Durant l’année

Adresses de Pissarro relevées par Ludovic Rodo Pissarro :

« 1er janvier21, rue Berthe Paris
quittance de loyer, terme échu.
03-janvÀ Montfoucault.[testament]
1er févrierMme Pissarro
74, rue de Dunkerque
(Livre de comptabilité du Dr Gachet).
FévrierRetour de Montfoucault à Pontoise
(Tabarant, Pissarro, p. 27).
1er avril21, rue Berthe
quittance de loyer, terme échu.
12-juinParis.
30-juinQuittance de loyer, terme échu le 30 juin.
Berlioz.
15-juil21, rue Berthe
quittance de loyer,
terme échu le 1er juillet.
18-août18 bis, rue de l’Hermitage, Pontoise.
08-septQuittance de loyer, rue de l’Hermitage,
pour terme échu le 30 septembre 1875.
Propriétaire Berlioz.
1er octobrePontoise
1er octobre21, rue Berthe, Paris
quittance de loyer, terme échu.
21-octPontoise.[lettre JBH n° 43] »
Pissarro Ludovic Rodo, Curriculum vitæ ; inédit, Pontoise, musée Pissarro.

Au cours de l’année

Pissarro achète 513,25 francs de fournitures à Tanguy.

Facture de Tanguy à Pissarro, vers fin 1880 ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, addendum n° 7, feuillets n° 2 et 3.

3 janvier

Depuis Montfoucault, en prévision de son retour à Pontoise, Pissarro rédige un testament par lequel il désigne Piette, Guillaumin et Cezanne comme ses exécuteurs testamentaires.

« Je désire par la présente constater de la manière la plus formelle que mon désir est d’instituer ma femme, Julie Vellay, née à Grancey-sur-Ource, comme légataire universelle de tout ce que je possède, indépendamment de ce qui pourrait revenir à mes enfants, Lucien, Georges-Henri et Camille-Félix. Je désire qu’un choix soit fait de tous mes dessins et tableaux les meilleurs pour en réaliser le montant le plus favorable.
Je prierai mes amis, MM. Ludovic Piette, A. Guillaumin et P. Cezanne, de vouloir bien être mes exécuteurs testamentaires et de vouloir bien, en souvenir de ma bonne amitié, accepter dans mes études et tableaux un souvenir de moi.
Fait à Montfoucault, commune de Melleray, Mayenne, ce 3 janvier 1875.
C. Pissarro
Je prie ma mère de vouloir bien accepter, en retour du grand tableau que j’ai déposé chez elle, lequel représente le Moulin du Pâtis à Pontoise [PDRS 126, 90 x 150 cm], un tableau, toile de moindre dimension, au choix de mes exécuteurs. Je voudrais pouvoir laisser à ma mère un meilleur souvenir de moi, mais ma femme et mes enfants restent presque sans ressources.
Bien entendu, ma femme acquittera mes dettes, etc.
C. Pissarro. »

Bailly-Herzberg Janine (éd.), Correspondance de Camille Pissarro, tome 1, « 1865-1885 », Paris. PUF, 1980, p. 32 ; lettre de Pissarro à Guillemet, 3 septembre 1872 ; Bailly-Herzberg Janine (éd.), Correspondance de Camille Pissarro, tome 1, « 1865-1885 », Paris. PUF, 1980, n° 39, p. 97.

[Février]

Retour de la famille Pissarro de Montfoucault à Pontoise, sans doute toujours au 18 bis, rue de l’Ermitage.

Tabarant A., Pissarro, Paris, 1924, p. 27.

19 mars

Manet annonce à Albert Wolff, critique d’art au Figaro, une exposition et une vente prochaine d’œuvres de Monet, Sisley, Renoir et Berthe Morisot.

« Mon cher Wolff,
Mes amis Mrs Monet, Sisley, Renoir et Mme Berthe Morisot vont faire une exposition et une vente salle Drouot. Un de ces messieurs doit vous porter le catalogue et une invitation. Il m’a demandé cette lettre d’introduction près de vous. Vous n’aimez pas encore cette peinture-là, peut-être ; mais vous l’aimerez. En attendant, vous seriez bien aimable d’en parler un peu dans le Figaro. »

Lettre d’Éd. Manet à (Albert) Wolff ; Moreau-Nélaton Étienne, Manet raconté par lui-même, Henri Laurens, Paris, 1926, tome II, p. 41.

24 mars

Une vente de tableaux de Monet, Berthe Morisot, Renoir et Sisley est organisée à l’hôtel Drouot. Ni Cezanne ni Pissarro n’y participent.

Burty Philippe, « Préface », Catalogue des tableaux et aquarelles par Claude Monet, Berthe Morisot, A. Renoir, A. Sisley, Hôtel Drouot salle n° 3, mercredi 24 mars 1875, commissaire-priseur : Me Charles Pillet, expert : M. Paul Durand-Ruel, 15 pages, 73 numéros.

« On n’a point oublié que ce groupe d’artistes, exclus systématiquement du Salon, avait groupé une centaine d’œuvres dans la maison jadis occupée par Nadar, au boulevard des Capucines. Ces peintures, différant par l’expression personnelle, mais conçues dans une direction de doctrine très nette, reçurent là ce que leur refusent leurs puissants confrères : la discussion. Cette épreuve, qui leur fut profitable, devait se renouveler au printemps. En attendant, les artistes que nous avons cités plus haut en appellent au public de l’Hôtel Drouot. »

Les prix obtenus sont très bas : cent soixante francs en moyenne. Le prix le plus élevé, 480 francs, est payé par Hoschedé, pour une œuvre de Berthe Morisot. Deux Monet atteignent 325 francs, dont un (ou peut-être les deux) qu’il rachète lui-même. Un Sisley et un Renoir atteignent chacun 300 francs.

Procès-verbal de la vente du 24 mars 1875 ; Archives de Paris, cote D 48 R3
Un passant [probablement Ernest d’Hervilly], « Les on-dit », Le Rappel, n° 1835, samedi 20 mars 1875, 30 ventôse an 83, p. 2 :

« On se souvient de ce grand portrait de femme qui fit, à un des derniers salons, une réputation au peintre Claude Monet. Ceux qui voudront voir, d’un seul coup, vingt tableaux du même peintre, n’ont qu’à aller lundi ou mardi à l’hôtel de la rue Drouot. C’est lundi, l’exposition particulière et, mardi, l’exposition publique d’une collection qui sera mise en vente mercredi.
Avec les vingt tableaux de Claude Monet, on en vendra douze de Mme Berthe Morisot ; vingt de Pierre Renoir et vingt-un d’Alfred Sisley.
Total : soixante-treize tableaux, que notre ami Philippe Burty présente au public dans une notice dont nous copions — et nous signons — les dernières lignes : « Nous savons infiniment de gré à des peintres de réaliser avec leur palette ce que les poètes de leur temps ont su rendre avec un accent tout nouveau : l’ardeur de l’azur pendant l’été ; les feuilles de peupliers changées en louis d’or par les premières gelées blanches ; les longues ombres portées des arbres, l’hiver, sur les guérets ; la Seine à Bougival ou la mer sur la côte, frissonnant sous le souffle du matin ; les enfants se roulant dans les gazons piqués de fleurettes. Cc sont comme de petits fragments du miroir de la vie universelle, et les choses rapides et colorées, subtiles et charmantes qui s’y reflètent ont bien droit qu’on s’en occupe et qu’on les célèbre. »

 

« Nouvelles du jour », Le Temps, 15e année, n° 5085, samedi 20 mars 1875, p. 2 :

« On n’a pas oublié l’exposition faite l’année dernière, au boulevard des Capucines, par l’école des peintres qu’on appelait naguère réalistes et qui se nomment eux- mêmes aujourd’hui « impressionnalistes ». Les artistes les plus connus de ce groupe militant se proposent de mettre en vente mercredi prochain, à l’hôtel Drouot, soixante-dix tableaux, aquarelles et pastels signés Sisley, Monet, Renoir et Berthe Morisot. Il y a là des œuvres qui, en dehors de toute question d’esthétique ou de procédé professionnel, se recommandent par une réelle sincérité d’accent.
L’exposition particulière aura lieu lundi prochain et l’exposition publique le mardi suivant. Le public ne demeurera pas indifférent à cette intéressante tentative des peintres « du plein air ». »

 

« Faits. Paris. Vente Morisot, Monet, Renoir et Sisley », L’Écho universel, 23 mars 1875 ; extrait cité par Venturi Lionello, Les Archives de l’impressionnismeLettres de Renoir, Monet, Pissarro, Sisley et autres. Mémoires de Paul Durand-RuelDocuments, 2 volumes, Paris, New York, Durand-Ruel, 1939, tome II, 360 pages, p. 300 :

« Aux plus beaux jours des grandes luttes du romantisme contre l’académique, on n’a certainement pas entendu plus de malédictions et aussi plus d’expressions enthousiastes que cet après-midi devant les tableaux de Mlle Morizot et de MM. Claude Monet, A. Renoir et Sisley.
Cette diversion d’opinions n’étonnera personne, et les artistes actuellement sur la sellette de l’opinion, ont assez de foi en eux-mêmes pour résister fermement ; parce qu’ils puisent leur foi dans la sincérité, sans laquelle il ne reste plus de l’art que le nom.
La vente de mercredi présentera un aspect assez curieux : les admirateurs seront là, les détracteurs aussi ; la victoire sera aux plus tenaces. Nous croyons, nous, qu’elle restera en somme, aux amateurs éclairés qui ne seront pas fâchés de placer quelques bonnes toiles dans leurs galeries.
[…] Pour nous résumer, l’ensemble est intéressant, très intéressant même, et nous croyons que ces jeunes peintres n’auront rien à regretter de leur tentative. »

 

Un passant (probablement Ernest d’Hervilly), « Les on-dit », Le Rappel, n° 1841, vendredi 26 mars 1875, 6 germinal an 83, p. 2 :

« LES ON-DIT
C’était hier la vente des tableaux et aquarelles des quatre impressionnistes ou intransigeants, comme ils s’appellent : MM. Claude Monet, A. Renoir, A. Sisley et Mlle Berthe Morisot.
Il y avait foule dans la salle 3 de l’Hôtel des Ventes, et ce n’est pas une façon de parler de dire qu’on s’y est étouffé de deux heures à quatre.
C’est déjà là un commencement de succès : car n’excite pas la curiosité qui veut.
Une moitié du public était pour et l’autre moitié contre. Il fallait entendre les éclats de rire à la mise sur table de certaines toiles. Une certaine Source, notamment, a obtenu un beau succès d’hilarité. L’hostilité allait par moments jusqu’aux applaudissements ironiques.
Les partisans protestaient.
Il a failli y avoir une querelle pour de bon.
Le plus haut prix (480 francs) a été pour un Intérieur de Mlle Berthe Morisot, une jeune femme en blanc, à peine indiquée, mais que je me permets de trouver exquise.
En général, les tableaux se sont vendus entre deux et quatre cents francs.
Celui des quatre exposants dont les toiles ont été les plus poussées, a été M. Claude Monet.
Je ne dois pas dissimuler aux ennemis des impressionnistes — puisqu’impressionnistes il y a — que j’ai acheté, une de ces toiles, et que mon collaborateur Émile Blémont en a acheté deux.
Nous ne voudrions pourtant pas abuser la postérité, Blémont et moi, en lui laissant croire que nous préférons Claude Monet à Eugène Delacroix. »

Émile Blémont (pseudonyme de Petitdidier) a effectivement acheté deux œuvres, mais le nom d’Ernest d’Hervilly n’apparaît pas dans le procès-verbal de la vente.

