1862

Cezanne s’inscrit de nouveau à l’École gratuite de dessin de la Ville d’Aix où il suit des cours d’étude d’après le modèle vivant.

Ely Bruno, « Cezanne, l’École de dessin et le musée d’Aix », Cezanne au musée d’Aix, Aix-en-Provence, musée Granet, 1984, p. 161.

Des dessins sont signés et datés au verso : « P. Cezanne 1862 » : Homme nu (C075, 76, 77 et 78).

20 janvier

Lettre de Zola à Cezanne.

Zola Émile, Correspondance. Lettres de Jeunesse, Paris, Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, éditeur, 1907, 300 pages, p. 260-262.
Émile Zola, correspondance, édité sous la direction de B. H. Bakker, éditrice associée Colette Becker, conseiller littéraire Henri Mitterand, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Paris, éditions du CNRS, tome I 1858-1867, 1978, 594 pages, n° 48, p. 316-317.
Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages :

« Paris, 20 janvier 1862

Mon cher Paul,

Voici longtemps que je ne t’ai écrit, je ne sais trop pourquoi. Paris n’a rien valu à notre amitié ; peut-être a-t-elle besoin pour vivre gaillardement du soleil de Provence ? Sans doute, c’est quelque malheureux quiproquo qui a mis du froid dans nos relations ; quelque circonstance mal jugée, ou encore quelque parole méchante accueillie avec trop de faveur. Je l’ignore et je veux toujours l’ignorer ; en remuant la fange on se souille les mains. — N’importe, je te crois toujours mon ami ; j’entends que tu me juges incapable d’une action basse et que tu m’estimes comme par le passé. S’il en était autrement, tu ferais bien de l’expliquer et de me dire franchement ce que tu me reproches. — Mais ce n’est pas une lettre d’explications que je désire t’écrire. Je veux seulement répondre en ami à ta lettre, et causer un peu avec toi, comme si ton voyage à Paris n’avait pas eu lieu.

Tu me conseilles de travailler et tu le fais avec tant d’insistance que l’on pourrait croire que le travail me répugne. Je voudrais te persuader de ceci : que mon fervent désir, ma pensée de chaque jour, est de trouver une place ; que l’impossibilité seule de m’occuper me tient cloué chez moi ; que si je suis malade, si je me sens faiblir peu à peu, c’est de me voir, moi, grand garçon de vingt-deux ans, perdre non seulement le temps présent, mais encore l’avenir. Dis-toi cela chaque jour ; dis-toi que je ne croupis pas volontairement dans la paresse, et que je préférerais être maçon à demeurer oisif.

Baille ne t’a pas trompé en te disant que j’entrerai, prochainement sans doute, en qualité d’employé dans la maison Hachette 1. J’attends une lettre qui m’annonce qu’une place vacante m’est offerte. Malheureusement, cette lettre peut encore éprouver un certain retard ; et ce retard me tue.

Je n’ai encore vu Lombard qu’une fois. Bien que sa demeure soit à deux pas de la mienne, je sors si peu, que je ne sais trop quand je lui rendrai sa visite. Je lui dois cependant quelque reconnaissance. Il m’a envoyé le gérant d’un journal en quête d’un poète. C’est ainsi que, par son entremise, j’ai eu dernièrement quelques vers publiés, les premiers qui aient vu le jour dans la capitale. Si ce journal se maintient, je pourrais y acquérir un commencement de renommée.

Je vois Baille régulièrement chaque dimanche et chaque mercredi 2. Nous ne rions guère ; il fait un froid de loup et les plaisirs de Paris, si plaisirs il y a, coûtent des sommes folles. Nous en sommes réduits à parler du passé et de l’avenir, puisque le présent est si froid et si pauvre. Peut-être l’été ramènera-t-il un peu de gaieté ; si tu viens comme tu le promets, au mois de mars 3, si je suis placé, si la fortune nous sourit, alors pourrons-nous peut-être vivre un peu avec le présent, sans trop regretter, sans trop désirer. Mais voilà bien des si ; il n’en faut qu’un qui manque pour que tout croule.

