Durant l’année

Adresses de Pissarro relevées par Ludovic Rodo Pissarro :

« 1er janvier18, rue des Trois-Frères, Paris,
quittance de loyer.
26-maiLettre adressée à Pissarro,
rue de l’Hermitage, Pontoise.
27-maiPontoise.
1er juillet18, rue des Trois-Frères,
quittance de loyer. »
Pissarro Ludovic Rodo, Curriculum vitæ, inédit, Pontoise, musée Pissarro.

 

Durant l’année

Pissarro achète 224,50 francs de fournitures à Tanguy.

Facture de Tanguy à Pissarro, vers fin 1880 ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, addendum n° 7, feuillet n° 5.

1er janvier

Duret, de passage à Paris, demande à rencontrer Pissarro le lendemain ou le surlendemain de son arrivée.

« 1er Janvier 79
Mon cher Pissarro
Je suis à Paris tout à fait en passant. Je désire vous serrer la main et causer un peu avant de repartir.
Pouvez-vous avancer jusque chez moi demain jeudi ou après demain vendredi. J’y serai.
Bonne année et amitiés
Théodore Duret. »

Lettre de Théodore Duret à Pissarro, datée « 1er Janvier 79 » ; inédite, collection Frits Lugt, Institut néerlandais, Paris, inv. 1978.A.25.

28 janvier

Cezanne est toujours à l’Estaque. Il demande à Chocquet de se renseigner, pour l’un de ses amis provençaux sur les conditions d’envoi de tableaux au jury du Salon. Lui-même compte se rendre à Paris avec sa famille dans les premiers jours de mars.

« 28 j. 1879
Mon cher Monsieur Chocquet,
J’ai recours à votre obligeance pour me procurer quelques renseignements. Voici ce dont il s’agit. Bien entendu cependant que vous pourrez obtenir lesdits renseignements sans trop d’ennuis et de dérangements, sans quoi je m’adresserai au bon Tanguy, ce que j’aurais fait, n’était que je pense avec raison que j’aurai plus ample satisfaction et plus complet éclaircissement de votre part. Donc je viens au fait. Je désirerais savoir comment il faut s’y prendre pour faire parvenir un tableau à l’administration des Beaux-Arts dans le but de le soumettre aux appréciations du jury et puis, si comme je le crains, le tableau est refusé, si la douce administration se charge de réexpédier la susdite œuvre d’art à l’auteur, l’auteur étant en province ? Inutile d’ajouter que l’artiste n’ignore pas que c’est à ses frais que doivent s’effectuer l’aller et le retour de son œuvre.
C’est pour rendre service à un de mes compatriotes que je prends la liberté de m’adresser à vous. Ce n’est pas pour moi, car je me rendrai avec ma petite caravane à Paris vers les premiers jours de mars de la présente année.
Les temps sont bien aquatiques cette année-ci mais très doux depuis quinze jours dans notre région.
Monsieur Chocquet, je vous prie d’agréer mes excuses et je présente mes respects à Madame Chocquet ; ma femme et le petit vous envoient le bonjour.
Votre serviteur,
Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne à Chocquet, 28 j.[janvier] 1879 ; Joëts Jules, « Lettres inédites : les impressionnistes et Chocquet », L’Amour de l’art, 16e année, n° 4, avril 1935, p. 123.
Vente Lettres autographes de peintres, Paris, hôtel Drouot, 10 mars 1996, Mes Laurin, Guilloux, Buffetaud, Tailleur, n° 10.
Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 180-181.

Victor Chocquet (1821-1891), administrateur des douanes et collectionneur passionné, avait commencé à réunir des œuvres de Delacroix et s’intéressa ensuite à Auguste Renoir. C’est par Renoir, qui a laissé des portraits de Chocquet et de sa femme, que Cezanne fit vers 1876 la connaissance de cet amateur dont lui aussi a fait plusieurs portraits et avec lequel il se lia d’amitié. Chocquet était un de ses admirateurs les plus fervents et a assemblé une très importante collection de ses œuvres.

