer son amour et on l’avouait, maintenant la mode a changé, mais l’homme est toujours l’homme, il ne peut se dispenser d’aimer.

 » Je gagerais bien que l’on trouverait l’amour au fond du cœur de ceux qui veulent passer pour les plus grands scélérats : chacun a son heure, chacun doit y passer. Maintenant il est vrai qu’il y a des amants plus ou moins poètes, plus ou moins exaltés. Chacun aime à sa manière, et il serait absurde à toi, l’amant des fleurs et des rayons, de dire que l’on ne peut aimer sans faire des vers et sans aller se promener au clair de lune. Le berger grossier peut aimer sa bergère ; l’amour est chose bien élevée, bien sublime, mais il entre dans chaque âme, même la moins cultivée […] Pour revenir, c’est donc à l’orgueil, un bien sot orgueil, qu’il faut s’en prendre, suivant moi ; c’est à la société, aux hommes réunis et non à l’homme en particulier. L’homme ne peut se passer d’aimer, ne serait-ce qu’une fleur, qu’un animal ; pourquoi donc alors ne voulez-vous pas qu’il aime la femme ? Je sais bien que la cause que je plaide ici est bien épineuse ; nous sommes enfants du siècle et l’on a eu soin de nous donner des idées arrêtées sur ce sujet. On nous a tant fait d’aimables plaisanteries sur la femme et sur l’amour que nous ne croyons plus à tout cela. Mais, si tu y réfléchis bien, si tu consultes bien ton cœur, tu seras forcé de convenir, en considérant que tu n’es pas d’une autre pâte que les autres hommes, qu’il est faux d’avouer que l’amour est mort, que notre temps n’est que matérialisme. Une tâche grande et belle, une tâche que Michelet a entreprise, une tâche que j’ose parfois envisager, est de faire revenir l’homme à la femme. On finirait peut-être par lui ouvrir les yeux ; la vie est courte, ce serait un moyen de l’embellir ; le monde est dans la voie du progrès, ce serait un moyen d’arriver plus vite. Et ne va pas croire que ce soit le poète qui parle. Qu’importe même l’exagération. Michelet fait un dieu de la femme dont l’homme est l’humble adorateur. Aux grands maux, il faut les grands remèdes, si l’on exécutait la moitié de ce qu’il demande, le monde à mon avis, irait parfaitement. « 

  1. Cette lettre semble perdue.
  2. Cette lettre paraît également perdue.
  3. Cette lettre n’a pas été préservée non plus.

La lettre de Cezanne d’où provient cette citation se rapportant à l’ouvrage de Michelet, paru en 1858, n’a pas non plus survécu.

17 janvier

Cezanne écrit à Zola. En tête de la lettre, il dessine une scène où apparaissent, selon les dialogues écrits en dessous, les personnages de Dante et Virgile, inspirés par L’Enfer de Dante Alighieri.

Lettre de Cezanne à Zola, datée « aix, 17 janvier 1859 » ; première page avec dessin reproduite par Chappuis Adrien, The Drawings of Paul Cezanne. A Catalogue raisonné, New York Graphic Society Ltd., Greenwich, Connecticut, 1973, volume I, « Introduction and Catalogue », 288 pages, volume II, « Plates », 1223 numéros, dessin n° 37 (première page de la lettre).
Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 45-48, première page reproduite figure 12.

« Aix, 17 janvier 1859

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[dessin C0037, avec l’inscription en médaillon : « LA MORT RÈGNE en ces lieux ».]

Le Dante
Dis-moi, mon cher, que grigno-
tent-ils là ?
Virgile
C’est un crâne, parbleu.
Le Dante
Mon Dieu, c’est effroyable !
Mais pourquoi rongent-ils
ce cerveau détestable ?
Virgile
Écoute, et tu sauras cela.
Le Père.
Mangez à belles dents ce mortel inhumain
qui nous a si longtemps fait souffrir de la faim.
L’aîné — mangeons !
Le cadet — moi, j’ai bien faim, donne cette oreille
Le troisième — à moi le nez.
Le petit-fils — à moi cet œil
L’aîné —        à moi les dents
Le père. Hé. Hé si vous mangez d’une
façon pareille
que nous restera-t-il pour demain
mes enfants.

J’ai résolu, mon cher, d’épouvanter ton cœur
D’y jeter une énorme, une atroce frayeur
Par l’aspect monstrueux de cet horrible drame
Bien fait pour émouvoir la plus dure des âmes.
J’ai pensé que ton cœur sensible à ces maux-là
S’écrierait : quel tableau merveilleux que voilà !
J’ai pensé, qu’un grand cri d’horreur, de ta poitrine
Sortirait, en voyant ce que seul imagine
L’enfer, où le pécheur, mort dans l’impunité,
Souffre, terriblement durant l’éternité.
Mais j’observe, mon cher, que depuis quinze jours
Notre correspondance a relâché son cours ;
Serait-ce par hasard l’ennui qui te consume,
Ou bien ton cerveau pris par quelque fâcheux rhume
Te retient, malgré toi, dans ton lit, et la toux
Te chagrinerait-elle ? Hélas, ce n’est pas doux
Mais pourtant mieux vaut ça que d’autres maux encore.
Peut-être est-ce l’amour qui lentement dévore
Ton cœur ? Oui ? Non ? Ma foi, je n’en sais rien
Mais si c’était l’amour, je dirais, ça va bien.
Car l’amour, je crois fort qu’il n’a tué personne ;
Peut-être que parfois tout de même il nous donne
Quelque peu de tourment, quelque peu de chagrin,
Mais vient-il aujourd’hui, il disparaît demain.
Si, par malheur, malheur serait, il faut le dire,
Si quelque maladie horrible te déchire ;
Pourtant je ne crois pas que les Dieux malveillants
T’aient donné, sacrebleu, quelque affreux mal de dents,
Ou bien quelque autre chose horriblement bien bête
A souffrir, par exemple, un vaste mal de tête
Qui du chef jusqu’aux pieds promenant son tourment
Te fasse envers le ciel jurer atrocement.
Cela serait stupide ; être malade est chose,
Quelque mal que ce soit, extrêmement morose ;
Car l’on perd l’appétit, et l’on ne mange pas ;
En vain devant nos yeux passeraient mille plats
Très doux, très attrayants ; notre estomac repousse
Le plus doux, le meilleur des fricots, la plus douce
Des sauces :
le bon vin — car je l’aime — il est vrai
Que chez Baille il nous a sur le coco frappé,
Mais je l’excuse : adonc le vin est bonne chose
Des maux les plus divers il peut guérir la cause
Bois-en donc, cher ami, bois-en, car il est bon
Et de ton mal bientôt viendra la guérison
Car le vin est bien bon : bis, ter.

Aurais-tu, par hasard, mangé trop de bonbons
Le jour de l’an ? Pourquoi non ? car trop forte dose
T’aurait pu condamner à rester bouche close,
En te donnant, hélas, une indigestion,
Mais c’est assez, ma foi, se livrer sans vergogne
A la bêtise : car le temps sans cesse rogne
Notre vie, et nos jours déclinent. Le tombeau,
Ce vorace et terrible abîme insatiable
Est là toujours béant — Dépucelé, puceau
Quand viendra notre jour, vertueux ou coupable
Nous paierons le tribut au sort inévitable.

Or, voici quelques jours que j’écrivais ce qui se trouve ci-dessus ; je me suis dit comme ça, je ne sais quoi lui dire de beau, donc il faut attendre quelque peu pour lui envoyer ma lettre, mais voilà-t-il pas que je suis en peine, vu que nullement je ne reçois des nouvelles de toi. Par ma foi, sacrebleu, j’en ai fait d’hypothèses, et même des plus niaises, touchant ce gardement de silence. C’est peut-être, ai-je pensé, qu’il est occupé à quelque œuvre immensissime, peut-être élucubre-t-il quelque vaste poème, peut-être me prépare-t-il quelque énigme vraiment indevinable, peut-être même est-il devenu rédacteur de quelque flasque journal ; mais toutes ces suppositions ne me font point connaître en réalité quod agis, quod vivis, quod cantas, quomodo te ipsum portas, etc. ; je pourrais t’ennuyer plus longtemps et tu pourrais, dans ton dépit, t’écrier avec Cicero :

Quosque tandem, Cezasine, abuteris patientia nostra ? A quoi je répondrai que pour ne plus t’ennuyer tu dois m’écrire au plus tôt, si empêchement grave n’est pas. Salut omnibus parentibus tuis, salut tibi quoque, salve, salve,

Paulus Cezasinus »

11 avril

Cezanne prend sa troisième inscription à la faculté de Droit d’Aix.

« Registre des inscriptions à la faculté de Droit d’Aix, contenant quatre cent trois feuilles recto et verso, commencé le 2 janvier 1858 à la page n° 1 clos le 18 à la page » ; Archives départementales des Bouches-du-Rhône, centre d’Aix-en-Provence, fonds de la faculté de Droit, 1T 1900 ; reproduit par Lioult Jean-Luc, Monsieur Paul Cezanne, rentier, artiste peintre. Un créateur au prisme des archives, Marseille, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, Images en Manœuvres éditions, 2006, 299 pages, p. 59.

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20 juin

Dans une lettre à Zola, Cezanne évoque longuement son amour non partagé pour une couturière, « une certaine Justine », avec qui il n’a pas encore échangé un seul mot et qui, d’ailleurs, est éprise de Paul Seymard, un autre étudiant qu’il connaît. Pour la première fois, il imagine aller à Paris vivre une vie d’artiste.

Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 48-50, dernière page reproduite figure 6.

« [Aix] 20 juin.

Mon cher,

Oui mon cher, c’est bien vrai, ce que je disais dans ma lettre d’auparavant. Je tâchais de me tromper moi-même, par la dîme du Pape et de ses cardinaux, j’ai eu un vif amour pour une certaine Justine laquelle est vraiment very fine ; mais comme je n’ai pas l’honneur d’être of a great beautiful [sic], elle m’a toujours détourné la tête. Quand je dirigeais mes mirettes vers elle, elle baissait ses yeux et rougissait. Maintenant j’ai cru remarquer que lorsque nous étions dans la même rue, elle faisait, comme qui dirait un demi-tour et s’esquivait sans regarder derrière elle. Quanto a della donna je ne suis pas heureux, et dire cependant que je suis en risque de la rencontrer trois ou quatre fois par jour. Bien mieux encore, mon cher : un certain beau jour, un jeune homme m’aborde, lequel est étudiant en première année, comme moi, lequel enfin est Seymard que tu connais 1. « Mon cher », me dit-il en me prenant la main, ensuite il se suspend à mon bras, et continuant à marcher devers la rue d’Italie : « Je m’en vais — poursuit-il — te faire voir une gentille petite que j’aime et qui m’aime. » Je t’avoue qu’aussitôt il me sembla voir un nuage qui passa devant les yeux, je pressentais pour ainsi dire que je ne devais pas avoir de la chance, et je ne me trompais pas, car midi venait de sonner, donc Justine sortit de son atelier de couturière, et par ma foi, d’aussi loin que je pus l’apercevoir, Seymard me faisant signe, « la voilà » me dit-il. Ici je ne vis plus que rien, la tête me tourna, mais Seymard, m’entraînant avec lui, je frôlais la robe de la petite…

A peu près tous les jours je la voyais depuis ce temps et souvent Seymard était sur ses pas… Ah ! que de rêves, j’ai bâtis et des plus fous encore, mais vois-tu, c’est comme ça : je me disais en moi, si elle ne me détestait pas, nous irions à Paris ensemble, là je me ferai artiste, nous serions ensemble. Je me disais, comme ça, nous serions heureux, je rêvais des tableaux, un atelier au quatrième étage, toi avec moi, c’est alors que nous aurions ri. Je ne demandais pas d’être riche, tu sais comme je suis, moi, avec quelques cents francs je pensais nous vivrions contents, mais par ma foi, c’était un grand rêve que celui-là, et maintenant moi qui suis si paresseux, je ne suis content que quand j’ai bu ; je ne peux presque plus, je suis un corps inerte, bon à rien.

