Durant l’année

Ludovic Rodo Pissarro relève les adresses de son père à Pontoise et à Paris en 1874 :

« 7 janvier :Quittance de loyer pour un appartement situé 21, rue Berthe, Paris, à partir du 1er avril.
9 janvier :Quittance terme échu le 15 janvier 1874, accepte congé pour 15 avril 1874, Pontoise, propriétaire Cassard.
21 janvier :26, rue de l’Hermitage.
4 février :Signature d’un bail pour une maison sise 18 bis, rue de l’Hermitage à Pontoise, à partir du 1er avril.
13 février :Pontoise.
1er avril au 1er juilletQuittance, 21, rue Berthe, Paris.
1er avril :Bail, 18 bis, rue de l’Hermitage, Pontoise.
6 avril :26, rue de l’Hermitage, Pontoise.
Avril :18 bis, rue de l’Hermitage, Pontoise.
5 mai :Pontoise.
24 juin :18, rue de l’Hermitage, Pontoise.
1er juillet :Quittance, 21, rue Berthe, payé 3 mois d’avance.
14 août :26, rue de l’Hermitage (contribution).
17-sept18 bis, rue de l’Hermitage, Pontoise.
1er octobre :Quittance, 21, rue Berthe, payé 3 mois d’avance.
12 octobre :18, rue de l’Hermitage, Pontoise.
14 octobre :18, rue de l’Hermitage (lettre). »
Pissarro Ludovic Rodo, Curriculum vitæ ; inédit, Pontoise, musée Pissarro.
14-janvQuittance de Berlioz
pour un loyer échu [de 187,50 francs]
le 30 décembre 1874 et daté 14 janvier 1874,
par erreur sans doute.

« Quittance
Je reconnais avoir reçu de M. Pissarro la somme de cent quatre vingt sept francs cinquante cs pour loyer échu le trente décembre mil huit cent soixante quatorze
Pontoise le 14 janvier 1874[5]
Berlioz »

Vente Auvers-sur-Oise, dimanche 17 mai 1998, Me Claude Boisgirard commissaire-priseur, n° 2.

Au cours de l’année

Pissarro achète 797,45 francs de fournitures à Tanguy (« Tanguy, fabricant de couleurs fines, 14, rue Clauzel, près de la place Bréda »).

Facture de Tanguy à Pissarro, détaillée avec les dates des achats, les quantités de tubes de chacune des couleurs achetées, vers fin 1880 ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, addendum n° 7, feuillets nos 1 et 2.

1er janvier

Lettre de Duret à Pissarro.
Duret répond à Pissarro.

« 1 Janvier 1874
Mon cher Pissarro,
Je vous porte les deux tableaux. Je vous prie de me retourner les ânes après les avoir signés et datés.
Bonne année et mille souhaits.
Bien à vous
Duret. »

Inédit, Paris, Fondation Custodia, inv. 1978.A.11.

Début de l’année

Pissarro réalise deux portraits de Cezanne, âgé de trente-cinq ans, portant les deux fois la même casquette et la même houppelande : l’un gravé à l’eau-forte, MM 13, signé deux fois et daté « 1874 », l’autre peint, PDRS 326, non signé et non daté. Il existe aussi un dessin de Pissarro représentant Portrait de Cezanne (Paris, musée du Louvre, Département des Arts graphiques, RF 11996).
Sur le mur du fond vu sur le tableau, Pissarro représente une caricature d’Adolphe Thiers par André Gill, comme s’en souviendra Lucien Pissarro, La Délivrance, parue dans L’Éclipse ; une caricature de Courbet, par Léonce Petit, parue dans Le Hanneton ; une de ses propres peintures, Route de Gisors, la maison du père Galien, datée 1873 (PDRS 369).

« G. Courbet, par L. Petit », Le Hanneton, illustré, satirique et littéraire, 13 juin 1867, p. 1. « La Délivrance, par Gill », L’Éclipse, 5e année, n° 197, dimanche 4 août 1872, p. 1.

Pissarro gardera toute sa vie le tableau PDRS 326.
Cezanne dessinera trois portraits : Pissarro allant au motif (sans signature ni date, mine de plomb, 19,5 x 11,3 cm, Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques, inv. RF 11995 recto) à partir d’une photographie montrant Pissarro et Cezanne devant un mur de jardin à Pontoise ; Portrait de Pissarro (sans signature ni date, mine de plomb, 13,3 x 10,3 cm, Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques, inv. RF 35818, recto) ; Pissarro vu de dos (sans signature ni date, mine de plomb, 12,5 x 15 cm). Pissarro gardera ces dessins toute sa vie. Vérifier d’après Chappuis.

Catalogue des œuvres importantes de Camille Pissarro, et de tableaux, pastels, aquarelles, dessins, gouaches par Mary Cassatt, Cezanne, Dufeu, Delacroix, Guillaumin, Blanche Hoschedé, Jongkind, Le Bail, Manet, Claude Monet, Piette, Seurat, Signac, Sisley, van Rysselberghe, etc., composant la collection Camille Pissarro, dont la première vente aux enchères publiques aura lieu à Paris, galerie Georges Petit, Paris, 3 décembre 1928, Me F. Lair Dubreuil, Me André Desvouges, commissaires-priseurs, MM. Durand-Ruel, Bernheim Jeune, André Schœller, experts, 87 pages, 92 numéros, illustrés en noir, nos 22, 60, 61, p. 22, 60-61.

Lettre de Lucien Pissarro à Paul-Émile Pissarro, non datée [1912]  :

« Je crois que le portrait [PDRS 326] a été peint vers 1874 — Cette date doit être assez exacte car il y avait sur le mur de l’atelier la caricature d’André Gill représentant la France couchée sur un lit et M. Thiers en docteur tenant dans ses mains un nouveau-né : le sac de milliards pour payer l’indemnité à l’Allemagne et en effet cette caricature se trouve dans le portrait sur le mur derrière Cezanne. »

Oxford, Ashmolean Museum ; Thorold Anne, Artists, Writers, Politics, Camille Pissarro and his Friends, Ashmolean Museum Oxford, 1980, p. 13. Meadmore W. S., Lucien Pissarro, un cœur simple, Londres, 1962, p. 25-27.

 

Kunstler Ch., Paulémile Pissarro, Paris, éditions Girard & Bunino, 1928, 50 pages, p. 47.

« À cette époque, parmi les toiles qui tapissaient la salle à manger d’Éragny, on en voyait plusieurs peintes au couteau, par Cezanne, vers 1874. En 1874, Cezanne vivait à Auvers, Pissarro à Pontoise. Les deux artistes se voyaient fréquemment. Tous deux s’étaient mis à peindre au couteau. Ils avaient fait faire des couteaux spéciaux, très longs, plats et souples, larges comme deux doigts, pour peindre par grandes masses. Mais Pissarro, peu satisfait de ce procédé, n’avait pas tardé à changer de technique et à revenir au pinceau. Bientôt, même il avait pris en dégoût les toiles qu’il avait peintes jadis au couteau, et, pour ne plus les voir, les avait reléguées dans le grenier de sa maison à Éragny. »

13 janvier

Première vente de la collection Ernest Hoschedé (Lugt 34426), qui comprend notamment six tableaux de Pissarro, trois de Monet, trois de Sisley, un de Degas, cinq de Piette.

Catalogue de Tableaux modernes, dont la vente aux enchères aura lieu hôtel Drouot, salle n° 8, le mardi 13 janvier 1874 à deux heures, Me Charles Pillet, commissaire-priseur, M. Durand-Ruel, expert, préface de E. C. [Ernest Chesneau], 84 numéros, 22 pages.

Le procès-verbal de la vente est conservé aux Archives de Paris.

Archives de Paris D. 48 E3, art. 64. Hélène Adhémar, « Ernest Hoschedé », dans Aspects of Monet, 1984, p. 70. Un feuillet du procès-verbal est reproduit par Bodelsen Merete, « Early Sales 1874-1894, in the light of some unpublished procès-verbaux », The Burlington Magazine, n° 783, volume CX, juin 1968, p. 330-349, p. 330, et par Distel Anne, Les collectionneurs des impressionnistes, Amateurs et marchands, Lausanne, La Bibliothèque des Arts, 1989, 284 pages, p. 54.

16 janvier

Lettre de Pissarro, Pontoise, 16 janvier 1874, au docteur Gachet.
Pissarro désire s’acquitter de ses dettes auprès du docteur Gachet.

« Auriez-vous la complaisance de m’envoyer la note de ce que je vous suis redevable ; je dois toucher ces jours-ci de l’argent et voudrais régler mes petits comptes.
Profitez de l’occasion qui se présente, car il se pourrait faire que Durand [-Ruel] me fît attendre pour le second paiement.
Je vous annonce que la vente de nos tableaux à l’Hôtel Drouot nous a été assez favorable pour un début, la salle était au complet ; nous espérons que par suite de cette lueur de succès la fortune nous sourira. »
JBH n° 31.

[Début de l’année]

Cezanne écrit à un amateur de la région d’Auvers, probablement Rondest, qu’il va quitter Auvers pour s’installer à Paris. Il s’agit d’un brouillon de lettre sur une esquisse de la ferme du Jas de Bouffan (C0737), avec au verso un paysage d’Auvers (C0738). D’après le catalogue d’exposition de la Société anonyme coopérative, son adresse sera 120, rue de Vaugirard.

« Je vais quitter Auvers dans quel quelques jours pour aller me fixer à Paris. Je prends en conséquence la liberté de me rappeler à vous.
Si vous désirez que je signe la toile dont vous m’avez parlé, veuillez la faire remettre chez M. Pissarro, où j’y mettrai mon nom. ―
Agréez mes sincères salutations
Cez »

Chappuis Adrien, The Drawings of Paul Cezanne, A Catalogue raisonné, Greenwich, Connecticut, New York Graphic Society Ltd., 1973, 2 volumes, dessins nos 737 et 738. Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, 1978, p. 144 et note n° 1 p. 144.

Trois tableaux de Cezanne ayant appartenu à Rondest sont signés :
La Vieille Route à Auvers-sur-Oise (FWN69-R191),
Dahlias dans un grand vase de Delft (FWN721-R223),
Géraniums et pieds-d’alouette dans un petit vase de Delft (FWN720-R226).

Venturi Lionello, Cezanne, son art, son œuvre. 1600 illustrations, Paris, 1936, Paul Rosenberg éditeur, 1936, tome I « Texte », 408 pages, notice V 134, p. 97 :

« 134. [FWN69-R191] — 1873-73. LA ROUTE DU VILLAGE (AUVERS)
[…] Collections : Dr. Georges Viau, Paris (acheté chez une épicière de Pontoise, à qui Cezanne l’avait laissé en solde d’une dette) ; »

 

Coquiot Gustave, Paul Cezanne, Paris, Librairie Paul Ollendorff, 1919, 253 pages, p. 61 :

« Les premiers amateurs des tableaux de Pissarro et de Cezanne, en ce coin bénit de Pontoise et d’Auvers, furent un ancien instituteur, M. Rouleau [sic], et un épicier, rue de la Roche, à Pontoise, M. Rondès [sic]. Mais, bien entendu, le Dr Gachet restait le plus vigilant et le plus enthousiaste des amateurs. »

 

Gachet Paul, Deux Amis des impressionnistesle docteur Gachet et Murer, Paris, éditions des Musées nationaux, 1956, 233 pages, p. 59 :

« Certains biographes de Cezanne citent M. Rondest parmi ses amateurs de la première heure. Peu préparé aux choses de l’art en général et à la peinture de Cezanne en particulier, Rondest ne devint amateur que malgré lui.
Etabli épicier, 14, rue de la Roche, à Pontoise, il fournissait Pissarro, en passant chaque semaine à l’Hermitage, lors de sa tournée à Auvers où il livre à Mme Gachet sa commande.
Client et quelque temps locataire de Rondest, rue du Haut de l’Hermitage, Pissarro, qui a bien du mal à acquitter sa note, procure à Rondest la clientèle de Cezanne, au moins aussi gêné que lui, pour ne pas dire plus. D’emblée, la dette passe à peu près du simple au double, et Rondest continue,… jusqu’au jour où il vient faire part de ses craintes au sujet de ses notes tant à Auvers qu’à Pontoise.
Gachet essaie de le rassurer,… sans y parvenir, et finalement lui dit : « S’ils vous proposent de vous payer en peinture, acceptez. Sinon, demandez-leur ». Au mur du salon où se débat la question, le docteur montre une toile que Cezanne vient de terminer : le Bouquet de fleurs (au petit Delft) (août 1873) [FWN719-R227]. « Acceptez une toile comme celle-ci et vous serez largement payé un jour. » Sceptique, Rondest prend congé, décidé sans enthousiasme à accepter pour ne pas tout perdre.
Cezanne peint encore à la maison, deux toiles de fleurs (avec le petit Delft), un Bouquet de zinnias (ou coréopsis) [FWN721-R223] — harmonie cuivrée — qui s’en va à Pontoise, chez Rondest, et un Bouquet avec géraniums et pieds d’alouettes [FWN720-R226], autrefois dans la collection de M. G. Bernheim.
Retiré à Pontoise, dans sa maison, 67, quai du Pothuis, Rondest s’aperçut bientôt que le docteur ne s’était pas trompé ; la vieille dette de ses deux clients était amortie depuis longtemps : il acheta encore quelques tableaux impressionnistes. En 1904, il avait trois bons Cezanne(1), un excellent Guillaumin et trois petits Pissarro.
Né en 1833, [Jean Baptiste] Armand Rondest est décédé à Pontoise le 13 octobre 1907 : il avait soixante-quatorze ans.
(1) Outre les Fleurs (au petit Delft) [FWN720-R226], on voyait chez Rondest un très bon paysage d’Auvers : la Maison du père Bernard [FWN69-R191]. »

 

Gachet Paul, tapuscrit inédit, Wildenstein Institute :

Dans un texte inédit (acquis par Wildenstein en 1963), Paul Gachet ajoute ces renseignements, parfois divergents, sur la collection Rondest :
« Retiré 69 [?] quai du Pothuis, on pouvait voir chez lui en 1904 quatre Pissarro : La Pompe à feu [PDRS 302] ; L’Usine à Châlon ; La Rue de l’Hôtel de Ville du côté des Fossés [PDRS 367] ; et une toile plus importante, Dans le Fond de Saint-Antoine (à l’Hermitage) [PDRS 415].
Ajoutons trois Cezanne, dont un très beau bouquet peint chez le docteur Gachet avec le petit vase de Delft [FWN721-R223]la Maison du père Bernard à Auvers [FWN69-R191] et un Paysage boisé des environs de Pontoise ; enfin, un très beau Guillaumin, Quai à la neige à Bercy. »
Dans le même texte inédit, Paul Gachet apporte ces renseignements sur Roulleau :
« Charles Roulleau, instituteur primaire, directeur de l’école municipale de garçons à Pontoise, 85, rue Basse. A compté parmi ses élèves deux des fils de Pissarro, ce qui lui valut la sympathie du père.
En 1904, on pouvait voir chez M. Roulleau, retraité, une fort belle toile que l’artiste lui avait donnée : Pêcheur à la ligne, une vue de l’Oise prise à la hauteur du Petit Bois (route d’Auvers), avec les collines du Valhermeil dans le fond, le boqueteau à gauche et un pêcheur debout ; sur l’eau s’avance un bateau à vapeur. Cette toile de 15 est signée en bas à droite et datée 1879. »
Il s’agit-il de la toile Les Bords de l’Oise, Pontoise, pêcheur à la ligne, PDRS 537, daté 1878.

 

Gachet Paul, Souvenirs de Cezanne et de Van Gogh, Auvers 1873-1890, Paris, Les Beaux-arts, éditions d’études et de documents, 1953, n. p.

« Le docteur Gachet se préparait à peindre ces fleurs lorsque survint Cezanne ; cette fois, il n’en fut pas de même que pour certains paysages où les deux amis traitèrent le même motif : le docteur céda la place [FWN721-R223].
Cezanne se servit encore à la maison d’un autre Delft beaucoup plus petit [que FWN721-R223], également blanc à ramages bleus, qui porte le monogramme de Van Eehorn, un décorateur hollandais du xviie siècle. Il avait projeté de faire avec ce vase toute une série de bouquets ; pour tenter de les « enlever » et de réagir, ainsi que lui conseillait le docteur, contre les lenteurs forcément accrues par les grandes toiles, il avait décidé de les faire moins importants que le précédent. Il semble qu’il n’en ait fait que trois : tous trois exceptionnellement clairs, solides, complets, terminés et même… signés !
La plus petite toile [FWN719-R227], un n° 6, est longtemps restée à Auvers dans la maison où elle est née. La seconde [FWN720-R226] était à Pontoise, chez Rondest, l’épicier fournisseur de Pissarro et de Cezanne. La troisième [FWN721-R223] figura sous le n° 31 à l’exposition Cezanne, à l’Orangerie, en 1936.
À cette même exposition, les visiteurs ont pu admirer une magistrale et très curieuse Nature morte (n° 30 du catalogue) appartenant à Mme Jacques Doucet [R203-Non retenu par FWN]. Elle fut peinte à Auvers en 1873.
Il est facile de reconnaître sur la photo les objets choisis par Cezanne dans « l’arsenal » du docteur : un pot de grès, cloisonné d’émail bleu, un verre flamand qui pourrait bien être vénitien de style, un couteau plusieurs fois emprunté ; une tapisserie genre « verdure » qui figure au fond à droite dans la photographie.
Nous retrouverons le verre mis à contribution par Van Gogh. Quant à la table dont Cezanne a traduit la couleur par une teinte rosâtre, elle était rouge (minium) comme celle à laquelle s’assirent Cezanne lui-même, Guillaumin, Pissarro et Vincent pour déjeuner en plein air […]
Avant de quitter les fleurs, il nous faut encore mentionner une nature morte, celle où se voit la cruche en grès gris à décors bleus, dont Cezanne a aussi esquissé la panse dans ce fameux croquis qui illustre si curieusement la « fabrication » des eaux-fortes, à Auvers, en 1873.
Ici, dans la peinture, elle figure entière et voisine ainsi qu’un pot brun pansu, avec un bouquet où deux dahlias, l’un rouge, l’autre jaune, donnent les seules notes gaies [FWN718-R214].
Malgré la présence des deux vases les fleurs sont tout simplement posées sur la table, laquelle est recouverte d’une draperie bleuâtre à ramages bleus. Ce tissu, dont Guillaumin s’est également servi vers la même époque [Guillaumin, Nature morte ; fleurs, faïence, livres, signé et daté juillet 1872, Paris, musée d’Orsay, RF 1954-9, don Paul Gachet au musée du Louvre, 1954], ne figure pas dans la photographie, pas plus que le pot brun cité plus haut, ni un tout petit vase qu’on voit dans un essai au pastel par Cezanne. Par contre, la draperie sur laquelle se profile le médaillon de Solari est un morceau d’andrinople encore utilisé comme dessus de table et qui a suggéré à Cezanne le fond rouge d’une nature morte, Gibier, peinte sur carton puis transposée sur toile [R206-non retenu par FWN].
Tout à fait à gauche, dans la photographie, est une faïence italienne, aux jaunes et bleus merveilleux : on comprend qu’ils aient tenté Cezanne. La première composition Nature morte au vase d’Urbino [R204 – non retenu par FWN] est restée à l’état d’esquisse (1)[…] La seconde Nature morte au vase d’Urbino [R205 – non retenu par FWN] est terminée.
(1) Nous maintenons ici l’appellation qui depuis quatre-vingts ans désigne la peinture de Cezanne ; quant à la faïence — au dire des connaisseurs —, elle n’est pas d’Urbino, mais probablement de Trapani ou de Caltagirone, en Sicile. »

Le cahier de dénombrement des habitants de Pontoise en 1881 recense « Rondest Armand, propriétaire, 65, quai du Pothuis, ménage n° 1181, individu n° 3493, 43 ans, né dans l’Oise ; Roulleau Louis Charles, instituteur, 85 rue Basse, ménage n° 1442, individu n° 4394, 36 ans, né en Seine-et-Oise, Femme Amélie, 23 ans, née en Seine-et-Oise, deux enfants : Amélie, 3 ans, Louise, 9 mois, nés en Seine-et-Oise ».

Cahier de dénombrement des habitants de Pontoise en 1881 ; Archives départementales du Val-d’Oise.

Les œuvres suivantes de Pissarro ont été dispersées lors de la vente de la succession Rondest le 8 septembre 1929 : « La Place Saint-Jean à Pontoise » (PDRS 292), « Le Chou à Pontoise » (PDRS 302), mais aucune de Cezanne.

Succession de Monsieur Rondest, à L’Isle-Adam, Vente de très beaux meubles, objets d’art, tableaux anciens et modernes, 8 et 15 septembre 1929, étude de Me Oliva, greffier de paix à L’Isle-Adam,Beaumont-sur-Oise, L. Frémont, imp., 1 page :

« Étude de Me Oliva, Greffier de Pais à l’Isle-Adam
Succession de Monsieur Rondest, à l’Isle-Adam.
VENTE AUX ENCHÈRES PUBLIQUES, par suite d’acceptation bénéficiaire
DE
Très beaux Meubles, Objets d’Art, Tableaux
Anciens et Modernes

Les Dimanches 8 et 15 Septembre 1929, à 14 h.
À l’Isle-Adam, 2, Avenue Charles Binder (rue Mellet)
Par le Ministère de Me Oliva, Greffier à l’Isle-Adam — Tél. 475

Désignation : […]
TABLEAUX, DESSINS & GRAVURES
Deux beaux TABLEAUX DE PISSARO
 (La Place St.-Jean à Pontoise et le Chou à Pontoise).

Une peinture de Manzana, Nature morte de Pinet, plusieurs Tableaux de Rénet-Tener, Villiam Thorneley, Delobel, Le Bail, Ch. Desayes, Deux Copies de Rosa Bonheur, Deux gravures anciennes d’après Greuze et Leprince, Dessins du 18e siècle par Michault et d’autres Tableaux par ou attribués à Karl Daubigny, Corot, Ingres, Bonnefoy, Th. Rousseau, Ciceri, Daumier, Jules et Victor Dupré. » »

[Janvier]

Piette demande à Pissarro des nouvelles de Cezanne, qu’il suppose reparti dans le Midi, « sur les bords tant chantés de la mer bleue ».
Il ne participera pas à la Société des peintres. Les statuts qu’il lui a envoyés lui paraissent « pleins de réticences qu’il eût mieux valu élucider ». Pissarro lui a écrit « que Durand[-Ruel] est fini ».
« J’ai reçu votre lettre et vos statuts : je les trouve pleins de réticences qu’il eût mieux valu élucider, enfin cela pourrait marcher et donner des fruits dans un temps éloigné ; mais cela convient à des jeunes qui peuvent attendre. Pour moi je marche sur une planche trop pourrie sur le précipice pour avoir d’aussi lointaines espérances et quoiqu’envisageant votre entreprise très favorablement, vous faisant compliment d’en prendre l’initiative et faisant des vœux que je crois réalisables, pour votre honorable société, je m’abstiens d’y entrer et vous remerciant bien cordialement d’avoir pensé à moi. De plus songez que pour moi l’avenir manque de gaieté si avenir il y a [il va avoir quarante-huit ans]. […]
Votre copain, Monsieur Cezanne, doit avoir porté sa tente sur les bords tant chantés de la mer bleue. Si vous avez l’occasion de lui écrire, dites-lui bonjour de ma part. En voilà une persévérance qui mérite succès. »

Lettre de Piette à Pissarro, non datée, [janvier 1874] ; Pontoise, musée Pissarro. Bailly-Herzberg Janine (commentaires), Mon cher Pissarro, lettres de Ludovic Piette à Camille Pissarro, Paris, éditions du Valhermeil, 1985, 143 pages, p. 100-104.

Ludovic Piette (11 mai 1826 – 14 avril 1878), l’ami de Pissarro qui vit à Montfoucault, commune de Melleraye, en Mayenne, a suivi des cours à l’académie Suisse vers 1860. Est-ce dans cet atelier qu’il a rencontré Pissarro, ou même Cezanne ? Toujours est-il qu’un portrait de Piette par Pissarro (PDRS 51) est daté de 1861.

Bailly-Herzberg Janine (commentaires), Mon cher Pissarro, lettres de Ludovic Piette à Camille Pissarro, Paris, éditions du Valhermeil, 1985, 143 pages, note n° 3 p. 32.

17 janvier

Publication des statuts de la Société anonyme coopérative, dans La Chronique des Arts et de la Curiosité.

« Société anonyme coopérative d’artistes-peintres, sculpteurs, etc., à Paris », La Chronique des arts et de la curiosité, n° 3, 17 janvier 1874, p. 19.

Il ne s’agit sans doute que d’extraits, la version complète demeurant inconnue. Par exemple, l’« extrait du règlement d’exposition », imprimé sur la dernière page du catalogue, n’est pas cité, il n’y a pas de décomposition en articles numérotés. On retrouve intégralement ces extraits dans le projet reproduit à propos de la lettre de Monet du 5 décembre 1873, hormis l’ajout du nom des administrateurs et la date.