« Règlement rectifié de l’exposition publique des ouvrages des artistes vivants pour l’année 1879 », Ministère de l’Instruction publique et des Beaux-arts, sous-secrétariat des Beaux-arts, Salon de 1879, 96e exposition depuis l’année 1673. Explication des ouvrages de peinture, sculpture, architecture, gravure et lithographie, des artistes vivants, exposés au Palais des Champs-Élysées le 12 mai 1879, Paris, Imprimerie nationale, 1re édition, 1879, 534 pages, p. XCIX, C, CVI :

« CHAPITRE ier.
du dépôt des ouvrages.
Art. Ier. — L’exposition des ouvrages des artistes vivants aura lieu au palais des Champs-Elysées, du lundi 12 mai au lundi 30 juin 1879.
Elle sera ouverte aux productions des artistes français et étrangers.
Les ouvrages de peinture, architecture, gravure, devront être déposés du lundi 17 mars au vendredi 28 mars inclusivement, de 10 heures à 4 heures ; le 28 mars, ils seront reçus jusqu’à 6 heures du soir.
[…] Aucun sursis ne sera accordé, pour quelque motif que ce soit ; en conséquence, toute demande de sursis sera considérée comme non- avenue et laissée dès lors sans réponse.
[…] Art. 6. — Les ouvrages envoyés à l’exposition devront être adressés, franc de port, à M. le Sous-Secrétaire d’État au ministère des beaux-arts, au palais des Champs-Elysées.
[…] Paris, le 28 février 1879. »

Le peintre pour lequel intervient Cezanne est peut-être Monticelli, dont une œuvre sera exposée au Salon de 1880, ou bien Emperaire.

Ministère de l’Instruction publique et des Beaux-arts, sous-secrétariat des Beaux-arts, Salon de 1880, 97e exposition depuis l’année 1673. Explication des ouvrages de peinture, sculpture, architecture, gravure et lithographie, des artistes vivants, exposés au Palais des Champs-Élysées le 1er mai 1880, Paris, Imprimerie nationale, 1re édition, 1880, 696 pages, p. 267 :

« MONTICELLI, né à Venise, élève de l’Académie de Venise. —
A Venise ; et chez M. Rossi, avenue des Champs-Elysées, 91.
2699 — Une conspiration.
H. 0m,90. — L. 1m,55. »

7 février

Depuis l’Estaque, Cezanne remercie Victor Chocquet des renseignements qu’il lui a communiqués :

« L’Estaque, 7 février 1879.
Monsieur Chocquet,
Je vous remercie, quoique un peu tardivement de l’obligeance que vous avez mise à me Renseigner touchant l’objet de ma dernière lettre. ―
Je crois que mon copain [Emperaire, selon Rewald] aura tout lieu d’être satisfait de la façon péremptoire et imprimée dont l’administration supérieure agit envers ses subordonnés.
Je suis heureux d’apprendre la bonne réussite de Renoir, ― et espérons que quelque cas particulier et non point trop malheureux pour lui, l’aura tenu pendant ces derniers temps loin de vous. ―
Ma femme, qui chargée du soin de pourvoir à notre alimentation journalière, sait l’ennui et le souci que ça donne, partage prend part aux tourments de Madame Chocquet, et lui présente ainsi que votre serviteur ses plus respectueuses salutations. ― Quant au petit, il est terrible sur toute la ligne, et nous prépare du mal pour l’avenir.
Je termine en vous souhaitant bonne santé, et je suis avec reconnaissance, votre dévoué
Paul Cezanne »

1. Renoir commençait à obtenir des commandes de portraits, surtout depuis qu’un grand portrait de Mme Charpentier — femme de l’éditeur d’Émile Zola — et de ses deux enfants, peint en 1878, avait obtenu un vif succès au Salon de 1879.

Lettre de Cezanne à Chocquet, datée « L’Estaque, 7 février 1879 » ; collection privée, Paris, musée des Lettres et Manuscrits.
Lebensztejn Jean-Claude, Paul Cezanne. Cinquante-trois lettres, Paris, L’Échoppe, 2011, 96 pages, p. 27-28.
Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 181-182.
Vente Lettres et manuscrits autographes, Paris, hôtel Drouot, 23 juin 1969, n° 198.

Fin février

Cezanne informe Zola de ses intentions : « Je pense ne plus devoir passer qu’une quinzaine de jours à l’Estaque, après quoi j’irai à Aix d’où je partirai pour Paris. »
Il félicite Zola pour le succès de l’adaptation de L’Assommoir au théâtre de l’Ambigu, dont la première a eu lieu le 18 février.

