1861

Agrandissement du musée d’Aix par la construction de l’aile Granet, pour accueillir le legs du peintre de 1849, qui ne sera exposé qu’à partir de 1863.

Ely Bruno, « Cezanne, l’École de dessin et le musée d’Aix », Cezanne au musée d’Aix, Aix-en-Provence, musée Granet, 1984, p. 142.

5 février

Zola communique à Cezanne sa nouvelle adresse, 24, rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, sa mère habitant au 21, et il le charge de la transmettre à Houchard et Marguery. Cezanne lui a dit qu’il va « peindre en plein hiver, assis sur la terre glacée, sans te soucier du froid. »

Zola Émile, Correspondance. Lettres de Jeunesse, Paris, Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, éditeur, 1907, 300 pages, p. 256-259.
Émile Zola, correspondance, édité sous la direction de B. H. Bakker, éditrice associée Colette Becker, conseiller littéraire Henri Mitterand, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Paris, éditions du CNRS, tome I 1858-1867, 1978, 594 pages, n° 38, p. 258-260.

« Paris, 5 février 1861

Mon cher ami,

Je ne sais vraiment quelle destinée me poursuit dans le choix de mes logements. Tout enfant, j’ai habité, à Aix, la demeure de Thiers [6, traverse Sylvacane]. Je viens à Paris et ma première chambre est celle de Raspail ; puis aujourd’hui, je ne sais trop par quelle fatalité, je déménage de ce splendide septième, dont je t’ai parlé au printemps dernier et je choisis justement une nouvelle mansarde, celle où Bernardin de Saint-Pierre a écrit la plupart de ses œuvres. Un vrai bijou que cette nouvelle chambrette ; petite, il est vrai, mais égayée par le soleil et surtout originale au possible. On y grimpe à l’aide d’un escalier tournant, deux fenêtres, l’une au midi, l’autre au nord. En un mot, un belvédère ayant pour horizon presque toute la grande ville. J’allais oublier de te dire que ma nouvelle rue se nomme Neuve-Saint-Étienne-du-Mont et que mon nouveau numéro est le numéro 24. Adresse-moi cependant tes lettres chez ma mère, même rue, 21. — Donc plus de Saint Victor, mais un Saint Etienne : à vrai dire, nous n’avons fait que changer de saint. Donne cette adresse à Houchard ; car, bien que le cher garçon n’ait pas encore daigné m’écrire, par miracle, il pourrait arriver qu’il lui en vienne la fantaisie. — Fais-en de même à l’égard de Marguery.

Je l’écris uniquement pour t’apprendre cette nouvelle, et je ne sais vraiment quoi ajouter. N’importe quelle sottise d’ailleurs ; cela t’est indifférent. Entre bavardage et bavardage, il n’est pas de choix.

Le plus facile pour moi est de répondre à ta lettre. — Hélas ! non, je ne cours plus la campagne, je ne vais plus m’égarer dans les rochers du Tholonet, et surtout je ne gagne plus, la bouteille au carnier, la campagne de Baille, cette mémorable bastide de vineuse mémoire ; autres temps, autres mœurs, comme dit la sagesse des nations. Je suis devenu tellement sédentaire que la moindre marche me fatigue, moi, ce viatore qui courais si allègrement jusqu’à Peyrolles, non sans rafraîchissements çà et là ingurgités. Mes grands plaisirs maintenant sont la pipe et le rêve, les pieds dans le foyer et les yeux fixés sur la flamme. Je passe ainsi des journées presque sans ennui, n’écrivant jamais, lisant parfois quelques pages de Montaigne. À parler franc, je veux changer de vie et me secouer un peu, pour me nettoyer de cette poussière de paresse qui me rouille. Il y a longtemps que je médite, il est temps de produire. Tout un volume, épisode par épisode, chapitre par chapitre, est classé dans ma tête ; j’ai pris la ferme résolution de me mettre à l’œuvre et de terminer ce travail vers la fin de l’été prochain [sans doute La Confession de Claude]. Un autre triste résultat de la vie que je mène, est que je suis devenu affreusement gourmand. — « Tu l’étais déjà », me diras-tu ; j’en conviens, mais non pas d’une façon aussi damnable. Boisson, nourriture, tout me fait envie, et je prends le même plaisir à dévorer un bon morceau qu’à posséder une femme. Je me montre à nu, je crois, et ma franchise me nuirait sans doute, si j’écrivais à quelque grave philosophe, prêchant ouvertement en péchant en secret. Mais à toi, mon bon vieux, si franc et si simple, je puis parler sans hypocrisie, certain que tu ne m’assourdiras pas de ta morale.

Ainsi donc, nous disons que tu vas peindre en plein hiver, assis sur la terre glacée, sans te soucier du froid. Cette nouvelle m’a charmé ; je dis charmé, non pas que je prenne plaisir à te voir risquer un gros rhume et plus ou moins d’engelures, mais parce que je déduis d’une telle constance ton amour des arts et l’acharnement que tu mets au travail. Ah ! mon pauvre cher, que je suis loin de t’imiter. — Pour l’instant, mon poêle étant éteint, crainte du froid aux pieds, j’écris dans mon lit, fort peu à mon aise, tu peux croire, car je tiens ma bougie d’une main et de l’autre je griffonne à grand’peine. D’ailleurs, le matin, lorsque je pourrais écrire ceci ou cela, je reste au lit à rêvasser, le tout par paresse d’allumer mon feu. C’est ma chanson éternelle : je travaillerais bien si j’avais mon poêle allumé, mais rien n’est ennuyeux comme un tel préparatif. Et la conclusion est toujours d’aller me chauffer chez ma mère, en me jurant d’être plus sage au printemps. Pourvu que je ne trouve pas une autre raison d’oisiveté pendant les chaleurs. Un paresseux a toujours quelques belles raisons pour s’excuser de sa paresse, et rien n’est aussi facile que de se prouver à soi-même qu’on a éminemment raison.

Tu me demanderas peut-être pourquoi toutes ces sornettes vides pour toi d’intérêt. C’est que je sors d’une rude école, celle de l’amour réel ; de telle sorte que je ne saurais trop aborder un sujet quelconque, tellement mon esprit se trouve abattu. J’en ai bien long à te raconter, lorsque tu arriveras ici. Ce n’est pas par lettres que l’on peut narrer de telles choses ; l’événement en lui-même n’est rien, les détails seuls importent. Je doute même de pouvoir te communiquer dans un récit de vive voix toutes les sensations douloureuses ou riantes que j’ai ressenties. Le résultat est celui-ci, que j’ai maintenant pour moi l’expérience, et que connaissant le sentier, je pourrais y guider sûrement mes amis. Un autre résultat est que je possède de nouvelles vues sur l’amour et qu’elles me serviront grandement pour l’ouvrage que je compte écrire.

Tout ceci, je le répète, est de l’encre et du papier perdus. Si ce n’était pour bavarder avec toi, je m’en voudrais de gaspiller à de telles niaiseries un temps que je refuse même à des œuvres sérieuses. Je ne vois qu’une chose distinctement : que tu dois bientôt venir et que mes ennuis en diminueront. Puis, dans un horizon plus éloigné, que je vais entrer en place, gagner mon pain le jour et travailler le soir à mes belles rêveries. Et enfin, pêle-mêle dans le brouillard, à peine visibles, mon chien qui m’aime un peu, ma maîtresse qui ne m’aime pas du tout, et la foule, cette égoïste, indifférente foule, qui me parle, m’entoure, me coudoie, sans seulement troubler la tranquillité de mon désert.

Je t’attends. — Ton ami,

Émile Zola

Dis à M. Peicard [non identifié] que je m’occupe activement de son vaudeville et que j’attends pour lui écrire la solution. — Quant à Marguery, je crois qu’il m’avait donné une commission. Assure-lui qu’elle sera faite bientôt. »

Le Tholonet devient le village des Artaud, dans La Faute de l’abbé Mouret. C’est au Tholonet que débouche la gorge des Infernets, où s’élève le barrage projeté par François Zola.

Vers le 10 février

Lettre de Zola à Baille, [Paris, vers le 10 février 1861].
Zola annonce à Baille que Cezanne va venir à Paris. Il espère que lui aussi viendra, en octobre.

Zola Émile, Correspondance. Lettres de Jeunesse, Paris, Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, éditeur, 1907, 300 pages, p. 114-123, lettre non datée.
Émile Zola, correspondance, édité sous la direction de B. H. Bakker, éditrice associée Colette Becker, conseiller littéraire Henri Mitterand, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Paris, éditions du CNRS, tome I 1858-1867, 1978, 594 pages, n° 39, p. 261-267.

« ― Voici Cezanne qui va venir me retrouver. Et toi, mon pauvre vieux, à quand ton bien heureux voyage ? Je t’attends toujours au mois d’octobre ; et je serai charmé de cesser cet échange de lettres, si plates le plus souvent et où nous disons si peu. Que cela ne t’empêche pourtant de me répondre au plus tôt. Quant à moi, je ne resterai pas un mois sans t’écrire, et je pourrai sans doute te parler plus sûrement sur ma situation matérielle et morale. »

20 février

Zola écrit à Baille. Il attend Cezanne, espérant qu’il arrête ses études de droit à Aix et vienne à Paris se consacrer à la peinture.

Zola Émile, Correspondance. Lettres de Jeunesse, Paris, Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, éditeur, 1907, 300 pages, p. 20-24, lettre datée 20 février 1860.
Émile Zola, correspondance, édité sous la direction de B. H. Bakker, éditrice associée Colette Becker, conseiller littéraire Henri Mitterand, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Paris, éditions du CNRS, tome I 1858-1867, 1978, 594 pages, n° 40, p. 268-271.

« Paris, 20 février [1861]

[…] Ce n’est pas alors que je songe à vous, mes amis, ou, si j’y songe, c’est pour vous regretter, pour penser à nos parties qui peut-être, hélas ! ne se renouvelleront plus. De telle sorte que je remets une lettre de jour en jour, ayant trop de choses à vous dire pour vous en dire une seule, et reculant devant une de ces banalités que je vous sers depuis trois ans. Voilà toute la raison de mon silence, et tu es fou de douter de mon amitié pour le retard de mes sottes maximes, de mes digressions plus ou moins puériles sur l’amour, sur l’idéal et la réalité.

[…] Quant à ma trop grande discrétion, elle n’est ni un faux orgueil, ni un manque de confiance. Lorsque nous nous sommes rencontrés au début de la vie et que, réunis par une force inconnue, nous nous sommes pris la main, jurant de ne jamais nous séparer, aucun de nous ne s’est enquis de la richesse ni de l’intérieur de ses nouveaux amis. Ce que nous cherchions, c’était la richesse du cœur et de l’esprit, c’était surtout cet avenir que notre jeunesse nous faisait entrevoir brillant. En un mot, nous nous connaissions mutuellement, et cela nous suffisait. Puis, nous avons grandi et, ignorant toujours les besoins matériels, nous avons continué comme par le passé à échanger nos âmes, sans seulement penser que nous avions un corps. […]

J’attends Cezanne et j’espère recouvrer un peu de gaieté d’autrefois dès qu’il sera ici. »

3 mars

Lettre de Zola à Cezanne.
Zola craint que la venue de Cezanne à Paris, prévue pour la « dernière semaine de mars », ne soit ajournée. Gibert, le professeur de dessin à l’École d’art d’Aix, a conseillé à Cezanne de rester à Aix, ne voulant sans doute pas perdre un élève. Le père de Cezanne envisage de consulter Gibert, « conciliabule d’où résulterait inévitablement le renvoi de ton voyage au mois d’août », après la fin de sa deuxième année de droit.

En réponse à la question « singulière » que lui a posée Cezanne, Zola lui bâtit un emploi du temps pour quand il sera à Paris : de six heures à onze heures, peinture dans un atelier, d’après le modèle vivant ; déjeuner, puis de midi à seize heures, copie d’après les maîtres, soit au Louvre, soit au musée du Luxembourg, ce qui fera neuf heures de travail ; soirées libres ; le dimanche, excursions ensemble autour de Paris.

Il lui répartit aussi ses dépenses, sur un budget de 125 francs par mois : une « chambre de 20 francs par mois ; un déjeuner de 18 sous et un dîner de 22 sous, ce qui fait 2 francs par jour, ou 60 francs par mois ; en ajoutant les 20 francs de chambre, soit 80 francs par mois. Tu as ensuite ton atelier à payer ; celui de Suisse, un des moins chers, est, je crois, de 10 francs ; de plus, je mets 10 francs de toiles, pinceaux, couleurs ; cela fait 100 francs. Il te restera donc 25 francs pour ton blanchissage, la lumière, les mille petits besoins qui se présentent, ton tabac, tes menus plaisirs ».

Il lui demande de le prévenir au moins la veille de son arrivée, pour qu’il puisse aller l’accueillir à la gare et l’emmener dîner.

Zola Émile, Correspondance. Lettres de Jeunesse, Paris, Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, éditeur, 1907, 300 pages, p. 198-201, daté 3 mars 1860.
Émile Zola, correspondance, édité sous la direction de B. H. Bakker, éditrice associée Colette Becker, conseiller littéraire Henri Mitterand, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Paris, éditions du CNRS, tome I 1858-1867, 1978, 594 pages, n° 41, p. 271-273.

« Paris, 3 mars

Mon cher Paul,

Je ne sais, j’ai de mauvais pressentiments sur ton voyage, j’entends sur les dates plus ou moins prochaines de ton arrivée. T’avoir auprès de moi, babiller tous, comme autrefois, la pipe aux dents et le verre à la main, me paraît une chose tellement merveilleuse, tellement impossible, qu’il est des moments où je me demande si je m’abuse pas, et si ce beau rêve doit bien se réaliser. On est si souvent abusé dans ses espérances que la réalisation d’une d’elles vous étonne et qu’on ne la déclare possible que devant la certitude des faits. — J’ignore de quel côté soufflera l’ouragan, mais je sens comme une tempête sur ma tête. Tu as combattu deux ans pour en arriver au point où tu en es ; il me semble qu’après tant d’efforts la victoire ne peut te rester complète sans quelques nouveaux combats. Ainsi voici le sieur Gibert qui tâte tes intentions, qui te conseille de rester à Aix ; maître qui voit sans doute avec regret un élève lui échapper. D’autre part, ton père parle de s’informer, de consulter le susdit Gibert, conciliabule d’où résulterait inévitablement le renvoi de ton voyage au mois d’août. Tout cela me donne des frissons, je tremble de recevoir une lettre de ta part où, avec maintes doléances, tu m’annonces un changement de date. Je suis tellement habitué à considérer la dernière semaine de mars comme la fin de mon ennui, qu’il me serait très pénible, n’ayant fait provision de patience que jusque-là, de me trouver seul à cette époque. Enfin, suivons la grande maxime : laissons couler l’eau ; et nous verrons ce que le cours des événements nous apportera de bon ou de mauvais. S’il est dangereux de trop espérer, rien n’est sot comme de désespérer de tout ; dans le premier cas, on ne risque que sa gaieté future, tandis que dans le second on s’attriste même sans cause.

Tu me fais une question singulière. Certainement qu’ici, comme partout ailleurs, on peut travailler, la volonté y étant. Paris t’offre, en outre, un avantage que tu ne saurais trouver autre part, celui des musées où tu peux étudier d’après les maîtres, depuis onze heures jusqu’à quatre heures. Voici comment tu pourras diviser ton temps. De six à onze tu iras dans un atelier peindre d’après le modèle vivant ; tu déjeuneras, puis, de midi à quatre, tu copieras, soit au Louvre, soit au Luxembourg le chef-d’œuvre qui te plaira. Ce qui fera neuf heures de travail ; je crois que cela suffit et que tu ne peux tarder, avec un tel régime, de bien faire. Tu vois qu’il nous restera toute la soirée de libre et que nous pourrons l’employer comme bon nous semblera, et sans porter aucun préjudice à nos études. Puis, le dimanche, nous prendrons notre volée et nous irons à quelques lieues de Paris ; les sites sont charmants et, si le cœur t’en dit, tu jetteras sur un bout de toile les arbres sous lesquels nous aurons déjeuné. Je fais chaque jour des rêves charmants que je veux réaliser lorsque tu seras ici : le travail poétique, tel que nous l’aimons. Je suis paresseux pour les travaux de brute, pour les occupations qui n’occupent que le corps et étouffent l’intelligence. Mais l’art, qui occupe l’âme, me ravit, et c’est souvent lorsque je suis couché nonchalamment que je travaille le plus. Il y a une foule de gens qui ne comprennent pas cela, et ce n’est pas moi qui me chargerait de leur faire comprendre. — D’ailleurs, nous ne sommes plus gamins, il nous faut songer à l’avenir. Travaillons, travaillons : c’est l’unique moyen d’arriver.

Quant à la question pécuniaire, il est un fait que 125 francs par mois ne te permettront pas un grand luxe. Je veux te faire le calcul de ce que tu pourras dépenser. Une chambre de 20 francs par mois ; un déjeuner de 18 sous et un dîner de 22 sous, ce qui fait 2 francs par jour, ou 60 francs par mois ; en ajoutant les 20 francs de chambre, soit 80 francs par mois. Tu as ensuite ton atelier à payer ; celui de Suisse, un des moins chers, est, je crois, de 10 francs ; de plus, je mets 10 francs de toiles, pinceaux, couleurs ; cela fait 100 francs. Il te restera donc 25 francs pour ton blanchissage, la lumière, les mille petits besoins qui se présentent, ton tabac, tes menus plaisirs : tu vois que tu auras juste pour te suffire, et je t’assure que je n’exagère rien, que je diminue plutôt. D’ailleurs, ce sera là une très bonne école pour toi ; tu apprendras ce que vaut l’argent et comme quoi un homme d’esprit doit toujours se tirer d’affaire. Je le répète, pour ne pas te décourager, tu peux te suffire. — Je te conseille de faire à ton père le calcul ci-dessus ; peut-être la triste réalité des chiffres lui fera-t-elle un peu plus délier sa bourse. — D’autre part, tu pourras te créer ici quelques ressources par toi-même. Les études faites dans les ateliers, surtout les copies prises au Louvre se vendent très bien ; et quand tu n’en ferais qu’une par mois, cela grossirait gentiment la somme pour les menus plaisirs. Le tout est de trouver un marchand, ce qui n’est qu’une question de recherche. — Viens hardiment, une fois le pain et le vin assurés, on peut, sans péril, se livrer aux arts.