« Chronique de l’hôtel Drouot », L’Art, revue hebdomadaire illustrée, 1re année, tome I, avril 1875, p. 335-336 :

« — L’an dernier, un groupe d’artistes s’est constitué en société indépendante et a ouvert une première exposition des œuvres de ses membres dans les galeries du boulevard des Capucines, où avaient été installés pendant longtemps les ateliers photographiques de Nadar. Nous sommes de ceux qui ne ménagèrent pas les applaudissements à cette virile résolution, tout en faisant les plus formelles réserves quant aux œuvres exposées, la chose importante étant d’entrer résolûment dans la libre voie de l’association, car nous ne connaissons rien de plus absurde et de plus néfaste pour l’art que l’organisation des salons officiels ; ce n’est pas le moment d’en déduire les raisons, nous nous réservons de le faire en traitant de cette question vitale avec toute l’attention qu’elle réclame. Nous ignorons si des divisions se sont produites en moins d’un an parmi les sociétaires, toujours est-il que l’exposition du boulevard ne s’est pas renouvelée et qu’il n’en est pas jusqu’ici question pour cette année ; c’est là un fait profondément regrettable ; il pourrait en effet réagir sur les dispositions d’autres groupes à se constituer dans le but de faire enfin leurs affaires eux-mêmes comme les font si bien les artistes anglais, pour ne parler que de nos voisins d’outre-Manche.
Quatre des exposants des anciens Salons de Nadar ont jugé qu’ils ne devaient pas, en tout cas, abandonner la partie et il faut les en louer. Ce sont Mme Berthe Morisot, MM. Claude Monet, A. Renoir et A. Sisley. Ils ont transformé pendant quarante-huit heures la salle n° 3 de l’hôtel Drouot, en exposition à leur usage personnel, et le troisième jour Me Charles Pillet, assisté de M. Durand-Ruel, expert, .a .adjugé les soixante-treize tableaux, ― nous disons tableaux par courtoisie, ― aquarelles et pastels sur lesquels le public avait été appelé à se prononcer. Rien de plus correct, rien de plus digne d’encouragement que cette libre manifestation en tant que manière de procéder. Nous ne saurions trop hautement regretter que ceux qui ne professaient qu’une admiration essentiellement négative pour les œuvres mises en vente, ne l’aient pas compris et ne se ne se soient point bornés à protester par leur absence ; contribuer le plus possible à faire le vide, c’était leur droit ; au lieu de cela, la salle était littéralement bondée et les enchères ont été plus d’une fois troublées par de fâcheux écarts en tout temps d’un goût douteux et cette fois tout particulièrement blâmables, puisqu’on oubliait que parmi ceux à qui s’adressaient ces sarcasmes, il y avait une femme très remarquablement douée, nous n’hésitons pas à le reconnaître. Naturellement un petit camp s’est constitué en opposition à ces troubles-fêtes ; à côté des critiques sérieux qui soutenaient le bon droit des quatre artistes à se présenter directement au jugement raisonné du public, on ne pouvait voir sans sourire quelques braves gens bien forts en matière de denrées coloniales, de calicot ou de flanelle, se pâmer pour poser en connaisseurs, devant les plus informes barbouillages ; nous avons entendu l’un d’eux parler du génie de M. Claude Monet et prononcer, à propos des ignorantes aberrations de ce peintre, le grand nom de Turner, un génie celui-là et l’un des plus illustres, à coup sûr le plus original de l’art moderne. Il nous a fallu tout notre calme et notre connaissance de ce que valent tant de pseudo-collectionneurs qui ne sont que des spéculateurs vulgaires, pour laisser l’un d’eux démontrer niaisement que Rousseau n’avait désormais qu’à bien se tenir ; il est vrai que les Théodore Rousseau, ces pages immortelles, sont pour ce monde-là les raisins de la fable.
Pour en revenir aux quatre vendeurs, l’acte qu’ils ont posé et que nous approuvons, leur donne droit à la vérité tout entière de la part de la critique ; nous ne sommes pas de ceux qui useront de périphrases pour la leur dire. De tableau, il n’y avait pas trace parmi les œuvres soumises au public ; un tableau exige des qualités de composition, de dessin, de modelé, en un mot tout le savoir qui constitue l’artiste ; sinon nous ne nous trouvons qu’en présence d’impuissants ayant des aspirations qu’ils sont incapables de réaliser. Commencer par des pochades, c’est de toutes les erreurs la plus grossière ; c’est par là qu’on finit, si l’on veut que des pochades vivent ; quand les grands maîtres ont jeté sur la toile de ces inspirations de premier jet volontairement inachevées, ils leur ont assuré l’immortalité uniquement parce que nous retrouvons dans ces productions, en apparence si peu faites, toute leur science qui même nous apparaît plus grande dans ce déshabillé, et notre admiration n’en est que d’autant plus vive ; ce que l’on vient de nous exhiber brille au contraire par une ignorance radicale des lois éternellement élémentaires de l’art.
Nous nous abstiendrons au sujet de MM. Sisley et Claude Monet, on ne discute pas le néant ; quant à M. Pierre-Auguste Renoir, il était permis, au boulevard des Capucines, de le regarder, en dépit d’innombrables défauts, comme une espérance. Tels que ces messieurs se sont montrés à Drouot, ils om simplement tout à apprendre ; on objectera qu’ils ont vendu de leurs tableaux deux ou trois cents francs ; ils en ont même vendu à cinquante. Qu’ils progressent réellement, qu’ils parviennent à montrer qu’il y a en eux quelqu’un ailleurs que dans les charges d’ateliers et de brasseries, et nous les défendons de tout notre pouvoir, et nos encouragements leur seront acquis comme à tous les jeunes gens qui luttent dans une voie sérieuse, dans une voie vraiment artistique. Pour ce qui est de leurs œuvres actuelles, nous les verrons revendre un jour cinquante francs le tas ; alors, s’ils sont parvenus à dégager quelque talent de leurs informes bégaiements d’aujourd’hui, ils seront les premiers à rire de leurs incartades passées et à les proclamer du pur vandalisme.
Reste Mme Berthe Morisot, une transfuge, — inconsciente sans doute, — mais une transfuge certaine, n’en doutez pas un instant. Cette jeune femme possède une fleur de coloris d’une distinction suprême ; sous ce rapport elle est douée. Quand on l’est à ce point, madame, on se hâte de fausser compagnie à ceux parmi lesquels vous vous êtes fourvoyée ; apprenez bien vite tout ce qui vous manque ; intelligente comme vous l’êtes, cela vous sera plus aisé qu’à personne et vous devez être, nous le gagerions, la première à le désirer ardemment. Qu’il soit donc fait ainsi, et, au lieu de nous permettre de vous donner des conseils, nous vous tresserons des couronnes. »

 

[Probablement Philippe Burty], « Chronique du jour », La République française, 1er avril 1875 ; extrait cité par Venturi Lionello, Les Archives de l’impressionnismeLettres de Renoir, Monet, Pissarro, Sisley et autres. Mémoires de Paul Durand-RuelDocuments, 2 volumes, Paris, New York, Durand-Ruel, 1939, tome II, p. 291, et par Gustave Geffroy, Claude Monet, sa vie, son œuvre, tome I, p. 76. À voir

« La vente des tableaux, des aquarelles et des pastels de Mme Berthe Morizot et de MM. Monet, Renoir et Sisley a eu à triompher de mauvaises volontés qui se sont traduites par un tumulte ridicule. Des amateurs quinteux et des désœuvrés qui avaient pris le mot d’ordre d’ateliers bien connus ont essayé d’interrompre des enchères, qu’un groupe d’acheteurs sérieux soutenait très bravement. L’attitude du commissaire-priseur et de l’expert a été pleine de convenance. Cette vente, en somme, a produit près de douze mille francs. […] Certes, leurs outrances mêmes contiennent un effort qui n’a rien de vulgaire et ne sent point la fabrique. »

 

E. C. (Ernest Chesneau), « Beaux-Arts », Paris Journal, 24 mars 1875. À voir

 

Le Masque de fer, « Échos de Paris », Le Figaro, 22e année, 3e série, n° 83, mercredi 24 mars 1875, p. 1.

« L’hôtel Drouot était hier plein d’une foule inaccoutumée, qui ressemblait presque au Tout-Paris de l’ouverture du Salon.
Cette émotion était provoquée par une exposition et vente de tableaux qu’organise la nouvelle école des peintres qui s’intitulent impressionnistes et même impressionnalistes.
Nommons les martyrs, qui peuvent être des héros ce soir ; ce sont Mlle Berthe Morizot, MM. Renoir, Monet et Sisley.
Tous ces tableaux nous ont un peu fait l’effet d’une peinture qu’on doit regarder à quinze pas en fermant les yeux à moitié, et il est certain qu’il faut avoir un appartement très grand pour pouvoir y loger ces toiles, si l’on veut en jouir même par l’imagination. C’est en couleur ce que sont en musique certaines rêveries de Wagner. L’impression que procurent les impressionnistes est celle d’un chat qui se promènerait sur le clavier d’un piano, ou d’un singe qui se serait emparé d’une boîte à couleurs.
Cependant, il y a peut-être là une bonne affaire pour ceux qui spéculent sur l’art de l’avenir. »

 

Vassy Gaston, « Informations », Le Figaro, 22e année, 3e série, n° 85, vendredi 26 mars 1875, p. 2 :

« Me Charles Pillet a procédé avant-hier à la vente aux enchères de soixante-treize toiles provenant des quatre peintres les plus audacieux de ce qu’on appelle la nouvelle école des réalistes â tous crins, MM. Manet [sic], Renoir, Sisley et Mme Berthe Morizot.
Tous les peintres chevelus étaient là au grand complet et c’est au milieu de cris et de vociférations que M. Pillet a procédé à la vente, avec la plus grande impassibilité.
Cette, vente a produit 11,000 francs, ce qui est beaucoup plus qu’on n’eût osé espérer. Quelques-unes des toiles adjugées étaient à ce point révoltantes qu’elles ont soulevé de nombreuses marques d’improbation. »

 

Girard P., Le Charivari, mars 1875.

« Vous rappelez-vous une exposition qui s’installa naguère au boulevard des Capucines, dans l’ancien local de Nadar le Grand ? Des peintres schismatiques y élevèrent autel contre autel et entreprirent de lutter contre le Salon. La lutte ne fut pas heureuse. Cependant quatre de ces audacieux (dont une dame) ont organisé une vente — à l’Hôtel Drouot. On appelle cette école nouvelle école des impressionnistes. Et pourtant jusqu’ici elle n’a fait aucune impression sur le public. Cette peinture à la fois vague et brutale nous paraît être l’affirmation de l’ignorance et la négation du beau comme du vrai. Nous sommes assez harcelés par les fausses excentricités et il est trop commode d’appeler l’attention en faisant plus mauvais que personne n’ose faire. »

 

Gygès, Paris Journal, 26 mars 1875 ; cité par Gustave Geffroy, Claude Monet, sa vie, son œuvre, tome I, p. 7.