Ne me crois pas cependant complètement abruti. Je suis bien malade, mais non encore mort. L’esprit veille et fait merveille. Je crois même que je grandis dans la souffrance. Je vois, j’entends mieux. De nouveaux sens qui me manquaient pour juger de certaines choses me sont venus. Je saurais mieux peindre, il me semble, certains détails de la vie, qu’il y a un an. En un mot, mon horizon se recule ; et, si je puis écrire un jour, ma touche sera plus ferme, car j’écrirai ce que j’aurai senti. — Espoir ! je travaille toujours à mon grand poème ; Baille en trouve l’idée grande ; veuille Dieu que la forme réponde à la pensée.

Et toi, que fais-tu ? Comment as-tu arrangé ta vie ? — Devons-nous dire adieu à nos rêves et la sottise viendra-t-elle traverser nos projets ?

Réponds-moi un de ces jours, lorsque tu le jugeras à propos. Dès que je serai entré chez Hachette, ou ailleurs, je t’en ferai part.

Baille me prie de te serrer la main pour lui. Il a tant de travail qu’il ne peut t’écrire maintenant.

Mes respects à tes parents. — Je te serre la main.

Ton ami,

Émile Zola

11, rue Soufflot. »

1. Zola entrera effectivement en février 1862 comme employé aux éditions Hachette. Lorsque son roman La Confession de Claude paraîtra en octobre 1865, il attirera l’attention du Parquet, et une perquisition aura lieu à la Librairie Hachette qui mettra en émoi le personnel. Bien le procureur général ait fini par conclure que le roman n’est pas immoral, Zola décidera de quitter son emploi quelques semaines plus tard. Il deviendra rédacteur au journal L’Événement le 1er mars 1862.

2. Baille venait d’être reçu à l’École polytechnique.

3. En réalité, Cezanne ne devait retourner à Paris qu’au mois de novembre.

Juin

Le père de Cezanne est nommé membre du comité provisoire d’Aix pour « la mise à l’étude, par les ingénieurs de l’État, d’un tracé de chemin de fer, le plus direct possible, entre Aix et Marseille. »

Le Mémorial d’Aix, journal politique, littéraire, administratif, commercial, agricole, 26e année, n° 24, dimanche 15 juin 1862, p. 2.

Été

Cezanne travaille dans la campagne d’Aix en compagnie de Numa Coste, qui l’« accompagne tous les matins au paysage et [le] sature de mille avanies diverses [ses poèmes] qu’il multiplie à chaque minute ». Il a rencontré Numa Coste (Aix, 28 août 1843 – Aix, 10 juin 1907) à l’École de dessin d’Aix.

Lettre de Cezanne à Charles Pénot, datée « Aix vers la fin d’août » ci-dessous.

Vers la fin août

Lettre de Cezanne à Charles Pénot.

Vente Hôtel des ventes d’Avignon, 19 avril 1980 ; collection privée, Paris, musée des Lettres et Manuscrits ; reproduit dans Des lettres et des peintres. Manet, Gauguin, Matisse… confidences de quarante artistes, Paris, Musée des Lettres et manuscrits, Beaux-arts éditions, 2011, p. 92-93.
Lebensztejn Jean-Claude, Paul Cezanne. Cinquante-trois lettres, Paris, L’Échoppe, 2011, 96 pages, p. 17-18.

« Aix vers la fin d’août ―

Mon cher Carolus, Salut,

à tous les tiens salut aussi et bonne santé : Ta lettre vient de m’arriver, je la lis, et je te réponds pour ne pas te laisser trop longtemps dans les angoisses de l’incertitude. J’irai te voir bientôt, quand ? je ne puis ici t’indiquer le jour d’une manière bien définitive, mais d’ici là je t’écrirai de nouveau, ou bien je te surprendrai. Je n’oublierai pas ta commission, s’il te fallait autre chose, tu n’as qu’à me l’écrire promptement ; D’ailleurs je me munirai avant de partir.