Par ma foi, mon vieux, tes cigares sont excellents, j’en fume un en t’écrivant ; ils ont le goût du caramel, du sucre d’orge. Ah ! mais, tiens, tiens, la voilà, c’est elle, comme elle glisse, elle voltige, oui, c’est ma petite, comme elle rit de moi, elle vole dans les tourbillons de la fumée, tiens, tiens, elle monte, elle descend, elle folâtre, se roule, mais elle rit de moi. O Justine, dis-moi au moins que tu ne me hais pas ; elle rit. Cruelle, tu jouis de me faire souffrir. Justine, entends-moi, mais elle s’éclipse, elle monte, monte, monte toujours, enfin la voilà qui s’évanouit. Le cigare me tombe de la bouche, et là-dessus je m’endors : J’ai cru un moment que je devenais fou, grâce à ton cigare voilà mon esprit qui se raffermit, encore dix jours et je ne penserai plus à elle, ou bien ne la verrai-je dans l’horizon du passé, que comme une ombre dont j’aurais rêvé.

Ah ! oui, que ce serait avec un ineffable plaisir que je te serrerais la main. Vois-tu, ta maman m’a dit que ce serait vers la fin de juillet que tu viendrais à Aix. Vois-tu, si j’avais [été] un bon sauteur, j’aurais touché le plafond, tant j’ai sauté. C’est qu’en effet un instant j’ai cru devenir fou, il faisait nuit, c’était le soir, et je pensais que je devenais fou, mais ce n’était rien, tu comprends. Seulement j’avais trop bu, alors je voyais devant mes yeux des esprits qui voltigeaient au bout de mon nez, et qui dansaient, et qui riaient et qui sautaient à tout rompre. Adieu, mon cher, adieu.
P. Cezanne »

1. Un peu plus jeune que Cezanne, Paul Seymard, également étudiant en droit et futur magistrat, devait mourir presque centenaire à Aix en 1939 sans pouvoir se souvenir de sa rivalité amoureuse avec le peintre.

[Au verso de la dernière feuille se trouve le dessin d’une baignade, C0038]

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7 juillet

Cezanne prend sa quatrième inscription à la faculté de Droit d’Aix, pour achever sa première année.

« Registre des inscriptions à la faculté de Droit d’Aix, contenant quatre cent trois feuilles recto et verso, commencé le 2 janvier 1858 à la page n° 1 clos le 18 à la page » ; Archives départementales des Bouches-du-Rhône, centre d’Aix-en-Provence, fonds de la faculté de Droit, 1T 1900 ; reproduit par Lioult Jean-Luc, Monsieur Paul Cezanne, rentier, artiste peintre. Un créateur au prisme des archives, Marseille, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, Images en Manœuvres éditions, 2006, 299 pages, p. 59.

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Juillet

Cezanne verse 3 francs à une souscription pour « les militaires blessés et les familles des militaires tués ou blessés à l’armée d’Italie ».

Le Mémorial d’Aix, journal politique, littéraire, administratif, commercial, agricole, 23e année, n° 31, dimanche 31 juillet 1859, p. 2 :

« Souscription pour les militaires blessés et les familles des militaires tués ou blessés à l’armée d’Italie.
Deuxième Liste.
[…] Gibert fils, peintre, 3 f. Cezanne, élève de l’école de Dessin, 3 f. »

Entre début juillet et le 9 juillet

Lettre de Cezanne à Zola.

Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 50-53 :

« [Aix, début du mois de juillet]
Mon cher Zola,
Tu me diras peut-être : Ah ! mon pauvre Cezanne,
Quel démon féminin a démonté ton crâne ?
Toi que j’ai vu jadis marcher d’un pas égal,
Ne faisant rien de bien, ne disant rien de mal ?
Dans quel chaos confus de rêves bizarres,
Comme en un Océan aujourd’hui tu t’égares ?
Aurais-tu vu danser par hasard la Polka
Par quelque jeune nymphe, artiste à l’Opéra ?
N’aurais-tu pas écrit, endormi sous la nappe
Après t’être enivré comme un diacre du pape,
Ou bien, mon cher, rempli d’un amour rococo,
Le vermouth t’aurait-il frappé sur le coco ?

— Ni l’amour, ni le vin n’ont touché ma sorbonne
Et je n’ai jamais cru que l’eau seule fût bonne ;
Ce seul raisonnement doit te prouver, mon cher,
Que, bien qu’un peu rêveur, je vois pourtant très clair.
N’aurais-tu jamais vu dans des heures rêveuses
Comme dans un brouillard des formes gracieuses,
Indécises beautés dont les ardents appas,
Rêvés durant la nuit, le jour ne se voient pas ?
Comme on voit le matin la vaporeuse brume,
Quand le soleil levant de mille feux allume
Les verdoyants coteaux où bruissent les forêts,
Les flots étincelants des plus riches reflets
De l’azur ; puis survient une brise légère
Qui chasse en tournoyant la brume passagère,
C’est ainsi qu’à mes yeux se présentent parfois
Des êtres ravissants, aux angéliques voix,
Durant la nuit. Mon cher, on dirait que l’aurore
D’un éclat frais et pur à l’envi les colore,
Ils semblent me sourire et je leur tends la main.
Mais j’ai beau m’approcher, ils s’envolent soudain,
Ils montent dans le ciel, portés par le zéphyre
Jetant un regard tendre et qui semble me dire
Adieu ! près d’eux encor je tente d’approcher,
Mais c’est en vain, en vain que je veux les toucher,
Ils ne sont plus — déjà la gaze transparente
Ne peint plus de leurs corps la forme ravissante.
Mon rêve évanoui, vient la réalité
Qui me trouve gisant, le cœur tout attristé,
Et je vois devant moi se dresser un fantôme
Horrible, monstrueux, c’est le DROIT qu’on le nomme.

Je crois que j’ai plus fait que de rêver, je me suis endormi, et je dois t’avoir congelé par ma platitude, mais j’avais rêvé que je tenais dans mes bras ma lorette, ma grisette, ma mignonne, ma friponne, que je lui tapais sur les fesses, et bien autre chose encore…

O crasse lycéenne ! ignoblissimes croûtes 1 !
O vous qui barbotez dedans les vieilles routes
Que dédaignent tous ceux dont la moindre chaleur
Fait naître quelque élan sublime dans leur cœur ;
Quelle insane manie à critiquer vous pousse
Celui-là qui se rit de si faible secousse
Myrmidons lycéens ! admirateurs forcés
De ces tristes vers plats que Virgile a laissés :
Vrai troupeau de pourceaux qui marchez sous l’égide
D’un pédant tout pourri qui bêtement vous guide,
Vous forçant d’admirer sans trop savoir pourquoi
Des vers que vous trouvez beaux sur sa seule foi ;
Quand au milieu de vous surgit comme une lave
Un poète sans frein, qui brise toute entrave,
Comme autour de l’aiglon l’on entend criailler
Mille chétifs oiseaux ; bons rien qu’à fouailler,
O mesquins détracteurs, prêtres de la chicane
Vous vomissez sur lui votre bave profane.
Je vous entends déjà, vrais concerts de crapauds,
Vous égosiller tous chantant sur un ton faux,
Non, on n’a jamais vu dans le monde grenouilles
Qui comme vous, messieurs, plus sottement bredouillent.
Mais remplissez les airs de vos sottes clameurs,
Les vers de mon ami demeureront vainqueurs !
Ils résisteront tous à votre vilenie,
Car ils sont tous marqués au vrai coin du génie.

Baille m’a dit que les lycéens, tes confrères en travail, avaient eu l’air, assez saugrenu par ma foi, de vouloir critiquer ta pièce à l’Impératrice. Ça m’a chauffé la bile et quoiqu’un peu tard, je leur lance cependant cette apostrophe dont les termes ne sont que trop faibles pour qualifier ces pingouins littéraires, ébauches avortées, asthmatiques persifleurs de tes rimes sincères. Si bon te semble, tu leur feras passer mon compliment et tu leur ajouteras que, s’ils veulent dire quelque chose, je suis ici à les attendre tous, tant qu’ils sont prêts, à boxer le premier qui me tombera sous le poing.

Ce matin, 9 juillet, à 8 heures du matin.

J’ai vu monsieur Leclerc qui m’a dit que la plus jeune fille M., et jadis la plus jolie, était chancrée des pieds à la tête, et sur le point de rendre le souffle sur les sangles de l’hôpital. Sa mère qui a également trop guigné du cul, gémit de ses fautes dernières, enfin l’aînée des deux filles, donc celle qui jadis était la plus laide et qui l’est actuellement le plus encore, porte, pour avoir trop bandé, un bandage.

Ton ami qui boit du vermouth à ta santé, Paul Cezanne. Adieu à tous tes parents et également à Houchard. »

1. Ces épithètes s’adressent aux camarades du lycée de Zola, qui ne paraissent pas goûter les poésies de ce dernier.

Victor, François, Aurélien Houchard (Le Tholonet, 16 juin 1840 – Le Tholonet, 1918) a été élève au collège Bourbon dans la même classe que Zola. Il séjourne à Paris en 1859 et 1860. C’est alors qu’il connaît, par Zola, Georges Pajot.

Provence Marcel, « Cezanne au Tholonet », Le Mémorial d’Aix, 102e année, n° 16, dimanche 16 avril 1939, p. 2. Provence Marcel, Cezanne au Tholonet, Édition du Mémorial d’Aix, Société Paul Cezanne, Les Lauves, Aix-en-Provence, 1939, 39 pages, p. 35-39.

« HOUCHART

Aurélien Houchart né en 1840, le 16 juin, au Tholonet, un bon camarade. Il le fut au Collège Bourbon. Dans une lettre à Zola, 9 juillet 1859, on lit à la fin : « Ton ami qui boit du vermouth à ta santé, Paul Cezanne. Adieu à tous tes parents et également à Houchard ». Houchart était donc à Paris en 1859.

Nous retrouvons Houchart dans une lettre à Zola envoyée de Paris le 24 août 1877 : « Marguery s’est-il moins désolé dans cette dernière excursion au Tholonet ? Et tu n’as pas vu Houchard Aurélien ? Sauf deux ou trois peintres je n’ai vu absolument personne ». Cezanne écrit toujours Houchard avec un d final. Mais le nom finit par t.

Le nom de Houchart revient souvent dans la correspondance de jeunesse de Zola (Charpentier, éditeur).

Le 25 juillet 1860, lettre à Baptistin Baille : « Houchard, que j’ai vu à l’œuvre, ami sur les bras, sur la bourse duquel on peut compter à toute heure, en tout lieu ».

Zola était alors dans une grande détresse. Houchart qui se formait à Paris dans l’étude du négoce du vin, lui vint en aide. Mme L.-A. Cezanne aida aussi Zola. Lettre de Zola à Cezanne, 30 décembre 1859 : « Si tu vois Houchard, prie-le donc de m’écrire et serre lui la main ». Houchart était encore à Aix. Il alla l’année suivante à Paris.