« On s’est beaucoup amusé des campagnes violettes, des fleurs rouges, des rivières noires, des femmes jaunes ou vertes et des enfants bleus que les pontifes de la nouvelle école avaient légués à l’admiration publique. »

 

Rivière Georges, Renoir et ses amis, Paris, H. Floury, éditeur, 1921, 273 pages, p. 34 :

« En 1875, un nouveau venu, Gustave Caillebotte, peintre-lui-même apporta aux impressionnistes un appui financier qui vint fort à propos. »

Renoir relatera son souvenir de la vente à Ambroise Vollard :

« — Renoir. Lorsque j’eus obtenu cette commande de douze cents francs qui me permit de louer le jardin de la rue Cortot, je me dis : « Il se trouverait peut-être encore des braves gens disposés à nous payer nos toiles des douze cents francs, si seulement on nous connaissait ! Frappons un grand coup avec une vente à l’Hôtel Drouot ! »
Mes amis partagèrent, d’enthousiasme, cette idée. Nous réunîmes vingt toiles de choix, du moins nous les croyions telles. Or, les enchères produisirent deux mille cent cinquante francs [2 251 F exactement pour les vingt œuvres de Renoir, y compris 175 F pour deux œuvres qu’il rachète], de sorte qu’après la vente les frais n’étaient même pas couverts, nous restions devoir de l’argent au commissaire-priseur. Un M. Hazard avait eu pourtant le courage de pousser une de mes toiles, un Pont-Neuf, jusqu’à trois cents francs [c’est Durand-Ruel, et non Nicolas Hazard (1834-1913), qui achète le tableau, d’après le procès-verbal de vente]. Mais cet exemple ne fut pas suivi.
Tout de même, cette vente devait avoir pour moi un heureux résultat : je fis la connaissance de M. Chocquet. C’était un employé de ministère qui, avec des ressources très modestes, avait réussi à se faire une collection des plus remarquables. Il est vrai de dire qu’en ce temps, et même beaucoup plus tard, il n’était pas nécessaire, pour collectionner, d’être riche ; il suffisait d’avoir un peu de goût.
M. Chocquet était entré par hasard à l’hôtel Drouot pendant l’exposition de nos tableaux. Il avait bien voulu trouver à mes toiles quelque ressemblance avec les œuvres de Delacroix, son dieu. Le soir même de cette vente, il m’écrivait, me faisant toutes sortes de compliments de ma peinture, et me demandant si je consentirais à faire le portrait de Madame Chocquet ; j’acceptai son offre aussitôt. C’est, qu’il ne m’arrive pas souvent de refuser les commandes de portraits. Lorsque le modèle est par trop « toc », je le prends en manière de pénitence ; il est bon, pour un peintre, de faire, de temps en temps, une besogne embêtante… Pour le portrait de Madame L… par exemple, j’ai répondu que je ne savais pas peindre les bêtes féroces ! Tel n’était pas le cas pour Madame Choquet. Si vous avez vu ce portrait, Vollard, peut-être avez-vous remarqué, dans le haut de la toile, la copie d’un Delacroix ? Ce Delacroix faisait partie de la collection de M. Chocquet. C’est lui-même qui m’avait demandé de mettre le Delacroix dans mon tableau :
— « Je veux vous avoir ensemble, vous et Delacroix. »
« Vous dirai-je qu’aussitôt que je connus M. Chocquet, je pensai à lui faire acheter un Cezanne ! Je le conduisis chez le père Tanguy, où il prit une petite Étude de nus [Trois baigneuses (FWN918-R258) ?]Il était ravi de son acquisition, et pendant que nous rentrions chez lui :
 : « Comme cela fera bien entre un Delacroix et un Courbet ! »
« Mais, au moment de sonner, il s’arrêta :
— « Que va dire Marie ? Écoutez, Renoir, rendez-moi un service ! Vous direz à ma femme que le Cezanne vous appartient, et, en vous en allant, vous oublierez de le reprendre ; Marie aura le temps de s’habituer à cette toile avant que je lui avoue que c’est à moi. »
« Cette petite ruse fut couronnée d’un plein succès, et Madame Chocquet, pour faire plaisir à son mari, se fit très vite à la peinture de Cezanne.
« Quant à M. Chocquet, son admiration pour Cezanne, que je ne tardai pas à lui amener en personne, devint si grande qu’on n’allait plus pouvoir parler devant lui d’un peintre sans qu’il s’écriât :
— « Et Cezanne ? »
« Si vous aviez entendu M. Chocquet raconter de quelle façon, pendant ses séjours à Lille, sa cité natale, il « renseignait » ses concitoyens, si fiers de la jeune gloire parisienne d’un autre lillois, Carolus Duran. — « Carolûsse Dûran ? » de demander M. Chocquet, à ceux qui lui parlaient de l’auteur de la Dame au gant. « Carolûsse Dûran ? Ma foi non, je n’ai jamais entendu ce nom-là à Paris. Êtes-vous bien sûrs de ne pas vous tromper ? Cezanne, Renoir, Monet, voilà des noms de « peintres dont tout le monde parle à Paris ! Mais « votre Carolûsse, bien sûr, vous devez faire erreur ! »
« A propos de mes autres amateurs, Vollard, avez-vous vu la collection de M. de Bellio, dont je vous parlais tout à l’heure ? Il y a là un petit portrait que j’ai fait d’après moi. Tout le monde vante aujourd’hui cette esquisse sans importance. Je l’avais jetée, à l’époque, dans la boîte à ordures ; M. Chocquet me demanda de la lui laisser prendre. J’étais confus que ce ne fût pas meilleur. Quelques jours après, il m’apporta mille francs. M. de Bellio s’était emballé sur ce bout de toile, et lui en avait donné cette somme énorme. Voilà comment étaient les amateurs de ce temps-là !
« Sauf que c’étaient là, tout de même, il faut bien l’avouer, des exceptions ; car, pour un Chocquet, un de Bellio, un Caillebotte, un Bérard, j’en ai rencontré combien d’autres… Et la férocité, du « bourgeois » !

Ambroise Vollard, Renoir, Paris, Les éditions G. Crès & Cie, 1920, p. 82-85.

Il n’est pas certain que Victor Chocquet (Lille, 19 décembre 1821 – Paris, 7 avril 1891) ait assisté à la vente. Son nom n’apparaît pas parmi les acheteurs sur le procès-verbal de la vente, pas plus que celui de Caillebotte ou Duret.

Bodelsen Merete, « Early Impressionist Sales 1874-1894 in the light of some unpublished procès-verbaux », The Burlington Magazine, n° 783, volume CX, juin 1968, p. 333-336.
Acte de naissance n° 2350 de Victor Guillaume Chocquet, né à Lille le 19 décembre 1821 ; Archives départementales du Nord.

Dans une lettre du 4 février 1876, Monet semble suggérer qu’il n’a fait la connaissance de Chocquet que le samedi 5 février 1876.

Fels Florent, Claude Monet, collection « Les Peintres français nouveaux », n° 22, Nouvelle Revue française, Gallimard, Paris, 1925, p. 16.

Georges Rivière considère, lui, que Chocquet aurait assisté à l’exposition de 1874 et y aurait acquis « un tableau de baigneurs » de Cezanne.

Rivière Georges, Le Maître Paul Cezanne, H. Floury Editeur, Paris, 1923, p. 72 :

« Cependant, de cette foule hostile [en 1874], surgirent quelques hommes ayant l’intuition de la valeur de Cezanne. M. Doria, amateur notoire, acheta la Maison du pendu [FWN81-R202], peinture exécutée à Auvers plusieurs années auparavant, et M. Chocquet, de son côté, acquit un tableau de baigneurs ; mais M. Chocquet était peu connu alors des collectionneurs et M. Doria ne fut pas suivi par ses amis. »

 

C. L. de Moncade, « Le peintre Renoir et le Salon d’automne », La Liberté. La revue démocratique, n° 10, 15 octobre 1904, n. p. ; repris dans Renoir, Écrits, entretiens et lettres sur l’art, textes réunis, présentés et annotés par Augustin de Butler, Les Éditions de l’Amateur, Paris, 2002, p. 10-11 :

Renoir :
« D’abord tout le public ne nous apprécie pas, et si quelques amateurs sont venus à notre aide, c’est beaucoup plus en raison de la violence avec laquelle nous étions attaqués que par admiration pour nos œuvres. En voici la preuve : Berthe Morisot, Sisley, Monet et moi avions mis nos toiles en vente. Cette vente fut un désastre. Les étudiants des beaux-arts vinrent même en monôme pour manifester contre notre peinture et l’intervention des sergents de ville fut nécessaire. A partir de ce jour-là nous avions nos défenseurs et, ce qui valut mieux, nos amateurs. Nous conservions contre nous, il est vrai, les peintres officiels. »

Jean Renoir, fils du peintre :

« Il [Durand-Ruel] organisa plusieurs expositions des œuvres de la nouvelle école dans sa galerie de la rue Le Peletier. Mon père m’expliquait que, à la suite d’une de ces tentatives sans résultats (« Pas le bout du nez d’un client ! »), Monet, Sisley, Berthe Morisot et lui avaient décidé de tenter une vente aux enchères publiques à la salle Drouot. Le public manifesta. Un monsieur traita Berthe Morisot de « gourgandine ». Pissarro donna un coup de poing à l’insolent. Une bagarre s’ensuivit. La police intervint. »

Renoir Jean, Renoir, Paris, Hachette, 1962, 457 pages, p. 153 :

Paul Durand-Ruel :

« Il en fut de même l’année suivante, lorsque Monet, Renoir, Mademoiselle Morisot et Sisley résolurent de mettre en vente publique un certain nombre de leurs œuvres. Cette vente que je fis avec Pillet en mars 1875, et qui comprenait vingt superbes tableaux de Monet, douze de Mademoiselle Morisot, vingt de Renoir et vingt et un de Sisley, provoqua des scènes inénarrables et donne une note instructive de l’opinion publique à cette époque. Il y eut des manifestations scandaleuses, tant au jour de l’exposition qu’au moment de la vente. Des altercations violentes, suivies de coups de cannes eurent lieu dans la salle entre les rares partisans des peintres et leurs adversaires scandalisés de l’audace que nous avions de présenter au public des horreurs semblables. Pillet qui faisait la vente avec moi eut beaucoup de peine malgré l’assistance de la police à prendre les enchères au milieu de tout ce tumulte et des ricanements des assistants. Les toiles soulevaient des huées à mesure qu’on les présentait et on se les passait de mains en mains en s’amusant à les retourner de haut en bas pour faire rire encore plus fort.
Le total des enchères s’éleva à 11.496 francs ; aujourd’hui, une vente pareille s’il était possible de réunir des séries semblables produirait une sensation énorme et les enchères s’élèveraient à des millions. »
Le montant total que donne Durand-Ruel, d’après les annotations prises sur son catalogue, est conforme à celui consigné dans le procès-verbal de vente. conservé aux Toutefois, l’une des soixante-treize œuvres du catalogue, un Sisley, n’est pas citée dans le procès-verbal.

Paul Durand-Ruel. Mémoires du marchand des impressionnistes, ouvrage revu, corrigé et annoté par Paul-Louis Durand-Ruel et Flavie Durand-Ruel, Paris, Flammarion, 2014, 331 pages, p. 119.
Procès-verbal de la vente du 24 mars 1875 ; Archives de Paris, cote D 48 R3
Bodelsen Merete, « Early Impressionist Sales 1874-1894 in the light of some unpublished procès-verbaux », The Burlington Magazine, n° 783, volume CX, juin 1968, p. 332-336, une page du procès-verbal reproduite p. 330.

 

Pillet Charles, « Bulletin de la curiosité » Journal des débats politiques et littéraires, samedi 25 octobre 1884, p. 3 :

« Je suppose que le tableau moderne est ce qui manquera le moins. N’avons-nous pas les artistes incohérents, les impressionnistes, les intransigean[t]s. L’hôtel Drouot est pour eux une tribune où chacun veut se faire voir et se faire connaître. Combien sont venus y braver la critique qui, peu à peu, ont fait leur chemin et gagné la faveur du public.
En 1875, un groupe d’impressionnistes, dont étaient Claude Monet et Renoir, voulut s’exposer et exposer ses œuvres au feu de la rampe. Je fus chargé de l’exécution, car, hélas ! ce fut une exécution. Ils sont tous assez vaillan[t]s aujourd’hui, Claude Monet en tête, pour que ce souvenir ne les blesse pas. Leur histoire n’est-elle pas celle de tous les artistes convaincus, qui marchent droit devant eux, poursuivant leur but, sans se soucier de la foule, jusqu’au jour où la foule les encense après les avoir dédaignés.
Le soir de cette vente en rentrant chez moi j’y trouvai une lettre, où les gros mots et les épithètes désagréables ne m’étaient pas épargnés, pour m’être chargé de vendre pareilles monstruosités, le mot y était ; mais la lettre n’était pas signée. En revanche j’en reçus une autre, où l’on me disait : « Je ne saurais trop vous féliciter d’avoir eu la bonne grâce et le bon goût de donner votre nom à la vente qui s’est faite aujourd’hui. Les hardiesses dans l’art doivent toujours être encouragées quand elles s’appuient sur la sincérité et quand elles marchent par un rayon de soleil. Les novateurs offensent les yeux ; mais n’oublions pas que tous les maîtres ont commencé par effrayer… »
Cette lettre est d’Arsène Houssaye. Je la conserve précieusement en considération de son auteur et à cause du jugement qu’elle porte sur des artistes dont quelques-uns sont en passe de devenir des maîtres.
Ch. Pillet »

Monet :

« Je n’ai rencontré qu’un homme qui aimât vraiment la peinture avec passion. Ce fut M. Choquet : « Je n’ai pas besoin qu’on m’explique pourquoi et comment je dois aimer la peinture », disait-il. Passant devant chez Nadar, lors de notre exposition des impressionnistes, comme il voulait entrer, on le persuada de n’en rien faire. L’année suivante, à notre vente, je le rencontrai devant l’hôtel Drouot. Il avait acheté 100 francs une de mes toiles d’Argenteuil. On nous présenta, et c’est avec de vraies larmes qu’il me dit : « Quand je pense que j’ai perdu une année, que j’aurais pu connaître votre peinture un an plus tôt. Comment a-t-on pu me priver d’un tel plaisir !… » C’est que, de notre temps, on nous jugeait sans indulgence, on ne disait pas : « Je ne comprends pas », mais : « C’est idiot, c’est ignoble », et cela nous stimulait, nous donnait du courage, nous faisait travailler. »

Fels Florent, Claude Monet, Paris, Nouvelle Revue française, Gallimard, 1925, collection « Les Peintres français nouveaux », n° 22, p. 16 :

 

Denis Maurice, « Renoir », La Vie, 1er février 1920 ; repris par Denis Maurice, Nouvelles Théories sur l’art moderne, sur l’art sacré, 1914-1921, Paris, L. Rouart et J. Watelin, éditeurs, 1922, 290 pages, p. 115-116.