Le jeune Coste, bizarre bipède, à la face problématique, m’accompagne tous les matins au paysage, et me sature de mille avanies diverses, qu’il multiplie à chaque minute. Le malheureux, joignant déjà à sa double vocation de rapin et de clerc de notaire, la manie (manie la plus absurde et la plus insupportable de toutes) de faire des vers, m’assome de maints couplets de sa composition, qu’il récite ou chante avec une complaisance digne du knouth russe ou du carcan chinois. Cette digression insolite n’est que pour amener ceci et conclure, qu’il m’ennuie, et que mon étoile fâcheuse le raménera en ma compagnie demain, où je lui ferai par des dernières volontés renfermées dans ta lettre. Tous mes parents vont bien, d’où tu concluras que ma sœur est rétablie.

au Revoir, mon cher Penot, aurevoir

Ton ami Paul Cezanne »

[Dessin d’un peintre romantique devant une toile figurant une femme, et dessin d’une tête de garçon.]

Il entreprend un tableau représentant une vue du barrage construit par le père de Zola.

Lettres de Zola à Cezanne, 29/09/1862 ; Émile Zola, correspondance, édité sous la direction de B. H. Bakker, éditrice associée Colette Becker, conseiller littéraire Henri Mitterand, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Paris, éditions du CNRS, tome I 1858-1867, 1978, 594 pages, n° 50, 52, p. 321, 324.

18 septembre

Lettre de Zola à Cezanne et à Baille.

Zola Émile, Correspondance. Lettres de Jeunesse, Paris, Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, éditeur, 1907, 300 pages, p. 183-185.
Émile Zola, correspondance, édité sous la direction de B. H. Bakker, éditrice associée Colette Becker, conseiller littéraire Henri Mitterand, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Paris, éditions du CNRS, tome I 1858-1867, 1978, 594 pages, n° 50, p. 320-321.
Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages.

« Paris, 18 septembre 1862

Mes amis,

Le soleil luit, et je suis enfermé [chez Hachette]. Je regarde depuis une heure des maçons qui travaillent en face de ma fenêtre ; ils vont, viennent, montent, descendent et paraissent très heureux. Moi, je suis assis ; je compte les minutes qui me séparent encore de six heures. Ah ! maudite tristesse ! c’est là le refrain de toutes mes chansons.

J’ai commencé, pour mon très grand souci, un poème sur Jeanne d’Arc. Jamais sujet ne m’a présenté pareille difficulté ; d’autant plus que je l’ai pris sous un point de vue qui exclue les banalités ordinaires. Je veux créer une Jeanne simple et parlant comme doit parler une jeune fille ; point de grands mots, de points d’exclamation, de lyrisme plus ou moins à sa place ; un récit grand dans sa simplicité, un vers sobre et disant nettement ce qu’il veut dire. Ce n’est pas là une petite ambition, plus je vais et plus Molière devient mon maître ; le soleil, la lune, les fleurs, etc., c’est fort beau, mais une pensée vraie dite sans emphase a bien son mérite. Je crois décidément que je tourne au vers comique ; je travaillerai sans doute pour le théâtre, mais je ne veux rien écrire pour la scène avant vingt-huit ou trente ans. Jusque-là, achevons de nous dégoûter des épithètes oiseuses, des tirades à effet, des antithèses hurlant dans leur accouplement. Faisons des poèmes lyriques, en attendant mieux.

— Jeanne me tourmente sûrement, je finirai par tirer quelque chose de cette idée ; mais je me prépare des soirées orageuses. — Quand Baille viendra, peut être pourrai-je lui soumettre quelques fragments terminés du poème ; je marche très lentement. Je suis dans un jour d’espérance. Il y a tant de sots qu’il est facile de sortir de la foule, si peu intelligent que l’on soit. Ayons du courage et travaillons.

Puis, ce matin, comme je fumais une pipe au soleil en venant à mon bureau, il m’est venu une joyeuse pensée. Un jour, me suis-je dit, peut-être dans un an, peut-être dans dix, il me sera permis d’aller faire un tour en Provence. Avec quel plaisir je reverrai l’arbre à l’ombre duquel je me suis assis, le sentier où nous avons rêvé nos rêves de seize ans, mes vieux amis et moi. Nous serons encore ensemble et ce sera fête pour nous. Vieux peut-être, tout au moins entrés dans la vie d’action, nous vivrons pendant un mois la vie d’autrefois ; ah ! les belles parties, les longs bavardages ; et comme nous nous reposerons dans ce passé des fatigues du présent. Ce jour viendra, allez, nous aurons peut-être marché de longues heures, nous serons séparés, vivant dans des mondes différents, inégalement favorisés par le sort, pourtant nous n’aurons qu’une âme pour sentir le parfum vague de notre jeunesse. Oh ! le beau jour, et que nous sommes heureux d’avoir des souvenirs !