« L’Estaque, février 1879.
Mon cher Émile,
Je devais t’écrire, il y a déjà quelque temps, car j’ai appris par le Figaro [20 février] et le Petit Journal le grand succès de l’Assommoir au théâtre et je voulais t’en féliciter. — Je pense ne plus devoir passer qu’une quinzaine de jours à l’Estaque, après quoi j’irai à Aix d’où je partirai pour Paris. Si tu avais besoin de quelque chose de la province d’ici, je suis à ton service, ou pour quelque commission.
Maman se joint à moi pour t’envoyer le bonjour ainsi qu’à Madame Zola et à ta mère.
Je te serre la main,
Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne à Zola, février 1879 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 182.

 

Vitu Auguste, « Premières représentations », Le Figaro, 25e année, 3e série, n° 19, dimanche 19 janvier 1879, p. 3 :

« Ambigu : L’Assommoir, drame en dix tableaux, par MM. William Busnach et feu Octave Gastineau, tiré du roman de M. Émile Zola.
L’horloge sonne deux heures au moment où je prends la plume. J’ai à peine le temps de dresser un rapide bulletin de la soirée.
L’Assommoir est un grand succès d’acteurs et de théâtre. La pièce ne vient qu’en troisième ligne ; je rendrai compte, demain, de ce mélodrame curieux, médiocre et parfois saisissant.
Mais il faut constater tout de suite l’immense impression produite par M. Gil-Naza dans tout le rôle de Coupeau et surtout dans une scène d’agonie que le public a interrompue par des cris d’horreur. Madame Hélène Petit a partagé le triomphe de son camarade de l’Odéon ; elle-a transfiguré le personnage de Gervaise à force de sincérité, d’émotion et d’ineffaçable honnêteté.
                             Auguste Vitu. »

 

Vitu Auguste, « Premières représentations », Le Figaro, 25e année, 3e série, n° 20, lundi 20 janvier 1879, p. 3 :

« PREMIÈRES REPRÉSENTATIONS
Ambigu — L’Assommoir, drame en dix tableaux, par MM. William Busnach et feu Octave Gastineau, d’après le roman de M. Émile Zola. Une nuit s’est passée sur cette première représentation de l’Assommoir, à laquelle tout Paris s’était porté comme s’il se fût agi d’un événement littéraire et il me semble, en reprenant la plume ce matin, que j’ai fait un mauvais rêve. Serait-il vrai que, cédant à je ne sais quel entraînement inexplicable, à je ne sais quelle fascination malsaine, j’aie passé ma soirée et une partie de ma nuit chez un liquoriste du boulevard Rochechouart en compagnie d’ouvriers zingueurs, de chapeliers sans ouvrage, de souteneurs de filles et de traîneuses de bottines éculées, et qu’à force de gober des prunes à l’eau-de-vie, en les arrosant de mêlé-cassis et de vitriol, j’aie perdu le sens et la raison jusqu’à m’intéresser à toute cette fripouille et à toutes ces guenilles, dont le seul souvenir me donne ce matin d’insupportables nausées ?
Je me sens hébété, ahuri ; j’ai mal aux cheveux, comme on dit dans le monde. J’éprouve cette inquiétude vague qui suit les mauvaises rencontres, même lorsqu’on s’en tire-sain et sauf. En consultant ma mémoire, j’y retrouve des impressions analogues nées tantôt d’une visite dans une maison centrale, tantôt d’une promenade à Bicêtre, ou bien d’une conversation avec un condamné à mort dans le préau de la prison de Grenoble, et enfin, en 1867, d’une station prolongée au milieu des tableaux de M. Courbet, exposés dans un hangar au bout du pont de l’Alma.
Et cependant, les auteurs de l’Assommoir se sont donné un mal énorme pour rendre le sujet et les personnages de. M. Émile Zola présentables ailleurs qu’à l’hôpital ou au dépotoir. Ils se sont efforcés — illusion généreuse mais naïve — de tirer une leçon morale de ces peintures ordurières, comme un chiffonnier patient détaille, du bout de son crochet, un tas d’ordures empuanties, dans l’espérance d’y découvrir une cuiller d’argent ou un diamant perdus.
Mais M. Émile Zola n’avait déposé ni métal précieux, ni pierreries sous les souillures voulues de son style violemment répulsif.
La recherche obstinée de MM. William Busnach et Octave Gastineau, explorant les entrailles d’une œuvre si vantée et cependant si vide, n’en a fait sortir que le pauvre mélodrame représenté hier soir à l’Ambigu, et de qui l’on pourrait dire avec Victor Hugo :
L’idole alors, fœtus aveugle et monstrueux,
Sort de la montagne éventrée.
Ce serait entreprendre une tâche aussi pénible qu’inutile que d’établir les points de ressemblance et de dissemblance entre le drame et le roman. Une analyse succincte, divisée par tableaux, fournira les éléments d’une pareille comparaison aux curieux qu’elle pourrait tenter. »

[Mars]

Degas informe Caillebotte que Pissarro a trouvé un local à louer pour leur prochaine exposition (un autre que celui qui sera retenu).

