22 février

Adresses de Pissarro relevées par Ludovic Rodo Pissarro :

« 6 janvier18, rue des Trois-Frères, Paris, quittance
22-févr18, rue de l’Hermitage, Pontoise
17-mai18, rue de l’Hermitage, Pontoise
18 bis (autre lettre)
23-juinrue de Paradis-Poissonnière
28-juinidem
1er juillet18, rue des Trois-Frères (terme échu)
02-juil42, rue du Paradis-Poissonnière
24-aoûtParis
28-sept18 bis, rue de l’Hermitage, Pontoise
26-oct18, rue des Trois-Frères, quittance de loyer,
terme à échoir 1er janvier 1879
25-nov18, rue des Trois-Frères, Paris »
Ludovic Rodo Pissarro, Curriculum vitæ ; inédit, Pontoise, musée Pissarro.

Durant l’année

Pissarro achète 231 francs de fournitures à Tanguy.

Facture de Tanguy à Pissarro, vers fin 1880 ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, addendum n° 7, feuillets n° 4 et 5.

[Janvier]

Duret désire rencontrer Pissarro et lui demander « une eau-forte pour une brochure que je rumine sur les impressionnistes : Monet, Sisley, Pissarro, Renoir et Berthe Morizot. »

« Mon cher Pissarro
Quand vous viendrez à Paris, vous seriez bien aimable d’avancer jusque chez moi. J’ai quelque chose à vous demander. Il s’agirait d’une eau-forte pour une brochure que je rumine sur les impressionnistes : Monet, Sisley, Pissarro, Renoir et Berthe Morizot [sic].
J’ai la promesse de Renoir pour deux eaux-fortes et j’espère que vous m’en donnerez une. Je voudrais vous expliquer ce dont j’aurais besoin, et c’est pour cela que je désire vous voir.
Amitiés et bonne année.
Théodore Duret
Je suis toujours chez moi de 4 à 6 heures, mais pour plus de sûreté, avant de monter, parlez au concierge. »

Lettre de Théodore Duret, « 20, rue Nve des Capucines », à Pissarro, datée Samedi ; Paris, Paris, Fondation Custodia, inv. 1978.A.5. JBH, tome I, note n° 1 p. 112.

La « brochure » de Duret, Les Peintres impressionnistes, paraîtra en mai, avec la reproduction d’un seul dessin de Renoir.

Duret Théodore, Les Peintres impressionnistes Claude Monet – Sisley – C. Pissarro – Renoir -Berthe Morisot avec un dessin de Renoir, Paris, Librairie parisienne H. Heymann & J. Perois, mai 1878, 35 pages.

28 janvier

Caillebotte envoie 750 F à Pissarro, en paiement de tableaux.

« Voici les 750 frs annoncés. Je vous prie de m’excuser si je ne puis continuer à vous envoyer 50 frs par mois pour le moment, en raison de cette affaire. »

Lettre de Caillebotte à Pissarro, datée ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 8 .
Marie Berhaut, Gustave Caillebotte, catalogue raisonné des peintures et pastels, Wildenstein Institute, Paris, 1994, lettre n° 8 p. 273.

Il s’agit probablement d’une affaire qu’il a entreprise avec les ciments Mac-Lean. Cette société, en commandite pour Caillebotte, en nom collectif pour Legrand et Renoir, a été créée le 10 août 1877, pour une durée de dix ans, en vue d’exploiter le ciment anglais Mac-Lean, blanc et teinté, à usage artistique. Son siège est établi chez Legrand, 22 bis, rue Laffitte. Elle sera dissoute peu de temps après, le 1er avril 1878.

Archives de Paris, D1P4, rue Laffitte, 1876 ; Anne Distel, « Chronologie », Gustave Caillebotte, 1848-1894, catalogue d’exposition, Galeries nationales du Grand Palais, Paris, 12 septembre 1994 – 9 janvier 1995, Réunion des Musées nationaux, Paris, 1994, p. 354.

18 février

Lors d’une vente anonyme à l’Hôtel Drouot (Lugt 38022), de Bellio achète pour 50 francs un Pissarro, n° 59, La Haie (PDRS 231), quatre paysages de Monet, pour 60, 80, 100 et 100 francs, et un Sisley, pour 84 francs (informations communiquées à John Rewald par Charles Durand-Ruel, d’après le catalogue de vente annoté par de Bellio).

Tableaux modernes, aquarelles, fusains, vente hôtel Drouot, 18 février 1878, commissaire-priseur Charles Oudart, expert Émile Barre. Rewald John, « Chocquet and Cezanne », Studies in Impressionism, p. 146-147 et note n° 65 p. 183. Niculescu Remus, Georges de Bellio, l’ami des Impressionnistes, p. 18 et 72.

22 février

Murer prévient Pissarro :

« L’ami Sézanne [sic] part dans les premiers jours de Mars ; si vous désirez le voir avant son départ venez donc dîner Mardi prochain, il sera à la maison avec sa femme et son fils. »

Lettre de Murer à Pissarro, datée ; collection particulière.

Il ajoute une sombre histoire d’une personne venue lui acheter des toiles de Cordey, ce qu’il a repoussé net, tenant ainsi sa vengeance.

[Vers mars]

Le groupe des peintres envisage une nouvelle exposition le 1er juin. Degas fait le point auprès de Caillebotte :

« J’ai vu Mme Manet [Berthe Morisot] ce matin. Elle renonce au Salon. On lui avait dit que Monet renonçait comme Renoir etc. Elle n’avait pas reçu de lettre de convocation chez Legrand et en était surprise. Quant à la date du 1er juin, elle la trouve comme moi excellente. Nous voulons garnir les murs et nos murs, c’est très naturel.
J’irai voir l’appartement demain. »

Lettre de Degas à Caillebotte, non datée ; Berhaut Marie, Caillebotte, sa vie et son œuvre, catalogue raisonné des peintures et pastels, 1978, lettre n° 10 p. 244.

4 mars

Avant de quitter Paris, Cezanne signe une reconnaissance de dettes à Tanguy, pour une somme très importante de 2 174,80 francs, valeur reçue en fournitures de peinture.

« Paris le 4 Mars 1878. ―
Je soussigné Paul Cezanne, artiste peintre, demeurant à Paris, rue de l’Ouest 67, reconnais devoir la somme à monsieur et madame Tanguy la somme de deux mille cent soixante ― quatorze francs, quatre vingt ― centimes, valeur reçue en fournitures de peinture.
Paul Cezanne »

Reconnaissance de dette de Cezanne à M. et Mme Tanguy, datée « Paris le 4 Mars 1878 » ; de Beucken Jean, Un portrait de Cezanne, Paris, « nrf », Gallimard, 1955, 341 pages, reproduit planche I.
Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 160.

Tanguy devra rappeler cette dette de 2 174,80 francs dans une lettre à Cezanne du 31 août 1885, son compte s’étant élevé entre-temps à 4 015,40 francs, après déduction de 1442,50 francs de versements et du produit de ventes de tableaux.

John Rewald, Cezanne, Correspondance, p. 224.

Le détail des 1 442,50 francs est joint à la lettre, sur papier à en-tête, comprenant douze versements effectués entre 1873 et 1885 et la vente de trois tableaux en 1875, pour 50 francs chacun : les 21 octobre, 1er et 30 décembre.

Reproduit par Andersen Wayne V., « Cezanne, Tanguy, Choquet », The Art Bulletin, juin 1967, p. 140.

Vers mars

Pissarro écrit à Caillebotte : lui aussi pense que leur exposition pourrait attendre le 1er juin, compte tenu que l’Exposition universelle ouvrira le 1er mai.

« Je pense comme vous, vu l’année exceptionnelle, qu’il n’y aurait aucun inconvénient à attendre au 1er juin pour notre exposition. Il nous faut nos hommes de talent — qui nous abandonnent —, il nous faut aussi des tableaux nouveaux, mais ce que je vous conseille c’est de prévenir tout de suite les intéressés afin qu’ils se mettent à l’œuvre.
M. Chocquet m’avait annoncé que Cezanne enverrait au Salon, faute d’exposition impressionniste. Dès le moment que Renoir manque à la parole donnée l’année dernière à propos de mon exposition avec la Société L’Union qui avait certes moins d’inconvénient, je ne vois pas pourquoi Cezanne serait tenu à se priver de l’Officiel ? Du reste cela ne servirait qu’à en démontrer l’inutilité.
J’ai reçu un mot de Cezanne me priant d’envoyer certains tableaux de lui à notre exposition. Quant à Zola je n’en ai point entendu parler. Zola le pousse peut-être à l’Officiel, comme les Charpentier poussent Renoir ?
Ne pouvons-nous faire notre exposition tout seul ? Car il faudra s’attendre à des défections. C’en est fait de notre union. J’aurais bien voulu voir Monet à ce sujet, je le regrette, je crains pour plus tard une débandade complète. Vous avez entendu Monet lui-même qui craint d’exposer.
Si les meilleurs se dérobent, que deviendra notre union artistique ?
Monet croit que cela nous empêche de vendre, j’entends tous les artistes se plaindre, donc ce n’est pas là la cause.
Faisons de bons tableaux, n’exposons pas d’esquisses, soyons très sévères pour nos tableaux, cela vaut mieux, qu’en pensez-vous ? Car le public se rebute aux esquisses les plus belles, c’est un prétexte. »
Lettre de Pissarro, Pontoise, à Caillebotte, datée samedi (JBH n° 53).
Monet, lui, hésite à exposer, car il craint que cela l’empêche de vendre.
Dans son testament du 3 novembre 1876, Caillebotte envisageait de financer l’exposition de 1878 :
« Je désire qu’il soit pris sur ma succession la somme nécessaire pour faire en 1878, dans les meilleures conditions possibles, l’exposition des peintres dits intransigeants ou impressionnistes. Il m’est assez difficile d’évaluer aujourd’hui cette somme, elle peut s’élever à trente, quarante mille francs ou même plus. Les peintres qui figureront dans cette exposition sont : Degas, Monet, Pissarro, Renoir, Cezanne, Sisley, Mlle Morizot [sic]. Je nomme ceux-là sans exclure les autres. »

Berhaut Marie, « Le legs Caillebotte, vérités et contre-vérités », Bulletin de la Société de l’Histoire de l’Art français, 1983, publié en 1985, p. 209.

Après le 4 mars

Cezanne quitte Paris pour se rendre à Aix.

Lettre de Cezanne à Zola, 29 juillet 1878 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 169-170.

Il louait un appartement du 67, rue de l’Ouest, depuis au moins août 1875, qu’il occupait avec sa famille. On sait, d’après sa lettre à Zola du 29 juillet 1878 qu’à cette date il n’avait toujours pas résilié son bail.

Lettre de Cezanne à Zola, 29 juillet 1878 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 169-170.

Dans cette période jusqu’à son départ pour Aix, il a peint plusieurs tableaux où apparaît un même papier peint mural, avec un motif de petites croix bleues alignées sur un fond de couleur beige : Tasse, verre et fruits, III (FWN737-R322) ; Madame Cezanne cousant (FWN442-R323) ; Madame Cezanne à la jupe rayée (FWN443-R324) ; Compotier et assiette de biscuits (FWN741-R325) ; Flasque, verre et poterie (FWN738-R326) ; Pommes et biscuits (FWN739-R327) ; Le Plat de pommes (FWN740-R328). Il est probable qu’il s’agit du papier peint de l’une des pièces de son appartement.

D’autres tableaux, des natures mortes (FWN795-R479, FWN794-R480 et FWN793-R481) ainsi qu’un autoportrait (FWN462-R482), présentent un fond similaire, sauf que les pastilles y sont brun rouge et enfermées dans une tache sombre fortement contrastée sur un fond vert.

Gowing Lawrence, An Exhibition of Paintings by Cezanne organized with the Edinburgh Festival Society by the Art Council of Great Britain, catalogue d’exposition, Tate Gallery, Londres, 29 septembre – 27 octobre 1954, n. p., 65 numéros, n° 21.

10 mars

Mary Cassatt, 13, avenue Trudaine, écrit à (Alden) Weir (lettre traduite de l’anglais) :

« Ici, nous attendons d’avoir notre exposition annuelle, et nous sommes si peu nombreux que nous sommes tous obligés de faire tout ce que nous pouvons. Vous savez comme il est difficile d’inaugurer une chose comme une action indépendante parmi les artistes français, et nous menons un combat désespéré et avons besoin de toutes nos forces, puisque chaque année il y a de nouveaux déserteurs.
[…] Vous avez été si aimable avec moi que je me sens tout à fait confuse de ne pas avoir fait quelque chose de suffisamment bon pour vous l’envoyer [à New York, pour la première exposition de la Society of American Artists] ; l’année prochaine, je ferai mieux ; et je souhaite que mes amis artistes d’ici enverront avec moi. »

Lettre de Mary Cassatt, 13, avenue Trudaine, à (Alden) Weir, datée (traduite de l’anglais) ; Cassatt and her Circle, Selected Letters, édité par Nanc Mowll Mathews, Abbeville Press, New York, 1984, p. 137.

23 mars

Cezanne, à l’Estaque, probablement avec sa femme et son fils qu’il cache de son père, avant de rentrer le soir à Aix, demande à Zola de lui trouver un endroit où se « caser », c’est-à-dire de l’aider à trouver un emploi. En effet, son père, en interceptant une lettre de Chocquet, a appris l’existence d’Hortense et du petit Paul. Il menace de ne plus lui verser de pension.
Son fils est atteint d’une fièvre muqueuse.

« 23 mars 1878.
Mon cher Émile,
Je me vois bien près d’être obligé à me procurer des ressources par moi-même, si toutefois je puis en être capable. La situation se tend très fortement entre mon père et moi, et je suis menacé de perdre toute ma pension. Une lettre que monsieur Chocquet m’a écrite et dans laquelle il me parlait de madame Cezanne et du petit Paul a révélé définitivement ma position à mon père, lequel d’ailleurs était aux aguets, plein de soupçons, et qui n’a eu rien de plus empressé que de décacheter et lire le premier la lettre qui m’était adressée, quoiqu’elle portât pour suscription : Mons. Paul Cezanne — artiste peintre.
Je sollicite donc de ta bienveillance à mon égard de chercher dans ton entourage et par ton influence à me caser quelque part si tu juges la chose possible. Tout n’est pas encore rompu entre moi et mon père, mais je pense ne pas passer une quinzaine sans que ma situation ne soit absolument réglée.
Écris-moi, (en adressant ta lettre à M. Paul Cezanne, poste restante), quelle que soit la résolution que tu prendras au sujet de ma demande.
Je présente mes sincères salutations à Madame Zola, et je te serre cordialement la main.
Paul Cezanne
Je t’écris de l’Estaque, mais je retourne ce soir à Aix. »

Lettre de Cezanne à Zola, 23 mars [1878] ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 160-161.

Mars

À cette époque, Cezanne renoue avec Monticelli, qu’il a rencontré à Paris. Les deux artistes peignent ensemble sur le motif.

Garibaldi Charles et Mario, Monticelli, collection « Découverte du Dix-neuvième Siècle », Genève, éditions d’art Albert Skira, 1991, 215 pages, p. 133.

Le peintre André Maglione, fondateur du Cercle artistique marseillais, qui a connu Monticelli, raconte une visite de Cezanne à celui-ci :

« La visite la plus curieuse était celle de Césanne (aujourd’hui peintre impressionniste en grande réputation). Son arrivée s’annonçait par du bruit dans les escaliers, des éclats de voix, presque des glapissements : tout à coup, sous une poussée vigoureuse, la porte s’ouvrait bruyamment, Cezanne se précipitait sur Monticelli, l’embrassait à l’étouffer, gesticulant avec ses grands bras et des gestes tout disloqués.
Cezanne quittait sa boîte [de couleurs] à laquelle étaient sanglées deux chemises de laine et quelques objets de toilette, enlevait son pardessus qui avait dû reluire sous… Louis-Philippe, et tirant une vieille pipe, se mettait à fumer en regardant travailler le maître.
« — Heu ! disait Monticelli, regardant Cezanne. Encore une « brouscalade » pour le déjeuner de demain. Où allez-vous, Cezanne ?
Et la voix glapissante indiquait la région où il comptait faire une tournée d’étude. »

Maglione André, Monticelli intime, de 1871 à sa mort, Marseille, imprimerie Barlatier, 1903, 14 pages, p. 13. Cité par Tabarant, « Quelques propos sur Cezanne », Le Bulletin de la vie artistique, 1er mars 1924, p. 106.