« Société anonyme coopérative d’artistes-peintres, sculpteurs, etc., à Paris », La Chronique des arts et de la curiosité, supplément à la Gazette des beaux-arts, n° 3, 17 janvier 1874 ; p. 19 :

« SOCIÉTÉ ANONYME COOPÉRATIVE
D’ARTISTES-PEINTRES, SCULPTEURS, ETC., À PARIS
Une société anonyme, formée par un groupe d’artistes, vient d’être constituée à Paris. On nous en communique les statuts ; nous nous empressons de les publier, en félicitant les artistes de leur initiative et en formant des vœux pour la prospérité de leur œuvre :
Une société coopérative, à personnel et capital variables, est formée entre les artistes-peintres, sculpteurs, graveurs et lithographes, pour une durée de dix ans, à partir dudit jour 27 décembre dernier, ayant pour objet : 1° l’organisation d’expositions libres, sans jury ni récompenses honorifiques, où chacun des associés pourra exposer ses œuvres ; 2° la vente desdites œuvres ; 3° la publication, le plus tôt possible, d’un journal exclusivement relatif aux arts.
Le siège social est fixé à Paris, provisoirement chez M. A. Ottin, trésorier, rue Vincent-Compoint, n° 9.
Le fonds social, qui pourra être augmenté, soit par l’adjonction de nouveaux sociétaires qui devront chacun souscrire au moins une action de 60 fr. payable en douze termes, soit par toute donation qui pourra être faite à la société, est fixé à 1,200 fr. Chaque associé devra en plus verser, chaque mois, la somme de 5 fr. dans la caisse sociale ; il lui sera délivré une action toutes les fois que ses versements atteindront la somme de 60 fr. L’action ne pourra être cédée qu’à des associés et avec l’autorisation du conseil d’administration.
Jusqu’au jour de la première assemblée générale, la société est provisoirement administrée par MM. Pissarro, Mettling, Rouard, Feyen-Perrin, Meyer, de Molins, Monet, artistes-peintres.
Le conseil provisoire de surveillance est composé de MM. : Béliard, peintre ; Ottin, sculpteur ; Renoir, peintre.
En conséquence de ces nominations, et par suite du versement du douzième des actions, la société est définitivement constituée.
Les produits sociaux se composent : 1° des droits d’entrée aux expositions ; 2° des prélèvements opérés sur les ventes ; 3° et de toute autre recette quelconque. Ces produits, après prélèvement des dépenses seront partagés entre les associés proportionnellement à leurs mises. »

Auguste Ottin (1836-1890) est un sculpteur qui a travaillé sur la fontaine Médicis au jardin du Luxembourg ; Alfred Meyer (1832-1904), un peintre animalier ; François Nicolas Augustin Feyen-Perrin (1826-1888), Louis Mettling (1847-1904), deux peintres paysagistes ; Auguste de Molins (1821-1890), un peintre suisse connu pour des scènes de chasse. Le vicomte Ludovic Napoléon Lepic, Jean Baptiste Léopold Levert et l’industriel Stanislas Henri Rouart sont des amis de Degas.

Taboureux Émile, « Claude Monet », La Vie moderne, 12 juin 1880, p. 382 ; reproduit par Charles F. Stuckey, Monet, un peintre, une vie, une œuvre, p. 90 :

En 1880, Émile Taboureux rapporte ce propos de Monet :
« — Nous étions depuis quelque temps systématiquement refusés par le jury sus-désigné, mes amis et moi. Que faire ? Ce n’est pas tout que de peindre, il faut vendre, il faut vivre. Les marchands ne voulaient pas de nous. Il nous fallait pourtant exposer. Mais où ? Louer une salle ? Mais en nous fouillant tous, c’est à peine si nous avions de quoi louer une loge au théâtre de Cluny. Nadar, le grand Nadar, qui est bon comme le bon pain, nous prêta le local, et nous fîmes alors, nous que ce pauvre Duranty avait surnommés l’école des Batignolles, notre apparition dans le ciel artistique, astres indépendants. Pour mon compte, j’y obtins autant de succès que je pouvais en désirer, c’est-à-dire que je fus énergiquement conspué par tous les critiques de l’époque ; mais je me consolai dans le sein de Manet, qui venait d’envoyer des témoins à un journaliste [Duranty] qui s’était permis de trouver une de ses toiles admirables. »

Il est douteux que Nadar ait prêté gracieusement ses anciens ateliers, car le versement d’un loyer de 2 020 F figure dans l’état financier de la Société dressé le 27 mai.

Rivière Georges, Renoir et ses amis, Paris, H. Floury éditeur, 1921, 273 pages, p. 43-44.

« Lorsque l’entente fut établie, on s’occupa de chercher un local. Je ne sais qui découvrit celui qui répondait le mieux au but poursuivi. C’était l’ancienne installation du photographe Nadar, boulevard des Capucines, à l’angle de la rue Daunou.
En raison de cette situation sur le boulevard et toujours pour éviter de paraître révolutionnaire, Degas proposa d’appeler le groupe La Capucine et de faire figurer cette fleur, comme un emblème, sur les affiches annonçant l’exposition. Cette fois, sa proposition n’eut pas de succès. »

C’est Renoir qui s’oppose à une dénomination trop précise de la société.

Vollard Ambroise, Renoir, Les Éditions G. Crès & Cie, Paris, 1920, 286 pages p. 64 :

« — Moi. Et l’exposition organisée en 1874, sous la dénomination : Société Anonyme des Artistes, Peintres, Sculpteurs et Graveurs ?
— Renoir. Un tel titre ne peut donner aucune indication sur les tendances des exposants ; mais c’est moi-même qui ne consentis pas à ce que l’on prît un titre avec une signification précise. Je craignais que, si l’on s’était appelé seulement Quelques-Uns, ou Certains, même Les Trente-Neuf [?], les critiques ne parlassent aussitôt de « nouvelle école », alors que nous ne cherchions, dans la faible mesure de nos moyens, qu’à montrer aux peintres qu’il fallait rentrer dans le rang, si l’on ne voulait pas voir la peinture sombrer définitivement ; — et rentrer dans le rang, cela voulait dire, bien entendu, réapprendre un métier que personne ne savait plus. »

 

de Lora Léon, « Petites nouvelles artistiques, Exposition libre des peintres », Le Gaulois, 7e année, n° 2013, 18 avril 1874, p. 3 :

« Vingt-et-un [sic] peintres ont conçu l’idée de former une société dans le but d’organiser des expositions libres, sans jury ni récompenses honorifiques […]. Un comité s’est formé qui a fait aussitôt appel aux artistes peintres, sculpteurs, graveurs et lithographes, et déjà le nombre des adhérents est de quarante.
[…] Le public, en visitant les galeries du boulevard des Capucines, sera tenté de faire quelque acquisition directe aux sociétaires car, sur le prix des ventes, le peintre abandonne une somme de dix pour cent qui contribue à augmenter le petit capital social.
Léon de Lora. »

21-25 janvier

Nouvelles annonces de la formation de la « Société anonyme coopérative ».

Un passant, « Les on-dit », Le Rappel, n° 1426, mercredi 21 janvier 1874, p. 2 :

« Un mouvement d’émancipation très marqué a lieu en ce moment dans le monde artistique.
Nous avons publié déjà le projet d’Académie nationale, conçu par un grand nombre d’artistes français [à l’initiative de M. de Chennevières]. Nous trouvons aujourd’hui, dans un journal, les statuts d’une Société anonyme d’artistes absolument indépendants de l’État, et n’admettant en aucun cas l’élément administratif. Voici sur quelles bases s’est fondée cette société : »

Suit le même texte que dans La Chronique des arts et de la curiosité.

Voir aussi :

La Renaissance littéraire et artistique, 25 janvier 1874, p. 2.
Silvestre Armand, « Chronique des beaux-arts : Une Société coopérative », L’Opinion nationale, 1874, à voir.
Certainement aussi dans L’Evénement, sur la Société anonyme coopérative, 1874, d’après la lettre de Monet du 27 janvier 1874, à voir.

25 janvier

Fantin-Latour se montre réticent vis-à-vis des peintres de la Société anonyme.

« [Manet] a des imitateurs qui lui font du tort : Monet, Pizarro, Sizslai et d’autres font de la peinture si peu faite, si exagérée que c’est mauvais pour ces idées-là. Ils font des charges de lui, sans sa finesse et son naturel. »

Lettre de Fantin-Latour à Scholderer, 25 janvier 1874 ; Fantin-Latour, catalogue d’exposition, Galeries nationales du Grand Palais, Paris, 9 novembre 1982 – 7 février 1983, Galerie nationale du Canada, Ottawa, 17 mars-22 mai 1983 ; California Palace of the Legion of Honour, San Francisco, 18 juin – 6 septembre 1983, Édition de la Réunion des Musées nationaux, Paris, p. 213.

27 janvier

Monet, qui se trouve au Havre, demande à Pissarro des nouvelles de la Société.

« J’ai reçu votre lettre ; je vous remercie bien de votre obligeance et vous complimente du résultat de la vente de vos tableaux. Je savais déjà tout cela par une lettre de Renoir. Je regrette bien de ne pas m’être trouvé là pour racheter ma Maison bleue [Maison bleue (W 184), n° 45 de la vente Hoschedé] à laquelle je tenais.
J’ai su également par le journal L’Événement que le conseil d’administration faisait sa besogne ; l’annonce de la formation de la société en est la preuve. Excusez-moi, je vous prie, auprès de ces messieurs de leur laisser toute la besogne ; je ne suis pas un lâcheur, vous le savez ; à mon retour, je serai exact à mon poste. »

Lettre de Monet, Le Havre, à Pissarro, 27 janvier 1874 ; Wildenstein, Monet, tome I, lettre n° 76 p. 429.

1er février

Pissarro, à Paris — il a un pied-à-terre à Montmartre, 21, rue Berthe — explique à Duret qu’il n’a pas eu le temps de lui apporter les Ânes.

« Vous allez dire que je vous ai fort négligé, j’ai eu tant à faire lorsque je me suis rendu à Paris que je ne pouvais pousser une pointe chez vous, et porter vos Ânes [PDRS 57] — je vous les aurais bien envoyés, mais c’est en courant que j’allais à l’atelier.
Si par hasard vous alliez près de ces parages, vous pourriez prendre le tableau avec l’ordre écrit ci-contre. Les effets de la vente Drouot se font sentir jusqu’à Pontoise. On est fort surpris qu’un tableau de moi ait pu monter à 950 f, un monsieur a même dit que c’était étonnant pour un paysage pur.
Le même jour de la vente, plusieurs marchands m’ont fait des compliments de condoléances, comme si c’était une affaire ratée, je n’y comprends rien. »

Lettre de Pissarro, Pontoise, à Duret (JBH n° 32).

L’atelier de Pissarro se trouve à Montmartre, 21, rue Berthe.

Lettre de Pissarro à Duret, 5 juillet 1873 (JBH 22).

13 février

Pissarro sollicite de Duret les 200 F qu’il lui doit. En effet, Pissarro se trouve dans la gêne car Durand-Ruel réduit ses versements.

« Si cela ne vous gênait pas de trop, pourriez-vous m’envoyer par un mandat ou lettre chargée, les deux cents francs que vous m’avez promis.
J’en ai fort besoin et n’ai pu obtenir de Durand assez d’argent pour subvenir à mes besoins journaliers. Si toutefois cela ne vous gênait pas, vous me rendriez service.
[…] Vous avez les Ânes m’a dit Baudry. »

Lettre de Pissarro, Pontoise, à Duret (JBH n° 33).

La promesse de Duret de verser 200 F à Pissarro figure dans sa lettre du 6 décembre 1873, à l’occasion de l’échange de l’Inondation (PDRS 295) contre le Printemps (PDRS 320).
Depuis le milieu de l’année 1873, dans une période de récession, Durand-Ruel se trouve confronté à des difficultés financières qui l’obligent « à modérer puis cesser entièrement » ses réduire ses achats auprès des impressionnistes.

Paul Durand-Ruel. Mémoires du marchand des impressionnistes, revu, corrigé et annoté par Paul-Louis Durand-Ruel et Flavie Durand-Ruel, Paris, Flammarion, 2014, 331 pages p. 112.

15 février

Duret envoie 200 F à Pissarro. Il possède les Ânes et a aussi acheté chez Aubry un tout petit tableau, son cinquième de Pissarro : « C’est un pont avec un bateau sur une rivière ». Il conseille à Pissarro d’exposer au Salon : « Je vous engage à choisir des tableaux où il y ait un sujet, quelque chose ressemblant à une composition, des tableaux pas trop frais peints, et déjà un peu faits. Si vous le désirez je mets à votre disposition mon grand printemps [PDRS 320] pour l’exposition [du Salon]. »

« Mon cher Pissarro,
Je reçois ce matin même de l’argent que j’attendais depuis quelques jours. Je vous envoie ci-inclus f. 200.
J’ai les ânes [PDRS 57] et j’en suis très content. J’ai aussi acheté chez le père Audry un tout petit tableau de vous dont j’avais besoin pour un petit coin de mon mur. C’est un pont avec un bateau sur une rivière [inconnu]. Me voici donc à la tête de cinq tableaux de vous de styles divers.
Il vous reste un pas à franchir, c’est d’arriver à être connu du public et à être accepté de tous les marchands et amateurs. Pour cela il n’y a que les ventes à l’Hôtel Drouot et la grande exposition du palais de l’industrie [où se tient le Salon]. Vous avez maintenant un groupe d’amateurs et de collectionneurs qui vous sont acquis et vous soutiennent. Votre nom est connu des artistes, des critiques, du public spécial. Mais il faut faire un pas de plus et arriver à la grande notoriété. Vous n’y arriverez point par des expositions de sociétés particulières. Le public ne va pas à ces expositions ; il n’y a que le même noyau d’artistes et d’amateurs qui vous connaît d’avance.
La vente Hoschedé vous a fait plus de bien et vous a fait faire plus de chemin que toutes les expositions particulières imaginables. Elle vous a mis en face d’un public mêlé et nombreux. Je vous engage beaucoup à compléter cela en exposant cette année au Palais de l’Industrie. Dans les dispositions où l’on semble être cette année, votre nom étant connu, on ne vous refusera pas. Du reste, on peut envoyer trois tableaux ; sur les trois on en acceptera toujours un ou deux.
A l’exposition, vous serez vu, sur les 42 mille qui, je suppose, visitent l’exposition par 50 marchands, amateurs, critiques qui n’iraient jamais vous chercher et vous trouver ailleurs. N’auriez-vous que cela, ce serait suffisant, mais vous aurez plus, parce que vous êtes maintenant en vedette dans un groupe que l’on discutte [sic] et que, tout en faisant des réserves, on commence à accepter.
Je vous engage à choisir des tableaux où il y ait un sujet, quelque chose ressemblant à une composition, des tableaux pas trop frais peints, et déjà un peu faits. Si vous le désirez je mets à votre disposition mon grand printemps [PDRS 320] pour l’exposition. Je vois que comme disposition de ciel il ferait bien et il est de l’année dernière, déjà un peu fait.
Je vous engage d’exposer ; il faut arriver à faire du bruit, à braver et à attirer la critique, à se mettre en face du grand public. Vous ne pouvez arriver à tout cela qu’au Palais de l’Industrie.
J’espère que votre petite famille est maintenant rétablie.
J’attendrai les beaux jours pour aller vous faire une petite visite à Pontoise.
Tout à vous
Théodore Duret. »

Lettre de Théodore Duret Paris, à Pissarro, datée ; Paris, Fondation Custodia, inv. 1878.A.12.
John Rewald, Histoire de l’Impressionnisme, 1986, p. 198-199. PV, tome I p. 33-34. Studies on Camille Pissarro, p. 65.

Quelques années plus tard, en 1883, Pissarro écrira à son fils Lucien :

« Je me rappelle trop, vers l’année 1874, Duret, qui n’est pas suspect celui-là, Duret me disant avec toute espèce de précaution que je me trompais de route, que tout le monde le pensait ainsi, mes meilleurs amis même, lesquels me portaient le plus grand intérêt. J’avoue que seul, sans conseil de qui que ce soit, je me fis les mêmes reproches ; je sondai mon moi-même, la partie était grave. Fallait-il oui ou non persister (ou chercher) dans une voie tout autre ? Je conclus par l’affirmative ; je faisais la part de l’inexpérience d’une voie inconnue, je fis bien de persister. »

Lettre de Pissarro à son fils Lucien, 9 mai 1883 ; JBH n° 145.

20 février

Sa fille Jeanne étant malade, Pissarro demande conseil au docteur Gachet.

Lettre de Pissarro, Pontoise, au docteur Gachet, 20 février 1874 (JBH 34).

[Fin février]

Pissarro demande au docteur Gachet de nouvelles potions homéopathiques pour Jeanne.

Lettre de Pissarro, Pontoise, au docteur Gachet, samedi [fin février 1874] (JBH 35).

Vers mars

Berthe Morisot donne son accord à Pissarro pour faire partie de la Société coopérative.

« Mézy par Meulan. S et O.
J’accepte, cher Monsieur avec le plus grand plaisir de faire partie d’une association dont vous êtes ; seulement faites m’en connaître les conditions, afin que je puisse dire oui en pleine connaissance de cause.
Votre lettre m’arrive à la campagne où je travaille beaucoup
Je n’ose pas dire bien
Mon très bon souvenir

B. Morisot »

Lettre de Berthe Morisot, Mézy par Meulan, à Pissarro, non datée [vers mars 1874] ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 136.

Vers mars

Degas se réjouit auprès de la mère de Berthe Morisot de l’accord de sa fille.

« Nous sommes 20 à 25, on attend encore quelques adhésions. […] Tout le local, deux étages, que Nadar occupait boulevard des Capucines… je n’attends pas qu’on fondera ainsi une des grandes entreprises à la face des Académies, mais qu’on pourra renouveler cet essai quand on verra que ça a un peu marché. Si on remue ainsi quelques milliers de gens, ce sera beau. […] Et puis nous trouvons que le nom et le talent de Mlle Berthe Morisot font trop notre affaire pour avoir à nous en passer. »

Lettre de Degas à la mère de Berthe Morisot, non datée ; Paris, musée Marmottan ; Delafond Marianne, Genet-Bondeville Caroline, Berthe Morisot ou l’audace raisonnée, Fondation Denis et Annie Rouart, La Bibliothèque des Arts, Lausanne, 1997, p. 27.

Manet insistera pour que Berthe Morisot ne se joigne pas au groupe, sans succès.

Lettre de Joseph Guichard, peintre, ancien professeur de Berthe Morisot, à la mère de celle-ci, non datée [après le 15 avril 1874] ; Correspondance de Berthe Morisot avec sa famille et ses amis, édité par Denis Rouart, Quatre Chemins-Editart, Paris, 1950, 185 pages, p. 76.

5 mars

Le docteur Gachet demande à Pissarro de venir en aide à Daumier, leur voisin de Valmondois, devenu presque aveugle, en organisant une vente en sa faveur, avec des tableaux qu’offriront Manet, Monet, Sisley, Piette, Gautier, Degas, Guillaumin, Cezanne et « toute la coopérative ».

« Auvers-sur-Oise 5 Mars 74
Mon cher Pissarro,
au moment où je vous quitte une nouvelle plus qu’affligeante m’arrive vous n’en savez rien sans quoi vous m’en eussiez parlé.
un homme de génie, un honnête homme, un talent hors ligne Daumier est aveugle ou à peu près.
Sans la générosité de Corot qui vient d’acheter sa maison pour l’empêcher d’en être expulsé par le propriétaire faute de paiement, il était sur le pavé.
à l’heure qu’il est, il est chez lui mais cela ne suffit pas. Il faut empêcher que cet honnête homme privé de la vue c’est-à-dire du pain quotidien, meure de faim. C’est le devoir de tout homme de cœur de coopérer à cette belle action.
Vous qui êtes un organisateur, agissez.
Que tous les vôtres se montrent.
organisez vivement une vente dans laquelle il y aura des tableaux de vous, de manet, de monnet [sic], de Sisley, Piette, Degas, Gautier, Guillaumin, Cezanne (*),
(*) Mr Rouhart [sic] Latouche Corot etc. etc.
et de toute la coopérative voilà s’il en fût jamais une belle occasion de se montrer et d’affirmer le grand principe humain, la solidarité intellectuelle.
Dans ces cas-là, les commissaires priseurs se désistent de leurs 10 % et ne font pas payer les frais de salle, comme cela a été fait pour un autre peintre Anastasi dernièrement.
Pas de timidité ni de querelle de clocher
Mettez tout le monde à l’œuvre, allez et marchez vous réussirez et vous aurez en agissant vite la primeur d’une bonne action.
Tout à vous
Dr Gachet T.S.V.P.
[…]
PG »

Lettre inédite du docteur Gachet à Pissarro, datée « Auvers-sur-Oise 5 Mars 74 » ; Pontoise, musée Pissarro.
Vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 26.

La vente antérieure qu’évoque Gachet est celle en faveur du peintre Auguste Anastasi (Saint-Omer, 1827 – Paris, 1877), qui ne comprenait pas d’œuvre de Pissarro.

Vente au profit de M. Anastasi, leur confrère, frappé de cécité, tableaux, aquarelles, dessins, bronzes, etc., etc., offerts par tous les artistes, Paris, hôtel Drouot, 5 et 6 février 1872.

L’acte de vente de la maison de Daumier à Valmondois, signé de sa main, est daté du 8 février 1874. Corot avait remis 6 000 F pour lui à Bardon, un ami commun. La somme de 10 000 F demandée aurait été complétée quelques jours plus tard par Corot.
Est-ce le résultat de l’appel du docteur Gachet qui permit à Daumier de recevoir 10 550 F en dix-huit mois, soit de novembre 1875 à avril 1877 ?

Cherpin Jean, « Daumier en 1878 », L’Amateur d’art, n° 619, 29e année, 1er février 1978, p. 8.

[Mars]

Degas tente de convaincre James Tissot d’exposer avec la Société coopérative.

« Voyons, mon cher Tissot, pas d’hésitation, ni d’échappée. Il faut que vous exposiez au boulevard. — Cela vous fera du bien, à vous (c’est une manière de vous faire voir à Paris que des gens vous disent fuir) et à nous aussi. Manet a l’air de s’entêter à faire un aparté ; il pourrait bien le regretter. — J’ai vu hier l’aménagement du local, les tentures et l’effet du jour — C’est aussi bien que n’importe où. — Voici Henner (élu au 2e rang du jury !) qui veut exposer avec nous. — Je m’agite et travaille l’affaire avec force et assez de succès, je crois. — Les articles commencent à comporter autre chose qu’une annonce et, sans oser faire l’article de fond d’une colonne, paraissent vouloir s’enfler. —
Le mouvement réaliste n’a plus besoin de lutter avec d’autres. Il est, il existe, il doit se montrer à part. — Il doit y avoir un Salon réaliste. — Manet ne comprend pas ça. — Je le crois, décidément, beaucoup plus vaniteux qu’intelligent. —
Donc, exposez n’importe quoi. Le 6 ou 7 est une date mais on vous recevra après, ou je me trompe fort. —
Laissez donc, un instant, la question d’argent. Exposez. Restez de votre pays et avec vos amis.
La chose fait plus de progrès et a plus d’accueil, je vous le jure, que je ne l’aurais cru. — […]
Je n’ai pas encore écrit à Legros. Tâchez de le voir, de l’exciter là-dessus. On compte sur lui tout à fait. Il n’a plus que 60 fr à déposer. Le gros de l’argent est presque ramassé.
L’effet général est que c’est une chose bonne, juste, simplement et presque virilement entreprise.
Il se peut que nous essuyons les plâtres, comme on dit. Mais la belle part sera pour nous. »

Lettre de Degas à James Tissot, datée vendredi [mars 1874] ; Paris, Bibliothèque nationale de France ; Degas inédit, 1989, p. 364-365.

 

Moreau-Nélaton Etienne, Manet raconté par lui-même, Henri Laurens, Paris, 1926, tome II, 152 pages, 192 illustrations, p. 20-21.

« Quant à Manet, il a préféré les aléas du Salon et les foudres du jury à cette guérilla en dehors des sphères officielles. Et puis, la compromission avec Cezanne lui répugnait. Pressenti par Monet, « Jamais de la vie, lui répondait-il, je ne me commettrai avec ce gaillard-là. » Les deux êtres ne pouvaient se sentir. La finesse native de l’un ne tolérait point les allures communes de l’autre. L’élégant Parisien toisait avec mépris le rustre de Provence sans culture et sans distinction. L’antipathie était réciproque, et Cezanne donnait à la sienne d’assez grossières couleurs. Un jour que Manet lui tendait la main avec bonhomie, « Non, Monsieur, disait-il, je ne vous la serre pas ; je la salirais. Je n’ai pas lavé la mienne depuis huit jours. » »

Vers avril ?