Lettre de Degas à Caillebotte, datée mardi ; Marie Berhaut, Gustave Caillebotte, catalogue raisonné des peintures et pastels, Wildenstein Institute, Paris, 1994, lettre n° 14 p. 274.

10 mars

Monet annonce à de Bellio qu’il ne compte pas participer à l’exposition, « n’ayant rien fait qui vaille la peine d’être exposé. »

« Chaque jour amène ses peines et chaque jour surgissent des difficultés dont nous ne sortirons jamais. Aussi je renonce tout à fait à la lutte et à tout espoir d’arriver et je ne me sens plus la force de travailler dans de telles conditions. J’apprends que mes amis font une nouvelle exposition cette année, je dois renoncer à y prendre part, n’ayant rien fait qui vaille la peine d’être exposé. »

Lettre de Monet à de Bellio, datée ; Wildenstein, Claude Monet, tome I, lettre n° 155 p. 436.

[Vers mars ?]

Degas écrit à Bracquemond.

« Portier auquel vous avez demandé si on refaisait une Exposition, aurait dû vous écrire de suite, quand le local a été enfin trouvé, c’est-à-dire que la chose a pu être résolue il y a huit jours. On ouvrira le 15. Tout se précipite avec fureur.
Vous savez que la condition de n’avoir pas envoyé au Salon reste imposée. Vous, vous ne remplissez pas cette condition, mais votre femme est-elle dans ce cas ?
Monet, Renoir, Caillebotte et Sisley n’ont pas répondu à l’appel.
Les frais sont faits par une combinaison que je n’ai pas le temps de vous expliquer. Si les entrées ne remboursent pas tous ces frais, on fera le tour des exposants avec un plateau.
Le local est moins grand qu’il ne faut, mais situé admirablement. C’est tout bonnement le 1er étage de la maison Dorée, au coin de la rue Laffitte.
Répondez-moi donc de suite et excusez ce retard. Portier aurait dû vous avertir il y a huit jours. »

Lettre de Degas, 19 bis, rue Fontaine, à Bracquemond, non datée ; Lettres de Degas, recueillies et annotées par Daniel Guérin, Editions Bernard Grasset, Paris, 1945, p. 27-38.

14 mars

Sisley explique à Duret qu’il a décidé de se présenter au Salon, afin de ne plus « végéter ».

« Je vous crois assez de mes amis pour, à un moment donné, faire un effort pour contribuer à me donner un coup d’épaule. Quelques-uns de mes amis, beaucoup par amitié et un peu intéressés à ce que j’arrive, me prêtent leur concours. Je compte sur le vôtre.
Je suis fatigué de végéter, comme je le fais depuis si longtemps. Le moment est venu pour moi de prendre une décision. Nos expositions ont servi, il est vrai, à nous faire connaître et en cela elles nous ont été très utiles, mais il ne faut pas, je crois, s’isoler trop longtemps. Le moment est encore loin, où l’on pourra se passer du prestige qui s’attache aux expositions officielles. Je suis donc résolu à envoyer au Salon. Si je suis reçu, il y a des chances cette année, je crois que je pourrai faire des affaires et c’est pour m’y préparer, que je fais appel à tous ceux de mes amis qui me portent de l’intérêt. Il faut que je puisse travailler et surtout faire voir ce que je fais, dans des conditions convenables. Je quitte Sèvres, ces jours-ci, mais je ne m’éloignerai pas de Paris. »

Lettre d’A. Sisley à Duret, datée ; cité par Duret Théodore, « Quelques lettres inédites de Manet et de Sisley », Revue blanche, 15 mars 1899, p. 436, repris dans Duret Théodore, Histoire des peintres impressionnistes, Librairie Floury, Paris, 1939, p. 90-91.