Lettre de Zola à Cezanne, le 13 juin 1860 : « Si tu vois Houchard, dis-lui que sa lettre ne m’est nullement parvenue ; dis-lui aussi que je lui écrirai bientôt et que je lui serre la main ». Houchart va se rendre à Paris, Zola écrit à Cezanne en juillet 1860 : « J’attends Houchard ». Du même au même, le 1er août 1860 : « J’ai écrit à Houchard ».

Zola a déménagé. Tout enfant il a habité à Aix la maison où logea Thiers étudiant. A Paris, sa première chambre fut celle que Raspail occupa. Il déménage et sa nouvelle mansarde a abrité Bernardin de Saint-Pierre qui y a écrit la plupart de ses œuvres. C’est n° 24, rue Saint-Etienne du Mont. Sa mère habite au 21 : « Donne cette adresse à Houchard, écrit Zola à Cezanne, car bien que le cher garçon n’ait pas encore daigné m’écrire, par miracle, il pourrait arriver qu’il lui en vienne la fantaisie ».

Aurélien Houchart, important viticulteur dans la plaine de Trets, négociant en vins, mainteneur de la bonne tradition du Vin cuit de Palette, commandeur du Mérite agricole, résida à Palette, hameau du Tholonet, où il mourut en 1918. Il eut la douleur de voir mourir avant lui un de ses fils, mon ami si noble, Victor Houchart, né en 1880 au Tholonet, félibre de l’Escolo de Lar et qui signa Victor au Tholonet, bien de jolies choses. Combattant au 7e Colonial, Victor Houchart fut tué à l’ennemi le 1er juillet 1916, à l’offensive de la Somme.

Hilaire Houchart, chevalier de la Légion d’honneur, maire du Tholonet, est un des fils d’Aurélien Houchart. »

 
Extrait d’une composition de droit de Cezanne, vers 1859 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Bernard Grasset éditeur, 1937, 319 pages, reproduit figure 11.

« … auront été confiés et sans pouvoir les déplacer et encore moins se les approprier.

La loi les a établis quelquefois comme intermédiaires entre les magistrats et les parties pour recevoir et transmettre aux premiers les notifications qui les intéressent personnellement, par exemple en matière de récusation et de prise à partie.

Les greffiers font partie essentielle des tribunaux en ce sens qu’ils doivent nécessairement assister à tous les jugements et actes qui émanent de leur juridiction, soit contentieuse, soit volontaire ; lorsqu’il doit en rester une minute, parce qu’alors c’est sur eux seuls que pèse la responsabilité de la conversation. Ils sont remplacés au besoin par des commis greffiers.

Chapitre iii. Des Huissiers.

On nomme huissiers les officiers de justice attachés à tous les tribunaux pour notifier aux parties des actes ou des jugements, pour les mettre à exécution, ainsi que tous les ordres et commissions émanés de l’autorité des juges.

On distingue plus particulièrement sous le nom d’huissiers audienciers, ceux qui sont chargés d’un service personnel auprès des tribunaux ; et de la signifier en des actes de procédure entre les [mot non lu], soit pendant »

Fin juillet

Lettre de Cezanne et Baille à Zola, non datée (fin juillet 1859)

Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 53-54, reproduction d’une page avec dessins figure 8.

« Baille ne t’écrit pas, il craint qu’à son esprit
Tu restes, cher Zola, sur le coup interdit.
De peur conséquemment que tu ne le comprennes
Aujourd’hui pour t’écrire il me livre les rênes,
Donc je suis dans sa chambre et c’est sur son bureau
Que je t’écris ces vers, enfants de mon cerveau.
Je ne crois pas, mon cher, qu’aucun les revendique
Car ils sont vraiment plats d’une façon unique.
Cependant ci-dessous je m’en vais t’exposer
Des vers que nous avons eu soin de composer
A ton honneur : « Le suif » est le titre de l’ode
Qui de l’art poétique a méprisé le code.

ODE

O suif dont le bienfait vraiment incomparable
Mérite qu’on lui rende un honneur remarquable
O toi qui de la nuit éclaircis la noirceur
Honneur.
Non, non, rien n’est plus beau qu’une belle chandelle
Et rien n’éclaire mieux qu’une chandelle belle,
Qu’on te chante en tout temps et dans tout l’univers
En vers.
C’est pourquoi j’entreprends d’une ardeur pleine de zèle
De célébrer ici la chandelle immortelle.
Pour t’immortaliser je ne vois pas de mots
Trop beaux.
Ta gloire est très brillante, et brillants les services
Que tu rends à ceux-là qui se graissent les cuisses.
Oui, ta gloire inspira ces sublimes versets
Bien faits.
Mais ce serait surtout à l’armée autrichienne
De prendre la parole et de chanter la tienne.
[Passage ajouté par Baptistin Baille]

Arrive ! arrive ! mon cher,

Cezanne a le toupet d’aller à [mot non lu]. Il veut y passer huit jours. Il a laissé cette lettre sur ma table et je te l’envoie. — Arrive ! arrive ! Les parties sont monstres : tu ne les soupçonnes même pas.

Adieu, à bientôt. —Écris-nous, ta réception [au baccalauréat], ton départ, ton arrivée.

Baille. »

4 août

Zola est reçu à l’écrit du baccalauréat. Quelques jours plus tard, il sera refusé à l’oral, pour insuffisance en allemand, en histoire et en littérature.

Émile Zola, correspondance, édité sous la direction de B. H. Bakker, éditrice associée Colette Becker, conseiller littéraire Henri Mitterand, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Paris, éditions du CNRS, tome I 1858-1867, 1978, 594 pages, p. 102.

Mi-août – fin septembre

Zola passe ses vacances à Aix. Les trois « inséparables » reprennent leurs promenades, accompagnés parfois par Marion et par Isidore Baille, l’un des deux frères cadets de Baptistin.

Ils vont au Barrage, à la Sainte-Victoire, au Pilon du Roi, cime du Massif de l’Étoile, près de Gardanne. Cezanne apporte maintenant sa boîte de couleurs. Aux Infernets, entre le Barrage et la Sainte-Victoire, les compagnons, affublés d’oripeaux, posent pour le tableau des « Brigands » vingt fois repris par Cezanne. Le peintre récite des vers de Musset et, d’une merveilleuse gaieté, les entraîne tous.

Quand ils vont à la chasse, c’est le frère de Baille qui porte la « biasse » (le carnier). Baptistin Baille et Zola ont de vrais fusils et Cezanne a reçu de son père un authentique « pétoir » dont il n’a jamais le courage de se servir contre les petits oiseaux.

« Tout Aix. Isidore Baille », Le Mémorial d’Aix, journal politique, commercial, littéraire et mondain, 87e année, n° 39, dimanche 5 octobre 1924, p. 1.

« Isidore Baille

Lundi ont été célébrées les obsèques de notre concitoyen M. Isidore Baille, décédé à la suite d’une très brève maladie, dans sa 78ème année, après une existence consacrée au travail, à la Cité dont il fut conseiller Municipal, à sa famille qu’il avait heureusement élevée et aux meilleurs amis.

Avec Isidore Baille c’est un peu de l’air du dernier siècle qui s’en va. Isidore Baille, plus jeune de quelques années que son frère Baptistin, avait été le condisciple au Collège Bourbon et le camarade d’enfance d’Émile Zola, de Paul Cezanne et du bon géologue Marion. Plus jeune que ses compagnons, il les accompagnait dans leurs courses, il faisait bon entendre ce digne vieillard, d’admirable et fidèle mémoire, raconter les souvenirs de sa jeunesse avec ses camarades qui se firent de belles places dans les lettres, l’art, la science et l’industrie. Il portait le carnier quand la bande joyeuse s’en allait au Barrage qu’avait construit le père Zola, à Ste-Victoire, au pilon du Roi, aux Infernets. Alors, Zola était poète, Cezanne récitait les vers de Musset et Marion montrait la composition du terrain. Affublés d’oripeaux, les compagnons posèrent pour le tableau des Brigands vingt fois repris par Cezanne aux Infernets. Puis ça avait été le temps des chasses. Isidore trop jeune se contentait de porter la biasse. Mais Baptistin et Zola avaient de vrais fusils. Cezanne avait reçu de son banquier de père un authentique pétoir dont il n’eut jamais le courage de se servir contre les petits oiseaux. Un des souvenirs les plus curieux de ce temps et que rapportait le regretté défunt était celui de la merveilleuse gaîté de Paul Cezanne, les entraînant tous.

Puis l’on s’était séparé. Émile Zola était parti à la conquête de Paris. On a publié sa correspondance d’alors avec Baptistin Baille qui, à son tour s’en fut à Paris où après avoir fait de la science et de l’optique, il ne tardait pas à créer une fructueuse industrie. Cezanne était monté à Paris à son tour.

Isidore Baille demeuré à Aix y avait élevé dans le travail une digne famille : trois fils, dont deux aujourd’hui ingénieurs distingués et l’autre artiste, l’excellent sculpteur Maurice Baille.

Quand Cezanne était revenu à Aix il avait retrouvé l’amitié toute chaude de son vieil ami qui s’attristait cependant de trouver un Cezanne si triste, sitôt vieilli.

Le temps passa. Zola mourut, puis Baptistin Baille, Cezanne. M. Isidore Baille demeura seul de cette brillante équipe. Toujours il garda son souvenir à ses anciens camarades. Quand M. Marcel Provence et ses amis fondèrent la Société Paul Cezanne pour fêter dans Aix le peintre de Ste-Victoire, le digne vieillard leur donna aussitôt son adhésion. On le vit au petit pavillon des Lauves revoir avec émotion les souvenirs de son condisciple devenu glorieux. Chaque 22 octobre il fut de la petite troupe qui se rendit sur la tombe du peintre. Quand M. Berger, proviseur du lycée, plaça les portraits de Zola et de Cezanne dans le parloir du Collège Bourbon, l’ancien élève en fut ravi et touché. En juillet dernier, lors de la soirée organisée par la Société Paul Cezanne dans à Salle des Etats de Provence sous la présidence de M. Aude et où l’on entendit MM. Aude, Lombard, Provence et Léon Segond, notre confrère M. Marcel Provence tint à s’exprimer ainsi : « Je suis assuré d’être votre interprète à tous, mesdames messieurs, chers concitoyens, en saluant celui qui demeure le seul témoin de l’enfance, de la jeunesse et de la vie de Paul Cezanne. Sa présence parmi nous, la sympathie qu’il ne nous a pas ménagée dès le début de notre effort, nous sont un sûr garant que nous ne nous sommés pas égarés. De tels témoignages encouragent à l’action. »

Il y a quelques semaines encore, rencontrant un jeune admirateur du maître d’Aix, M. Isidore Baille lui disait l’intérêt qu’il avait pris à lire le livre d’Émile Bernard sur Paul Cezanne.

C’est avec regret que l’on enregistre la mort d’un aussi digne aixois. On ne reverra plus sa silhouette patriarcale et aimable, son exquise courtoisie, et l’on ne pourra plus entendre les beaux récits de sa précieuse mémoire. Du moins son souvenir demeurera parmi ceux de Zola et de Cezanne à Aix.