Brouillon de lettre de Cezanne à ses parents, probablement de Paris, rédigée au verso d’un croquis de deux paysans :

« Vous me demandez dans votre dernière lettre pourquoi je ne retourne pas encore à Aix — Je vous ai dit à ce sujet qu’il m’est, plus que vous ne pouvez le croire, agréable d’être auprès de vous, mais qu’une fois à Aix, je n’y suis plus libre que lorsque je désire retourner à Paris, c’est toujours pour moi une lutte à soutenir ; et quoique votre opposition à mon retour ne soit pas absolue, je suis très affecté de la résistance que j’éprouve de votre part. Je désirerais vivement que ma liberté d’action ne soit point entravée et je n’en aurai que plus de joie à hâter mon retour. Je demande à papa de me donner deux cents francs par mois, ça me permettra de faire un plein séjour à Aix, et j’aurai bien du plaisir à travailler dans le Midi dont les aspects offrent tant de ressources pour ma peinture. Croyez bien que je prie papa de vouloir bien m’accorder cette demande et je pourrai, je pense, faire dans le Midi les études que je désire poursuivre. —
Voici les deux dernières quittances. »

1. Il est absolument impossible de fixer la date à laquelle cette lettre fut écrite, mais il est probable qu’elle se rapporte au séjour du peintre à Paris, Pontoise, Auvers où Cezanne était resté pendant trois années consécutives sans revenir dans le Midi comme il le faisait presque chaque année auparavant. La demande d’argent, condition de son retour, peut s’expliquer par le fait que Cezanne désirait assurer l’existence d’Hortense Fiquet et de l’enfant pendant son absence. Tout porte donc à supposer qu’il adressa cette lettre à ses parents avant de les rejoindre en été 1874. Dans une lettre à Zola du 28 mars 1878, Cezanne rapportera plus tard que son père lui avait précédemment promis une rente mensuelle de 200 francs.

Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 145.
Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Bernard Grasset éditeur, 1937, 319 pages, reproduit figure 20.
Chappuis Adrien, The Drawings of Paul Cezanne. A Catalogue raisonné, New York Graphic Society Ltd., Greenwich, Connecticut, 1973, volume I, « Introduction and Catalogue », 288 pages, volume II, « Plates », 1223 numéros, dessin n° 88.

[Début avril]

Degas écrit à Bracquemond.

« Un mot de Burty m’apprend qu’il a fait de vous hier un nouvel adhérent, mon cher Bracquemond, et que vous désirez prendre un rendez-vous pour causer. D’abord, nous ouvrons le 15. Il faut donc se dépêcher. On doit remettre le 6 ou 7 et même un peu après, mais assez à temps pour que l’on puisse avoir fait le catalogue pour le jour de l’ouverture. Il y a là de l’espace (Boulevard des Capucines, ancien atelier Nadar), et une situation unique, etc., etc., etc. Burty vous a-t-il donné quelques renseignements ou bien voulez-vous en avoir toute la somme ? Je vais vous donner un rendez-vous, quitte à en changer si vous me répondez qu’il ne vous convient pas. — Jeudi matin à 11 heures, au local même. — Vous verrez le lieu, on causera après s’il en est encore besoin. C’est une fameuse recrue que nous faisons en vous. Soyez assuré du plaisir et du bien que vous nous faites. (Manet, excité par Fantin et affolé par lui-même, se refuse encore, mais rien ne semble encore décisif de ce côté.) »

Lettre de Degas à Bracquemond, datée mardi ; Marcel Guérin, Lettres de Degas, 1945, p. 33-34.

5 avril

De Nittis, ayant été refusé au Salon, décide d’exposer avec la société coopérative. Il écrit à Adriano Cecioni.

« Paris, 5 avril 1974
Cher Adriano,
Le moment est arrivé où je me trouve en rupture complète avec le côté officiel des artistes de cette Exposition [le Salon] ; et, après si longtemps, ce n’est qu’aujourd’hui que se présente à moi l’occasion de faire accepter le caractère que l’on me connaît en Italie. Pourtant, ce pays n’étant pas le mien et ne m’étant jamais trouvé directement confronté à l’un d’entre eux, étant même plutôt reçu avec une estime apparente, je n’ai jamais eu le droit de me révolter, ni de leur dire nettement ce que sont mes opinions personnelles sur l’art, et spécialement sur celui qu’ils pratiquent. Fatigué de ce système de simulation qui me répugne tant, cela fait pourtant un an qu’au lieu de me limiter à ma seule indépendance de caractère je ne fréquente que des gens du bord opposé, déclarant qu’en fait de talent je leur en trouve énormément. Ainsi, j’ai évolué au fur et à mesure dans ce système, et considérant que mon art ne souhaitait ni n’acceptait cette seule expression : c’est charmant [expression en français dans le texte], mais qu’au contraire il cherchait à gagner l’intérêt dont bénéficient un noyau d’artistes réalistes, aujourd’hui le résultat de tout cela m’a conduit à la conséquence légitime de me voir refusé au Salon.
Cher Adriano, s’il y a jamais eu un fait qui m’ait mis à l’aise [expression en français dans le texte] et dans une position claire, c’est bien celui-là.
Maintenant, je n’ai plus rien de commun avec cette classe opposée à mes principes et qui, du seul fait de ma faiblesse de caractère, me réduisait à rester le plus distant possible, sans pour autant être en rupture complète. Le peu d’estime que je leur accordais, mon obstination, assez évidente par le fait de ne vouloir me rapprocher de personne, l’indifférence absolue aux récompenses montraient ouvertement que je n’acceptais aucune dépendance ; surtout (et c’est le plus fort), le vacarme provoqué par la société d’opposition au réalisme le jour où Degas est venu m’offrir d’y entrer, me qualifiant de soutien à la société et faisant paraître le soir même mon nom en tête de liste. Manet n’a pas voulu appartenir à cette société, croyant pouvoir entrer définitivement dans la fournée [mot en français dans le texte] officielle. Mais, pour sa bonne fortune, à lui aussi ont été refusées deux choses sur trois [Son Chemin de fer est accepté] ; maintenant on va voir ce qui va se passer, je n’ai aucun doute qu’il se décidera à exposer dans notre société. Si la chose se produit, je t’en ferai part. A l’automne se tiendra une deuxième exposition, et alors je chercherai à y faire représenter l’art de nos amis sérieux, parce qu’on croit ici que l’Italie n’existe plus, ou plutôt, comme dit Stevens, qu’elle n’existe en rien excepté des violonistes.
L’annonce de mon refus m’a été faite hier, et tout en me l’annonçant on m’a dit que si j’acceptais de faire un geste en direction des membres du Jury j’obtiendrais peut-être l’admission du tableau. « Vous savez, m’a-t-on dit, peut-être on reviendrait sur la chose. » [citation en français dans le texte]. Merci, merci infiniment, ai-je dit à la personne qui m’a donné ce bon conseil ; au contraire je t’écris pour publier cette lettre dans notre journal. Ici, on en fait toute une histoire de gamins ; hier Degas et un autre sont allés divulguer la chose, et peut-être dans quelques jours la verrai-je publiée avec le refus de Manet.
Au revoir, cher Adriano, je désirerais que ce fait soit connu, aussi fais-moi le plaisir de faire publier cette lettre dans notre journal [Il Giornale artistico, Florence].
Adieu.
Ton ami
Peppino De Nittis »

Lettre de De Nittis, Paris, à Adriano Cecioni, 5 avril 1874 (traduite de l’italien) ; Pittaluga Mary et Piceni Enrico, De Nittis, Milan, Bramante Editrice, 1963, 575 pages, p. 301-302.

6 avril

Décès de Jeanne Rachel Pissarro (La Varenne-Saint-Hilaire, 17 mai 1865 – Pontoise, 6 avril 1874), dite Minette, fille du peintre, « à Pontoise rue de l’hermitage n° 26, cejourd’hui à trois heures moins un quart du matin au domicile de ses père & mère », d’une affection respiratoire. Elle avait huit ans et dix mois.
Ludovic Piette est l’un des témoins signataires de l’acte de décès.

Acte de décès n° 77, de Jeanne Rachel Pissarro, le 6 avril 1874 ; archives communales de Pontoise.

Après le 6 avril

Après le décès de leur fille, la famille Pissarro déménage, du 26, rue de l’Hermitage, à Pontoise, au 18-18 bis, propriétaire Berlioz.

Pissarro Ludovic Rodo, Curriculum vitæ ; Pontoise, musée Pissarro, inédit.

En 1897, Pissarro écrira à son fils Georges qu’il a vu un tableau de lui où apparaît la « maison rouge » qu’ils habitaient :

« j’ai vu dernièrement chez Bernheim, marchand rue Laffitte, une toile représentant la maison rouge, que nous habitions, prise de la rue en face chez Prévot [transcrit Prévoi par Janine Bailly-Herzberg], le maçon, toile de quinze [PDRS 445], esquisse brutale et ni mauvaise ni bonne, faite en une séance. »

Lettre de Pissarro à son fils Georges, 5 novembre 1897 (JBH 1458).

 

Pissarro Ludovic-Rodo, Venturi Lionello, Pissarro : son art, son œuvre, catalogue raisonné, tome I : « Texte », 354 pages, tome II : Planches, 1632 illustrations, Paris, Paul Rosenberg, éditeur, 1939, notice 347 p. 129 :

« 347. — 1876. LA « MAISON ROUGE » À L’HERMITAGE, PONTOISE
Signé en bas à gauche, daté 1876.
À droite au second plan la maison habitée par l’artiste rue de l’Hermitage dite « La maison rouge ». »

Le maçon Théodore Prévost habite, lui, au 10, rue de l’Hermitage. Sa maison, qui n’est pas vue sur le tableau, se trouve sur la droite du tableau.

Archives départementales du Val-d’Oise, 7 M 289.

Cette « maison rouge » que désigne Pissarro est celle où il habitera avec sa famille jusqu’en octobre 1881, ne la quittant que parfois l’hiver pour séjourner à Montfoucault ou à Paris. Cette maison qui existe toujours, au numéro 36 actuel, a peu changé.
Cezanne y viendra fréquemment. Il apparaît, assis sur un banc, dans une photographie de groupe, probablement prise en 1874 (Lucien avait onze ans), dans le jardin de la « maison rouge ». La photographie est annotée au verso : « Martinès, le photographe, Alphonso, peintre amateur et étudiant en médecine, Cezanne, Lucien Pissarro, Aguiar, personnage de Cuba, Pissarro »
Les garde-corps de la façade sur rue sont toujours en place, reconnaissables dans plusieurs tableaux de Pissarro : PDRS 534, 365, 581.
La maison et son jardin apparaissent dans plusieurs tableaux de Pissarro : PDRS 308, 418, 445, 448, 502, 554, 592. La basse-cour apparaît sur les tableaux de Pissarro : PDRS 497, 498, 499, 500, 501, 536, 565.
Pourquoi ce nom de « maison rouge » ? Peut-être par allusion politique, bien que ses façades soient blanches et que la couverture soit en ardoise.

7 avril

Puvis de Chavannes exprime des réserves auprès de Berthe Morisot sur la Société coopérative.

« Degas m’a parlé de l’exposition qui se prépare dans la maison Nadar, je crois l’œuf bon, et l’idée juste avec certaines restrictions pourtant — d’abord le moment psychologique est mal choisi, les refus sont trop chauds encore pour ne pas attirer à cette exhibition un titre que vous devinez sans peine, ensuite c’est au second étage (faute énorme), puis il faudra payer 1 Franc, puis enfin le public gorgé de peinture aux Champs-Elysées où il devra payer aussi se fera une joie de ne pas aller chez vous. »

Lettre de Puvis de Chavannes à Berthe Morisot, 7 avril 1874 ; Paris, musée Marmottan.
Marianne Delafond, Caroline Genet-Bondeville, Berthe Morisot ou l’audace raisonnée, Fondation Denis et Annie Rouart, La Bibliothèque des Arts, Lausanne, 1997, p. 27.

Avril

Lettre de Piette, Le Mans, à Pissarro, non datée.

« J’ai vu M. Leray et ai eu avec lui une longue conversation sur Monet — les Intransigeants dont il le croit le capitaine — la société que vous formez, etc. Ce pauvre bonhomme se raccroche à Cabanel, son défenseur, comme il vient de faire, dit-il, un grand tableau de style, il compte beaucoup sur Cabanel ; il y a certainement un projet de ces messieurs d’exclure les paysagistes du jury : comme incompétents : témoin Jules Dupré, qui est regardé comme n’ayant pas de talent même par Leray. Serait-ce épatant si on pouvait déculotter les paysagistes, mon Dieu ! Et si MM. de l’Institut se faisaient un petit Salon à leur image, sucre d’orge, d’orgeat, limonade. »

Bailly-Herzberg Janine (commentaires), Mon cher Pissarro, lettres de Ludovic Piette à Camille Pissarro, Paris, éditions du Valhermeil, 1985, 143 pages, p. 105-106.

Prudent Louis Leray présente au Salon de 1874 (ouvert le 1er mai) La Déesse du café du Bosquet, probablement l’œuvre défendue par Cabanel. Piette peut facilement rencontrer Leray en dehors du Salon, puisque celui-ci habite dans l’immeuble que possède Piette, 31, rue Véron (Montmartre).

Ministère de l’Instruction publique, des Cultes et des Beaux-arts, direction des Beaux-arts, Salon de 1874, 91e exposition depuis l’année 1673. Explication des ouvrages de peinture, sculpture, architecture, gravure et lithographie des artistes vivants, exposés au palais des Champs-Élysées le 1er mai 1874, Paris, Imprimerie nationale, 1874, 597 pages, p. 171.

9 avril

Zola présente ses condoléances à Pissarro et sa femme.

« Nous avons senti bien cruellement la perte douloureuse que vous venez de faire. Nous aurions tenu à vous donner un témoignage de notre amitié en assistant au convoi ; mais votre lettre nous est parvenue trop tard ; nous venons de changer d’appartement, et la poste se trompe encore.
Veuillez présenter, je vous prie, tous mes regrets à Madame Pissarro. Ma femme a bien regretté de ne pouvoir lui présenter ses consolations en cette triste circonstance.
Mes compliments chez vous, et veuillez me croire votre bien dévoué.
21, rue Saint-Georges, Batignolles. »

Lettre de Zola, Paris, à Pissarro. Émile Zola, Correspondance, tome II, 1868-mai 1877, lettre n° 182, p. 355.

Les Zola ont déménagé vers le 20 mars.

Émile Zola, Correspondance, tome II, 1868-mai 1877, p. 350.

[12 ?] avril

Henri Rouart prend part à la douleur des Pissarro, et sollicite ses conseils, sans doute pour l’accrochage de l’exposition.

« Paris 2 Avril 74
Mon cher Pissarro,
J’ai reçu votre lettre, vous comprendrez j’espère combien je me joins à votre douleur…
Renoir vous à franchement expliqué notre embarras, je vous remercie bien de nous venir en aide. Tout ce que vous ferez sera fort bien fait.
Qu’il est donc pénible de penser que vous soyez attristé au moment ou votre œuvre prend bonne tournure.
Croyez à ma sincère amitié et sympathie
H. Rouart
34 Lisbonne.

Lettre d’Henri Rouart, Paris, à Pissarro, datée « Paris 2 Avril 1874 » ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 161.

15 avril – 15 mai

Première exposition de la Société anonyme des artistes, dans un local loué à Nadar, 35, boulevard des Capucines.
Cent soixante-sept numéros inscrits au catalogue, dont cinq bis et trois numéros non attribués ; trente exposants, parmi lesquels Cezanne, Degas, Guillaumin, Monet, Berthe Morisot, Pissarro, Renoir, Sisley.

Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs, graveurs, etc., première exposition, 1874, 35, boulevard des Capucines, 35, du 15 avril au 15 mai 1874, Paris, Imprimerie Alcan-Lévy, 1874, 20 pages, page de garde et de couverture.

« SOCIÉTÉ ANONYME
DES ARTISTES,PEINTRES,SCULPTEURS,GRAVEURS, ETC.
PREMIÈRE
EXPOSITION
1874
35, Boulevard des Capucines, 35
CATALOGUE
Prix : 50 centimes
L’Exposition est ouverte du 15 avril au 15 mai 1874,
de 10 heures du matin à 6 h. du soir et de 8 h. à 10 heures du soir.
PRIX D’ENTRÉE : 1 franc
PARIS
IMPRIMERIE ALCAN-LEVY
61, rue de Lafayette
1874
[…] Une fois les ouvrages rangés par grandeur, le sort décidera de leur placement.
(Extrait du règlement d’exposition.) »

 

Trois tableaux de Cezanne sont exposés :
« CÉZANNE Paul, 120, rue de Vaugirard, Paris
42. La maison du Pendu, à Auvers-sur-Oise [FWN81-R202]
43. Une moderne Olympia [FWN628R225]
Esquisse. Appartient à M. le Dr Gachet
44. Étude : Paysage à Auvers
[
La Maison du père Lacroix, Auvers-sur-Oise (FWN77-R201), qui est signé et daté « 73 »] »

Les autres exposants sont :
ASTRUC Zacharie, 5, rue d’Arcet (Batignolles), Paris : 14 œuvres, dont 8 aquarelles.
ATTENDU Antoine-Ferdinand, 3, rue des Fossés-Saint-Jacques, Paris : 6 œuvres, dont 3 aquarelles.
BÉLIARD E., chez M. Martin, marchand de tableaux, rue Laffitte, 52 : 4 œuvres, dont Rue de l’Hermitage, à Pontoise et Vallée d’Auvers.
BOUDIN Eugène, 31, rue Saint-Lazare : 13 œuvres, dont 6 pastels, 2 aquarelles.
BRACQUEMOND Félix, 11, Villa Brancas, à Sèvres, Seine-et-Oise : 1 dessin, 28 eaux-fortes.
BRANDON Edouard, 77, rue d’Amsterdam, à Paris : 5 numéros, relatifs à plusieurs aquarelles, dessins, etc.
BUREAU Pierre-Isidore, 59, rue de Turenne, Paris : 4 œuvres.
CALS Adolphe-Félix, chez M. Martin, rue Laffitte, 52, Paris : 6 œuvres.
COLIN Gustave, 14, rue Fontaine, Paris : 5 œuvres.
DEBRAS Louis, 18, rue de Chabrol, Paris : 4 œuvres.
DEGAS Edgard [sic], 77, rue Blanche, Paris : 10 œuvres.
GUILLAUMIN Jean-Baptiste, 120, rue de Vaugirard, Paris : 3 œuvres.
LATOUCHE Louis, 12, rue de La Tour-d’Auvergne, Paris : 4 œuvres.
LEPIC Ludovic-Napoléon, 46, rue de La Rochefoucauld, Paris : 4 aquarelles, 3 eaux-fortes.
LEPINE Stanislas, 12, rue des Rosiers (Montmartre), Paris : 3 œuvres.
LEVERT Jean-Baptiste-Léopold, chez M. H. R… [Henri Rouart], rue de Lisbonne, 34, Paris : 3 œuvres.
MEYER Alfred, 36, rue de Dunkerque, Paris [le numéro 36 imprimé sur le catalogue est corrigé à la main par 57] : 6 œuvres.
DE MOLINS Auguste, chez M. Marchand, 13, rue Neuve-des-Petits-Champs, à Paris, et 17, route du Calvaire, à St-Cloud : 4 œuvres.
MONET Claude, à Argenteuil (Seine-et-Oise) : 9 œuvres, dont 4 pastels.
Mademoiselle MORISOT Berthe, 7, rue Guichard, Passy-Paris : 9 œuvres, dont 2 pastels et 3 aquarelles.
MULOT-DURIVAGE [Emilien], 13, rue Neuve-le-Berry, au Havre (Seine-Inférieure) : 2 œuvres.
DE NITTIS Joseph, 64, avenue Uhrich, Paris : 5 œuvres.
OTTIN Auguste-Louis-Marie, 9, rue Vincent-Compoint (18e arrondissement), Paris : 10 œuvres.
OTTIN Léon-Auguste, 2, rue Bervic (18e arrondissement), Paris : 7 œuvres.
PISSARRO Camille, 26, rue de l’Hermitage, à Pontoise (Seine-et-Oise) : 5 œuvres
136. Le Verger. [PDRS 294]
137. Gelée blanche. [PDRS 285]
138. Les Chataigners [sic] à Osny. [PDRS 313]
139. Jardin de la ville de Pontoise. [PDRS 309]
140 Une Matinée du mois de juin. [PDRS 312]
RENOIR Pierre-Auguste, 35, rue Saint-Georges, Paris : 7 œuvres.
ROUART Stanislas-Henri, 34, rue de Lisbonne, Paris : 11 œuvres.
ROBERT Léopold, à Barbizon (Seine-et-Marne), et à Paris, 12, rue Linné : 2 œuvres.
SISLEY Alfred, 5, rue de la Princesse, à Voisins-Louveciennes : 5 œuvres.
Dans son compte rendu de l’exposition, Marc de Montifaud mentionne un « Lieutenant de lanciers, signé comtesse de Luchaire ». Le nom de ce peintre n’apparaît ni dans le catalogue ni dans la liste des souscripteurs dressée le 27 mai 1874.

de Montifaud Marc [pseudonyme de Marie-Amélie Chartroule de Montifaud], « Exposition du boulevard des Capucines », L’Artiste, histoire de l’art contemporain, 46e année, nouvelle période, tome I, 1er mai 1874, p. 307-313, p. 311.

Les locaux sont décrits dans divers articles qui rendent compte de l’exposition.

[Burty Philippe], « Chronique du jour », La République française, 16 avril 1874, p. 2 :

« C’est aujourd’hui, mercredi, que s’ouvre, au boulevard des Capucines, dans l’ancien local du photographe Nadar, l’exposition dont nous annoncions ces jours derniers l’organisation. […]
Les salons, tendus de laine brun-rouge, sont extrêmement favorables à la peinture. Elles reçoivent le jour de côté, comme dans les appartements. Elles sont toutes isolées, ce qui les encadre à leur avantage. »

 

E. d’H. (d’Hervilly Ernest), « L’exposition du boulevard des Capucines », Le Rappel, vendredi 17 avril 1874, n° 1512, p. 2 :

« C’est avec une grande satisfaction que l’on parcourt les sept ou huit salles de l’Exposition du boulevard des Capucines ; à chaque coin, bien mise en lumière, et sans torsion de cou, une œuvre toujours saisissante, jamais banale, s’offre à l’œil du visiteur. »

 

de Lora Léon, « Petites nouvelles artistiques : Exposition libre de peintres », Le Gaulois, 7e année, n° 2013, 18 avril 1874, p. 3 :

« Ces salons, disposés en deux étages, ne contiennent pas moins de cent soixante-dix ouvrages, exposés dans un excellent jour et placés seulement sur un ou deux rangs, ce qui facilite l’appréciation des connaisseurs. »

Guillaumin est inscrit dans le catalogue à la même adresse que Cezanne : « 120, rue de Vaugirard. Paris », sans doute par commodité, sans que cela signifie qu’ils partagent le même atelier.
D’après le bilan financier dressé le 27 mai, trente-cinq artistes ont payé ou se sont engagés à payer une cotisation de 61,25 francs (60 francs pour la souscription d’une action, et peut-être 1,25 franc pour l’entrée à l’exposition et le catalogue). Seul de Nittis, qui se trouvait à Londres pendant la durée de l’exposition, n’a payé que 60,25 francs.

Notes et souvenirs du peintre Joseph de Nittis, Paris, Librairies-Imprimeries réunies, 1895, 253 pages, p. 138.

Certains artistes n’ont pas exposé : Beaume, Feyen-Perrin, Gilbert, Guyot, Mettling ; Grandhomme, lui, ne s’est engagé que pour l’année suivante ; quant à Bracquemond, il a exposé, mais son nom n’apparaît pas sur la liste.
Lors de l’exposition, le comte Armand Doria achète à Cezanne La Maison du pendu (FWN81-R202).

Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs, graveurs, etc., première exposition, 1874, 35, boulevard des Capucines, 35, du 15 avril au 15 mai 1874, Paris, Imprimerie Alcan-Lévy, 1874, 20 pages, Cezanne nos 42-44 p. 9. de Lora Léon, « Petites nouvelles artistiques », Le Gaulois, 7e année, n° 2013, samedi 18 avril 1874.
[Zola], « Lettre de Paris », Le Sémaphore de Marseille, 18 avril 1874.
Leroy Louis, L’Exposition des Impressionnistes », Le Charivari, 25 avril 1874.
Prouvaire Jean, « L’Exposition du boulevard des Capucines », Le Rappel, 25 avril 1874.
Castagnary Jules-Antoine, « Exposition du Boulevard des Capucines. Les impressionnistes », Le Siècle, 39e année, n° 15126, mercredi 29 avril 1874, p. 3.
de Montifaud Marc, « Exposition du boulevard des Capucines », L’Artiste, histoire de l’art contemporain, 46e année, nouvelle période, tome I, 1er mai 1874, p. 310-311.
Polday Henri, « Les Intransigeants », La Renaissance artistique, n° 16, 3 mai 1874, p. 188.

En 1884, Victor Vignon peindra lui aussi la chaumière de La Maison du pendu. Le petit corps de bâtiment dont on voit le pignon à gauche sur le tableau de Cezanne avait disparu, les ouvertures sur la façade principale avaient été modifiées.