28 mars

Cezanne, à Aix, craint que son père ne réduise sa pension à 100 francs. Si cela se confirme, il demandera à Zola d’envoyer de l’argent à Hortense, à partir de la première semaine d’avril.
Il charge Zola, dans le cas où une exposition impressionniste se tiendrait, d’y faire figurer la Nature morte à la pendule noire qu’il possède (FWN708-R136). Il demande aussi à Caillebotte d’envoyer certains de ses tableaux.
Cependant, le groupe impressionniste étant divisé, l’exposition n’aura finalement, pas lieu. Cezanne décidera d’exposer une œuvre au Salon.

« 28 mars
Mon cher Émile,
Je pense comme toi que je ne dois pas renoncer trop vivement à l’allocation paternelle. Mais par les embûches qui me sont tendues, et auxquelles j’ai échappé jusqu’ici, je prévois que le grand débat sera celui qui a trait à l’argent, et sur l’usage que je dois en faire. Il est plus que probable que je ne recevrai que 100 francs de mon père, quoiqu’il m’en ait promis 200 quand j’étais à Paris. J’aurai donc recours à ton obligeance, d’autant plus que le petit est malade depuis quinze jours, atteint d’une fièvre muqueuse. Je prends toutes les précautions pour que mon père n’arrive pas à avoir des preuves certaines.
Excuse-moi de te faire la remarque suivante : mais le papier de tes enveloppes et à écrire doit être lourd : à la poste on m’a fait payer 25 cmes pour insuffisance d’affranchissement — et ta lettre ne renfermait qu’une feuille double. Voudrais-tu, quand tu m’écriras, ne mettre qu’une feuille pliée en deux ?
Si, en conséquence, mon père ne me donne pas assez, je recourrai à toi dans la première semaine du mois prochain, et je te donnerai l’adresse d’Hortense à qui tu auras l’obligeance de le faire parvenir.
Je souhaite le bonjour à Madame Zola et je te serre la main.
Paul Cezanne
Une exposition des impressionnistes aura probablement lieu ; je te prierai alors d’y mettre la nature morte que tu as dans ta salle à manger [FWN708-R136]. J’ai reçu à ce sujet une lettre de convocation pour le 25 du présent mois, rue Laffitte. — Je ne m’y suis pas trouvé, naturellement.
Est-ce que Une page d’amour est en volume ? »

Lettre de Cezanne à Zola, 28 mars [1878] ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 161-162.
Lettre de Pissarro à Caillebotte ; Bailly-Herzberg Janine (éd.), Correspondance de Camille Pissarro, tome 1, « 1865-1885 », Paris. PUF, 1980, p. 32 ; lettre de Pissarro à Guillemet, 3 septembre 1872 ; Bailly-Herzberg Janine (éd.), Correspondance de Camille Pissarro, tome 1, « 1865-1885 », Paris. PUF, 1980, p. 109-110.

 

Adhémar Jean, « Le cabinet de travail de Zola », Gazette des beaux-arts, VIe période, tome LVI, 1102e livraison, 102e année, novembre 1960, p. 285-298, p. 287-288 :

« dans la fameuse-nature morte dite la pendule de marbre noir (1869) [FWN708-R136], il nous montre les objets familiers du Maître. Nous en avons la preuve, car nous avons retrouvé à Médan cette vieille pendule qui venait sans doute à Zola de son père (elle semble dater des environs de 1840). Une table est poussée près de la cheminée avec un gros coquillage et un vase que nous ne connaissons plus, mais aussi avec l’encrier en porcelaine du tableau de Manet. [Portrait d’Émile Zola]. »

La promesse de son père, qu’évoque Cezanne, d’une rente mensuelle de 200 francs (« quoiqu’il m’en ait promis 200 quand j’étais à Paris »), se rapporte sans doute à la « demande à papa de me donner deux cents francs par mois, ça me permettra de faire un plein séjour à Aix » que mentionnait Cezanne dans un brouillon de lettre (avril 1874 ?), avant de revenir à Aix.

Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 145 et note n° 2.

4 avril

Son père ayant décidé de ne plus lui allouer que 100 francs de pension, Cezanne confirme à Zola sa demande d’envoi de 60 francs à Hortense, qui habite avec leur fils, 183, rue de Rome, à Marseille.
Il continue de mener une double vie entre Aix et Marseille. Son fils est en voie de guérison.

« [Aix] 4 avril 1878.
Mon cher Émile,
Je te prie d’envoyer soixante francs à Hortense à l’adresse ci-dessous :
Mme Cezanne, rue de Rome 183, Marseille.
Malgré la foi des traités, je n’ai pu obtenir que 100 francs de mon père, encore je craignais qu’il ne me donne rien du tout. Il tient de différentes personnes que j’ai un enfant, et il tâche de me surprendre par tous les moyens possibles. Il veut m’en débarrasser, dit-il. — Je n’ajoute rien de plus. — Il serait trop long de t’expliquer le bonhomme, mais les apparences chez lui sont trompeuses, tu peux m’en croire sur parole. — Quand tu le pourras, si tu peux m’écrire, tu me feras plaisir. Je vais tâcher d’aller à Marseille, je me suis esquivé mardi, il y a eu huit jours, pour aller [voir] le petit, il va mieux, et j’ai été obligé de m’en revenir à pied à Aix [à une trentaine de kilomètres], vu que le train du chemin de fer porté sur mon indicateur était faux, et il fallait que je fusse présent pour le dîner — j’ai été une heure en retard.
Je présente mes respects à Madame Zola, je te serre la main,
Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne à Zola, 4 avril 1878 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 164.

14 avril

Cezanne remercie Zola de ses deux envois d’argent. Bien qu’il ne partage pas ses idées en art, il continue d’entretenir des rapports cordiaux avec Joseph Gibert, directeur du musée d’Aix, qu’il a rencontré en allant à Marseille. Il se plaint de l’attitude des élèves de Villevieille qui l’insultent à son passage, peut-être — pense-t-il — à cause de ses cheveux trop longs.

« [Aix] 14 avril 1878.
Mon cher Émile,
Je retourne de Marseille, ceci t’expliquera le long retard que j’ai mis à te répondre. Je n’ai pu avoir ta lettre que jeudi dernier [11 avril]. Je te remercie des deux envois. J’écris sous l’œil paternel.
En allant à Marseille, je me suis accompagné avec Monsieur Gibert. Ces gens-là voient bien, mais ils ont des yeux de professeurs. En passant par le chemin de fer près la campagne d’Alexis, un motif étourdissant se développe du côté du levant : Ste-Victoire et les rochers qui dominent Beaurecueil. J’ai dit : « quel beau motif » ; il a répondu : « les lignes se balancent trop ». — A propos de l’Assommoir dont d’ailleurs il a été le premier à me parler, il a dit des choses très sensées et laudatives, mais toujours au point de vue du faire ! Puis après un long intervalle : « il faudrait avoir fait des études fortes — poursuivit-il —, sortir de l’École normale ». Je lui avais parlé de Richepin : il dit « ça n’a pas d’avenir ». — Quelle inconséquence : celui-là en sort. — Avec ça c’est sans nul doute celui qui s’occupe le plus et le mieux d’art dans une ville de 20 000 âmes.
— Je serai bien sage, je ne saurai être habile.
Je te souhaite une bonne santé, je présente mes respects à Madame Zola, et je te remercie,
Paul Cezanne
Les élèves de Villevieille m’insultent au passage. — Je me ferai couper les cheveux, ils sont peut-être trop longs. Je travaille ; peu de résultats, et trop éloigné du sens général. »

Lettre de Cezanne à Zola, 14 avril 1878 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 164-165.

14 avril

Décès de Ludovic Piette à Montfoucault.

Acte de décès n° 10, registre d’état civil de la commune de Melleray.

[Fin avril]

Cezanne, à Aix, où sa mère est alitée depuis dix jours, remercie et complimente Zola de l’envoi et la dédicace de son dernier roman, Une page d’amour, paru le 20 avril chez Charpentier.
Sa mère est gravement malade.

« [Aix] mercredi soir, 1878.
Mon cher Émile,
Je te remercie vivement de m’avoir envoyé ton dernier volume [Une page d’amour] et de la dédicace. Je n’en suis pas encore avancé dans la lecture. — Ma mère est excessivement malade et couchée depuis dix jours, son état est des plus graves. — Je me suis arrêté dans ma lecture à la fin de la description du soleil couchant sur Paris, et du développement de la passion réciproque d’Hélène et d’Henri.
Ce n’est pas à moi à faire l’éloge de ton livre, car tu peux répondre comme Courbet que l’artiste conscient s’adresse des éloges autrement justes que ceux qui lui viennent du dehors. Ce que je t’en dirai donc n’est que pour faire comprendre ce que je puis percevoir de l’œuvre. Il me semble que c’est un tableau d’une peinture plus douce que le précédent [L’Assommoir], mais le tempérament ou force créatrice est toujours la même. Et puis, si je ne commets une hérésie — la marche de la passion chez les héros est d’une gradation très suivie. Cette observation que j’ai faite, me semble juste aussi, que les lieux par leur peinture sont imprégnés de la passion qui agite les personnages, et, par là, font plus corps ensemble avec les acteurs, et sont moins désintéressés dans le tout. Ils semblent s’animer pour ainsi dire et participer aux souffrances des êtres vivants. — D’ailleurs, d’après des indications de journaux, ce sera au moins un succès littéraire.
Je te serre la main et je te prie de présenter mes respects à Madame Zola.
Paul Cezanne
Tu remarqueras sans doute que mes lettres ne répondent pas bien exactement aux tiennes, mais ceci tient à ce que je t’écris souvent avant de t’avoir lu, ne pouvant d’une façon réglée me rendre à la poste.
P. C.
— Réflexion de la dernière heure, tu observes bien le précept [sic] d’Horace pour tes personnages : Qualis ab incepte [incepto] processerit, et sibi constet [Tel qu’il s’est montré dès le début et reste d’accord avec lui-même, Horace, Art poétique, vers 127].
Mais tu t’en fous sans doute, et voilà encore un des retours des choses d’ici-bas. »

Lettre de Cezanne à Zola, mercredi soir, 1878 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1878, p. 162-163.

Cezanne évoque le refus de la Légion d’Honneur par Courbet en juin 1870.

1er mai – 31 octobre

Exposition universelle internationale au Champ de Mars et au Trocadero à Paris.

Exposition universelle internationale de 1878, à Paris. Catalogue officiel publié par le Commissariat général, tome I, « Groupe I, Œuvres d’art », Paris, Imprimerie nationale, 1878, 283 pages.

 

Venturi Lionello, Les Archives de l’Impressionnisme, volume II, p. 208 :

Durand-Ruel :
« Dans la section des Beaux-Arts, il n’y avait naturellement aucune œuvre de Manet, de Degas, de Monet et de leur groupe. Mais, à l’étonnement général, le jury d’organisation, presque entièrement composé d’artistes et soucieux d’éviter sans doute des comparaisons désastreuses, avait pris soin de ne faire figurer aucune œuvre de Delacroix, de Millet, de Rousseau, de Decamps, de Barye, de Ricard, de Troyon et des autres peintres de la même École [école de 1830] décédés dans le cours des dernières années. Il avait seulement daigné accepter 10 tableaux de Corot, dont deux seuls étaient importants, 9 de Daubigny et 3 d’Isabey. »

[Vers mai]

Pissarro signale à Caillebotte qu’il a rencontré Degas, lequel considère que « faire une exposition à présent serait un four parce que toute la foule se porte vers le Champ-de-Mars [le Salon], mais il arrivera un moment où le Parisien finira par demander autre chose ». Selon Degas, « l’automne serait une époque favorable. »

« Paris, mercredi
Mon cher Caillebotte,
J’ai appris lundi que vous étiez parti en voyage, est-ce pour quelque temps ?
J’ai vu Degas, nous avons causé de notre affaire, il ne pense pas la chose impossible. Il n’a rien de prêt, mais dans un ou deux mois il aura de nouvelles choses à présenter.
Selon lui au contraire, faire une exposition à présent serait un four parce que toute la foule se porte vers le Champ-de-Mars, mais il arrivera un moment où le Parisien finira par demander autre chose, quant aux étrangers il y en a si peu qui s’occupent de nous, ils seront au contraire très portés à venir nous voir, ne serait-ce que par un sentiment de curiosité. Notre public, ajoute-t-il, est toujours le même, c’est un petit noyau qui s’occupe de nous, il reviendra fidèle à notre exposition, l’automne serait une époque favorable.
Aussi, mon cher, voilà un point de vue tout autre, l’année étant exceptionnelle il est évident qu’il y aura du monde à Paris ! Degas croit qu’il ne faut pas se laisser oublier, c’est juste, mais je ne comprends pas que sachant l’importance d’une exposition il n’ait pas le moindre dessin à exhiber.
J’aurais bien désiré vous voir, il faut vous occuper de cela. Je serai ici encore trois ou quatre jours.
A vous.
C. Pissarro »

Lettre de Pissarro, Paris, à Caillebotte, datée mercredi (JBH n° 55).

Mai

Duret publie une brochure, Les Peintres impressionnistes, Claude Monet, Sisley, C. Pissarro, Renoir, Berthe Morisot, où il dit son admiration pour les cinq peintres nommés et ne mentionne Cezanne que dans la postface, parmi les artistes « nouveaux venus, ils n’ont encore pu donner toute leur mesure, et ce n’est que plus tard qu’on pourra formuler un jugement définitif sur leur œuvre. »

Duret Théodore, Les Peintres impressionnistes Claude Monet – Sisley – C. Pissarro – Renoir -Berthe Morisot avec un dessin de Renoir, Paris, Librairie parisienne H. Heymann & J. Perois, mai 1878, 35 pages, p. 7, 8, 9, 12, 13, 17, 20, 23-26, 27, 29, 31, 32, 34, 35, Cezanne p. 32.

« PRÉFACE
contenant quelques bonnes petites vérités à l’adresse du public.
Lorsque les Impressionnistes firent en 1877, rue Le Peletier, l’exposition de tableaux qui attira sur eux l’attention du grand public, les critiques, pour la plupart, les raillèrent ou leur jetèrent de grossières injures. La pensée de la majorité des visiteurs fut que les artistes qui exposaient n’étaient peut-être pas dénués de talent, et qu’ils eussent peut-être pu faire de bons tableaux, s’ils eussent voulu peindre comme tout le monde, mais qu’avant tout ils cherchaient le tapage pour ameuter la foule. En somme les Impressionnistes acquirent à leur exposition la réputation des gens dévoyés, et les plaisanteries que la critique, la caricature, le théâtre continuent à déverser sur eux prouvent que cette opinion persiste.
Que si on se hasarde à dire : « Vous savez ! il est pourtant des amateurs qui les apprécient », alors l’étonnement grandit. Ce ne peuvent être, répond-on, que des excentriques. La candeur m’oblige à déclarer que cette épithète me revient au premier chef. Oui, j’aime et j’admire l’art des Impressionnistes, et j’ai justement pris la plume pour expliquer les raisons de mon goût.
Cependant, que le lecteur n’aille point croire que je sois un enthousiaste isolé. Je ne suis point seul. Nous avons d’abord formé une petite secte, nous constituons aujourd’hui une église, notre nombre s’accroît, nous faisons des prosélytes. Et même je vous assure qu’on se trouve en fort bonne compagnie dans notre société. Il y a d’abord des critiques tels que Burty, Castagnary, Chesneau, Duranty qui n’ont jamais passé dans le monde des arts pour de mauvais juges, puis des littérateurs comme Alphonse Daudet, d’Hervilly, Zola ; enfin des collectionneurs. Car — ici il faut que le public qui rit si fort en regardant les Impressionnistes s’étonne encore davantage ! — cette peinture s’achète. Il est vrai qu’elle n’enrichit point ses auteurs suffisamment pour leur permettre de construire des hôtels, mais enfin elle s’achète. Des hommes qui ont autrefois fait leurs preuves de goût en réunissant des Delacroix, des Corot, des Courbet se forment aujourd’hui des collections d’impressionnistes dont ils se délectent ; pour n’en citer que quelques-uns bien connus : MM. d’Auriac [Doria], Étienne Baudry, de Belio [sic], Charpentier, Chocquet, Deudon, Dollfus, Faure, Murer, de Rasty.
Eh bien ! quoi ? prétendez-vous, parce que vous êtes réunis quelques douzaines, faire revenir le public de son opinion ? — Vous l’avez dit ! avec le temps nous avons cette prétention.
[…] Les Impressionnistes descendent des peintres naturalistes, ils ont pour pères Corot, Courbet et Manet. […] À ce que les impressionnistes tenaient de leurs devanciers, est venue s’ajouter l’influence de l’art japonais.CLAUDE MONET
MONET (Claude-Oscar), né à Paris le 14 novembre 1840. A exposé aux Salons de 1865, 66, 68. A été refusé aux Salons de 67, 69, 70. A exposé aux trois expositions des impressionnistes, sur le boulevard des Capucines en 1874, chez M. Durand-Ruel en 1876, rue Le Peletier en 1877.
[…]