Nous exprimons à sa digne veuve, à ses fils, à la famille Baille (d’Aix et de Paris) si estimée, nos condoléances sincères. »

Coquiot Gustave, Paul Cezanne, Paris, Librairie Paul Ollendorff, 1919, 253 pages, p. 20-21 :

« Mieux encore, s’imagine-t-on Paul Cezanne dévoré de passion cynégétique ? Cependant, une année, tandis qu’il préparait son droit, il prit un permis de chasse ; et, sans s’estropier, heureusement, il partit de l’avant, essayant de tuer des petits oiseaux : alouettes, culs blancs, etc. Zola et un ami commun, Jacques Boyer, décédé notaire à Eyguières, chassèrent même un jour avec lui dans les plaines de Puy-Ricard ; mais ils blaguèrent tout le temps Cezanne sur sa maladresse. « Tu es incapable de rien tuer, lui disaient-ils, tu manques tous les coups ! » — On va bien voir ! » répond Cezanne ; et il jette son chapeau en l’air, épaule et va tirer ; quand Zola le devance, et placé immédiatement sous le chapeau, le crible de petits plombs. Le chapeau retombe, mitraillé. Furieux, Cezanne s’empare alors de ce qui avait été son couvre-chef ; et il se sauve à grandes enjambées. De ce jour-là, il fut dégoûté de la chasse ; moins tenace que Tartarin, à qui Daudet prête une aventure de chasse à la casquette, sans avoir peut-être connu l’aventure arrivée à Cezanne. »

25 août

Au cours d’une cérémonie solennelle, Cezanne reçoit le deuxième prix, sur quatre concurrents, en seconde division de la section de peinture de l’École gratuite de dessin de la Ville d’Aix et pour récompense un album relié en veau. À la fin de chaque année, les élèves inscrits dans une matière doivent passer un concours sanctionnant leur scolarité. Leurs travaux sont exposés dans la « grande classe » pour être examinés par le jury. Cezanne présente une « étude de la tête d’après le modèle vivant peinte à l’huile et de grandeur naturelle ».

« Section Peinture, étude de la figure, deuxième division, premier prix à la lettre A, Grange Eugène de Marseille, deux prix à la lettre D, Cézane [sic] Paul d’Aix, Accessit à la lettre B, Chaillan Jean Baptiste de Tres [sic]. »
Procès-verbal de la distribution des prix, 25 août 1859, p. 4
Programme et formation des divisions du Concours de 1859, p. 2
Archives du musée Granet ; mentionné par Ely Bruno, « Cezanne, l’École de dessin et le musée d’Aix », Cezanne au musée d’Aix, Aix-en-Provence, musée Granet, 1984, p. 139-140 et 143.
Vollard Ambroise, Paul Cezanne, Paris, Les éditions Georges Crès & Cie, 1924 (1re édition, Paris, Galerie A. Vollard, 1914, 187 pages ; 2e édition 1919), 247 pages, p. 10 :

« Paul Cezanne avait poursuivi le cours de ses études classiques, malgré sa grande passion pour la peinture, et avait réussi à se faire recevoir bachelier ès-lettres, la même année qu’il obtenait son second prix de dessin. (Celui qui avait remporté le premier prix et qui allait devenir, plus tard, un estimable peintre local, ne devait jamais pardonner à Cezanne d’avoir pris dans le monde la place qu’il jugeait lui revenir de droit, à lui-même, de par son premier prix). »

15 septembre

Louis-Auguste Cezanne achète à Gabriel Fernand Joursin un domaine rural, dit le Jas de Bouffan, comprenant 14 hectares 97 ares environ, pour la somme de 85 000 francs. La vente, réalisée par maître Béraud, est enregistrée le 20 septembre.

La famille continuera d’habiter la maison 14, rue Matheron, n’occupant le Jas que l’été et parfois les fins de semaine. Il semble, d’après les listes électorales, qu’elle ne s’installera au Jas que vers 1870.

Tables des acquéreurs et nouveaux possesseurs ― bureau d’Aix ―, 12 Ql/12/22, numéro d’ordre 51, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, Marseille
Listes électorales, Kl 1-2-3, 1872, 1874, 1885, Archives communales d’Aix.
Minutes de la vente Cezanne/Joursin, archives de l’étude du successeur de maître Béraud, Aix-en-Provence ; acte d’achat de la propriété du Jas de Bouffan par Louis-Auguste Cezanne, 15 septembre 1859 ; Archives départementales des Bouches-du-Rhône, centre d’Aix-en-Provence, minutes de Me Béraud, registre 309 E 1789, acte 22537 ; reproduit par Lioult Jean-Luc, Monsieur Paul Cezanne, rentier, artiste peintre. Un créateur au prisme des archives, Marseille, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, Images en Manœuvres éditions, 2006, 299 pages, p. 94-103 :

« du 15 septembre 1859

Vente Cezanne – Joursin

Par devant Joseph Marie Sauveur Antoine Beraud et son collègue, notaires à la résidence de la ville d’Aix — département des Bouches-du-Rhône, soussignés.
A comparu M. Gabriel Fernand Joursin, négociant, originaire de la ville d’Aix, domicilié et demeurant à La Villette (Seine), rue de Flandre.
Lequel a par les présentes vendu, sous toutes les garanties de droit et de fait, à M. Louis Auguste Cezanne, banquier domicilié et demeurant à Aix, rue de Matheron n° 14, à ce présent et acceptant.

Le domaine rural presque entièrement clos de murs connu sous le nom de Jas de Bouffan, que M. Joursin possède au terroir d’Aix au quartier du Deffens, consistant en bâtiments de maître et de fermier, en vignobles, prairies, bosquet, grande allée de marroniers [sic], bassins, aqueducs et eaux jaillissantes, telles que M. Joursin a droit d’en jouir actuellement en vertu des titres et des jugement et arrêt rendus à ce sujet, de la contenance de quatorze hectares quatre vingt dix sept ares environ, vendu néanmoins en bloc et non en mesure, tel qu’il se comporte, sans que les parties puissent se rechercher, quant à cela même que la différence serait de plus d’un vingtième, touchant au levant et au midi le chemin du Deffens, au couchant olivier et autres et au nord le chemin de Galice et autres tenants plus exacts s’il y en a.

Ce domaine appartient à M. Joursin en vertu de la donation qui lui fut faite par Made Gabrielle Gasparine Justine de Truphème, sa mère, veuve de M. Paul Toussaint Joursin demeurant à Aix, par son contrat de mariage du vingt quatre août mil huit cent cinquante deux, notaire Teissier à Marseille.

Par le testament olographe de la dite dame Joursin en date du dix-huit octobre mil huit cent cinquante trois, ouvert et décrit par le président du tribunal de première instance d’Aix, par procès verbal du quatorze février mil huit cent cinquante quatre déposé aux minutes de Me Béraud, en vertu de l’ordonnance de M. le Président mise au bas dudit procès verbal, annexé à l’acte dressé par Me Béraud le vingt et un dudit mois de février, le dit testament portant partage des biens de madame Joursin entre ses enfants. Le domaine du Jas de Bouffan fut assigné au lot dudit M. Joursin par jugement rendu par le dit tribunal le trois juin mil huit cent cinquante quatre. Il fut ordonné que ce partage serait exécuté purement et simplement dans toutes ses dispositions en ce qui concerne M. Joursin et Made Emilie Joursin sa sœur aujourd’hui épouse de M. de Castellet.

La pension viagère de mille francs que Made Joursin s’était réservée par le contrat de mariage précité de son fils, s’est éteinte par le décès de la dite dame Joursin arrivé à Aix le treize février mil huit cent cinquante quatre.

La presque totalité du domaine du Jas de Bouffan dépendait de la succession de M. Joseph Julien Gaspard de Trupheme, vivant commissaire des guerres demeurant à Aix, y décédé en mars mil huit cent dix, qui l’avait acquise de M. Pierre Gaspard de Truphème son père ancien commissaire des guerres à Aix, par acte du dix prairial an onze, notaire Bernard à Aix enregistré.

Made Gabrielle Julie Dorothée de Nicolaï veuve dudit M. Joseph Julien Gaspard de Truphème, avait joint à ce domaine une propriété rurale qu’elle avait acquise au sieur Jacques Joseph Michel Suchet, fondeur à Aix par acte du dix sept octobre mil huit cent vingt et un, notaire Béraud enregistré et transcrit, moyennant une rente viagère de cinq cents francs, réversible sur la tête de la dame Thérèse Agnès Bourgarel, épouse du dit M. Suchet. Cette rente viagère s’est éteinte par le décès de l’épouse Suchet, arrivé depuis longues années.

Par l’acte de partage de la succession de M. Joseph Julien Gaspard Trupheme et de celle de Made Gabrielle Julie Dorothée de Nicolaï son épouse, reçu par Me Béraud l’un des notaires soussignés, commis à cet effet en date, au commencement, du seize octobre mil huit cent vingt six et par l’acte de tirage au sort et de délivrance en lots du vingt trois décembre même année, ce domaine échut au lot de Made Gabrielle de Trupheme épouse de M. Gabriel Théodore François de Sales d’Olivier, alors conseiller à la Cour royale de Nismes [Nîmes].

La dame Truphème épouse d’Olivier mourut intestat laissant pour ses héritières naturelles les dames de Truphème épouse Joursin, de Truphème, épouse de Giraud d’Agay et de Truphème, épouse de Capdeville, ses sœurs.

Par acte du vingt mars mil huit cent trente cinq, notaire Béraud, les dames d’Agay et Capdeville vendirent à Made Joursin leur sœur les deux tiers leur revenant du domaine du Jas de Bouffan au prix de soixante mille francs, à compte duquel Made Joursin paya à ses dites sœurs ou à leur décharge cinquante cinq mille cent soixante six francs soixante sept centimes par le dit acte de vente et par acte du dix neuf mars mil huit cent trente six, quatorze juin mil huit cent quarante deux et trente et un mai mil huit cent quarante neuf, notaire Béraud, et par acte du dix-huit mars mil huit cent trente sept, notaire Pontier à Aix, et dix-neuf mars mil huit cent cinquante cinq, notaire Conte, à Nismes.

Les quatre mille huit cent trente trois francs trente trois centimes, formant le solde desdits soixante mille francs sont encore dus à madame d’Agay pour solde des trente mille francs lui revenant et vont faire l’objet d’une indication à son profit.

Ce domaine est vendu franc de dettes, privilèges et hypothèques autres que ceux qui feront l’objet des indications ci-après, avec tous ses droits, facultés, appartenances et dépendances et toutes ses servitudes actives et passives, apparentes et occultes, continues et discontinues sauf à l’acquéreur à faire valoir les unes et à se garantir des autres ainsi qu’il avisera, les contributions dues par le dit domaine seront à la charge de l’acquéreur à partir du premier janvier prochain.

Sont compris dans la présente vente, le capital de semence du blé de cinquante doubles décalitres, les tonneaux vinaires qui se retrouvent dans les bâtiments et la moitié appartenant à M. Joursin d’un ventilateur pour le blé, l’autre moitié appartient au méger [fermier] du domaine.

La présente vente est faite et consentie pour le prix et moyennant la somme de quatre vingt cinq mille francs, en déduction de laquelle M. Joursin et M. Cezanne au nom de la raison sociale Cezanne et Cabassol, déclarent compenser celle de deux mille francs que M. Joursin doit à la dite raison sociale Cezanne et Cabassol, en vertu de l’acte d’ouverture de crédit du trente décembre mil huit cent cinquante huit, notaire Béraud au moyen de ce, les parties se quittent respectivement de la dite somme de deux mille francs.

Toujours à compte du dit prix, M. Joursin reconnaît avoir reçu de M. Cezanne la somme de dix huit mille francs dont il lui donne quittance.