« Mais Renoir admirait Cezanne… Il aimait raconter qu’il avait fait entrer chez Choquet le premier Cezanne de cette importante collection.
Mme Choquet ayant horreur de la peinture de Cezanne, il fallait être prudent. On convint que Renoir garderait chez lui le tableau que Choquet venait d’acquérir et qu’il ferait tous les jours l’éloge de Cezanne devant Mme Choquet. « Alors, dites-moi, mon cher Renoir, vous admirez beaucoup la peinture de Cezanne ? » — « J’en ai un chez moi, répondait. Renoir, qui est bien beau. Il y a des défauts mais c’est, une belle chose. » — « Eh bien, apportez-le demain, pour voir. »
Plusieurs fois Renoir l’apporta et le remporta. Au bas de l’escalier, Choquet lui disait : « Non, Renoir, pas aujourd’hui, ma femme ne voudra pas. » On le montre enfin, au grand effroi de Mme Choquet. « Marie, voyons, Marie ! mais ce n’est pas à moi ; tu sais bien que c’est à M. Renoir. » Mais Renoir trouvait que la plaisanterie avait assez duré. Il profite de l’absence de Choquet pour tout avouer à sa femme. « Faites comme si vous ne saviez rien, vous lui ferez tant de plaisir ! » Et le tableau de Cezanne prit enfin place chez Choquet. »

 

Vollard Ambroise, Paul Cezanne, Paris, Les éditions Georges Crès & Cie, 1924 (1re édition, Paris, Galerie A. Vollard, 1914, 187 pages ; 2e édition 1919), 247 pages, p. 57-60 :

« Cabaner n’était pas le seul à prodiguer ses encouragements à Cezanne. Celui-ci avait trouvé un grand « appui moral » en un modeste employé de ministère, collectionneur à ses heures, M. Chocquet, qu’il avait connu par Renoir. Très épris de l’art de Delacroix, M. Chocquet retrouvait chez Renoir son maître favori. Des relations s’établirent ainsi. Renoir s’empressa de parler à M. Chocquet de Cezanne dont il lui fit même acheter une étude de Baigneuses. Mais le plus difficile restait à faire pour M. Chocquet : introduire chez lui cette petite toile, car le collectionneur redoutait, par-dessus tout, le mécontentement de sa femme. Il convint donc avec Renoir que celui-ci apporterait le tableau, sous prétexte de le faire voir, et « oublierait », en s’en allant, de le reprendre, pour laisser à Mme Chocquet le temps de s’y habituer. Ainsi fut fait. Renoir arriva avec la petite toile. « Oh ! que c’est curieux ! » s’écrie M. Chocquet, en élevant un peu la voix pour attirer l’attention de sa femme. Puis, appelant celle-ci : « Marie, regarde donc cette peinture que Renoir me faisait voir ! » Mme Chocquet fit un compliment de circonstance, et Renoir, en s’en allant, « oublia » le tableau.
Quand Mme Chocquet, par amour pour son mari, en vint à tolérer les Baigneuses, M. Chocquet demanda à Renoir de lui amener Cezanne. Celui-ci, qui n’apportait pas grand soin à sa toilette, arriva coiffé d’une vieille casquette empruntée à Guillaumin : l’accueil n’en fut pas moins chaleureux. Les premiers mots de Cezanne à M. Chocquet furent : « Renoir m’a dit que vous aimiez Delacroix ? » — « J’adore Delacroix, nous regarderons ensemble ce que je possède de lui. » On commença par admirer les tableaux accrochés au mur ; les tiroirs où les aquarelles étaient gardées, à l’abri de la lumière, furent ensuite vidés. Les meubles ayant été vite encombrés, le reste fut déposé à terre, et M. Chocquet et Cezanne, à genoux, se passaient les Delacroix.
L’admiration de M. Chocquet pour les tableaux de Cezanne ne fit que grandir en même temps que son estime pour l’homme, qui devint, tout de suite, le familier de la maison. M. Chocquet ne perdait pas une occasion de faire l’éloge de Cezanne. On ne pouvait parler de peinture devant lui, sans l’entendre jeter ces deux mots : « Et Cezanne ? » Il ne réussit jamais, d’ailleurs, à lui faire acheter la moindre toile ; trop heureux s’il pouvait se faire écouter lorsqu’il se mettait à parler de « son peintre ».
C’est ainsi qu’un jour il arriva tout joyeux chez Renoir. Il avait obtenu qu’un de leurs amis communs, M. B…, un des premiers acheteurs de l’impressionnisme, acceptât une petite étude de Cezanne. « Je ne vous demande pas de l’accrocher chez vous, » avait dit M. Chocquet en offrant timidement son cadeau… — « Oh ! non, protesta M. B…, quel exemple à donner à ma fille, qui apprend le dessin ! » — « Mais, avait repris M. Chocquet, vous me feriez tant plaisir en me promettant de regarder ces Pommes de temps en temps ; vous n’avez qu’à mettre ce bout de toile-là dans ce tiroir ! » Comme cela ne lui causait aucune dépense, M. B… avait souscrit à tout ce qu’on voulait. Quand, plus tard, les Cezanne montèrent de prix, M. B…, retrouvant au fond du tiroir le petit tableau qu’il avait fini par oublier, le porta chez un marchand, incontinent. « Si ce fou de Chocquet était encore de ce monde, disait-il en se frottant les mains, combien il serait heureux de voir que ça se vend aujourd’hui ! »
Cezanne peignit plusieurs portraits de M. Chocquet, dont l’un, daté de 1877, et représentant son modèle assis dans son fauteuil, a dû longtemps une notoriété exceptionnelle au fait d’être pris pour un portrait d’Henri Rochefort. C’est de cette même époque que datent les Baigneurs au repos (1) [Baigneurs au repos, III (FWN926-R261)]. L’ami Cabaner ayant trouvé que dans ce tableau il y avait des parties « bien réussies », Cezanne lui fit aussitôt présent de la toile.
(1) Le célèbre tableau du legs Caillebotte que devait refuser le Luxembourg. »

 

Murer Eugène, « Fleurs d’ironie », manuscrit inédit ; Rewald John, The Paintings of Paul Cezanne. A Catalogue raisonné, en collaboration avec Walter Feilchenfeldt et Jayne Warman, volume I « The Texts », 592 pages, 955 numéros, New York, Harry N. Abrams, Inc., Publishers, 1996, notice 327, p. 222.

Traduit de l’anglais :
« Les pommes de Cezanne sont de véritables créations, exécutées lentement, avec une précision de touche, une ténacité de couleur surprenante et toujours juste. J’ai vu Cezanne demeurant pendant un mois sur une pomme et disant, en finissant sa trentième séance [de travail], que l’œuvre n’était pas encore terminée. [Avec l’autorisation de Marianna Burt] »

Maurice Denis, rencontrant Renoir à Cagnes dans les premiers mois de 1906, recueillera ce souvenir de Renoir dans son journal :

« Le premier Cezanne qui entra chez Choquet, ce fut Renoir qui servit de complice pour amener Mme Choquet à l’accepter chez elle. Choquet l’acheta, le confia à Renoir, et, invitant celui-ci à dîner, pendant plusieurs mois, devant sa femme, il demandait à Renoir son avis. « J’en ai un bien beau chez moi, disait Renoir, il y a des défauts, mais c’est une belle chose. » Plusieurs fois Renoir l’apportait ; au bas de l’escalier, Choquet disait : « Non, non, pas aujourd’hui. » Il l’apporte enfin. Effroi de Mme Choquet. « Marie, voyons, Marie, ce n’est pas à moi, c’est à M. Renoir. » Pour en finir, Renoir profite de l’absence de Choquet pour dire tout à sa femme : « Faites comme si vous ne saviez rien, vous lui ferez tant de plaisir ! »

Denis Maurice, Journal, tome II « (1905-1920) », Paris, La Colombe, éditions du Vieux Colombier, 1957, p. 34-35.

Albert André :

« Renoir, passant avec un ami dans une exposition, devant son portrait de monsieur Chocquet, murmurait dans sa barbe :
« Portrait d’un fou… par un fou… »
Et, comme l’ami le regardait curieusement, il ajoutait :
« Ce bon père Chocquet, quel délicieux toqué… Il n’avait pas de fortune à cette époque et rognait sur ses appointements d’employé de ministère pour acheter de la peinture sans se préoccuper qu’elle pût jamais acquérir quelque valeur. Il chassait pendant des mois un dessin ou une esquisse de Delacroix… Il se brouilla avec des amis qui l’avaient empêché d’aller à notre première vente… Ma toquade à moi a été de mettre de la couleur sur de la toile pendant toute ma vie… Vraiment je crois que ça n’aura fait de mal à personne. »

André Albert, Renoir, collection « Cahiers d’aujourd’hui », Paris, Crès, 1919 ; repris dans Renoir, Écrits, entretiens et lettres sur l’art, textes réunis, présentés et annotés par Augustin de Butler, Les éditions de l’Amateur, Paris, 2002, p. 10-11.

Julien Tanguy, sur une feuille de papier à en-tête (« 14, rue Clauzel, près la place Bréda, TANGUY, fabricant de couleurs fines »), récapitulera ses ventes de tableaux de Cezanne entre 1873 et 1885, ainsi que les acomptes reçus de lui dans la même période. Cette liste, qui, sous le titre « Avoir à M. Cezanne », constitue le détail d’un montant total de 1 442,50 francs, Julien Tanguy la joint à une lettre à Cezanne datée du 31 août 1885, dans laquelle il précise :

« à ce sujet je vous adresse sous ce pli votre compte comme vous me l’avez demandé, montans à francs 4 015,40 après déduction de vos acompte de 1 442,50 dans les détails ci joins. »

Rewald John, Cezanne, Correspondance, Paris, Grasset, 1978, p. 224.

Le détail montre que Tanguy n’a enregistré de ventes de tableaux de Cezanne en 1875 que les 21 octobre, 1er novembre et 30 décembre, chacune pour 50 francs. C’est pourquoi Wayne V. Andersen doute que Chocquet se soit rendu avec Renoir chez Tanguy peu après la vente du 24 mars.

Andersen Wayne V., « Cezanne, Tanguy, Choquet », TheArt Bulletin, juin 1967, p. 137.