[16 mars]

Degas fait le point des participants éventuels à l’exposition :

« Eh bien, maître Caillebotte, ça ne marche pas ? Dites-le sérieusement !??! Sisley renonce. J’ai vu Pissarro ce matin, Cezanne va arriver dans quelques jours, Guillaumin le verra de suite. Monet ne sait encore qu’une chose, c’est qu’il n’envoie pas au Salon. Manet a persuadé à une dame dont Forain faisait le portrait, que la place de Forain n’était pas avec nous… Amen pour le petit Forain. Mlle Cassatt voit demain Mlle Morisot et saura sa résolution. Nous serons donc presque sûrement :
Caillebotte Levert
Pissarro Raffaelli
Mlle Cassatt Zandomeneghi
Mlle Morisot Maureau
Monet Bracquemond
Cezanne Cazin
Guillaumin Degas
Rouart Mme Cazin
Tillot
Si vous avez le temps, venez me voir dans la journée de demain ou bien, si vous ne l’avez pas, venez chez May demain soir, nous causerons. Ecrivez à Bellair [Belloir, le tapissier-décorateur des salles de l’exposition] si vous croyez que nous ne pouvons avoir rien de meilleur marché. »

Lettre de Degas à Caillebotte, datée dimanche ; Berhaut Marie, Caillebotte, sa vie et son œuvre, catalogue raisonné des peintures et pastels, 1978, lettre n° 6 p. 243.
Belloir d’après Montjoyeux [pseudonyme de Jules Poignard], « Chroniques parisiennes : Les indépendants », Le Gaulois, 11e année, n° 3826, vendredi 18 avril 1879.

Sur un carnet de croquis, Degas a dressé une liste d’éventuels participants, avec des plans des salles d’exposition et des projets d’affiche. La liste est presque identique à celle qu’il note dans sa lettre. On y retrouve les mêmes noms que dans la lettre, y compris Sisley et Forain, ainsi que Béliard, Mme Bracquemond, Rossano (Féderico), Lebourg et Astruc :

« 1 Raffaelli — —
2 Pissarro —
3 Caillebotte — —
Maureau
4 Miss Cassatt — —
Sisley — —
5 Monet — —
6 Degas — —
7 Rouart — —
9 Tillot — —
10 Me Morisot — —
Forain
11 Guillaumin
12 Cezanne —
Beliard
13 Bracquemond — —
Me Bracquemond — —
14 Cazin —
Rossano —
Me Cazin
Lebourg
Astruc
Zandomeneghi
15 Levert — »

Degas, carnet de dessin 23, p. 93 ; Bibliothèque nationale, Dc 327d(23) réserve, p. 93.
Reff Theodore, The Notebooks of Edgar Degas, a Catalogue of the thirty-eight Notebooks in the Bibliothèque nationale and other Collections, deux volumes, Hacker Art Books, New York, 2e édition révisée, tome I, p. 93 du carnet 31, p. 136, non reproduit.

25 mars

Monet explique à Murer qu’il a finalement décidé de participer à l’exposition, « à contrecœur et pour ne pas passer pour un lâcheur ».

« J’aurais dû refuser de prendre part à notre dernière [future] exposition n’ayant rien à montrer ; ce n’est qu’à contrecœur et pour ne pas passer pour un lâcheur que j’ai dû me laisser fléchir. Ne m’en voulez donc pas et ne désespérez pas. »

Lettre de Monet, Vétheuil, à Murer, datée ; Wildenstein, Claude Monet, tome I, lettre n° 156 p. 436.

Seconde quinzaine d’avril

Pissarro et sa famille sont de retour à Paris.

Lettre de Cezanne à Pissarro, 1er avril 1879 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 182-183.

[Fin mars]

Caillebotte aide Monet à préparer son envoi à l’exposition. « Vous êtes toujours le même. Vous vous découragez d’une manière effrayante. Si vous voyez comme Pissarro est vert. »

« Je me suis occupé de vous aujourd’hui puisque je vous envoie l’argent plus tôt que je ne l’avais dit. Tâchez donc de ne pas vous décourager comme cela. Puisque vous ne travaillez pas venez à Paris, vous avez le temps de ramasser tous les tableaux possibles. Je me charge de M. de Bellio. S’il n’y a pas de cadre aux Drapeaux je me charge du cadre. Je vous réponds de tout. Envoyez-moi un catalogue immédiatement, ou plutôt envoyez-le à M. Portier, 54, rue Lepic. Mettez le plus de toiles que vous pourrez. Je parie que vous aurez une exposition superbe. Vous êtes toujours le même. Vous vous découragez d’une manière effrayante. Si vous voyez comme Pissarro est vert. Venez. Et votre catalogue ? Vous n’avez pas besoin d’avoir vu tous les propriétaires de vos tableaux pour faire votre catalogue. Donnez toujours la liste de ce que vous espérez mettre. Je passerai la semaine prochaine à courir pour vous si vous voulez. »