En déduction des soixante cinq mille francs restants M. Joursin charge M. Cezanne de payer à son acquit et pour sa libération, aux époques fixées par les titres ci-après énoncés savoir : 1° à M. Joseph Paul Emmanuel Ricard, propriétaire demeurant à Marseille, la somme de trente cinq mille cinq cents francs principal dont M. Joursin lui est débiteur, en vertu d’un acte d’obligation du cinq février mil huit cent cinquante cinq, notaire Audouard à Marseille, la dite somme exigible au décès de M. Joursin ne produit aucun intérêt au profit de M. Ricard. Il est convenu que M. Cezanne supportera l’intérêt à quatre pour cent l’an des dits trente cinq mille cinq cents francs à M. Joursin, à partir d’aujourd’hui jusqu’à entier acquittement, le dit intérêt payable annuellement le quinze septembre. Il est encore convenu qu’il sera facultatif à M. Joursin d’exiger le remboursement de cette somme quand il le jugera convenable mais à la charge par lui de prévenir M. Cezanne au moins six mois à l’avance et de lui rapporter la main levée de l’inscription faite au profit de M. Ricard pour sûreté de cette somme ; 2° à M. Antoine François Joseph Bayle ancien notaire à Aix, celle de sept mille francs, principal exigible le trente et un décembre mil huit cent soixante deux, produisant intérêt au taux de cinq pour cent, à l’échéance du trente et un décembre, dont M. Joursin lui est débiteur suivant acte du dix-neuf avril mil huit cent cinquante cinq, notaire Béraud ; M. Cezanne supportera intérêt de cette somme à M. Bayle à courir d’aujourd’hui jusqu’à entier acquittement ; 3° et à Made Julie Thérèse de Truphême épouse de M. Jean Eugène de Giraud d’Agay, celle de quatre mille huit cent trente trois francs trente trois centimes actuellement exigible produisant intérêt au quatre pour cent dont M. Joursin lui est débiteur suivant les causes en l’acte précité du vingt mars mil huit cent trente cinq, notaire Béraud et en vertu du contrat de mariage de M. Joursin, notaire Teissier ci-dessus mentionné ; M. Cezanne supportera à Made d’Agay l’intérêt de cette somme à courir d’aujourd’hui, jusqu’à entier acquittement.

Payées que soient les dites sommes désignées, dès maintenant comme pour lors, M. Joursin en quitte M. Cezanne qui n’accepte ces délégations qu’à la condition que rien ne s’opposera à sa valable libération.

Quant aux dix-sept mille six cent soixante dix francs soixante sept centimes restants, M. Cezanne s’oblige de les payer à M. Joursin à Aix dans l’étude de Me Béraud en numéraire au cours de ce jour et non autrement, au terme de trois mois d’aujourd’hui comptables sans intérêt jusqu’au paiement à quelqu’époque qu’il ait lieu, à moins que le retard ne provienne du fait de M. Cezanne, dans ce cas les intérêts courraient de plein droit au taux de cinq pour cent à partir de l’expiration du dit délai.

M. Cezanne s’oblige de faire de suite transcrire le présent au bureau des hypothèques et de remplir dans le dit délai de trois mois les formalités voulues pour la purge des hypothèques légales qui pourraient grever le dit domaine et à l’expiration des délais, M. Joursin sera tenu de lui justifier que, soit de son chef, soit de celui du précédent possesseur, il n’existe pas sur le dit domaine d’autres inscriptions que celles faites pour sûreté des sommes ci-dessus déléguées.

Moyennant ce que dessus, M. Joursin s’est dessaisi du domaine du Jas-de-Bouffan, des droits, facultés, appartenances et dépendances, et en a investi M. Cezanne pour en prendre possession et jouissance dès aujourd’hui promettant de lui faire jouir et tenir et de le garantir de tous troubles et évictions. M. Cezanne déclare avoir connaissance que ce domaine est exploité à moitié fruits, par bail verbal, par le sieur Guien, il s’oblige d’exécuter ce bail pendant sa durée, sauf à lui à prendre avec le méger tels arrangements qu’il avisera.

M. Joursin se réserve le privilège et l’action résolutoire sur le dit domaine, jusqu’à l’entier acquittement du prix ; [correction en marge :] M. Cezanne reconnaît avoir reçu le capital de semence en blé, le ventilateur et les tonneaux compris dans la présente vente et il en donne décharge à M. Joursin.

M. Joursin déclare qu’il était marié en premières noces à la dame Marie Thérèse Julie Ricard décédée sans enfants, que par acte du deux février mil huit cent cinquante cinq, notaire Audouard à Marseille, M. Ricard son beau-père lui a donné décharge de la dot qui avait été constituée à sa dite épouse par leur contrat de mariage, qu’il ne s’est pas remarié et n’a jamais été tuteur de mineurs, ni interdit ni comptable de deniers publics ou caution de comptable.

Les parties font élection de domicile pour l’exécution du présent à Aix, M. Joursin dans le cabinet de M. Alexandre de Capdeville, son cousin, rue de la Grande Horloge, et M. Cezanne dans sa demeure.

M. Joursin s’oblige de remettre à M. Cezanne au plus tard à l’expiration du dit délai de trois mois, les titres de propriété du dit domaine ci-dessus mentionnés. Il lui remettra en outre, à cette époque, tous les titres relatifs aux eaux du dit domaine qui se trouvent en son pouvoir.

Dont acte

Fait et passé à Aix dans l’étude et aux minutes de Béraud, le quinze septembre mil huit cent cinquante neuf et après lecture faite, les parties et les notaires ont signé.

[signé]                   Joursin                   Cezanne
Meyer                    Béraud

[en marge] Enregistré a Aix le vingt septembre 1859 […] »

Coquiot Gustave, Paul Cezanne, Paris, Librairie Paul Ollendorff, 1919, 253 pages, p. 16-17 :

« En l’année 1859, il se découvrit un beau jour des goûts champêtres. Un domaine situé à deux kilomètres environ d’Aix, sur la route de Galice, qui va au château de Galice, était précisément à vendre : c’était le Jas de Bouffan (un jas, c’est l’endroit où l’on mène paître les troupeaux, et buffa désigne le vent qui souffle avec violence). M. de Joursin, le propriétaire, vendit au père Cezanne ce domaine pour la somme de 80.000 francs. Il y avait une grande bâtisse carrée (construction du xviie) à usage d’habitation, de vastes terrains (15 hectares clos de murs) et une ferme attenante.

Le père Cezanne avait acheté ce domaine pour se reposer le dimanche, comme un bourgeois dans toute province a sa vigne ou son clos.

Plus loin, je reparlerai de ce Jas de Bouffan, qui devait rester entre les mains du père Cezanne un trop grand domaine inutilisé ; et acheté surtout, disent les Aixois, par ostentation. »

Gasquet Joachim, Cezanne, Paris, Les éditions Bernheim-Jeune, 1926 (1re édition 1921), 213 pages de texte, 200 planches, p. 15 :

« Cette vaste propriété, en effet, ces hectares de prairies et de blés, ces hautes allées, ces pièces d’eau gardées par de bons lions moussus, la familière majesté de ces pleines façades, ornées de médaillons, noblement éclairées de larges fenêtres dans le goût du xviiie siècle, cette toiture à la génoise, et ces fermes là-bas sous les mûriers, toute cette richesse rustique que le fils a peinte si souvent, le père l’avait gagnée à la sueur de son intelligence, la devait à sa roublardise honnête, à son sens romain de la famille et du négoce. Chapelier d’abord, il avait loué, puis acheté ce Jas de Bouffan, pour le sous-louer, les jours de marché, aux campagnards qui amenaient leurs troupeaux de moutons et de bœufs à la ville. Puis, quand la vente des bestiaux chômait, il prêta à la petite semaine, donnait un coup d’épaule à l’un, un bon conseil à l’autre. Lentement, mais sûrement, son champ d’affaires s’étendit. Probe, débrouillard, il gagna la confiance de son quartier, puis de la région. Un beau jour il s’établit banquier. »

Quelques années auparavant, le 13 septembre 1842, un rapport d’expertise avait été dressé concernant l’état des cultures du domaine du Jas de Bouffan.

Description des lieux, le domaine du Jas de Bouffan, 13 septembre 1842 ; Archives départementales des Bouches-du-Rhône, centre d’Aix-en-Provence, fonds du tribunal civil d’Aix, rapports d’expert 3U 1/561/10 ; reproduit par Lioult Jean-Luc, Monsieur Paul Cezanne, rentier, artiste peintre. Un créateur au prisme des archives, Marseille, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, Images en Manœuvres éditions, 2006, 299 pages, p. 80-93.

« Description des lieux

Le domaine du Jas de Bouffan est situé dans le terroir d’Aix, environ un kilomètre à l’ouest de la ville, il confronte de l’est et du sud le chemin du Défends(1), de l’ouest, hoirs du Sr Olivier Mathieu et M. Giraud, et du nord, le chemin de Galice.

Sa contenance totale est de quatorze hectares quatre vingt sept ares vingt centiares, composée, savoir :

1° – de un hectare soixante sept ares trente neuf centiares de prairies en mauvais état, principalement parce qu’elles ne sont pas suffisamment arrosées.

L’époque à laquelle nous les avons visitées est celle de l’étiage, ou soit des plus basses eaux. Nous avons cependant reconnu que le bassin du domaine se remplissait au moins une fois tous les sept jours ; et comme il a vingt quatre mètres de longueur, sept mètres cinquante centimètres de largeur, et un mètre trente centimètres de profondeur, le sr Madon(2) avait donc encore à sa disposition deux cent trente mètres cubes d’eau par semaine, ou soit pour chaque arrosement, ce qui donne une couche d’eau de quatorze millimètre dont il pouvait régaler les prairies chaque semaine. Cette quantité est, à la vérité insuffisante pour les arroser convenablement, mais tout le monde comprend qu’elle doit être plus considérable à toute autre époque de l’année.

La principale cause de l’état de souffrance de ces prairies vient de ce que on a fait des haricots, après la moisson, sur environ vingt cinq ares de chaume, qui emploient une quantité importante d’eau pour les arroser.

2° de un hectare cinquante cinq centiares de la vigne, par oulières(3) de deux rangs de ceps qui se trouve à l’est de la grande allée, savoir : trente trois ares cinquante trois centiares des trente neuf oulières de terre d’un mètre de largeur seulement, actuellement repassées à la pioche, dont neuf avaient été fumées et sur toutes les quelles il a été récolté des vesces cultivées, ou pessolles(4) ; et soixante sept ares deux centiares occupées par les trente neuf oulières de vignes au nombre d’environ six mille cinq cents ceps de l’âge de dix huit ans, lesquels ont été assez bien taillés dans son tems, mais n’ont pas été ou pas assez ébourgeonnés(5) (sarclés) en sorte qu’ils présentent aujourd’hui, généralement, des brins, ou jets, des cornevins et des coursons ; les uns n’ont que de la première sorte de ces sarments nuisibles à la vigne, en ce qu’ils l’épuisent et en abrègent la durée ; les autres en ont de la première et de la seconde, et d’autres en offrent des trois sortes à la fois.

Au nord et à l’est de cette vigne, le long des limites du domaine, sont des allées d’arbres à fruits en mauvais état, avec des bordures de fraisiers dont le sol du tout, n’est pas nétoyé [sic] des mauvaises herbes.

3° – de soixante deux ares quatre centiares de la vigne par oulières de trois rangs de ceps, située à l’ouest de la grande allée, vis a vis de la précédente, dont cinquante un ares quatre vingt quatre centiares, des six oulières actuellement en chaume de blé à plein et dix ares vingt centiares du sol de cinq oulières de vignes, ayant environ mille ceps, de l’âge de plus de quarante ans, lesquels ont été traités comme ceux de la précédente vigne, mais attendu leur âge et leur hauteur, elles ont produit une moindre quantité de susdits sarmens nuisibles, aussi on en remarque beaucoup moins qu’à la première vigne.

4° – de huit ares vingt centiares, entre cette dernière vigne et la limite nord du domaine, dans l’allée de mûriers qui s’y trouve, en pépinière d’amandiers en mauvais état, contenant environ huit cent pieds de l’âge de trois à quatre ans, qui n’ont pas été émondés.