 

Rivière Georges, Renoir et ses amis, Paris, H. Floury éditeur, 1921, 273 pages, p. 36-39 :

« Le plus passionné de tous les amateurs de cette époque était certainement M. Choquet. Lorsque je l’ai connu, il occupait encore un emploi de rédacteur principal à la direction générale des douanes. Sa carrière administrative avait été bornée à ce grade modeste parce qu’il n’avait pas consenti à quitter Paris pour s’exiler, au moins temporairement, dans un département de la frontière, ce qui était une condition essentielle pour avoir de l’avancement. Jamais il ne put se résoudre à abandonner ses courses quotidiennes dans les plus lointains quartiers de la capitale, à la recherche d’un tableau, d’un dessin ou d’un joli bibelot.
Son caractère frondeur, ou plutôt son esprit indépendant, avait probablement aussi contribué à l’éloigner des hauts emplois. Sa réputation, à ce point de vue, était solidement établie depuis son entrée dans l’Administration, et cela remontait loin.
Lorsqu’il était encore surnuméraire, il fut avisé par son chef de bureau que le Directeur général recevrait le personnel à l’occasion du nouvel an. À cette époque — c’était dans les premières années du Second Empire — les surnuméraires touchaient un traitement mensuel de cinquante francs, ce qui était peu de chose, même alors. Le matin du 1er janvier, les employés tous engoncés dans leur toilette des grands jours, se réunirent dans le cabinet de leur chef de bureau. Celui-ci avait endossé son habit et arboré une cravate blanche suivant les prescriptions du protocole de ce temps. En apercevant le surnuméraire, le chef manifesta une surprise indignée. Le jeune Choquet se présentait revêtu ostensiblement d’une redingote trouée aux coudes et d’un pantalon à peu près hors d’usage.
« Que signifie cette tenue, monsieur ? », interrogea le chef d’un ton sévère.
« Monsieur », riposta avec calme le surnuméraire, « c’est celle qui convient à un homme qui gagne cinquante francs par mois. »
Le chef interloqué ne répondit pas, mais M. Choquet fut dispensé d’accompagner ses collègues chez le Directeur général.
D’autres menus incidents du même genre, au cours de sa carrière, achevèrent de le classer comme un mauvais esprit. C’était cependant un homme courtois, au cœur excellent, mais il avait un esprit passionné et l’administration n’a jamais toléré qu’on montrât quelque passion, si ce n’est pour elle.
Sans être riche, il n’était pas dénué de ressources et comme il avait des goûts modestes, il pouvait se consoler de ne pas être comblé de faveurs par la Douane, en se livrant à sa passion de collectionneur.
Il existe plusieurs portraits de M. Choquet. L’un d’eux, peint par Renoir en 1876, est d’une ressemblance saisissante. L’âme vibrante, la sensibilité exaltée de ce fervent adorateur de l’art, qui n’eut pas d’égal parmi les amateurs de peinture au xixe siècle, se lisent dans la belle effigie que fit de lui un homme qui le connaissait bien et qui l’aimait.
Je ne crois pas qu’il soit possible d’avoir un goût plus sûr que ne l’avait M. Choquet. Par une sorte d’instinct, plus encore que par des connaissances acquises, il discernait tout de suite la beauté d’une œuvre d’art et c’est pourquoi son jugement ne s’égarait jamais. Cette compréhension confinait chez lui au génie. Il était ému par la belle musique comme par la belle peinture. Comme tout être passionné, il avait des partis pris qui ne souffraient aucune atténuation et il apportait une implacable logique dans le choix des tableaux, des objets d’art, des meubles dont il s’entourait.
Il habitait rue de Rivoli, en face du jardin des Tuileries, un appartement situé presque sous les toits et d’où l’on jouissait d’une vue admirable. Il avait réuni dans ce logis la plus belle collection de tableaux qu’on puisse imaginer par l’unité qui s’en dégageait et qui lui conférait une harmonie extraordinaire. Les meubles garnissant le salon ajoutaient leur charme à celui de la peinture. On y remarquait, notamment, des fauteuils Louis XVI, garnis de leur vieille soie rose au ton passé et provenant de Trianon, découverts un jour dans une demeure provinciale par l’infatigable fureteur. Quelques petits meubles, assez bas pour ne pas prendre sur les murs la place réservée aux tableaux, complétaient l’agencement de la pièce inondée de lumière.
Ce véritable et parfait musée avait été constitué laborieusement, lentement, avec de modiques ressources. Afin de pouvoir acquérir un bibelot, une toile ou un dessin, M. Choquet ne s’achetait pas de manteau. Au moment le plus dur de l’hiver, on le voyait toujours : vêtu d’une courte redingote noire qu’il portait en toute saison et qu’il remplaçait le moins souvent possible. Toutes les sommes dont il disposait étaient consacrées à l’achat d’œuvres d’art qu’il dénichait avec un flair incomparable dans des endroits où nul autre que lui n’eût soupçonné leur présence. Tous les après-midi, quelque temps qu’il fît, M. Choquet parcourait de son pas alerte une partie de Paris. Il connaissait tous les marchands de bric-à-brac de la capitale, aussi bien ceux des quartiers excentriques que ceux du vieux Paris. Il fouillait inlassablement les cartons des marchands d’estampes de la rive gauche et les boîtes des bouquinistes. C’est ainsi qu’il recueillit quelques chefs-d’œuvre.
Parmi les peintres qui entrèrent dans la collection de M. Choquet, le premier en date fut Eugène Delacroix. Le grand artiste, qui n’a pas encore dans le goût public la place qui lui revient, était alors fort délaissé. Des tableaux importants de Delacroix passaient à l’Hôtel des Ventes sans trouver d’acquéreurs quand on en demandait quelques milliers de francs. Ses aquarelles, ses pastels, ses dessins étaient vendus par lots pour une centaine de francs.
M. Choquet put, grâce à ce dédain général, réunir à bon compte la plus importante collection d’aquarelles et de dessins de Delacroix qui existât en France. Avec quelle émotion, il tirait, pour les montrer à ses amis, ces belles œuvres des cartons où elles étaient méthodiquement classées ! Un jour qu’il en avait étalé un certain nombre sur le tapis du salon pour les montrer à Cezanne, ces deux êtres supersensibles, à genoux, penchés sur les feuilles de papier jauni qui pour eux étaient autant de reliques, se mirent à pleurer. »

 

Rewald John, « Chocquet and Cezanne », Gazette des beaux-arts, 6e période, tome LXXIV, 111e année, 1206-1207e livraisons, juillet-août 1969, p. 33-96 ; repris dans Rewald John, Studies in Impressionism, édité par Irene Gordon et Frances Weitzenhoffer, Londres, Thames and Hudson, 1985, 232 pages, p. 121-187, citation p. 122-123, 125 :

Traduction de l’anglais :
« Victor Chocquet est né le 19 décembre 1821 à Lille, il avait donc environ vingt ans de plus que Cezanne, Renoir ou Monet (ce qui pourrait expliquer pourquoi les peintres l’appelaient le « père Chocquet »). Il était l’un des onze enfants d’un filateur qui a aussi élevé trois neveux ou nièces orphelins. Bien que son père, qui est réputé avoir introduit la filature mécanique à Lille — célèbre pour ses usines textiles — ait connu des jours meilleurs, la famille n’était pas exactement pauvre. Lorsque son père est mort en 1854, Victor Chocquet a hérité de plusieurs immeubles conjointement avec ses frères et sœurs ; il semble que cela lui ait rapporté un revenu annuel d’environ 1 000 francs. (En 1861, une couturière, travaillant douze heures par jour, ne gagnait que 2 francs pour ses travaux quotidiens.)
On ne sait pas à quel moment il est allé travailler à Paris comme fonctionnaire, mais en juin 1857, quand, à trente-cinq ans, il s’est marié, il était employé par l’administration. Le contrat de mariage spécifie :
« Mariage sous le système de la dot entre Victor Guillaume Chocquet, employé au ministère des Finances à Paris, 204, rue de Rivoli, et Augustine Marie Caroline Buisson, 60, rue de l’Arcade à Paris, fille mineure d’Eugène Alexandre Charles Buisson, propriétaire à Paris, 17, rue de Rochechouart, et d’Amande Julienne Buisson, sa femme.
Les ensembles destinés comme dot de tous les bénéfices à venir. Un règlement de dot est fait par Mme Buisson à la destinée, sa fille, d’un revenu annuel de 1000 francs en capital de 20 000 francs.
Disposition réciproque au survivant pour une utilisation durant sa vie des bénéfices du prédécédé(7). »
La mariée, fille unique, d’une quinzaine d’années plus jeune que son mari, est née en mars 1837 à Nonant en Normandie, mais elle avait été élevée à Paris dans un pensionnat à la mode. Quand elle eut dix ans, ses parents ont divorcé, et son père a placé pour sa fille un capital de 25 000 francs. Cet argent a pu servir pour son éducation, car il n’est pas mentionné parmi ses actifs dans le contrat de mariage. Il semble que des revers financiers aient forcé ses parents à la retirer de l’école quand elle avait dix-huit ans. Il ne fallut pas longtemps pour qu’elle rencontre Chocquet. Le fait qu’elle ne vive pas avec sa mère, bien que toujours mineure, pourrait indiquer que celle-ci ne résidait pas à Paris, mais plutôt à Yvetot, une localité à mi-chemin entre Rouen et Le Havre.
La mère de la mariée est née en 1815 à Hattenville, un petit village non loin d’Yvetot, situé vers la côte. Son nom de jeune fille était Buisson. Elle et son frère, Augustin-François Buisson, avaient hérité de plusieurs fermes et propriétés à Hattenville et dans la région. C’est à Hattenville qu’en 1835 la future belle-mère de Victor Chocquet prit pour mari un autre Buisson, Eugène-Alexandre Charles, qui ne semble pas avoir de lien de parenté avec elle et dont on sait peu de choses. Ses quelques parents éloignés qui ont été retrouvés étaient sans exception d’origine assez modeste. La femme de Chocquet non seulement disposait de biens immobiliers considérables (le contrat de mariage des Chocquet précise que la dot de la mariée était fournie par sa mère), mais sa famille locale comptait des notables locaux. Elle avait un riche cousin à Dieppe, un avocat, sans héritier direct, et un autre plus éloigné à Rouen, ancien juge au tribunal de commerce. Encore plus important, son frère, l’oncle de Mme Chocquet, était un citoyen très distingué, avocat à Yvetot, membre du Conseil général (assemblée élue comparable à une chambre départementale), et même député pendant un certain temps.
Selon ce que Renoir a dit plus tard à son fils, Chocquet, dont la position à l’administration des finances était très humble, avait des difficultés avec ses supérieurs et à plusieurs reprises a failli perdre son emploi s’il n’avait pas eu un mystérieux « protecteur(8) ». Cet ange gardien était sans doute l’oncle député de sa femme, bien que l’influence de celui-ci n’ait sans doute pas été très importante. En effet, Victor Chocquet n’a jamais eu d’avancement au-delà du rang de « rédacteur principal à la direction de Douanes », qui, en fait, était très bas dans la hiérarchie administrative. Mais puisque lui et sa femme disposaient d’un revenu modeste, il se peut qu’il n’ait pas été très désireux de prendre plus de responsabilités et d’obtenir une augmentation de salaires. Ainsi, tout semble indiquer qu’il détestait son travail.
Au printemps 1861, une fille est née du jeune couple. Elle décédera en octobre 1865(9). Ils n’auront pas d’autre enfant. […]
De leur appartement en haut d’un immeuble au 198, rue de Rivoli, en face des Tuileries(16) […]
(7) Archives Nationales, Paris ; document daté 19 juin 1857. Le texte initial disait « mariage sous le régime de la communauté », mais les mots « de la communauté » ont été rayés et remplacés par « dotal ». Cela signifie que la dot de la mariée restait sa propriété personnelle et devait être conservée en cas de séparation.
(8) Rivière Georges, Renoir et ses amis, p. 187.
(9) Sophie Marie Chocquet est née à Paris le 7 ou 8 mai 1861, et mourut, probablement aussi à Paris, le 14 octobre 1865.
(16) Il est impossible de déterminer quand les Chocquet ont emménagé dans cet immeuble. Le contrat de mariage de 1857 donne sa résidence comme étant 204, rue de Rivoli. Les fichiers du cadastre de Paris pour 1857-1862 manquent. Après 1862, Chocquet est inscrit au 198, rue de Rivoli, où son loyer annuel est de 1 200 francs. »

27 mars

Théodore Duret envoie 50 francs à Pissarro.