Décidément, je suis joyeux dans ma tristesse d’aujourd’hui. Je vais travailler jusqu’à minuit, ce soir, et si je fais encore un bon vers, comme j’en ai fait un hier, me voilà en provision de gaieté pour demain. Pauvre fou que je suis !

Je suis bien un peu seul. Décidément, en novembre, il faut que mon cœur se marie, une vision est bonne à seize ans ; à vingt ans et lorsqu’on a vécu ma vie, il faut une réalité. Le travail âpre et acharné ne suffit pas pour faire oublier. Je suis d’avis que rien n’apaise l’appétit comme de manger beaucoup. J’ai grand faim.

Je ne sais ce que je viens d’écrire et je m’en soucie peu. Je voulais vous dire simplement que vous me négligez et, j’ai bien été forcé d’emplir les quatre pages, puisque le papier était blanc et que j’avais une plume. Que faites-vous ? et pourquoi ce silence ? En amitié il ne faut pas se presser lentement, mais bien se presser vivement. — J’attends une lettre ; me la ferez-vous longtemps attendre ! J’attends toujours aussi la copie de Paul. — Hier un oiseau venant du Sud a passé sur ma tête, et je lui ai crié : « Oiseau, mon petit ami, n’as-tu pas vu là-bas sur la route un tableau vagabond. — Je n’ai rien vu, m’a-t-il répondu, que la poussière du chemin. Va, sois bien triste, on t’oublie. » Il mentait, n’est-ce pas ?

Émile Zola. »

29 septembre

Zola attend Cezanne, qui lui a écrit qu’il a que, dans un « grand mois », il a l’« idée de venir travailler à Paris et de te retirer ensuite en Provence », même si ce n’est pas « pas encore bien sûr ». Pour le moment, Cezanne fait des économies. La pluie l’empêche de travailler sur son tableau de la vue du barrage. Zola espère qu’il pourra le terminer et lui apporter, tout au moins une esquisse, lorsqu’il viendra.

Zola lui signale que le sujet du concours pour le prix de Rome était cette année « Coriolan supplié par sa mère Viturie ».

Zola Émile, Correspondance. Lettres de Jeunesse, Paris, Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, éditeur, 1907, 300 pages, p. 263-265.
Émile Zola, correspondance, édité sous la direction de B. H. Bakker, éditrice associée Colette Becker, conseiller littéraire Henri Mitterand, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Paris, éditions du CNRS, tome I 1858-1867, 1978, 594 pages, n° 52, p. 323-325.
Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages :

[Note de Rewald : Ceci est la dernière lettre préservée de la correspondance de jeunesse entre Zola et ses amis Cezanne et Baille. Pour la suite, il existe des lettres de Zola à ses amis d’Aix, comme Anthony Valabrègue, Marius Roux, Numa Coste et Philippe Solari dans lesquelles Cezanne est parfois mentionné (…) Des lettres que Zola adressera plus tard au peintre, on ne connaît qu’une seule, celle du 4 juillet 1885.]

« Paris, 29 septembre 1862.

Mon cher ami,

La foi est revenue ; je crois et j’espère. Je me suis mis au travail franchement 1 ; chaque soir je m’enferme dans ma chambre et jusqu’à minuit j’écris ou je lis. Le meilleur résultat, c’est que j’ai trouvé une partie de ma gaieté… Je suis dans les bons jours ; je ris et je ne m’ennuie plus. Donne cette bonne nouvelle à Baille et dis-lui que ton retour achèvera de me guérir des blessures du passé, — car franchement le passé était pour beaucoup dans ma désespérance ; il annulait presque l’avenir ; m’en voici complètement hors.