Voici bien de la prose, bien des détails matériels ; comme elle te concerne et que de plus elle est utile, j’espère que tu me la pardonneras. Ce diable de corps est gênant parfois, on le traîne partout, et partout il a des exigences terribles. Il a faim, il a froid, que sais-je ? et toujours l’âme qui voudrait parler et qui à son tour est obligée de se taire et de rester comme si elle n’était pas, pour que ce tyran se satisfasse. Heureusement qu’on trouve un certain plaisir dans le contentement de ses appétits.

Réponds-moi au moins avant le 15, pour me rassurer et me dire les nouveaux incidents qui peuvent se présenter. En tout cas, je compte que tu m’écriras la veille de ton départ, le jour et l’heure de ton arrivée. J’irai t’attendre à la gare et t’emmènerai sur-le-champ déjeuner en ma docte compagnie. — Je t’écrirai d’ici là. — Baille m’a écrit. Si tu le vois avant de partir, fais-lui promettre de venir nous retrouver au mois de septembre.

Je te serre la main, mes respects à tes parents.

Ton ami,

Émile Zola. »

Gasquet Joachim, Cezanne, Paris, Les éditions Bernheim-Jeune, 1926 (1re édition 1921), 213 pages de texte, 200 planches, p. 34-36 :

« Lorsque Cezanne, étouffant dans Aix, supplia son père de l’envoyer à Paris, le vieux banquier fut inflexible. Il ne croyait pas à la peinture de son fils. Il craignait pour lui, si droit et si candide, les fréquentations, les rues dangereuses, les rencontres de la grande ville. Il voulait en faire son successeur sérieux dans sa banque prospère. Toutes ces idées d’art lui faisaient mal d’ailleurs, sa mère le voyait bien, encore qu’elle essayât de le soutenir, et finiraient par attaquer sa santé, nuire à son corps, comme elles minaient déjà sourdement sa belle intelligence. Ce fut une lutte d’autant plus pénible que le père et le fils s’adoraient et que chacun dans sa tendresse, le bourgeois, enraciné dans sa vertu, l’artiste, illuminé par son instinct, sentait la raison avec lui, ne pouvait pas céder. Renoncer à la peinture ? Cezanne en serait mort. Bon comme il l’était, il aurait tant voulu effacer des yeux des siens ce constant souci qu’il y lisait. Les repas de famille devenaient lugubres. Il s’enfonçait dans la mélancolie. Son travail s’en ressentait. Il lâchait tout. Il en tombait malade. Paris, là-bas, lui apparaissait comme le salut, la certitude, la réalisation. Oui, c’était bien le lieu de toutes les orgies, mais ses orgies à lui n’étaient que de labeur, d’étude et de liberté. Il verrait le Louvre, Rembrandt, Titien, Rubens, cette fontaine aux nymphes de Jean Goujon qu’une lettre de Zola reçue le matin venait de lui décrire [lettre du 25 mars 1860]. Il apprendrait, autrement que par les collections du Magasin Pittoresque comment on met le monde en page ; car une de ses passions, le soir, sous la lampe, était de feuilleter les illustrés, revues d’actualité et même journaux de modes, pour y regarder se mouvoir des femmes sous les arbres, des passants dans les rues, et avec ces images de villes, de champs et de maisons, ces mouvements d’êtres de toutes sortes, de recréer, de composer en rêvant d’immenses toiles irréalisables, mais qui le mordaient de désir de la nuque au talon.

Il s’essaya même à matérialiser certaines de ces fantaisies en coloriant quelques réunions de jeunes femmes élancées ou en crinoline, prises presque telles quelles dans les gravures de modes qu’il feuilletait. Plus tard, dans une toile qu’il fit de ses deux sœurs en promenade dans un parc [R 152, d’après une planche de La Mode illustrée, 31 juillet 1870, et non d’après ses deux sœurs], quelque chose est resté de ce style ― est-ce volontairement ? ―, mais les attitudes, la toilette des deux femmes, un petit drapeau dans le ciel, un vase dans les feuillages, la recherche ironique de naïve élégance, tout l’air du tableau sont visiblement inspirés par ces imaginations, ces rêveries de cette époque. Toujours les images l’amusèrent.

Cependant, il avait tiré au sort. Son père lui avait payé un remplaçant. Le droit traînait. Il fallait prendre une décision. Cette situation tendue, pénible à tous, devait cesser. « Tu veux quand même aller à Paris… Tu dis que ce n’est que là qu’on travaille… Tu veux préparer les Beaux-Arts… La peinture ne nourrit pas son homme… Je veux que tu tâtes un peu de la vache enragée… Peut-être, en te serrant le ventre d’un cran, reviendras-tu à de meilleurs sentiments, et puis, comme ça, au moins, tu ne pourras pas faire de trop grosses bêtises… Va… » »

17 mars

Lettre de Zola à Baille.
Zola a reçu une lettre de Cezanne qui lui annonce que son départ est différé à cause d’une maladie de sa sœur Rose, « et qu’il ne compte guère arriver à Paris que vers les premiers jours du mois prochain. »

Zola Émile, Correspondance. Lettres de Jeunesse, Paris, Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, éditeur, 1907, 300 pages, p. 24-32, lettre datée du 17 mars 1860.
Émile Zola, correspondance, édité sous la direction de B. H. Bakker, éditrice associée Colette Becker, conseiller littéraire Henri Mitterand, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Paris, éditions du CNRS, tome I 1858-1867, 1978, 594 pages, n° 42, p. 274-279.

« Paris, 17 mars

Mon cher Baptistin,

[…] Depuis quelque temps j’éprouve un autre tourment. Si, las de ma solitude, j’appelle la Muse, cette douce consolatrice, la Muse ne me répond plus. Autrefois, lorsque je prenais la plume, il me semblait qu’un être voltigeait autour de moi ; cet esprit, ce souffle, disais-je, était pour moi une âme que le corps ne cachait pas ; je ne doutais de lui, jamais je ne songeais à l’accuser de mensonge. Je n’étais donc plus seul, j’avais donc trouvé enfin la vérité, et j’étais consolé, et j’écrivais avec amour tout ce que mon démon familier me dictait. Aujourd’hui, hélas ! ce n’est plus cela ; lorsque j’écris, je suis seul, bien seul. La Muse m’a quitté pour un temps, ce n’est plus que moi qui versifie et je déchire de dégoût tous les vers que je fais. Vainement mon esprit se tend ; je ne vois plus distinctement mes pensées ; on dirait qu’un voile couvre les idées que je veux rendre, mon vers n’a plus de force ni de netteté, et si parfois j’ai quelques éclairs, les transitions qui les relient sont longues, fastidieuses. Ce n’est pas que l’inspiration soit morte en moi ; dans mes heures de rêverie, mon esprit est aussi puissant qu’autrefois, mes conceptions tout aussi grandes. Ce qui me fait défaut, ce sont les moyens matériels de m’exprimer ; l’arrangement du sujet et le mécanisme du vers. Ou plutôt c’est la Muse, cet esprit qui me dictait autrefois et qui me laisse seul aujourd’hui avec mes faibles moyens. Dieu merci ! ce n’est là, je le sens, qu’une époque de transition. Je ne sais même parfois si je ne dois m’en réjouir. L’art me transporte toujours, je comprends, je sens le beau, et si je déchire mes vers, c’est qu’ils ne me contentent pas, c’est que je reconnais que je dois, que je peux mieux faire. Le tout est de trouver ce mieux : avec du courage on arrive toujours, surtout lorsque l’on a conscience de ce que l’on cherche. — N’importe, ces heures où le poète doute de lui-même sont de tristes heures. Cette lutte sourde qui s’établit entre lui et la Muse rebelle a des désespoirs terribles. Il est des moments où tout ce que j’ai écrit me paraît puéril et détestable, où toutes mes pensées, tous mes projets pour l’avenir me semblent sans aucun mérite. J’aurais grand besoin d’être encouragé, je ne mendie pas des éloges, mais si une de mes pièces paraissait et qu’au milieu de justes blâmes on me dise de poursuivre sans crainte et que je ne m’abuse pas sur les promesses qu’il peut y avoir en moi, il me semble que je n’en travaillerais que mieux. Être toujours inconnu, c’est, arriver à douter de soi ; rien ne grandit les pensées d’un auteur comme le succès. N’importe, pour être connu, il faut que je travaille encore ; je suis jeune, et, si les derniers mois qui viennent de s’écouler, pleins de trouble et de désillusions, m’ont été nuisibles, ils ne sauraient avoir étouffé en moi toute poésie. Je la sens qui y tressaillit ; il ne faut qu’un beau jour, qu’un événement heureux pour qu’elle s’épanouisse de nouveau. Je compte beaucoup sur la venue de Cezanne.

[…] J’ai reçu dernièrement une lettre de Cezanne, dans laquelle il me dit que sa petite sœur est malade et qu’il ne compte guère arriver à Paris que vers les premiers jours du mois prochain. Tu pourras donc le voir encore pendant tes vacances de Pâques. Buvez une dernière fois un bon coup, fumez une bonne pipe, et jure-lui de venir nous retrouver au mois de septembre prochain. Nous pourrons alors former une pléiade, aux rares et pâles étoiles, il est vrai, mais brillante à force d’union. Comme le dit notre vieux [Cezanne] : il n’y aura pas de rêves, pas de philosophie comparables aux nôtres. Je vois s’avancer cette époque comme une heureuse époque : et je crois ne pas me tromper.

[…] J’attends une lettre de toi vers le commencement d’avril, c’est-à-dire une lettre écrite pendant tes vacances à Aix. Je ne t’écrirai guère qu’après, par là même à l’arrivée de Cezanne ici. D’ailleurs, cette époque est fort rapprochée. — Tâche donc de me donner quelques détails sur Aix et ses habitants.

Mes respects à tes parents.

Je te serre la main. Ton ami,

Émile Zola. »

22 avril

Lettre de Zola à Baille.

Zola répond à une lettre de Baille, qui lui a appris que le père de Cezanne le taxe « d’infamie » et ne voit dans sa « fraternelle amitié qu’un odieux calcul ». Il ne serait qu’« un intrigant aux yeux de M. Cezanne ».

Zola se défend d’avoir jamais conseillé à Cezanne de se révolter contre son père, même s’il désirait l’avoir auprès de lui. Il compte voir « M. Cezanne en particulier et d’aborder franchement une explication. […] D’ailleurs, tu parais toi-même me conseiller cet entretien », mais, d’abord, « J’attends Cezanne, et je désire le voir avant que de rien décider. Son père sera tôt ou tard forcé de me rendre son estime ».

Il analyse ensuite un livre de poésies de Victor de Laprade qu’il vient de lire, quand, soudain, il s’interrompt et s’écrie : « « J’ai vu Paul !!!  »

Cezanne vient tout juste d’arriver à Paris, malgré l’avis défavorable de son professeur de l’École de dessin, Gibert, et il s’est empressé d’aller retrouver Zola « ce matin, dimanche ».

Zola date sa longue lettre, sans doute écrite sur plusieurs jours, du 22 avril 1861, qui est un lundi, probablement la date à laquelle il envoie sa lettre à Baille, auquel cas le dimanche où il a revu Cezanne est le dimanche 21 avril.

Zola Émile, Correspondance. Lettres de Jeunesse, Paris, Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, éditeur, 1907, 300 pages, p. 151-160.
Émile Zola, correspondance, édité sous la direction de B. H. Bakker, éditrice associée Colette Becker, conseiller littéraire Henri Mitterand, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Paris, éditions du CNRS, tome I 1858-1867, 1978, 594 pages, n° 43, p. 279-285.

« Paris, 22 avril 1861

Mon cher ami,

Je te remercie de ta lettre ; elle est désespérante, mais utile et nécessaire. La triste impression que j’en ai éprouvée a été en quelque sorte diminuée par la connaissance vague que j’avais des soupçons qui planaient sur moi. Je me sentais un adversaire, presque un ennemi dans la famille de Paul ; nos différentes manières de voir, de comprendre la vie, m’avertissaient secrètement du peu de sympathie que devait éprouver pour moi M. Cezanne. Que te dirai-je ? tout ce que tu m’apprends, je le savais déjà, mais je n’osais me l’avouer. Surtout je ne croyais pas que l’on pût à ce point me taxer d’infamie et ne voir dans ma fraternelle amitié qu’un odieux calcul. Je suis franc, je dois avouer qu’une accusation venue d’une telle bouche m’a plutôt surpris qu’attristé. Je commence tellement à m’habituer à ce monde mesquin et jaloux, qu’une insulte me paraît chose ordinaire, indigne de m’irriter, seulement plus ou moins susceptible de m’étonner, selon celui qui me la jette au visage. Ordinairement je me juge moi-même, et, fort de ma conscience, je souris du jugement des autres ; je me suis fait toute une philosophie pour ne pas me créer mille chagrins dans mes rapports avec autrui ; je marche, libre et fier, m’inquiétant peu des clameurs, m’en servant quelquefois avec un amour d’artiste pour étudier le cœur humain ; c’est là, je crois, la plus grande sagesse, être vertueux, doux, aimant le bien, le beau et le juste, sans vouloir prouver à tous sa vertu, sa douceur, sans se révolter lorsqu’on vous accuse de vice et de méchanceté. Dans le cas présent, il m’est cependant difficile de suivre la voie que je me suis tracée ; ami de Paul, je veux être sinon aimé de sa famille, du moins estimé : si un être indifférent, que j’ai coudoyé et que je ne verrai plus, écoutait complaisamment des calomnies sur mon compte et y ajoutait foi, je le laisserais faire sans seulement tâcher de le dissuader. Mais ici le cas n’est plus le même ; désirant malgré tout rester le frère de Paul, je me trouve obligé d’avoir des rapports fréquents avec son père, je suis forcé de paraître parfois devant les yeux d’un homme qui me méprise, et auquel je ne puis rendre mépris pour mépris ; d’autre part, je ne veux à aucun prix mettre le trouble dans cette famille ; tant que M. Cezanne me croira un vil intrigant et tant qu’il verra son fils me fréquenter, il s’irritera contre ce fils. Je ne veux pas que cela soit ; je ne peux garder le silence. Si Paul ne consent pas lui-même à ouvrir les yeux à son père, il faut que je songe à le faire. Mon superbe dédain serait ici mal placé ; je ne dois laisser planer aucun doute dans l’esprit du père de mon vieil ami. Ce serait, je le répète, rompre notre amitié ou rompre toute affection entre le père et le fils.

Il est un autre détail que je crois deviner et que tu me caches sans doute par affection. Tu nous enveloppes tous deux dans la réprobation de la famille Cezanne ; et je ne sais ce qui me dit que je suis le plus accusé des deux, peut-être même le seul. S’il en est ainsi — et je ne crois pas me tromper, — je te remercie d’avoir pris la moitié du pesant fardeau et d’avoir tâché d’atténuer par là la triste impression de ta lettre. Ce sont mille détails, mille raisonnements qui m’ont amené à cette pensée ; d’abord mon peu de fortune, puis mon état presque avoué d’écrivain, mon séjour à Paris, etc. Enfin, pour dernière raison, celle qui l’emporte : lorsqu’il y a une tuile à tomber, c’est toujours sur ma tête qu’elle tombe ; lorsqu’il y a un pavé plus haut que les autres, c’est toujours celui-là que je rencontre. Je finirai par croire à la fatalité.

La question me paraît celle-ci : M. Cezanne a vu déjouer par son fils les plans qu’il avait formés. Le futur banquier s’est trouvé être un peintre, et, se sentant au dos des ailes d’aigle, veut quitter le nid. Tout surpris de cette transformation et de ce désir de liberté, M. Cezanne, ne pouvant croire qu’on préfère la peinture à la banque et l’air du ciel à son bureau poudreux, M. Cezanne s’est mis en quête pour découvrir le mot de l’énigme. Il n’a garde de comprendre que cela était parce que Dieu l’avait voulu ainsi, parce que Dieu, l’ayant créé banquier, avait créé son fils peintre. Mais ayant bien cherché, il comprit enfin que cela venait de moi : que c’était moi qui avais créé Paul, tel qu’il est aujourd’hui, que c’était moi qui enlevais à la banque son espoir le plus cher. Les mots de mauvaises fréquentations furent sans doute prononcés, et voilà comme quoi Émile Zola, homme de lettres, devint un intrigant, un faux ami, et que sais-je encore. — C’est d’autant plus triste que c’est ridicule. S’il y a bonne foi, c’est bêtise ; s’il y a calcul, c’est la pire des méchancetés. — Heureusement que Paul a sans doute gardé mes lettres ; on pourrait voir en les lisant quels sont mes conseils, et si je l’ai jamais poussé dans une mauvaise voie. Au contraire, à plusieurs reprises, je lui montrai tous les inconvénients de son voyage à Paris et lui recommandais surtout de ménager son père. — D’ailleurs, je n’ai que faire de me justifier ici. Si une ombre des soupçons qui pèsent sur ma tête m’accusait dans ton esprit, tu ne pourrais avoir pour moi la moindre affection. La légèreté pourrait seule être mon crime, et je n’ai pas même eu cette légèreté. Dans les conseils que j’ai parfois donnés à Paul, je mettais toujours des restrictions. Voyant que son caractère s’accommoderait difficilement d’une position quelconque, je lui parlais des arts, de la poésie, plutôt d’ailleurs par caractère que par calcul. Je désirais l’avoir auprès de moi, mais jamais en lui manifestant ce désir je ne lui ai conseillé la révolte. En un mot, toutes mes lettres n’ont eu pour principe que mon amitié et pour contenu que des paroles telles que me les dictait ma nature. Il ne peut m’être imputé à crime l’effet de ces paroles sur la carrière de Paul ; sans le vouloir, j’ai excité son amour pour les arts, je n’ai sans doute fait que développer des germes déjà existants, effet que toute autre cause extérieure aurait pu produire. Je m’interroge et je me réponds que je ne suis coupable de rien. Ma conduite a toujours été franche et exempte de tout blâme. J’ai aimé Paul comme un frère, rêvant toujours son bonheur, sans égoïsme, sans intérêt particulier : relevant son courage quand je voyais qu’il faiblissait, lui parlant toujours du beau, du juste et du bon, tendant toujours à élever son cœur, et à le rendre un homme avant tout. Tels ont été mes rapports avec lui ; je montrerais mes lettres avec orgueil et les écrirais si elles n’étaient pas écrites. Voilà ce que je veux que la foule sache, et toi tout le premier, si tu ne le savais déjà. — Il est vrai que je ne causais guère argent dans ces lettres ; que je ne lui indiquais pas tel ou tel négoce où l’on gagne des sommes folles. Il est vrai que mes lettres ne lui parlaient tout simplement que de mon amitié, de mes rêves et de je ne sais quelle quantité de beaux sentiments, monnaies qui n’ont cours dans aucun commerce du monde. Voilà sans doute pourquoi je suis un intrigant aux yeux de M. Cezanne.