« Mon cher Pissarro,
Je vous envoie sous ce pli f. 50 excusez-moi d’un si petit envoi, mais je me trouve cette fin de mois avec toutes sortes de notes accumulées à payer qui me mettent à court.
Je n’ai pas eu vent des résultats obtenus par la vente Monet, Sisley.
Je serai à Paris de retour dans la première quinzaine d’Avril.
A vous bien cordialement
Théodore Duret. »

Lettre de Théodore Duret, Cognac, à Pissarro, datée ; inédite, Paris, Fondation Custodia, inv. 1978.A.15.

[Fin mars]

Piette écrit à Pissarro.

« Il m’est arrivé des détails de la vente Monet. Martin prétend que s’ils recommençaient avec des tableaux pris dans leurs plus poussés, ils auraient forcément un succès, mais d’ici là voilà leurs tableaux dépréciés. Les amateurs qui les payaient chers les marchanderaient maintenant : vous êtes sage, Pissarro, de vous tenir à l’écart de ces luttes qui vous déchirent le cœur et vous crèvent la bourse : au profit des gens de l’Hôtel Drouot. »
Je vous écrirai sous peu.

JBH, Mon cher Pissarro, p. 119-120.

4 avril

Lettre de Fantin-Latour écrit à Scholderer, datée.
Manet « est tout enchanté de ce monde-là — Monet, Sisley, Renoir, Pizarro et Mlle Morizot […] ; il me paraît déraisonner complètement à ce sujet. »

Lettre de Fantin-Latour à Scholderer, 4 avril 1875 ; Fantin-Latour, catalogue d’exposition, Paris, Galeries nationales du Grand Palais, 9 novembre 1982 – 7 février 1983, Galerie nationale du Canada, Ottawa, 17 mars – 22 mai 1983, California Palace of the Legion of Honour, San Francisco, 18 juin – 6 septembre 1983, Paris, Édition de la Réunion des Musées nationaux, 1982, p. 213.

11 juin

Paul Alexis, qui travaille à Rennes comme rédacteur en chef du Journal d’Ille-et-Vilaine, après avoir été emprisonné, à partir du 23 avril pour avoir fait partie de la garde nationale pendant la Commune, puis acquitté le 5 mai par le troisième Conseil de guerre de Paris, écrit à Zola. Il est décidé à ne pas être un Cezanne, « plus de ces tentatives qui n’en sont pas, plus de folies de jeunesse aussi ».

« Mon cher Émile,
J’arrive de St Malo — où j’ai passé trois jours. La mer ! Vive la mer ! La mer, tenez, c’est aussi beau que Paris (qui est la mer humaine). Il n’y a que ça avec la littérature. Le reste est de la foutaise. Dans les trois jours que je viens de passer sur la plage, je me suis retrouvé moi-même.
Dans 5 jours, j’aurai vingt-huit ans. A vingt-huit ans, je crois, vous aviez déjà fait Thérèse Raquin. Et moi ?… J’ai soif de travailler enfin. Je ne veux plus courir d’aventures. Je ne veux pas passer ma vie à rêver des sujets que je ne traiterai jamais. Ce serait aussi bête que ceux qui passent la leur à « parler » leurs livres dans les brasseries. Voici près d’un mois que je flâne dans cette grande bêtasse de Rennes, un Aix un peu plus grand, un peu plus collet monté, un peu plus solennel. Après cette aventure, c’en serait une autre, et puis une autre. J’y perdrais mes derniers cheveux, ma dernière jeunesse, ma dernière dignité, ma dernière virilité. Je me sens déjà vieux et vide. Je ne veux pas être un Valabrègue, un Cezanne, un Déthez, un… tant d’autres. Voilà les saines pensées — que vous avez en moi, mon ami, il serait bien ingrat de ma part de l’oublier —, qui poussaient de plus en plus en ma tête dans mes insomnies du Dépôt et du Cherche-Midi, et qui viennent de s’épanouir tout à fait en moi, ces jours-ci, pendant que je me promenais sur les grèves de St Malo, de St Servan, de Dinard et de Paramé.
Donc plus de Pinault, plus de Bochin [propriétaires du Journal de l’Ille-et-Vilaine], plus de ces tentatives qui n’en sont pas, plus de folies de jeunesse aussi, plus d’enrôlement dans les bataillons communards, ou dans les bataillons des centres. »

Bakker B. H., Naturalisme pas mort. Lettres inédites de Paul Alexis à Émile Zola 1871-1900, Toronto. University of Toronto Press, 1971, 608 pages, lettre n° 24, p. 77-78.

[Juin]

Théodore Duret envoie 200 francs à Pissarro.
Ensemble, ils étaient allés chez Tanguy voir une « étude de femme mauresque de Guillaumin ». Depuis, Duret l’a achetée.

« Mon cher Pissarro,
Je vous envoie les 200 francs promis, ce qui avec les f. 50 déjà envoyés fera 250 f. à-compte sur les f. 500 que je vous dois.
J’ai pris l’étude de femme mauresque de Guillaumin, que nous avons été voir chez Tanguy.
La disparition de Corot et de Millet [décédés respectivement les 22 février et 20 janvier 1875] va laisser un grand vide. Je crois que c’est le groupe dont vous faites partie qui est destiné à prendre la place. Je vous engage à entrer de plus en plus dans la voie que vous avez dernièrement essayée, l’association de l’homme et des animaux avec le paysage fait en plein air. Là est la voie moderne, et c’est là que vous trouverez le mieux l’emploi de vos qualités distinctives. Pour frapper un grand coup il vous faudrait faire quelque chose de neuf dans le genre des demoiselles de village, des demoiselles des bords de la Seine, ou de la bergère de Millet.
Quand vous viendrez à Paris, si vous avez le temps, venez me voir, vous verrez mon Guillaumin.
A vous
Théodore Duret. »

Lettre de Théodore Duret, « 20 rue Nve des Capucines, Paris », à Pissarro, non datée [juin 1875] ; inédite, Paris, Fondation Custodia, inv. 1978.A.16.

12 juin

Pissarro remercie Duret de ses envois de 50 et 200 francs.

« Je vous remercie infiniment des deux cents francs plus cinquante francs, acomptes sur les cinq cents francs que vous me devez. Je vous prie de m’excuser de ne pas vous avoir écrit plus tôt. Je profite du mauvais temps pour cela. J’ai été extrêmement occupé ces jours-ci.
J’ai déjà pensé, ainsi que vous me le conseillez, de faire un tableau important de figures en plein air, mais la volonté ne suffit pas ; les sujets ne manquent pas, le plus difficile c’est de trouver un modèle, dans le caractère, qui veuille bien me poser ; ce n’est qu’à force d’argent que l’on pourrait y arriver, hélas ! c’est justement là ce qui me manque, il ne faut pas penser faire un tableau sérieux sans la nature, surtout dans le domaine que je voudrais poursuivre. Mais n’ayez crainte, aussitôt que l’occasion favorable se présentera, j’en profiterai pour mettre à exécution mon projet. Je suis à la piste.
J’ai fait pour me préparer un petit tableau de genre destiné à Faure, qui me semble dans une bonne donnée.
Je suis bien heureux d’apprendre que vous avez pris la Mauresque de Guillaumin [?], c’est un artiste de grand avenir, et un brave garçon que j’aime beaucoup. Il a en ce moment chez Tanguy un paysage Bords de la Seine qui est de premier ordre, si vous avez un moment allez le voir.
J’aurai le plaisir d’aller vous voir la prochaine fois que j’irai à Paris. »

Lettre de Pissarro, Pontoise, à Duret, datée (JBH n° 41).

La dette de cinq cents francs de Duret à Pissarro concerne sans doute l’acquisition d’une nouvelle toile, peut-être Paysannes portant de la paille, Montfoucault, PDRS 421.
La collection Jean-Baptiste Faure comportera les œuvres suivantes de Pissarro des années 1874-1875 (titres et numéros du catalogue) : La Gardeuse, n° 71, daté 1875 (PDRS 420) ; Le Travail aux champs, n° 72, daté 1875 (PDRS 416) ; La Fenaison, n° 73, daté 1875 (PDRS 421) ; La Bergère, n° 74, daté 1875 (PDRS 422) ; Le Coteau, n° 83, daté 1875 ; Aux environs de Pontoise, n° 84, daté 1874 ; La Gardeuse de vaches, n° 85, daté 1874.

Notice sur la collection J.-B. Faure suivie du catalogue des tableaux formant cette collection, Paris, Imprimerie française J. Dangon, 1902, p. 36-44.

Été

Cezanne et Pissarro peignent probablement à côté l’un de l’autre chacun un tableau un paysage de Pontoise : respectivement Le Clos des Mathurins à Pontoise (l’Hermitage) (FWN100-R310) et Vue sur la maison des Mathurins, Pontoise (PDRS 408). Tous deux montrent des traces d’utilisation d’un couteau à palette. Le tableau de Pissarro est signé et daté « C. Pissarro 1875 », tandis que celui de Cezanne n’est pas daté. Il s’agit du seul témoignage connu de leur rencontre à Pontoise cette année-là.

Hölzel A., « Über Künstlerische Ausdrucksmittel und deren Verhältnis zu Natur und Bild », Die Kunst, 15 décembre 1904, p. 136, FWN101-R310 illustré : « Paul Cezanne Landschaft ».

L’ancien couvent de l’ordre des Mathurins, datant du xvie siècle, était situé au 64, rue du Fond-de-l’Hermitage, à Pontoise (actuel 66, rue Maria-Deraismes).
Antoinette Marie Anne Féresse-Deraismes, diminutif Anna, en a été propriétaire de 1850 à 1897. Pissarro l’a connue, ainsi que sa sœur Maria Deraismes (1828-1894), conférencière féministe, républicaine et franc-maçonne, qui résidait fréquemment aux Mathurins.

Acte d’achat des Mathurins, le 19 août 1850, Archives départementales du Val-d’Oise, étude Legrand, cote 2E15/546, 9 feuillets ; acte de vente, décembre 1897, Archives départementales du Val-d’Oise, étude Trinquant, cote 2E10/790, feuillets 1 à 3 sur 9.

« 19 août 1850.
Vente
= Yvetot près =
A. M. A. D.
= Antoinette
marie anne Deraismes
propriétaire, veuve de
m. henri