SISLEY
SISLEY (Alfred), né à Paris le 3 octobre 1810[39] de parents anglais. A commencé à peindre en 1860 dans l’atelier de Gleyre. A exposé aux Salons de 1866, 68 et 70. A été refusé au Salon de 1869. A exposé aux trois expositions des Impressionnistes.
[…]

C. PISSARRO
PISSARRO (Camille-Jacob), né le 10 juillet 1830, à Saint-Thomas colonie danoise, de parents français. A été envoyé en France pour faire son éducation et est ensuite retourné aux Antilles, où il a commencé à peindre. Est revenu à Paris en 1855. A exposé aux Salons de 1859, 66, 68, 69 et 70. A été refusé plusieurs fois, notamment en 1863, année où il expose au Salon des Refusés. A exposé aux trois expositions des impressionnistes.
Pissarro est celui des impressionnistes chez lequel on retrouve, de la manière la plus accentuée, le point de vue des peintres purement naturalistes. Pissarro voit la nature en la simplifiant, il est porté à la saisir par ses aspects permanents.
Pissarro est le peintre du paysage agreste, de la pleine campagne. Il peint d’un faire solide, les champs labourés ou couverts de moissons, les arbres en fleur ou dénudés par l’hiver, les grand-routes avec les ormeaux ébranchés et les haies qui les bordent, les chemins rustiques qui s’enfoncent sous les arbres touffus. Il aime les maisons de village avec les jardins qui les entourent, les cours de ferme avec les animaux de labour, les mares où barbotent les oies et les canards. L’homme qu’il introduit dans ses tableaux est de préférence le paysan rustique et le laboureur calleux.
Les toiles de Pissarro communiquent au plus haut degré la sensation de l’espace et de la solitude, il s’en dégage une impression de mélancolie.
Il est vrai qu’on vous dira que Pissarro a commis contre le goût d’impardonnables attentats. Imaginez-vous qu’il s’est abaissé à peindre des choux et des salades, je crois même des artichauts. Oui, en peignant les maisons de certains villages, il a peint les jardins potagers qui en dépendaient, dans ces jardins il y avait des choux et des salades et il les a, comme le reste, reproduits sur la toile. Or, pour les partisans du « grand art », il y a dans un pareil fait quelque chose de dégradant, d’attentatoire à la dignité de la peinture, quelque chose qui montre dans l’artiste des goûts vulgaires, un oubli complet de l’idéal, un manque absolu d’aspirations élevées, et patati, et patata.
Il serait bon de s’entendre, une fois pour toutes, sur cette expression de « grand art ». Si l’on désigne par là une certaine époque de l’art italien, qui correspond, dans l’art de la peinture, à la période épique dans le domaine littéraire, oui, on peut attacher spécialement à cet art l’épithète de grand. Mais si vous entendez simplement la répétition, aux époques subséquentes et jusqu’à nos jours, de vieilles formes italiennes par des procédés traditionnels et d’école, il faut au contraire refuser à de semblables productions, non seulement l’épithète d’œuvres de « grand art », mais la simple appellation d’œuvres d’art. Ce sont purs pastiches, mièvres copies, partant choses sans vie et sans valeur.
L’art ne doit point s’isoler de la vie, et il ne peut être compris séparé d’un sentiment personnel et primesautier. Or, l’art, entendu ainsi, embrasse toutes les manifestation de la vie, tout ce que contient la nature. Rien n’est noble et bas en soi, et l’artiste, selon ses aspirations et son caprice, a le droit de promener ses yeux sur toutes les parties du monde visible, pour les reproduire sur la toile.
C’est encore ici question de moment et d’habitude. Tant que l’artiste est vivant et contesté, les gens du bel air, s’il les conduit au cabaret ou les promène dans un potager, font les dédaigneux et les offensés. « Enlevez-moi ces magots », disait Louis XIV en parlant des Buveurs de Teniers. Louis XIV collectionnait au contraire avec passion ces mêmes Buveurs. Pour l’un les tableaux sortaient des mains d’un vivant et discuté, pour l’autre ils étaient dus à quelqu’un mort et consacré, auquel on ne croyait plus pouvoir rien reprocher. Qui songe à trouver mauvais que Rubens, dans sa Kermesse, fasse commettre à ses Flamands toutes les incongruités qui suivent l’abus de potations et de la mangeaille ? Quand Millet a peint sa toile Novembre — un simple guéret fraîchement labouré — le public est passé sans regarder, et les critiques, pour la plupart, ont trouvé le tableau par trop rustre et grossier ; aujourd’hui si l’on veut donner une idée naïvement grandiose de Millet, c’est cette toile qu’on cite de préférence. Lorsque les choux et les salades des potagers de Pissarro auront vieilli, on leur découvrira du style et de la poésie.RENOIR
RENOIR (Auguste-Pierre) né à Limoges, le 25 février 1841. Elève de Gleyre. A exposé aux Salons de 1864, 65, 68, 69, 70 et 78. A été refusé aux Salons de 1873 et 75. A exposé aux trois expositions des Impressionnistes.
[…]

BERTHE MORISOT
MORISOT (Berthe), née à Bourges. A exposé aux Salons de 1864, 65, 66, 67, 68, 70, 72 et 73. A exposé aux trois expositions des Impressionnistes.
[…]

POSTFACE
qui se termine par une prédiction
Les cinq peintres dont nous venons de parler ont développé une originalité suffisante et trouvé quelque chose d’assez frappant pour qu’on ait eu besoin de les désigner par une appellation commune et nouvelle : ils forment le groupe primordial des Impressionnistes. Nous bornerons donc à eux notre étude, et nous ne nous étendrons point sur quelques artistes de grand talent qui, sans être impressionnistes, ont exposé avec eux : MM. Cals et Rouart, qui sont des naturalistes purs restés en dehors de l’influence du Japon ; M. Degas, qui se distingue par la précision et la science du dessin. Nous ne faisons aussi que mentionner le nom des peintres qui se rattachent le plus près aux premiers impressionnistes ou sont leurs élèves ; MM. Caillebotte, Cezanne, Corday [Cordey], Guillaumin, Lamy, Piette. Ces artistes sont relativement des nouveaux venus, ils n’ont encore pu donner toute leur mesure, et ce n’est que plus tard qu’on pourra formuler un jugement définitif sur leur œuvre.
[…] Nous aimons donc la peinture de toutes les écoles et nous ne demandons à personne d’enlever un seul tableau pour accrocher un impressionniste ; qu’il le pende seulement à la suite.
— Convives ! vous êtes bien à table, gardez vos sièges ; nous allons mettre une rallonge et nous asseoir à vos côtés. Nous apportons un nouveau plat ; il vous procurera les délices de sensations nouvelles. Goûtez avec nous.
— Nous l’avons déjà goûté, votre nouveau plat. Il ne vaut rien.
— Goûtez encore. Le goût est question d’habitude et le palais a besoin d’apprentissage.
— Non, c’est inutile. Nous ne reviendrons point de notre premier jugement.
— Eh bien ! vous vous trompez, vous en reviendrez.
FIN »

[Début mai]

Cezanne sollicite de Zola un nouvel envoi de 60 francs à Hortense, toujours à la même adresse à Marseille. Il ajoute : « Si tu veux me parler de la situation artistique et littéraire, tu me feras bien plaisir. Je serai par là plus éloigné de la province, et plus près de Paris. »

« [Aix] mai 1878.
Mon cher Émile.
Puisque tu veux bien encore venir à mon aide, je te prie d’envoyer soixante francs à Hortense, à la même adresse, 183, rue de Rome.
Je te remercie d’avance, je comprends que dans ce moment-ci tu dois être tout pris par ton nouveau volume, mais plus tard, quand tu le pourras, si tu veux me parler de la situation artistique et littéraire, tu me feras bien plaisir. Je serai par là plus éloigné encore de la province, et plus près de Paris.
Avec mes remerciements, je te prie de présenter mes respects à Madame Zola.
Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne à Zola, mai 1878, Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 165, 166.

8 mai

Cezanne remercie Zola pour les 60 francs qu’il a envoyés à sa demande à Hortense. Sa mère est convalescente. Son envoi au Salon a été refusé.

« [Aix] 8 mai 1878.
Mon cher Émile,
Je te remercie pour le nouvel envoi. Je t’assure qu’il me rend un très grand service et me sort d’inquiétude.
Ma mère est hors de danger maintenant, elle se lève depuis deux jours, ce qui la soulage, et lui fait passer meilleure nuit. Elle a été très fatiguée pendant une huitaine. — Enfin, j’espère que le beau temps et les soins la remettront tout à fait sur pied.
Je n’ai retiré ta lettre qu’hier soir, mercredi, ce qui explique le long intervalle qui s’est passé entre ton envoi et ma réponse.
Je te remercie au sujet de la nouvelle de ma petite toile. Je comprends très bien que ce ne pouvait être reçu à cause de mon point de départ, qui est trop éloigné du but à atteindre, c’est-à-dire la représentation de la nature.
Je viens de terminer Une page d’amour. Tu avais bien raison de me dire qu’on ne pouvait pas le lire en feuilletons. — Je n’avais nullement aperçu la liaison, ça paraissait haché, tandis qu’au contraire la conduite du roman est d’une habileté très grande. Il y a dedans un grand sentiment dramatique. — Je n’avais pas vu non plus que l’action se passait dans un cadre restreint, condensé. — Il est vraiment regrettable que les choses d’art ne soient pas plus goûtées et qu’il est nécessaire pour attirer le public d’un rehaut, qui n’appartient pas exclusivement [?] sans qu’il lui nuise, il est vrai.
J’ai lu ta lettre à ma mère, et elle se joint à moi pour vous souhaiter le bonjour.
Mes respects à toute ta famille,
Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne à Zola, 8 mai 1878 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 165, 166.

[Mai]

Pissarro écrit à Murer.

« J’ai vu Caillebotte ce matin. Il est enflammé de l’idée d’une exposition car sa visite à l’Universelle l’a persuadé que la nôtre ne pouvait que gagner à la comparaison. Je crois que jamais le moment n’a été plus propice, car il est honteux de ne pas voir un seul maître bien représenté. »

Lettre de Pissarro, Paris, à Murer, datée mardi [mai 1878] (JBH n° 60).

[18 mai]

Dans son atelier, 18, rue des Trois-Frères, Pissarro montre ses eaux-fortes à Duret.

Lettre JBH 56, de Pissarro, Pontoise, à Duret, datée 13 mai.

28 mai

À la suite du grand succès de L’Assommoir, Zola achète une propriété à Médan pour 9 000 francs, où il passera dès lors régulièrement une partie de l’année.

Zola écrira à Flaubert :

« J’ai acheté une maison, une cabane à lapins, entre Poissy et Triel, dans un trou charmant, au bord de la Seine ; neuf mille francs, je vous dis le prix pour que vous n’ayez pas trop de respect. La littérature a payé ce modeste asile champêtre.

Lettre de Zola, Médan, à Flaubert, 9 août 1878 ; Bakker B. H. (éd.), Émile Zola, correspondance, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal et Paris, éd. du CNRS, tome III (juin 1877 – mai 1880), 1982, p. 201.

 

Alexis Paul, Émile Zola, notes d’un ami, avec des vers inédits de Émile Zola, Paris, G. Charpentier, Éditeur, 1882 ; réédition, Paris, Maisonneuve & Larose, 2001, 338 pages, p. 184-185, 186-187 :

« Médan est un tout petit village, de deux cents âmes au plus, sur la rive gauche de la Seine, entre Poissy et Triel. Il y a un haut et un bas Médan ; c’est-à-dire que, des quelques masures de paysans, les unes se trouvent groupées le long de la route de Triel, — à mi-côte d’un coteau admirable, accidenté, planté çà et là d’un bouquet de hauts noyers ; — tandis que les autres semblent avoir glissé au bas de la rampe, jusqu’au remblai du chemin de fer de l’Ouest, qui passe en cet endroit parallèlement à la Seine, à une centaine de pas de la rive.
Ce coin du riche département de Seine-et-Oise est adorablement pittoresque. Ce ne sont que prairies grasses où des vaches paissent, rideaux de grands saules et de peupliers, quinconces de pommiers, massifs de noyers, de chênes et de trembles. La route elle-même, un peu creuse entre ses deux talus gazonnés, semblables à deux bancs de velours vert continus, monte et descend à chaque instant, ombragée, sans poussière, propre comme une allée de parc anglais. Et, sur tout cela, un grand calme plane, coupé de temps en temps par le passage d’un train ou par le sifflement de quelque transport à hélice, qui remonte lentement la rivière en remorquant cinq ou six péniches, on se croirait à cent lieues de Paris. Rien que des paysans. Dans toute la commune, une seule maison de bourgeois parisien, et « le château, » rarement habité, changeant souvent de propriétaires. Voilà Médan.
[…] Il avait acheté la petite maison neuf mille francs. Une bagatelle ! La petite maison tenait de la ferme, et le jardin était grand comme un mouchoir. Quelques semaines après, les maçons, les peintres, les tapissiers y entraient pour préparer un premier aménagement. Ils n’en sont plus sortis ! C’est que, après leur avoir fait réparer la petite maison, Zola leur en a fait construire une grande, appropriée à ses besoins professionnels, à son goût du confortable, à sa passion unique : le travail. Cette seconde maison, il est vrai, décupla au moins le prix d’achat. »

 

Un Monsieur de l’orchestre, « Paris l’été. Les bourgeois de Médan », Le Figaro, 26e année, 3e série, jeudi 22 juillet 1880, n° 204, p. 3 :