Je raille, et je n’en ai pas envie. Quoi qu’il en soit, voici quel est mon projet. Après m’être concerté avec Paul, je compte voir M. Cezanne en particulier et d’aborder franchement une explication. N’aie aucune crainte sur ma modération et sur la mesure des termes que j’emploierai. Ici, je puis exhaler en ironie mon amour-propre blessé ; mais devant le père de notre ami, je ne serai que ce que je dois être, d’une logique serrée et d’une franchise appuyée sur des preuves. D’ailleurs, tu parais toi-même me conseiller cet entretien ; je ne sais si je me trompe, mais quelques phrases vagues de ta lettre semblaient me prier de faire cesser ces calomnies, par une explication.

Je te dis tout cela, et je ne sais encore trop ce que je ferai. J’attends Cezanne, et je désire le voir avant que de rien décider. Son père sera tôt ou tard forcé de me rendre son estime ; si les faits passés sont ignorés de lui, les faits futurs le convaincront.

Je me suis peut-être un peu trop appesanti sur ce sujet et j’avoue que je le quitte à regret, tellement je suis désireux de montrer mon peu de tort et le côté ridicule de ces calomnies. — Consolons-nous de ces misères en parlant de la Muse.

[…] J’interromps cette analyse trop rapide et trop indigne, pour m’écrier : « J’ai vu Paul !!! » J’ai vu Paul, comprends-tu cela, toi ; comprends-tu toute la mélodie de ces trois mots. — Il est venu ce matin, dimanche [probablement dimanche 21 avril 1861], m’appeler à plusieurs reprises dans mon escalier. Je dormais d’un œil ; j’ai ouvert ma porte en tremblant de joie et nous nous sommes furieusement embrassés. Puis il m’a rassuré sur l’antipathie de son père à mon égard ; il a prétendu que tu avais un peu exagéré, par zèle sans doute. Enfin il m’a annoncé que son père me demandait, je dois aller le voir aujourd’hui ou demain [22 ou 23 avril]. Puis nous sommes allés déjeuner ensemble, fumer une foule de pipes, à une foule de jardins publics, et je l’ai quitté. Tant que son père sera ici, nous ne pourrons nous voir que rarement, mais dans un mois nous comptons bien loger ensemble. — A mon autre lettre pour les détails de ma vie matérielle. Depuis ma dernière épître, j’ai écrit les deux premiers chants de l’Aérienne. Dis-moi encore que je suis paresseux.

Écris-moi quand tu pourras. Pour moi, dans une quinzaine de jours, nous te serrons la main, Cezanne et moi.

Ton ami,

Émile Zola. »

Ambroise Vollard précise que Cezanne est accompagné par son père et sa sœur Marie, qui vont séjourner quelque temps avec lui dans un hôtel, rue de la Coquillière (1er arrondissement). Il s’agit sans doute de l’hôtel Coquillière, 21, rue de la Coquillière, seul hôtel de cette rue.

« Leverd (J.), hôtel Coquillière, restaurant et table d’hôte, Coquillière, 21. », Annuaire-almanach du commerce et de l’industrie ou almanach des 500 000 adresses, Paris, Didot-Bottin, 1862, p. 379.
Vollard Ambroise, Paul Cezanne, Paris, Les éditions Georges Crès & Cie, 1924 (1re édition, Paris, Galerie A. Vollard, 1914, 187 pages ; 2e édition 1919), 247 pages, p. 17-18 :

« Cependant, M. Cezanne père était bien forcé de se convaincre de l’incapacité de son fils pour tout ce qui touchait aux opérations d’ordre « temporel ». Cédant aux instances pressantes du jeune homme et aux prières, entremêlées de gémissements de sa femme, il finit par donner son consentement au départ de son Paul pour Paris, avec la secrète espérance que la peinture ne lui « réussirait » pas et qu’il reviendrait à la banque.

Donc, en 1861, Cezanne, escorté de son père et de sa sœur Marie, débarquait dans la capitale. Tous trois allaient se loger dans un hôtel de la rue Coquillière. Après quelques visites à de vieilles connaissances, le père et la fille rentrent à Aix, et « Paul » se trouve enfin livré à lui-même, pourvu d’un petit crédit sur la maison du banquier Le Hideux, le correspondant parisien de la banque Cezanne et Cabassol. Ce dernier nom était celui d’un caissier que M. Cezanne avait élevé au rang d’associé, en raison de sa vision pratique de la vie. C’est ainsi que Cabassol, au lieu de suivre les filles, consacrait à l’étude du crédit de ses concitoyens tout son temps de libre, qu’il passait au café Procope, lieu de rendez-vous des gens d’affaires à Aix. Telle était la sûreté de son information, que lorsqu’un emprunteur se présentait au guichet de la banque, M. Cezanne, pour se renseigner sur sa solvabilité, se tournait vers le fidèle Cabassol : « Tu entends ce que demande Monsieur : « As-tu de l’argent en caisse ? » »

Mai

Cezanne s’installe au 39, rue d’Enfer (5e arrondissement), près du jardin du Luxembourg et du jardin des Sourds-Muets. Les calepins cadastraux donnent à cette adresse de nombreux ateliers au rez-de-chaussée, mais son nom n’y figure pas, ce qui pourrait s’expliquer par le fait que, selon Zola, Cezanne loge au 3e étage.

Lettre de Cezanne à Huot, Paris, 4 juin 1861 (voir cette lettre plus bas) ; Raimbault Maurice, « Une lettre de Cezanne à Joseph Huot », Provincia. Revue trimestrielle d’histoire et d’archéologie provençales, tome XVII, année 1937, Société de statistique, d’histoire et d’archéologie de Marseille et de Provence, p. 249-267, lettre p. 250-252. Raimbault Maurice : Une lettre de Cezanne à Joseph Huot. Communication faite à la Société de la statistique d’histoire et d’archéologie de Marseille et de Provence le 18 novembre 1937, Marseille, Société de la statistique d’histoire et d’archéologie de Marseille et de Provence, 1937, p. 1-21, lettre p. 4-6.
Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 96-98.
Vollard Ambroise, Paul Cezanne, Paris, éd. Crès et Cie, 1914, éd. revue et augmentée, 1924, p. 12, 17-18.
Calepins cadastraux, D1P4, Archives de Paris.
Zola Émile, Les Rougon-Macquart : L’Œuvre, dossier préparatoire, Paris, Bibliothèque nationale de France, Département des Manuscrits, Nouvelles Acquisitions françaises, 10316, folios 40-41 :

« La rue d’Enfer. La maison. Le logement au troisième d’où l’on voit le jardin des sourds-muets, avec le gros arbre [un orme gigantesque], et la tour carrée de Saint Jacques du Haut pas, pièce, petite salle a manger, chambre à coucher, cuisine triste — de l’autre côté du palier, la mère paralytique, que l’on ne voit pas. »

Entre mai et septembre

Cezanne entreprend le portrait de Zola.

Le matin, il travaille à l’académie Suisse, et l’après-midi, chez Joseph-François Villevieille, un peintre aixois, ancien élève de Granet et de l’École des beaux-arts de Paris.

Lettres de Zola à Baille, 1er [juin] 1861 et 10 juin 1861, Bakker B. H. (éd.), Émile Zola, correspondance, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal et Paris, éd. du CNRS, tome I (1858-1867), 1978, p. 44, 45, p. 288, 293.
Lettre de Cezanne à Huot, 4 juin 1861 (voir plus bas) ;
Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 97 et p. 112, note 1.

L’académie Suisse est une école libre de nu et de modèle vivant, située au 2e étage du 4, quai des Orfèvres (1er arrondissement), à l’angle du quai Orfèvres et du boulevard du Palais, fondée en 1808 par Suisse, qui a été modèle, notamment de David (pour le Serment des Horaces), Girodet, Gros. « De modèle il était devenu professeur, et il n’a cessé ses fonctions qu’en 1858 ; alors il a cédé son académie à son neveu, se contentant de rester professeur honoraire. » Il est mort en décembre 1859, à soixante-dix-huit ans (selon Paul d’Ivoi). On ne dispense dans cette académie ni conseils ni correction et les artistes peuvent y travailler pour le prix modique de dix francs par mois, sans que leurs études ne soient soumises à des examens. Le massier prélève régulièrement la participation financière.

Wildenstein Daniel, Claude Monet. Biographie et catalogue raisonné, tome I : « 1840-1881 Peintures », Lausanne, Paris, La Bibliothèque des arts, 1974, 461 pages, note n° 39 p. 8-9.
D’Ivoi Paul, « Feu Suisse », Figaro, 6e année, n° 507, dimanche 25 décembre 1859, p. 6 :

« FEU SUISSE

La semaine dernière, passait de vie à trépas un homme qui a joui dans les ateliers d’une grande réputation. Cet homme, c’était un type, c’était pour ainsi dire l’histoire vivante de l’art français depuis la Révolution.

Il a vu passer six générations d’artistes et s’est attiré l’amitié de tous ceux qui l’ont connu. En mourant, il a dit à sa nièce :

— Le temps de mes amis les artistes est précieux : ne les dérangez pas pour mon enterrement.

On lui a obéi. On n’a envoyé de lettres de faire part à personne, de sorte que sa famille seule assistait à ses funérailles. Sans cet ordre suprême, plus de deux mille artistes l’eussent escorté jusqu’à sa demeure dernière.

Le nom de cet homme est Suisse, Suisse le fondateur et le directeur de cette académie du soir où préludèrent tous ceux qui n’étaient pas reçus à celle des Beaux-Arts.

Suisse fonda sa Cadémie, comme il le disait et comme disaient ses élèves, en 1808. Et depuis plus de cinquante ans le siège de cette Cadémie est toujours quai des Orfèvres, n° 4.

Suisse a été modèle ; il était modèle de David. Girodet, Gros, Guérin, Gérard, les quatre G de l’Empire, ont peint d’après lui et ont été ses amis. Prud’hon, Sigalon, Géricault, et après eux Charlet, Bellangé, Daumier, etc., etc., l’ont regardé comme un ami d’excellent conseil. De modèle il était devenu professeur, et il n’a cessé ses fonctions qu’en 1858 ; alors il a cédé son académie à son neveu, se contentant de rester professeur honoraire.

Il débuta chez David par poser dans son tableau du Serment des Horaces. C’est lui qui a posé le Léonidas. Il a posé en 1796 pour Guérin, dont le Marcus Sextus eut tant de succès au salon de 1797, qu’on se battait devant ce tableau, et qu’il n’y eut pas un ministre, pas un personnage, pas un homme riche qui n’invitât Guérin à sa table.

A la même époque, Suisse posa pour l’Hippocrate de Girodet ; puis pour les tableaux de Gérard ; il posa pour Gros, et l’on retrouve sa tête dans les Pestiférés de Jaffa. Il aimait les peintres de valeur et chez eux il avait développé son goût. Mais il détestait les classiques empruntés de l’Empire et de la Restauration. M. Blondel, dont je ne regrette pas les tableaux brûlés au Luxembourg, M. Blondel voulut, en 1812, le faire poser pour son tableau de Zénobie ; Suisse refusa ; il avait une horreur instinctive pour ces peintures où la tête et le cœur n’entraient pour rien. Il ne concevait pas que, pendant que les Français se battaient au bord de la Moskova, le pinceau indifférent du classique peignît les bords de l’Araxe. Il fallait entendre Suisse se passionner pour les Horaces, le Socrate, le Brutus de David.

— Voilà, disait-il, de l’histoire contemporaine, vivante, avec des noms anciens ! Mais ces images insignifiantes des Blondel et autres, ne m’en parlez pas.

Suisse encouragea Prud’hon, qui n’avait guère de succès de son vivant. Il fut un des plus grands prôneurs de Géricault, que cependant il jugeait très impartialement. Un jour il dit à Géricault lui-même :

— Mon petit, vois-tu, il ne faut pas t’aveugler sur ton mérite. Tu ne seras jamais qu’un grand artiste de second ordre. Tu manques de distinction et de poésie. Tu mérites une couronne comme praticien vaillant et habile, tu n’auras jamais l’auréole du génie.

Il est impossible, je crois, de mieux juger Géricault.

Bonnington [sic] a peint dans la Cadémie de Suisse, dont les conseils n’ont pas été inutiles à celui qui faisait des aquarelles et des tableaux si fins, si légers, si pittoresques, et qui laissera sa trace, quoiqu’il soit mort à vingt-six ans.

En 1821 et 1822, Suisse encouragea par ses conseils Sigalon. Sigalon peignait sa Locuste. Suisse lui dit :

— Tu vas faire un chef-d’œuvre dont tu ne te débarrasseras pas. Mais, fais-le tout de même je te prêterai de l’argent.

Sigalon fit le tableau. Malgré la vive impression qu’il produisit, Sigalon resta dans la misère. Suisse lui prêta de l’argent et le fit recommander à M. Laffitte, alors protecteur libéral des nobles infortunes, qui acheta le tableau 6,000 francs, le même prix que la Méduse de Géricault. — La Locuste ne resta pas chez le financier. Ce tableau faisait mal aux nerfs des belles dames. Il est aujourd’hui au musée de Nîmes.

Suisse a pressenti dès 1820 le grand avenir d’Eugène Delacroix et celui de Scheffer ; il a pressenti le talent de Robert. Il avait grande pitié pour les souffrances morales des artistes, mais il les consolait en leur disant :

— Tu souffres, c’est vrai, mais si tu ne souffrais pas tu ne serais pas ce que tu es. Les artistes sont comme les soldats il faut que ceux-ci risquent de mourir par le cœur, comme ceux-là par le canon. David est mort en exil ; Gros s’est laissé mourir dans les eaux de la Seine ; Prud’hon est mort de chagrin du suicide de mademoiselle Mayer ; Sigalon est mort de lassitude ; Géricault est mort d’une chute ; Robert s’est coupé la gorge pour un mystérieux amour. Des traits invisibles frappent au cœur les soldats de la pensée. Tu es exposé comme eux, tu n’as pas le droit d’être lâche.

Suisse était le seul modèle qui fût resté de ce temps-là ; il avait survécu aux Léna, aux Polonais, aux Julien, aux Cadamour, aux Buchon, aux Leduc et à tant d’autres.

Comme il prenait plaisir à raconter des anecdotes du Louvre, au temps où Vien, Vincent, Lépicié, David, y étaient installés ! Comme il était de bon conseil aux jours de découragement, et quel tact, quelle finesse, comme il connaissait le fort et le faible de chacun de ses élèves, comme il était bon juge en fait d’art !

Il ne pratiquait pas, quoique, de temps en temps, pendant les séances, il dessinât son petit profil, à droite, toujours le même, toujours aussi peu réussi.

Que d’artistes lui ont de grandes obligations ! Combien ont su traverser, grâce à lui, les époques de crise, de révolution et de misère !

Bosio se plaisait à raconter l’histoire de sa présentation à l’Empereur, au palais de Saint-Cloud. Il avait été désigné pour le buste de l’Impératrice, mais il fallait une mise convenable pour être présenté à Leurs Majestés, et le jeune sculpteur ne possédait que les vêtements qu’il avait sur lui. Dès le matin, il avait frappé à toutes les portes, aucune ne s’était ouverte ; désespéré, il voulait s’en retourner en Italie comme il était venu, lorsqu’il avisa dans les galeries de bois du Palais-Royal le fils aîné des enfants du vieil Horace, auquel il fit part de ses inquiétudes. Deux heures après Babin lui avait essayé un habit à la française, lui avait mis une épée au côté, et sur ses chaussures des boucles en or.

Point de bonne fête dans les ateliers sans que Suisse y fût convié. Tous les conservateurs des musées de province, tous les professeurs de dessin descendaient chez Suisse à leur débotté. Ils allaient à la diligence, à sa rencontre, quand il consentait à son tour à les visiter ; tous étaient sortis de sa cadémie du quai des Orfèvres.

Tous les ans, Suisse convoquait le ban et l’arrière-ban de ses élèves, et pour la modique rétribution de trois francs, au profil du doyen des modèles à barbe, il revêtait tout le costume de M. David, depuis son chapeau jusqu’aux bottes à retroussis ; il se gonflait la joue à la façon du maître et il corrigeait ses élèves comme le faisait jadis le premier peintre de Sa Majesté l’Empereur et Roi. Ce fut en 1857 qu’eut lieu la dernière représentation de cette scène.

Tel peintre qui, sans lui, serait mort de faim, de froid et de misère, doit aujourd’hui à cet excellent homme la haute position qu’il occupe ; il végétait dans un grenier, Suisse l’apprend, court chez lui, l’habille, le réchauffe, lui ouvre sa bourse, lui fournit une clientèle, place son argent et lui achète de la rente.

Grâce à l’humeur la plus égale, à un tact exquis, cet homme s’était fait une vie des plus belles : jamais il ne connut d’autres gens que les artistes, il ne parla jamais une autre langue que la leur, et, lorsqu’il avait affaire à son propriétaire, il priait un ami de s’entendre avec lui. Jamais il ne voulut le voir.

Il est mort à soixante-dix-huit ans ; pendant soixante ans, il ne passa pas un jour sans visiter un ou deux ateliers ; s’il avait écrit ses mémoires, que de pages il eût révélées !

Il laisse sa modeste fortune à sa nièce, qui lui a servi de fille.

Lorsque, en 1848, M. Proudhon écrivit que, pour garder les Musées, il suffisait d’un garde champêtre, Suisse se mit à chanter ces vers de Chapelle et Bachaumont :

Gouvernement commode et beau,
A qui suffit pour toute garde
Un Suisse avec sa hallebarde,
Peint sur la porte du château.

Que sont devenues toutes les jolies filles, les charmants modèles qui ont passé dans l’académie de Suisse ?

L’une est comtesse.
Une autre baronne dans un charmant château d’outre-Rhin.
Une autre banquière.
Plusieurs sont sages-femmes.
Quelques-unes garde-malades.
Aucune n’est portière.

La mort de Suisse cause des regrets universels dans tous les ateliers de Paris et dans beaucoup d’ateliers de province.