5° – de quatre vingt douze ares quatre vingt douze centiares en allées, bosquets, aire, fossés, sol de batimens et leurs régales et sol des murs de clôture, sur lesquels nous n’avons pas à nous occuper.

6° – Enfin de dix hectares cinquante six ares dix centiares de terre labourable, que leurs différentes cultures nous ont fait diviser en quatorze parcelles, savoir :

La première à la suite du côté de l’ouest de la dernière vigne ci dessus, d’une étendue de quinze ares quatre vingt seize centiares, a été défoncée par deux œuvres à bras et fumée en hiver, et sur laquelle il a été fait des melons. Elle n’est pas encore repassée.

La seconde, encore à la suite, du même coté, entre une rive et l’aire au sud, et la limite du nord, est en chaume de blé, à raies, de la contenance de trois hectares huit ares soixante seize centiares.

La troisième à l’angle nord-ouest du domaine contient six ares soixante cinq centiares ; elle a été défoncée à bras et fumée en hiver ; il y a été récolté des pommes de terre et on l’a repassée ensuite à la pioche.

La quatrième de un hectare trois ares quatre vingt quatre centiares est adjacente à la précédente s’étendant dudit chaume à raies, à la limite de l’ouest du domaine et s’appuyant sur celle du nord. Elle se trouve en guéret6) d’une charrue à six colliers, sans fumier.

La cinquième de quatre vingt deux ares dix huit centiares à la suite de la précédente du coté du sud, entre la limite de l’ouest et le chaume de blé à raies susdit, est en guéret d’une charrue de six colliers, fumée.

La sixième, à la suite du même blé, aussi entre la limite du domaine et le chaume de blé à raies, d’une étendue de quatre vingt douze ares 98 centiares, a reçu une œuvre de charrue à six colliers en hiver et a produit du légume après. La moitié environ avait été fumée et l’autre moitié vient de l’être pendant notre expertise.

La septième, encore à la suite de la précédente du coté du sud, entre la prairie à l’est et la limite ouest du domaine, contenant un hectare vingt six ares, dix huit centiares, est en chaume de blé à plein.

La huitième parcelle, aussi à la suite de la précédente, du même côté, s’appuyant à la limite ouest, de la contenance de vingt cinq ares cinquante centiares, a été défoncée par deux œuvres, une à la charrue et l’autre à la bêche et fumée ; elle a produit des courges et n’est pas encore repassée.

La neuvième, encore à la suite de la précédente du coté du sud et touchant de l’ouest la limite du domaine, d’une superficie de soixante dix huit ares 44 centiares est en guéret, d’une charrue à six colliers et fumée.

La dixième, toujours à la suite du même côté, est un défoncement à la charrue et à la bêche, fumée ; son étendue est de seize ares cinquante centiares.

La onzième, contenant neuf ares 35 centiares, touchant de l’est et du nord la prairie, a été défoncée par deux œuvres à bras et fumée. Il y a actuellement des haricots sur huit ares cinquante cinq centiares, et sur les quatre vingt mètres carrés restans, des navets qui ne sont pas sarclés.

La douzième, de la contenance de quarante sept ares 52 centiares, et au sud de la précédente, entre la prairie à l’est, et les huitième, neuvième et dixième parcelles ci dessus à l’ouest. Elle est en chaume de blé à plein.

La treizième contient un hectare 15 ares 74 centiares, elle est au sud des dixième et douzième parcelles ci-dessus et termine le domaine dudit côté. Il y a été récolté de l’avoine sur un labour de la charrue à six colliers, fumé en hiver, et a été après repassé à une charrue à deux colliers pour être ensemencée en blé prochainement.

Sur la quatorzième et dernière parcelle de terre labourable, de la contenance de vingt six ares cinquante centiares, se trouve des haricots sur un chaume de blé et des choux rutabaga ou navets de Suéde(7), ces derniers sur une partie seulement de un are 43 centiares, n’ont pas été sarclés, et le tout situé au sud des régales des batimens et adjacent à la limite est du domaine.

Ces mêmes terres labourables présentent par conséquent en l’état trente ares 96 centiares de défoncement de deux œuvres à bras ; quarante deux ares de défoncement à deux œuvres, l’une à la charrue et l’autre à la bêche, tout fumé ; trois hectares soixante neuf ares 34 centiares de guéret d’une charrue à six colliers, fumé ; un hectare trois ares 84 centiares de même guéret, sans fumier, et cinq hectare sept ares 53 centiares en chaume de blé, à plein ou à raies.

A partir du portail sur le chemin de Galice jusqu’à l’angle sud-ouest du domaine, se trouve une allée de mûriers en bon état, de quatre cent vingt mètres de longueur, dont l’emplacement est compris dans la terre ci dessus.

Une semblable allée de cent mètres de longueur en même état, existe depuis le même portail jusques aux bâtimens.

Les eaux pluviales venant des propriétés supérieures, traversent le domaine dont il s’agit dans un grand fossé, commençant à environ vingt mètres a l’est du portail, et se dirigeant de ce point de l’est à l’ouest, dans une longueur de cent mètres, et ensuite du nord au sud, sur une longueur de trois cent vingt mètres environ. – Ce fossé n’est pas récuré, il existe dans sa cuvette, des arbres, des arbustes et des ronces, âgés de plus d’un an.

Les bords de la partie septentrionale de ce fossé, vis à vis de la seconde vigne, sont plantés de dix sept amandiers de l’âge de vingt ans environ.

Au dessus de la rive qui se trouve au sud de la seconde partie de terre labourable ci dessus, existe une ligne de vingt trois amandiers semblables, dirigée de l’est à l’ouest, dont un a été renversé par une charrette.

Tous les autres ont été convenablement taillés l’année dernière ; mais ne furent point ou pas suffisamment ébourgeonnés ; et plus tard on n’a pas supprimé les pousses nuisibles ou mal placées qui avaient échappé à l’ébourgeonnement, à œil poussant, en sorte qu’il existe encore des jets nuisibles à une vingtaine de ces amandiers.

[suit l’estimation chiffrée des dommages créés par les défauts de culture]

(1) Ce chemin, dit aussi du « Jas de Bouffan », correspond à l’actuelle rue de Valcros et à une petite portion de l’avenue de l’Europe.

(2) Le fermier du domaine.

(3) Le terme « oulière » correspond à un mode de plantation de la vigne qui laisse, entre deux rangées de ceps espacées d’un mètre, un espace plus important permettant d’autres cultures (source : Marcel Lachiver, Dictionnaire du monde rural.)

(4) Légumineuse fourragère.

(5) L’ébourgeonnage de la vigne consiste à retirer, au printemps, de jeunes pousses mal placées sur le cep. Ces pousses, improductives, épuisent en effet la vigne et en gênent la culture. L’expert entre dans le détail de divers types de ces pousses nuisibles, dont la présence dénote un défaut de culture.

(6) Terre en cours de labour profond.

(7) Choux rutabaga, ou navet de Suède : plante fourragère servant habituellement à l’alimentation du bétail. »

19 novembre

Cezanne prend sa cinquième inscription à la Faculté de droit d’Aix, pour le premier trimestre de l’année scolaire 1859-1860.

« Registre des inscriptions à la Faculté de droit d’Aix, contenant quatre cent trois feuilles recto et verso, commencé le 2 janvier 1858 à la page n° 1 clos le 18 à la page » ; Archives départementales des Bouches-du-Rhône, centre d’Aix-en-Provence, fonds de la Faculté de droit, 1T 1900 ; reproduit par Lioult Jean-Luc, Monsieur Paul Cezanne, rentier, artiste peintre. Un créateur au prisme des archives, Marseille, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, Images en Manœuvres éditions, 2006, 299 pages, p. 59.

z 2016-06-30 à 23.02.56

Novembre

Zola échoue dès l’écrit à la seconde session du baccalauréat, qu’il passe à Marseille. Il revient à Paris, mais ne reprend pas ses études.

Émile Zola, correspondance, édité sous la direction de B. H. Bakker, éditrice associée Colette Becker, conseiller littéraire Henri Mitterand, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Paris, éditions du CNRS, tome I 1858-1867, 1978, 594 pages, p. 102.

28 novembre

Cezanne est reçu au 1er examen de bachelier en droit : « L’examen terminé, le résultat du scrutin a été pour l’admission du candidat par deux boules rouges et une noire. » Une année supplémentaire et un examen sont nécessaires pour obtenir la licence, exigée pour le barreau et la magistrature.

Registre des procès-verbaux d’examens et actes publics de la faculté de Droit d’Aix ; Archives départementales des Bouches-du-Rhône, centre d’Aix-en-Provence, fonds de la faculté de Droit, 1T 1921 3/38/10, p. 147 D ; reproduit par Lioult Jean-Luc, Monsieur Paul Cezanne, rentier, artiste peintre. Un créateur au prisme des archives, Marseille, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, Images en Manœuvres éditions, 2006, 299 pages, p. 60.

z 2016-06-30 à 23.05.37

Loi relative aux Écoles de droit, Paris, le 22 Ventôse, an XII de la République (13 mars 1804).

« DÉCRET.
TITRE PREMIER. Des Écoles de droit, et des matières qui y seront enseignées.
[…]
II.
On y enseignera,
1° le droit civil français, dans l’ordre établi par le Code civil, les élémens [sic] du droit naturel et du droit des gens, et le droit romain dans ses rapports avec le droit français ;
2° Le droit public français, et le droit civil dans ses rapports avec l’administration publique ;
3° La législation criminelle et la procédure civile et criminelle.
TITRE II. Des Cours d’études, des Examens et des Degrés.
III.
Le cours ordinaire des études sera de trois ans. Ceux qui voudront obtenir le grade de docteur, feront une année d’étude de plus.
IV.
Les étudians [sic] subiront un examen la première année, et un autre la deuxième. Les inspecteurs et professeurs pourront autoriser à soutenir les deux examens pendant la dernière année.
[…]
IX.
Les étudians qui auront été trouvés capables aux deux premiers examens, obtiendront un diplôme de bachelier.
X.
Ceux qui auront obtenu un diplôme de bachelier, et auront été trouvés capables aux deux examens et à l’acte public de la troisième année, obtiendront un diplôme de licencié. »

Cf. aussi ci-dessous lettre de Cezanne à Zola, 30 novembre 1859 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 54.
Émile Zola, correspondance, édité sous la direction de B. H. Bakker, éditrice associée Colette Becker, conseiller littéraire Henri Mitterand, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Paris, éditions du CNRS, tome I 1858-1867, 1978, 594 pages, p. 106, note 5.

30 novembre

Lettre de Cezanne à Zola, lui annonçant sa réussite au 1er examen de bachelier en droit.

Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 54-58 :

« Aix, 30 novembre 1859.
I
Mon cher,
si je suis tardif
A te donner en rime en if
Le résultat définitif
Sur l’examen rébarbatif 1
Dont le souci m’était très vif

C’est que (je ne suis pas en verve) vendredi mon examen a été remis à lundi 28, pourtant j’ai été reçu,
Chose facile à croire
Avec deux rouges et une noire.
Aussitôt j’ai voulu rassurer tes esprits
Dans le doute flottant sur mon sort indécis.

II
La Provence bientôt verra dans ses colonnes
Du flasque Marguery l’insipide roman
A ce nouveau malheur, Provence, tu frissonnes,
Et le froid de la mort a glacé tout ton sang .

III
PERSONNAGES :
Esprits inspirateurs de Gaut ; Gaut lui-même rédigeant le sublime Mémorial 2.