Lettre de Caillebotte à Monet, datée « Vendredi soir » ; Berhaut Marie, Caillebotte, sa vie et son œuvre, 1978, lettre n° 15 p. 244-245 ; vente Archives de Claude Monet, collection Cornebois, Paris, Artcurial, 11 décembre 2006, n° 17.

[Fin mars – début avril]

Diego Martelli informe un ami italien Cecco (Francesco Gioli) des préparatifs de l’exposition. Cette année, le groupe prend le nom d’indépendants. « La condition de ne pas exposer au Salon a provoqué de nombreux déserteurs, parmi lesquels Renoir, Desboutin… »

« A toi, pour tous tes amis qui ont eu la pieuse idée de m’inviter à l’exposition artistique, merci de tout mon cœur. Ici, curieuse coïncidence, s’ouvre le 10 avril l’exposition des anciens Impressionnistes, qui cette année prennent le nom plus raisonnable d’indépendants. Cette année, grâce à Degas, ils ont apporté une innovation qui déplace la question de l’étroit caractère d’une recherche sur la manière de peindre à celle plus vaste de peindre chacun à sa manière, en dehors de la sphère de protection et des faveurs officielles. Ainsi, qui expose parmi les indépendants, doit renoncer au Salon. « Le Salon, ça n’existe pas » [en français, dans la lettre], dit Degas. Un très beau premier étage est déjà prêt, 28, avenue de l’Opéra, et il y aura environ 200 œuvres d’art. Parmi les exposants se trouvent : Madame Bracquemond, Mademoiselle Morisot, Miss Cassatt ; Monsieur Bracquemond, Degas, Caillebotte, Pissarro, Monet, Zandomeneghi, Legros, Forain, etc., etc., Piette (décédé). La condition de ne pas exposer au Salon a provoqué de nombreux déserteurs, parmi lesquels Renoir, Desboutin…
Manet n’a jamais voulu exposer avec eux, et croyait entrer parmi les membres élus du jury du Salon, mais la liste des élus commence avec Bonnat et finit avec Cabanel. Manet n’a pas eu une seule voix. Degas vous enverra l’affiche avec prière de la coller à votre porte, et si vous m’envoyez la vôtre, pour l’afficher à leur porte.
Je me réjouis, en attendant, de ce mouvement qui indique un réveil de la vie artistique, et, ce qui compte le plus, de vie libre, qui sans faire d’esbroufe file droit son chemin et avance.
Hier, quand Degas soulevait une vive querelle avec un de ses amis, disant pis que pendre de Heilbut, tu fus cité par lui comme l’auteur d’un tableau qu’il a toujours dans les yeux, disant : ça, c’est un tableau qui attirait mon regard, et je ne savais même pas de qui il était, c’est pourquoi quand j’ai vu Gioli, je ne lui ai pas fait mes compliments, ayant su seulement de vous (moi) qu’il était de lui.
J’aurai mon portrait en double, un par Zandomeneghi, l’autre par Degas. »

Lettre de Diego (Martelli), 52, rue de Douai, Paris, à Cecco (Francesco Gioli) (traduite de l’italien) ; Diego Martelli, les impressionnistes et l’art moderne, textes réunis et annotés par Francesca Errico, Paris, éditions Vilo, 1979, p. 39-40.

1er avril

Devant les difficultés soulevées par son envoi au Salon, Cezanne annonce à Pissarro qu’il ne lui paraît pas « très convenable » de participer à la quatrième exposition impressionniste, prévue du 10 avril au 11 mai.