PAUL D’IVOI. »

Gobin A., Fernande, histoire d’un modèle, Paris, Léon Vanier, libraire-éditeur, 1879, 298 pages, p. 20—21, 23-24 :

« il [un peintre] allait le plus souvent à l’atelier libre que le vieux père Suisse tenait depuis plus de cinquante ans, quai des Orfèvres. […]

Cet atelier du père Suisse était une véritable curiosité artistique. Le vieux cahier où, chaque semaine, on venait gribouiller son nom, aurait pu être considéré comme le livre d’or des artistes du dix-neuvième siècle. Bien peu de noms parmi les peintres, les graveurs et les sculpteurs célèbres qui n’y figurassent pas.

C’était une académie libre, c’est-à-dire qu’il n’y avait pas de professeurs : chacun y faisait du dessin, de la peinture, de la sculpture suivant son inspiration et son tempérament. Coloristes, ingristes, faiseurs de chic, réalistes, impressionnistes, ― le mot n’était pas encore inventé, mais plusieurs fondateurs de la nouvelle école qui porte ce nom y figuraient, ― tout le monde y vivait en bonne intelligence, à quelques attrapades près, par-ci, par-là, entre les fanatiques. L’amateur, lui-même, avait son droit au barbouillage sans être exposé aux charges d’atelier. Sans être trop conspué, on pouvait salir du papier ou de la toile, pourvu qu’on payât bien exactement sa cotisation mensuelle. […]

À l’atelier Suisse, les charges en usage ailleurs étaient rigoureusement proscrites ; les quolibets et les plaisanteries sur le travail de chacun n’étaient pas de mise. À part ces réserves, une fois inscrit, l’élève devait mettre un peu de côté la susceptibilité de caractère, sans quoi il était exposé à devenir le plastron de tous les autres. Rarement les choses en arrivaient là, car Suisse, dans l’intérêt de ses dix francs de redevance mensuelle, intervenait à temps et, grâce à son esprit, mettait souvent les rieurs du côté de la victime qui, se sentant soutenue, reprenait haleine et pouvait riposter à son tour.

Le père Suisse était un vieux modèle qui avait posé pour toutes les célébrités du commencement du siècle : David, Gros, Girodet, Vernet et une foule d’autres. Sa conversation remplie d’anecdotes qu’il racontait fort bien, était des plus amusantes, et quoique la même histoire eùt été répétée des centaines de fois, on l’entendait toujours avec plaisir. À force d’économie et en faisant un peu le commerce de tableaux, il était parvenu à se créer une petite aisance ; il aurait pu se retirer tranquillement avec ses modestes rentes ; mais son atelier, c’était sa vie : aussi est-il mort sur la brèche, à plus de quatre-vingts ans.

Le voisinage d’un dentiste populaire, établi sur le même palier, donnait lieu à des scènes et à des quiproquos réjouissants. »

Chesneau Ernest, La Chimère, Paris, G. Charpentier éditeur, 1879, 351 pages, p. 146 :

« Il trouvait le modèle vivant chez Suisse, modèle de profession qui tenait une académie sur le quai des Orfèvres et avait posé pour tous les romantiques : Delacroix, les Devéria, Louis Boulanger, Célestin Nanteuil, Antonin Moyne, Préault, Poterlet, etc. »

Coquiot Gustave, Paul Cezanne, Paris, Librairie Paul Ollendorff, 1919, 253 pages, p. 31 :

« Cette Académie Suisse était une académie entièrement libre. Personne n’y venait corriger. Elle ouvrait de bonne heure, dès six heures en été ; puis, passé l’après-midi, il y avait un cours de sept heures à dix heures du soir. Trois semaines, on avait un modèle homme ; l’autre semaine du mois, un modèle femme. »

Dubuisson A., Les Échos du Bois sacré. Souvenirs d’un peintre (de Rome à Barbizon), Paris, Presses universitaires de France, 1924, 274 pages ; cité dans « L’atelier Suisse », Le Bulletin de la vie artistique, 5e année, n° 24, 15 janvier 1922, p. 550-551 :

« L’ATELIER SUISSE

M. A. Dubuisson, peintre, a réuni en un volume, les Échos du Bois sacré (les Presses universitaires de France, édit.), des souvenirs qui embrassent toute une époque déjà lointaine, celle du Second Empire. De l’avant-propos nous détachons les lignes que voici, qui évoquent le fameux atelier Suisse, où passèrent, après beaucoup d’autres, Pissarro, Cezanne, Claude Monet, Guillaumin.

Le hasard me fit rencontrer un jeune peintre qui suivait les séances de l’atelier Suisse, atelier qui avait eu sous la Restauration et pendant longtemps encore une certaine renommée parmi les jeunes peintres à cause de son organisation et de son esprit libéral. Il n’y avait là, en effet, ni professeurs, ni élèves. Venait qui voulait en payant une somme fixe par mois pour les modèles et les frais d’entretien. Chacun y tra- vaillait à sa façon, pastel, aquarelle, peinture à l’huile, copie d’après le modèle ou fantaisie, nature morte, composition ; il y avait une liberté absolue de recherches et de procédés. Ceux qui s’y réunissaient, jeunes et vieux, s’y groupaient suivant leurs goûts et une entente tacite entre tous évitait les discussions trop orageuses.

Le père Suisse, qui avait fondé cette petite république, était un ancien modèle qui avait été en rapport avec la plupart des peintres de la fin de l’Empire et de la Restauration. Delacroix y vint travailler, Bonington aussi, Isabey, Gigoux, Français, Courbet, Préault, et quantité d’autres moins connus.

… La maison où se trouvait cet atelier Suisse était au coin du boulevard du Palais et du quai des Orfèvres. Elle a été démolie il y a quelques années pour faire place aux nouveaux bâtiments de la Préfecture de police.

Ce n’était certes pas le luxe qui y attirait les artistes. Elle ne se recommandait pas par une apparence séduisante et l’atelier, grand et assez bien éclairé, n’offrait aux regards que des murs enfumés par plusieurs générations d’étudiants, des bancs sans rembourrage exagéré et sa parfaite nudité, y compris celle du modèle tenant la pose.

On arrivait à l’atelier placé au second étage par un escalier en bois très vieux, très sale et d’aspect assez lugubre, toujours marqué de taches de sang. C’est que le premier était occupé par un dentiste dont on voyait la plaque de très très loin sur les quais : « SABRA, dentiste du peuple. » »

À l’académie Suisse, Cezanne se lie avec le peintre aixois Achille Emperaire, Antoine Guillemet, Armand Guillaumin.

Gasquet Joachim, Cezanne, Paris, Les éditions Bernheim-Jeune, 1926 (1re édition 1921), 213 pages de texte, 200 planches, p. 38-41 :

« C’est à l’atelier Suisse qu’il connut Emperaire, un autre aixois. Un nain, mais une tête de cavalier magnifique, à la Van Dyck, une âme brûlante, des nerfs d’acier, un orgueil de fer dans un corps contrefait, une flamme de génie dans un foyer déjeté, un mélange de Don Quichotte et de Prométhée. »

Il y rencontre Camille Pissarro et Francisco Oller y Cestero (Bayamón, Puerto Rico, 17 juin 1833 – Puerto Rico, 17 mai 1917), qui viennent le voir. Pissarro se souviendra :

Lettre de Pissarro, Paris, 111, rue Saint-Lazare, à son fils Lucien, mardi 4 novembre 1895 ; Bailly-Herzberg Janine (éd.), Correspondance de Camille Pissarro, tome 4, « 1895-1898 », Paris, éditions du Valhermeil, 1989, 559 pages, n° 1181, p. 128.

« voyais-je assez juste en 1861 quand moi et Oller nous avons été voir ce curieux provençal dans l’atelier Suisse où Cezanne faisait des académies à la risée de tous les impuissants de l’école, entre autres de ce fameux Jacquet [Gustave Jacquet, 25 mai 1846-1909] effondré dans le joli depuis longtemps et dont les œuvres se payaient à prix d’or ! ! »

Selon Georges Rivière (1855-1943), ce serait au cours de son deuxième séjour à Paris (à partir de novembre 1862) que Cezanne rencontre Pissarro et Guillaumin à l’atelier Suisse ; en 1863, selon Georges Lecomte ; en 1864, selon Théodore Duret, mais leurs témoignages sont moins impliqués que celui de Pissarro.

Gasquet Joachim, Cezanne, Paris, Les éditions Bernheim-Jeune, 1926 (1re édition 1921), 213 pages de texte, 200 planches, p. 37-38.
Rivière Georges, Le Maître Paul Cezanne, Paris, H. Floury éditeur, 1923, 242 pages, p. 17-18 :

« C’est au cours de ce second séjour à Paris [à partir de novembre 1862] que Paul Cezanne rencontra à l’Académie Suisse, Guillaumin et Pissarro, qui se connaissaient déjà. Le premier y peignait et dessinait assidûment, le second y rencontrait quelques jeunes artistes dont les tentatives l’intéressaient. Pissarro avait une dizaine d’années de plus que Cezanne et Guillaumin et il possédait une maturité d’esprit qui manquait aux deux autres. Son visage aux traits nobles faisait penser au Moïse de Michel-Ange, et ses paroles qui semblaient toujours recéler un sens prophétique s’accompagnaient d’un ton de certitude impressionnant. Il discerna tout de suite chez Paul Cezanne des dons exceptionnels. Il l’encouragea et gagna sa confiance par des remarques intelligentes sur la peinture. Une amitié durable unit dès lors les deux artistes. Les sages conseils de Pissarro furent utiles au jeune peintre qui, dès ses débuts, éprouvait de douloureux déboires et dont l’esprit était facilement irritable. Un échec à l’examen d’admission à l’Ecole des Beaux-Arts lui avait été particulièrement sensible. Cet échec était à ses yeux injustifié et blessait son sentiment inné de l’équité. Il croyait naïvement qu’il pouvait apprendre quelque chose dans l’établissement de la rue Bonaparte, et il s’indignait qu’on lui refusât l’enseignement auquel il prétendait avoir le même droit que tous les autres. Pissarro le détrompa et le convainquit qu’il pouvait se passer des leçons que l’Etat lui refusait.

La fréquentation de Pissarro et de Guillaumin apporta un élément nouveau aux relations que Paul Cezanne entretenait avec quelques jeunes gens, écrivains ou peintres, qu’il rencontrait en compagnie de Zola ou de Guillemet. »

Georges Lecomte, Guillaumin, Paris, Les éditions Bernheim Jeune, 1926, p. 26.

« En 1863, il [Guillaumin] a l’idée d’aller dessiner à l’académie Suisse qui était alors en renom. L’été, il s’y rendait à six heures du matin et en sortait à neuf, juste en temps voulu pour gagner son bureau où il devait être à dix heures. Durant l’hiver les séances avaient lieu le soir, de huit à dix heures. C’est là qu’il eut le plaisir de rencontrer Camille Pissarro et de se lier avec lui. »

Théodore Duret, Histoire des peintres impressionnistes, Paris, Librairie Floury, 1906, réédition 1939, p. 172 :

« Il [Guillaumin] s’élève, en 1864, à un échelon supérieur. Il va travailler à l’Académie Suisse, quai des Orfèvres. C’est là qu’il fait la connaissance de Cezanne et de Pissarro. Il se lie d’amitié tout particulièrement avec Cezanne. »

Gasquet Joachim, Cezanne, Paris, Les éditions Bernheim-Jeune, 1926 (1re édition 1921), 213 pages de texte, 200 planches, p. 37-38 :

« Son arrivée, son existence, ses débuts à Paris furent, comme tous ses jours, délicieux et atroces, traversés de certitudes, assombris de désespoirs. Il avait le mal de la perfection, le tourment de l’absolu.

Sa vie tout de suite fut très réglée, vouée tout entière au labeur. Il n’avait qu’une méchante chambre dans un hôtel meublé de la rue des Feuillantines, mais, le matin, il allait à l’académie Suisse ; il déjeunait sommairement, il fut toujours très sobre, aimant de loin en loin un repas plantureux et fin, une bonne « ribote » ; l’après-midi, il retournait dessiner, chez son camarade d’Aix, Villevieille, qui l’avait précédé à Paris et qui avait un atelier, ou au Louvre. Il soupait, se couchait de bonne heure. En dehors de Villevieille et de Zola, il ne voyait presque personne. Il travaillait.

Il n’était jamais content de lui, ni de ce qu’il peignait. Il se réfugiait alors dans d’interminables soliloques théoriques, où il se contentait, dont on ne pouvait le tirer. Chez Suisse, on était assez libre. On payait sa « masse », le modèle était là, chacun ébauchait, barbouillait, bâtissait à son gré. Les camarades s’extasiaient ou pouffaient. Mais les autres n’eurent jamais grande prise sur Cezanne. « Il est fait, écrit à Baille Zola à cette époque, il est fait d’une seule pièce, raide et dur sous la main ; rien ne le plie ; rien ne peut en arracher une concession. » [lettre du 10 juin 1861] »

Pissarro déclare à un ami horrifié que « le dessin de Cezanne [lui] rappelait celui de Paul Véronèse ».

Rewald John, Cezanne, Paris, Flammarion, 2011 (1re édition 1986), 285 pages, p. 38 (source ?) :

Cezanne a probablement l’intention de se présenter au concours de l’École des beaux-arts.

Rivière Georges, Le Maître Paul Cezanne, Paris, H. Floury éditeur, 1923, 242 pages, p. 18 :

« Un échec à l’examen d’admission à l’École des Beaux-Arts lui avait été particulièrement sensible. Cet échec était à ses yeux injustifié et blessait son sentiment inné de l’équité. Il croyait naïvement qu’il pouvait apprendre quelque chose dans l’établissement de la rue Bonaparte, et il s’indignait qu’on lui refusât l’enseignement auquel il prétendait avoir le même droit que tous les autres. Pissarro le détrompa et le convainquit qu’il pouvait se passer des leçons que l’État lui refusait. »

Vollard Ambroise, Paul Cezanne, Paris, Les éditions Georges Crès & Cie, 1924 (1re édition, Paris, Galerie A. Vollard, 1914, 187 pages ; 2e édition 1919), 247 pages, p. 2.

« Les rapports avec sa famille sont toujours très affectueux, mais non sans tiraillements, à cause de cette « maudite » peinture. Aussi Cezanne, impatient de donner la mesure de son talent, se présente-t-il à l’examen d’admission de l’École des Beaux-Arts. Il ne réussit pas. Un des examinateurs, M. Mottez, devait donner la raison de son insuccès :

« Cezanne a un tempérament de coloriste ; par malheur, il peint avec excès. » »

Vollard Ambroise, Souvenirs d’un marchand de tableaux, Paris, éditions Albin Michel, 1937, 447 pages, p. 320.

« J’avais à dire ensuite son arrivée à Paris, son assiduité au Louvre, son ardeur à l’étude des maîtres, sa fièvre de travail, son échec à l’examen d’entrée à l’École des Beaux-Arts avec une toile qui fit dire à un des membres du jury : « Cezanne a un tempérament de coloriste ; par malheur, il peint avec excès. »

26 mai

Cezanne visite le Salon en compagnie de Zola. Il admire, entre autres, Yvon, Pils, Meissonier et Doré. Il compte y retourner.

Lettre de Zola à Baille, 1er [juin] 1861 ;Bakker B. H. (éd.), Émile Zola, correspondance, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal et Paris, éd. du CNRS, tome I (1858-1867), 1978, p. 44, 45, p. 288, 293. Voir la lettre ci-dessous.
Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 97 et p. 112, note 1. Rewald date cette lettre du 1er mai ?
Lettre de Cezanne à Huot, 4 juin 1861 (voir ci-dessous),
Raimbault Maurice, « Une lettre de Cezanne à Joseph Huot », Provincia. Revue trimestrielle d’histoire et d’archéologie provençales, tome XVII, année 1937, Société de statistique, d’histoire et d’archéologie de Marseille et de Provence, p. 249-267, extrait p. 254-257 :

Voir au 4 juin le pdf fac-similé de l’article complet

« … La lettre de Cezanne à Huot révèle déjà chez lui cette admiration qu’il professa toute sa vie pour « le Salon de M. Bouguereau » en cette année 1861 où il essaya vainement d’y pénétrer. Mais, ce qui est plus inattendu, c’est celle qu’il montre ici pour des peintres dont, sauf Courbet, le genre ne ressemblait guère au sien et dont il est intéressant de relever les oeuvres qu’ils avaient exposées à ce Salon de 1861.

Cabanel (Alexandre) 5 : Marie-Madeleine, Nymphe enlevée par un Faune, Poète florentin, Portrait de M. Rouher, ministre de l’Agriculture; Portrait de Mme W. R.; Portrait de Mme I.
Courbet (Gustave) 6 : Le rut du printemps, Combat de Cerfs, Le Cerf à l’eau, Chasse à courre, Le Piqueur, Le Renard dans la neige, la Roche Oragnon.
Doré (Louis-Christophe-Gustave-Paul) 7 : Dante et Virgile dans le 9e cercle de l’Enfer, visitant les traîtres condamnés au supplice de la glace, y rencontrent le comte Ugolin et l’archevêque Ruggieri; Un Vallon des Vosges, effet de matin; Plusieurs dessins.
Gérôme (Jean-Léon) 8 : Phryné devant le tribunal ; Socrate vient chercher Alcïbiade chez Aspasie; Deux augures n’ont jamais pu se regarder sans rire.
Glaize (Auguste-Barthélémy) 9 : La pourvoyeuse misère; Autour de la gamelle ; Un trou de meulière à la Ferté-sous- Jouarre. Il est probable que c’est de lui que parle Cezanne plutôt que de son fils, Pierre-Paul-Léon, qui exposait à ce même salon : Samson pris par les Philistins et une peinture à la cire: La Nymphe et le Faune, et dont les dix-neuf ans n’en imposaient vraisemblablement guère à Cezanne.
Gudin (le baron Jean-Antoine-Théodose) 10 : Arrivée de la reine d’Angleterre à Cherbourg ; La flotte française se rendant de Cherbourg à Brest; Vue de la plage Scheweningue; Gros temps sur la côte d’Angleterre; Dispersion de l’Armada espagnole par une tempête, dans la mer du Nord.
Hamon (Jean-Louis) 11 : Les Vierges de Lesbos; Tutelle, La volière; L’escamoteur ; Le quart d’heure de Rabelais, La Soeur aînée.
Meissonnier (Jean-Louis-Ernest) 12 : L’Empereur à Solferino; Un maréchal-ferrant ; Un musicien; Un peintre; Portrait de Mme Louis Fould; Portrait de Mme Henri Thénart.
Müller (Edouard) 13 : Groupe de fleurs et de plantes.
Pils (Isidore-Alexandre-Augustin) 14 : Bataille de l’Alma.
Yvon (Adolphe) 15 : Bataille de Solferino, Portrait du Prince Impérial.