« Paris l’Été
LES BOURGEOIS DE MÉDAN
Il y aurait une statistique curieuse à dresser ; je la signale aux amateurs.
Combien y a-t-il de voyageurs par jour qui, en passant devant le coteau de Médan, disent à leurs compagnons de route :
— Voilà la maison de Zola ?
Il est à peu près impossible d’aller de Paris à Triel sans voir quelqu’un se pencher à la portière du wagon pour désigner le bâtiment carré où naturalise l’auteur de Nana. C’est la grande curiosité de la ligne du Havre. Autrefois, la maison de Thérésa, à Asnières, avait cette popularité, mais le règne de Thérésa est fini, tandis que celui de Zola ne fait encore que commencer. Voilà pourquoi je reviens de Médan.
C’est un petit village qui compte à peine 180 habitants, admirablement situé sur un coteau, au milieu des vignes. De tous côtés, une vue splendide, d’une immense étendue : l’aqueduc de Marly et les clochers de Mantes. Au bas de la colline sur laquelle les champs d’avoine jettent leur moquette grise, coule la Seine, très large en cet endroit, très belle, presque limpide, une Seine inconnue aux autres environs de Paris. Vraiment, on ne peut rien souhaiter de plus calme, de plus pittoresque, de plus poétique que ce coin de pays, ignore du Parisien avec son ravissant château Henri III, très artistiquement restauré, appartenant à M. Delmas, l’ancien député, et sa petite église, devant laquelle les coquelicots et les pâquerettes parent les croix de bois d’un cimetière abandonné. Un chemin ombragé de frênes descend en tournant vers la rivière. C’est de ce chemin et surtout du pont de chemin de fer qu’il traverse qu’on domine la propriété de M. Zola, ouverte à tous les regards.
Le jardin en pente s’arrête au chemin de fer. Pas d’arbres sur ce bout de terrain, ou des arbres si petits qu’ils ne sauraient compter, mais une basse-cour, une tonnelle dans le genre de celles qu’on admire chez les marchands de vin, un potager, des châssis pour les salades, des cloches à melon et un perroquet sur son perchoir. La maison, très grande, carrée, avec terrasse à l’italienne, paraît trop massive, trop sérieuse pour les mille mètres de jardin sans arbres qui l’entourent. On l’admirerait peut-être dans un grand parc, au bout d’une immense pelouse, mais on ne s’explique pas sa présence au milieu d’un champ de pommes de terre.
D’ailleurs quand Zola s’installa à Médan, ce fut comme locataire, dans une maisonnette plus que modeste appartenant à d’anciens domestiques du château. Un jour il eut l’idée d’acheter la maisonnette. Elle lui coûta une dizaine de mille francs : une bagatelle. Avec quelques milliers de francs de plus, se dit-il, j’en ferai quelque chose de très convenable. Et il alla consulter un architecte. L’architecte trouva la maison bien petite. On n’arriverait jamais à l’agrandir suffisamment. Ce serait bien plus simple d’en construire une autre à côté. C’est ce qu’on fit. M. Zola dépensa plus de cent mille francs pour tirer parti d’une masure qu’il avait achetée dix mille. Aussi sa demeure a-t-elle un aspect opulent ; elle se voit de loin ; elle parle aux populations du succès de l’Assommoir et des triomphes du naturalisme ; c’est une réclame en moellons et en briques à l’éditeur Charpentier !
***
Ce qui me la gâte c’est le petit potager qui lui sert de jardin d’agrément, c’est son luxe de berceaux et de tonnelles, c’est son manque absolu d’originalité et de cachet artistique. Comme je m’éloignais, me plongeant dans ce ravissant tunnel de verdure qui descend à la Seine, je me mis à rêver. Au lieu d’avoir fait le tour de la maison de Zola, il me sembla que j’y étais entré. J’avais vécu pendant toute une. journée avec le Pontife du Naturalisme et avec ses Apôtres, avec tous les héros des Soirées de Médan, tels que me les représentait la propriété où ce livre a été conçu.
C’était un dimanche. Le maître s’était levé de bon matin pour arroser ses salades, un peu jaunies par le soleil. Costume complet de flanelle blanche, un panama de quinze sous et des sabots. À côté de lui, un jardinier jardinait ; il remuait un gros tas de fumier qu’il étendait sur la terre, puis de temps en temps il y mettait la main. Zola le regardait avec dégoût. — « Comme l’habitude de travailler le fumier rend ces gens-là malpropres ! se disait-il. Puis il ajoutait tout haut : dépêchez-vous, père Jean, j’attends du monde ! »
Le monde arrivait, en effet. C’était Huysmans, portant sous le bras un gros melon qu’il avait acheté à la gare Saint-Lazare ; Léon Hennique qui avait cueilli un bosquet des champs pour la « châtelaine » ; Guy de Maupassant couvert de poussière, qui disait : « C’est très joli la campagne, mais on n’arrose pas assez ! »
— Et Céard ? demande Zola, où donc est Céard ?
— Il pêche. Il a juré qu’il nous rapporterait une friture pour déjeuner.
— Bravo ! Venez voir le poulailler. J’ai des poussins éclos d’hier.
— Pas de fruits malheureusement, dit Paul Alexis en jetant un coup d’œil sur le verger.
— J’ai des fraises. Les fraises ont donné… On ne sait pas ce que c’est que des fraises quand on ne les mange pas aussitôt cueillies… Ah ! et des petits pois. j’aurai des petits pois quand personne n’en aura plus. On ne sait pas ce que c’est que des petits pois quand on ne les mange pas aussitôt cueillis…
On visite le poulailler, on essaie de faire parler le perroquet, on monte dans l’atelier qui sert de cabinet de travail et là, en présence du splendide panorama qu’on a à ses pieds, on déclare qu’on se croirait à mille lieues de Paris. Un coup de cloche : c’est le déjeuner. « — Où est Céard ? On réclame la friture de Céard ! »
— Céard est revenu bredouille. Ça n’a pas mordu. Mais il sera plus heureux dans l’après-midi. Pauvre Céard ! On blague Céard. — « Déjeunons, messieurs ! » « Il n’y a rien qui vous donne appétit comme le grand air » déclare Léon Hennique.
— Mes amis, fait observer Zola quand on est à table, des œufs de mon poulailler, des œufs de ce matin !
— Voilà ce qu’on ne peut avoir qu’à la campagne ajoute de Maupassant.
On ne sait pas ce que c’est que des œufs, conclut Zola, quand on ne les mange pas en sortant du poulailler !
***
Le café se prend dehors, sous la tonnelle que la vigne n’a pas encore eu le temps de tapisser. On regarde passer les trains et on s’essuie le front ruisselant de sueur en s’écriant :
« Mon Dieu, comme il doit faire chaud à Paris ! »
***
Un coup de cloche ; c’est le dîner. « — Où est Céard ? On réclame la friture de Céard ! »
Céard revient bredouille. On blague Céard.
Et comme on sert un magnifique homard, tout le monde s’écrie :
« Voilà la pêche de Céard ! »
— Mes enfants, propose Zola, après dîner, nous irons sous la tonnelle voir le coucher du soleil.
— Parfait !
— Ce sera délicieux.
— On est si bien ici !
On se croirait à mille lieues de Paris !
L’apothéose du soleil couchant est saluée par les cris de joie de toute la société.
Peu à peu la campagne devient noire.
Au loin, dans ces ténèbres, s’allument des points rouges.
Alors, le Pontife, d’une voix solennelle, s’écrie :
— Et dire que partout… autour de nous… dans ces maisons dont nous voyons les lumières, il y a des bourgeois qui élèvent des poules, pêchent à la ligne, regardent pousser leurs petits pois… et qui se figurent qu’ils sont à la campagne !…
                             Un Monsieur de l’orchestre. »

 

Guillemot Maurice, Villégiatures d’artistes, Paris, Ernest Flammarion, éditeur, 1897, 260 pages, « Médan. Chez Émile Zola », p. 87-97 :

« MÉDAN
« Nous allions tous les ans aux bains de mer, cela commençait à nous lasser, puis nous avions beaucoup canoté çà et là en Normandie, alors l’idée nous prit d’avoir quelque chose à nous où passer l’été, sur les bords de l’eau. C’était en 1878. Nous cherchâmes de ce côté de Paris, à Poissy, à Triel ; en déjeunant là, à l’hôtel de la Marine, je vis ces coteaux avec ces petits villages, je demandai les noms : « Oh ! il n’y a rien, c’est Villennes, c’est Médan. » Sans me fier à cette appréciation, je louai une voiture et voulus me rendre compte : c’était gentil, bien campagne, et justement, un écriteau sur une maison do paysan, A VENDRE. Une vieille femme nous montre, oh ! tout petit, trois fenêtres et un bout de jardin fait avec des remblais bouchant une ancienne carrière ; nous avions l’intention de louer seulement, elle refusa, alors on marchanda ; elle demandait 10.000, Jo l’eus pour 9… »
Émile Zola, qui est architecte, tout comme le fut Lamartine, et comme Ingres fut violoniste, a peu à peu ajouté à l’habitation embryonnaire une aile par ci, un donjon par là, a acheté des champs, en a fait une façon de parc, a construit à l’extrémité des serres, des communs, une ferme, et en face a étendu son domaine jusqu’à la rivière, a amarré une flottille dans les roseaux et a acquis une île : « Ce chalet, tous ces peupliers sont à moi ; il y a un pont sur le chemin de fer, et là-bas j’ai des bateaux… »
Ce qui est à lui aussi, et il me la faisait admirer avec un beau geste élargi de marquis de Carabas, c’est cette vue merveilleuse, ce grand horizon, tontes les collines environnantes piquées de petits villages, troupeau de maisonnettes dormant autour du clocher ; l’étendue est calme, aérée, la rivière met une clarté réjouissante parmi la verdure.
« J’aime beaucoup ma demeure, j’y ai passé des hivers à travailler ; c’est très confortable ; il y un calorifère, le gaz… » Ce constat satisfait du bien-être do la vie revient souvent dans la conversation, sans vanité, sans forfanterie, mais avec une très naturelle joie du but atteint, de la fortune acquise par un labeur formidable.
Se souvient-on de cette anecdote contée jadis par Albert Wolff ? La scène se passe sur la place du Panthéon. Il fait un froid atroce ; un jouvenceau pâle, aux longs cheveux noirs, aborde une grisette du quartier Latin qui l’attend depuis une heure.
— Eh bien ? demande la jeune fille.
— Rien ! je n’ai trouvé aucun ami…
— Mais je n’ai pas déjeuné et il est cinq heures…
— Ni moi.
— Alors, nous n’allons rien manger aujourd’hui ?
Le jeune homme resta un moment pensif ; puis, obéissant à une résolution soudaine, en pleine place du Panthéon, par dix degrés de froid, il ôte sa redingote, la tend à la jeune femme, et :
— Porte cela au clou et achète le dîner.
Puis, il regagne en manches de chemise sa chambre d’hôtel garni.
Le temps n’a pas gardé le souvenir de la grisette, l’amoureux s’appelait Émile Zola.
Cet incident de la jeunesse du maître hantait ma mémoire tandis qu’il me faisait faire le tour du propriétaire, en sa villégiature, et j’y repense aussi rue de Bruxelles devant la somptuosité bizarre de ce petit hôtel bondé de mille et une choses.
Entre ces deux étapes, la place du Panthéon et Médan, il y a quarante volumes à la librairie Charpentier, et cinquante ou soixante volumes de copie qu’il n’a pas recueillie, éparse un peu partout, dans les journaux, depuis le Sémaphore de Marseille jusqu’à la Vie parisienne.
Nous montions par un escalier, étroit, coudé, zigzagant : « Voici la première maison, je l’ai laissée telle que je l’ai achetée ; du reste, ma mère est morte ici, je n’aurais voulu rien y changer ; la première année, j’ai bâti à côté ce cabinet de travail, mais c’était incommode d’y grimper, quand des amis venaient, — et cependant j’y ai reçu Flaubert, Tourgueneff, Goncourt, Daudet, c’est loin déjà ! — alors en bas, à droite de l’entrée, j’ai ajouté cette salle de billard qui sert aussi de salon, où l’on se tient habituellement… »
Haut comme un atelier de peintre, une immense baie ouverte sur le plein air de la campagne, une loggia qui est une bibliothèque, et, sous un lustre de milieu, une grande table que domine un fauteuil magistral d’autrefois, sur un bahut ancien un buste énorme. « Je le garde pour montrer que j’ai eu des cheveux » ; ils sont abondants, en effet, et rejetés en arrière, à la Balzac ; des tryptiques [sic] de primitifs, des hommes d’armes en panoplies, de vieilles étoffes, des vitraux, — le cabinet de travail est, ainsi que la maison entière, encombré de toute une bricabracomanie qui étonne ; et ce n’est pas qu’Émile Zola soit amateur ; lorsqu’on le questionne là-dessus, il ne s’attarde pas, on noie sent pas, comme un Goncourt ou un Anatole France, jouir du bibelot rare qu’on caresse des doigts, qu’on tourne et retourne, qu’on pelote, non, il a accumulé tout cela pour se faire un décor à son existence, son romantisme d’instinct aiguillé sur les choses d’église du Moyen-âge.
Dans la salle de billard, le plafond à poutrelles saillantes ornementées de peintures est la copie d’un plafond du château de Beauregard, et là, ce sont des retables, des lanternes, des statuettes de processions, des images de saints, des ex-voto, où le regard se dissémine. On perd pied au milieu de tout cela, on ne peut nier certes une somptueuse allure d’accessoires, une certaine surprise même de première impression à l’entrée, mais j’ai regardé avec plaisir, à un tournant du petit escalier, ce cadre contenant les photographies des acteurs qui interprétèrent l’Assommoir à l’Ambigu, Gil-Naza et le delirium tremens, et j’ai noté surtout ce fumoir, en bas, ou, comme des icônes, sont les portraits de Flaubert, de Goncourt, ceux des Soirées de Médan : « Jo veux en mettre deux encore, celui de Daudet et celui do Tourgueneff. »
Devant le pavillon des amis, une construction indépendante où tout le confort le plus soigné se trouve, on a installé une fontaine de marbre, l’eau jaillissant par la bouche d’un masque énorme pour tomber dans un sarcophage aux figurines gracieuses. « J’ai rapporté cela de Rome. » Émile Zola pratique le sarcophage, il en a de très beaux dans son vestibule, à Paris.
Des chiens dorment au soleil, bonnes vieilles botes qui achèvent leur vie tranquillement, à la campagne, et par les avenues du jardin nous allons, le romancier me parlant de son prochain livre, Paris [date ?] : « Ah ! maintenant, je le tiens, j’ai toute la carcasse… », et de cyclisme.
Zola, maigri, bien portant, allègre, est un enragé de la bécane : « Tous les jours, après déjeuner, j’enfourche ma Souplette, et je vais à Meulan, à Pontoise, dans les environs, voir Mirbeau, des promenades, de petites étapes, 40 ou 50 kilomètres… J’adore cela et je l’étudie, je ferai certainement quelque chose là-dessus… ; les cyclistes se séparent en deux catégories : ceux qui peuvent en faire et alors ils l’aiment, et ceux qui ne peuvent pas, pour une raison de santé ou autre, et alors ils critiquent ce sport, ils le tournent eu dérision… C’est très commode, je voisine avec Bruneau…
— Vous avez été musicien ?
— Oui, je possède encore ma clarinette ; je faisais partie d’une harmonie, à Aix ; pendant ma jeunesse, j’ai suivi ainsi beaucoup de processions, nous marchions derrière le dais, et on nous payait d’une collation… Maintenant je me contente de faire des livrets de drame lyrique…
Le temps a passé vite, il faut aller à Villennes reprendre le train pour Paris, 2 kilomètres rapidement parcourus dans la petite charrette anglaise ; et tandis que son domestique prend les guides pour me reconduire à la gare, je vois Émile Zola, mollets, et complet cycliste, partir en promenade ; il pédale ferme… »

1er juin

Cezanne prie à nouveau Zola d’envoyer 60 francs à Hortense.

« [Aix] 1er juin 1878.
Mon cher Émile,
Voici ma prière mensuelle qui recommence auprès de toi. Je souhaite qu’elle ne te fatigue pas trop et qu’elle ne te paraisse pas trop indiscrète. Mais ton offre me tire tant d’embarras que j’y ai encore recours. Ma bonne famille, excellente d’ailleurs, pour un malheureux peintre qui n’a jamais rien su faire, est peut-être un peu avare, c’est un léger travers, bien excusable sans doute en province.
Ici vient la conséquence inévitable d’un pareil préambule, je te prie de vouloir bien adresser soixante francs à Hortense, qui d’ailleurs ne s’en porte pas plus mal.
J’achète chez Lambert, le libraire démocrate, l’Assommoir illustré. L’Égalité de Marseille le donne en feuilleton.
Je travaille toujours un peu. Les hommes politiques tiennent une place effrayante. Et Alexis comment va-t-il ?
Je te serre la main et présente mes respects à Madame Zola,
Paul Cezanne »

Lettres de Cezanne à Zola, 1er juin, juillet, 27 août 1878, Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 167.
Zola Émile, L’Assommoir, Paris, librairie Marpon et Flammarion (imp. Martinet), sans date [publié le 25 avril 1878], illustré d’après des dessins d’André Gill, Georges Bellenger, Butin, Clairin, Chégaray, Feyen-Perrin, Frappa, Gervex, Renoir, Régamey, Vierge, etc., publié en 60 livraisons à 10 centimes, et 12 séries à 50 centimes.

5 et 6 juin

Vente judiciaire à l’hôtel Drouot de la collection Hoschedé.

La vente des œuvres impressionnistes, groupées sur la seule journée du 6 juin, comprend neuf Pissarro, seize Monet (dont quatre non catalogués), treize Sisley, cinq Manet, trois Renoir, deux Berthe Morisot, lesquels atteignent respectivement le total de 404 francs, 2 405 francs, 1 560 francs, 2 715 francs, 157 francs, 127 francs.
Parmi leurs acheteurs ; Murer (« Muraire ») (un Sisley) ; Diot, « 43, Laffitte » (trois Pissarro, un Renoir) ; Petit (trois Monet, un Sisley, un Morisot) ; Faure (trois Sisley, trois Monet, deux Manet, un Pissarro) ; Hecht (trois Pissarro, trois Sisley, un Manet) ; de Bellio (deux Monet, un Renoir) ; Chocquet (« Choquet »), 98, rue r. Rivoli (deux Monet) ; de Rosty, 32, r. Courcelles (un Renoir) ; Cassatt, bd Clichy (un Monet, un Morisot) ; Cherfils (un Pissarro) ; Durand-Ruel (un Pissarro) ; Dollfus (« Dolfus », r. Morny, 51 (trois Sisley) ; Duret, Nve Cap.(rue Neuve-des-Capucines) (un Sisley) ; May (un Sisley).

Vente judiciaire des tableaux modernes et anciens, meubles et curiosités composant la collection Hoschedé, hôtel Drouot, 5 et 6 juin 1878, commissaire-priseur Me Dubourg, expert M. George et M. G. Petit. 138 numéros, 36 pages. Procès-verbal de la vente, Archives de Paris, D. 48 E3 art. 3. La photographie d’un feuillet du procès-verbal est reproduite par Bodelsen Merete, « Early Impressionist Sales 1874-1894, in the light of some unpublished procès-verbaux », The Burlington Magazine, volume CX, n° 783, juin 1968, p. 330-349, p. 337.

Des deux frères Hecht, c’est Albert qui effectue ces achats, comme le montre son livre de comptes.

Anne Distel, « Albert Hecht collectionneur (1842-1889) », Bulletin de la Société de l’Histoire de l’Art français, année 1981, Paris, 1983, p. 269-279, p. 270-271. Anne Distel, Les Collectionneurs des impressionnistes, amateurs et marchands, La Bibliothèque des Arts, Suisse, 1989, 284 pages, p. 72.

[12 juin ?]

Pissarro sollicite un nouveau prêt de 50 francs à Murer.