Il est un espoir qui a sans doute contribué à chasser mon spleen, c’est celui de pouvoir presser bientôt ta main. Je sais que cela n’est pas encore bien sûr, mais tu me permets d’espérer, c’est déjà beaucoup. J’approuve complètement ton idée de venir travailler à Paris et de te retirer ensuite en Provence. Je crois que c’est une façon de se soustraire aux influences des écoles et de développer quelque originalité si l’on en a. — Ainsi, si tu viens à Paris, tant mieux pour toi et pour nous. Nous réglerons notre vie, passant deux soirées ensemble par semaine et travaillant toutes les autres. Les heures où nous nous verrons ne seront pas des heures perdues ; rien ne me donne du courage comme de causer quelque temps avec un ami. — Je t’attends donc.

Tu n’avais pas besoin d’affranchir le paquet que tu devais m’expédier ; je comptais bien payer le port. Mais, maintenant, la réflexion que tu fais me fait réfléchir. Puisque tu fais des économies, je veux en faire aussi. Tu remettras donc la toile à Baille qui me l’apportera.

Quant à la vue du barrage, je regrette vivement que la pluie t’empêche d’y travailler. Dès que le soleil luira, reprends le chemin des grands rochers, et tâche de terminer au plus tôt. — Si tu dois venir à Paris avec Baille, apporte-moi toujours une esquisse, je m’en contenterai ; pourtant, si le tableau pouvait être terminé pour cette époque, ce n’en irait que mieux. Tu as encore un grand mois.

J’ai vu Marguery. Nous sommes, hier au soir, restés ensemble jusqu’à minuit. La vue de ce beau gros garçon m’a produit un singulier effet. — C’était toute ma jeunesse qui, tout à coup, revivait à mes yeux. Ce temps est si loin, tant de sensations ont effacé celles du jeune âge, j’en suis demeuré presque tremblant pendant un quart d’heure. — Quant à lui, tel je l’ai laissé, tel je l’ai revu. Aix a la singulière propriété des bocaux.

Le sujet de concours pour le prix de peinture était, cette année : Coriolan supplié par sa mère Viturie. Huit élèves sont montés en loge ; ils ont commis huit croûtes. Le sujet, stupide par lui-même, a été traité huit fois stupidement. Il est curieux de penser combien notre école historique est faible et combien notre école paysagiste s’élève chaque jour. On pourrait, dans la poésie, faire la même remarque, le genre didactique est mort ; le genre lyrique n’a jamais eu plus d’éclat que dans ce siècle.

Je pense que Baille est toujours à Nice. Je lui écrirai la semaine prochaine.

Écris-moi lorsque tu auras quelque nouvelle certaine sur ton voyage à me donner. Pense au barrage. — Je suis pressé par l’heure ; je ne me relis pas.

À bientôt. Je te serre la main. — Ton ami,

Émile Zola »

1. Zola travaillait alors à une série de contes qui paraîtront en décembre 1864 sous le titre Contes à Ninon et qui représentent son premier livre. Peu après, en octobre 1865, suivra La Confession de Claude, dédiée à Cezanne et à Baille.

Début novembre

Cezanne effectue un nouveau séjour à Paris. Il s’inscrit à nouveau à l’académie Suisse, où il travaille le matin de huit heures à treize heure et e soir de dix-neuf heures à vingt-deux heures. Chautard, un peintre originaire d’Avignon, ami de Villevieille, lui corrige ses études.

À la fin de sa vie, Cezanne dira qu’il s’est présenté deux fois sans succès au concours d’entrée de l’École des beaux-arts.

Lettre de Cezanne à Coste et à Villevieille, 5 janvier 1863.
Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 107-108.
Rivière R. P. et Schnerb J. F., « L’atelier de Cezanne », La Grande Revue, 25 décembre 1907, p. 811-817, réédition L’Échoppe, 1991.
Doran P. M., Conversations avec Cezanne, édition critique présentée par P. M. Doran, Paris, Macula, 1978.
Vollard Ambroise, Paul Cezanne, Paris, Les éditions Georges Crès & Cie, 1924 (1re édition, Paris, Galerie A. Vollard, 1914, 187 pages ; 2e édition 1919), 247 pages, p. 24-27 :

« Cezanne, à qui la séparation avait fait oublier les malentendus ou froissements de naguère, est tout heureux de retrouver son cher Zola ; il se loge boulevard Saint-Michel, en face l’école des Mines, fréquente de nouveau l’atelier Suisse, et se lie avec Pissarro, Guillaumin et Oller, par lequel il fait la connaissance de Guillemet.