Nous eussions, certes, désiré que Cezanne eût développé un peu plus longuement les sujets auxquels allait son admiration, mais somme toute, il en dit assez pour que nous constations qu’elle s’attachait alors à la technique classique et qu’il ne dédaignait pas ce qu’on a depuis lui appelé péjorativement l’anecdote que ses élèves ont rejetée parce qu’il est évidemment plus difficile, après avoir peint un paysage, de mettre dedans des personnages, ce qui exige une connaissance de la composition et de l’anatomie que tous n’ont pas le courage ou la capacité d’acquérir. Et c’est ainsi que d’aucuns en sont arrivés à voir le summum de l’art dans une assiette contenant trois pommes inspirées plus ou moins heureusement de celles du peintre aixois.

5 Né à Montpellier, le 28 septembre 1824; mort à Paris en 1889.
6 Né à Ornans, le 10 juin 1819; mort à Vevey en janvier 1878.
7 Né à Strasbourg, le 6 janvier 1833; mort à Paris en 1883.
8 Né à Vesoul, le 11 mai 1824; mort à Paris, le 12 janvier 1904.
9 Né à Montpellier, le 15 décembre 1807; mort à Paris, le 8 août 1893. Son fils, Pierre-Paul-Léon, était né à Paris, le 3 février 1842.
10 Né à Paris, le 15 août 1802; mort à Boulogne-sur-Seine, le12 avril 1880.
11 Né à Saint-Loup-de-Plouah, le 5 mai 1821; mort en 1874.
12 Né à Lyon, le 21 février 1815; mort à Paris, le 31 janvier 1891.
13 Né à Mulhouse.
14 Né à Paris, le 19 juillet 1813, d’après Bénézit, le 7 novembre 1815, d’après Auvray; mort à Douarnenez le 28 avril 1875, d’après le premier, en septembre d’après le second.
15 Né à Escheviller, le 12 février 1817; mort à Paris, le 11 septembre 1893. J’ai cru bon de donner ici ces notes sur l’état civil de ces artistes car si on les trouve facilement dans les Dictionnaires spéciaux, il est moins commode de trouver ceux-ci que leur prix rend à peu près inaccessibles, même aux bibliothèques publiques. »

1er juin

Lettre de Zola à Baille. Il est allé dimanche 26 mai visiter le Salon, qui a lieu tous les deux ans, en compagnie de Cezanne.

Zola Émile, Correspondance. Lettres de Jeunesse, Paris, Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, éditeur, 1907, 300 pages, p. 161-164, lettre datée 1er mai 1861.
Émile Zola, correspondance, édité sous la direction de B. H. Bakker, éditrice associée Colette Becker, conseiller littéraire Henri Mitterand, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Paris, éditions du CNRS, tome I 1858-1867, 1978, 594 pages, n° 44, p. 286-288.
Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, daté 1er mai 1861, p. 95.

« Paris, 1er [juin] 1861.

Mon cher ami,

[…] Je suis allé dimanche dernier à l’exposition de peinture avec Paul. Quoique j’aime les arts, je ne pourrais guère te parler de cette dernière manifestation de nos artistes. Tu ignores leurs noms, les différences d’école qui les séparent, leurs œuvres précédentes, et ainsi le moindre compte rendu serait sans intérêt pour toi. Attends d’être à Paris, de te passionner pour tel ou tel maître, et alors nous pourrons admirer, si notre dieu est le même, discuter, si nous sommes dans des camps opposés. — Je vois Paul fort souvent. Il travaille beaucoup, ce qui nous sépare parfois ; mais je ne me plains pas de ce genre de paresse à me voir. Nous n’avons pas encore fait de parties, ou plutôt celles que nous avons ébauchées ne valent pas l’honneur de la plume. Demain dimanche, nous devions aller à Neuilly passer la journée au bord de la Seine, nous baigner, boire, fumer, etc., etc. Mais voilà que le temps s’assombrit, le vent souffle, il fait froid. Adieu notre belle journée ; je ne sais trop comment nous l’emploierons. — Paul va faire mon portrait. »

4 juin

Lettre de Cezanne à Joseph Huot.

Acte de naissance n° 357, de Jean Baptiste Henri Joseph Huot, le 7 juillet 1840, à Aix ; Archives des Bouches-du-Rhône.
Raimbault Maurice : Une lettre de Cezanne à Joseph Huot. Communication faite à la Société de la statistique d’histoire et d’archéologie de Marseille et de Provence le 18 novembre 1937, Marseille, Société de la statistique d’histoire et d’archéologie de Marseille et de Provence, 1937, p. 1-21, lettre p. 4-6.
Raimbault Maurice, « Une lettre de Cezanne à Joseph Huot », Provincia. Revue trimestrielle d’histoire et d’archéologie provençales, tome XVII, année 1937, Société de statistique, d’histoire et d’archéologie de Marseille et de Provence, p. 249-267, lettre p. 250-252.
John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 96-98 :

« Paris, 4 juin 1861.

Cher Huot,

Ah ! brave Joseph, je t’oublie donc, morbleu ! et les amis et le bastidon [1]Ce bastidon où se réunissaient tous les frères et les amis de Joseph Huot, est situé sur la rive gauche de Lar, immédiatement à droite après avoir passé le viaduc du chemin-de-fer, en allant de la passerelle du Coton-Rouge vers celle de la Cible. On y récoltait quelque peu de blé, d’amandes et d’un vin dont, comme on voit, Cézanne gardait bon souvenir, mais dont la quantité devait être sûrement insuffisante. Le cabanon lui-même a été agrandi et modifié depuis la dernière guerre et muni d’un bassin dont ces jeunes gens n’avaient nul besoin pour l’usage interne, la rivière satisfaisant plusieurs fois par jour à l’usage externe. (note de Maurice Raimbault)  et ton frère et le bon vin de Provence ; tu sais qu’il est détestable celui d’ici. Je ne voudrais pas faire de l’élégie durant ces quelques lignes, mais pourtant, faut l’avouer, je n’ai pas le cœur très gai. Je boulotte de droite et de gauche ma petite existence ; Suisse [2]Suisse n’est autre que l’établissement connu sous le nom d' »Académie Suisse », école de peinture bien connue où, on le voit par Cézanne, on était autorisé à ne pas perdre son temps. Mais à en croire Torrent qui y fut son condisciple, il y travaillait en réalité fort peu et y faisait surtout des blagues (note de Maurice Raimbault) . m’occupe de six heures du matin jusqu’à onze. Je mange à l’avenant à 15 sous par repas ; ce n’est pas gros ; que veux-tu ? Je ne meurs pas de faim, cependant.

Je croyais en quittant Aix laisser loin derrière moi l’ennui qui me poursuit. Je n’ai fait que changer de place et l’ennui m’a suivi. J’ai laissé mes parents, mes amis, quelques-unes de mes habitudes voilà tout. Et dire cependant que je rôde quasiment presque tout le jour. J’ai vu, c’est naïf à dire, le Louvre et le Luxembourg et Versailles. Tu les sais, les tartines que renferment ces admirables monuments, c’est épatant, esbrouffant, renversant. Ne crois pas que je devienne parisien…

J’ai vu encore le Salon. Pour un cœur jeune, pour un enfant qui naît à l’art, qui dit ce qu’il pense, je crois que c’est là ce qu’il y a vraiment de mieux parce que là tous les goûts, tous les genres s’y rencontrent et s’y heurtent. Je pourrais te faire ici de belles descriptions et t’endormir. Sache-moi gré de ce que je t’en fais grâce.

J’ai vu d’Yvon la bataille éclatante ;
Pils dont le chic crayon d’une scène émouvante
Trace le souvenir dans son tableau vivant,
Bastidon où se réunissaient les frères et les amis de J. Huot.
Et les portraits de ceux qui nous mènent en laisse ;
Grands, petits, moyens, courts, beaux ou de pire espèce.
Ici c’est un ruisseau ; là, le soleil brûlant,
Le lever de Phébus, le coucher de la lune ;
Un jour étincelant, une profonde brune,
Le climat de Russie ou le ciel africain ;
Ici, d’un Turc brutal la figure abrutie,
Là, par contre, je vois un sourire enfantin :
Sur des coussins de pourpre une fille jolie
Étale de ses seins l’éclat et la fraîcheur.
De frais petits amours voltigent dans l’espace ;
Coquette au frais minois se mire dans la glace.
Gérôme avec Hamon, Glaise avec Cabanel,
Müller, Courbet, Gubin, se disputent l’honneur
De la victoire…

(Ici je suis à bout de rimes, aussi bien ferais-je de me taire car l’entreprise serait téméraire à moi de vouloir te donner l’idée, même la plus mince, du chic de cette exposition.) Il y a aussi de magnifiques Meyssoniers. J’ai presque tout vu et je compte y retourner encore. Pour ça, je m’en paye.

Comme mes regrets seraient superflus, je ne te dirais pas que je regrette de ne pas t’avoir avec moi pour voir tout ça ensemble, mais, que diable ! c’est ainsi.

Monsieur Villevieille, chez qui je travaille tous les jours, te souhaite mille agréables choses, ainsi que l’ami Bourck que je vois de temps en temps. Chaillan te salue très cordialement. Salut à Solari, à Félicien, à Rambert, à Lelé, à Fortis. Mille bombes à tous. Je n’en finirais [pas] si je voulais tous les nommer ; informe-moi, si tu le peux, du résultat du tirage au sort quant à tous ceux des amis. Mille respects de ma part à tes parents ; à toi, courage, bon vermouth, pas trop d’ennui et au revoir.

Adieu, cher Huot, ton ami.

Paul Cezanne

P.-S. — Tu as le bonjour de Combes avec qui je viens de souper. Villevieille vient de faire l’esquisse d’un tableau monstre de taille, 14 pieds de haut, personnages de deux mètres et plus.

Le grand G. Doré a au Salon un tableau mirobolant. Adieu encore, mon cher ; au plaisir de vider une dive bouteille.

Paul Cezanne

Rue d’Enfer, 39. »

Joseph Huot (Aix, 8 juillet 1840 – 1898), camarade de jeunesse de Cezanne, qui fréquentera en 1864 l’École des Beaux-arts à Paris et sera à partir de 1887 architecte en chef de la ville de Marseille. Cezanne parlera de lui dans sa lettre à Zola du 14 septembre 1878.

Chaillan, Jean-Baptiste-Mathieu, peintre dénué de talent, paraît-il, que Cezanne connut en 1858 à l’École de dessin d’Aix. A Paris il a fait partie — pendant un moment — du groupe entourant Zola. Ce dernier le mentionne dans plusieurs lettres de jeunesse.

Raimbault Maurice, « Une lettre de Cezanne à Joseph Huot », Provincia. Revue trimestrielle d’histoire et d’archéologie provençales, tome XVII, année 1937, Société de statistique, d’histoire et d’archéologie de Marseille et de Provence, p. 249-267, extrait p. 249-250 :

Fac-similé de l’article complet : lettre de Cézanne à Huot Provincia 1937

« Au cours d’une conversation avec M. John Rewald, docteur de l’Université de Paris, venu travailler au Musée Arbaud sur Zola et ses amis — sa thèse est intitulée Cezanne et Zola, — j’eus l’occasion de lui dire que je possédais une lettre adressée par ce peintre à mon beau-père, M. Joseph Huot, qui avait été un de ses camarades de jeunesse.

Depuis, M. Rewald ayant entrepris la publication de la correspondance de l’artiste, m’a demandé de faire connaître — en vue de pouvoir l’utiliser lui-même — la lettre en ma possession et qui présente une importance qu’il me signalait en ces termes : « Il n’est peut-être pas sans intérêt pour vous de savoir que la lettre de Cezanne à M. Huot est la seule et unique qui soit conservée de son premier séjour à Paris en. 1861, sur lequel nous ne sommes renseignés que par les lettres de Zola à Baille. Cette missive à M. Huot est donc, comme témoignage direct de Cezanne, d’une importance toute particulière. En plus, elle est la première lettre de Cezanne qui ne soit pas adressée à Emile Zola, car toutes les lettres écrites avant cette date sont envoyées d’Aix au jeune romancier. »  Je ne pouvais que donner satisfaction au désir de M. Rewald et c’est ainsi que j’ai été amené à communiquer à l’Académie d’Aix le document que voici : (suit la lettre de Cezanne à Huot p. 250-252)

Ceux qui ont lu les ouvrages consacrés à Cezanne depuis quelques années ne s’étonneront pas de le voir commencer en vers français son compte rendu du Salon, lui qui, à l’occasion, faisait des vers latins. »

Raimbault Maurice, « Une lettre de Cezanne à Joseph Huot », Provincia. Revue trimestrielle d’histoire et d’archéologie provençales, tome XVII, année 1937, Société de statistique, d’histoire et d’archéologie de Marseille et de Provence, p. 249-267, p. 257-267.
Raimbault Maurice, Une lettre de Cezanne à Joseph HuotCommunication faite à la Société de la statistique d’histoire et d’archéologie de Marseille et de Provence le 18 novembre 1937, Marseille, Société de la statistique d’histoire et d’archéologie de Marseille et de Provence, 1937, p. 1-21, p. 11-21 :

« Nous trouvons maintenant un nouveau sujet d’intérêt dans les amis que Cezanne mentionne dans cette lettre, soit qu’ils fussent alors à Paris avec lui, soit que, restés à Aix, il chargeât Huot de le rappeler à leur souvenir. Et je saisis ici l’occasion de leur consacrer quelques notes biographiques que j’ai eu beaucoup de peine à réunir aujourd’hui, ce qu’il serait impossible de faire dans vingt ans16. On remarquera que, de tous ces personnages, Villevieille est le seul que Cezanne qualifie de Monsieur, avec un respect particulier qui s’explique facilement. Joseph-François Villevieille, né à Aix, le 6 août 1829, était donc de dix ans l’aîné de Cezanne ; de plus, il avait une culture artistique sérieuse due à son maître, Granet, avec qui il avait été travailler chaque jour, n’hésitant pas pour cela à faire à pied, par tous les temps, les quatre kilomètres séparant Aix du Malvalat. Enfin, Villevieille avait une situation assise chez son beau-père, Laguerre, peintre décorateur et marchand de tableaux, rue de Sèvres. Cette situation, il la quitta lorsque Laguerre voulut lui passer sa suite, ce à quoi Villevieille se refusa en disant qu’ilne voulait pas vivre en exploitant des artistes. Les relations entre beau-père et gendre s’en ressentirent et le dernier revint s’établir à Aix où il est mort le 11 février 1916, après avoir énormément travaillé, surtout pour les Sulpiciens qui lui commandaient des tableaux religieux pour leurs maisons des colonies. Je n’ai pu déterminer, ni Mlle Villevieille non plus, quel était le grand tableau auquel Cezanne faisait allusion et qui figure dans le registre de Villevieille, en 1861, sans indication de sujet17.

Jean-Baptiste-Mathieu Chaillan, né à Trets, le 13 février 1831, vint un jour à Aix dans des conditions que Numa Coste, qui y avait assisté, me racontait ainsi : « Fils d’un paysan de Trets, Chaillan en arriva un jour à pied, en pantalon nankin, jaquette, chapeau haut, avec une baguette à la main. Avisant sur le cours (pas encore Mirabeau) un agent de police, il lui demanda « où se réunissaient les artistes d’Aix ».

— Ma foi, les artistes, je ne les connais pas, répondit l’agent ; mais voyez un peu là, au « café des Deux Garçons » ; dans la salle du fond il y a des gens qui font toujours beaucoup de bruit. C’est peut-être ça. »

C’était ça. Chaillan fut accueilli avec une sympathie quelque peu goguenarde par les artistes d’Aix et Numa Coste lui demanda :

— C’est à l’école des Beaux-Arts de Trets que vous avez étudié la peinture ?

— Mais je n’ai pas étudié. On n’a pas besoin d’étudier.

Ce qu’un homme a fait, un autre peut le faire. Pourquoi ne ferais-je pas ce qu’a fait Rembrandt ou Van Dyck ?

Néanmoins Chaillan consentit à entrer à l’École de Dessin où il figura en 1858, dans la classe de modèle vivant.

Il est souvent question de Chaillan dans la correspondance de Zola, qui le trouve bon garçon, mais rustre et dont il dit : « Il va peindre au Louvre, le grand artiste! Vraiment, il n’y a que les imbéciles qui soient contents d’eux, s’admirent de bonne foi, jurent que rien n’est plus facile que de faire un chef-d’œuvre. Chaillan au Louvre !… Que diable m’emporte, si ce n’est du talent, je lui accorde du toupet. »

Et dans une autre lettre : « Chaillan… doit faire mon portrait, nu, quelque peu drapé, tenant une lyre et les yeux au ciel : je m’apprête à rire comme un bossu. »

Zola nous apprend aussi que Chaillan avait peint un portrait de Cezanne, une Marine ex-voto et un Amphyon « qui, sous son pinceau prenait la tournure d’un singe en mauvaise humeur. » On voit que toute sa carrière cadra avec les théories qu’il avait exposées à son passage à Aix.

Mais que devint-il par la suite ? Le fils de Cezanne a dit à M. Rewald que Chaillan, qu’il a encore connu, avait « une tente ou voiture avec installation d’un jeu d’adresse, ou quelque chose d’approchant, qu’il montrait aux foires parisiennes ». Et cela a fait dire à Mme Raimbault que le malheureux avait été de tout temps voué au jeu de massacre.

J’ignore où et quand il est mort et cela n’aurait pas grand intérêt. Mlle Villevieille, qui a vu souvent Chaillan chez son père, en a gardé le souvenir d’un grotesque aux cheveux collés sur le front par le cosmétique. Enthousiaste de la magnifique voix de la femme du Dr Chautard, qui se faisait entendre aux soirées de Villevieille, il l’exprimait sous cette forme plutôt inattendue : « Quel estomac ! Quel estomac ! » On voit que le personnage était vraiment homogène !