« Voici huit jours que je cours tout Paris cherchant en vain l’homme type acheteur des tableaux d’impressionnistes. Je cherche encore ; Chabrier ne s’est point décidé, il a reculé l’affaire à trois mois. J’avais fini par dénicher un enthousiaste [Chabrier] mais la vente Hoschedé m’a tué. Il se décidera pour quelques tableaux inférieurs de moi qu’il pourra se procurer à bas prix à l’Hôtel Drouot, me voilà encore sans le sou.
[…] Si vous voulez les Choux ils sont à votre disposition pour le premier prêt de cinquante francs [cf. lettre vers avril], quant au second, si vous voulez bien y consentir, je vous le rendrai en argent ou comme vous le voudrez. »

Lettre JBH 57, de Pissarro, Paris, à Murer, datée mercredi.

[Juin, avant le 23]

Pissarro, « dans le plus grand besoin d’argent », demande à Murer qu’il lui paie son portrait, en cours d’exécution (PDRS 582). « Voudriez-vous me solder le compte du portrait, en déduisant bien entendu ce que je vous dois pour les différents articles fournis par vous. Je crois que le prix de cent cinquante francs pour tout le mal que je me suis donné est un prix doux ».
« Je suis dans le plus grand besoin d’argent, comme vous devez vous en douter, pas un sou à Pontoise, il faut absolument que j’en envoie, voudriez-vous me solder le compte du portrait, en déduisant bien entendu ce que je vous dois pour les différents articles fournis par vous. Je crois que le prix de cent cinquante francs pour tout le mal que je me suis donné est un prix doux, j’espère qu’il me restera encore quelque argent, que j’enverrai immédiatement à ma femme. Que les temps sont durs, je ne sais où donner de la tête. »

Lettre de Pissarro à Murer, non datée, avant le 23 juin 1878 ; JBH 58.

23 juin

Réponse de Murer : « Votre compte est fait et se balance par une dizaine de francs en votre faveur, si toutefois vous me comptez le portrait cent cinquante francs. » Murer se montre étonné du prix demandé, puisque, pour son portrait, Renoir ne lui avait demandé que 100 francs.

Lettre de Murer à Pissarro, datée ; notice PV 469.

[Juin, après le 23]

Pissarro explique à Murer que le prix du portrait a été établi en accord avec Renoir.

« Cette petite affaire est minime, même pour moi qui suis bien misérable, mais une explication ne fait jamais de mal, je pensais faire une diminution et passer outre, mais je vous avoue que ma délicatesse en souffre. »

Lettre JBH 59, de Pissarro à Murer, non datée.

[27 juin]

Pissarro, qui a reçu 20 francs de Murer, le tient informé de ses démarches.

« Je continuerai le portrait […] bien entendu, mais pour le moment impossible. J’attends toujours celui qui doit me délivrer de mon enfer d’inaction. Mlle Cassatt m’a renvoyé sa visite.
J’ai eu la visite de Desboutin et l’homme de lettres italien [Diego Martelli], ce dernier est très enthousiaste de cette peinture, il a une si haute estime pour mon art que j’en suis confus et n’ose vraiment y croire. […] Le Coteau a été acheté chez Monet par Duret il y a une quinzaine de jours et même plus. N’importe vous trouverez autre chose. »

Lettre JBH 61, de Pissarro, Paris, à Murer, datée vendredi.

27 juin

Murer porte son choix sur un autre tableau de Pissarro. « Tant mieux si vous avez vendu le coteau sur lequel j’avais jeté mon dévolu. Vous me donnerez en place un tableau de figure, votre intérieur breton [PDRS 380], refusé par Faure pour cause d’excès de tristesse, moi cela ne m’effraye pas. »

Lettre d’Eugène Murer à Pissarro, datée ; notice PV 277.

27 juin

Murer signale à Gachet qu’il a acheté « un nouveau tableau de Renoir assez joli, paraît-il, à ce que dit Pissarro. […] C’est un déjeuner sous une tonnelle. »

Lettre d’E. Murer au docteur Gachet, datée ; Lettres impressionnistes, 1957, p. 167-168.

2 juillet

Pissarro écrit à Murer.

« Je vous prie de m’excuser de n’avoir pu répondre plus tôt à votre lettre, je suis forcé par suite de circonstances indépendantes de ma volonté d’attendre encore mes rendez-vous qui n’ont pas encore pu aboutir. Quel tournant, vous n’en avez pas idée ! nécessairement je suis obligé de rester dans le quartier.
Vous désirez avoir mon Intérieur breton [PDRS 380] à la place du Coteau, c’est un tableau auquel je tiens, il ne me reste plus guère de figures de la Bretagne, je ne le donnais à Faure que parce qu’ayant reçu 800 francs pour deux toiles de 10, je ne devais attacher d’importance à la grandeur ou à la qualité du tableau, je lui devais une compensation. Je vous le céderais, à condition que vous me paierez les deux petites toiles à mon prix ordinaire de cinquante francs chaque. C’est ainsi que je me suis arrangé avec Mme Latouche au prix de cent francs pour toutes les toiles jusqu’à 20.
Autre chose, je ne puis me décider à faire vos petites toiles que si l’ami Guillaumin me le permet, vous sentez vous-même le froissement qui en résulterait, je ne voudrais blesser un ami ; je le regrette, voyez-le ou écrivez-lui.
Impossible d’aller cette semaine chez le père Chocquet. J’attends Mlle Cassatt demain matin. Aujourd’hui je fais un essai de ciment chez Legrand. Je désire partir au plus tôt, si je fais affaire.
A mon prochain voyage, je prendrai un jour et nous irons chez M. Chocquet. Mon Italien reste quelque temps à Paris, je remets aussi la visite chez vous à plus tard. »

Lettre de Pissarro, Paris, à Murer, datée 2 juillet (JBH n° 62).

[2 juillet]

À nouveau, Cezanne prie Zola d’envoyer 60 francs à Hortense, à sa nouvelle adresse, 12, Vieux Chemin de Rome, à Marseille, où elle restera jusqu’au 10 septembre. Lui, compte aller à l’Estaque dans une dizaine de jours, où le propriétaire de la maison qu’il louait est rentré après avoir été interné dans une maison de santé.

« [Aix] mardi, juillet 1878.
Mon cher Émile,
Je te prie d’envoyer, si tu le veux bien encore, soixante francs à Hortense. Elle est déménagée, son adresse est actuellement 12, Vieux chemin de Rome.
Je pense d’aller dans une dizaine de jours à l’Estaque.
Girard [Giraud], dit Belle [propriétaire de la maison que Cezanne habite à l’Estaque], est sorti de la maison de santé où son dérangement passager de cervelle l’avait fait renfermer.
Il paraît qu’on s’est pas mal cogné à Marseille. Un nommé Coste jeune, conseiller municipal, s’est distingué en jouant du bâton sur des omoplates cléricales.
Il commence à faire une chaleur écrasante. Travailles-tu dans ce moment ? Y a-t-il eu distribution de décorations au 30 mai 2. Les journaux d’ici ne disent rien, mais ce jour je pense avoir le Bien public de lundi.
Je te serre la main et prie Madame Zola d’accepter mes salutations.
Paul Cezanne »

2. La décoration que Zola espérait recevoir en 1878 ne lui fut pas remise. Il ne sera cité à l’ordre de la Légion d’honneur qu’en 1888.

Lettres de Cezanne à Zola, juillet, Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 167-168 ; Bakker B. H. (éd.), Émile Zola, correspondance, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal et Paris, éd. du CNRS, tome III (juin 1877 – mai 1880), 1982, p. 152.

[3 juillet]

Pissarro confirme à Murer qu’il veut bien lui céder son Intérieur breton [PDRS 380], même s’il y tient beaucoup. « Je pars probablement ce soir car j’attends la visite de Mlle Cassatt, qui doit m’acheter quelques toiles. »

Lettre JBH 69, de Pissarro à Murer, datée mercredi.

[3 juillet]

Juste avant de partir à Pontoise, Pissarro répond à une lettre de Murer qu’il vient de recevoir. Il espère que Murer lui amènera un amateur nommé Leroux. Il exprime son découragement.

« Ce n’est pas tenable, tous les efforts que je fais finissent par manquer, je comptais sur une vente à peu près bonne de la Demoiselle américaine, mais peu de chose. Une petite toile de cinquante francs, c’est tomber dans le gouffre comme une goutte d’eau dans un incendie ! Quand donc sortirai-je de ce pétrin et pourrai me livrer tranquillement à mon travail ! Mes études se font sans suite, sans gaieté, sans entrain, par suite de cette idée, qu’il me faudra abandonner l’art et chercher à faire autre chose, s’il m’est possible de faire un nouvel apprentissage ! triste ! »

Lettre JBH 63, de Pissarro, Pontoise, à Murer, datée mercredi.

Vers le 8 juillet

Cezanne s’installe à l’Estaque dans une maison louée à Jean-Baptiste Isnard, près de la maison Giraud qu’il occupait habituellement. Il apprend par son propriétaire parisien, M. Laligand, que l’appartement qu’il continue de louer au 67, rue de l’Ouest, est occupé par des personnes étrangères, probablement des amis d’Antoine Guillaume (né à Serres (Hautes-Alpes), le 18 mars 1844), un cordonnier qui habite 105, rue de Vaugirard, à qui Cezanne a confié ses clefs pendant son absence. Son père, qui lit son courrier, en conclut qu’il héberge des femmes chez lui.

Lettres de Cezanne à Zola, 16, 29 juillet et 4 novembre 1878, Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 168-169, 175. Renseignements sur la date et le lieu de naissance d’Antoine Guillaume communiqués par Raymond Hurtu.

Contrairement à ce qu’écrit Rewald, Cezanne ne bénéficie d’aucune réduction de loyer pour le 67, rue de l’Ouest, la différence entre la valeur locative déclarée, 270 francs, et la somme annuelle versée, 230 francs, s’expliquant par une « déduction des non-valeurs spéciales », appliquée à tous les locataires, et non par une faveur particulière qui aurait fragilisé les rapports de l’artiste avec son bailleur.

Calepins cadastraux D1P4, 1877, Archives de Paris. Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, note 9 p. 169.
Rewald John, The Paintings of Paul Cezanne : A Catalogue raisonné, New York, Harry N. Abrams, 1996, volume I « The Texts », notice 323, p. 217 :

Traduction :
« Selon le cadastre parisien, le bâtiment [du 67, rue de l’Ouest] appartenait à un marchand de vin, Laligand, qui y avait une boutique avec salle de billard. Cezanne a vécu au quatrième étage dans un très petit appartement composé d’un hall d’entrée, une cuisine, un salon, et une deuxième chambre avec une cheminée ou un poêle, le loyer nominal étant de 270 francs par an, mais le loyer réel seulement de 230 francs. »

Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, note 9 p. p. 169 :

« Le propriétaire de l’immeuble, 67, rue de l’Ouest où Cezanne avait gardé un modeste appartement pendant qu’il se trouvait dans le Midi, était un marchand de vin avec billard, ce qui lui permit de surveiller les allées et venues dans la maison. Comme l’artiste ne payait qu’un loyer de 230 francs au lieu de l’estimation de 270, le propriétaire était probablement à l’affût de toute violation du contrat de location. »

Cezanne n’a pas résilié son bail du 67, rue de l’Ouest sûrement parce que lui ou sa femme envisage d’y revenir.

[Vers juillet]

Pissarro se propose de passer voir Murer afin de poursuivre son portrait.

« J’ai pris rendez-vous avec M. Martelli, homme de lettres italien et Tivoli, artiste-peintre de même nationalité pour aller chez vous demain matin. Nous serons chez vous vers 10 h. Dans le cas où cela vous gênerait, ayez, je vous prie, l’obligeance de me le faire savoir, nous prendrions d’autres dispositions.
Je pense que votre santé et celle de Mlle Marie sont meilleures que ces temps passés. Si vous avez maigri, la continuation de votre portrait souffrira encore du retard car j’ai encore à y travailler. Nous pourrions nous entendre pour un jour de séance et une visite chez M. Chocquet.
Ne m’oubliez pas auprès de Leroux, c’est mon seul espoir d’affaire à l’horizon ; calme navrant, pas le moindre bruissement, c’est du reste sur le hasard et la chance qu’il faut se fier, vous avez parfaitement raison. Et ma mère qui prétend que je suis né coiffé, cela n’y paraît guère ! J’ai eu des nouvelles de Guillaumin par Aguiar. Ce pauvre garçon est très surexcité, il fait l’étonnement des médecins. Il se tourmente décidément trop pour faire de l’art, il faut se posséder entièrement ; le romantisme dans la vie, n’est pas possible avec le travail ! »

Lettre de Pissarro, Paris, à Murer, datée mardi (JBH n° 64).

[Vers juillet]

Diego Martelli relate à une amie sa rencontre avec Pissarro.

« Qui se ressemble s’assemble [en français dans le texte original], dit le proverbe, et je me suis intimement lié avec un sympathique impressionniste qui est l’un des meilleurs du groupe et qui s’appelle Pissarro. Je suis allé avec lui, il y a quelques jours, chez un pâtissier [Murer] qui a une collection de tableaux que je voudrais avoir pour la plus grande part. Après avoir vu les tableaux, nous avons déjeuné avec lui et sa sœur, qui est l’une des plus belles et des plus élégantes jeunes filles que j’aie vues à Paris ; et je suis resté abasourdi par cette nouvelle face de la vie parisienne. C’est-à-dire par un pâtissier artiste dans l’âme, et par une pâtissière élégante, distinguée et belle, avec des mains dignes de Marie-Thérèse d’Autriche. Cette boulangerie est un petit cénacle d’artistes intransigeants… Mais tous ces gens qui cherchent dans l’art la sincérité ne trouvent pas à vendre pour un sou. Lorsqu’on fit une exposition de leurs tableaux, le baron et la baronne de Rothschild demandèrent au commis qu’on leur rende leur franc, disant qu’ils avaient été volés en payant 20 sous pour entrer à une exposition aussi indécente [cf. Georges Rivière, à propos de l’exposition de 1877] ; et ainsi des gens qui ont du mérite meurent de faim. »

Lettre de Diego Martelli à Matilde Gioli, vers juillet, non datée ; Diego Martelli, les impressionnistes et l’art moderne, Paris, éditions Vilo, 1979, p. 34-35.

 

Martelli Diego, conférence sur les Impressionnistes, au Circolo Filologico, de Livourne, en 1880 (texte publié la même année à Pise, repris dans Paragone, mars 1950, p. 28-40). Cité d’après Diego Martelli, les impressionnistes et l’art moderne, Paris, éditions Vilo, 1979, p. 20 :

Diego Martelli (traduit de l’italien) :
« En 1878, à peine arrivé en France, j’eus la chance, grâce à mes amis Desboutin et Zandomeneghi, de faire personnellement la connaissance de cet artiste désormais célèbre [Manet], qui, en même temps que d’autres du même genre, fréquente le café de la Nouvelle Athènes sur la place Pigalle, café qui, compte tenu du changement d’époque et de la différence entre les deux villes, me rappelait le tohu-bohu si allègre de l’ancien café Michelangelo de Florence, qui a eu tant de part, lui aussi, dans les bouleversements de l’art chez nous. »

 

Martelli Diego, article sur Manet, dans Fieramosca, 6 mars 1884 ; repris dans Diego Martelli, les impressionnistes et l’art moderne, Paris, éditions Vilo, 1979, p. 42-43 :

Traduit de l’italien :
« Lorsque j’allai à Paris, en 1878, je connaissais déjà les œuvres de Manet ; en 1870, j’avais déjà eu sa peinture sous les yeux. […] Et je le vis pour la première fois chez Peppino de Nittis, à ces dîners hebdomadaires où il venait presque toujours avec son épouse, avec Edgar Degas et le critique et romancier Duranty, mais, où je le connus vraiment, ce fut au café de la Nouvelle Athènes, place Pigalle ; café qui vivra un jour dans l’histoire de l’art parisien comme vivra dans la chronique de l’art florentin le café Michelangelo. »

[Vers juillet]

Pissarro écrit à Murer :

« la panne [financière] continue et que je me dispose malgré tout à partir demain après-midi à Pontoise. […]
Laissez pousser votre barbiche, à mon prochain voyage nous verrons à la greffer sur le portrait. Ce sera un attrait de plus, car j’entrevois de riches colorations à y ajouter. »

Lettre JBH 68, de Pissarro, Paris, à Murer, datée vendredi.

16 juillet

Cezanne remercie Zola de son dernier envoi d’argent à Hortense. Il se trouve avec sa mère « à l’Estaque depuis une huitaine de jours ». « Nous avons congé [changé ?] de maison à l’Estaque, je suis actuellement tout à côté de chez Girard [Giraud], chez Isnard ».