Vignon Victor, Chemin du village, signé « Vor Vignon. 84 », 38 x 46 cm ; vente, Me Aguttes, Paris, Drouot-Richelieu, 4 novembre 2011, n° 163, reproduit en couleurs.

 

Vollard Ambroise, Paul Cezanne, Paris, Les éditions Georges Crès & Cie, 1924 (1re édition, Paris, Galerie A. Vollard, 1914, 187 pages ; 2e édition 1919), 247 pages, p. 52 :

« Cezanne eut la surprise de trouver un amateur pour une des toiles qu’il avait envoyées à cette exposition. La Maison du Pendu [FWN81-R202], — aujourd’hui au Louvre, — fut acquise par le comte Doria, qui avait déjà témoigné de la « liberté » de ses goûts en découvrant Cals et Gustave Colin : mais dois-je ajouter que l’acquisition « extravagante » du tableau de Cezanne acheva de discréditer cet amateur auprès des « connaisseurs » de son entourage ? »

 

de Beucken Jean, Un portrait de Cezanne, Paris, « nrf », Gallimard, 1955, 341 pages, p. 118 :

« Plus une toile est travaillée, plus sa technique paraît exceptionnelle : c’est le cas surtout pour La Maison du Pendu [FWN81-R202], le chef-d’œuvre de cette période. Cette toile, de dimensions moyennes (55,5 x 66,5 cm.), représente, en contrebas d’un chemin, des toits de chaume et une importante chaumière : la maison du pendu [FWN81-R202] (oh ! légende : il s’agit de la maison où un homme a tenté de se suicider en s’enfumant avec de la paille). »

Claude Roger-Marx publia quelques prix de vente annotés sur un catalogue de l’exposition ayant appartenu à Philippe Burty, Bibliothèque centrale des musées nationaux :

« Ce modeste livret, d’une trentaine de pages, offre un intérêt particulier : les exposants […] ont parfois, notamment Cezanne et Pissarro, apposé en marge leur signature manuscrite, après avoir fixé le chiffre auquel ils estimaient leurs envois. » Monet a inscrit 1000 F pour Impression ; Pissarro, 1 000 F pour le Verger ; Guillaumin, 300 F pour le Soir, et Cezanne, 200 F pour la Maison du pendu [FWN81-R202].

Claude Roger-Marx, dans le catalogue d’exposition 1874-1974 Hommage à Paul Durand-Ruel. Cent ans d’Impressionnisme, Paris, 1973, n. p.

 

La genèse de l’Exposition

Rivière Georges, Renoir et ses amis, Paris, H. Floury éditeur, 1921, 273 pages, p. 44-45 :

« Aux organisateurs de l’exposition, se joignirent alors Bracquemont [sic], Lépine, Nittis, Gaston [Louis] Latouche, Boudin, Guillemet [inexact], Lebourg, etc. Si aucun de ces artistes n’était un grand maître, il faut convenir qu’ils avaient tous du talent et qu’il était difficile de réunir un ensemble meilleur et plus éclectique que celui offert au public. Si l’on discutait le talent de Monet, de Renoir et de leurs amis, on était unanime à reconnaître la valeur des autres. C’était bien, du reste, ce que Degas avait voulu réaliser en élargissant l’exposition. Il avait espéré, en groupant des artistes de tendances si diverses, que les Intransigeants se trouveraient en quelque sorte submergés sous le flot des peintres du juste milieu ; car Degas ne tenait pas du tout à voir triompher ses amis.
Renoir fit partie de la « Commission » chargée de placer les tableaux. C’était une besogne difficile et fatigante ; au bout de deux jours, il resta à peu près seul pour remplir cette tâche délicate. Inutile de dire que, malgré l’impartialité qu’il apporta dans la répartition de la cimaise entre les exposants, il ne réussit pas à contenter tout le monde. Pissarro, notamment, toujours imbu de ses théories égalitaires, eût voulu qu’on procédât par un tirage au sort [ce que stipule le « règlement d’exposition »] ou par un vote pour déterminer la place de chaque toile ; c’était pour lui une affaire de principe. On ne l’écouta pas, heureusement. »

 

Renoir Jean, Renoir, Paris, Hachette, 1962, 457 pages, p. 154-155 :

« Pissarro convainquit ses camarades de la nécessité d’une exposition organisée par les peintres eux-mêmes. Cezanne se joignit à eux. « Les critiques sont des châtrés et des jean-foutre ! » Degas lui-même, si réservé, s’était rapproché du groupe. Un nouveau venu, Guillaumin, vint grossir les rangs. Pissarro et Monet voulaient limiter les exposants aux combattants du début. Ils se méfiaient de Degas — ce bourgeois. Renoir répondait : « Il en fait plus pour démolir M. Gérôme qu’aucun de nous ! » Degas accepta à une condition : c’est que le caractère de l’exposition ne fût pas « révolutionnaire » et qu’on s’abritât derrière un grand nom. Edouard Manet commençait à être admis par les officiels et les journalistes. On le pressentit. Il se récusa. « Pourquoi irais-je avec vous, les jeunes, puisque je suis reçu au Salon officiel qui est le meilleur terrain de combat ? Au Salon, mes pires adversaires sont obligés de défiler devant mes toiles. » Il y avait du vrai. On n’insista pas. D’autres artistes, semi-officiels, mais assez libres pour reconnaître que « chez ces Intransigeants il y avait tout de même quelque chose », proposèrent de se joindre à l’exposition. Mon père insista pour qu’on les accepte. Leur adhésion diminuait la quote-part de chacun dans le règlement des frais. Parmi eux je cite un aîné qu’il respectait, Boudin. »

L’admission de Cezanne dans le groupe d’artistes déplaisait même à certains d’entre eux. Selon John Rewald, Pissarro aurait plaidé sa cause pour le faire accepter :

« Mais Pissarro, qui avait déjà triomphé des objections faites contre l’admission de Guillaumin, maintenant soutenu par Monet, plaida la cause de Cezanne avec une conviction telle que son ami fut accepté. »

Rewald John, Histoire de l’Impressionnisme, éditions Albin Michel, Paris, 1986, 480 pages, p. 202 ; Rewald John, Cezanne et Zola, Paris, éditions A. Sedrowski, 1936, 202 pages, note n° 2 p. 85.

« Beaucoup de participants ne voulaient pas admettre les œuvres de Paul Cezanne craignant trop l’opposition du public, mais Camille Pissarro insista pour que son ami pût participer à leur manifestation commune (1).
(1) Renseignement communiqué par M. Lucien Pissarro. »

Rewald John, Cezanne et Zola, Paris, éditions A. Sedrowski, 1936, 202 pages, p. 85.

 

Rivière Georges, Renoir et ses amis, Paris, H. Floury éditeur, 1921, 273 pages, p. 50-51 :

« Les envois de Cezanne étalaient dans tout son éclat la puissance inégalée du dessinateur et du coloriste avec des paysages de Provence où s’agitaient des groupes de baigneurs musclés comme des cariatides de Puget. Le public criait au mystificateur. Car si tous les Intransigeants provoquaient les quolibets des visiteurs, aucun n’était honni autant que Cezanne. Quelques gens, plus excités que les autres, réclamaient pour lui la camisole de force. »

Le refus de participation de Manet :

Elder Marc, À Giverny, chez Claude Monet, Paris, Bernheim-Jeune, 1924, p. 49 :

Monet, à Marc Elder :
« Jamais Manet n’avait consenti à se joindre à notre groupe, à figurer dans nos expositions particulières. Au contraire, il était en coquetterie avec les officiels qui le repoussaient pourtant. La peinture de Cezanne surtout lui était antipathique. Il ne comprenait pas son talent, du moins à cette époque, car j’aime à croire qu’il serait revenu sur son opinion comme il l’a fait tant de fois. Il avait un argument décisif quand on le pressait d’être des nôtres :
« Je ne me commettrai jamais avec monsieur Cezanne ! » »

 

Vauxcelles Louis, « Un après-midi chez Claude Monet », L’Art et les artistes, décembre 1905, p. 88 :

Monet :
« Dégoutés des Salons et des Jurys, nous avions formé un petit groupe exposant chez un marchand. Manet qui, lui, préférait lutter au Salon même, chez l’ennemi, —tel Zola voulant forcer les portes de l’Académie — nous traitait de « lâcheurs ». Et, lorsqu’il connut un semblant de succès, grâce au sujet, avec son Bon Bock, il ne décoléra pas contre Berthe Morizot [sic], Renoir et moi-même, répétant : « Pourquoi ne restez-vous pas avec moi ? Vous voyez bien que je tiens la corde ! » »

 

Moreau-Nélaton Etienne, Manet raconté par lui-même, Henri Laurens, Paris, 1926, tome II, p. 20-21 :

« Quant à Manet, il a préféré les aléas du Salon et les foudres du jury à cette guérilla en dehors des sphères officielles. Et puis, la compromission avec Cezanne lui répugnait. Pressenti par Monet, « Jamais de la vie, lui répondait-il, je ne me commettrai avec ce gaillard-là. » Les deux êtres ne pouvaient se sentir. La finesse native de l’un ne tolérait point les allures communes de l’autre. L’élégant Parisien toisait avec mépris le rustre de Provence sans culture et sans distinction. L’antipathie était réciproque, et Cezanne donnait à la sienne d’assez grossières couleurs. Un jour que Manet lui tendait la main avec bonhomie, « Non, Monsieur, disait-il, je ne vous la serre pas ; je la salirais. Je n’ai pas lavé la mienne depuis huit jours. » »

Maus Octave, « L’Art au Salon d’automne », Mercure de France, tome LXV, n° 229, 1er janvier 1907, p. 60-69, Cezanne p. 66-67 :

« Conférence faite par M. Octave Maus à la clôture du Salon, le 15 novembre 1906. […]
Il [Manet] ne comprit pas davantage Cezanne, et refusa de s’associer au groupe des Impressionnistes parce que le fougueux peintre d’Aix en faisait partie. Cezanne connaissait l’opinion de Manet sur ses œuvres. Il se contentait d’en sourire, et, parfois, de tirer du fond de sa bonhomie provençale quelque trait moqueur. Un soir, ― l’anecdote me fut contée la semaine dernière par un de ses assistants, ― Manet, très élégant, trônait au Café Guerbois parmi ses amis. Entre Cezanne, la ceinture rouge aux reins, dans l’accoutrement dépenaillé dont il était invariablement vêtu. « Ah ! monsieur Manet, s’écrie-t-il en saluant le maître d’Olympia, permettez-moi de ne pas vous tendre la main. Je ne me la suis pas lavée depuis huit jours ! »
La mémoire de Manet est assez vénérée ici pour que j’aie osé vous raconter cette historiette lointaine. Ce dissentiment entre deux hommes qui ont un droit égal à notre admiration ne prouve-t-il pas la fragilité des jugements individuels ? Et pareilles divergences, ― qu’il s’agisse de peinture ou de musique, car les musiciens, eux aussi, se divisent en camps rivaux, ― ne devraient-elles pas toujours s’effacer devant l’intérêt supérieur de l’art ? »

 

J. Elias, DegasNeue Rundschau, novembre 1917.

Manet dit aussi à Degas : « Expose donc avec nous, tu auras une mention. »

Degas :

Notes et souvenirs du peintre Joseph de Nittis, Paris, Librairies-Imprimeries réunies, 1895, 253 pages, p. 138, 237 :

« C’est en 1874 que j’allai pour la première fois à Londres après avoir envoyé pour le salon mon tableau : Fait-il froid !
Je partis au commencement d’avril, afin de préparer les logements.
[…] Pour la première exposition des impressionnistes, Degas me demanda d’envoyer quelque chose d’important. Il ajouta :
— Puisque vous exposez au Salon, les gens mal documentés ne pourront pas dire que nous sommes l’exposition des refusés.
J’envoyai. Avec plaisir ; comme je le ferai toutes les fois qu’on aura la courtoisie de me le demander. N’importe où. Avec n’importe qui. C’est l’œuvre qui compte. On la voit partout quand elle est en bonne lumière.
Mon envoi ne fut pas placé les premiers jours. Je ne fus casé qu’ensuite, le plus mal qu’on pût, en mauvaise lumière, et quand la presse et les premiers visiteurs furent passés.
Je ne m’en fâchai pas et n’en éprouvai nul ennui. Seulement je dis en riant :
— C’est une leçon. Je ne recommencerai pas.
Résolution à laquelle je suis bien capable de ne pas tenir, tant la chose a peu d’importance pour moi. »

 

Rivière Georges, Mr. Degas (bourgeois de Paris), Paris, Librairie Floury, collection « Anciens et modernes », 1935, 188 pages, p. 23-24 :

« Degas n’ignorait pas l’amitié qui nous [Georges Rivière] unissait à Renoir, envers qui il ne nourrissait pas toujours des sentiments bien cordiaux. Les deux artistes étaient séparés par des différences de caractère irréductibles. Mais ils n’étaient pas encore brouillés comme ils le furent quelques années plus tard, pour des propos futiles. Renoir prétendait que Degas ne lui pardonnait pas d’embellir ses modèles. Il y avait du vrai dans cette boutade et Degas se montrait beaucoup plus indulgent à l’égard de Claude Monet et de Pissarro, paysagistes, parce que lui-même, il le confessait volontiers, n’avait aucun goût pour le paysage — qu’il dédaignait — et s’abstenait dès lors de juger ceux qui s’y consacraient. »

 

Rivière Georges, Mr. Degas (bourgeois de Paris), Paris, Librairie Floury, collection « Anciens et modernes », 1935, 188 pages, p. 68 :

« Il [Degas] estimait peu les paysagistes, vieux préjugé — inconsciemment gardé peut-être — des peintres de figure du temps passé. Toutefois, parmi les paysagistes du groupe impressionniste, Camille Pissarro avait sa sympathie, à cause de ses recherches techniques en gravure. »

 

Rivière Georges, Mr. Degas (bourgeois de Paris), Paris, Librairie Floury, collection « Anciens et modernes », 1935, 188 pages, p. 52 :

« Ce n’était certainement pas dans l’intention de nuire à ses amis les indépendants que Degas avait convié d’autres peintres, mais seulement en vue du succès financier et mondain de l’exposition. Il n’était pas fâché sans doute d’atténuer l’effet désastreux que devaient produire, dans l’esprit des amateurs, les tableaux de Renoir, de Monet et de Cezanne. Les autres artistes qui appartenaient à la société élégante et riche de Paris devaient, selon Degas, donner à l’exposition un cachet de bon ton. »

 

Rivière Georges, Mr. Degas (bourgeois de Paris), Paris, Librairie Floury, collection « Anciens et modernes », 1935, 188 pages, p. 60 :

« Il faut bien dire que si Degas trouvait la peinture de Cezanne extravagante, celui-ci déclarait que l’art de Degas était étriqué. »

 

Rivière Georges, Mr. Degas (bourgeois de Paris), Paris, Librairie Floury, collection « Anciens et modernes », 1935, 188 pages, p. 76 :

« La technique de Cezanne était, aux yeux de Degas, la chose la plus déraisonnable du monde. Cependant, il est visible que, théoriquement, Cezanne se rapprochait de Degas et qu’il approuvait les principes posés par Zola promu chef de l’école naturaliste. Cela ne suffisait pas, toutefois, pour mettre les deux peintres d’accord. Quand ils exposaient leurs vues sur l’art, Cezanne et Degas y apportaient chacun un parti pris irréductible. Mais tandis que Cezanne s’exprimait avec une véhémence qui se terminait par un orage olympien, Degas lançait, avec une dextérité féline, des coups de griffe cruels à son antagoniste. Singulière analogie que nous remarquions en ce temps-là, Degas polémiste ressemblait assez à Clémenceau, son contemporain, par les moyens oratoires employés, par le ton qu’il prenait, par cette courtoisie ironique qu’il apportait dans la discussion, blessant son adversaire sans avoir l’air de le frapper. »

 

Rivière Georges, Le Maître Paul Cezanne, H. Floury éditeur, Paris, 1923, p. 75 :

« Parmi les artistes qui voisinaient avec Cezanne, en 1874, à la galerie Nadar, Degas était peut-être le plus acharné à le critiquer. C’était par-dessus tout la couleur des tableaux de son co-exposant qui était antipathique à Degas. Il la trouvait brutale, exagérée, déraisonnable. Tous les « coloristes » lui déplaisaient, mais Cezanne était à ses yeux la caricature de ce genre ennemi. Il est vrai que Cezanne, de son côté, n’était pas un admirateur de Degas. Et, cependant, la manière des deux peintres n’était pas aussi opposée qu’ils le croyaient l’un l’autre. »

L’adhésion de Jongkind, qu’Alexis avait annoncée dans L’Avenir national (le 12 mai 1873), n’est plus évoquée.
Parmi les aînés, Boudin se joint au groupe, sans doute à la demande de Monet.
Cals, plus âgé de dix ans que Jongkind, rejoint résolument ses plus jeunes collègues.

Lettre de Cals à son ami J. Troubat, Honfleur, 6 octobre 1879 ; catalogue d’exposition Honfleur et ses peintres, musée municipal d’Honfleur, 1934, p. 11-13 :

« Comment se fait-il que vous qui avez des idées avancées politiquement vous soyez si réactionnaire en matière artistique ? Vous n’allez pas au-delà de Cabanel et Bouguereau, car là vous voyez une forme bien définie, et pourtant vous ne percevez pas combien leurs œuvres sont creuses et vides de sentiment ! Les autres sont peut-être bohèmes si vous voulez, mais au moins il y a une vigueur que je ne trouve point chez ceux qui sont considérés comme les chefs de l’école française moderne. Triste école de castrats ! Ce qui m’a poussé à rejoindre [le groupe], c’est ma conviction qu’une seule chose peut sauver notre art, et c’est l’application rigoureuse des principes de liberté… Oh si seulement j’avais vingt ans de moins, avec quelle ardeur ne me serais-je pas jeté dans la bagarre ! Mais je suis épuisé, au bout du rouleau… Et vous voulez que je demande à un Albert Wolff de venir dans mon atelier regarder mes pauvres tableaux ? Non, je n’ai aucune fierté pour le peu que j’ai accompli… Mais j’ai ma dignité… Permettez-moi de vous dire que j’ai un mépris absolu pour… ces gratte-papier qui sont traités avec une telle considération par peur des stupidités qu’ils sortent des encriers. »

Conversation de Monet et Louis Vauxcelles :

« — Daubigny fut-il le seul à soutenir l’impressionnisme naissant ? Que disaient les vrais maîtres d’alors ?
— Tenez, je me rappelle que nous exposâmes, Renoir et moi, dans une petite boutique. Mon tableau était à la devanture. Un jour, je me trouvais là, passe Daumier, maître vénéré, qui s’arrête, lorgne, et dit au marchand : « Qui donc vous force à montrer au public de pareilles horreurs ? » Je suis rentré chez moi, ce soir-là, le cœur navré. Par contre, Diaz (j’eusse préféré que l’éloge vînt de Daumier, et la critique de Diaz) s’enthousiasma pour ce même paysage, me serra les mains et me prédit le plus brillant avenir.
— Et le père Corot, qui accueillit les débuts de Pissarro ?
— Le père Corot dit un soir à Guillemet : « Mon petit Antonin, tu as joliment bien fait de t’échapper de cette bande-là. »

Vauxcelles Louis, « Un après-midi chez Claude Monet », L’Art et les Artistes, décembre 1905, p. 88. Cité par Geffroy Gustave, Claude Monet, sa vie, son œuvre, son temps, Paris, Les éditions G. Crès & Cie, 1922, 362 pages, 7 reproductions en noir, p. 259.

 

Félix Fénéon, « Anecdotes édifiantes », Bulletin, galerie Bernheim-Jeune, n° 5, 28 mars 1914 ; reproduit dans Félix Fénéon, Œuvres plus que complètes, textes réunis et présentés par Joan U. Halperin, tome I, p. 284 :

« Latouche, marchand de couleurs, rue Lafayette, avait pour clients Pissarro, Monet et leurs amis. Vers la fin de l’après-midi, on venait parfois causer dans sa boutique. Un jour de 1865 ou 66, Daumier entre. Désignant un tableau en vitrine : « Dites-moi, Latouche, vous allez retirer cette cochonnerie, c’est ignoble ! » et il sort. Ce tableau était « le tableau de l’Infante » de Monet [W 85, peint au printemps 1867, ce qui permet de supposer que l’événement remonte en réalité à cette année-là] et le jeune Monet était là, navré.
Quelques jours après, Latouche et Monet voyaient à travers les vitres, arrêté devant la même toile, Diaz hoche une tête acquiesçante : « C’est fameux ! Jeune homme, vous irez loin. » En d’autres circonstances, Daubigny aussi manifesta son approbation. Mais combien Monet eût préféré à ces suffrages celui de Daumier ou de Corot !
Or Corot, qu’admiraient passionnément ces nouveaux peintres, ne comprenait point du tout l’intérêt de leurs innovations. Guillemet, d’abord lié avec eux et qui notamment travailla en compagnie de Cezanne, s’était rangé et avait été admis au Salon. À Vollon, qui avait conseillé et appuyé le candidat, Corot disait tout réjoui : « Alors, ce petit Antonin, le voilà donc sauvé ! Quand il était avec cette sale bande, je le croyais à jamais perdu. »

Monet à Marc Elder :

« Corot, le père Corot, un grand peintre, n’a jamais senti la valeur de notre effort… Troublant, n’est-ce pas ?… Et triste !… Tenez, je vais vous dire la plus grande douleur de ma vie, la plus grande, qui me fait mal encore certains jours après des ans et des ans…
Latouche, un petit marchand de couleurs qui marquait de la sympathie à notre groupe, exposait parfois nos peintures. Le soir, souvent, nous nous retrouvions dans sa boutique. C’était un lieu de rendez-vous, une parlotte. Je venais d’achever le Jardin de l’Infante [W 85]. Je le lui portai : il le mit en vitrine. Du magasin on pouvait surveiller les passants, leurs mines, leurs grimaces. C’est ainsi que je vis venir Daumier. Il s’arrêta, fit un haut-le-corps, poussa la porte :
« Latouche, cria-t-il d’une voix forte, vous n’allez pas retirer cette horreur de votre montre ? »
Je pâlis, j’étouffai comme sous un coup de poing appliqué au cœur. Daumier ! le grand Daumier ! Un dieu pour moi !… J’avais attendu son verdict en tremblant. Et voilà le camouflet… Nous n’osions plus parler, dissimulés comme des coupables dans l’ombre de la boutique… Tout à coup j’aperçois le père Diaz déhalant sa jambe de bois sur le trottoir. À son tour il s’approche. Une nouvelle crainte m’envahit : que va-t-il dire ?… Mais, derrière la glace, nous le voyons qui hoche la tête, l’air ravi, approbatif. Avide d’un peu de baume, Latouche se jette sur le vieux peintre :
« C’est bien, n’est-ce pas, monsieur Diaz ? L’auteur est là, vous savez ! »
Je fus présenté au seuil de la boutique. Diaz se montra très chaud, très enthousiaste et me prédit que j’irais loin… Éloges flatteurs évidemment. Mais quoi !… Diaz, c’était Diaz, tandis que Daumier…! »

Elder Marc, À Giverny chez Claude Monet, Paris, 1925, p. 55-56.

 

Valéry Paul, Degas, danse, dessin, Paris, Gallimard, collection « nrf », 1938 ; réédition1965, 254 pages, p. 18-19 :

« Peu de temps avant sa mort, Claude Monet m’a raconté qu’ayant, au début de sa carrière, exposé quelques toiles chez un marchand de la rue Laffitte, cet homme vit un jour s’arrêter devant sa vitrine un personnage et sa compagne, tous deux d’allure digne, et bourgeoise presque à la majesté. Le monsieur, devant les Monet, ne put se retenir : il entra, il fit une scène ; il ne concevait pas que l’on pût exposer de telles horreurs… « Je l’ai bien reconnu », ajouta le marchand quand il revit Monet et lui fit ce rapport. « Qui était-ce ? » demanda Monet. « Daumier… », dit le marchand. A quelque temps de là, les mêmes œuvres étant dans la même vitrine, et Monet, cette fois, présent, un inconnu s’arrête à son tour, regarde longuement, cligne des yeux, pousse la porte et entre. « Quelle jolie peinture, dit-il, qui donc a fait cela ? » Le marchand se confond en remerciements. Il veut savoir le nom de son admirateur. « Je suis Decamps », dit l’autre, avant de s’éloigner. »

Extraits d’articles qui rendent compte de la participation de Cezanne à l’exposition.

Articles favorables à Cezanne.