Les rapports avec sa famille sont toujours très affectueux, mais non sans tiraillements, à cause de cette « maudite » peinture. Aussi Cezanne, impatient de donner la mesure de son talent, se présente-t-il à l’examen d’admission de l’École des Beaux-Arts. Il ne réussit pas. Un des examinateurs, M. Mottez, devait donner la raison de son insuccès :

« Cezanne a un tempérament de coloriste ; par malheur, il peint avec excès. » Après cet échec, le candidat malheureux ne voyant pas sans appréhension s’approcher l’heure de son retour à Aix pour les vacances ; son ami Guillemet l’accompagne, pour plaider sa cause auprès de son père. Mais celui-ci en a pris son parti ; jamais plus il ne tentera de détourner son fils de la voie où il s’est engagé avec une si belle obstination.

De retour à Paris, après quelques mois passés à Aix, Cezanne prend un atelier rue Beautreillis, près de la Bastille. Il y peint, notamment, plusieurs importantes natures mortes, entre autres Un pain et des œufs [FWN704-R082], ainsi qu’une grande esquisse de Femmes au bain [R ?], sous l’inspiration de Rubens (le tableau des Baigneuses du Claude Lantier de Zola).

Un vieux peintre, qui a connu Cezanne à cette époque, me disait de lui : « Oui, je me le rappelle bien ! Il portait un gilet rouge, et avait toujours dans la poche de quoi payer à dîner à un camarade. »

C’était l’habitude de Cezanne, quand il avait de l’argent en poche, de le dépenser avant d’aller se coucher. « Pardieu, disait-il à Zola qui le trouvait prodigue, si je mourais cette nuit, voudrais tu que mes parents héritent ? » En même temps que prodigue, il était terriblement bohème. Ses amis ne racontaient-ils pas qu’il lui arrivait, au cours de ses promenades, de s’étendre sur les bancs disposés dans des terrains vagues, autour du jardin du Luxembourg, et, par crainte que les rôdeurs ne lui dérobassent ses souliers pendant son sommeil, de s’en servir comme d’oreiller ? Toutes ces histoires faisaient le désespoir de Zola, qui était pour le confort bourgeois, et avait un jour de réception, avec thé et petits gâteaux. Outre ses visiteurs assidus, Cezanne et Baille, lequel poursuivait maintenant à Paris le cours de ses études scientifiques, il y venait aussi Antony Valabrègue, un jeune poète aixois ; Marion, autre compatriote, dont l’ambition était d’être peintre, mais qui devait finir dans la peau d’un professeur de sciences ; Guillemet et Marius Roux, un très élégant jeune homme, si propre, si tiré à quatre épingles que Zola disait de lui, avec une admiration un peu ironique : « Ce Roux, ce n’est pas chez lui qu’on verrait jamais la marque du genou au pantalon ! »

Il est facile de se représenter quel était, à cette époque, l’état d’esprit de Zola, de Baille et de Cezanne. Le premier se montrait clairvoyant et pondéré ; le second rêvait de se faire une bonne « position » ; Cezanne était « le plus frissonnant et le plus tourmenté des trois 1 ».

1Émile Zola, Notes d’un ami, par PAUL ALEXISCharpentier, 1882, p. 59. »

Zola Émile, Les Rougon-Macquart : L’Œuvre, dossier préparatoire, Paris, Bibliothèque nationale de France, Département des Manuscrits, Nouvelles Acquisitions françaises, 10316, folios 126-127, 135, 368 :

« Enfin Mahoudeau est dans un petit rez-de-chaussée de Montmartre, où Claude le trouve. Atelier encore plus miserable que la boutique, encombre de grands platres decharges là, pitoyable. L’atelier de misère, et par un froid de glace. C’est Mahoudeau qui le mène voir, et la sensation en entrant, pas de feu. (cruellement 21 et 22) la cause de la gelée La statue debout et qui tombe pendant qu’ils sont la. Le corps qui chancele, et Mahoudeau qui la recevrait dans les bras, à se faire écraser, si Claude ne le retenait pas. Une scène de grand effet. — Misère du sculpteur, paria, l’administration n’achetant pas, ou mettant dans les caves officielles ; pas de place. Une statue qu’on lui achete deux mille francs, qui en a coûté mille. […]

Là ou au cap. Suivant, la statue de Mahoudeau tombant (une fin de chapitre) (Guillemet 21.) Atelier du sculpteur (22) à compléter.