Parmi les habitués de ces soirées de Villevieille et surtout des dîners qui les précédaient, un des plus assidus était ce Bourck que cite aussi Cezanne. Fils du maître de musique vocale et instrumentale de l’École d’Arts et Métiers, Bourck, à Paris, était un précurseur du quatrième des étudiants de Xanrof qui, comme on sait, ne faisait rien. Toutefois, dans ce milieu où tous les arts étaient en honneur, Bourck en représentait un particulièrement difficile, celui dont Émile Marco de Saint-Hilaire, sous le pseudonyme significatif du « Chevalier de Mangenville », exposa la théorie dans une brochure qui eut l’honneur d’être imprimée par Balzac.

Enfin, parmi les compagnons de Cezanne à Paris, nous trouvons en Victor-François Combes, un vrai peintre, un peu froid, mais capable de composer et de traiter un tableau. Combes, fils d’un cordonnier, était né à Aix le 10 juin 1837 et y mourut le 21 janvier 1876, au n° 24 de la rue du Louvre où se trouvait encore, dans l’ancienne chapelle des Pénitents blancs des Carmes, où il avait été établi en 1867, le Musée Bourguignon de Fabregoules dont Combes était gardien et qui ne fut transporté que plus tard au Musée Saint-Jean.

En 1870, Combes s’était engagé dans les Francs-tireurs et son œuvre se compose surtout, outre de nombreux paysages, de tableaux militaires dans le genre de Detaille et de Neuville. M. le Dr L. Martin, M. Audin, en possèdent plusieurs. Ce dernier a aussi une toile représentant Le Passage des Hongrois à Aix à la fin de l’Empire. Un portrait de femme, médiocre et inachevé, fait partie des collections de M. Raineri. Un Berger avec son chien, appartenant à M. Paul Augier, de Rousset, mort récemment, serait la meilleure œuvre de Combes au dire de M. Audin. Me Mourret, notaire honoraire et archiviste de la ville de Tarascon, a hérité de M. Dauphin, son oncle, une très jolie Mare. M. Maisonneuve a conservé deux panneaux provenant du Café d’Apollon que Combes avait décoré ainsi que le Café Sauvaire. On peut voir au Musée de Longchamp La mort du lieutenant-colonel Rey, du 33e de ligne, à la bataille de Melegnano, le 8 juin 1859.

Passons maintenant aux amis laissés à Aix par Cezanne. Je ne dirai rien d’Alphonse-Boniface de Fortis qui se contenta de vivre noblement, comme on disait au xviiie siècle, ni de Lelé qui, chez Jausseran, borna ses ambitions à peindre — habilement d’ailleurs — le faux bois.

Ce Jausseran, que Cezanne n’appelle jamais que Félicien, était né le 4 juillet 1839, à Lambesc, au château de Valmousse, où ses parents étaient domestiques du baron de Castillon. Élève de l’École de Dessin de 1858 à 1871, il y fut le condisciple de Cezanne et, en 1864, créa l’atelier de peinture et décoration que dirige aujourd’hui M. Maisonneuve et chez qui se faisaient les décors du théâtre municipal auxquels Joseph Huot travailla parfois. C’est ainsi que mon beau-père ayant un jour rencontré Cezanne perdu dans ses pensées et lui ayant demandé à quoi il rêvait, Cezanne lui répondit :

— Je rêve de peindre un chêne grandeur nature.

— C’est facile ; viens avec moi, lui dit Huot, et il le mena chez Jausseran, lui fit donner des brosses et des seaux de couleurs et le mit au travail.

Mais Cezanne en eut bientôt assez et s’en alla en disant :

— Quand je voyais ces décors au théâtre, je ne me doutais pas du mérite de ceux qui les font.

Jausseran est mort à Aix, le 15 janvier 1897.

Louis-Marius Rambert, fut également le condisciple de Cezanne à l’École de Dessin, de 1858 à 1861. Né à Aix, le 16 juillet 1834, il y mourut le 3 juin 1906. A la peinture artistique il joignit la peinture des voitures, plus alimentaire, mais laissa, paraît-il une intéressante collection de tableaux qui fut dispersée après sa mort.

Jean-Baptiste-Philippe Solari, que plusieurs ont encore connu, était né à Aix le 1er mai 1840 et y est mort, à l’hôpital, le 17 janvier 1906, d’une pneumonie qu’il avait contractée en travaillant au marché aux chevaux, à l’ornementation d’un char carnavalesque. Élève, lui aussi, de l’École de Dessin, il bénéficia du prix Granet pour aller terminer ses études à celle de Paris où il vécut en commun avec Cezanne et Zola. Je tiens du frère de mon beau-père, François Huot, qui l’a bien connu, une note biographique concernant ce sculpteur, note bien intéressante mais trop longue pour prendre place ici, ce que je regrette car elle ne pourrait qu’attirer des sympathies rétrospectives à cet artiste probe, modeste et désintéressé, bohème impénitent à qui il manqua toujours deux liards pour faire un sou. Après un séjour au cabanon des Huot, Solari prit un matin la décision de rentrer en ville pour travailler et la mère Huot, en présence d’une décision aussi heureuse que rare, l’engagea à la mettre aussitôt à exécution. Solari partit en effet, mais en traversant Lar il vit un si joli petit oiseau qui chantait si bien ! Il suivit l’oiseau, puis un autre, puis un papillon et le soir se trouva… à Trets où, démuni d’argent, naturellement, il dut demander dans une bastide à coucher à la fénière.

M. Gibert me disait que passant un jour à Tarascon, il alla voir le fronton qu’on était en train de sculpter au sommet du nouveau théâtre. Tout d’un coup, il s’entendit appeler par Solari qui travaillait sur l’échafaudage et descendit l’embrasser. Gibert lui dit :

— Laisse là ton travail pour aujourd’hui, je t’emmène déjeuner en Avignon.

— Impossible. Je n’ai pas d’autres vêtements, répondit le brave homme en montrant ses habits de travail et quels habits de travail !

Le bon Gibert le mena dans une maison de confections, l’habilla de pied en cap, et le dîner en Avignon put avoir lieu, à la grande satisfaction des deux amis.

Lorsque mon mariage m’eut fait faire la connaissance de Solari, il me fit parfois le plaisir de venir me voir aux archives de la Préfecture et, j’ignore comment cela se put faire — il le fit toujours en redingote, chapeau à la Mistral, large cravate en papillon et d’une rigoureuse propreté. Et il me disait :

— Je viens vous faire un peu voir ce que j’ai fait.

Et au grand ébahissement des érudits qui travaillaient dans la salle, il tirait de sa poche quantité de petites maquettes qu’il alignait sur la table et dont je n’ai jamais compris qu’elles eussent pu faire dans ces conditions le voyage d’Aix à Marseille sans retomber en poussière. Après son départ, il me fallait expliquer aux assistants que je n’avais pas eu affaire à un santonnier… C’est au cours d’une de ces visites que Solari m’avoua n’avoir jamais pu donner sa mesure faute de pouvoir se payer un modèle. Néanmoins, la République en marche qu’il fit dans ses dernières années, pleine de noblesse et de simplicité, est vraiment une belle chose, mais peu connue car il n’en fut fait que peu d’exemplaires.

Je possède une photographie de la maquette du Pierre Puget qu’il avait envoyée au concours ouvert pour remplacer au Square de la Bourse de Marseille, la statue de Ramus. J’ignore ce que Solari eût donné s’il avait été chargé de l’exécuter, mais ce projet est, à mon avis, bien supérieur à celui de Lombard.

La mort de Solari convient à sa vie car dans son délire il voyait de magnifiques paysages illuminés par des couchers de soleil dont les éclatants coloris éclairèrent pour lui le passage définitif.

Je viens de citer François Huot, le frère de Joseph, à qui Cezanne, nous l’avons vu, envoyait ses souvenirs. François-Marius-Henri Huot était né à Aix le 3 janvier 1842 et y est mort le 5 janvier 1915. Lui aussi suivit, en 1858, les cours de modèle vivant à l’École de Dessin et fit plus tard de la sculpture en amateur, mais les nécessités de l’existence firent de lui un employé de commerce. Toutefois, il cultiva la musique, fit partie de l’orchestre du Théâtre Municipal et de la Commission administrative du Conservatoire. Il a publié en 1903, chez Niel, une Étude biographique sur Etienne-Joseph Floquet, un célèbre musicien du xviiie siècle, qui est une des illustrations de notre maîtrise métropolitaine. François Huot était le père de Victor Huot, architecte honoraire des hospices de Marseille, associé régional de l’Académie d’Aix, mort le 1er avril 1937.

Enfin, je terminerai par le destinataire de la lettre de Cezanne, Jean-Baptiste-Henri-Joseph Huot, né à Aix le 8 juillet 1840, mort à Marseille, le 8 janvier 1898, fils d’un graveur en camées et coquilles, devenu — lorsque la mode de celles-ci fut passée, — architecte de la ville d’Aix.

Élève de l’École de Dessin de 1857 à 1861, Joseph Huot y remporta entre autres, en 1857, 1e 2e prix de modèle vivant. Ce fut le moment où avec Tranquille Julien, Lionneton, Gasquet, Gabriel Barthélémy et autres, il fonda dans la propriété des grands-parents de Joachim Gasquet, le Théâtre Impérial du Pont de l’Arc où le futur sénateur Victor Leydet jouait les rôles de femme. Joseph Huot, ne se contentait pas d’y paraître comme acteur, il y fournissait des pièces de son cru, notamment une Parodie de la Dame blanche et une comédie-vaudeville : Amour et Cuisine, dont je conserve le manuscrit dûment visé par la censure préfectorale à la date du 17 janvier 1863 ! Les succès d’Huot sur cette scène modeste lui donnèrent l’idée d‘entrer dans la carrière théâtrale, ce à quoi ses parents s’opposèrent, l’envoyant à Paris travailler en vue de suivre celle de son père.

Entré à l’École des Beaux-Arts de Paris, en 1864, il y monta en loge pour le concours du prix de Rome et obtint le n° 3 aux épreuves éliminatoires ; mais pressé de revenir à Aix où il s’était fiancé, il donna sa démission de l’École pour, comme on dit vulgairement, mettre les morceaux doubles dans l’atelier de son maître, Vaudremer 18. En deux ans, il fut hors-concours au Salon, ayant eu la grande médaille d’or en 1865 pour un Projet de Musée pour la ville d’Aix et en 1866 pour un Projet d’Asile d’Aliénés pour la même ville. Il exposa pour la dernière fois au Salon de 1892 les plans du nouvel Hôtel des Postes de Marseille.

C’est pendant son séjour à Paris que Joseph Huot donna les plans de la nouvelle chapelle de Saint-Mitre-des-Champs que l’on attribue à son père à qui on les avait demandés mais qui repassa ce travail à son fils ainsi qu’en fait foi une lettre où il lui donnait, avec croquis en marge, les indications nécessaires.

Revenu à Aix, Huot dirigea les travaux de l’École d’Arts et Métiers, construisit le temple protestant de la rue de la Masse ; il fit la restauration de la Synagogue de la rue Mazarine, de l’église Saint-Jean de Malte, du château de Vauvenargues, etc.

Nommé membre de la Commission de l’École de Dessin, il fut un des fondateurs du Cercle musical et donna à la presse locale de nombreux articles de critique musicale et théâtrale, en français et en provençal, parfois signés H. Maury.

Et chose probablement unique, nous retrouvons en 1871, Huot au nombre des élèves de la classe de modèle vivant, à l’École de Dessin. Il est bien probable, en effet, qu’il fut jamais le seul hors-concours qui soit retourné comme élève à son école de début et que l’École d’Aix est la seule à avoir compté un hors-concours parmi ses élèves.

Mais le 23 octobre 1875, Huot était nommé à Marseille architecte-inspecteur principal de la Cie Immobilière et successivement, attaché en cette même qualité aux Hospices, au Bureau de Bienfaisance, au Mont-de-Piété ; et enfin, à la date du 27 décembre 1887, il était nommé architecte en chef de la ville de Marseille. Il donna sa démission le 2 janvier 1897, rebuté par les procédés de la municipalité.

Un arrêté préfectoral du 15 décembre 1882 avait nommé Huot professeur à l’École des Beaux-Arts et un arrêté du Maire, du 21 décembre 1885, l’avait chargé du cours de perspective. Dans l’exercice de ces fonctions, il eut sur ses élèves une influence prépondérante autant qu’heureuse, allant même jusqu’à faire à l’un d’eux les avances nécessaires pour finir ses études. Cet élève put grâce à cela enlever le grand prix de Rome et devenir lui-même un brillant professeur à l’École Nationale des Beaux-Arts de Paris.

Huot fut à diverses reprises président de la Société des Artistes marseillais, de la Société Industrielle, de la Société des Architectes, etc…

Félibre majoral du 22 mai 1881, il fut longtemps cabiscol de l’Escolo de la Mar et Syndic de la Maintenance de Provence. En cette qualité il prononça de nombreux discours pleins d’esprit, de bonhomie et de bon sens, qui eurent un effet heureusement lénifiant sur ce « panier de crabes » qu’est trop souvent le Félibrige. Ces discours, avec les œuvres en prose et en vers, et les morceaux de musique composés soit par Huot sur ses propres paroles ou des paroles de ses amis, soit faits par des camarades sur des paroles d’Huot, ont été, avec ses dessins et des aquarelles qui le complètent, réunis par moi en un recueil, Lou Din-din de la Campanelo 19 que j’espère bien pouvoir publier un jour.

Après ce que je viens de dire, on ne s’étonnera pas du rôle artistique joué par Huot dans le Félibrige. C’est lui qui est l’auteur du magnifique diplôme de Félibre dont je conserve pieusement le dessin original, assez mal traduit par la lithographie qui n’en rend pas toute la finesse.

À Huot on doit, — outre le monument de Peiresc à Aix, — celui de Gelu, à Marseille, malheureusement étriqué pour raisons financières, et celui de Roumanille, à Avignon, comportant deux bancs circulaires pour permettre aux Sounjarello de venir échanger leurs confidences sous l’œil paterne du poète qui les illustra.

Telles sont les notes que j’ai pu réunir sur ces artistes Aixois de valeur inégale, c’est entendu, mais que leur qualité de condisciples et d’amis de Cezanne rend tout de même intéressants en un temps où tout ce qui touche à celui qu’on appelle aujourd’hui « Le Maître d’Aix », passionne tant de gens pour des raisons diverses.

Maurice Raimbault,

                             Conservateur au Musée Arbaud.

16 Je dois de vifs remerciements aux personnes qui, avec autant de bonne grâce que de patience, m’ont donné les renseignements qu’elles possédaient au sujet de ces personnages : Mlle Fanny Villevieille ; M. Marcel Arnaud, conservateur du Musée municipal ; M. Segond, ancien entrepreneur ; Mme et M. Audin et M. Besançon, antiquaires ; M. de La Calade, mon collègue à l’Académie d’Aix ; M. Jausseran, neveu du peintre décorateur, et M. Maisonneuve, son successeur ; M. Raineri, artiste peintre ; M. le Dr L. Martin ; M. Conil, beau-frère de Cezanne, et M. John Rewald, qui est à l’origine du présent travail.

17 Qu’il me soit permis d’exprimer ici le regret que le président Cabassol, n’ait point publié la belle causerie sur Villevieille qu’il fit à l’assemblée générale des Amis des Arts d’Aix, le 22 mai 1919, et pour laquelle Mlle Villevieille lui avait fourni une abondante documentation.

18 Il est à remarquer qu’Huot, bien que démissionnaire, fut toujours considéré comme élève par l’École, et je conserve les cartes d’invitation qui lui avaient été adressées à ce titre pour les bals de la Cour impériale.

19 La Campanelo était une petite bastide de famille sise à Luynes, bien connue des Félibres et des artistes qui y recevaient toujours le meilleur accueil. »

Raimbault Maurice : Une lettre de Cezanne à Joseph Huot. Communication faite à la Société de la statistique d’histoire et d’archéologie de Marseille et de Provence le 18 novembre 1937, Marseille, Société de la statistique d’histoire et d’archéologie de Marseille et de Provence, 1937, p. 1-21, lettre p. 4-6. P. 4 :

« Ce bastidon où se réunissaient tous les frères et les amis de Joseph Huot, est situé sur la rive gauche de Lar, immédiatement à droite après avoir passé le viaduc du chemin-de-fer, en allant de la passerelle du Coton-Rouge vers celle de la Cible. On y récoltait quelque peu de blé, d’amandes et d’un vin dont, comme on voit, Cezanne gardait bon souvenir, mais dont la quantité devait être sûrement insuffisante. Le cabanon lui-même a été agrandi et modifié depuis la dernière guerre et muni d’un bassin dont ces jeunes gens n’avaient nul besoin pour l’usage interne, la rivière satisfaisant plusieurs fois par jour à l’usage externe. »

 Juin-juillet

Cezanne séjourne à plusieurs reprises à Marcoussis, dans les environs de Paris. Après un léger froid avec Zola, les relations des deux amis reprennent, plus chaleureuses. Cezanne désire toutefois quitter Paris.

Lettres de Zola à Baille, [fin juin – début juillet 1861] et 18 juillet 1861, Bakker B. H. (éd.), Émile Zola, correspondance, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal et Paris, éd. du CNRS, tome I (1858-1867), 1978, nos 46-47, p. 299-300, 309.

La mère de Cezanne l’aide matériellement à l’occasion.

Raimbault Maurice : Une lettre de Cezanne à Joseph HuotCommunication faite à la Société de la statistique d’histoire et d’archéologie de Marseille et de Provence le 18 novembre 1937, Marseille, Société de la statistique d’histoire et d’archéologie de Marseille et de Provence, 1937, p. 1-21, p. 8.
Raimbault Maurice : « Une lettre de Cezanne à Joseph Huot » ; Provincia. Revue trimestrielle d’histoire et d’archéologie provençales, tome 17, année 1937 ; Société de statistique, d’histoire et d’archéologie de Marseille et de Provence ; p. 249-267, p. 254 :

« … lorsque le père Cezanne, après avoir consulté Gibert, alors conservateur du Musée municipal, consentit enfin à laisser Paul partir pour Paris, il le réduisit à la portion congrue, ce qui n’était pas pour adoucir le caractère du bénéficiaire dont l’existence revêtait par là même un caractère de bohème assez pénible. Une lettre du 3 mars 1860, où Zola faisait le budget de Cezanne lorsqu’il serait à Paris, nous apprend que la pension que le père était décidé à faire à ce futur artiste s’élevait à cent vingt-cinq francs par mois !