E. d’H. [Ernest d’Hervilly], « L’Exposition du boulevard des Capucines », Le Rappel, n° 1512, vendredi 17 avril 1874, 28 germinal an 52, p. 2 :

« Les premiers membres de la société coopérative qui s’est affirmée si vaillamment sont : MM. Zacharie Astruc, Attendu, Béliard, Bracquemond, Brandon, Boudin, Bureau, Cals, Cezanne, Gustave Colin, Debras, Degas, Guillaumin, Latouche, Lépic, Lépine, Levert, Meyer, de Molins, Claude Monet, Mlle Berthe Morisot, MM. Mulot-Durivage, de Nittis, Aug.-Louis-Marie Ottin, Léon Ottin, Pissaro, Renoir, Robert, Rouart, Sisley.
C’est avec une grande satisfaction que l’on parcourt les sept ou huit salles de l’Exposition du boulevard des Capucines ; à chaque coin, bien mise en lumière, et sans torsion de cou, une œuvre toujours saisissante, jamais banale, s’offre à l’œil du visiteur. »

 

[Émile Zola], « Lettre de Paris », Le Sémaphore de Marseille, 18 avril 1874 (« lettre » datée « 16 avril »), p. 1 :

« Je signalerai particulièrement, parmi les toiles qui m’ont frappé, un paysage très remarquable de M. Paul Cezanne, un de vos compatriotes, un Aixois, qui a fait preuve d’une grande originalité. M. Paul Cezanne, qui lutte depuis longtemps, a un véritable tempérament de grand peintre. »

 

de Lora Léon, « Petites nouvelles artistiques : Exposition libre de peintres », Le Gaulois, 7e année, n° 2013, 18 avril 1874, p. 3 :

« Parmi les plus excellents paysages, nous citerons […] le Verger et la Gelée blanche [n° 137], de M. Camille Pissarro ; […] la Maison du pendu [n° 42, FWN81-R202], de M. Paul Cezanne ».

 

Drumont E., « L’Exposition du boulevard des Capucines », Le Petit Journal, 19 avril 1874, p. 2 :

« Une telle visite est véritablement intéressante, et pour prouver l’intérêt que présente cette exposition, il suffirait de citer les noms des principaux artistes représentés là : MM. […] Cezanne ».

 

Lepelletier E., « Chronique parisienne : L’Exposition du boulevard des Capucines », Le Patriote français, 19 avril 1874, p. 2 :

« Parmi les paysages, nous citerons […] la Maison du pendu [n° 42, FWN81-R202], de M. Paul Cezanne ».

Articles défavorables à Cezanne.

Prouvaire Jean [pseudonyme de Pierre Toloza ou de Catulle Mendès], « L’exposition du boulevard des Capucines », Le Rappel, n° 1515, lundi 20 avril 1874, 1er floréal an 82, p. 3 :

« Parlerons-nous de
M. Cezanne
qui d’ailleurs a sa légende ? De tous les jurys connus, aucun n’a jamais, même en rêve, entrevu la possibilité d’accepter aucun tableau de ce peintre, qui se présentait au Salon, portant lui-même ses toiles sur son dos, comme Jésus Christ sa croix. Un amour trop exclusif du jaune a, jusqu’à cette heure, compromis l’avenir de M. Cezanne. Néanmoins le jury a eu tort, étant le jury.
Si l’espace ne nous était mesuré, nous décririons volontiers plusieurs toiles encore. »

 

A. L. T., « Chronique », La Patrie, 21 avril 1874, p. 2 :

« Aux premières ébauches (c’est débauches que je devrais écrire) on hausse les épaules ; aux secondes on éclate de rire, aux dernières on finit par se fâcher, et l’on regrette qu’on n’ait pas donné à un pauvre les vingt sous qu’on a dû payer pour passer le tourniquet de rigueur. […]
— Il faut croire que ce sont des élèves de M. Manet.
— Vous brûlez ; ce sont probablement des élèves de Manet, oui ; mais les refusés de ce maître.
— Miséricorde ! Des refusés de Manet ! Qu’est-ce que cela doit être !
— Regardez autour de vous, vous le voyez.
— Mais M. Manet n’est-il pas lui-même au nombre des refusés de cette année ?
— Parfaitement. ça n’empêche pas qu’il a droit de refuser à son tour les œuvres de ses élèves qui poussent trop au réalisme. Tenez, voyez le numéro 42 (la Maison du pendu[FWN81-R202]. »

 

Leroy Louis, « L’exposition des impressionnistes », Le Charivari, 25 avril 1874, p. 79-80 :

« Tout à coup il poussa un grand cri. en apercevant la Maison du pendu [n° 42, FWN81-R202], de M. Paul Cezanne. Les empâtements prodigieux de ce petit bijou achevèrent l’œuvre commencée par le Boulevard des Capucines ; le père Vincent délirait. […]
Vous vous souvenez de l’Olympia, de M. Manet ? Eh bien, c’était un chef-d’œuvre de dessin, de correction, de fini, comparée à celle de M. Cezanne [n° 43, FWN628-R225].
[…] Parlez-moi de la Moderne Olympia, à la bonne heure !
Hélas ! allez la voir, celle-là ! Une femme pliée en deux à qui une négresse enlève le dernier voile pour l’offrir dans toute sa laideur aux regards charmés d’un fantoche brun. Vous vous souvenez de l’Olympia, de M. Manet ? Eh bien, c’était un chef-d’œuvre de dessin, de correction, de fini, comparée à celle de M. Cezanne.
[…] Et pour donner à son esthétique tout le sérieux convenable, le père Vincent se mit à danser la danse du scalp devant le gardien ahuri, en criant d’une voix étranglée :
— Hugh !… Je suis l’impression qui marche, le couteau à palette vengeur, le Boulevard des Capucines, de Monet, la Maison du pendu [n° 42, FWN81-R202] et la Moderne Olympia [n° 43, FWN628-R225], de M. Cezanne !
Hugh ! hugh ! hugh ! »

 

Carjat Étienne, « L’Exposition du boulevard des Capucines », Le Patriote français, 27 avril 1874, p. 2 :

« MM. Monet, Pissaro, Cezanne, Sisley et Guillaumin, forment un groupe à part dans cette exposition, dont ils ont été les principaux initiateurs.
[…] Nous avons admiré les premiers paysages de M. Pissaro qui nous séduisaient par une franchise, une saveur d’exécution hors ligne, M. Cezanne, lui aussi, avec son profond sentiment de la couleur, nous faisait espérer un peintre de plus.
Nous les avons défendus alors, avec bec et ongles, contre les railleries bêtes et intéressées des jeunes gommeux des ateliers Cabanel, Picot et consorts. Nous nous portions garant de leur avenir ; les progrès nous semblaient certains et nous étions heureux de les voir entrer dans une voie franchement révolutionnaire.
Hélas ! nos prévisions ont été trompées ».

 

Cardon Émile, « Avant le Salon. L’exposition des révoltés », La Presse, 39e année, mercredi 29 avril 1874, p. 2-3 :

« Restent donc MM. Degas, Cezanne, Monnet, Sisley, Pissaro, Mlle Berthe Morisot, etc., etc., les disciples de M. Manet, les pionniers de la peinture de l’avenir, les représentants les plus convaincus et les plus autorisés de l’École de l’impression.
[…] Ils le disent du reste avec tant de bonne foi qu’ils ont fini par convaincre un amateur — un seul il est vrai —, M. Faure, qui a vendu ses beaux Dupré, ses splendides Delacroix, ses Corot merveilleux, ses Roybet, pour acheter des Degat, des Cezanne et des Manet !
Il est vrai que M. Faure a toujours aimé à se singulariser. Acheter des Cezanne, c’est un moyen tout comme un autre de se signaler, et de se faire faire une réclame unique. »

 

Castagnary [Jules-Antoine], « Exposition du boulevard des Capucines. Les impressionnistes », Le Siècle, 39e année, n° 15126, mercredi 29 avril 1874, p. 3 :

« Quant aux autres, qui, négligeant de réfléchir et d’apprendre, auront poursuivi l’impression à outrance, l’exemple de M. Cezanne (Une moderne Olympia[n° 43, FWN628-R225] peut leur montrer dès à présent le sort qui les attend. D’idéalisation en idéalisation, ils aboutiront à ce degré de romantisme sans frein, où la nature n’est plus qu’un prétexte à rêveries, et où l’imagination devient impuissante à formuler autre chose que des fantaisies personnelles, subjectives, sans écho dans la raison générale, parce qu’elles sont sans contrôle et sans vérification possible dans la réalité. »

 

Marc de Montifaud [pseudonyme de Marie-Amélie Chartroule de Montifaud], « Exposition du boulevard des Capucines », L’Artiste, histoire de l’art contemporain, 46e année, nouvelle période, tome I, 1er mai 1874, p. 307-313, p. 310-311.

« Le public de dimanche a jugé à propos de ricaner en face de la fantastique figure qui se présente dans un ciel opiacé, à un fumeur d’opium. Cette apparition d’un peu de chair rosé et nue que pousse devant lui, dans le nuageux empyrée, une espèce de démon, où s’incube, comme une vision voluptueuse, ce coin de paradis artificiel, a suffoqué les plus braves, il faut le dire, et M. Cezanne n’apparaît plus que comme une espèce de fou, agité en peignant du delirium tremens. L’on a refusé de voir, dans cette création inspirée de Beaudelaire, un rêve, une impression causée par les vapeurs orientales et qu’il fallait rendre sous la bizarre ébauche de l’imagination. L’incohérence n’est-elle pas la nature, le caractère particulier du sommeil laudatif ? Pourquoi chercher une plaisanterie indécente, un motif de scandale, dans l’Olympia [n° 43, FWN628-R225] ? Ce n’est en réalité qu’une des formes extravagantes du haschisch empruntée à l’essaim des songes drolatiques qui doivent encore se cacher dans les coins de l’hôtel Pimodan. Cependant il faut ajouter que, parmi ces interprètes d’un fait psychologique bien connu, il en est deux qui sculpteront dans le marbre, et vingt qui n’auront jamais taillé que des magots.
Aucune audace ne nous fera donc écarquiller les yeux. Mais, pour la question du paysage, M. Cezanne trouvera bon que nous n’allions pas jusqu’à sa Maison du pendu [n° 42, FWN82-R202], et son Étude à Anvers [n° 44, FWN77-R201] ; là-dessus, nous avouons rester en route. »

 

Polday Henri, « Les Intransigeants », La Renaissance littéraire et artistique, 3 mai 1874, p. 186-188 :

« Et maintenant qu’il me soit permis une question. Je voudrais savoir si ces messieurs se moquent de M. Cezanne ou si M. Cezanne se moque d’eux. Toujours est-il qu’après avoir regardé les tableaux de cet irréconciliable, on prendrait MM. Pissarro et Claude Monet pour des réactionnaires. »

 

Cezanne au moment de l’exposition :

Rivière Georges, Le Maître Paul Cezanne, Henri Floury éditeur, Paris, 1923, 242 pages, p. 76-78 :

« Ceux qui n’ont connu Cezanne que pendant les dernières années de sa vie, quand la maladie l’avait terrassé, ne peuvent l’imaginer tel qu’il était à trente ans : un grand et solide garçon, haut perché sur des jambes un peu grêles. Il marchait d’un pas rythmé, tenant la tête droite, comme s’il regardait à l’horizon. Son visage noble, entouré d’une barbe noire frisée, rappelait les figures des dieux assyriens. Les grands yeux, brillant d’un vif éclat et d’une extrême mobilité, dominant le nez fin et légèrement arqué, contribuaient à donner à sa physionomie un caractère oriental. Il avait généralement l’air grave, mais, quand il parlait, ses traits s’animaient et une mimique expressive accompagnait ses paroles prononcées d’une voix forte et bien timbrée, à laquelle un fort accent provençal ajoutait une saveur particulière.
Il professait un profond dédain pour la toilette ; elle n’entrait en aucune manière dans ses préoccupations. Aussi son costume était-il assez négligé. Sa coiffure consistait en un petit chapeau mou posé en arrière ; ses vêtements de couleur sombre ne semblaient jamais avoir été neufs et il les portait à peu près jusqu’à complète usure. Pour travailler, il revêtait une veste et une cotte de toile bleue comme en portent les ouvriers du bâtiment ; l’une et l’autre étaient, quelque précaution qu’il prît pour s’en préserver, couvertes de larges taches de couleur.
À cette époque, Paul Cezanne jouissait d’une excellente santé. S’il se mettait facilement en colère, du moins n’était-il pas atteint de cette irritabilité maladive que notent ses biographes des dernières années.
Parce qu’il se méfiait des écarts où l’entraînait son tempérament véhément, Cezanne n’était pas loquace, même dans le cercle restreint de ses meilleurs amis. Il demeurait silencieux jusqu’au moment où, sous l’aiguillon des propos tenus autour de lui, ne pouvant plus se contenir, il lançait une boutade ou proférait un juron pour marquer son sentiment. Toutefois, lorsqu’il croyait nécessaire de parler, il formulait son avis avec une logique et une clarté admirables. Vous entendez bien qu’il s’agissait toujours de l’art et surtout de la peinture. La morale, la philosophie et la littérature ne parvenaient guère à l’émouvoir ; il s’abstenait d’en discuter. Quant à la politique, il l’ignorait volontairement et s’étonnait qu’elle intéressât son ami Zola. Ni les rebuffades du Jury de peinture, ni les déboires de toute nature que lui valait la sincérité de son art, ni les sarcasmes dont l’accablaient les bourgeois, ne purent jeter Cezanne dans un parti politique, comme ce fut le cas pour Courbet et, dans une mesure plus discrète, pour Manet. Il aurait eu, cependant, quelque excuse à s’y laisser entraîner car on le considérait déjà comme un révolutionnaire. Les amis de l’ordre le plaçaient, dans leur hostilité, sur le même plan que le fameux groupe des « Irréconciliables » dont Gambetta était le plus bruyant orateur. Il faut dire que les imprécations de Cezanne contre le Jury, contre l’École et ses professeurs, donnaient une apparente raison à ceux qui faisaient de lui un révolutionnaire quand il n’était qu’un révolté par indignation. »

Après le 15 avril

Degas écrit à Bracquemond.

« J’aurais voulu répondre plus vite à votre terrible lettre, mais j’ai été au plus court en faisant un sabbat d’enfer, mélangé de positives sommations. C’est sur le nouveau papier que je vous écris pour vous calmer un peu et pour vous permettre de rire de votre frayeur.
Vous avez eu fort raison, mon cher ami. Mais avec Burty nous avons convenu de ne pas vous laisser fuir quand en nous comptant nous avons vu ici que nous étions tous de votre avis et que dans le désordre du premier moment, deux ou trois seulement s’en allaient coopérativement à Charenton [?] — les factions sont de la blague ; ce n’est pas sérieux. L’amende de 20 fr. était une charge qui avait l’air d’être autre chose. Calmez-vous tout à fait. Ça marche très bien, malgré tant d’abstentions. — On fait 200 fr. par jour et les annonces ont été assez mal faites ! — Au 1er novembre on sera paré.
On vous admire beaucoup. Le dessin a été revu par ceux qui le connaissaient avec plus que du plaisir et ceux qui le voyaient pour la 1re fois, je n’en dis rien.
Venez donc ici. Burty est en haut. Il ne quitte plus.
A un de ces jours. Je regrette d’être la première cause de vos alertes. »

Lettre de Degas à Bracquemond, non datée [1874, après le 15 avril], sur papier à en-tête de la Société anonymes des artistes peintres, sculpteurs, graveurs, etc., 9, rue Vincent-Compoint ; Lettres de Degas, recueillies et annotées par Marcel Guérin, préface de Daniel Halévy, éditions Bernard Grasset, Paris, 1945, 289 pages, p. 35-36.

Après le 15 avril

Joseph Guichard, peintre, ancien professeur de Berthe Morisot, écrit à la mère de celle-ci. Il déplore que Berthe participe à l’exposition : « on ne vit pas impunément avec des fous, Manet avait raison de faire obstacle à son exposition. » D’autant que l’une de ses toiles coudoie « presque Le Rêve du célibataire [Une moderne Olympia (FWN628-R225), de Cezanne] ».

« Madame, l’accueil plein de bonté que j’ai reçu de vous ce matin m’a touché profondément, je me suis senti rajeunir de quinze ans en revenant d’un bond à cette époque où je dirigeais dans les arts comme professeur ami vos délicieuses filles.
J’ai vu les salons de Nadar et je veux immédiatement vous donner mon impression sincère ; à mon entrée, chère dame, un serrement de cœur m’a pris en voyant les œuvres de votre fille dans ce milieu délétère, je me suis dit : « on ne vit pas impunément avec des fous, Manet avait raison de faire obstacle à son exposition. »
En examinant, analysant avec conscience, certes, l’on trouve çà et là d’excellents morceaux, mais tous louchent du cerveau plus ou moins ; Mlle Berthe en tient-elle à son coup de marteau, au lieu de brûler son travail passé, qu’autant peu de pétrole sur des tendances nouvelles aurait été plus opportun ; comment exposer une délicatesse artistique aussi exquise que la sienne à coudoyer presque Le Rêve du célibataire [Une moderne Olympia (FWN628-R225), de Cezanne] ? Les deux toiles se touchent !
Qu’une jeune fille détruise des lettres qui lui rappellent une douloureuse déception, je le comprends ; de telles cendres se justifient, mais détruire tous les efforts, toutes les aspirations de tant de rêves passés, c’est folie ! Plus, c’est presque de l’impiété.
Comme peintre ami et médecin, voilà mon ordonnance : aller au Louvre deux fois par semaine, stationner trois heures devant Corrège pour lui demander pardon d’avoir voulu faire à l’huile ce qui est exclusivement du domaine de l’eau.
Etre la première aquarelliste de son temps est un lot assez enviable.
J’espère, Madame, que vous aurez la bonté de répondre à cette fidèle communication, toute spontanée, car je m’intéresse vivement à cette intéressante artiste ; il faut absolument qu’elle rompe avec cette nouvelle école dite de l’avenir.
Veuillez excuser ma sincérité. »

Lettre de Joseph Guichard, peintre, ancien professeur de Berthe Morisot, à la mère de celle-ci, non datée [1874, après le 15 avril] ; Correspondance de Berthe Morisot avec sa famille et ses amis, édité par Denis Rouart, Paris, Quatre Chemins-Editart, 1950, p. 76.

26 avril

Le peintre et marchand de couleurs Louis Latouche écrit au docteur Gachet qu’il garde sa toile de Cezanne Une moderne Olympia (FWN628-R225), pour qu’elle ne soit pas crevée par le public.

« Paris, 26 avril 1874
Cher Docteur.
Étant obligé de rester à Paris mardi, pour affaire et, de plus, mercredi [29 avril] ouverture du Salon [ouvert au public le vendredi 1er mai] — pour le vernissage des tableaux, je ne puis partir comme il avait été convenu. Je remets ce plaisir à une autre fois et vous prie d’agréer mes remerciements.
Je vous serre la main.
Latouche
P. S. — Aujourd’hui dimanche je suis de service à notre exposition. Je garde votre Cezanne [R 225]. Je ne réponds pas de son existence, je crains bien qu’il ne vous retourne crevé. »

Lettre de Louis Latouche, Paris, au Dr Gachet, 26 avril 1874 ; Gachet Paul, Deux Amis des impressionnistes, le docteur Gachet et Murer, Paris, éditions des Musées nationaux, 1956, 233 pages, p. 58.

Début mai, après le 29 avril

Béliard écrit à Zola.

« Pontoise quai du Pothuis
Mercredi
Mon cher Zola
Ne pouvant me rappeler le numero de Roux dont je trouve très bien la porte, je vous adresse les quelques notes en vous priant de lui transmettre.
Un petit article très bienveillant pour notre exposition du boulevard des Capucines, de Castagnary je crois, a paru jeudi ou vendredi au verso de la 1ere page du Siècle [Castagnary, « Exposition du boulevard des Capucines. Les impressionnistes », Le Siècle, 39e année, n° 15126, mercredi 29 avril 1874, p. 3].
Cet article a été très nuisible pour nous en ce sens du moins que c’est une déclaration de guerre au jury et qu’il a empêché leurs peintres, notamment Henner d’envoyer les tableaux qu’ils destinaient à notre exposition. Roux qui vint au rappel pourrait-il faire reproduire par ce journal ou tout ou autre l’article ci-joint qui a paru avec L’Égalité de Marseille et ou [sic] les choses sont à ce qu’il me paraît, présentées d’une façon plus hygiénique.
Je lui serais en même temps très obligé, si la chance se fait comme je n’en doute pas et lui est possible sans ennui de prier le salonnier du rappel de regarder mes petite toiles.
J’ai oublié lors de notre dernière entrevue de vous demander des nouvelles de notre épicurien Panafieu [surnom de Paul Alexis]. Est-il de retour ? Dans ce cas, dîtes lui de venir se rafraîchir un peu ici en refusant l’air de la Campagne. J’ai beaucoup de choses salutaires à lui dire qui hâteront peut-être la fin du roman commencé.
Il fait ici un vent terrible qui souffle sans discontinuer depuis quelques jours.
En attendant le plaisir de passer une bonne soirée avec vous je vous serre bien cordialement la main et vous je vous envoie mes amitiés pour tout le monde.
E. Béliard
Je juge inutile d’envoyer à Roux le règlement de l’exposition qui est assez long. Elle est ouverte depuis le 13 avril boulevard des Capucines 35 de 10 heures du matin à 5 heures du soir ainsi que de 8 heures à 10 heures du soir. »

Lettre d’E. Béliard à Zola, datée « Pontoise quai du Pothuis mercredi » ; inédit, collection particulière.

5 mai

Pissarro informe Duret que certains de ses « petits tableaux anciens » que possède Oller sont à vendre.
Il lui donne ensuite des nouvelles de l’exposition de la Société anonyme.

« Je ne vous ai pas vu paraître à notre exposition, je suppose que vous êtes encore en voyage. Si la présente vous arrive, je vous prie de prendre note de la découverte que j’ai faite de mes petits tableaux anciens, ils sont à vendre, et appartiennent à M. Oller, 28, rue de la Huchette. Il y en a un avec petite diligence jaune [Le Relais de poste sur la route de Versailles, Louveciennes, 43 x 54,3 cm, daté 1871 (PDRS 209)] qui est curieux.
Notre exposition va bien, c’est un succès. La critique nous abîme et nous accuse de ne pas étudier, je retourne à mes études, cela vaut mieux que de lire, on n’apprend rien avec eux. »

Lettre de Pissarro, Pontoise, à Duret (JBH n° 36).

12 mai

Oller écrit à Pissarro, en espagnol. Martin a proposé de lui acheter ses études anciennes de Pissarro.

« Paris 12 de Mayo de 1874
Mi querido Camilo : He ido algunas veces a la Exposición para ver si te veia y no lo he podido conseguir, asi, te pongo esta para que me digas si has visto a Martin por mis cuadros y si has hablado con el que quiere comprar los estudios tuyos que tengo en casa, estos como tu comprendes me vio obligado à venderlos por la necesidad en que estoy pues con el nuevo gobernador de Puerto Rico me han cortado los víveres.
Al mismo tiempo quisiera me dijeses si tu has tornado el taller de Gautier, si fuese asi y à ti no te sirviera de incomodidad yo metería en un rincon los estudios mios y si tenía que pintar alguna cosita lo haría allí, pagando una parte del taller, todo esto presupuesto en el sentido que no te sirva de molestia, en fin, tu me diras.
Salud a Madame Pissarro de mi parte, mis afectos à los niños y dispone como siempre de tu verdadero amigo que te quiere
F. Oller
28 rue de la Huchette »

Lettre de F.[rancisco] Oller à Pissarro, datée « Paris 12 de Mayo de 1874 » ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 137.4.

Traduction :
« Paris, le 12 mai 1874
Mon cher Camille : je suis allé quelquefois à l’Exposition pour voir si je t’y voyais, mais sans succès, aussi je t’envoie cette lettre pour que tu me dises si tu as vu Martin pour mes cadres et si tu as parlé avec celui qui veut acheter les études de toi que j’ai à la maison, celles, comme tu le comprends, que je suis obligé de vendre, par nécessité car avec le nouveau gouverneur de Puerto Rico on m’a coupé les vivres.
En même temps je voudrais que tu me dises si tu es retourné à l’atelier de Gautier, si c’est le cas et si cela ne te dérange pas je mettrais dans un coin mes études et si j’avais à repeindre des petites choses je le ferais là, en payant une part de l’atelier, tout cela à condition que cela ne te dérange pas, en fin, tu me diras [cinq derniers écrits en français].
Salut de ma part à madame Pissarro, mon affection aux enfants et dispose comme toujours de ton véritable ami qui t’aime
F. Oller
28 rue de la Huchette »

C’est probablement Martin qui voudrait acheter à Oller des études anciennes de Pissarro.

[13 mai]

Amand Gautier, dans une lettre à Pissarro, suppose que Cezanne se trouve toujours à Auvers ce « mercredi 13 mai ».

« Mon cher Pissarro
Je déménage aujourd’hui mercredi 13 mai [1874] — L’atelier est libre en ce moment il n’y a plus rien dedans — Il me reste à vous remercier mon cher ami de votre bonne obligeance et il me reste aussi vous devoir avec mes remerciements, la somme d’un mois de loyer que vous avez bien voulu me céder —
— maintenant aussi il me reste à vous rappeler que Gachet a tous ses objets dans la petite cuisine et parfaitement en ordre plusieurs fois vous avez du lui en parler —
Mr Cezanne a du lui dire aussi de ma part en lui fesant part de mon déménagement — La clef de cette petite cuisine est entre les mains de Mme Lassant jeune —
Veuillez présenter mes respectueuses à votre Dame et à vous une bonne poignée de mains
A. Gautier »

Lettre d’Amand Gautier à Pissarro, datée « mercredi 13 mai » [1874] ; vente Collection Henriette et André Gomès : l’amour de l’art, villa Modigliani, Paris, 18 novembre 2008, n° 20.