ft Expédition sur 13 Rôles ft grosse par extrait sur 4 rôles Pardevant me Legrand α son collègue, notaire à Pontoise, soussigné a comparu : Mr Charles Jean Baptiste Philippe Tavernier, avoué près le Tribunal civil de première instance de Pontoise, demeurant en cette ville, rue de la picarderie, agissant en ces présentes au nom et comme mandataire de mr françois Eugène Flourens, avocat et propriétaire α madame nathalie Baillod, son épouse, demeurant ensemble à Valognes, aux termes de la procuration spéciale entr’autres choses à l’effet des présentes, qu’il lui ont donnée, madame flourens sous l’autorisation de son mari, suivant acte passé devant me Thion α son collègue, notaire à Valognes, le sept août mil huit cent cinquante, enregistre & dont le brevet original dûment légalisé par [mot non lu] m. le juge du tribunal civil de première instance de valognes (manche) est demeuré ci-joint, après avoir été de mr Tavernier, dûment certifié véritable signé et paraphé à la mention de son annexe, en présence du notaire soussigné. Lequel audit nom a, par ces présentes, vendu sous la garantie solidaire entre mr α made flourens ses mandants, ce sans troubles et empêchements quelconques. A madame marie anne Deraismes, propriétaire, veuve de mr michel Edouard féresse, demeurant aux Batignolles, près Paris, rue Truffaut, n° 30, à ce présente α ce acceptant. Désignation. une propriété située à L’hermitage, commune de Pontoise, portant le n° 64, appelée les mathurins, à laquelle on arrive par le pont des mathurins ou la rue du fond de l’hermitage et consistant en : 1° une maison Bourgeoise dont le comble est couvert en tuiles, élevée sur caves d’un rez-de chaussée comprenant quatre pièces, d’un premier Etage composé de six pièces et d’un grenier au dessus ; Cette maison est percée au levant de quatre fenêtres à volets pleins pour le rez-de-chaussée et de cinq autres à persiennes pour le premier Etage, elle ouvre de ce côté par une porte à deux battants et au midi par une porte semblable au dessus de laquelle donnent une fenêtre du premier Etage, et plus haut la fenêtre du grenier, peinte de ce côté. Parterre au devant, du côté du levant à gauche et à gauche, faisant suite, le jardin planté d’arbres fruitiers et groseillers α vignes, avec espaliers, petite allée de tilleuls et sycomores. En face et à droite en entrant de la porte d’entrée ordinaire, Ecurie poulailler et latrines, le tout couvert en tuiles ; à l’angle du jardin à côté de la maison α sur le versant de la pente qui regarde le couchant, deux bâtiments en appentis couverts en tuiles, ayant entrée par un escalier qui descend du jardin. Le tout contenant environ trois ares cinquante centiares, et tenant d’un côté à la sente du bois d’en haut ; d’autre côté α d’un bout à Simon Chennevière dit bonhomme ; d’autre bout au verger ci après. 2° un verger Contenant environ six ares cinquante centiares planté en pommiers, pruniers, abricotiers et espalier de vignes, tenant d’un côté au terrain des carrières ci après ; d’autre côté par un talus boisé à la terrasse ci-après ; d’un bout au terrain des carrières α d’autre bout au jardin ci-dessus dont il est séparé par un mur. Terrain en talus planté de bois ou l’orme domine, pré en terrasse au bas de ce terrain, contenant environ trois ares, tenant d’un côté au verger ; d’autre côté au sieur Sergent ; d’un bout à Mr Coulbeaux, ancien avoué, α d’autre bout aux bâtiments en appentis dont il est parlé plus haut. 3° Environ soixante quinze ares de Terrain α Carrières, dont les deux tiers à peu près ont été exploités depuis long temps et forment comme une grande place en friche et de forme irrégulière où se trouvent plantés un sapin, un sycomore, quelques tilleuls et quelques noyers ayant entrée par une grande porte voûtée sous la sente du bois d’en haut, une carrière est ouverte. À gauche de cette porte en entrant, un grand bâtiment, couvert en tuiles et ouvrant au moyen d’une grande porte à deux battants sur les terrains ci-dessus. Plus loin à gauche tenant au verger ci-dessus et sur le bord du talus, un petit bâtiment en deux pièces avec une cheminée, couvert en tuiles et ayant autrefois servi de bureau pour l’exploitation des carrières. Le tout tenant d’un côté au verger, et par hache sur le talus dont il est parlé ci-dessus ; d’autre côté au terrain en culture dont il sera parlé ci-après ; d’un bout à Mr Coulbeaux ancien avoué ; d’autre bout en pointe à la sente du bois d’en haut. 4° Et environ cinquante un ares de terrain sur la hauteur dont trois ares environ en vieille vigne, le surplus en terre et en plantes potagères joignant le mur d’enceinte de la propriété où sont établis de vieux espaliers d’arbres à fruits, tenant d’un côté les terrains en carrières ; d’autre côté à une sente, mur d’enceinte entre deux ; d’un bout en pointe, les dits terrains ; d’autre bout le sieur Gamache, sur cette pièce se trouvent plusieurs pruniers α pommiers. Cette propriété est entièrement close par des murailles et par la hauteur de la terrasse ci-devant désignée. Ainsi que les immeubles vendus s’étendent se poursuivent et comportent sans aucune réserve ni exception de la part des vendeurs α sans aucune garantie, soit de l’Etat actuel des bâtiments α murs quelles que soient les réparations dont ils peuvent être susceptibles, soit de la mesure ci-dessus aux terrains α jardins, la différence en plus ou en moins quand même elle serait de plus d’un vingtième fera le profit ou la perte de madame Féresse qui Déclare parfaitement connaître le tout α en être contente. […] ».

Juillet

Le père de Cezanne verse 100 francs à une souscription en faveur de victimes d’inondations dans les Bouches-du-Rhône.

« Aix. Listes de souscription en faveur des inondés », Le Mémorial d’Aix, journal politique, littéraire, administratif, commercial, agricole, 40e année, n° 29, dimanche 18 juillet 1875, p. 1.

« LISTES DE SOUSCRIPTION EN FAVEUR DES INONDÉS.
Liste 18
M. Cezanne, propriétaire, 100 fr. »

En décembre, la mère de Cezanne versera elle aussi 100 francs.

« Souscription du Comice Agricole au profit des inondés.
Depuis la clôture des listes, de nouvelles offrandes ont été adressées au Comice agricole, au profit des inondés du département :
Mme veuve (sic) Cezanne 100 fr. »

« Aix. Listes de souscription en faveur des inondés », Le Mémorial d’Aix, journal politique, littéraire, administratif, commercial, agricole, 19e année, n° 51, dimanche 19 décembre 1886, p. 2.

12 juillet

Valabrègue publie un article sur un tableau d’un des frères Le Nain au musée d’Aix.

Valabrègue Antony, « Les musées de Province. Un tableau du musée d’Aix », Paris à l’eau-forte, 4e volume, 66e livraison, dimanche 12 juillet 1874, p. 105-108.

18 août

Constitution de l’Union, société anonyme d’artistes peintres, etc., comprenant dix-neuf adhérents. Les quatre premiers nommés dans les statuts sont Alfred Meyer, Camille Pissarro, « à Pontoise, rue de l’Ermitage, 10 bis », Louis Latouche, Édouard Béliard, « à Pontoise, quai du Pothuis », puis, en quinzième position, Paul Cezanne, « à Paris, rue de l’Ouest, 67 ». Pissarro fait partie du conseil d’administration de neuf membres.
Voici des extraits de ses statuts :

« L’UNION
SOCIÉTÉ ANONYME A PERSONNEL ET CAPITAL VARIABLES
DES ARTISTES
PEINTRES, SCULPTEURS, GRAVEURS, ARCHITECTES
LITHOGRAPHES, CÉRAMISTES, ETC.
STATUTS
Déposés au rang des minutes de Me COCTEAU, notaire, à Paris, suivant acte du 18 août 1875,
Entre les soussignés :
MM. Alfred MEYER, artiste-peintre, demeurant à Paris, rue de Dunkerque, 57.
Camille PISSARRO, artiste-peintre, demeurant à Pontoise, rue de l’Ermitage, 10 bis ;
Louis LATOUCHE, artiste-peintre, demeurant à Paris, rue de La Tour-d’Auvergne, 12 ;
Édouard BÉLIARD, artiste-peintre, demeurant à Pontoise, quai du Pothuis ;
Hippolyte LACOMBE, artiste-peintre, demeurant à Paris, rue de Dunkerque, 80 ;
Auguste GÉRARDIN, artiste-peintre, demeurant à Paris, rue de Lancry, 7 ;
Désiré BOURGOIN, artiste-peintre, demeurant à Paris, rue de Lancry, 7 ;
Eugène MESPLÈS, artiste-peintre, demeurant à Paris, quai d’Anjou, 17 ;
Albert LUDOVICI, artiste-peintre, demeurant à Paris, rue Neuve-Saint-Augustin, 65 ;
Félix NOEL, artiste-peintre, demeurant à Paris, rue Trézel, 25 ;
Eugène CHRISTY, artiste-peintre, demeurant à Paris, boulevard de Clichy, 34 ;
Arthur CANELA, artiste-peintre, demeurant à Paris, rue de Monceaux, 50 ;
Ernest DEBÉNAIS, lithographe, demeurant à Paris, rue des Vinaigriers, 55 (membre honoraire) ;
Alphonse BOURGOGNE, publiciste, demeurant à Paris, avenue de Villiers, 111 (membre honoraire) ;
Paul CÉZANNE, artiste-peintre, demeurant à Paris, rue de l’Ouest, 67 ;
Auguste LEPÈRE, artiste-peintre, demeurant à Paris, rue Lepic, 84 ;
Pierre-Henri PAILLARD, artiste-peintre, demeurant à Paris, rue Lepic, 84 ;
Paul GRESSIER, artiste-peintre, demeurant à Paris, boulevard de Clichy, 76 ;
Lazare MEYER, artiste-peintre, demeurant à Paris, boulevard Rochechouart, 84.
[Ajouté à la main : « Lançon, Leveille ».]
ARTICLE PREMIER. — Une Société anonyme, à personnel et capital variables, est formée entre les sus-nommés et tous les artistes : peintres, sculpteurs, graveurs, architectes, lithographes, céramistes, etc., qui adhéreront aux présents statuts — sous le nom de l’Union.
But de la Société.
ART. 2. — Le but de la Société est :
1 ° D’organiser des expositions libres, sans jury ni récompenses honorifiques, où chaque associé pourra exposer ses œuvres ;
2 ° De vendre lesdites œuvres.
ART. 3. — Les expositions seront plus ou moins fréquentes, suivant les ressources pécuniaires de la Société. Elles devront être votées par une assemblée générale.
Siège de la Société.
ART. 4. — Le siège de la Société est établi provisoirement chez M. Alfred Meyer, 57, rue de Dunkerque, à Paris. Il pourra être transféré dans un lieu quelconque de cette ville, par un vote de l’assemblée générale.
Durée de la Société.
ART. 5. — La durée de la Société est fixée, provisoirement, à dix années, à compter du jour de sa constitution définitive. Elle pourra être prolongée par le vote d’une assemblée générale.
La Société ne sera pas dissoute par la mort, la retraite ou l’incapacité d’aucun associé.
[Manquent les pages 3 à 6]
ART. 36. — L’associé qui, n’exposant pas, voudrait participer aux frais de l’exposition, n’aura droit qu’à la restitution intégrale de son avance. Cette somme sera prélevée avant le partage des bénéfices revenant aux exposants. Il ne pourra prétendre à aucun intérêt ni part de bénéfices, au-delà de la somme qu’il aura avancée.
ART. 37. — Les associés ne sont pas contraints d’exposer. Chaque fois qu’ils s’abstiendront, non seulement ils ne pourront prétendre aux bénéfices produits par l’exposition, mais ils devront, en outre, verser au fonds social, en compte courant, un droit fixe de dix francs par chaque fois qu’ils s’abstiendront, conformément au paragraphe quatre de l’article 11.
ART. 38. — Le Conseil d’administration pourra accorder un délai au sociétaire qui, n’ayant pas exposé, ne pourrait verser les dix francs mentionnés à l’article 37. Ce délai ne devra pas excéder trois mois, et, une fois expiré, l’assemblée générale sera juge d’un nouveau délai ; elle pourra même exonérer le sociétaire de ce versement si sa situation est précaire, mais le nom du sociétaire ne devra jamais être prononcé dans ce cas.
Dispositions générales.
ART. 39. — Le mandataire sera rétribué ; il aura la direction du service de l’exposition. Il pourra révoquer et remplacer tout employé sous ses ordres, s’il le juge à propos.
Il ne pourra accroître son personnel ni les appointements sans une autorisation du Conseil d’administration. Il ne pourra prendre aucune mesure engageant les capitaux de la Société sans y être autorisé par le Conseil d’administration.
ART. 40. — Le secrétaire sera rétribué.
ART. 41. — Les appointements du mandataire, du secrétaire et des autres employés seront fixés par le Conseil d’administration.
ART. 42. — Sur le rapport de la Commission de contrôle, le mandataire, le secrétaire et le trésorier pourront être révoqués et remplacés provisoirement par un membre du Conseil d’administration.
Dissolution.
ART. 43. — En cas de perte des trois quarts du capital social, les administrateurs seront tenus de provoquer une assemblée générale à l’effet de savoir si la Société veut se dissoudre. Dans ce cas, l’assemblée générale nommera les liquidateurs.
ART. 44. — Deux copies des présentes seront, dans le délai d’un mois, à partir de la signature dudit acte, déposées, l’une au greffe du tribunal de commerce de la Seine, l’autre au greffe de la justice de paix du domicile social.
Un extrait du présent acte sera publié dans l’un des journaux désignés pour les annonces légales, et tous pouvoirs seront donnés pour faire le dépôt et les publications légales au porteur d’une expédition.
Fait à Paris, en autant d’originaux qu’il y aura de parties intéressées dans les statuts ci-contre, le dix-huit août mil huit cent soixante-quinze.
Ont adhéré et signé MM. :
A. MEYER, C. PISSARRO, L. LATOUCHE, E. BÉLIARD, H. LACOMBE, A. GÉRARDIN, D. BOURGOIN, E. MESPLÈS, A. LUDOVICI, F. NOEL, E. CHRISTY, A. CANELA, E DEBÉNAIS, A. BOURGOGNE, P. CEZANNE, A. LEPÈRE, P.-H. PAILLARD, P. GRESSIER, L. MEYER.
NOTA. — La Société a été définitivement constituée par délibération de l’assemblée générale des souscripteurs des actions, en date du 18 août 1875, qui a nommé les administrateurs et les commissaires dont les noms suivent :
CONSEIL D’ADMINISTRATION
MM. MM. MM.
C. PISSARO [sic] A. MEYER E. MESPLÈS
P.-H. PAILLARD A. LEPÈRE F. NOEL
A. CANELA A. GERARDIN E. CHRISTY
COMITÉ DE SURVEILLANCE
MM. H. LACOMBE, L. LATOUCHE, A. BOURGOGNE.
Paris — Imp. Nouv. (ass. ouv.), 14, r. des Jeûneurs. — G. Masquin et C ».
SOCIÉTÉ ANONYME A PERSONNEL ET CAPITAL VARIABLES
DES ARTISTES
PEINTRES, SCULPTEURS, GRAVEURS, ARCHITECTES
LITHOGRAPHES, CÉRAMISTES, ETC.