Un M. Jules Gibert, sculpteur, cousin du conservateur du Musée, me racontait que partant pour Paris, il alla demander à Mme Cezanne ses commissions pour son fils. Mme Cezanne lui glissa en cachette un billet de cent francs en lui disant :  » Tiens, tu donneras ça à ce pauvre Paul ». Et M. Gibert ajoutait : « Arrivé à Paris, j’allai chez Cezanne, je sonnai, et la porte me fut ouverte par une femme complètement nue qui me fit entrer dans l’atelier où Cezanne peignait assis sur la boîte de son piston. Et pendant que nous causions, le modèle faisait frire quelque chose dans une casserole placée sur le poêle, et les odeurs de l’une n’étaient pas plus agréables que celles de l’autre. » Nous avons là un tableau pris sur le vif de la vie que menait notre futur grand homme. »

10 juin

Lettre de Zola à Baille, Paris, 10 juin 1961.

Zola Émile, Correspondance. Lettres de Jeunesse, Paris, Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, éditeur, 1907, 300 pages, p. 165-175.
Émile Zola, correspondance, édité sous la direction de B. H. Bakker, éditrice associée Colette Becker, conseiller littéraire Henri Mitterand, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Paris, éditions du CNRS, tome I 1858-1867, 1978, 594 pages, n° 45, p. 292-297.

« Je vois Cezanne rarement. Hélas ! ce n’est plus comme à Aix, lorsque nous avions dix-huit ans, que nous étions libres et sans souci de l’avenir. Les exigences de la vie, le travail séparé, nous éloignent maintenant. Le matin Paul va chez Suisse, moi je reste à écrire dans ma chambre. A onze heures nous déjeunons, chacun de notre côté. Parfois à midi, je vais chez lui, et alors il travaille à mon portrait. Puis il va dessiner le reste du jour chez Villevieille ; il soupe, se couche de bonne heure, et je ne le vois plus. Est-ce là ce que j’avais espéré ? — Paul est toujours cet excellent fantasque garçon que j’ai connu au collège. Pour preuve qu’il ne perd rien de son originalité, je n’ai qu’à te dire qu’à peine arrivé ici, il parlait de retourner à Aix ; avoir lutté trois ans pour son voyage et s’en soucier comme d’une paille ! Avec un tel caractère, devant des changements de conduite si peu prévus et si peu raisonnables, j’avoue que je demeure muet et que je rengaine ma logique. Prouver quelque chose à Cezanne, ce serait vouloir persuader aux tours de Notre-Dame d’exécuter un quadrille. Il dirait peut-être oui, mais ne bougerait pas d’une ligne. Et observe que l’âge a développé chez lui l’entêtement, sans lui donner des sujets raisonnables de s’entêter. Il est fait d’une seule pièce, raide et dur sous la main ; rien ne le plie, rien ne peut en arracher une concession. Il ne veut pas même discuter ce qu’il pense ; il a horreur de la discussion, d’abord parce que parler fatigue, et ensuite parce qu’il lui faudrait changer d’avis si son adversaire avait raison. Le voilà donc jeté dans la vie, y apportant certaines idées, ne voulant en changer que sur son propre jugement ; d’ailleurs, au demeurant le meilleur garçon du inonde, disant toujours comme vous, effet de son horreur pour la discussion, niais n’en pensant pas moins selon sa petite tète. Lorsque ses lèvres disent oui, la plupart du temps son jugement dit non. Si, par hasard, il avance un avis contraire et que vous le discutiez, il s’emporte sans vouloir examiner, vous crie que vous n’entendez rien à la question et saule à autre chose. Allez donc discuter, que dis-je ? converser seulement avec un garçon de cette trempe, vous ne gagnerez pas un pouce de terrain et vous en serez quitte pour avoir observé un caractère fort singulier. J’avais espéré que l’âge aurait apporté quelques modifications en lui. Mais je le retrouve tel que je l’ai laissé. Mon plan de conduite est donc bien simple : ne jamais entraver sa fantaisie ; lui donner tout au plus des conseils très indirects ; m’en remettre à sa bonne nature pour la continuation de notre amitié, ne jamais forcer sa main à serrer la mienne ; en un mot, m’effacer complètement, l’accueillant toujours avec gaieté, le cherchant sans l’importuner, et m’en remettant à son bon plaisir pour le plus ou le moins d’intimité qu’il désire entre nous. Mon langage t’étonne peut-être, il est cependant logique. Paul est toujours pour moi un bon cœur, un ami qui sait me comprendre et m’apprécier. Seulement, comme chacun a sa nature, par sagesse je dois me conformer à ses humeurs, si je ne veux pas faire envoler son amitié. Peut-être pour conserver la tienne emploierais-je le raisonnement ; avec lui ce serait tout perdre. Ne crois pas qu’il y ait quelque nuage entre nous ; nous sommes toujours très unis, et tout ce que je viens de dire vient assez mal à propos de circonstances fortuites qui nous séparent plus que je ne le voudrais.

[…Zola mentionne deux lettres à Baille auxquelles Cezanne avait ajouté quelques lignes ; elles semblent perdues.] Tu gardes un silence tant soit peu égyptien. Le travail t’accable, c’est fort bien ; mais tu oublies que tu as des amis à Paris que pourrait inquiéter la mauvaise santé. Je t’ai écrit trois lettres depuis ta dernière épître. Une, de huit pages, répondant à ces soupçons que M. Cezanne avait eus sur nous, les deux autres plus courtes et contenant chacune quelques lignes de Paul. Les trois ont été adressées chez M. de Battini. Comme ton silence pourrait me faire croire que noire intermédiaire est infidèle, je t’envoie celle-ci chez tes parents, assuré qu’elle te parviendra toujours. D’ailleurs, même si tu n’as pas reçu mes lettres, ce ne serait pas une raison pour garder le silence pendant deux mois. Ainsi donc vite une réponse me rassurant sur ta santé et me donnant des nouvelles de ton travail. Dis-moi aussi si tu as reçu mes trois lettres. Je ne t’écrirai qu’après ta réponse. — Courage. — Mes respects à tes parents.

Je te serre la main. Ton ami,

Émile Zola. »

18 juillet

Lettre de Zola à Baille.

Zola Émile, Correspondance. Lettres de Jeunesse, Paris, Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, éditeur, 1907, 300 pages, p. 165-175.
Émile Zola, correspondance, édité sous la direction de B. H. Bakker, éditrice associée Colette Becker, conseiller littéraire Henri Mitterand, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Paris, éditions du CNRS, tome I 1858-1867, 1978, 594 pages, n° 47, p. 309.
Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 100 :

« Paris, 18 juillet 1861

[. :.] Depuis quelque temps je vois Cezanne assez rarement. Il travaille chez Villevieille, va à Marcoussis, etc. Pourtant rien n’est brisé entre nous. — Je pense toujours entrer en place bientôt. Ce qui est certain, c’est que je tiendrai mon emploi quand tu viendras ici. […]

Je compte beaucoup sur toi. Il me semble que ton arrivée ici sera pour moi le sujet d’un mieux moral et physique. […] »

Août ?

Lettre de Zola à Baille, [Paris, probablement août 1861]

Zola Émile, Correspondance. Lettres de Jeunesse, Paris, Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, éditeur, 1907, 300 pages, p. 175-183, sans date, sans doute août 1861.
Émile Zola, correspondance, édité sous la direction de B. H. Bakker, éditrice associée Colette Becker, conseiller littéraire Henri Mitterand, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Paris, éditions du CNRS, tome I 1858-1867, 1978, 594 pages, n° 46, p. 298-303.
Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 100-102.

« Mon cher Baille,

J’ai reçu tes deux dernières lettres, celle adressée chez Paul et celle adressée chez moi. […]

Ce qui me répugne le plus au monde est de porter un jugement définitif sur un homme. Qu’on me présente une œuvre d’art, un tableau, un poème, je l’examinerai avec soin et je ne craindrai pas de me prononcer ; si je me trompe, j’aurais pour excuse ma bonne foi. Ce tableau, ce poème sont choses sur lesquelles on ne doit pas revenir ; ils ne présentent qu’une force ; s’ils sont bons, ils resteront éternellement bons, s’ils sont mauvais, éternellement mauvais. Qu’on me raconte même encore une action d’un homme, je la jugerai, sans hésiter s’il a bien ou mal agi dans cet acte séparé de sa vie. Mais si l’on vient ensuite à me poser cette question générale : « Que pensez-vous de cet homme ? » je tâcherai de m’esquiver poliment pour ne pas répondre. Et, en effet, quel jugement porter sur un être qui n’est plus matière, comme un tableau, ni chose abstraite comme une action ? Que conclure de ce mélange de bien et de mal qui compose une existence ? quelle balance prendre pour peser exactement ce que l’on doit louer et ce que l’on doit blâmer ? et surtout où aller prendre tous les actes d’un homme ? — car si vous en omettez un seul, votre jugement, sera injuste. Enfin, si cet homme n’est pas mort, quelle bonne ou mauvaise conclusion pourrez-vous tirer d’une vie qui peut encore faire du mal ou du bien ? C’est ce que je me disais en pensant à ma dernière lettre où je te parle de Cezanne. J’avais essayé de le juger, et, malgré ma bonne foi, je me repentais d’en avoir tiré une conclusion qui, après tout, n’est pas la véritable. — A peine arrivé de Marcoussis, Paul est venu me trouver, plus affectueux que jamais ; depuis ce temps, nous passons six heures par jour ensemble ; notre lieu de réunion est sa petite chambre ; là, il fait mon portrait ; pendant ce temps, je lis ou nous bavardons tous les deux, puis, lorsque nous avons du travail par-dessus les oreilles, nous allons ordinairement fumer une pipe au Luxembourg [à côté du domicile de Cezanne, rue d’Enfer]. Nos conversations roulent un peu sur tout, particulièrement sur la peinture ; nos souvenirs y occupent aussi une large place ; quant au futur, nous l’effleurons d’un mot, en passant, soit pour désirer notre complète réunion, soit pour nous poser la terrible question de la réussite. Parfois Cezanne me fait un discours sur l’économie, et, pour conclusion, il me force à aller prendre une bouteille de bière avec lui. D’autres fois, il me chante des heures entières un couplet stupide et par les paroles et par la musique : alors je déclare hautement préférer les discours sur l’économie. Nous sommes peu dérangés ; quelques intrus viennent de loin en loin se jeter entre nous ; Paul se remet à peindre avec acharnement ; moi, je pose comme un sphinx égyptien ; et l’intrus, tout déconcerté de tant de travail, s’assoit un instant, n’ose bouger et s’éloigne avec un bonjour bien bas et en fermant la porte tout doucement. — Je désirerais te donner encore plus de détails. Cezanne a de nombreux accès de découragement ; malgré le mépris un peu affecté qu’il fait de la gloire, je vois qu’il désirerait parvenir. Lorsqu’il fait mauvais, il ne parle rien moins que de retourner à Aix et de se faire commis dans une maison de commerce. Il me faut alors de grands discours pour lui prouver la sottise d’un tel retour ; il en convient facilement et se remet au travail. Cependant cette idée le ronge ; deux fois déjà, il a été sur le point de partir ; je crains qu’il ne m’échappe d’un instant à l’autre. Si tu lui écris, tâche de lui parler de notre réunion prochaine et avec les plus séduisantes couleurs ; c’est le seul moyen de le retenir. — Nous n’avons pas encore fait de partie, l’argent nous retient ; il n’est pas riche et moi encore moins. Cependant, un de ces jours, nous espérons prendre notre volée et aller rêver quelque part. — Pour te résumer tout ceci, je te dirai que, malgré sa monotonie, l’existence que nous menons n’est pas des plus ennuyeuses ; le travail nous empêche de bâiller ; puis quelques souvenirs échangés dorent le tout d’un rayon de soleil. — Viens et nous nous ennuierons moins encore. Je reprends cette lettre pour appuyer ce que je te dis plus haut d’un fait arrivé hier dimanche. J’allais chez Paul qui me dit avec un grand sang-froid qu’il était en train de faire sa malle pour partir le lendemain. En attendant nous allâmes au café. Je ne lui fis aucun sermon ; j’étais si étonné et si persuadé que ma logique resterait inutile que je ne hasardai pas la moindre objection. Cependant je cherchai une ruse pour le retenir, enfin je crus l’avoir trouvée et je lui demandai de faire mon portrait. Il accepta cette idée avec joie, et pour cette fois il ne fut plus question de retour. Ce maudit portrait, qui devait, selon moi, le retenir à Paris, a manqué hier de le lui faire quitter. Après l’avoir recommencé deux fois, toujours mécontent de lui, Paul voulut en finir et me demanda une dernière séance pour hier matin. Hier donc je vais chez lui ; lorsque j’entre, je vois la malle ouverte, les tiroirs à demi vides ; Paul, d’un visage sombre, bousculait les objets et les entassait sans ordre dans la malle. Puis il me dit tranquillement : « Je pars demain. — Et mon portrait, lui dis-je ? — Ton portrait, me répondit-il, je viens de le crever. J’ai voulu le retoucher ce matin, et comme il devenait de plus en plus mauvais, je l’ai anéanti ; et je pars. » — Je m’abstins encore de toute réflexion. Nous allâmes déjeuner ensemble et je ne le quittai que le soir. Dans la journée, il revint à des sentiments plus raisonnables, et enfin, me quittant, il me promit de rester. — Mais ce n’est là qu’un méchant raccommodage ; s’il ne part pas cette semaine-ci, il partira la semaine prochaine ; tu peux t’attendre à le voir partir d’un instant à l’autre. — Même je crois qu’il fera bien. Paul peut avoir le génie d’un grand peintre, il n’aura jamais le génie de le devenir. Le moindre obstacle le désespère. Je le répète, qu’il parte, s’il veut s’éviter beaucoup de soucis.

Mes pauvres amis, vous me donnez bien peu de courage ; l’un succombe dès le début, l’autre maudit la carrière qu’on lui fait entreprendre. Vous ne sauriez croire combien je me ressens de votre faiblesse dans la lutte ; je pense à notre jeunesse, à ce lien que nous nous plaisions à voir entre nous ; je me dis que votre réussite devait entraîner la mienne ; et lorsque je vous vois douter de votre intelligence et nous juger incapables, je me demande s’il n’y a pas de l’orgueil à avoir encore confiance en la mienne et à tenter ce que vous désespérez de faire. Quel méchant vent souffle donc sur nous ? Ne sommes-nous pas comme hier forts tous les trois, pleins de bonne volonté ? Avons-nous assez lutté pour désespérer de la victoire, et nous faut-il reculer avant même d’avoir avancé ? Je vous le dis, vous êtes sans courage et vous me découragez moi-même ; je n’ai pas comme vous renié ma jeunesse, je n’ai pas dit adieu à mes rêves de gloire ; je suis ferme encore et cependant je suis le plus misérable, le plus entravé ; et ceci, je l’avance sans orgueil, mais pour rendre une force nécessaire et puiser à mon tour dans cette force commune le reste de courage que m’enlèverait votre faiblesse. Je fais appel à nos souvenirs ; soyons toujours confiants et enthousiastes comme dans le passé ; soutenons-nous mutuellement et marchons sans nous inquiéter des obstacles. N’importe la carrière entreprise, n’importe l’idéal rêvé, si nous n’avons pas communauté d’instincts, ayons communauté d’espérance et d’amitié. Je voudrais vous communiquer ici ce que je ressens ; ce n’est pas une vaine soif de renommée, c’est en quelque sorte un désir d’intelligente satisfaction ; je voudrais nous voir grands par la pensée, non pas pour les autres, mais pour nous, je voudrais nous voir meilleurs que les autres hommes et n’ayant pour guides que le bon, le beau et le juste. Oh ! courage.

C’est surtout pour toi que je dis tout ceci. Paul, excellente nature et plein de dons naturels, ne peut cependant pas souffrir une remontrance, quelque douce qu’elle soit. Je le laisse aller à sa fantaisie, espérant dans le ciel. Je le laisse aller à sa fantaisie, espérant dans le ciel. […]

J’irais sans doute dans le Midi, si Paul ne partait qu’au mois de septembre, mais jamais il n’attendra jusque-là. Ce sera quinze jours de plus de séparation entre nous. Quand tu verras Paul, juge-le sévèrement. Je ne t’écrirai sans doute plus jusqu’au 20, et comme à partir de cette époque je ne saurai où t’adresser mes lettres, j’attendrai une lettre de toi avant tout. Or donc, écris-moi vers le 20, ainsi que tu me le promets, indique-moi où je dois t’adresser mes lettres, à Aix ou à Marseille, et je te répondrai. — Mes respects à tes parents.

Je te serre la main. Courage !

Ton ami,

Émile Zola

Décidément, Paul reste à Paris jusqu’au mois de septembre ; mais est-ce là sa dernière décision ; j’ai pourtant l’espérance qu’il n’en changera pas. »

Septembre

Probablement après avoir échoué au concours de places de l’École des beaux-arts, très désillusionné de son premier séjour à Paris, il retourne à Aix, où il travaille dans la banque de son père où il ne fit cependant qu’un stage assez court.

Sur le livre de comptes, il inscrit :

« Cezanne, le banquier, ne voit pas sans frémir
Derrière son comptoir naître un peintre à venir. »

C’est probablement lors de ce séjour à Aix que Cezanne, comme il en avait exprimé l’intention à Zola : « de grands panneaux comme tu veux en peindre chez toi » (lettre de Zola à Cezanne du 13 juin 1860 ; attention, Zola parlait déjà de grands panneaux de Paul dans sa lettre à Baille du 21 septembre 1860), commence de décorer de peintures murales le grand salon du Jas de Bouffan.

Émile Zola, correspondance, édité sous la direction de B. H. Bakker, éditrice associée Colette Becker, conseiller littéraire Henri Mitterand, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Paris, éditions du CNRS, tome I « 1858-1867 », 1978, 594 pages, n° 46, p. 303 .
Livre de comptes de la banque Cezanne et Cabassol.
Rewald John, Cezanne, Paris, Flammarion, 2011, 1re édition 1986, 285 pages, p. 34.
Identification des œuvres d’après des photographies du grand salon du Jas de Bouffan prises vers 1900 et d’après le rapport de Léonce Bénédite du 25 novembre 1907, cité par Mack Gerstle, La Vie de Paul Cezanne, Paris, Gallimard, « nrf », collection « Les contemporains vus de près », 2e série, n° 7, 1938, 362 pages, p. 129-133.