[…]

Sculpteurs

Mahoudeau, pas riche, fait une grande figure debout. Il n’a pu se payer une armature solide, il en a composé une lui-même avec du bois, au lieu de la commander en fer. Ça tiendra. Mais il n’a pas de feu, il fait très froid, l’argile gèle. Tous les jours, il vient la voir, sous ses linges raidis. – Un jour avec Claude, il est la à la découvrir. Les linges gelés. Et comme ils regardent la statue, ayant allumé du feu (il en faudrait continuellement) la statue bouge, un roulement du rein, et elle s’abat sur la face. Mahoudeau se precipite, veut la soutenir au risque d’être ecrasé. Cette grande femme dans ses bras. Claude l’aidant, par fraternité d’art. Leur lutte à tous deux. Et la figure par terre ecrasée, les parties en morceaux, écrasées.- Grotesque et lamentable, tragique un moment. Mahoudeau se décide à faire sa statue couchée, ce qui ne necessite pas d’armature. Il en ramasse et en couche, en colle les morceaux, comme d’un blessé. »

Gasquet Joachim, Cezanne, Paris, Les éditions Bernheim-Jeune, 1926 (1re édition 1921), 213 pages de texte, 200 planches, p. 45-48 :

« Nous touchons, je crois, à la période la plus heureuse de sa vie. C’est le moment où moins de doute le mine et le déchire, plus de foi l’exalte. Pissarro lui révèle Courbet, Guillemet le conduit chez Manet. Il lâche sa verve. Il peint, avec excès, dit Mottez, un de ses professeurs aux Beaux-Arts, il peint, en poèmes emportés, toute cette série de fêtes, ces orgies, ces vagues mythologies naturalistes qui l’apparentent aux Vénitiens. Il a vingt-cinq ans, une santé admirable, un cœur et un sang chauds, une abondance d’idées qui le roulent dans un fleuve de sujets, de lignes, de couleurs dont il a l’audace de se sentir le maître. Plus rien ne l’arrête. Son métier même paraît lui obéir. Sa frénésie de pensée est telle, qu’il crie un jour à Huot, en plein Salon carré : « Il faut brûler le Louvre, ». Sur un feuillet d’album, il crayonne ces lignes d’Émile : « Il faut que le corps ait de la vigueur pour obéir à l’âme : un bon serviteur doit être robuste. Plus le corps est faible, plus il commande ; plus il est fort, plus il obéit. Un corps débile affaiblit l’âme ». Et dessous, de sa grosse écriture, il souligne : « Je suis robuste. J’ai l’âme forte… » Sur le mur de son atelier, il charbonne : « Le bonheur est dans le travail ».

Cet atelier n’est qu’une mansarde vitrée, flamboyante. « Les jeunes peintres du plein air, écrit Zola, devaient tous louer les ateliers dont ne voulaient pas les peintres académiques, ceux que le soleil visitait de la flamme vivante de ses rayons. » Cezanne n’y manqua pas. Il vivait, près de la Bastille, dans sa sorte de serre, en une nappe de soleil, presque sans argent, mais dans un débordement joyeux de tous ses sens, une plénitude de tout l’être où son génie s’épanouissait en ébauches fougueuses, en toiles chargées de pensées fauves, gorgées de sensations, tendues jusqu’à craquer sous l’épaisse couche des tons radieux. Il peignait tout ce qui lui tombait sous les mains et les yeux.

« ― Est-ce qu’une botte de carottes, oui, une botte de carottes ! criait-il, étudiée directement, peinte naïvement, dans la note personnelle où on la voit, ne vaut pas les éternelles tartines de l’École, cette peinture au jus de chique, honteusement cuisinée d’après les recettes ? Le jour vient où une seule carotte originale sera grosse d’une révolution. »

Ces paroles rapportées dans L’Œuvre, Philippe Solari m’a affirmé les avoir entendu plus de vingt fois sortir telles quelles de la bouche de Cezanne 1.