Statuts de l’Union, Société anonyme à personnel et capital variables des artistes, peintres, sculpteurs, graveurs, architectes, lithographes, céramistes, etc., 18 août 1875 ; Pontoise, musée Pissarro.

Georges Rivière se rappellera que Cezanne occupait un logement, rue de l’Ouest, près du Luxembourg:

« A cette époque [date non précisée], Cezanne habitait rue de l’Ouest, « derrière la gare Montparnasse », disait un Montmartrois avec une moue dédaigneuse. Personne ne venait l’y déranger. Qui donc aurait eu l’idée de lui demander à voir sa peinture ? Il vivait là avec sa femme et son fils, bambin dont les premières gambades le remplissaient de joie et qui avait la permission de crever toutes les toiles de l’atelier ; heureusement, l’enfant en crevait moins que son père. »

Rivière Georges, Le Maître Paul Cezanne, H. Floury Editeur, Paris, 1923, p. 80.

 

Rivière Georges, Cezanne, le peintre solitaire, Paris, Librairie Floury, collection « Anciens et modernes », 1933, 176 pages, p. 109 :

« Le peintre, s’il passait la plus grande partie de son temps dans les environs de Pontoise, avait gardé un logis à Paris, dans la rue de l’Ouest, près du Luxembourg. Il y revenait passer quelques jours à intervalles réguliers. »

L’adresse de Pissarro figurant dans les statuts comporte probablement une erreur de numérotation : il doit s’agir du 18 bis, rue de l’« Ermitage » — son adresse en 1874 comme en 1876, propriété Berlioz, d’après le Curriculum vitæ de Ludovic Rodo Pissarro — plutôt que du 10 bis.

1er octobre

Pissarro demande à Duret de lui envoyer ce qu’il lui doit, car « je n’ai pas le sou ! »

Lettre JBH 42, de Pissarro, Pontoise, à Duret, datée.

21 octobre

Pissarro remercie Duret de lui avoir envoyé 100 francs : il lui doit encore 150 francs. Pissarro passera le voir, le 25 octobre, et serait enchanté d’être présenté au critique d’art Philippe Burty.

Lettre JBH 43, de Pissarro, Pontoise, à Duret, datée.

25 octobre, 1er novembre et 30 décembre

Tanguy vend trois tableaux de Cezanne à Chocquet pour 50 francs chacun. C’est Renoir qui a attiré l’attention du collectionneur sur la peinture de Cezanne. Chocquet est un grand admirateur de Delacroix, comme Cezanne (voir R 292, 296).

« Avoir à M. Cezanne », sur papier à en-tête de Tanguy, 14, rue Clauzel, non daté [31 août 1885] ; Andersen Wayne V., « Cezanne, Tanguy, Choquet », The Art Bulletin, juin 1967, p. 137. Rewald, juillet-août 1969, p. 39 ; Vollard, 1918, chap. viii ; lettre de Cezanne à Chocquet, 11 mai 1886 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 226.

Il fait la connaissance de Forain, au musée du Louvre.

Lettre de Cezanne à son fils, 3 août 1906 (voir à cette date) ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 319.

Novembre-décembre

Pissarro et sa famille passent une partie de l’automne chez Piette à Montfoucault.

Œuvres PDRS 421 à 431.

[Fin décembre]

Piette, qui vient d’expédier les « études » que Pissarro a peintes à Montfoucault, lui demande des nouvelles de Cezanne :

« Rien de neuf, bonne poignée de main pour le nouvel an qui va commencer et bonne chance, mon bon ami : ventes et réputation vous arrivent [quand] il vous est dû… […]
Nous allons toujours tout doucement : que nous aurions besoin d’une domestique : mais il nous la faudrait vieille ! Rien de neuf, j’étends toujours de la couleur sur mes toiles : tantôt je veux me hâter d’aller à Paris, tantôt je me dis que rien ne presse vu le résultat probable de mon voyage. Bonjour de ma part à Monsieur Cezanne s’il est revenu de son voyage au pays du soleil. A-t-il rapporté un bon chargement d’études ? »
Bailly-Herzberg Janine (commentaires), Mon cher Pissarro, lettres de Ludovic Piette à Camille Pissarro, Paris, éditions du Valhermeil, 1985, 143 pages, p. 121-122.
Cette lettre, écrite avant un « nouvel an », ne peut pas dater de 1874, puisque Pissarro se trouvait toujours à Montfoucault à la fin de cette année-là. Avec une autre lettre de Piette à Pissarro de février 1876, elle semble suggérer que Cezanne séjourne dans le Midi fin 1875-début 1876. Il sera de retour à Paris début février 1876 (d’après la lettre de Monet à Chocquet, du 4 février 1876), et ne partira pour la Provence qu’au printemps de cette même année.

Bailly-Herzberg Janine (commentaires), Mon cher Pissarro, lettres de Ludovic Piette à Camille Pissarro, Paris, éditions du Valhermeil, 1985, 143 pages, note n° 1 p. 122.

Courant de l’année

Première rencontre entre Cezanne et Eugène Murer, par l’entremise de Guillaumin, d’après Murer lui-même :

« Mon cher Duret,
Comme je vous l’ai dit, c’est par Guillaumin, mon condisciple au collège de Moulins, que je connus d’abord Paul Cezanne, son voisin quai d’Anjou : 1875. Guillaumin m’amena ensuite Pissarro, grand camarade de Cezanne, dont il appréciait fort le talent étrange et solide. Puis vinrent Sisley, toujours à la recherche d’un acheteur immédiat ; Renoir, tourmenté nerveux et bohème charmant comme son art. Quant à Monet, il s’amena plus tard, suivant la piste donnée par les camarades. Degas lui, se tenait plus à l’écart. C’est aux premières expositions d’impressionnistes que je le connus avec Caillebotte et Vignon. Ce dernier devint plus tard mon voisin de campagne à Auvers, ainsi que Gauguin et Van Gogh qui se tua en juillet 1890 derrière l’église du village, sur la colline de Montcel.
Voilà, mon cher Duret, dans quel ordre je connus mes grands camarades.
Amicalement à vous :
E. Murer »

Lettre de Murer, Auvers-sur-Oise à Duret, datée 18 juillet 1905 ; « L’Impressionnisme et quelques précurseurs », Bulletin des expositions, III, du 22 janvier au 13 février 1932, Galerie d’art Braun & Cie, Paris, 1932, p. 14.

L’affirmation tardive de Murer (1905) que Cezanne demeurerait ou aurait un atelier dès 1875 au quai d’Anjou paraît douteuse.

Paul Alexis, sous le pseudonyme de Trublot, relatera les retrouvailles entre Guillaumin et Murer.

Trublot [Paul Alexis], « La collection Murer », Le Cri du peuple, 21 octobre 1887 ; cité par Gachet Paul, Deux Amis des impressionnistes, le docteur Gachet et Murer, Paris, éditions des Musées nationaux, 1956, 233 pages, p. 170-171 :

« Un matin d’été, après les horreurs d’la guerre, vers 1872, comm’ y passait sous l’pont Michel, à Pantin, v’là qu’Eugène Murer s’sent frapper sur l’omoplate.
— Tiens, c’est toi !… Quèqu’ tu fiches ici ?
Y v’nait d’ r’connaître un ami d’enfance, Armand Guillaumin, qu’y avait pas revu d’puis la fin de l’Empire. Dame, c’est si grand, c’ Paris. Et puis, qui va-z-à gauche, qui va-z-à droite ! L’ littérateur et l’ peintr’ n’ s’étaient plus rencontrés d’puis beau temps, et sans savoir pourquoi.
On alla d’abord trinquer sur l’ zinc. Puis d’là, à l’atelier. Et cinq heures après, Ugène, qui, c’jour-là, s’trouvait douillard, sortait d’chez Guillaumin, avec eun p’tite toile sous l’abattis, qu’y v’nait d’y ach’ter. »

Montaigne Jean-Marc, Eugène Murer. : un ami oublié des impressionnistes, Rouen, Asi éditions, 2010, 194 pages, annexe VI, « Extraits des carnets de notes d’Eugène Murer », p. 185-186 :

« Armand Guillaumin
Un Auvergnat… mon camarade d’enfance.
Ce n’est pas que je sois natif de Saint-Flour, non, certes.
Nous fîmes simplement nos études scolaires ensemble, à Moulins-sur-Allier.
Séparés momentanément après une vacance de fin d’année, nous nous retrouvâmes un beau matin à Paris, lui, faisant de la littérature et moi, de la peinture. Bientôt les nécessités de la vie nous séparent de nouveau, assez longtemps.
Je retrouvai mon copain, sous un pont, le Pont-Marie : il faisait de la peinture, ayant lâché la littérature, ses bonnes fonctions de « calicot » et tout ce qui le nourrissait assez copieusement pour le noble métier de peintre, lequel, nul ne l’ignore, n’a jamais engraissé son homme.
Guillaumin demeurait alors quai d’Anjou, non loin de Cezanne, autre amoureux des bords de la Seine. Avec Camille Pissarro cela formait un trio ; très amis par la même pauvreté, une semblable esthétique en art et d’uniformes idées sur la compréhension de la vie d’artiste, qu’à cette époque ils exerçaient entre bohèmes, insouciante et très productive en même temps.
Sous un autre coin du ciel parisien, avec les mêmes idées, une technique analogue, se formait un autre groupe composé de Renoir, Monet, Sisley, Caillebotte et Degas. Quelques années plus tard, tous fusionnent en une exposition retentissante boulevard des Capucines… L’Impressionnisme était créé. Il mena loin tous ses membres.
L’art de Guillaumin resta toujours un peu violent, trop éclatant et souvent maladroit. Sa ténacité, son véritable amour de la nature lui donnent bien une certaine maîtrise, une facture spéciale très personnelle, mais aussi un peu brutale ; à ses visions de couleur exagérées, il manque la souplesse, cette qualité charmante que Sisley possède à un si haut degré.
Malgré ces quelques travers, l’art de Guillaumin est fort intéressant.
Il tient une place honorable entre Monet et Cezanne : le mérite n’est pas mince. Il restera debout dans le groupe impressionniste, mais apparaîtra comme une figure d’artiste un peu rude, un peintre plein de franchise, sans ménagements, dont l’œuvre robuste étonnera sans séduire.
C’est le grand travailleur arvernois au labeur pénible et constant. »

 

Courant de l’année ?

Dans un autoportrait, Portrait de l’artiste (FWN434-R182), Cezanne se représente devant un tableau de Guillaumin, La Seine à Paris (SF 10), non daté. Ce tableau est inversé, car vu dans un miroir.