UN ESPRIT :
Grand Maître, avez-vous lu le roman feuilleton
Que la Provence vient de mettre en livraison ?

GAUT : C’est du dernier mauvais.

UN SECOND ESPRIT :
J’en dis de même, Maître,
La Provence jamais au jour n’a fait paraître
Rien de plus saugrenu.

GAUT :
Quel est le polisson
Assez présomptueux pour braver mon renom
Et venir après moi, moi flambeau de la Presse,
D’un roman si mesquin étaler la détresse ?

UN ESPRIT :
Son nom jusqu’à ce jour plongé dans le brouillard
Veut se produire enfin…

UN ESPRIT AUTRE :
Juste ciel, quel écart !

GAUT :
Et que pense-t-il faire, aurait-il donc l’audace
De vouloir ici-bas marcher sur notre trace,
Oserait-il prétendre atteindre la hauteur
Au-dessus du vulgaire où je règne en vainqueur ?

UN ESPRIT :
Non, Maître, non jamais, car sa plume débile
Ne connaît nullement comme un roman se file
Comment, par une intrigue embrouillée, aux lecteurs
Qui vous lisent, on fait arriver les vapeurs.

UN AUTRE ESPRIT :
Il ignore surtout cet art si difficile,
Cet art, où plus que vous aucun autre est habile,
Cet art si précieux et pénible d’autant,
Cet art ambitionné, dont Dieu vous fit présent,
Cet art, enfin cet art, que tout le monde admire,
Et que pour l’exprimer nul mot n’y peut suffire.

GAUT :
C’est bien, je te comprends, c’est la Verbologie,
Du gréco-latin sort son étymologie
En effet sous l’azur des cieux aux mille feux,
Quel est le gunogène assez audacieux
Pour proclamer avoir inventé quelque chose
De plus beau que les noms employés dans ma prose.
Mes carmines français sont très supérieurs
A tout ce qu’ont produit un tas de rimailleurs
Et mes romans surtout, ce champ où je domine,
Et comme le soleil, se levant, illumine
Les excelses hauteurs des virides forêts
Comme un prisme brillant au monde j’apparais.

UN ESPRIT :
Domine souverain, Esprit incomparable
Louange soit rendue à votre estimable
Vertu.

UN CHOEUR D’ESPRITS :
Toi seul, toi seul, Grand Gaut innovateur
Sublime dans les cieux plans avec grandeur
Les plus brillants sidères
Au feu de tes paupières
Courbant leur front confus,
Ébloui de ta gloire,
Sans tenter la victoire
Croisant les bras moulus
Et remuant la tête
Ludovico s’arrête
Et dit : « je n’écris plus ! »
Gloire à toi, gloire à toi, Gaut philonovostyle,
Pour t’égaler, grand Gaut, ce sera difficile.

DICTIONNAIRE EXPLICATIF DU LANGAGE GAUTIQUE

Verbologie :Art sublime inventé par Gaut ; cet art consiste à tirer du latin et du grec des mots nouveaux.
Gunogène :du grec « Γυτή » (femme) et du latin « gignere » (engendré). Le gunogène est donc celui qui est engendré par la femme, c’est-à-dire : l’homme.
Carmines :du latin « carmina » (vert).
Excelses :de « excelsus » (élevé).
Virides :du latin « virides » (verdoyants).
Domine :dominus (maître).
Sidères :sidera (astres).
Philonovostyle :de φιλος ami, novus-nouveau et de style : (ami du nouveau style.)

Mon cher, maintenant je t’ai assez ennuyé, permets-moi de mettre fin à ma stupide épître, adieu, carissime Zola, salve. Salut à tes parents, à tous, de ton ami

                               P. Cezanne

Quand il adviendra quelque chose de nouveau je te l’écrirai. Jusqu’ici le calme régulier et habituel environne toujours de ses ailes maussades notre plate cité.

Ludovico [pseudonyme de Marguery] est toujours un écrivain plein de feu, de verve et d’imagination.

Adieu, mon cher, adieu. »

1. Il s’agit du premier examen de bachelier en droit.
2. En novembre 1859 Marguery est devenu rédacteur à La Provence où il écrira sous le pseudonyme de « Ludovico ». Zola dira de ses articles dans deux lettres à Baille que Marguery prouve le contraire de ce qu’il veut prouver, rend l’amour ridicule et fait triompher la coquetterie, etc.

Jean-Baptiste Gaut, (Aix-en-Provence, 2 avril 1819 – Aix-en-Provence, 14 juillet 1891), poète provençal et publiciste, rédacteur du journal hebdomadaire Le Mémorial d’Aix, il devient conservateur de la Bibliothèque Méjanes à Aix en 1870.

29 décembre

Cezanne envoie à Zola une « terrible histoire » en vers, où il évoque un rêve amoureux fantastique.

Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 58-61 :

« Cher ami,
cher ami, quand des vers l’on veut faire
La rime au bout du vers est chose nécessaire ;
Dans cette lettre donc, s’il vient mal à propos
Pour compléter mon vers se glisser quelques mots,
Ne va pas t’offusquer d’une rime stérile
Qui ne se cogne là que pour se rendre utile ;
Te voilà prévenu : je commence et je dis
Aujourd’hui 29 décembre, je t’écris.
Mais mon cher, aujourd’hui fortement je m’admire
Car je dis aisément tout ce que je veux dire ;
Pourtant il ne faut pas se réjouir trop tôt,
La rime, malgré moi, peut me faire défaut.
De Baille, notre ami, j’ai reçu la visite
Et pour t’en informer je te l’écris bien vite.

Mais le ton que je prends me semble être trop bas ;
Sur les hauteurs du Pinde il faut porter mes pas :
Car je ressens du ciel l’influence secrète ;
Je vais donc déployer mes ailes de poète
Et m’élevant bientôt d’un vol impétueux,
Je m’en irai toucher à la voûte des cieux.
Mais de peur que l’éclat de ma voix t’éblouisse,
Je mettrai dans ma bouche un morceau de réglisse,
Lequel interceptant le canal de la voix
N’étourdira plus par des cris trop chinois.

UNE TERRIBLE HISTOIRE

C’était durant la nuit. — Notez bien que la nuit
Est noire, quand au ciel aucun astre ne luit.
Il faisait donc très nuit, et nuit même très noire,
Lorsque dut se passer cette lugubre histoire.
C’est un drame inconnu, monstrueux, inouï,
Et tel qu’aucun gens n’en a jamais ouï.

Satan, bien entendu, doit y jouer un rôle,
La chose est incroyable, et pourtant ma parole
Que l’on a toujours crue, est là pour constater
La vérité du fait que je vais te conter.
Écoute bien : C’était minuit, heure à laquelle
Tout couple dans son lit travaille sans chandelle,
Mais non pas sans chaleur. Il faisait chaud. C’était
Par une nuit d’été ; dans le ciel s’étendait
Du nord jusqu’au midi, présageant un orage,
Et comme un blanc suaire, un immense nuage.
La lune par instants, déchirant ce linceul,
Éclairait le chemin, où, perdu, j’errais seul —
Quelques gouttes tombant à de courts intervalles
Tachaient le sol. Des terribles rafales
Précurseur ordinaire, un vent impétueux
Soufflant du sud au nord s’éleva furieux ;
Le simoun qu’en Afrique on voit épouvantable
Enterrer les cités sous des vagues de sable,
Des arbres qui poussaient leurs rameaux vers les cieux
Courba spontanément le front audacieux.
Au calme succéda la voix de la tempête.
Le sifflement des vents que la forêt répète
Terrifiait mon cœur. L’éclair, avec grand bruit,
Terrible, sillonnait les voiles de la nuit :
Vivement éclairés par sa lueur blafarde
Je voyais les lutins, les gnomes, Dieu m’en garde,
Qui volaient, ricanant, sur les arbres bruissants.
Satan les commandait ; je le vis, tous mes sens
Se glacèrent d’effroi : son ardente prunelle
Brillait d’un rouge vif ; parfois une étincelle
S’en détachait, jetant un effrayant reflet ;
La ronde des démons près de lui circulait…
Je tombai ; tout mon corps, glacé, presque sans vie,
Trembla sous le contact d’une main ennemie.
Une froide sueur inondait tout mon corps,
Pour me lever et fuir faisant de vains efforts
Je voyais de Satan la bande diabolique
Qui s’approchait, dansant sa danse fantastique,
Les lutins redoutés, les vampires hideux,
Pour s’approcher de moi se culbutaient entre eux,
Ils lançaient vers le ciel leurs yeux pleins de menaces
Rivalisant entre eux à faire des grimaces…
« Terre, ensevelis-moi ! Rochers, broyez mon corps ! »
Je voulus m’écrier : « O demeure des morts,
Recevez-moi vivant ! » Mais la troupe infernale
Resserrait de plus près son affreuse spirale :
Les goules, les démons, grinçaient déjà des dents,
A leur festin horrible, ils préludaient. — Contents,
Ils jettent des regards brillants de convoitise.
C’en était fait de moi… quand, ô douce surprise !
Tout à coup au lointain retentit le galop
Des chevaux hennissants qui volaient au grand trot.
Faible d’abord, le bruit de leur course rapide
Se rapproche de moi ; le cocher intrépide
Fouettait son attelage, excitant de sa voix
Le quadrige fougueux qui traversait les bois.
A ce bruit, des démons les troupes morfondues
Se dissipent, ainsi qu’au zéphyr les nues.
Moi, je me réjouis, puis, plutôt mort que vif
Je hèle le cocher : l’équipage attentif
S’arrêta sur-le-champ. Aussitôt du calèche
Sortit en minaudant une voix douce et fraîche :
« Montez » elle me dit, « Montez ». Je fais un bond :
La portière se ferme, et je me trouve front
A front d’une femme… Oh, je jure sur mon âme
Que je n’avais jamais vu de si belle femme.
Cheveux blonds, yeux brillants d’un feu fascinateur,
Qui, dans moins d’un instant, subjuguèrent mon cœur.
Je me jette à ses pieds ; pied mignon, admirable,
Jambe ronde ; enhardi, d’une lèvre coupable,
Je dépose un baiser sur son sein palpitant ;
Mais le froid de la mort me saisit à l’instant,
La femme dans mes bras, la femme au teint de rose
Disparaît tout à coup et se métamorphose
En un pâle cadavre aux contours anguleux :
Ses os s’entrechoquaient, ses yeux éteints sont creux…
Il m’étreignait, horreur !… Un choc épouvantable
Me réveille, et je vois que le convoi s’entable…
… le convoi déraillant, je vais, je ne sais où,
Mais très probablement je me romprai le cou.

CHARADE

Mon premier fin matois à la mine trompeuse
Destructeur redouté de la classe rongeuse,
Plein de ruse, a toujours sur les meilleurs fricots
Avec force impudeur, prélevé des impôts.
Mon second au collège avec de la saucisse
De nos ventres à jeun faisait tout le délice.
Mon troisième est donné dans l’indigestion
Et pour bien digérer. L’anglaise nation
Après un bon souper, chaque soir s’en régale ;
Mon entier est nommé vertu théologale.

Ton ami, qui te souhaite bonnam [bonam ?] valetudinem.
Paul Cezanne
Mon cher, je n’ai pas pu, ni Baille, deviner ton énigme qui en est vraiment une, à ta prochaine lettre tu m’en diras le mot.

Quant à ma charade, je pense que je n’aurai pas cette peine.

Salut à tes parents.

P. Cezanne »

La solution de la charade est charité : chat-riz-thé.