Gautier suppose que Cezanne, qu’il a informé de son déménagement, se trouve toujours à Auvers ce « mercredi 13 mai » 1874.

17 mai

Le peintre Auguste de Molins essaie de trouver des acheteurs pour Pissarro : Gustave Arosa, mais « il achètera toujours à bas prix », ainsi qu’un neveu de de Molins.

« Dimanche 17 mai 74
17 Route du Calvaire
St Cloud
S α O
Cher ami Pissarro
J’ai vu Mr Arosa [Gustave] en rentrant à St Cloud hier.
Si le changement de ministère lui laisse le temps, il ira vous voir rue Berthe entre deux et quatre heures demain Lundi.
Son gendre [Calzado] est parti hier pour l’Espagne, Mr Arosa a donc un surcroit de besogne que les événements politiques vont encore augmenter pas faiblement. Dans tout autre cas il nous aurait donné un rendez vous définitif. Cependant il espère pouvoir trouver la possibilité de se rendre à [illisible] entre son déjeuner α la reprise des affaires.
Mr Arosa est un homme à ménager parce qu’il est un banquier α qu’il vaut mieux avoir une banque pour soi que contre. Quant à acheter, il achètera toujours, à bas prix, mais jamais il ne dépassera certaines limites qu’il croit à tort — les bonnes, car plus un tableau est payé cher, plus il a de chances de se revendre le double ou le triple
J’ai bien de la peine à me persuader que tous ne doubleront pas toujours en doublant le nombre des membres de notre société. Tout en assurant rester dans l’esprit de nos statuts, je crois que la cotisation de f. 60 est ou trop haute ou de beaucoup trop inférieure à ce qu’elle devrait être ; 60 f. sont assez à payer pour certains α d’un autre côté insuffisants pour payer les frais d’une exposition. Il faut donc trouver un moyen, en rapport avec la loi et nos statuts, de produire la somme nécessaire à une exposition régulièrement organisée, reposant sur des principes proportionnels α non pas sur les bonnes volontés de certains, qui [mot illisible] comme cela a été le cas hier nous jeter [mots illisibles] à la tête.
Voilà ma femme qui vient me prendre pour aller a St Cloud α qui coupe court à ma théorie [mots illisibles] bien assez de remerciements
tout à vous
A de Molins »

Lettre d’A.[uguste] de Molins à Pissarro, datée « Dimanche 17 mai 74, 17 Route du Calvaire, St Cloud S α O » ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 137.3 ; Paris, Bibliothèque d’Art et d’Archéologie Jacques Doucet.

L’identification d’un des frères Arosa provient de l’indication que « Son gendre est parti hier pour l’Espagne ». L’identification de Gustave Arosa, plutôt que son frère Achille, provient de l’indication contenue dans la lettre : « Son gendre est parti hier pour l’Espagne ». Le gendre de Gustave Arosa, Adolphe Mariano Ramoi, qui se faisait appeler Cazaldo, était espagnol et travaillait avec son beau-père.
Gustave Arosa, qui avait une propriété à Saint-Cloud, était associé d’un agent de change et tuteur de Paul Gauguin.

Selon Victor Merlhès, Correspondance de Paul Gauguin, 1873-1888, Paris, Fondation Singer-Polignac, 1984, note n° 18 p. 326.

20 mai

Fantin-Latour dénigre l’exposition et accuse Monet, Pissarro, Sisley et Renoir de faire « la caricature de ce que, nous autres, nous nous donnons tant de mal à faire ». Il note : « c’est fort triste de se voir ainsi compromis ».

Lettre de Fantin-Latour à Scholderer, 20 mai 1874 ; Fantin-Latour, catalogue d’exposition, Paris, Galeries nationales du Grand Palais, 9 novembre 1982 – 7 février 1983 ; Ottawa, Galerie nationale du Canada, 17 mars-22 mai 1983 ; San Francisco, California Palace of the Legion of Honour, 18 juin – 6 septembre 1983 ; Paris, Édition de la Réunion des Musées nationaux, p. 213.

26 mai

Auguste de Molins écrit à Pissarro.

« Mardi 26 mai 74
17 Route du Calvaire
St Cloud
S α O
[…]
Seulement dussè-je crever de faim, moi, ma femme, ma belle sœur α mes deux chiens, je ne retournerai jamais chez M. [le marchand Martin] Pour moi, M. est mort, enterré, fini, disparu, il n’y a plus de M. ni à Paris ni ailleurs, c’est un nom effacé à tout jamais de ma liste α si je consens a mentionner ce nom c’est que celui qui le porte prétend que je lui redois f. 450 α que pour ne pas avoir contre moi un ennemi acharné, j’ai accepté la dette, α que je la lui payerai. Cela fait, ce sera fini, quelle que puisse être la situation qui en résulte pour moi et les miens.
[mot illisible] fait le même tour qu’à vous, je lui ai proposé mes deux tableaux non vendus à notre exposition, il n’a pas voulu m’en diminuer le prix bien raisonnable que je lui en demandais. Il [illisible] que je ne lui ai pas laissé le temps de me dire celui qu’il allait m’offrir ; je l’ai planté là et suis parti.
Il ne faut pas nous dissimuler que nous nous sommes créés des difficultés en exposant, mais la situation que nous nous sommes faite n’est que momentanée, si nous persévérons, nous
[ligne illisible]
grande victoire α nous arriverons à vendre directement nos tableaux une ou deux fois par an, arrêtons le bénéfice que les marchands font sur nous.
J’ai bien regretté de ne pouvoir assister
au comité de Jeudi dr »

Lettre d’Auguste de Molins à Pissarro, datée Mardi 26 mai 74, 17 Route du Calvaire St Cloud S α O » ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 137.3.

27 mai

La « Liste de dépenses et de recettes de la Société anonyme coopérative, etc. », Paris, datée et signée (document trouvé dans les papiers de Pissarro) fait apparaître une recette de 360 francs de commissions sur les ventes, correspondant certainement à 10 % des prix de vente, qui se décompose comme suit : 100 F de Sisley, 80 F de Monet, 18 F de Renoir, etc. ; rien de Cezanne, Pissarro, ou Degas.
Ce bilan financier donne la fréquentation de l’exposition en détail, au jour le jour, le jour comme le soir : 3 510 entrées payantes au total, à 1 F ; 320 ou 322 catalogues vendus à cinquante centimes (deux montants différents figurent dans le bilan).

Comptes de la « Société anonyme coopérative à capital variable des artistes peintres, sculpteurs, graveurs, & a » ; Rewald John, Histoire de l’Impressionnisme, Paris, éditions Albin Michel, 1986, 480 pages, reproduction p. 391-393.

z 2016-07-17 à 22.56.24

 

Ce compte est suivi de la liste détaillée des dépenses, comptes divers et recettes, qui diffère très légèrement du bilan général.
D’après le bilan financier, trente-cinq artistes ont payé ou se sont engagés à payer une cotisation de 61,25 F (60 F pour la souscription d’une action, et peut-être 1,25 F pour l’entrée à l’exposition et le catalogue). Seul de Nittis, qui se trouvait à Londres pendant la durée de l’exposition, n’a payé que 60,25 francs. Certains n’ont pas exposé : Beaume, Feyen-Perrin, Gilbert, Guyot, Mettling ; Grandhomme, lui, ne s’est engagé que pour l’année suivante ; quant à Bracquemond, il a exposé, mais son nom n’apparaît pas sur la liste.

Sur le séjour de de Nittis à Londres, Notes et souvenirs du peintre Joseph de Nittis, Paris, Librairies-Imprimeries réunies, 1895, 253 pages, p. 138.

C’est probablement lors de l’exposition que Cezanne a vendu sa Maison du pendu (FWN82-R202) au comte Armand Doria, bien que cette vente n’apparaisse pas dans les recettes de la Société. Dans le premier des deux tomes du catalogue de vente de sa collection, les 4 et 5 mai 1899 (Lugt 57195), puis les 8 et 9 mai 1899 (Lugt 57209), Arsène Alexandre, auteur d’un « Essai sur la vie du comte Armand Doria », relate l’acquisition de ce tableau ;

« Un jour, par exemple, avec le Vicomte François Doria, il [Armand Doria] visitait une exposition des impressionnistes. Certains paysages de Cezanne le choquaient au premier regard ; il éprouvait devant cette peinture fruste et sauvage, mais si spontanée, du mécontentement. Puis, il la discutait avec son fils et avec lui-même ; mais peu à peu, tout en la discutant, il la regardait, ce qui est de la dernière rareté chez les amateurs de peinture. Enfin brusquement il disait à son fils : « Décidément nous n’y entendons rien. Il y a des choses de premier ordre là-dedans. Il faut que j’aie quelque chose de ce peintre-là. » Séance tenante, il s’enquérait du prix d’une des œuvres les plus tranchées, la Maison du Pendu [FWN81-R202], et en devenait possesseur, au grand désespoir d’un étrange et passionné amateur de Cezanne, — et de Delacroix ! — le père Choquet. Sur les supplications de celui-ci, le Comte Doria consentait cependant à lui échanger cette toile contre une autre, qui figure dans le présent catalogue, la Neige Fondante[FWN145-R413] […]
Dans une lettre à Cals, en 1879, il appréciait et admirait Degas et Monet, regrettait l’absence momentanée de Renoir et de Sisley [dans sa collection], montrait de la sympathie pour Miss Cassat, pour Lebourg, analysait Pissarro, et s’indignait contre les critiques qui jugeaient tout cela avec des procédés de forbans et des plaisanteries boulevardières. »

Alexandre Arsène, « Essai sur la vie du comte Armand Doria », p. XI-XIII, Collection de M. le comte Armand Doria, Catalogue de tableaux modernes, œuvres importantes de Barye, Boudin, Cals, Cezanne, Colin, Corot, Daubigny, Daumier, Diaz, Fantin-Latour, Guillaumin, Jongkind, Lépine, Manet, Millet, Monet, Berthe Morizot, Pissarro, Renoir, Rousseau, Sisley, Tassaert, Troyon, Vignon, etc., Galerie Georges Petit, 8 – rue de Sèze – 8, les jeudi 4 et vendredi 5 mai 1899, à deux heures précises, commissaire-priseur Me Paul Chevallier, expert M. Georges Petit, tome premier : « Tableaux modernes », 251 numéros, tome II : « Aquarelles & pastels, dessins, gravures & sculptures ».

Contrairement à ce que laisse entendre Arsène Alexandre, l’attrait de Chocquet pour la Maison du pendu  date d’après l’exposition de 1874, puisque Chocquet n’avait pas pu la visiter.

Fels Florent, Claude Monet, Paris, Nouvelle Revue française, Gallimard, collection « Les Peintres français nouveaux », n° 22, 1925, p. 16. Fels Florent, Propos d’artistes, Paris, La Renaissance du Livre, 1925, 215 pages, p. 15 :

« Je [Monet] n’ai rencontré qu’un homme qui ait vraiment aimé la peinture avec passion : ce fut M. Chocquet. « Je n’ai pas besoin qu’on m’explique pourquoi et comment je dois aimer la peinture », disait-il. Comme il voulait entrer chez Nadar, lors de notre exposition des impressionnistes, on l’en dissuada. »

De plus, l’échange de cette toile entre le comte Armand Doria et Victor Chocquet n’aura lieu que bien après l’exposition, dans la seconde moitié de l’année 1889.
Monet inscrit dans son carnet de ventes (musée Marmottan, Paris), pour Impression, Soleil levant (W 263) : « Mai impression 800 francs à M. Hochedé [sic] p. Durand. »

Carnet de Monet ; Paris, musée Marmottan ; Distel Anne, Les Collectionneurs des Impressionnistes, p. 96, reproduction de la page concernant la vente du tableau de Monet.

Degas inscrira, bien plus tard, dans un inventaire de sa collection : « n° 163, Pissarro, Sur la Seine, à l’entrée de Bougival, acheté à la vente de 1874. » Ni l’œuvre ni la « vente de 1874 » ne sont identifiés.

Richard Kendall, Degas Landscapes, Yale University Press, New Haven et Londres, en association avec The Metropolitan Museum of Art, New York, et The Museum of Fine Arts, Houston, 1993, p. 125 et note 87 p. 285.

 

Renoir Jean, Renoir, Paris, Hachette, 1962, 457 pages, p. 177 :

« Pissarro, qui demeurait « le cerveau de la jeune peinture » avait tiré quelques conclusions de l’exposition de 1874. D’abord qu’il est inutile de faire des concessions. La Loge de Renoir, peinte comme par un classique, avait été méprisée au point d’en être presque ignorée. Deuxième leçon : le public auquel les impressionnistes croyaient dur comme fer avant l’exposition n’était pas le juge infaillible qu’ils avaient espéré. Troisième leçon : doit s’assembler qui se ressemble. Le mélange des Intransigeants avec les tièdes n’avait pas amené un client de plus.
Renoir était tout à fait d’accord avec Pissarro dont il admirait complètement le « jugement parfait ». »

 

Rivière Georges, « Claude Monet aux expositions des impressionnistes », L’Art vivant, janvier 1929 :

« Tout de suite Monet proposa de préparer pour l’année suivante une nouvelle [exposition] où seuls ses amis : Renoir, Degas, Cezanne, Sisley, Pissarro, Berthe Morisot et Guillaumin figureraient. Ce projet échoua faute de temps et peut-être aussi parce que quelques-uns des futurs exposants étaient mal remis de l’assaut récemment subi. »

28 mai

Le jury de la section de peinture du Salon décerne une médaille de deuxième classe à Guillemet.

« Les médaillés du Salon », Le Gaulois, 7e année, n° 2054, vendredi 29 mai 1874, p. 1.
« Salon de 1874. Récompenses décernées par le jury », Le Temps, 14e année, n° 4792, vendredi 29 mai 1874, p. 2.
« Distribution des récompenses aux artistes exposants du Salon de 1874 (Extrait (Extrait du Journal officiel du 9 août 1874) », Ministère de l’Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts, Salon de 1874, 91e exposition officielle depuis l’année 1673. Explication des ouvrages de peinture, sculpture, architecture, gravure et lithographie des artistes vivants exposés au palais des Champs-Élysées le 1er mai 1874, Paris, Imprimerie nationale, 1874, 597 pages, p. 26 :

« GUILLEMET (Jean-Baptiste-Antoine), né à Chantilly (Oise).
Rue Clauzel, 6.
378 — * Bercy, en décembre. »

L’astérisque signale que l’ouvrage appartient à l’artiste.

Ministère de l’Instruction publique, des Cultes et des Beaux-arts, direction des Beaux-arts, Salon de 1875, 92e exposition depuis l’année 1673. Explication des ouvrages de peinture, sculpture, architecture, gravure et lithographie des artistes vivants, exposés au palais des Champs-Élysées le 1er mai 1875, Paris, Imprimerie nationale, 1875, 630 pages, p. V, XIV ;

« DISTRIBUTION DES RÉCOMPENSES AUX ARTISTES EXPOSANTS DU SALON DE 1874
(Extrait du Journal officiel du 9 août 1874.)
Vendredi 7 août, a eu lieu à dix heures, la distribution des récompenses aux artistes du Salon de 1874, et des prix aux élèves de l’école nationale des beaux-arts. »
« RÉCOMPENSES ACCORDÉES PAR LE JURY.
SECTION DE PEINTURE.
[…] Médailles de deuxième classe
[] Guillemet (Jean-Baptiste-Antoine) »

 

Wolff Albert, « Le Salon de 1874 », Le Gaulois, 7e année, n° 2029, lundi 4 mai 1874, p. 1-2 :

« LE SALON DE 1874
MAÎTRE COROT

A l’heure où j’écris cet article, les amis de Corot offrent au grand maître une fête à la campagne pour célébrer la cinquantaine de sa glorieuse carrière de peintre. Un demi-siècle s’est écoulé depuis les débuts de ce grand artiste, et il est encore debout au Salon avec trois pages magnifiques.
Quel passé et quel présent ! Moralité : Corot n’a jamais eu la médaille d’honneur, qu’on a donnée du premier coup à M. Tony Robert-Fleury fils. Partez de là pour juger les Expositions et les récompenses officielles. Inutile de perdre son temps à faire un long discours, n’est-il pas vrai ?
Continuons la revue du Salon… […]
M. J.-B.-A. GUILLEMET
II faut sans retard cueillir dans le bouquet de peintres nouveaux un jeune homme de beaucoup de talent et le présenter au lecteur.
M. Guillemet a exposé une vue de Paris, prise de Bercy par un temps pluvieux. Ici le progrès est énorme, d’autant plus énorme, qu’après avoir exposé il y a deux ans une marine qui fut remarquée du jury, M. Guillemet n’a pas été tout à fait heureux au dernier Salon. Mais le voici cette fois avec une toile assez vaste, remplie de talent et certainement la meilleure vue de ville du Salon. Aussi M. Guillemet a, dès le premier jour, eu beaucoup de succès auprès des artistes, et il ne paraît pas douteux que le jury réserve une médaille à ce jeune homme d’un avenir certain. Il n’y a pas de ville plus intéressante au monde que Paris, et la vue que M. Guillemet a choisie est certainement une des plus pittoresques. Le quai de Bercy, trempé par la pluie, s’étend à droite du tableau, bordé de maisons qui semblent frissonner sous les toits humides. La Seine coule au bas avec cette tonalité fine des gris harmonieux. Au fond se dessinent les monuments sur le ciel profond, chargé d’eau et à travers lequel le soleil cherche à percer.
C’est une très jolie chose, qui fait le plus grand honneur à M. Guillemet. »

 

Vauxcelles Louis, « Un après-midi chez Claude Monet », L’Art et les artistes, 1re année, tome II, n° 9, décembre 1905, p. 85-90, p. 88. Cité par Geffroy Gustave, Claude Monet, sa vie, son œuvre, son temps, Paris, Les éditions G. Crès & Cie, 1922, 362 pages, 7 reproductions en noir, p. 259 :

En 1905, Monet dira :
« — Le père Corot dit un soir à Guillemet : « Mon petit Antonin, tu as joliment bien fait de t’échapper de cette bande-là. » »

30 mai

Cezanne rentre à Aix, où il séjourne tout l’été. À la suite de la campagne de presse sur l’exposition impressionniste et poussé par la curiosité, le directeur du musée d’Aix vient voir sa peinture : « Je saurai bien me faire une idée des dangers que court la Peinture en voyant vos attentats. » Il l’encourage malgré tout à persévérer.

Date d’après la lettre de Cezanne à Pissarro, 24 juin 1874 (voir plus bas) ; vente Lettres et manuscrits autographes, littérature, musique, peinture, Paris, Richelieu-Drouot, 10 mai 1995, n° 175, reproduction de la page 1/4 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 146-147.

[Juin]

Piette demande à Pissarro ce que devient la société d’artistes et si, à son avis, le tableau de son « ami Guillemet » méritait une médaille.

« Et vous mon pauvre vieux lutteur ! Jeune par la cervelle, sous des cheveux trop tôt blancs ! Qu’est-il advenu de votre tentative si bien commencée, je veux parler de votre société et de votre exposition du boulevard ? Le succès a-t-il couronné vos efforts, je veux dire le succès pécuniaire, car l’autre vous était acquis. Les recettes ont-elles payé vos frais ? Y a-t-il eu continuation de bonne entente ? Persévérez-vous ? J’attends de vous confirmation de ces espérances.
Enfin votre ami Guillemet a eu une médaille ! Son tableau [Bercy en décembre] méritait-il cela ? Je suis peiné de n’avoir pas vu tout cela ; pourquoi faut-il que je sois toujours gêné ! »

Lettre de Piette à Pissarro, non datée [juin 1874] ; Bailly-Herzberg Janine (commentaires), Mon cher Pissarro, lettres de Ludovic Piette à Camille Pissarro, Paris, éditions du Valhermeil, 1985, 143 pages, p. p. 110-111.

1er juin

Pissarro, qui a des ennuis d’argent, fait appel à Duret. Baudry lui a présenté un de ses amis nommé Panis, qui n’a rien acheté pour le moment, et il devait lui amener le marchand Surville, qui semble « réfractaire ». Faure est en tournée à Londres.

« Vous avez sans doute remarqué les médaillés, enfin Guillemet a vu sa persévérante lutte couronnée de succès. Que va dire notre ami Manet, il n’est plus aux yeux des amateurs qu’un peintre de troisième ordre, passer après Guillemet et de Gro[i]seilliez, c’est roide. Comment trouvez-vous une médaille d’honneur à l’élève Gérôme ? Celui-là devient un homme de génie du jour au lendemain, l’élève Corot est encore trop jeune pour être couronné Grand-maître, mais heureusement que l’homme est solide encore, il finira par la décrocher. Misère que tout cela ! Cela vaut certainement pas la peine de se donner tant de mal, tant de courbettes et surtout tant de concessions artistiques. »

Lettre de Pissarro, Pontoise, à Duret, 1er juin 1874 (JBH n° 2087, tome V).

Corot (Paris, 16 juillet 1796 – Paris, 22 février 1875) n’a jamais obtenu de médaille d’honneur du Salon. Il mourra avant le Salon suivant, à soixante-dix-huit ans.

de Lora Léon, Le Gaulois, 7e année, n° 2060, jeudi 4 juin 1874, p. 1 :

« LA MÉDAILLE DE COROT

« Le jury de 1874 a décerné la grande médaille d’honneur à M. Gérôme. Voilà qui est parfait au point de vue de la légalité et du mandat, puisque le jury de peinture ne parle plus maintenant que de mandat et de légalité. Mais les artistes exposants (sinon tous, du moins le plus grand nombre) se sont fait la réflexion suivante : Il y a en France un grand artiste qui s’appelle Corot. Cet artiste, qui est le talent, la patience, le travail, l’honnêteté incarnés, semble être de la part du jury annuel l’objet d’une répulsion qu’il serait dur de qualifier. Voilà cinquante ans que Corot lutte et produit. Voilà certainement dix ans qu’on eût dû lui donner la grande médaille d’honneur. Cette année tout Paris y comptait. On ne doutait pas que le jury de 1874 ne récompensât l’immense talent du vieux maître par une distinction qu’il a mille fois méritée et qu’on lui refuse sous ce prétexte qu’il n’est pas de l’école. Corot devait avoir la médaille : ce fut M. Gérôme qui l’obtint.
Personne n’a rien à dire. Nous serions bien mal avisés de venir battre en brèche un jury que nous avons nommé. Mais ce que ce jury sempiternel se refuse à faire, nous le ferons, et l’acte aura la même valeur, puisqu’il sera voté directement par nous, par nous qui nommons le jury, par nous que ce jury représente légalement. Au lieu du suffrage à deux degrés, nous emploierons, en dehors de l’État, le suffrage universel direct, simple, et nous offrirons, nous, une grande médaille d’honneur au maître qui s’appelle Corot.
Ce raisonnement, que tout le monde approuve, va recevoir dès aujourd’hui un commencement d’exécution. On s’inscrit déjà depuis hier chez tous les marchands de tableaux, excepté, dit la Presse, chez M. Goupil, et dans quelques jours, par acclamation, le père Corot sera proclamé lauréat. Qu’importent les jurys, quand le jugement est unanime ? Le doyen des peintres sera certainement affligé de tout le bruit que va faire cette protestation autour de lui ; mais au fond ne doit-il pas être heureux de se voir admirer par ses contemporains ?
Léon de Lora. »

 

Nazet Hippolyte, « Ce qui se passe », Le Gaulois, 7e année, n° 2078, lundi 22 juin 1874, p. 3 :

« Les artistes qui, à la suite du Salon de 1874. ont voulu donner à M. Corot un témoignage d’estime et d’affection, se sont réunis hier samedi sous la présidence de M. Marcotte, l’un des plus vieux amis du Maître. Sur la proposition de M. Chesneau, il a été convenu qu’on ferait exécuter un portrait-médaillon entouré d’une couronne. Cette idée résume le but de la souscription et concilie tous les avis. La tête sera traitée en haut relief. Ce projet a été confié aux soins d’une commission composée de MM. Jutes Dupré, Diaz. Millet, Daubigny, Stevens, Édouard Frère, Roybet, Ribot, Daumier, Marcotte, Chesneau, Burty, Geoffroy de Chaumes et Hédouin. M. Émile Cardon remplira les fonctions de secrétaire. Il est probable que M. Geoffroy de Chaumes sera chargé du médaillon de M. Corot. »

 

Charlet Henri, « Au jour le jour. Le triomphe de Corot », Le Gaulois, 7e année, n° 2269, jeudi 31 décembre 1874, p. 1:

« AU JOUR LE JOUR
Le triomphe de Corot.