1 En dehors du témoignage de Solari, auquel il faut joindre ceux que j’ai recueillis de la bouche d’Huot et de Numa Coste, il n’y a qu’à feuilleter la correspondance de jeunesse de Zola, pour être sûr que l’influence dans le « sens » du naturalisme, c’est le romancier qui l’a reçue du peintre. Toutes les lettres du jeune Zola de cette époque débordent d’« idéalisme » ― le mot y est plusieurs fois répété ―, tant moral que littéraire. C’est Ary Scheffer qu’il propose à son ami comme modèle. Une haine vigoureuse l’anime, en propres termes, contre le « réalisme ». On pourrait multiplier les textes. Dante et Shakespeare, George Sand et Michelet, le Michelet de l’Amour, sont ses grandes adorations. Voir surtout son esquisse à Baille d’un volume sur les poètes et le plan de l’immense épopée qu’il veut écrire lui-même. Ce n’est qu’en 1864, dans sa théorie de l’Écran (lettre à Valabrègue) que pour la première fois il se déclare réaliste… Cezanne l’avait toujours été. C’est le fond de son tempérament. Son romantisme lui venait en grande partie de Zola.

Ils vivaient presque ensemble. Camille Pissarro et surtout Solari étaient ses deux nouveaux amis. Il fit vers la même époque la connaissance de Renoir. Avec Solari, bohème délicieux, sculpteur dont il adorait les maquettes, toute sa vie il resta lié. C’est à ma connaissance le seul de ses amis avec qui son caractère farouche et ses brusques accès de misanthropie n’eurent jamais à se manifester. Solari était si tendre, si respectueusement camarade avec lui. Et il fallait entendre le vieux Cezanne murmurer en clignant de l’œil : « Philippe !… » Toute son ironie aimante, toute la richesse de son cœur passaient dans sa voix. C’étaient peut-être ses lointaines années de Paris qui lui remontaient à la mémoire.

Philippe, médaillé de l’école des Beaux-Arts d’Aix, envoyé à Paris aux frais de la ville pour y préparer le prix de Rome, s’enrôla tout de suite, vivant et ardent comme il l’était, dans la libre bande des révolutionnaires. Il mangeait très vite ses petites mensualités. Les deux amis alors cuisinaient ensemble, fumaient aux mêmes pipes le même paquet de tabac, faisaient bourse, existence communes. Une semaine d’extrême misère, n’ayant qu’un habit sortable à eux deux, l’un, m’a raconté Solari, s’en alla prendre l’air, pendant que l’autre restait couché. Ils adoraient s’allonger et dormir, au Luxembourg, sur les bancs des terrains vagues : c’était pour eux comme une débauche de campagne. Un autre régal, tout un hiver, fut une bonbonne d’huile envoyée du Jas dans laquelle on trempa des mouillettes si somptueuses qu’on s’en lippait les doigts jusqu’au coude. Ce fut cet hiver-là que Zola, un matin, mena Manet visiter la boutique transformée en atelier où Solari préparait son envoi au Salon.

C’était un grand nègre luttant contre des chiens [1868], le même qui posa à Cezanne le fameux nègre en pantalon bleu que possède Monet [Le Nègre Scipion (FWN422-R120)]. Manet, Cezanne et Zola tournaient autour de la gigantesque maquette. « ― La guerre de l’Indépendance », disait Solari, ravi. On grelottait. Il fit du feu. Alors une chose terrible arriva. L’armature de la statue faite de vieux bâtons de chaise et de manches à balai craqua sous la chaleur. Le nègre s’effondra… Solari dut l’envoyer au Salon, toujours mordu par les chiens, mais couché. Il eut un grand succès. Albert Wolff le loua dans le Figaro. Un marchand de guano acheta l’Indépendant crépu et, passé au vernis noir, il en fit, ô muses ! sa marque de fabrique. Le nègre, dans L’Œuvre où Zola raconte l’anecdote, est devenu une bacchante.

« ― Ces réalistes, concluait Cezanne lorsqu’au Tholonet, avec Solari, il me fit en riant d’émotion le récit de l’histoire, ces réalistes n’en font jamais d’autres… Hein, Mahoudeau ? »