« 16 juillet 1878.
Mon cher Émile,
Je suis à l’Estaque depuis une huitaine de jours. Harponné par le sieur Girard [Giraud], j’ai appris de sa bouche que tu aurais la visite de son beau-père qui se rendra à Paris vendredi de la semaine courante. Nous avons congé [changé ?] de maison à l’Estaque, je suis actuellement tout à côté de chez Girard [Giraud], chez Isnard. Si tu penses m’écrire un mot pour m’apprendre où en sont tes affaires relatives à la décoration, que je n’ai pas vu annoncer dans le Petit Marseillais. — Je souhaite que ce soit cependant un fait accompli.
Les chaleurs fortes ont commencé.
Je te remercie pour le nouvel envoi d’argent que tu as bien voulu faire à Hortense.
J’ai appris, depuis, la fin du Bien Public. As-tu une nouvelle feuille où tu combattras en faveur de ton théâtre ? Il est fâcheux que ce que cette feuille voulait être n’ait pas atteint son but.
Je présente mes respects à Madame Zola et je te souhaite le bonjour.
J’ai vu Guillaumin, le jardinier, retour de Cannes, où son patron va installer une pépinière.
Paul Cezanne »

Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 168-169.

29 juillet

Cezanne se trouve à l’Estaque avec sa mère, tandis qu’Hortense réside toujours à la même adresse, à Marseille. Il fait part de ses intentions à Zola : il cherche à se loger à Marseille pour y passer l’hiver, avant d’aller à Paris vers mars, « à l’époque de l’Exposition de peinture. »
Il félicite Zola de son acquisition à Médan, et envisage de s’installer dans les environs, « un an ou deux, comme je fis à Auvers ». En fait, il ne rendra visite à Zola que l’année suivante.
S’il le peut, il effectuera un séjour d’un mois à Paris, en septembre ou octobre. Enfin, il sollicite un nouveau versement de 60 francs à Hortense.

« [L’Estaque] 29 juillet 1878.
Mon cher Émile,
Avant de quitter Paris, j’ai laissé la clef de mon appartement à un nommé Guillaume, cordonnier. Voici ce qui a dû se passer : ce garçon a dû recevoir des provinciaux à cause de l’Exposition et les a logés chez moi. — Mon propriétaire, très ennuyé de ce qu’on n’ait pas pris son avis préalable, m’adresse avec la quittance de mon dernier terme, une lettre assez gourmée, me faisant savoir que mon appartement est occupé par des personnes étrangères 1. Mon père lit la susdite lettre et en conclut que je recèle des femmes à Paris. Ça commence à prendre les allures d’un vaudeville à la Clairville. — Autrement tout allait bien, je cherchais à m’installer à Marseille pour y passer l’hiver, y travailler et remonter à Paris au printemps prochain, en mars par exemple. A cette époque l’atmosphère se trouble et je pensais pouvoir moins bien utiliser mon temps en plein air. D’un autre côté je me trouvais à Paris à l’époque de l’Exposition de peinture.
Je te félicite de ton acquisition, et j’en profiterai, avec ton adhésion, pour mieux connaître cette contrée ; et si l’existence n’y était pas impossible pour moi, soit à La Roche [Guyon], ou à Bennecourt ou un peu plus ici ou là, je tenterais d’y passer un an ou deux, comme je fis à Auvers.
Je te prie d’envoyer comme par le passé soixante francs à Hortense, quoique je pense assez sérieusement à te débarrasser de cet impôt mensuel. Si je peux effectuer un voyage d’un mois en septembre ou en octobre à Paris, je le ferai.
J’ai fait part de ton bon souvenir à ma mère, ce qui lui a fait bien plaisir, je suis en effet avec elle ici.
Je te serre la main, le bonjour à Madame et à ta mère, qui sans doute est avec toi. Et de bonnes promenades sur l’eau.
Paul Cezanne
Hortense est toujours : Vieux chemin de Rome 12, Marseille. »

Lettre de Cezanne à Zola, 29 juillet 1878 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 169-170.

 

Mack Gerstle, La Vie de Paul Cezanne, Paris, Gallimard, « nrf », collection « Les contemporains vus de près », 2e série, n° 7, 1938, 362 pages, p. 199 :

« Le cordonnier, dont l’hospitalité indiscrète avait failli coûter cher à Cezanne, s’appelait Antoine Guillaume. Sa famille était depuis longtemps liée avec celle des Fiquet ; du temps où Hortense reliait des livres, Madame Guillaume [Thérèse] travaillait dans le même établissement qu’elle. »

[Vers juillet]

Pissarro signale à Murer qu’il doit passer chez de Bellio lui demander un médicament. Il a « promis à Miss Cassatt d’aller chez elle savoir si un de mes tableaux a pu être vendu hier à un de ses visiteurs du dimanche ».
Puis il confie, à propos de Guillaumin, qu’il doit rejoindre, quai d’Anjou : « un artiste qui a travaillé quinze ans ayant un autre état en main a perdu 7 ans. Il vaut cent fois mieux, n’ayant d’autre responsabilité que la sienne propre, envoyer la Ville à tous les diables. Il faut évidemment un peu de caractère, mais c’est inévitable, on ne doit pas louvoyer ! »

«J’ai lu avec peine votre lettre. Je regrette de ne pouvoir aller ce matin vous trouver. J’ai deux courses des plus importantes. Je dois aller chez de Bellio lui demander un médicament pour ma femme qui est souffrante et ai promis à Miss Cassatt d’aller chez elle savoir si un de mes tableaux a pu être vendu hier à un de ses visiteurs du dimanche ; vous devez penser dans quelle anxiété je me trouve, laissant une femme dans une grossesse fort avancée, seule à la campagne sans ressources avec deux enfants à soigner, etc.
Que Guillaumin réfléchisse un peu à cette position, qu’il pense que seul on se tire de toute difficulté, on travaille pour soi, les grands parents ont trop d’empire sur lui, qu’il se secoue un peu, qu’il pense aussi surtout qu’un artiste qui a travaillé quinze ans ayant un autre état en main a perdu 7 ans. Il vaut cent fois mieux, n’ayant d’autre responsabilité que la sienne propre, envoyer la Ville à tous les diables. Il faut évidemment un peu de caractère, mais c’est inévitable, on ne doit pas louvoyer !
Etant à St-Thomas en 52 commis bien payé, je n’ai pu y tenir, sans plus de réflexion je quittais tout et filais à Caracas, afin de rompre le câble qui m’attachait à la vie bourgeoise. Ce que j’ai souffert est inouï, c’est évident, mais j’ai vécu, ce que je souffre actuellement est terrible, encore bien plus qu’étant jeune, plein d’enthousiasme et d’ardeur, convaincu que je suis d’être perdu comme avenir. Cependant il me semble que je n’hésiterais pas, s’il fallait recommencer, suivre la même voie. S’en suit-il que l’on doive conseiller un ami dans ce sens ? C’est dangereux, cela dépend tant du caractère, des convictions de chacun ! qu’en dites-vous ?
Si vous recevez ma lettre à temps, venez me rejoindre quai d’Anjou. J’y serai vers les 3 à 4 heures. Je vous porterai votre panneau. […]
Ne lisez pas ma lettre à Guillaumin, je crains de lui donner un conseil qu’il ne puisse suivre avec conviction, surtout dans ce moment. Il vaut mieux que cela vienne lentement et de lui-même. »

Lettre de Pissarro à Murer, datée lundi matin (JBH n° 66).

Sans date

Pissarro écrit à Murer.

« Me revoilà revenu de mon long séjour à Pontoise, où je me suis livré à une débauche de peinture.
J’espère que depuis votre lettre, votre santé ne s’est pas altérée ; du reste je pousserai une pointe vers le boulevard Voltaire aussitôt que mes quelques courses seront faites et j’aurai le plaisir de vous serrer les mains et présenter mes respects à Mlle Marie.
Vous n’avez pas encore vu M. Leroux, j’espère que ce n’est pas la maladie qui vous en aura empêché ?
J’ai bien des difficultés à surmonter. Il va me falloir faire bien des efforts pour faire face à toutes sortes de paiements car voilà l’époque de la rentrée dans Paris qui approche, cette fois-ci c’est sérieux. Comment m’en sortirai-je ? Et pas de vente en perspective, un silence de mort plane sur l’art au milieu de ce bourdonnement, de ce brouhaha général qui sort de la fournaise du Champ de Mars !
Inutile de compter sur notre exposition, ce serait un four. Chez Durand-Ruel, où il y a la réunion des chefs-d’œuvre de nos maîtres les plus illustres, pas un chat, l’indifférence la plus complète. On en a assez de cet art morose, de cette peinture exigeante, stupide, qui demande de l’attention, de la réflexion — c’est trop sérieux tout cela. Avec le progrès on doit voir et sentir sans effort, et surtout s’amuser. Et du reste qu’a-t-on besoin d’art, cela se mange-t-il ? Non. Eh bien !
Avez-vous lu dans La France cet article sur ces deux peintres, le grand Henner qu’on veut nous faire avaler pour un Corrège moderne, un Giorgione. Cette comparaison le condamne et tue le plagiaire, et cet autre artiste Vollon qui lui ne s’arrête pas à la mode et fait d’un casque un chef-d’œuvre. Décidément M. Vachon réchauffe autant que possible son public, cela ne doit pas prendre !
On parle d’un congrès artistique, que de bêtises qui vont s’y débiter solennellement. »

Lettre de Pissarro, Paris, à Murer, datée samedi (JBH n° 70).

9 août

Paul Alexis rapporte à Zola cette anecdote :

« Le soir, quelquefois, à la Nlle Athènes, je vois Manet, Duranty, etc. L’autre fois, grande discussion à propos du congrès artistique qu’on annonce. Manet déclarait vouloir y aller, prendre la parole et tomber l’école des Beaux-Arts. Pissarro qui écoutait cela était vaguement inquiet. Duranty, en sage Nestor, le rappelait aux moyens pratiques. »

Lettre de Paul Alexis à Zola ; « Naturalisme pas mort ». Lettres inédites de Paul Alexis à Émile Zola, 1871-1900, annotées par B. H. Bakker, University of Toronto Press, Toronto, 1971, p. 118.

George Moore rapportera que Pissarro venait encore plus fréquemment à la Nouvelle Athènes que Manet et Degas, et

« lorsque ceux-ci étaient présents, il restait là, approuvant leurs idées, se joignant calmement à la discussion. »

Moore George, Reminiscences of the French Impressionists, The Tower Press Booklets, n° 3, Maunsel & Co, Dublin, 1906, p. 39.

Félicien Champsaur rapporte que Pissarro et Cezanne allaient aussi au café Pigalle, dit le Rat mort, place Pigalle.

« Le rat est peint par Léon Goupil au plafond d’un café artistique situé à Montmartre, sur la place Pigalle. Dès cinq heures du soir le café est empli d’une foule spéciale d’artistes et d’épinglés. […] Les artistes sont MM. Degas, Pissaro [sic], Manet, Pierre Carrier-Belleuse, Cabaner, Tivoli, Goeneutte, Detouches, Césanne [sic], Paul Alexis, Mettra, Vallès. En général la bande des modernistes. Ils discutent et boivent. »

Champsaur Félicien, « Le rat mort – nouvelle », Revue moderne et naturaliste, n° 10, 3e année, octobre 1880, p. 435-441, p. 436 ; ; repris dans Champsaur Félicien, « Le rat mort – nouvelle », La Presse parisienne, 2 avril 1882, p. 2-3.

11 août

Le Mémorial d’Aix annonce que Zola, Marius et Marguery ont chacun offert à la bibliothèque Méjanes d’Aix des livres dont ils sont l’auteur.

« Bibliothèque Méjanes d’Aix », Le Mémorial d’Aix, journal politique, littéraire, administratif, commercial, agricole, 43e année, n° 32, dimanche 11 août 1878, p. 2 :

« Liste des ouvrages qui viennent d’être donnés à la bibliothèque Méjanes d’Aix. […]
Notre compatriote, M. Émile Zola, a fait hommage à la Bibliothèque des 14 volumes suivants :
Contes à Ninon. ― Nouveaux Contes à Ninon. ― Thérèse Raquin, drame. ― Les Héritiers Rabourdin, comédie. ― Madeleine Férat. ― La Fortune des Rougon. ― La Curée. ― Le Ventre de Paris. ― La Conquête de Plassans. ― La Faute de l’abbé Mouret. ― Son excellence Eugène Rougon. ― L’Assommoir. ― Une page d’amour.
Un autre compatriote, M. Marius Roux, a donné 4 romans, format Charpentier :
Evariste Plauchu. ― L’Homme adultère. ― Eugénie Lamour. ― La Proie et l’Ombre. […]
M. Louis Marguery, trois pièces de théâtre dont il est l’auteur : Le Fils de Thésée, opéra-comique en un acte (musique de Julien). ― Un Ménage à la mode. ― Deux Troupiers. »

Été

Cezanne prie Zola de venir en aide à Emperaire, « étant très brave homme, et subissant l’écrasement des êtres et l’abandon de tous les habiles ». Il lui demande de lui adresser son courrier sous le nom de M. A. Fiquet.

« [L’Estaque, été 1878]
Mon cher Émile,
Hortense [Fiquet] étant allée à Aix a vu Achille Emperaire. Sa famille se trouve dans une position des plus pénibles, trois enfants, l’hiver, pas d’argent, etc., tu vois ça d’ici. — En conséquence je te prie : 1) le frère d’Achille étant mal avec ses ex-supérieurs de l’administration des tabacs, de vouloir bien retirer les dossiers relatifs à sa demande, s’il n’y a rien à obtenir pour lui dans un bref délai ; 2) voir si tu pourrais trouver ou faciliter l’entrée dans une place quelconque, dans les docks, par exemple ; 3) Achille se recommande à toi aussi pour un emploi aussi mince qu’il puisse être.
Si tu peux donc quelque chose pour lui, veuille le faire, tu sais combien il le mérite, étant très brave homme, et subissant l’écrasement des êtres et l’abandon de tous les habiles. Voilà.
D’ailleurs, je voulais t’écrire en dehors de ceci, car il me semble que je n’ai pas de tes nouvelles depuis longtemps. — Je comprends que rien de bien nouveau ne doit être survenu. — Tu me feras le plaisir de m’écrire un peu, ça mettra un peu de distraction dans cette longue série de journées uniformes pour moi. Ma situation continue à être toujours telle qu’avant.
Mes respect à ta femme et ta mère, je te prie.
Tout à toi.
M’adresser M. A. Fiquet, etc…
Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne à Zola, [été 1878] ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 171.

[Vers août]

Pissarro invite Murer à passer voir ses toiles :

« venez donc demain voir les toiles que j’ai rapportées.
Je les crois exceptionnelles, et vous savez on est rarement content. »

Lettre JBH 67, de Pissarro, Paris, à Murer, datée mercredi.

24 août

Pissarro rappelle à Duret la promesse que celui-ci lui avait faite de proposer un tableau à Charles Deudon :

« J’ai toujours le tableau d’orage à votre disposition ou du moins à celle de M. Deudon.
Quand revenez-vous à Paris ?
Je pars aujourd’hui à Pontoise après quinze jours de démarches inutiles et j’ai tant d’arriérés à payer. »

Lettre JBH 71, de Pissarro, Paris, à Duret, datée.

27 août

Cezanne, à l’Estaque, demande à nouveau à Zola de verser 60 francs à Hortense Fiquet. Il cherche un logement bon marché à Marseille. Si son père consent à lui donner de l’argent, il y passera l’hiver.

« 27 août 1878.
Mon cher Émile,
J’ai encore recours ce mois-ci à ton obligeance, si tu peux encore envoyer soixante francs à Hortense, jusqu’au 10 septembre au Vieux chemin de Rome 12.
Je n’ai encore pu trouver de logement à Marseille, parce que je [ne] le voudrais pas cher. Je compte y passer tout l’hiver si mon père donner de l’argent. Je pourrais ainsi poursuivre quelques études que je fais à l’Estaque, d’où je ne m’éloignerai que le plus tard possible.
Je te remercie d’avance, et je te prie d’agréer, ainsi que toute ta famille, mes sincères salutations.
Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne à Zola, 27 août 1878 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 170.

1878

Souvenir d’Antonin Proust :

« Nous faisions de fréquentes visites au Champ-de-Mars, dans la section des Beaux-Arts.
« ― Ah ! fit-il un jour en sortant, ils sont là quelques-uns ! Vrai, venir tourner en ridicule les Degas, les Monet, les Pissarro, blaguer Berthe Morisot et Mary Cassatt, se tordre de rire devant les Caillebotte, les Renoir, les Gauguin et les Cezanne, quand on pond de la peinture pareille ! Je fais cependant tout mon possible pour trouver cela bien. Je ne peux pas. Puis il y a des choses qui m’affligent. »

Proust Antonin, « Edouard Manet, souvenirs », La Revue blanche, tome XII, 1er mars 1897, p. 205.