29 décembre

Lettre de Zola à Baille :

Lettre de Zola à Baille, 29 décembre 1859 ; Zola Émile, Correspondance. Lettres de Jeunesse, Paris, Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, éditeur, 1907, 300 pages, p. 11-13 ; Émile Zola, correspondance, édité sous la direction de B. H. Bakker, éditrice associée Colette Becker, conseiller littéraire Henri Mitterand, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Paris, éditions du CNRS, tome I 1858-1867, 1978, 594 pages, p. 116-118.
Zola Émile, « La Fée Amoureuse », La Provence, 29 décembre 1859 et 26 janvier 1860 ; repris dans Zola Émile, Contes à Ninon, Paris, Librairie internationale, J. Hetzel et A. Lacroix, éditeurs, 1864, 320 pages, p. 75-85.

« [Paris] 29 décembre 1859

Mon cher Baille,

Je t’écris à Aix, pensant que tu seras allé passer tes vacances de Noël dans ta chère patrie.

Je ne me plains pas de ton long silence : je sais que tu travailles comme un malheureux. Seulement ne m’oublie pas tout à fait.

J’ai fort peu de choses à te dire. Je ne sors presque pas et je vis dans Paris comme si j’étais à la campagne. Je suis dans une chambre retirée, je n’entends pas le bruit des voitures et, si je n’apercevais dans le lointain la flèche du Val-de-Grâce, je pourrais me croire encore à Aix. Nous avons eu ici un froid excessif, quelque chose comme 15°. Une malheureuse fauvette est venue tomber sur la neige, devant ma porte. Je l’ai prise et je l’ai portée devant le feu ; la pauvrette a ouvert un instant les yeux, je l’ai sentie palpiter dans mes mains, puis elle est morte. J’en ai presque pleuré ; toi qui m’appelais l’ami des bêtes, tu comprendras peut-être cela.

Je ne vois personne et les soirées me paraissent bien longues. Je fume beaucoup, je lis beaucoup et j’écris fort peu. J’ai cependant achevé « Les Grisettes de Provence » [texte perdu, ou repris en mars1865 ?] ; j’ai ressenti comme un certain plaisir en racontant ces folies. Mais je suis loin d’être content de mon œuvre : la matière était excessivement pénible ; les événements couraient les uns après les autres, il n’y avait pas de nœud, pas de dénouement. De plus, cela manquait de dignité et de moralité ; nos rôles étaient aussi bien loin d’être des rôles de héros de roman. Je me suis donc contenté de dire les faits tels qu’ils se sont passés, faisant le plus court possible, retranchant certains détails inutiles et n’altérant pas la vérité, que pour les événements tout à fait insignifiants. J’ai composé ainsi une espèce de nouvelle d’un intérêt médiocre pour les indifférents ; tu comprends qu’il ne sera pas facile de placer cela, mais cependant je ne désespère pas. Je vais m’en occuper et, dès que cela paraîtra, je t’en préviendrai.

Tu vas voir Cezanne ces jours-ci. Je ne souhaite qu’une chose, c’est que vous puissiez oublier un instant ensemble le temps si long quelquefois à s’écouler. Si tu vois l’Aérienne [une jeune fille aimée de Zola ?], souris-lui de ma part. Tu vas sans doute te mêler un peu à la jeunesse dorée — de Julienne, Seymard, Marguery, etc. S’ils te racontent quelques nouveaux événements, je te prie de me les narrer à ton loisir. Tu as sans doute appris que Marguery est un des rédacteurs de La Provence ; je t’engage à lire son dernier feuilleton où il plaide en faveur du réalisme, où il rend l’amour ridicule et fait triompher la coquetterie : tu me diras ton avis sur ce petit roman [« Roman et réalité », La Provence, 8 décembre 1859] qui d’ailleurs a certains mérites.

Puisque nous parlons feuilleton, je te dirai que j’en ai envoyé un à La Provence. C’est un conte de fée : « La Fée Amoureuse » [La Provence, 29 décembre 1859 et 26 janvier 1860]. C’est un long rêve poétique, une ronde joyeuse que j’ai vu passer dans mon foyer. Mais les quelques lignes qui vont paraître ne sont en quelque sorte qu’un canevas. Je veux parler plus longuement de ma belle Sylphide, je veux en faire une véritable création. Je vais entreprendre un volume de nouvelles, et ce conte qui n’occupe maintenant que quelques colonnes, occupera la moitié du livre. Je changerai tous les personnages, excepté la fée ; je démontrerai qu’il est un dieu pour les amants, et que ni l’enfer, ni les hommes, ni les prêtres avec leur mauvaise doctrine, ne peuvent détruire un amour pur. Tu ne comprendras bien ce que je veux dire que lorsque tu auras lu mon conte ; si je le fais paraître, c’est que, voulant en changer complètement la forme dans celui que je veux faire prochainement, je ne suis pas fâché de le faire connaître tel qu’il s’est d’abord présenté à mon esprit. Je te serais reconnaissant, quand tu l’auras lu, si tu m’indiquais dans une courte appréciation ce qui te semble bon, et ce qui te semble mauvais : je conserverai alors ce qui serait à conserver. Peut-être a-t-il paru jeudi dernier.

Je t’ai déjà dit que je ne me plaignais pas de ton long silence. Cependant voici un mois que je t’ai écrit et je n’ai pas encore reçu de réponse ; tu as beau avoir du travail, cela ne saurait t’empêcher de m’écrire. Si tu étais un enfant, s’il te fallait des heures pour écrire une lettre, je comprendrais cela. Mais dans un quart d’heure tu peux me contenter, tu vois donc que tu es un peu coupable.

Tu m’as bien promis de venir l’année prochaine à Paris, et je compte sur toi ; je te verrais au moins deux fois par semaine et cela me distraira un peu. Si ce diable de Cezanne pouvait venir, nous prendrions une petite chambre à deux et nous mènerions une vie de bohèmes. Au moins nous aurions passé notre jeunesse, tandis que nous croupissons l’un et l’autre. Dis-lui [à Cezanne] que je lui répondrai un de ces jours.

Mes respects à tes parents. Je te serre la main.

Ton ami dévoué. »

« L’Aérienne » est le titre d’un long poème de Zola, sans doute inspiré par le souvenir d’une Aixoise inconnue, dont Paul Alexis a publié des fragments en lui donnant la date « 1860 », mais il doit plutôt dater de mars-avril 1861, d’après l’intention de l’écrire qu’exprime Zola dans une lettre à Baille du 17 mars 1861.

Alexis Paul, Émile Zola, notes d’un ami, G. Charpentier éditeur, Paris, 1882, 338 pages, p. 259-270. Lettre de Zola à Baille, 17 mars [1861] ; Émile Zola, correspondance, édité sous la direction de B. H. Bakker, éditrice associée Colette Becker, conseiller littéraire Henri Mitterand, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Paris, éditions du CNRS, tome I « 1858-1867 », 1978, 594 pages, p. 278-279.

30 décembre

Lettre de Zola à Cezanne.

 Zola Émile, Correspondance. Lettres de Jeunesse, Paris, Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, éditeur, 1907, 300 pages, p. 187-189. Émile Zola, correspondance, édité sous la direction de B. H. Bakker, éditrice associée Colette Becker, conseiller littéraire Henri Mitterand, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Paris, éditions du CNRS, tome I 1858-1867, 1978, 594 pages, p. 119-120.
Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 63-64.

« Paris, 30 décembre 1859

Mon cher ami,

Je veux répondre à ta lettre et je ne sais que te dire. J’ai quatre pages blanches devant moi, et je n’ai pas la plus mince nouvelle à t’annoncer. N’importe, je pousse ma plume, et je t’avertis d’avance que je ne veux pas être responsable des platitudes et des fautes d’orthographe qu’elle va commettre.

J’ai pensé que Baille ne rentrerait au lycée qu’après le jour de l’an. Si je ne me trompe, cela t’aura donné un compagnon pendant quelques jours de plus. Que faites-vous ? Moi, qui m’ennuie ici, je crois parfois que vous vous amusez là-bas. Mais quand j’y réfléchis, je pense qu’il en est de même partout, et que de nos jours, la gaieté est fort rare. Alors, je vous plains comme je me plains moi-même, et je demande au ciel une douce colombe, je veux dire une femme aimante. Tu ne sais pas ce qui me roule par la tête depuis quelque temps. Toi qui ne riras pas de moi, je vais te le confier. Tu dois savoir que Michelet, dans L’Amour, ne commence son livre que lorsque le mariage est conclu, ne parlant ainsi que des époux et non des amants. Eh bien, moi, le chétif, j’ai le projet de décrire l’amour naissant, et de le conduire jusqu’au mariage. Tu ne peux voir encore la difficulté de ce que je veux entreprendre. Trois cents pages à remplir, presque sans intrigue ; une sorte de poème où je dois tout inventer, où tout doit concourir à un seul but : aimer ! Et de plus, comme je te le dis, je n’ai jamais aimé qu’en rêve, et l’on ne m’a jamais aimé, même en rêve ! N’importe, comme je me sens capable d’un grand amour, je consulterai mon cœur, je me ferai quelque bel idéal, et peut-être accomplirai-je mon projet. En tout cas, si je fais ce livre, je ne le commencerai qu’aux beaux jours ; si je le pense digne de paraître, je te le dédierai à toi, qui le ferais peut-être mieux que moi, si tu l’écrivais, à toi dont le cœur est plus jeune, plus aimant que le mien.

Ma lettre se remplit, mais assez tristement. Je voudrais avoir quelque bonne farce à te raconter, quelque bon tour qui puisse te faire sourire. Mais, n’allant nulle part, je connais peu les affaires du dehors, et je suis bien forcé de te dire ce qui se passe chez moi. Pardonne-moi si les pensées s’y embrouillent un peu. — Nous ne parlerons pas politique ; tu ne lis pas le journal (chose que je me permets), et tu ne comprendrais pas ce que je veux te dire. Je te dirai seulement que le pape est fort tourmenté pour l’instant, et je t’engage à lire quelquefois Le Siècle, car le moment est très curieux. Que te dirai-je pour achever joyeusement cette missive ? Te donnerai-je du courage pour monter à l’assaut du rempart ? Ou bien te parlerai-je peinture et dessin ? Maudit rempart, maudite peinture ! L’un est à l’épreuve du canon, l’autre est accablée du veto paternel. Quand tu t’élances vers le mur, ta timidité te crie : « Tu n’iras pas plus loin ! » Quand tu prends tes pinceaux : « Enfant, enfant, te dit ton père, songes à l’avenir. On meurt avec du génie, et l’on mange avec de l’argent ! » Hélas ! hélas ! mon pauvre Cezanne, la vie est une boule qui ne roule pas toujours où la main voudrait la pousser.

Je te serre la main. Mes respects à tes parents. Le bonjour à Baille, s’il est encore à Aix. Écris-moi souvent.

Ton ami,

É. Zola

J’oubliais de te souhaiter la bonne année ; cela est si bête que je rougis en l’écrivant. Mais c’est un usage ; ainsi donc : Bonne année ! bonne année ! bonne année !

Puisque tu as traduit la seconde églogue [des Bucoliques] de Virgile, pourquoi ne me l’envoies-tu pas ? Dieu merci, je ne suis pas une jeune fille, et ne me scandaliserai pas.

Je n’ai pas encore vu Villevieille. Je lui donnerai tous tes bonjours à la fois. Si tu vois Houchard, prie-le donc de m’écrire et serre-lui la main. »

Joseph-François Villevieille (Aix, 6 aout 1829 – Aix, 11 février 1916), peintre aixois, élève de Granet, a occasionnellement prodigué des conseils à Cezanne, de dix ans plus jeune que lui, et lui a permis parfois de travailler dans son atelier.