Il y peindra notamment les panneaux suivants (classés en tournant dans le sens des aiguilles d’une montre) :

Sur le mur en façade avec la porte d’entrée :

Contraste (FWN605-R155)

Le Christ aux Limbes (FWN598-R145)

La Douleur, connu aussi comme La Madeleine (FWN599-R146)

La Ferme (FWN5-R028), Le Baigneur au rocher (FWN900-R029), Chute d’eau (FWN6-R030), Entrée du château (FWN7-R031)

Sur l’alcôve semi-circulaire :

Printemps (FWN561-R004)

Été (FWN562-R005)

Portrait de Louis-Auguste Cezanne, père de l’artiste (FWN398-R095)

Hiver (FWN563-R006)

Automne (FWN564-R007)

Sur le mur en face de l’entrée, avec une cheminée :

Paysage romantique aux pêcheurs (R034-041)

Le Jeu de cache-cache, d’après Lancret (R023)

Portrait d’Achille Emperaire (R141).

Les Quatre Saisons (R004 à R 007) sont signés ironiquement « INGRES », Hiver étant même daté « 1811 », comme la peinture d’Ingres Jupiter et Thétis au musée Granet d’Aix.

Coquiot Gustave, Paul Cezanne, Paris, Librairie Paul Ollendorff, 1919, 253 pages, p. 41-42.

« — enfin une grosse Baigneuse [Le Baigneur au rocher, FWN900-R029], vue de dos.

Le père Cezanne laissait faire son fils. Tout de même, à propos de cette dernière peinture, le père Cezanne crut devoir dire un jour : « Voyons, Paul, tu as des sœurs ; comment as-tu pu faire une grosse femme nue ? » A quoi, Cezanne de répondre : « Mais, mes sœurs n’ont-elles pas des culs comme vous et moi ? » »

Zola s’inspirera du père de Cezanne pour représenter son personnage de François Mouret dans le roman La Conquête de Plassans, paru en 1874. Dans ses notes préparatoires, Zola note :

Zola Émile, La Conquête de Plassans, « Ébauche », manuscrit autographe et dossier préparatoire, Bibliothèque nationale de France, Département des Manuscrits, Nouvelles Acquisitions françaises 10280, fos 218 à 459, fos 19-20.

« Prendre le type du père de C. goguenard, républicain bourgeois, froid, méticuleux, avare ; tableau de l’intérieur ; il refuse le luxe à sa femme, etc. C’est un bavard, d’ailleurs, appuyé sur la fortune, qui se moque de tout le monde ; on parle de lui pour le conseil général ; en un mot, il pourrait être le sujet d’un petit réveil republicain. Mais surtout ne pas forcer cette note. Indiquer au plus. Rester dans le type du père de C. Peinture de la maison. »

Mack Gerstle, La Vie de Paul Cezanne, Paris, Gallimard, « nrf », collection « Les contemporains vus de près », 2e série, n° 7, 1938, 362 pages, p. 108.

« Il se reposait de la monotonie des comptes en griffonnant des dessins et des vers dans les marges du Grand-Livre. Marie Cezanne cite un de ces couplets dans la lettre à son neveu du 16 mars 1911 :

« Mon père le banquier ne voit pas sans frémir

Au fond de son comptoir, naître un peintre à venir. » »

Vollard Ambroise, Paul Cezanne, Paris, Les éditions Georges Crès & Cie, 1924 (1re édition, Paris, Galerie A. Vollard, 1914, 187 pages ; 2e édition 1919), 247 pages, p. 22-23.

« Fatigué de Paris, il a éprouvé le besoin de reprendre contact avec la terre natale. Une surprise l’y attend. Son père, qui croit moins que jamais à la peinture, ne veut plus entendre parler de Paris, et le reprend dans sa banque. « Hé ! mon bon Paul, à quoi cela t’avance-t-il, de peindre ? Comment peux-tu espérer faire mieux que ce que la nature a fait divinement bien ? Il faut que tu sois bien bêtasse ! »

Cédant, comme d’habitude, à la volonté paternelle, Cezanne s’efforce de s’intéresser à la comptabilité. Pour rompre la monotonie des travaux auxquels il est condamné, il couvre de dessins et de vers les marges du Grand Livre. C’est ainsi qu’il y inscrit ce distique :

Cezanne, le banquier, ne voit pas sans frémir

Derrière son comptoir naître un peintre à venir.

D’autres fois, incapable de résister à son inspiration, il s’échappait des bureaux et courait au Jas de Bouffan (le gîte du vent), où il peignait sur les murs du salon de vastes compositions ; tels, les quatre grands panneaux que, par farce d’écolier, il a signés : Ingres 1.

1 Il existe dans cette même pièce d’autres compositions également peintes sur les murs. Comme la place était mesurée, Cezanne peignait ses sujets les uns sur les autres. »

Gasquet Joachim, Cezanne, Paris, Les éditions Bernheim-Jeune, 1926 (1re édition 1921), 213 pages de texte, 200 planches, p. 43-44.

« Au fond du salon, dans la plupart des bastides provençales, un grand divan circulaire s’enfonce sous une grotte d’ombre où, au gros de l’été, on fait, après dîner, des siestes délicieuses. Le Jas de Bouffan, comme toute maison de campagne qui se respecte, avait le sien. Cezanne, dans un coup de joie, voulut le décorer. Il dressa sur la haute muraille quatre jeunes femmes, élancées, primitives, dansantes, l’une, l’Automne, courant sous sa corbeille et sa charge de fruits, l’autre, estivale, les bras brillants de fleurs, l’Hiver, accroupie près d’un feu et qui fait penser à quelque naïf mais prodigieux Chavannes réalisé ; et dans un éclat de gaminerie, un rire de rapin, il signa, en longues lettres insolentes, du nom d’Ingres ces Quatre Saisons qui font plutôt songer à quelque gauche fresque d’un étrange quattrocentiste travaillant pour Épinal, tant il y a, sous ces fantaisistes figures, de vie sobre déjà et de sérieux charmant. Tout le grand Cezanne des natures mortes perce sous les fleurs, les gerbes de blé et les fruits des paniers ; un noble sens décoratif baigne toute la composition.

Il ne reste malheureusement pas d’études de paysages, d’ébauches de cette époque. Elles seraient passionnantes à consulter. J’ai su, par Solari et Emperaire, qu’il chargeait alors ses toiles de couleurs, empâtant largement, au couteau à palette, assombrissant plutôt les tons, peut-être malgré lui. »

Mack Gerstle, La Vie de Paul Cezanne, Paris, Gallimard, « nrf », collection « Les contemporains vus de près », 2e série, n° 7, 1938, 362 pages, p. 129-133.

« Monsieur Bénédite envoya un long rapport (archives du Louvre, p. 30, 1907, 3 décembre) à son supérieur […].

« 25 novembre 1907

Musée National du Luxembourg.

Le Conservateur du Musée National du Luxembourg, à Monsieur le Directeur des Musées Nationaux et de l’École du Louvre, Membre de l’Institut,

« Je me suis rendu à Aix-en-Provence, par Marseille, du 23 au 25 août, afin d’y examiner les peintures de Cezanne que M. Granel, viticulteur, résidant au Jas de Bouffan, désirait offrir au Musée du Luxembourg.

Le Jas de Bouffan est la maison même de Cezanne et les peintures proposées prétendent concourir à la décoration. Elles se trouvent, en effet, toutes réunies dans une même salle, vaste et beau salon de style Louis XIV, qui renferme encore quelques heureux vestiges du temps où cette propriété était une maison de campagne du maréchal de Villars, dont le médaillon en marbre surmonte la porte d’entrée.

À l’extrémité qui fait face aux fenêtres, ce grand salon se termine par un prolongement de forme cintrée. Cette sorte d’abside est décorée de cinq peintures en hauteur.

Au milieu, un portrait d’homme en noir, coiffé d’une casquette, assis de profil vers la gauche, d’une exécution, presque en deux tons, tout à fait farouche. C’est le père de Cezanne [R 95].

De chaque côté sont disposés quatre panneaux représentant les quatre saisons [R 4, 5, 6, 7].

Le Printemps est figuré par une jeune femme, en robe rouge, descendant les degrés d’un jardin en élevant une guirlande de fleurs. Un vase décoratif se dresse au fond sous un ciel d’aurore aux teintes dégradées, passant du rose au bleu.

L’Été, c’est une femme assise, une gerbe sur ses genoux, ayant à ses pieds un monceau de fruits, pastèques, figues, etc.

L’Automne porte sur sa tête une corbeille chargée de fruits et l’Hiver est une figure assise devant un feu, la nuit, sous un ciel nuageux et étoilé.

Ces peintures d’une exécution gauche et puérile, dans un esprit conventionnel, plus proches des détestables pastiches à la Léopold [Léon-Paul] Robert que des tendances modernes dites « impressionnistes », ont été tracées sur le mur, à une date ancienne. Et l’auteur, qui ne paraît pas s’être mépris sur leur valeur, ce qui est à sa louange, les a signées par dérision : Ingres.

Près de la cheminée, à droite, sur la paroi qui fait face à l’entrée une scène galante dans le goût (?) de Lancret [une copie du Jeu de cache-cache, de Lancret, R 23], mais de taille peu commune, occupe tout un large panneau, agrandissement ou interprétation de quelque vieille estampe. Des personnages, demi-nature, sont assis au pied d’un groupe d’arbres, près d’un terme portant un buste de femme. En avant, deux figures, un homme et une femme semblent esquisser un pas de danse.

À gauche de la porte d’entrée du salon, c’est-à-dire sur la paroi faisant face à la cheminée, le panneau est tout entier couvert par un vaste paysage dans le goût également du xviiie siècle, grands cèdres inclinés, arbres aux fûts démesurés, dans l’esprit des fonds décoratifs de Boucher [R 34-41]. Puis, à gauche, sur une forte couche de noir, se détache violemment un torse d’homme nu, vu de dos, d’une exécution grossière [R 29].

À droite de cette porte d’entrée, également sur un dessous noirâtre, s’étale une scène religieuse : Le Christ descendant vers un groupe de misérables, agenouillés ; scène peinte comme avec le souvenir du Greco, avec des blancs et des gris sur le fond noir [R 145]. Ces figures sont de la dimension qu’on appelle petite nature. En bas de cette scène, à gauche, deux têtes de grandeur nature représentant un homme barbu et une femme, sans lien avec le précédent morceau [R 155]. À droite est encore un personnage, également de grandeur nature, dans l’attitude de la prière [R 146].

Enfin au-dessous de la « scène galante » précédemment décrite, se trouve une grosse tête à longs cheveux, à moustaches, royales et barbiche, qui est le portrait d’un peintre aixois, nain et infirme, du nom d’Emperaire [R 141], dont Cezanne a exécuté d’autres portraits, tel celui exposé au dernier Salon d’automne.

En dehors de cet ensemble « décoratif », on peut mentionner en plus, dans l’atelier, situé au dernier étage de la villa, une petite toile représentant des femmes vêtues à la mode du second Empire, en promenade, et qui semble avoir été peinte d’après quelque image de journal illustré [R 153].

À l’exception de cette dernière toile, toutes les autres peintures sont exécutées directement contre la muraille. Mais M. Granel, dont la générosité est hors de doute — car on lui a offert de ces peintures un très gros prix : 100.000 francs, m’a-t-il dit, pour les Quatre Saisons — M. Granel… s’offrait à les faire détacher de la muraille.

Je l’en ai dissuadé. Car je suis forcé de conclure absolument contre l’acceptation de cette libéralité. Je ne mets pas en discussion ici le talent ni l’œuvre de Cezanne. N’est-il point, d’ailleurs, représenté au Luxembourg sous le legs Caillebotte [R 389 et 390] ?

Je me garde donc de m’aventurer sur ce terrain, mais quel que soit le sentiment que l’on éprouve pour l’œuvre de ce peintre, on ne peut nier que ce serait une singulière façon de lui faire honneur que de le représenter par de plates et banales imageries qu’il ne semble pas lui-même avoir prises au sérieux.

Léonce Bénédite » »

Coquiot Gustave, Paul Cezanne, Paris, Librairie Paul Ollendorff, 1919, 253 pages, p. 100-101.

« Quand M. Granel (aujourd’hui décédé) prit possession du domaine [le Jas de Bouffan], il trouva sur les murs toutes les peintures exécutées par Cezanne et délaissées par lui. Dans le petit atelier, là-haut, des toiles, des dessins gisaient aussi pêle-mêle ; et, ne sachant pas — un ingénieur ! — M. Granel ordonna de tout détruire. On sauva seulement les châssis, parce que c’était du bois ! »

« Quatre panneaux décoratifs de Cezanne », La Renaissance de l’art français et des industries de luxe, n° 2, avril 1918, p. 33-34.

« Quatre panneaux décoratifs de Cezanne

La Galerie Hessel, rue La Boétie, abrite en ce moment des œuvres importantes de Cezanne qui motivent une visite. Cezanne, dont le talent a soulevé tant de polémiques, possédait une véritable nature de peintre ; c’était un convaincu, un enthousiaste de son art ; il est considéré aujourd’hui comme un des maîtres les plus représentatifs de la moderne école française et ses œuvres ont la plus haute cote sur les marchés européens. On doit, paraît-il, adorer tout dans Cezanne ; l’avenir déterminera ce qu’il y a de définitif dans l’engouement actuel pour ce peintre. Pour le moment, ne laissons pas échapper l’occasion, puisqu’elle nous est offerte, devoir et discuter un ensemble décoratif qui tient une grande place dans l’œuvre de l’artiste.

Ils doivent être bien surpris, ces quatre panneaux, de se trouver en place d’honneur chez un grand marchand parisien, eux qui furent, on pourrait dire badigeonnés à la hâte et certes sans la moindre prétention, sur les murs d’une villa provençale des environs d’Aix. Le père de Cezanne ne se contentait pas d’être banquier, il prétendait que son fils lui succédât dans une carrière qui lui paraissait la plus enviable de toutes. Hélas ! le charme de la tenue des livres et de la comptabilité n’opérait pas sur un jeune esprit rebuté par la monotonie des travaux auxquels le condamnait l’autorité paternelle. Le Grand Livre, étalé devant le futur peintre, se couvrait plus souvent de dessins que de chiffres. Lorsque les vacances permettaient au comptable récalcitrant de fuir l’atmosphère des bureaux, il courait au Jas de Bouffan (le gîte du vent), propriété de campagne du banquier, et il brossait sur les panneaux du rez-de-chaussée de vastes compositions. Quand la surface murale vint à manquer, il dut peindre de nouvelles décorations sur les anciennes. A voir les œuvres écloses, le père demeurait sceptique sur la vocation du fils. Ses goûts en peinture — si toutefois il en eut jamais — le portaient vers les classiques : il allait jusqu’à Ingres. Aujourd’hui, il ne reste au Jas de Bouffan qu’une copie d’après Lancret, demeurée sur place à cause du prix exorbitant qu’on en demande. Tout le reste a été détaché de la muraille par M. Kiewert, un spécialiste en la matière, avec toutes les difficultés qu’on imagine. Il a fallu sectionner les parois en carrés, opération déjà délicate lorsqu’il s’agit de plâtre, combien plus malaisée si on rencontre de la pierre ; puis débarrasser, par un grattage méticuleux, la peinture de son support ; enfin la transporter sur toile.

Ainsi ont été libérées une Madeleine et une figure d’Homme nu qui font aujourd’hui partie de la collection de M. Alphonse Kann ; un Christ qui est chez M. Auguste Pellerin, un portrait du père de Cezanne et les Saisons, actuellement chez Hessel.

Ces quatre panneaux offrent dés qualités de style, de composition et de couleur incontestables. Dans le nombre, nous préférons la figure de Flore, symbole du Printemps, dont l’attitude et la ligne harmonieuse font penser à quelque primitif italien ; et aussi la robuste et gracieuse vendangeuse provençale, symbole de l’Automne, au corsage bleu et à la robe orange, qui porte sur la tête, avec un geste d’une raideur ingénue, une corbeille pleine de grappes. La figure de l’Hiver (une femme se chauffant devant un feu, sous un ciel assez gauchement semé d’étoiles) est la moins bien venue ; nous nous sommes laissé dire que l’artiste avait peut-être recueilli ce motif ingrat dans quelque image du Magasin Pittoresque, source d’inspiration à laquelle, paraît-il, il lui arrivait de puiser sans que cela lui réussisse nécessairement…

Ces panneaux sont signés, mais d’un nom inattendu : « Ingres ». Est-ce une charge dirigée contre le peintre favori du père Cezanne et que le fils avait en piètre estime, réservant toute son admiration pour Delacroix ? Est-ce une basse flatterie aux goûts tranquilles du banquier, ou encore le jeune homme espérait-il persuader que, lui aussi, pouvait faire des Ingres et obtenir plus sûrement de son père l’autorisation d’embrasser la carrière artistique ?

La famille Cezanne n’a jamais attaché de prix aux décorations du Jas de Bouffan et bien mal lui en prit. Elle a vendu la propriété environ 200.000 francs à M. Granel ; c’était le juste prix de cette terre assez importante par son étendue et la qualité de ses vignobles. Or, il s’est trouvé que le nouveau propriétaire a payé très largement son acquisition par le seul bénéfice retiré de la vente d’une partie des décorations intérieures. »

Reproduction « Le Printemps » (R 4) p. 32.

 

Références   [ + ]

1.Ce bastidon où se réunissaient tous les frères et les amis de Joseph Huot, est situé sur la rive gauche de Lar, immédiatement à droite après avoir passé le viaduc du chemin-de-fer, en allant de la passerelle du Coton-Rouge vers celle de la Cible. On y récoltait quelque peu de blé, d’amandes et d’un vin dont, comme on voit, Cézanne gardait bon souvenir, mais dont la quantité devait être sûrement insuffisante. Le cabanon lui-même a été agrandi et modifié depuis la dernière guerre et muni d’un bassin dont ces jeunes gens n’avaient nul besoin pour l’usage interne, la rivière satisfaisant plusieurs fois par jour à l’usage externe. (note de Maurice Raimbault)
2.Suisse n’est autre que l’établissement connu sous le nom d' »Académie Suisse », école de peinture bien connue où, on le voit par Cézanne, on était autorisé à ne pas perdre son temps. Mais à en croire Torrent qui y fut son condisciple, il y travaillait en réalité fort peu et y faisait surtout des blagues (note de Maurice Raimbault) .