[Fin août]

Pissarro de retour à Paris, après, dit-il ironiquement, un « long séjour à Pontoise, où je me suis livré à une débauche de peinture », reprend contact avec Murer. Celui-ci, peut-être parce qu’il était malade, n’a toujours pas vu Leroux. Les ennuis de Pissarro continuent.

« Inutile de compter sur notre exposition, ce serait un four. Chez Durand-Ruel, où il y a la réunion des chefs-d’œuvre de nos maîtres les plus illustres, pas un chat, l’indifférence la plus complète. […]
On parle d’un congrès artistique, que de bêtises qui vont s’y débiter solennellement. »

Lettre JBH 70, de Pissarro, Paris, à Murer, datée samedi.

[Septembre (?)]

Manet écrit à Duret.

« Tous vos amis vont regretter votre absence forcée mais c’est pour une si bonne raison […].
J’ai vu hier quelques impressionnistes que vos espérances de fortune ont rempli d’un doux espoir et ils en ont bien besoin car la presse est indécise pour le moment. Monet est arrivé hier avec une masse de toiles très réussies ; il est vrai le moment n’est pas favorable à leur placement. »

Lettre d’Edouard Manet à Duret (en Angleterre), non datée ; reproduite par Wilson-Bareau Juliet, Manet par lui-même, éditions Atlas, Paris, 1991, p. 182.

9 septembre

De Cognac, Duret répond à Pissarro.

« Mon cher Pissarro
Je ne vous ai pas répondu plus tôt. Deudon était à Trouville. Je suppose qu’il est maintenant de retour. Je vous donne une lettre pour lui. Allez le voir. Je lui parle de votre effet d’orage.
Je n’ai pas de nouvelles du mouvement des arts depuis mon départ, mais je suppose que les temps sont toujours durs pour l’impressionnisme. J’ai été cependant assez agréablement surpris en voyant que la Revue des Deux Mondes du 1er août signalait ma brochure à ses lecteurs par la plume de V. Cherbuliez, pour en dire, du reste, du mal.
Autrement je n’ai lu en fait de critique, que ce que sert le temps pour la signature Charles Blanc. C’est à donner le choléra et la fièvre jaune.
Pour le moment je ne puis augmenter ma collection ; mais aussitôt que j’aurais quelques capitaux de libre je penserai à vous.
Amitiés
Théodore Duret. »

Lettre de Théodore Duret, Cognac, à Pissarro, datée ; Paris, Fondation Custodia, inv. 1978.A.18. Les Ecrivains devant l’impressionnisme, Macula, Paris, 1989, note n° 1 p. 210.
Anne Distel, « Charles Deudon (1832-19143) collectionneur », Revue de l’art, n° 86, 1989, note n° 13 p. 61.

14 septembre

Le père de Cezanne, qui ouvre toujours le courrier de son fils, lit une lettre du père d’Hortense Fiquet adressée à sa fille à Paris, rue de l’Ouest, et renvoyée par le concierge au Jas de Bouffan. Contrairement à toute attente, il lui a « rendu » 300 francs ce mois-ci, écrit Cezanne à Zola. C’est probablement la même somme qu’il lui allouait antérieurement (on peut plutôt y voir la compensation de la diminution antérieure de la pension à 100 francs par mois). Cette générosité, pense le peintre, serait due à l’attirance du vieil homme pour une « petite bonne charmante » du Jas de Bouffan.
Cezanne séjourne toujours à l’Estaque, avec sa mère.
Il remercie Zola pour l’envoi de son volume Théâtre (Le Bouton de rose, Thérèse Raquin et Les Héritiers Rabourdin), paru en septembre.

« 14 septembre 1878.
Mon cher Émile,
C’est dans une disposition d’esprit plus reposé que je puis t’écrire en ce moment, et si j’ai pu traverser quelques petites mésaventures sans avoir trop à pâtir, c’est grâce à la bonne et solide planche que tu m’as tendue. Voici en dernier lieu la tuile qui m’était échue.
Le père d’Hortense écrit à sa fille rue de l’Ouest, [à Paris] sous la dénomination de Mme Cezanne. Mon propriétaire se hâte de faire parvenir la lettre au Jas de Bouffan. Mon père la décachette et la lit, tu vois le résultat. Je nie violemment, et comme fort heureusement le nom d’Hortense ne se trouve pas dans la lettre, j’affirme que c’est adressé à quelque femme quelconque.
J’ai reçu ton livre du Théâtre 1, je n’ai lu que cinq actes encore, trois des Héritiers Rabourdin, et deux du Bouton de Rose ; c’est très intéressant, et plus le Bouton de Rose, je trouve. Les Héritiers Rabourdin ont quelque air de famille avec Molière, que je relisais l’hiver dernier. Je ne doute pas que tu ne réussisses parfaitement au Théâtre. N’ayant rien lu de toi en ce genre, je ne me figurais pas que ce fût si vivement et si bien dialogué.
J’ai rencontré le nommé Huot 2, architecte, qui m’a fait grand éloge de ton œuvre des Rougon-Macquart entière, et m’a dit que c’était très estimé par des gens qui s’y entendent.
Il m’a demandé si je te voyais ; j’ai dit : quelquefois — si tu m’écrivais, j’ai dit : dernièrement. Stupéfaction, et j’ai haussé dans son estime. Il m’a donné sa carte, avec invitation à l’aller voir. Ainsi, tu vois que ça sert à quelque chose d’avoir des amis, et l’on ne dira pas de moi ce que le chêne au roseau : « Encore si vous naissiez à l’abri du feuillage, etc… »
Ma mère te remercie et est très vivement touchée de ton bon souvenir à son égard. Pelouze est de retour de Paris : rien n’est bien.
Rappelle-moi à Alexis, et dis-lui que c’est sur le travail que les maisons commerciales et les réputations artistiques se fondent 3.
Mes respects à Madame Zola, et je te remercie vivement.
Paul Cezanne
Nota-Bene : Papa m’a rendu 300 francs ce mois-ci. Inouï. Je crois qu’il fait de l’œil à une petite bonne charmante que nous avons à Aix 4 ; moi et Maman nous sommes à l’Estaque.
Que de résultats. »

1. Zola avait écrit plusieurs pièces dramatiques d’après ses romans et cherchait alors à porter le naturalisme sur la scène ; voir à ce sujet les allusions dans la lettre de Cezanne du 16 juillet 1878. En même temps, Zola était chargé de la critique dramatique au Bien public et ensuite au Voltaire. En 1881, il réunira ses articles dans un volume intitulé le Naturalisme au théâtre. Ce sont ces préoccupations qui amèneront Cezanne à parler de Molière, Regnard et Dancourt dans sa lettre du 24 septembre 1878.
2. Il s’agit du même Huot auquel le peintre avait écrit le 4 juin 1861.
3. Zola s’était sans doute plaint d’Alexis qui était un grand coureur de cotillons et ne s’acharnait pas aussi régulièrement à son travail que le fit Zola lui-même.
4. Le père du peintre avait alors quatre-vingts ans.

Lettre de Cezanne à Zola, 14 septembre 1878 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 172-173.
Bakker B. H. (éd.), Émile Zola, correspondance, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal et Paris, éd. du CNRS, tome III (juin 1877 – mai 1880), 1982, p. 152.

Non daté

Billet de Cezanne, peut-être à Zola :

« Mon cher ami,
Je t’autorise à prendre ma clef chez le concierge
Paul Cezanne »

Hoog Michel, Cezanne, « puissant et solitaire », Paris, Gallimard, Réunion des Musées nationaux, collection « Découvertes », 1989, 176 pages, reproduit p. 21.

Vers le 16 septembre

La mère de Cezanne quitte l’Estaque, pour Aix, où les parents de l’artiste vont prendre une maison en ville, 20, rue Émeric-David. Cezanne travaille à l’Estaque et rentre le soir à Marseille.
Hortense s’est installée, 32, rue Ferrari, à Marseille.

Lettre de Cezanne à Zola, 24 septembre 1878 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 173.
Acte et contrat de mariage de Rose Cezanne, 1881, Hôtel de Ville d’Aix-en-Provence et archives de l’étude du successeur de maître Béraud.
Llettre de Cezanne à Zola, 19 décembre 1878 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 177.

24 septembre

Cezanne a finalement décidé de passer l’hiver seul à travailler à l’Estaque, écrit-il à Zola. Le soir, il rejoint Hortense à Marseille.

« L’Estaque, 24 septembre 1878.
Mon cher Émile,
Je reçois ta lettre au moment où je confectionne une soupe au vermicelle à l’huile, si chère à Lantier(1). Je serai à l’Estaque tout l’hiver durant, j’y travaille. — Maman est partie depuis huit jours pour les vendanges, la confiture et le déménagement d’Aix, ils vont demeurer en ville — derrière Marguery ou à peu près. — Je suis seul à l’Estaque, je vais coucher le soir à Marseille et m’en reviens le lendemain matin.
Marseille est la capitale à l’huile de la France, comme Paris l’est au beurre : tu n’as pas l’idée de l’outrecuidance de cette féroce population, elle n’a qu’un instinct, c’est celui de l’argent ; on dit qu’ils en gagnent beaucoup, mais ils sont bien laids, — les voies de communication effacent les côtés saillants des types, au point de vue extérieur. Dans quelques centaines d’années, il serait parfaitement inutile de vivre, tout sera aplati. Mais le peu qui reste est encore bien cher au cœur et à la vue.
J’ai vu de loin Monsieur Marion sur le pas de la faculté des sciences. (Irai-je le voir, ce sera long à résoudre.) Il ne doit pas être sincère en art, malgré lui peut-être(2).
Lorsque j’ai dit que ta comédie des Héritiers Rabourdin me rappelait Molière, je n’avais pas lu la préface. D’ailleurs c’est peut-être Regnard que ça rappellerait davantage comme souvenir. — Si je peux mettre la main sur Dancourt, je le lirai. — J’ai presque terminé la lecture de Thérèse Raquin(3). Probablement que le jour où tu auras mis la main sur un fond de sujet très personnel et caractéristique, le succès suivra, ainsi dans le roman l’Assommoir. En effet, on est peu juste à ton égard, car si comme pièce, les pièces ne plaisent pas, on pourrait reconnaître la puissance et le lien des personnages et le coulant de la chose déduite.
Je te serre la main, et te remercie beaucoup. Je présente mes respects à Madame Zola, et Alexis,
Paul Cezanne
Pense au Darnagas et à la queue du lapin. »

(1) Une allusion à la phrase de L’Assommoir de Zola : « son grand régal était un certain potage, du vermicelle cuit à l’eau, très épais, où il versait la moitié d’une bouteille d’huile » (chap. viii).
(2) Comme de Huot, Cezanne semble s’être détaché complètement de cet autre ami de jeunesse, Antoine-Fortuné Marion, avec lequel il avait été jadis extrêmement lié. Tous deux cependant continuaient à vivre soit à Aix, soit à Marseille.
(3) Zola avait écrit une pièce dramatique d’après ce roman de sa jeunesse.

Lettre de Cezanne à Zola, 24 septembre 1878 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 173-174.

Le darnagas est une pie-grièche, en provençal.

6 octobre

Pissarro a reçu un faire-part de décès du père de Guillaumin (survenu le 30 septembre 1878). Il voudrait ne rester à Paris que trois ou quatre jours, avant de revenir vers le 15 octobre. Il propose à Murer de lui montrer des toiles :

« J’ai rapporté quelques toiles nouvelles, entre autres deux de figures, voudriez-vous venir ici les voir, vous verrez aussi des paysages, des meules [PDRS 574] et autres paysages soignés. J’ai je crois bien travaillé. »
« Je n’ai reçu qu’hier la lettre de faire-part, m’annonçant la mort du père à Guillaumin. Je regrette bien de n’avoir pu assister au convoi — l’avez-vous vu ? — ce pauvre ami doit être accablé, lui si impressionnable.
Je ne puis aller chez vous aujourd’hui — j’ai des malades là-bas à Pontoise — mon petit dernier a recommencé son indisposition, je suis forcé d’aller chez de Bellio pour des médicaments, et consultation pour Lucien, ennuis de toutes sortes mon cher, je dois revenir à Paris vers le 15 et pas le premier sou pour faire face au loyer et petits comptes à solder et de quoi vivre, aussi il faut que je batte le pavé. J’ai rapporté quelques toiles nouvelles, entre autres deux de figures, voudriez-vous venir ici les voir, vous verrez aussi des paysages, des meules et autres paysages soignés. J’ai je crois bien travaillé. Si vous pouviez m’amener Leroux, ce serait l’instant de choisir quelque chose de bien — et cela me rendrait service. Je ne voudrais rester à Paris que trois ou quatre jours, je suis inquiet de Pontoise !
Je n’en reviens pas de la mort de ce pauvre ami le bon vieux Guillaumin père — comment cet homme si réglé, si tranquille, j’en suis tout triste, j’irai voir Guillaumin aussitôt que je le pourrai, en attendant je lui écris. »

Lettre de Pissarro, Paris, à Murer, datée samedi (JBH n° 72).

[8 octobre]

Dans une lettre au docteur Gachet, Murer évoque une brouille, désormais surmontée, entre le docteur et Pissarro :

« je passe à vos deux toiles Pissarro : ne les oubliez pas cette fois-ci, puisque la glace est rompue autant achever le dégel par de petites complaisances réciproques.
Murer. »

Lettre d’E. Murer au docteur Gachet, datée ; Lettres impressionnistes, 1957, p. 163-164. Lettre de Pissarro, Paris, 18 rue des 3 Frères, à Murer, datée (JBH n° 76).

Cette lettre est datée par Paul Gachet du 8 octobre 1877. Néanmoins, nous supposons qu’elle doit plutôt dater du 8 octobre 1878, puisque Murer y annonce qu’il envisage d’aller à Auvers le surlendemain visiter le chantier de son futur « castel », or Paul Gachet lui-même indique que c’est en 1878 que Murer « charge le docteur de lui trouver un terrain à bâtir » à Auvers. Pissarro, le 25 novembre 1878, écrit à Murer : « J’ai reçu votre lettre m’annonçant l’acquisition que vous avez faite à Auvers ».

Paul Gachet, Deux Amis des Impressionnistes, le Dr Gachet et Murer, p. 160-161 :

« L’an 1878 est marqué d’un événement fâcheux ; Murer tombe malade. L’Exposition universelle avec le surcroît de travail qu’elle impose au commerce parisien l’a mis sur le flanc.
Naturellement, il fait appel à l’ami Gachet, car comme Pissarro, voire même comme le sceptique Renoir (n’en déplaise à M. G. Rivière), Murer croit à l’expérience professionnelle du Docteur et a confiance dans ses pilules.
Mais le médecin prescrit, pendant quelque temps, un repos absolu et propose même au malade de le prendre en observation chez lui, à Auvers, comme il fera plus tard pour Gœneutte. Proposition d’autant mieux acceptée que, depuis 1872, Pissarro, Guillaumin et Cezanne n’ont cessé de vanter le calme et le pittoresque du pays.
Et voilà Murer à la campagne, avec régime et potions ; il n’y resta qu’un mois ; Pissarro alors si complètement gagné à l’homéopathie n’eût pas manqué de dire : « à la troisième cuillerée, c’était réglé ; c’est merveilleux.
Cette fois, Murer quitte Auvers absolument conquis par la charmante vallée de l’Oise et si décidé à revenir y demeurer qu’il charge le docteur de lui trouver un terrain à bâtir ; l’occasion ne se fait pas attendre longtemps.
A quelques pas de la Maison du pendu [FWN81-R202], une vénérable chaumière avec grange et dépendances s’adosse au vieux chemin ; c’est l’habitation plus que modeste d’un vieux paysan, Louis Carbon, également propriétaire du terrain situé devant.
Aussitôt conclu, M. Perrin, l’architecte dessine le plan d’une importante bâtisse, et l’entrepreneur Joseph Louis — dit La Truffe — se met au travail. »

Sur la maladie de Murer, cf. lettre de Pissarro à Murer JBH n° 64, vers juillet1878.

30 octobre

Duret soutient Pissarro auprès de Deudon :

« J’espère que vous aurez pu conclure quelque opération commerciale avec l’ami Pissarro. Au prix où ses toiles sont quotées, on peut lui aider à faire bouillir sa marmite sans s’exposer à n’avoir plus de quoi alimenter la sienne. »

Lettre de Th. Duret, Cognac, à Deudon, datée ; Anne Distel, « Charles Deudon (1832-1914) collectionneur », Revue de l’art, n° 86, 1989, p. 62.