C’est hier soir à huit heures et demie qu’a eu lieu dans les salons du Grand-Hôtel la cérémonie touchante dont Albert Wolff a déjà parlé ces jours derniers en termes si émus. Trois cents artistes environ étaient réunis dès huit heures.
Dans le salon du rez-de-chaussée à droite, on avait disposé deux rangées de sièges et quand nous arrivons, nous nous trouvons en présence de tous les artistes qui ont tenu à faire honneur à Corot, élèves de Corot pour la plupart et ses amis. On dirait qu’on entre dans une école ; c’est bien en effet toute l’école du maître.
Tout le paysage moderne est là ; là aussi toute la peinture française qui n’a pas été enthousiasmée de la décision du jury : Diaz, Daubigny, Jules Dupré, Stevens, Roybet, John-Lewis Brown, Champeaux, Ribot, Guillaumet, Fantin-Latour, Larochenoire, Daumier, le vieux Daumier, qui attend comme un jeune homme l’arrivée du papa Corot, debout, causeur, et solide encore, — Munkaczy, Vervée, Artan, Quost, Defaux, Veyrassat, Daliphard, Oudinot, Boudin, Fréret, Knieff, Mazure, Geoffroy-Dechaume, Bovery, Vernier, Lavieille, Petit, Lépinay, Mouziès, Eugène Bellangé, Lambert, Baron, Édouard Frère, Bénassit, Damoye, Geoffroy, Lemaistre, Vernon, Carle Daubigny, Barre, Bonnemaison et M. Marcotte, le président du Comité, qui s’est dévoué à la souscription et se multiplie ce soir.
Huit heures et demie. M. Marcotte, qui est allé chercher le père Corot, annonce l’entrée du vieux maître. Tout le monde se lève ; on agite les chapeaux en l’air, et un hourrah ! formidable retentit sous les plafonds étonnés du Grand-Hôtel.
— Vive Corot ! Corot ! Corot !
Par trois fois les vivats sont répétés, et c’est sous une tempête d’applaudissements que le brave homme de grand peintre arrive au fond du salon. 11 est souriant et pleure presque, en serrant la main de tous ceux qui sont là. Rien de curieux comme l’aspect du salon du Grand-Hôtel à ce moment-là. D’ordinaire, on n’y voit que tables chargées de services en vermeil, société calme et peu « causante ». Maintenant, c’est autre chose. Tout le monde est debout ; les trois cents personnes qui assistent au triomphe du patriarche de la peinture sont debout, la tête découverte, se penchant tous pour voir de près sa figure si populaire et encore si pleine de santé. Pour qui le voit sourire, il a encore dix ans devant lui, l’excellent homme, et sa médaille lui portera chance pendant de longs mois encore, consacrée comme elle l’est par l’enthousiasme de tous.
On l’apporte, cette médaille : elle est en or, assez grande. Sur un côté, on lit le nom de Corot ; sur l’autre, on voit une palette, des emblèmes et deux couronnes de chêne et de laurier.
M. Marcotte demande alors le silence. Il prononce un petit discours dans lequel il dit en substance que l’éloge de l’homme n’est pas à faire, pas plus que l’éloge de l’artiste. Corot a mérité dix fois ce témoignage de grande admiration et d’inaltérable souvenir. Il le lui donne au nom de l’art français et salue en lui le maître du paysage.
Daubigny, Jules Dupré, Diaz et les autres sont là, autour du vieillard en cheveux blancs. Ils sont des maîtres, eux aussi ; mais ils applaudissent à tout rompre. Alors commence un défilé touchant. La médaille en or, portant le nom de Corot et les emblèmes de l’artiste, lui est remise, et chacun des artistes qui sont présents passe devant Corot, lui serre la main et l’embrasse avec effusion. Cela dure une demi-heure le père Corot pleure de joie ; il balbutie, s’assoit ; on veut l’emmener, il déclare qu’il ne s’en ira qu’à dix heures ; et quand nous le voyons quitter la salle, il dit avec un bon sourire à un de ses vieux amis :
— Ah comme c’était beau !
Voilà une cérémonie bien touchante, que nous ne reverrons pas de sitôt ; car peu de grands artistes sont entourés, comme le vieux Corot, de l’estime et de l’admiration universelles.
Henri Charlet. »

 

Dumesnil Henri, Corot. Souvenirs intimes, Paris, Rapilly, libraire et marchand d’estampes, 1875, 138 pages, p. 96, 98-99 :

« L’impression que notre petit groupe a ressentie dans ces circonstances fut partagée également par beaucoup d’autres amis de Corot, et l’idée de lui donner une marque spéciale de sympathie s’est produite tout naturellement : — Hoc erat in votis. — Tel fut le germe d’un mouvement qui s’est étendu dans une partie notable du monde des artistes et des amateurs, afin d’offrir au grand paysagiste une médaille d’or en témoignage d’estime et d’amitié. Un comité, présidé par M. Marcotte, a organisé une souscription publique et mené à bien cette manifestation amicale. […]
Cependant, le 29 décembre au soir, il a pu venir assister à la fête donnée en son honneur au Grand-Hôtel, et recevoir la médaille qui lui était destinée. La réunion se composait de trois ou quatre cents personnes, et Corot est arrivé vers neuf heures, s’appuyant sur le bras de M. Marcotte ; il a été fort applaudi, et il y avait de l’émotion dans l’air. Lorsque le calme fut établi et le maître assis au fond de la salle, auprès d’une table sur laquelle était placé un petit écrin, le président du Comité de la souscription a prononcé ces mots très-simples : « Messieurs, il n’y aura pas de discours ; il faudrait trop dire sur l’homme et sur l’artiste ; cette médaille parlera pour nous ! » C’était juste, d’une convenance parfaite, et on ne pouvait agir avec plus de tact selon le caractère de celui qu’on fêtait. — M. Marcotte a embrassé Corot et lui a remis l’écrin contenant la médaille d’or, œuvre de M. Geoffroy de Chaume : elle a environ de huit à neuf centimètres de diamètre ; d’un côté est le portrait de Corot vu de profil, entouré de cette inscription :

A COROT
SES CONFRÈRES ET SES ADMIRATEURS.
JUIN 1874. »

2 juin

Duret répond à Pissarro que lui-même ne peut plus acheter d’ici la fin de l’année. Il pense, ainsi que Baudry et Martin, que les prix de Pissarro ne devraient pas, avant bien des années, dépasser les 200 à 600 francs.

« Mon cher Pissarro,
Je ne demanderais pas mieux personnellement que d’augmenter ma collection d’un certain nombre de Pissarro, mais je me suis mis cette saison douze tableaux sur les bras et il faut finir de les payer. Jusqu’à l’année prochaine je suis donc obligé de ne rien acheter.
J’ai justement eu occasion ces jours-ci de causer de vos tableaux à vendre avec Baudry et Martin. Ils pensent tous les deux, et je pense ainsi, qu’il vous sera bien difficile de dépasser les prix auxquels vous êtes arrivés [sic], pour les monter. Je vous parle en ami et d’une façon bien désintéressée. Le mérite artistique de la peinture n’a rien à faire avec sa valeur vénale. Allez voir chez Martin un magnifique Jongkind ; il vous le donnera pour la moitié du prix d’un Veyrassat ou d’un César de Cock, et, alors qu’il vendrait ceux-ci de suite, il garde le Jongkind, lisez la revue des deux mondes, Monet y est traité de barbouilleur et Guillemet porté aux nues pour son paysage sublime. Vous êtes arrivé, après bien du temps, à avoir un public d’amateurs choisis et de goût, mais qui ne vaut pas les amateurs riches payant les grands prix. Dans ce petit monde, vous trouverez des acheteurs dans les 2, 4 et 6 cent francs. Je crois qu’avant d’arriver à vendre couramment 1500 2 mille il ne vous faille attendre encore bien des années. Il a fallu que Corot atteignît 75 ans [Corot a presque soixante-dix-huit ans au moment où la lettre est écrite] pour que ses tableaux dépassent le billet de mille, et Tassaert, pour n’en citer qu’un, est mort à la peine, sans y arriver.
En résumé, dans les 500 francs environ, d’après ce que m’a dit Baudry, je crois que Panis vous eût pris un tableau, et peut-être Baudry lui-même un autre, quoiqu’il en ait pas mal acheté depuis peu ; mais j’ai compris que c’était à peu près là la limite de leur bourse.
Vous comprenez combien est délicate la question que je traite quand vis-à-vis de celui qui produit c’est un consommateur qui parle, mais puisque vous m’avez fait l’amitié de me confier votre préoccupation, je vous dis en toute confiance ce que je crois le vrai.
Le public n’aime pas, ne comprend pas la bonne peinture, on donne la médaille à Gérôme, on laisse là Corot. Les gens qui s’y connaissent et qui bravent la raillerie et le dédain sont peu nombreux et fort peu millionnaires.
Ce qui ne veut pas dire qui [sic] faille se décourager. Tout finit par arriver, même la gloire et la Fortune, et en attendant le jugement des connaisseurs et des amis nous dédommage de l’oubli des sots.
Mille amitiés
Th. Duret. »

Lettre de Th. Duret, « 20, rue Nve des Capucines », à Pissarro, 2 juin 1874 ; Paris, Fondation Custodia, inv. 1978.A.13. Lettre citée par JBH, tome I, note n° 2 p. 94.

24 juin

Cezanne, revenu à Aix, écrit à Pissarro.

« 24 Juin 1874
Mon cher Pissarro.
Je vous remercie d’avoir pensé à moi, pendant que je suis si loin [à Aix] et de ne pas m’en vouloir que je n’aie pas tenu ma parole, par laquelle je m’étais engagé à vous aller dire bonjour à Pontoise avant mon départ. — J’ai peint de suite après mon arrivée, qui s’est effectuée un samedi soir de la fin du mois de Mai [samedi 30 mai]. Et je comprends tous les ennuis que vous devez traverser. Ce n’est vraiment pas avoir de la chance : — toujours des malades à la maison, j’espère cependant que, lorsque ma lettre vous parviendra, le petit Georges se trouvera bien.
Mais que pensez-vous du climat du pays que vous habitez ? Ne craignez-vous pas qu’il influe sur la santé de vos enfants ? Je regrette que des circonstances nouvelles vous détournent encore de vos études, car je sais bien quelle privation c’est pour un peintre de ne pas pouvoir peindre. — Maintenant que je viens de revoir ce pays-ci, je crois qu’il vous satisferait totalement, car il rappelle étonnamment votre étude en plein soleil et en plein été de la Barrière du chemin de fer [PDRS 306].
Je suis resté quelques semaines privé des nouvelles de mon petit et j’étais inquiet, mais Valabrègue vient d’arriver de Paris et hier, mardi, il m’a apporté une lettre d’Hortense, laquelle m’apprend qu’il ne va pas mal.
J’avais su par les journaux le grand succès de Guillemet [annoncé par des journaux le 29 mai], et l’heureux événement de Groseillez [Marcellin de Groiseilliez], lequel a eu son tableau acheté par l’administr[ation] après médaille. Voilà ce qui prouve bien qu’en suivant la voie de la Vertu on est presque toujours récompensé par les hommes, mais pas par la peinture. Je serais heureux si vous pouviez me donner des nouvelles de Madame Pissarro, après sa délivrance, et si vous pouviez me noter s’il y a des nouvelles recrues à la Société coop. Mais bien entendu que ceci ne doit en aucune façon vous déranger de vos occupations.
Quand les temps seront proches, je vous parlerai de mon retour, et de ce que j’aurai obtenu de mon père, mais il me laissera retourner à Paris. — C’est déjà beaucoup. — J’ai vu ces jours derniers le directeur du Musée d’Aix, qui, poussé par une curiosité développée par les journaux parisiens qui ont parlé de la coopérative, a voulu voir par lui-même jusqu’où allait le péril de la Peinture. Mais sur mes affirmations qu’en voyant mes produits il n’aurait pas une idée bien juste des progrès du mal et qu’il fallait voir les travaux des grands criminels de Paris, il m’a dit : « Je saurai bien me faire une idée des dangers que court la Peinture, en voyant vos attentats. » — Sur ce, il est venu, et lorsque je lui disais par exemple que vous remplaciez par l’étude des tons le modèle, et que je tâchais de lui faire comprendre sur nature, il fermait les yeux et tournait le dos. — Mais il a dit comprendre, et nous nous sommes séparés contents l’un de l’autre. Mais c’est un brave homme qui m’a engagé à persévérer, car la patience est la mère du génie, etc.
un petit mot pour Lucien et Georges que j’embrasse. Mes respects et mes remerciements à Madame Pissarro pour toutes les bontés que vous avez eues pour nous [John Rewald a transcrit : moi] pendant notre séjour à Auvers.
Une bonne poignée de main à vous, et si les souhaits étaient choses à faire marcher les affaires et le bien, soyez assuré que je ne manquerais d’en faire.
Tout à vous
Paul Cezanne
J’allais oublier de vous dire que maman et papa me charge de vous dire bien des choses affectueuses. »

Lettre de Cezanne à Pissarro, 24 juin 1874 ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 13.
vente Lettres et manuscrits autographes, littérature, musique, peinture, Paris, Richelieu-Drouot, 10 mai 1995, n° 175, première page reproduite.
Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 146-147.

Le directeur du musée d’Aix est Honoré Gibert, qui a remplacé son père en 1870.

Marcellin de Groiseilliez (Paris, 1837 – janvier 1880) a obtenu une médaille de troisième classe au Salon de 1874, dans la section peinture.

Ministère de l’Instruction publique, des Cultes et des Beaux-arts, direction des Beaux-arts, Salon de 1874, 91e exposition depuis l’année 1673. Explication des ouvrages de peinture, sculpture, architecture, gravure et lithographie des artistes vivants, exposés au palais des Champs-Élysées le 1er mai 1874, Paris, Imprimerie nationale, 1874, 597 pages, p. 123, 548.

« [Dans la section peinture]
GROISEILLIEZ (Marcellin de), né à Paris, élève de MM. Boyer et Pasini.
Rue de Provence, 66.
854 — Matinée d’automne.
855 — Laveuse au bord de l’Oise.
856 — La vieille chaumière.
[Dans la section gravure]
GROISEILLIEZ (Marcellin de), né à Paris, élève de M. Feyen-Perrin.
Rue de Provence, 66.
3468 — Le port du Conquet (Finistère), à marée basse ; — dessin de l’auteur. »

Ministère de l’Instruction publique, des Cultes et des Beaux-arts, direction des Beaux-arts, Salon de 1875, 92e exposition depuis l’année 1673. Explication des ouvrages de peinture, sculpture, architecture, gravure et lithographie des artistes vivants, exposés au palais des Champs-Élysées le 1er mai 1875, Paris, Imprimerie nationale, 1875, 630 pages, p. V, XIV.

« DISTRIBUTION DES RÉCOMPENSES AUX ARTISTES EXPOSANTS DU SALON DE 1874
(Extrait du Journal officiel du 9 août 1874.)
Vendredi 7 août, a eu lieu à dix heures, la distribution des récompenses aux artistes du Salon de 1874, et des prix aux élèves de l’école nationale des beaux-arts. »
« RÉCOMPENSES ACCORDÉES PAR LE JURY.
SECTION DE PEINTURE.
[…] Médailles de troisième classe
[] Groiseilliez (Marcelin [sic] de) »

 

Claretie Jules, L’Art et les artistes français contemporains, avec un avant-propos sur le Salon de 1876 et un index alphabétique, Paris, Charpentier et Cie, libraires- éditeurs, 1876, 450 pages, p. 267-268 :

« Tandis que M. Achille Benouville continue à demeurer fidèle au paysage classique et à courir aux environs de Rome, sur la trace perdue du Poussin, les nouveaux venus, comme M. Lansyer, M. Daliphard, M. Defaux, M. Groseilliez, se contentent de coins plus humbles et plus charmants. Les Bords de l’Oise de M. Groseilliez ont moins de style, sans doute, que la campagne romaine, mais ils ont aussi une séduction plus profonde et plus intime. On ne se sent pas écrasé, on se sent rr nétrè par cette nature qui n’a rien d’apprêté ou de grandiose. La ligne noble et austère est une grande chose, mais l’oasis aimable et discrète, l’impression heureuse ou mélancolique, ont aussi leur prix. »

16 juillet

Le peintre Auguste de Molins écrit à Pissarro qu’il continue d’inciter Gustave Arosa à acheter des œuvres de Pissarro.

« Au reçu de votre avant dernière lettre j’ai écrit de suite à Mr Arosa, je suis étonné qu’il ne vous ait rien fait savoir. Du reste il est entièrement sous la pantouffle [sic] de G. [probablement Gauguin] α n’agit que d’après son avis α G. pense beaucoup plus à lui même qu’à ses amis. »

Lettre d’Auguste de Molins à Pissarro, datée « Jeudi 16 Juillet 1874, 17 Route du Calvaire, St Cloud S α O » ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 137.3.

La dernière phrase semble montrer que Pissarro et Gauguin se connaissaient déjà.
Gustave Arosa est le tuteur de Gauguin, et un collectionneur d’art moderne.

[Août]

Le peintre Alfred Meyer, un des exposants de la Société anonyme, confirme à Pissarro son intention de fonder avec lui une nouvelle société d’artistes. Il joint un projet de statuts et une liste de dix-neuf membres pressentis, parmi lesquels Cezanne et Guillaumin.

« Monsieur Pissaro
Nous n’avons pas à nous préocuper outre mesure de ce que fera le tronçon de notre société hostile à la seule façon pratique de s’organiser.
La société en participation démontre précisément les intentions du groupe qui nous a toujours été hostile. Cette société deviendra, à sa première exposition, créancier du gérant, et s’il a avancé de l’argent il en deviendra propriétaire. Ces Messieurs n’ont jamais eu l’intention de fonder une société sérieuse, ils ont voulu avoir des expositions qui les mettent pendant quelque temps en évidence et leur ouvrent l’accès des expositions officielles dont ils n’ont jamais pu approcher. Les sociétés en participation ne sont pas nouvelles, elles n’ont jamais produits que des résultats négatifs pour les sociétaires et n’ont profitées qu’à ceux qui les ont gérées. Le fils Ottin a toujours désiré personnellement diriger l’affaire. Quand au père c’est un bon vieux dont on fait ce que l’on veut, il est de l’avis de tout le monde et même du votre quand vous voudrez. Quand à ses capacités administratives vous n’avez qu’à prendre des renseignements auprès de Clémenceau, lorsque pendant le siège il administrait les fourneaux économiques et vous serez heureux de ne pas l’avoir pour administrateur d’une société quel quelle soit.
La société en participation qu’ils ont l’intention de fonder ne se fera qu’à grand renfort de capitaux. J’ignore quel sera l’insensé qui se laissera aller à faire les fonds au profit de quelques individualités, mais je le plains. Le fils Ottin est venu pour me voir, je n’y étais pas, il doit revenir. Son intention évidente est de me ralier à leur projet. Je l’attend pour l’éconduire. Notre société réussira, soyez en sûr, seulement il faudra du temps. Il ne faudra marcher qu’à coup sûr et sans précipitation. Elle raliera des éléments très divers car les sociétés coopératives ne sont nullement suspectées comme ils le disent, elles sont tellement inconnues que le Figaro lui même ne nous a jamais été hostile lorsque nous avons fondé la nôtre. Les artistes sont considérés comme des gens en dehors des partis politiques et ils pensent s’organiser comme ils l’entendent sans être d’un parti. Je ne veux assister à aucune de leurs réunions, parce qu’ils ont un parti pris tellement évident qu’aucune bonne raison ne saurait les rallier.
Dites bien à votre ami Piette que nous n’avons qu’à nous féliciter de l’insuccès que se préparent nos dissidents, leurs efforts ne feront que rendre plus évident notre bonne organisation.
Je n’ai encore vu personne, et je ne veux aller trouver personne, parce que je vous attend pour rallier un groupe nombreux. Je ne puis faire à moi seul ce que nous pouvons faire tous deux. Le groupe qui se fonde en participation est peu nombreux, ils sont 5 ou 6, mais il me font passer pour un homme politique afin de me mettre en suspicion et m’éloigner les autres. Vous m’êtes absolument nécessaire parce qu’ils ne peuvent pas en dire autant de vous. J’ai appris, indirectement, que la société en participation est morte née. Les avances nécessités pour sa fondation la rend impossible, à moins de trouver un bailleur de fond qui naturellement demandera des garanties. Le docteur Gachette que j’ai vu c’est jours-ci m’a dit que vous reviendrez prochainement, j’attend ce moment avec une grande impatience, car nous ne fonderons sérieusement notre affaire qu’avec votre concours. Je vous ai déjà dis que seul il m’est impossible de rien faire. J’ai absolument besoin de vous, pour nous entendre et marcher.
Tout à vous votre très dévoué. α bien des choses aimables à madame, je vous prie.
A. Meyer »

Lettre d’A.[lfred] Meyer à Pissaro [sic], non datée, [août 1874] ; Bibliothèque d’Art et d’Archéologie Jacques Doucet, Paris ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 82.2.

10 août

Auguste de Molins écrit à Pissarro.

« Si vous voyez Belliard, dites lui que je lui écrirai pour le remercier de m’avoir mis en rapport avec le Dr Emery. »

Lettre d’Aug. De Molins à Pissarro, datée « 10 Août 1874, 17 Route du Calvaire, St Cloud S α O ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 137.3.

25 août

Guillaumin, en réponse à une lettre de Pissarro, tente de lui redonner courage, bien que lui-même soit « dans la misère la plus complète ».

« Paris 25 Août
Mon cher Pissarro
Je suis bien négligent, j’aurais déjà du vous répondre ou vous aller voir, mais moralement et matériellement je suis dans la misère disons la plus complète. Je ne peux réussir à rien faire et je ne puis me décider à travailler.
J’ai le plus grand désir de vous voir et surtout de causer avec vous. Je sens que quelques moments passés ensemble me remonteraient.
J’ai vu ce soir Martin et un de vos tableaux qui est une fort belle chose. Vous me dites que vous ne faites rien de bien je ne le crois pas après ce que j’ai vu. Je comprends que vous soyez très ennuyé et distrait de votre travail et c’est ce et c’est probablement ce qui doit gêner votre vue sur ce que vous faites. Tachez de ne pas vous laisser abattre. Le beau temps reviendra bien après cet orage contre la vente.
En attendant que je puisse vous voir à Pontoise ne pourriez vous disposer de quelques instants. Donnez moi rendez vous dans le [mot illisible] de vos affaires j’irai vous retrouver, ou ce que j’aimerais mieux [mot illisible] déjeuner à la maison comme je vais chez vous et nous passerons l’après midi ensemble. [mot illisible] faites comme vous le jugerez convenable.
Quant à la défection de ceux [mot illisible] sociétaires dont vous parlez, je le regrette comme vous, mais mon cher ami s’il plait à d’aucuns de tomber dans les pièges tendus par d’autres qu’y faire ? en voyant l’état du goût public à la politique nous pourrions je crois remplacer cette défection ces sociétaires par d’autres dont l’œuvre moins [mot illisible] pour nous lèsera davantage pour le public, ce ennuyé de n’être plus grouper mais la société pourra marcher tout de même. L’idée de faire une exposition uniquement composée des peintures de quatre ou cinq individus est absurde en tous points mais nous reparlerons de cela.
Mes félicitations pour l’heureuse naissance de votre garçon. Un bonjour amical à madame et à vous une poignée de mains.
Guillaumin »

Lettre de Guillaumin, Paris, à Pissarro, datée « 25 Août » [1874] ; Paris, Bibliothèque d’Art et d’Archéologie Jacques Doucet, lettre inédite ; extrait cité par Rewald John, Pissarro, Nouvelles Éditions françaises, Paris, 1967, p. 26.

Le 24 juillet est né à Pontoise le troisième fils des Pissarro, Félix Camille, qui sera surnommé Titi.

Acte de naissance n° 89, mairie de Pontoise.

[Début septembre, avant le 3]

Alfred Meyer écrit à Pissarro.

« Mon cher Pissaro
J’ai le plaisir de vous annoncer d’abord une bonne nouvelle. Je vais marier bientôt ma fille aînée avec Mr Jules Châtent ingénieur mécanicien à Angoulême, délégué de cette ville à Vienne à l’Exposition de 1873. Je viendrai Jeudi 3 septembre [1874] vous voir, je prendrai le train de 1 h 25, nous causerons ensemble des idées que vous émetez dans votre lettre et qui sont toutes conformes à la logique.
Je vous avais signalé déjà l’inconvénient de n’avoir pas un siège et une centralisation pour les opérations de notre société. Nous avons besoin d’un conseil administratif peu nombreux, provoquant à des époques fixes des réunions d’artistes dans lesquelles il serait traité de questions générales intéressant les mesures à prendre pour des expositions. Nous trouverons sans les chercher dans ces réunions des groupes d’associations coopératives pour nos expositions qui deviendraient intéressants [mot non lu] le personnel exposant pourrait se renouveller ou s’augmenter sans cesse. Ce qui nous perd c’est l’esprit d’exclusion et de petit groupe. On peut tout en choisissant librement laisser la porte ouverte mais non fermée de l’esprit d’école que dans nos production et non dans le groupement. Je ne m’oppose pas à une présidence mais je crois qu’il serait préférable d’avoir un conseil administratif composé que de trois membres au début un secrétaire, un trésorier et un membre adjoint. A nos réunions on nommerait un président pour diriger la discution, le secrétaire en ferait le procès verbal, le trésorier percevrait les cotisations s’occuperait de questions de finances et les trois membres réunis jugeraient les moments oportuns à convoquer les artistes lorsque des questions urgentes viendraient — les convocations nécessaires, en dehors des époques fixées pour les réunions périodiques. Voilà un canevas qui a quelques rapports avec votre idée. Les ouvriers appellent cela un syndicat vous appellerez cela comme vous voudrez mais le principe est celui que vous sentez nécessaire vous même.
Bien à vous d’amitié
A. Meyer »

Lettre d’A.[lfred] Meyer à Pissaro [sic], non datée (avant le 3 septembre) ; Bibliothèque d’Art et d’Archéologie Jacques Doucet, Paris ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 82.2.