30 octobre

Duret envoie 100 francs à Pissarro, pour l’acquisition d’une « petite femme qui lave son linge ». Il a vu Deudon avant de quitter Paris et lui a annoncé l’envoi de tableaux de Pissarro. Il a également vanté Pissarro auprès du marchand Martin, lequel semble redevenu favorable à son égard. « Je crois qu’à vos prix actuels vous pourriez renouer des affaires avec lui. » Enfin, il invite Pissarro à venir séjourner gratuitement chez lui, à Cognac, dans la période où lui-même est le plus assuré de s’y trouver, du 15 février au 15 avril 1879.

Lettre de Duret, Cognac, à Pissarro, datée ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 22 ; collection Frits Lugt, Institut néerlandais, Paris, inv. 1978-A.19.

[Fin octobre ou début novembre]

Pissarro répond à Murer :

« Vous me demandez si j’ai pensé au petit panneau, vous devez savoir que lorsque je promets une chose je tiens à ma parole, le panneau est fait. »

Lettre de Pissarro à Murer, datée dimanche ; Reiley Burt Marianna, « Découverte : le pâtissier Murer, un ami des Impressionnistes », L’Œil, n° 245, décembre 1975, p. 58.

[3 novembre]

Pissarro remercie Duret de son paiement de 100 francs, qui lui permettra de déménager sans trop d’ennuis. Il a tenté de rencontrer Deudon, mais sans succès. Celui-ci « s’est cependant décidé à acheter la Femme pelant des pommes, me remettant la somme convenue par une lettre ».
Pissarro accepte avec grand plaisir l’offre d’aller à Cognac, s’il possède, le moment venu, les ressources pour le voyage. Concernant Martin, il serait prêt à renouer des relations commerciales avec lui, même après que celui-ci l’eut tant décrié dans le passé. « Vous devez penser que j’hésite à faire ce premier pas, si vous avez l’occasion de me le faciliter, vous me rendriez service. »
Il informe Duret de son installation mardi (5 novembre), 18, rue des Trois-Frères.

Lettre JBH 74, de Pissarro, Pontoise, à Duret, datée dimanche.

4 novembre

Hortense Fiquet est partie pour urgence à Paris, où elle doit rester jusqu’au 15 décembre. Cezanne, qui garde son fils à l’Estaque, demande à Zola qu’il fasse parvenir 100 francs chez Antoine Guillaume, 105, rue de Vaugirard, qui les remettra à Hortense. « Je pense toujours retourner à Paris pendant quelques mois l’an prochain, vers février ou mars. »

« [L’Estaque] lundi 4 novembre 1878.
Mon cher Émile,
Je t’adresse cette lettre à Paris, pensant que tu as effectué ton retour en ville. Voici ce qui motive ma lettre : Hortense est à Paris pour urgence, je te prie de lui faire parvenir cent francs si tu veux bien me faire cette avance, je suis dans le pétrin, mais j’espère en sortir. — Informe-moi si tu peux me rendre ce nouveau service. En cas d’empêchement, je tâcherai de me retourner. D’une façon ou d’autre, je te remercie, et si tu m’écris, tu me parleras un peu d’art. Je pense toujours retourner à Paris pendant quelques mois l’an prochain, vers février ou mars.
Je viens de voir dans le Petit Journal qu’on va jouer l’Assommoir. De qui est cette adaptation, car je ne crois pas que ce soit toi ?
Voici où tu devras adresser l’argent, si tu le peux : Mr. Antoine Guillaume, rue de Vaugirard 105, qui le remettra à Hortense.
Je te souhaite le bonjour ainsi qu’à Madame Zola et à Alexis,
Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne à Zola, 4 novembre 1878 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 175.
Le Petit Journal,1er septembre 1877, n° 5363 :

Impossible de trouver une référence plus récente dans Le Petit Journal. Cezanne se trompe peut-être de titre de journal.

L’Assommoir, adapté en pièce de théâtre de cinq actes par William Busnach et Octave Gastineau, sera joué pour la première fois à Paris au théâtre de l’Ambigu le 18 janvier 1879.

Busnach William et Gastineau Oscar, L’Assommoir, drame en cinq actes et neuf tableaux, préface d’Émile Zola, Paris, G. Charpentier, éditeur, 1881, 177 pages.

[Début novembre, avant le 5]

Pissarro écrit à Murer :

« Penser que ma femme accouche vers la fin de ce mois, et il faut déménager ; pour l’effectuer j’ai cent francs d’une toile vendue. Je dois liquider à Pontoise ma situation le plus tôt possible, vous voyez par cet exposé que le moment est grave.
J’ai votre petit panneau à votre disposition ».

Lettre JBH 73, de Pissarro, Paris, à Murer, datée vendredi.

5 novembre

Toute la famille Pissarro quitte Pontoise pour s’installer à Paris dans l’atelier que Camille occupe depuis le début de l’année, 18, rue des Trois-Frères. Ils y demeureront jusqu’en mai 1879.

Lettre JBH 74, de Pissarro, Pontoise, Duret, non datée.

8 novembre

Pissarro informe Murer de son nouveau domicile familial à Montmartre.

Lettre JBH 75, de Pissarro, Paris, 18, rue des Trois-Frères, à Murer, datée.

13 novembre

Cezanne, depuis l’Estaque, adresse à Caillebotte, avec retard, en raison de son éloignement de Paris (sans doute fait-il suivre son courrier), ses condoléances pour le décès de sa mère survenu le 20 octobre. Cela fait « environ neuf mois » qu’il a quitté Paris.

« L’Estaque, 13 novembre 1878.
Mon cher Confrère,
Quand vous saurez que je suis très loin de Paris, vous m’excuserez d’avoir manqué à l’obligation qui s’imposait à moi, lorsque vous avez été de nouveau frappé [par le décès de sa mère]. Il y a environ neuf mois que j’ai quitté Paris et c’est au bout de la France que votre lettre m’est parvenue, après de longs détours et un long espace de temps.
Vous voudrez bien, dans votre affliction, recevoir le témoignage de ma part de ma gratitude pour les bons services que vous avez rendus à notre cause, et l’assurance que je participe à votre douleur, encore que je ne connusse point Madame votre mère, mais sachant bien l’absence pénible que fait la disparition des personnes que nous aimons. Mon cher Caillebotte, je vous serre affectueusement la main et vous prie de reporter sur la peinture votre temps et vos soins, comme étant le plus sûr moyen de distraire notre tristesse.
Rappelez-moi au souvenir de Monsieur votre père et bon courage si faire se peut.
Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne à Caillebotte, 13 novembre 1878 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 175-176.

20 novembre

Cezanne a appris par Hortense il y a une semaine que Zola lui a envoyé 100 francs, ce dont il le remercie, mais il n’a pas eu d’autres nouvelles d’elle, depuis.
Il est toujours à l’Estaque avec son fils. Il relit pour la troisième fois l’Histoire de la peinture en Italie de Stendhal.

« L’Estaque, 20 novembre [1878].
Mon cher Émile,
Il y a quelque temps déjà que j’ai reçu des nouvelles de Paris, m’apprenant que tu as bien voulu m’avancer les cent francs que je te demandais. Une semaine s’est écoulée depuis et je n’ai plus de nouvelles de Paris. J’ai le petit avec moi à l’Estaque, mais le temps est affreux depuis quelques jours.
Tu es sans doute bourré d’occupations. J’attends une éclaircie pour reprendre mes recherches en peinture.
J’ai acheté un livre bien curieux, c’est un tissu d’observations d’une finesse qui m’échappe souvent, je le sens, mais que d’anecdotes et de faits vrais ! — Et les gens comme il faut appellent l’auteur paradoxal. — C’est un livre de Stendhal : Histoire de la peinture en Italie, tu l’as lu sans doute, au cas contraire je me permettrai de te le signaler. — Je l’avais lu en 1869, mais je l’avais mal lu, je le relis pour la troisième fois. — Je viens de finir d’acheter l’Assommoir illustré. Mais des illustrations meilleures n’auraient sans doute pas mieux servi l’éditeur. Quand je te parlerai de vive voix, je te demanderai si ton opinion n’est pas, sur la peinture, comme moyen d’expression de sensation, la même que la mienne. — Je me recommande à ton souvenir, je suis toujours à l’Estaque.
N’oublie pas mes salutations à Madame Zola, je serre la main à toi et à Alexis.
Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne à Zola, 20 novembre 1878 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 176.

19 décembre

Cezanne, qui est à l’Estaque en compagnie du « petit », signale à Zola qu’Hortense est installée depuis septembre au 32, rue Ferrari, à Marseille. Il pense qu’il reviendra à Paris au début du mois de mars. « Comme tu le dis, il y a ici quelques aspects fort beaux. Ce serait de les rendre, ce n’est guère mon fait, j’ai commencé à voir la nature un peu tard, ce qui ne laisse pas que d’être plein d’intérêt cependant. »
Hortense Fiquet, qui « a eu une petite aventure à Paris », est revenue à Marseille. Lui, lassé par les conflits avec son père, souhaite quitter le Midi pour trouver un peu de tranquillité. « L’auteur de mes jours est obsédé de la pensée de m’affranchir. ― Il n’y a qu’un bon moyen pour ça, ce serait de me coller deux ou trois mille francs de plus par an, et de ne pas remettre après ma mort de me faire son héritier, car je finirai avant lui, pour sûr. »

« [L’Estaque] 19 décembre 1878.
Mon cher Émile,
En effet j’ai dû probablement oublier de te dire que depuis le mois de septembre, j’étais déménagé de la rue du vieux chemin de Rome [actuellement rue d’Italie]. Je demeure actuellement, du moins Hortense, rue Ferrari 32. — Quant à moi, je suis toujours à l’Estaque, où j’ai reçu ta dernière lettre.
Hortense est revenue de Paris il y a quatre jours, ce qui me rassure un peu, car j’avais le petit avec moi et mon père pouvait nous surprendre. On dirait qu’il y a comme une conspiration pour dévoiler à mon père ma situation, mon Jeanfoutre de propriétaire s’en mêle aussi, — Il y a donc plus d’un mois qu’Hortense a reçu l’argent que je te priais de lui envoyer et je t’en remercie, elle en avait un très grand besoin. Elle a eu une petite aventure à Paris. — Je ne la confie pas au papier, je te la raconterai à mon retour, d’ailleurs ce n’est pas grand-chose. — Enfin je crois rester encore quelques mois ici, et partir pour Paris vers le commencement de mars. — Ici je croyais goûter la tranquillité la plus complète, et un manque d’entente entre moi et l’autorité paternelle fait qu’au contraire je suis plus tourmenté. L’auteur de mes jours est obsédé de la pensée de m’affranchir. — Il n’y a qu’un bon moyen pour ça, ce serait de me coller deux ou trois mille francs de plus par an, et de ne pas remettre après ma mort de me faire son héritier, car je finirai avant lui, pour sûr.
Comme tu le dis, il y a ici quelques aspects fort beaux. Ce serait de les rendre, ce n’est guère mon fait, j’ai commencé à voir la nature un peu tard, ce qui ne laisse pas que d’être plein d’intérêt cependant.
Je vous souhaite à tous de bonnes fêtes de Noël.
— Mardi prochain j’irai passer deux jours à Aix.
— Tu ne m’as pas parlé de tes exploits de chasseur, est-ce que ton feu et celui de ton arme n’auraient pas été de longue durée ? Je te serre la main.
Paul Cezanne
Quand tu voudras m’écrire, toujours à l’Estaque, je te prie. »

Lettre de Cezanne à Zola, 19 décembre 1878 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 177.

[Fin décembre]

Pissarro vend à Murer deux Automnes récents, 50 francs chacun. « Je pense que mes deux tableaux vous plairont, comme du reste vous les aviez aimés la première fois que vous les avez vus à Pontoise, ce sont des toiles très étudiées, surtout celle de la maison rouge [PDRS 536], je n’ai rien fait de mieux. »

Lettre JBH 52, de Pissarro, Paris, à Murer, datée dimanche.

La maison, blanche en réalité, est celle qu’habitaient les Pissarro à Pontoise, 18, rue de l’Hermitage (adresse actuelle 36, rue de l’Hermitage).
La toile PDRS 536 porte le titre : « Basse-cour à la maison rouge, Pontoise ». Elle représente leur jardin basse-cour à l’arrière de la maison. Pissarro en 1877 et 1878 y a peint plusieurs fois des poules et des canards : PDRS 497 à 501). Elle figure dans la liste de la collection de Murer dressée par Paul Alexis sous le numéro 15.
La dénomination « maison rouge » figure aussi dans le titre du tableau PDRS 502, qui représente dans la cour Julie assise sur un banc et leurs enfants Lucien et Georges. La « maison rouge » apparaît aussi dans la toile PDRS 445. Pissarro l’évoquera dans une lettre à son fils Georges :

« j’ai vu dernièrement chez Bernheim, marchand rue Laffitte, une toile représentant la maison rouge, que nous habitions, prise de la rue en face chez Prévot, le maçon [et non Prévoi, contrairement à la transcription JBH], toile de quinze, esquisse brutale et ni mauvaise ni bonne, faite en une séance. » Le maçon Théodore Prévost habitait 10, rue de l’Hermitage. Sa maison, non vue sur le tableau, se trouve plus à droite.

Lettre JBH 1458, de Pissarro, Eragny-Bazincourt, à Georges, datée 5 novembre 1897. Renseignements sur Prévost d’après les Archives départementales du Val-d’Oise, cote 7M 289.

1878 (?)

Cezanne recommande à son ami de jeunesse et « compatriote » Marius Roux 1, devenu journaliste et romancier, son ami le musicien Cabaner. Il lui recommande aussi sa peinture « au cas échéant où le jour du Salon viendrait à se lever pour moi ».

« Mon cher compatriote, ―

Quoique nos relations amicales n’aient pas été très suivies, en ce sens que je n’ai pas souvent frappé à ton huis hospitalier, [mot raturé, non lu] Je n’hésite pas cependant aujourd’hui à revenir à toi. — J’espère que tu voudras bien disjoindre ma petite personnalité de peintre impressionniste de l’homme et que tu voudras ne te ressouvenir que du camarade. Donc ce n’est point l’auteur de l’Ombre et de la Proie que j’invoque, mais l’Aquasixtain sous le même soleil duquel j’ai vu le jour, et je prends la liberté de t’adresser mon éminent ami et musicien Cabaner 2. Je te prierai de lui être favorable en sa requête, et en même temps, je me recommanderai à toi au cas échéant où le jour du Salon viendrait à se lever pour moi.
Veuille accepter, dans l’espérance que ma demande sera bien accueillie, l’expression de mes remerciements et de sympathique confraternité.
Je te serre la main,
P.Cezanne

Pictor semper virens [Peintre toujours vert, transcrit « virus » par John Rewald],

Quoi que n’ayant pas — [l’honneur de la connaître] puis-je faire agréer l’hommage de mes respects à Madame Roux. ― »

Brouillon d’une lettre de Cezanne à Cabaner, [vers 1878] ; vente Exceptional Works on paper by Paul Cezanne from the Chappuis-Barut Collection, Londres, King Street, Christie’s, 26 juin 2003, n° 336, reproduit.
Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Bernard Grasset éditeur, 1978, p. 178-179, reproduit figure 24.
Vollard Ambroise, Paul Cezanne, Paris, Les éditions Georges Crès & Cie, 1924 (1re édition, Paris, Galerie A. Vollard, 1914, 187 pages ; 2e édition 1919), 247 pages, p. 56.
Chappuis Adrien, The Drawings of Paul Cezanne. A Catalogue raisonné, New York Graphic Society Ltd., Greenwich, Connecticut, 1973, volume I : « Introduction and Catalogue », 288 pages, volume II : « Plates », 1223 numéros, n° 378, reproduit.

Le roman de Marius Roux auquel Cezanne fait allusion est La Proie et l’Ombre, paru en 1878.

Roux Marius, La Proie et l’Ombre, Paris, E. Dentu éditeur, 1878, 352 pages.
  1. Marius Roux (1838-1905), journaliste et romancier, camarade de jeunesse d’Émile Zola, fut avec Cezanne, Alexis et Solari, témoin de Zola à son mariage en 1870. Vers la même époque il écrit une pièce de théâtre avec lui, Les Mystères de Marseille. Le roman auquel Cezanne fait allusion s’appelle la Proie et l’Ombre. Il parut en 1878. Comme Roux faisait aussi de la critique d’art, Cezanne se recommande tout spécialement à lui. Au moment de l’affaire Dreyfus (1898), Roux se détachera de son vieil ami Zola.
  2. Cabaner, musicien et philosophe, ami de Renoir, de Cezanne, de Jean Richepin et de Manet. Ce dernier a fait un portrait de lui qui se trouve au Louvre. Cabaner possédait un important tableau de Baigneurs de Cezanne, offert par l’artiste.