Au dos de la lettre se trouve une liste de tableaux, écrite de la main de Pissarro, avec des prix :

« 1 P. route d’Auvers                   500
2 Gelée blanche                           500
3 maison du Chous                     400
4 Soleil couchant                         300
5 Coteau soleil couchant            300
6 bord de l’Oise                           200
7 le Verger                                    400
8 Effet de Neige                          150
9 Effet de neige                           150
10 Etude sur le coteau               100
3000 »

En marge : « Levavasseur auteur du formulaire des sociétés »

« Entre les soussignés
1° M…. artiste peintre, demt… »
2° M.
3° M.
4° M.
5° M.
6° M.
7° M.
8° M.
9° M.
10° M.
11° M.
12° M.
13° M.
14° M.
15° M.
16° M.
17° M.
18° M.
19° M.
20° M…. artiste sculpteur, demt à
a été convenu ce qui suit
art. 1er Une Société coopérative à personnel et capital variables est formée entre les susnommés et tous les artistes : peintres, dessinateurs, graveurs ou sculpteurs qui adhéreront aux présents statuts.
Les adhésions des nouveaux associés seront constatées par leurs signatures appliquées par un exemplaire des présents statuts.
But de la société
art. 2 Le but de la Société est : 1 ° d’organiser des expositions libres où chaque associé pourra exposer ses œuvres ; 2 ° de vendre lesdites œuvres ; 3° de publier le plus tôt possible un journal exclusivement relatif aux arts.
art. 3 Les expositions seront plus ou moins fréquentes, suivant les ressources pécuniaires de la Société. Elles devront être votées par une assemblée générale.
Siège de la société
Art. 4 Le siège de la Société est établi provisoirement chez M. Il sera fixé par l’assemblée générale.
Durée de la Société
Art. 5 La durée de la Société est fixée provisoirement à 10 années. Elle pourra être prolongée par le vote d’une assemblée générale.
La Société ne sera pas dissoute par la mort, la retraite ou l’incapacité d’aucun associé.
Fond social
Art. 6
Le fond social est actuellement fixé à la somme de 1200 f répartie par 20 actions de 60 f souscrites immédiatement par les susnommés qui en ont payé la dépense entre les mains de M. (action provisoire)
Le solde de l’action sera versé par l’associé de mois en mois.
Ce fond social pourra être augmenté soit par l’adjonction de nouveaux sociétaires qui devront chacun souscrire au moins une action de 60 f., soit par toute donation qui pourra être faite à la Société.
De plus chaque associé devra verser, après le paiement de son action, chaque mois une somme de 5 f dans la caisse générale. Il lui sera délivré une action fois que ces versements mensuels auront atteint la somme de 60 f.
Toute somme excédant 100 f. devra être versée par le trésorier à la Caisse des Dépôts en compte courant.
Art. 7 L’action ne pourra être cédée qu’à des associés et avec l’autorisation du conseil d’administration.
Droits et obligations des associés
Art. 8
Nul ne sera admis comme associé qu’après une décision du conseil d’administration.
Le candidat refusé par le conseil a le droit de connaître les motifs du refus, de faire appel à l’assemblée générale et de s’y faire défendre par un des associés.
L’assemblée, dans ce cas, statuera au scrutin secret.
Art. 9 L’assemblée générale peut, au scrutin secret à la majorité des 2 tiers des voix des membres présents, décider qu’un associé cessera de faire partie de la société, après avoir toutefois entendu les explications de cet associé.
[en marge] pendant 3 mois sans payer la cotisation mensuelle de 5 f. sera réputé démissionnaire
Art. 10 Tout associé a le droit de se retirer de la société. Tout associé qui cessera de faire partie de la Société fera part de sa démission.
Art. 11 L’associé qui se retirera ou sera porté démissionnaire, l’associé qui sera expulsé ou qui cessera de faire partie de la Société perd tout droit quelconque, sauf pour les représentants d’un associé décédé, ne pourra retirer les fonds par lui versés qu’à l’époque de la liquidation de la Société, ce sans pouvoir réclamer aucun intérêt.
Les représentants d’un associé décédé auront cependant droit à la part de bénéfices revenant à l’action de leur porteur, lorsqu’il en sera distribué.
Art. 12 Les créanciers ou ayants droit d’un associé ne pouvant saisir et faire vendre les actions et forcer ainsi la Société à avoir un co-intéressé qui n’aurait pas été admis conformément à l’art.8.
Les droits des créanciers se borneront à la saisie et arrêt des dividendes qui pourront revenir à leur débiteur selon les statuts sociaux et d’après les inventaires qui font loi pour les créanciers comme pour les associés.
Administration de la Société
Art. 13
Jusqu’au jour de la première assemblée générale, la Société sera provisoirement administrée par un conseil composé de 5 7 ou 9 membres,
M. M.
Son conseil provisoire de surveillance sera composé de trois sociétaires, M. M.
M. est nommé trésorier provisoire.
Art. 14 L’administration définitive sera composée d’un conseil de 15 membres, nommés, chaque année, en assemblée générale à la majorité des voix des membres présents.
Les administrateurs seront toujours révocables ou rééligibles.
Le conseil [mot non lu] la société [mot non lu].
Art. 15 L’administration est contrôlée par un conseil de surveillance composé de 3 membres, nommé chaque année à chaque assemblée générale. Le conseil est spécialement chargé de rendre compte de l’état de la Société.
Art. 16 La première assemblée générale aura lieu incessamment, et au plus tard dans les 3 mois de la signature du présent acte, pour procéder à la nomination définitive des membres des conseils d’administration et de surveillance et du trésorier.
Art. 17 Les assemblées générales se réuniront tous les deux mois, le premier dimanche du mois.
Chaque associé est admis, sur la présentation de la quittance à lui délivrée par le trésorier.
Chaque associé n’a qu’une voix.
Nul ne peut se faire représenter.
Art. 18 L’assemblée générale prend toutes les décisions relatives aux affaires de la Société et notamment toutes celles relatives aux expositions.
Elle arrête, sur la proposition du conseil d’administration, les règlements des expositions.
Elle reçoit et arrête les comptes annuels.
Art. 19 Les produits sociaux se composent 1° des droits d’entrée aux expositions, 2° des prélèvements opérés sur les ventes, ainsi qu’il est dit à l’art. 24, 3° de toute autre recette quelconque.
Ces produits, après le paiement des dépenses, seront partagés entre les associés proportionnellement à leur mise. Toutefois l’assemblée générale pourra décider, chaque année, qu’ils seront ajoutés au fond social.
[écrit de la main de Pissarro]
Béliard
Bonnet
Césanne
Collin
Degas
Renoir
Pissarro
Guillaumin
Sisley
Cals
Lépine
Fantin
Monet
Lessens [?]
Ross
Solary
Meyer
Guillou
Mm Manet [Berthe Morisot s’est mariée avec Eugène Manet le 22 décembre 1874] »

Rewald John, Histoire de l’Impressionnisme, éditions Albin Michel, Paris, 1986, 480 pages, p. 383-389. Le texte de Rewald est plus complet.

5 octobre

Alfred Meyer écrit à Pissarro.

« Paris le 5 octobre 1874
Mon cher Monsieur Pissaro
J’ai travaillé pendant trois jours à consulter des documents et à préparer les Statuts de société coopérative dont nous avons parlé. Le travail est terminé, nous allons le revoir sérieusement avec Chabent [?] et passer une soirée à l’étudier encore soigneusement. Vous le confronterez avec le petit livre des statuts de votre défunte société et vous serez à même de vous rendre compte de l’organisation qui doit présider à une société sérieuse pour ne pas sombrer.
Lorsque vous viendrez à Paris, prévenez moi, afin que je me trouve chez moi. Nous verrons ensemble ce travail et nous prendrons la détermination que vous croirez devoir prendre pour grouper les débris de notre association qui me paraît ne pas devoir se reconstituer de sitôt.
Votre très dévoué ami.
A. Meyer
57 rue de Dunkerque »

Lettre d’A.[lfred] Meyer, Paris, à Pissaro [sic], datée « 5 octobre 1874 » ; Paris, Bibliothèque d’Art et d’Archéologie Jacques Doucet ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 82.2.

20 octobre

Pissarro annonce à Duret son départ prochain chez son ami Piette, à Montfoucault, commune de Melleray par Lassay (Mayenne).

« Je vous annonce mon départ pour le pays à mon ami Piette, je ne serai pas de retour avant janvier. J’y vais pour étudier les figures et les animaux de la vraie campagne. Comme il est probable que vous désirez avoir votre tableau de Paysan avec vache [PDRS 355] à votre arrivée, je l’ai déposé chez Martin avec prière de vous le remettre.
Si vous voyez M. Baudry, veuillez le saluer et lui remettre mon adresse, je suis étonné de ne l’avoir point vu ce mois-ci, m’ayant annoncé sa visite pour cette époque. […]
chez M. Piette à Montfoucault, commune de Melleray par Lassay (Mayenne) »

Lettre de Pissarro, Pontoise, à Duret (JBH n° 37).

[22 octobre (?)]

La famille Pissarro, confrontée à des difficultés financières, part chez Piette à Montfoucault.
D’après une lettre de Cezanne dont la date serait le 26 septembre, leur départ remonterait à la mi-août : « Pissarro n’est pas à Paris depuis environ un mois et demi, il se trouve en Bretagne. »
Or Ludovic Rodo Pissarro relève des informations divergentes (Curriculum vitæ) :

« Pissarro serait en Bretagne depuis un mois et demi, donc au commencement d’août 1874, d’après une lettre de Cezanne à sa mère datée 26 septembre.
22 octobre : Départ pour Montfoucault.
11 décembre : Chez Piette à Montfoucault, commune de Melleray par Lassay (Mayenne). [lettre JBH n° 38] »
Pissarro lui-même annonce à Duret le 20 octobre son départ chez Piette (JBH n° 37). La lettre de Cezanne, si elle date du 26 septembre, impliquerait que Pissarro aurait séjourné deux fois à Montfoucault en 1874 : la première fois à l’été, la seconde à partir du 22 octobre. Or rien, excepté la lettre de Cezanne, n’atteste son séjour de l’été. Au contraire, aucune toile datée 1874 ne représente un paysage de Montfoucault en été.
Cela nous amène à supposer que la lettre de Cezanne — connue par la transcription de Gustave Coquiot publiée en 1919 —, est datée par erreur 26 septembre, et qu’il faut plutôt lire 26 novembre (26 9bre ?).

Coquiot Gustave, Paul Cezanne, Paris, Librairie Paul Ollendorff, 1919, 253 pages, p. 70-72.

26 novembre

Le docteur Gachet écrit à sa femme, en traitement à Pau :

« M. Cezanne arrivé de son pays est venu s’informer de toi, de papa Castets [le père de Mme Gachet], des enfants. »

Lettre du docteur Gachet à sa femme, 26 novembre 1874 ; Gachet Paul, Deux Amis des impressionnistes, le docteur Gachet et Murer, Paris, éditions des Musées nationaux, 1956, 233 pages, p. 60-61.

Une note du docteur Gachet apprend que Cezanne est reparu à Auvers en 1874 et en 1877. « Guillaumin, qui vint souvent le [Cezanne] voir, a laissé une pochade enlevée dans la plaine d’Auvers, datée 1874. »

Gachet Paul, Deux Amis des impressionnistes, le docteur Gachet et Murer, Paris, éditions des Musées nationaux, 1956, 233 pages, p. 60.

[26 novembre (?)]

Cezanne, de retour à Paris, 120, rue de Vaugirard, depuis peu, d’après la lettre du docteur Gachet ci-dessus, écrit à sa mère.

« [Paris] 26 [novembre ?] 1874
Ma chère Mère,
J’ai tout d’abord à vous remercier bien de penser à moi. Il fait depuis quelques jours un sale temps et très froid. — Mais je ne souffre de rien, et je fais bon feu.
Ce sera avec plaisir que je recevrai la caisse annoncée, vous pouvez toujours l’adresser rue de Vaugirard, 120, je dois y rester jusqu’au mois de janvier.
Pissarro n’est pas à Paris depuis environ un mois et demi, il se trouve en Bretagne, mais je sais qu’il a bonne opinion de moi, qui ai très bonne opinion de moi-même. Je commence à me trouver plus fort que tous ceux qui m’entourent, et vous savez que la bonne opinion que j’ai sur mon compte n’est venue qu’à bon escient. J’ai à travailler toujours, non pas pour arriver au fini, qui fait l’admiration des imbéciles. — Et cette chose que vulgairement on apprécie tant n’est que le fait d’un métier d’ouvrier, et rend toute œuvre qui en résulte inartistique et commune. Je ne dois chercher à compléter que pour le plaisir de faire plus vrai et plus savant. Et croyez bien qu’il y a toujours une heure où l’on s’impose, et on a des admirateurs bien plus fervents, plus convaincus que ceux qui ne sont flattés que par une vaine apparence 1.
Le moment est très mauvais pour la vente, tous les bourgeois rechignent à lâcher leurs sous, mais ça finira.
Ma chère mère, bonjour à mes sœurs. Le salut à Monsieur et Madame Girard et mes remerciements.
Tout à vous, votre fils.
Paul Cezanne »

1. Tout cet alinéa paraît se rapporter à l’exposition des impressionnistes où Cezanne avait montré pour la première fois ses œuvres au public. L’insuccès éclatant de cette manifestation ne l’avait apparemment pas découragé.
Si la lettre de Cezanne, qui n’est connue que par la transcription qu’en a publiée Gustave Coquiot en 1919, date réellement du 26 septembre, cela impliquerait que Pissarro se serait rendu l’été à Montfoucault, or pas une seule œuvre n’atteste son séjour. De plus, il est difficile d’imaginer Pissarro quittant Julie peu avant ou peu après son accouchement le 24 juillet. Aussi nous supposons que la lettre doit plutôt dater du 26 novembre, date plus compatible avec la succession des correspondances.
« Monsieur et Madame Girard » sont probablement monsieur et madame Giraud, à l’Estaque.

Lettre de Cezanne à sa mère, 26 [novembre ?] 1874 ; Coquiot Gustave, Paul Cezanne, Paris, Librairie Paul Ollendorff, 1919, 253 pages, p. 70-72 (date transcrite : 26 septembre 1874) ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 148.

30 novembre

Meyer écrit à Pissarro.

« Paris le 30 Novembre 1874
Mon cher Pissaro
J’ai reçu les statuts que m’a envoyé Monsieur Rouart : et si vous voulez me seconder nous fondons notre société suivant les articles desdits statuts. Mais il ne faut pas nous dissimuler que les expositions ne pourront avoir lieu à bref délai. Pour faire une maison il faut commencer par les fondations or avant d’exposer il faut des exposants et par conséquent des sociétaires. Je crois qu’il faut que nous soyons un groupe de 60 adhérents pour commencer une exposition qui ne ressemble pas à une galerie. Avec mes statuts on commencerait à verser 5 f par mois pendant 1 an à où nous aurons déjà un capital de 3 600 F dont le 1/12 en compte courant soit 300 f pour frais généraux de la société. En supposant que notre nombre de 60 ne se soit pas accru en une année nous avons une somme de 3 300 F déposée en garantie chez un banquier avec les efforts que nous pourrons faire personnellement et cette garantie nous trouverons sûrement une personne qui nous louera un local tout agencé et préparé pour notre exposition.
Les bénéfices de notre première exposition reportés en partie au fond social nous permettront l’année d’ensuite une exposition plus vaste et l’accroissement du personnel par de nouveaux adhérents. Voilà comment je compte procéder. Je rédigerai sur papier timbré mes statuts et à mesure qu’un adhérent viendra nous rejoindre je lui ferai signer les statuts il sera engagé et devra verser une action de 60 f (une fois payée), par acompte de 5 f et dans le délai d’un an. Si vous avez quelque chose à objecter à ma manière de procéder faites le moi savoir avant que je commence et envoyez moi des adhésions écrites le plus vite possible avec le premier versement de 5 f.
Je crois qu’il faut prendre les grands moyens c’est pourquoi je me mets de suite à la pratique.
Tout à vous
A. Meyer »

Lettre d’A.[lfred] Meyer, Paris, à Pissaro [sic], datée « 30 Novembre 1874 » ; Bibliothèque d’Art et d’Archéologie Jacques Doucet, Paris ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 82.2.

11 décembre

Pissarro a transmis un tableau à Duret (PDRS 355), pour lequel il demande 100 francs. De Montfoucault, il lui écrit qu’il « pense quitter le bois que j’habite depuis un mois pour rentrer à Pontoise. ».
Il l’informe que Baudry doit venir voir ses tableaux, rue Berthe. C’est « l’ami Guillaumin, chargé de mes petites affaires », qui les lui montrera.

« J’ai reçu une lettre de Baudry ici me demandant à qui il pourrait s’adresser pour voir mes tableaux rue Berthe, je l’ai prié d’écrire à l’ami Guillaumin, chargé de mes petites affaires.
Je ne sais s’il est de retour à Paris, je n’ai aucune nouvelle.
Les affaires marchent-elles, quelles nouvelles des naturalistes ? Achetez-vous encore des tableaux ?
J’ai travaillé pas mal ici, je me suis mis aux figures et animaux. J’ai plusieurs projets de tableaux de genre, je me lance timidement dans cette branche de l’art, si illustrée par des artistes de premier ordre, c’est bien audacieux, je crains bien de faire un four complet. […]
Chez M. Piette, à Montfoucault, commune de Melleray par Lassay. »

Lettre de Pissarro, Montfoucault, à Duret, 11 décembre 1874 (JBH n° 38).

Bien que le mot « impressionniste » commence à se répandre, on voit que Pissarro continue de parler de « naturaliste », terme cher à Castagnary et à Duret.

Castagnary, « Salons », I, La Liberté, 13 mai 1866 ; repris dans Castagnary, Salons (1857-1870), tome I, G. Charpentier et E. Fasquelle, éditeurs, Paris, 1892, p. 240.

14 décembre

Duret envoie 100 F à Pissarro, pour le tableau PDRS 355.

« Mon cher Pissarro,
Vous trouverez ci-inclus f. 100 pour le tableau.
Les affaires ne vont pas du tout en ce moment. Après janvier peut-être reprendront-elles.
J’ai fait de nouvelles acquisitions, une entre autres importante. Venez me voir à votre retour, je vous montrerai cela et nous causerons.
Vous me trouverez chez moi tous les après-midi vers 4 heures.
Avez-vous fait des bêtes bipèdes et quadrupèdes ? Le paysage pur est envahi de tant de côtés qu’il y a une place à prendre et à tenir dans la ligne des Paul Potter, Cuyp, Troyon, Millet, bien entendu en étant moderne et autre.
Quant au public et à la marée des amateurs, dilettantes, critiques, c’est toujours le même amour de la médiocrité, du banal, de la ficelle.
Il faut s’arranger de l’imbécillité humaine et se contenter de l’approbation et de la clientèle d’un petit noyau restreint. Je sais que cela est pénible quand on en arrive à la question de la balance à faire de son budget, mais je n’y vois cependant pas de remède.
Mes respects à Mme Pissarro
Votre bien dévoué
Th. Duret. »

Lettre de Th. Duret, « Paris, 20 rue Nve des Capucines », Pissarro, 14 décembre 1874 ; Paris, Fondation Custodia, inv. n° 1978.A.14. JBH, tome I, note n° 3 p. 96.

17 décembre

Cezanne et Pissarro ne participent pas à la dernière assemblée générale de la Société anonyme coopérative des artistes peintres, sculpteurs, graveurs, etc., qui décide à l’unanimité la liquidation de la Société. Les sociétaires se trouvent chacun redevables d’une somme de 184,50 F

« Société anonyme coopérative
des artistes peintres, sculpteurs, graveurs, & a
à capital et personnel variables.
9 rue Vincent Compoint (18e arrt)

Procès-Verbal
de l’Assemblée Générale du 17 Décembre 1874
tenue chez Mr Renoir, 35, rue St Georges
et convoquée par lettres en date du 10 du même mois.

La séance est ouverte à 3 heures.
Sont présents MM. De Molins, Renoir, Cals, H. Rouart, Claude Monet, E. Degas, Latouche, D. Bureau, A Sisley, L. Robert, A. Ottin, G. Colin, Béliard, L. Ottin,
MM. Pissarro en voyage et Brandon, malade se font excuser.
M. Renoir est nommé président.
Le Procès-Verbal de la dernière séance est lu et adopté.
Rapport du trésorier. Il constate que toutes dettes extérieures payées, le passif de la Société s’élève encore à 3713 fr. (argent avancé par les sociétaires) quand il ne reste en Caisse que 277 f 99 c. Chaque Membre se trouverait donc redevable d’une somme de 184 f 50 c pour pouvoir solder ces dettes intérieures et reconstituer le fonds social.
Devant cet état de choses, la liquidation de la Société semble urgente. Elle est proposée, mise aux voix et adoptée à l’unanimité.
Il est décidé que les sommes versées par les sociétaires pour la cotisation de seconde année leur seront rendues.
On procède à la nomination d’une commission de liquidation. Elle est composée de MM. Bureau, Renoir et Sisley, chargés de faire les publications légales.
La séance est levée à 5 h moins un quart.
Le Président du Jour
Renoir. »

Procès-verbal de la séance, vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 82-l ; reproduit par Rewald John, Histoire de l’Impressionnisme, éditions Albin Michel, Paris, 1986, 480 pages, p. 394-395.

Sur ce document polycopié figure le nom de l’imprimeur : « Lendes fils. 13 pl. des Abbesses Montmartre. »
L’adresse du 9, rue Vincent-Compoint, est celle de A. Ottin (d’après les statuts publiés le 17 janvier).

Rewald John (à compléter) :

Le 17 décembre 1874 se tint dans l’atelier de Renoir, 35, rue Saint-Georges, à Paris, une assemblée générale de la Société anonyme coopérative des artistes, etc., à laquelle ni Cezanne ni Pissarro (alors à Montfoucault) n’assistèrent. Le rapport du trésorier ayant révélé que — toutes dettes extérieures payées — le passif de la société s’élevait encore à 3 713 francs (argent avancé par les sociétaires), alors qu’il ne restait dans la caisse que 277,99 francs, chaque membre se trouvait redevable d’une somme de 184,50 francs pour solder les dettes intérieures. La liquidation de la société fut alors décidée à l’unanimité.
Cezanne, n’ayant versé que 61 francs pour ses actions dans la société, devait encore 25 centimes pour ces dernières.
Puisqu’il vivait sur un budget extrêmement restreint, il est probable que Cezanne a dû s’adresser à son père afin de pouvoir payer ses dettes envers la Société anonyme. Cela expliquerait mieux la lettre qu’il adressera à ses parents le 10 septembre 1876.

En 1874 ou peu avant

Bernheim-Jeune J.[Josse] et G.[Gaston], « Note des éditeurs », Cezanne, textes d’Octave Mirbeau, Th. Duret, Léon Werth et Frantz Jourdain, Paris, Bernheim-Jeune éditeurs, 1914, 75 pages, 59 planches, p. 13-16, citation p. 13-14.

« Mais l’initiative du mouvement qui s’annonçait ainsi, c’est nettement à Claude Monet, à Camille Pissarro, à Renoir qu’il faut en rapporter l’honneur. Eux qui avaient cessé d’être méconnus, il leur paraissait inique que Cezanne, en qui ils saluaient un génial inventeur de formes et d’harmonies, restât dans l’ombre et, par les démarches les plus directes et les plus insistantes, ils s’efforçaient de réagir contre le silence des écrivains, la négligence des collectionneurs, l’inertie des marchands et de rompre le charme hostile (1).
(1) À ce sujet, une anecdote assez curieuse : Bien des années avant l’époque dont nous parlons, Camille Pissarro s’était présenté un jour chez Halanzier, directeur de l’Opéra. Après trois heures d’attente, reçu enfin, il avait engagé ce fonctionnaire stupéfait (et que d’ailleurs les questions de cet ordre ne concernaient nullement) à confier à Paul Cezanne la décoration picturale de l’édifice que Garnier achevait de construire. »

L’Opéra Garnier a été livré le 30 décembre 1874.