« 1er avril 1879.
Mon cher Pissarro,
Je pense qu’au milieu des difficultés soulevées par mon envoi au Salon, il serait très convenable pour moi de ne pas prendre part à l’Exposition des impressionnistes 1.
D’un autre côté, je m’éviterai le tracas occasionné par les dérangements du transport de mes quelques toiles. D’ailleurs je quitte Paris dans quelques jours.
Je vous souhaite le bonjour, en attendant le moment où j’irai vous serrer la main,
Paul Cezanne »
1. En 1879 non seulement Cezanne mais aussi Monet, Renoir et Sisley décidèrent de soumettre leurs œuvres une fois de plus au jury du Salon et de ne pas exposer avec le groupe impressionniste. Furieux, Degas insista pour que désormais personne ne puisse participer simultanément aux deux expositions. Comme Cezanne n’abandonnera jamais l’espoir de se faire admettre au Salon, il se verra donc automatiquement exclu des expositions de ses amis. Ni lui ni Sisley, d’ailleurs, ne furent acceptés par le jury de 1879.

Lettre de Cezanne à Pissarro, 1er avril 1879 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 182-183.

3 avril

Gauguin écrit à Pissarro.

« J’accepte avec plaisir l’invitation que vous et Mr Degas avaient bien voulu me faire, et naturellement dans ce cas je me dois à toutes les règles qui régissent votre société.
En me décidant je tiens à votre disposition les frais de cotisation ; je vous verrai il est probable chez Made Latouche et nous nous entendrons à ce sujet. »

Lettre de Gauguin à Pissarro, datée (VM 6).

Début avril

Cezanne s’installe seul à Melun, 2, place de la Préfecture, dans un petit appartement situé au deuxième étage, mais il revient régulièrement à Paris voir sa femme et son fils. Malgré l’appui de Guillemet, qui fait partie du jury du Salon, son envoi n’est pas accepté.

Lettres de Cezanne à Pissarro, 1er avril 1879, et à Zola, 3 juin 1879, Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 182-183.
Il y est recensé.

z 2016-07-20 à 17.44.42

Registre préparatoire au recensement, « quartier St Barthélemy », 1879-1880-1881 ; Archives communales de Melun, cote 1F33, p. 13-14.

[9 avril]

Caillebotte écrit à Monet, datée.

« J’espère que l’exposition marchera. […] Nous sommes arrivés à être tous prêts excepté Degas bien entendu. Il est venu environ 400 personnes. […] Les affiches sont à la porte. Les mâts seront sur la place de l’Opéra demain matin »… Il évoque l’accrochage du panneau de Monet : « En haut est la marine de Guillemet […] au dessous les dahlias de Durand-Ruel, en bas l’esquisse Coucher de soleil de Bellio et ma neige. La marine de Duez est sur un chevalet avec une neige de Durand-Ruel (Colline près d’Argenteuil). L’autre neige de Durand — chemin avec soleil dans le ciel — est à contre jour au dessous de la maison bleue. En bas à contre jour toujours le brouillard avec neige de Bellio. Notre salle est la mieux. La salle à côté est presque remplie par Pissarro et moi. […] La peinture de Miss Cassatt fait très bien. Elle aura beaucoup de succès. […] Je ne vous parle pas de Degas je ne veux pas vous embêter ».

Lettre de Caillebotte à Monet, datée « Mercredi soir » ; vente Archives de Claude Monet, collection Cornebois, Paris, Artcurial, 11 décembre 2006, n° 17.

10 avril

Diego Martelli informe Giovanni Fattori que l’exposition des indépendants est ouverte aux invités depuis la veille. « Parmi nos exposants d’ici, les plus en pointe sont Monet, Caillebotte et Pissarro. »

Lettre de Diego Martelli, 52, rue de Douai, Paris, à Giovanni Fattori, datée (traduite de l’italien) ; Diego Martelli, les impressionnistes et l’art moderne, 1979, p. 41.

10 avril-11 mai

Quatrième Exposition de peinture, 28, avenue de l’Opéra.

« Catalogue
de la 4me Exposition
de Peinture
par
M. Bracquemond — Mme Bracquemond
M. Caillebotte — M. Cals — Mlle Cassat
MM. Degas — Forain — Lebourg — Monet
Pissarro — Feu Piette
Rouart — H. Somm — Tillot et Zandomenighi [sic].
Du 10 avril au 11 Mai 1879
De 10 heures à 6 heures
28, avenue de l’Opéra, 28
Paris ».

Catalogue. Duranty, « La Quatrième Exposition faite par un groupe d’artistes indépendants », La Chronique des arts et de la curiosité, 19 avril 1879, p. 126-128.
Silvestre Armand, « Les expositions des aquarellistes, des indépendants », L’Estafette, 16 avril 1879, p. 3.
Silvestre Armand, « Le Monde des arts : Les Indépendants », La Vie moderne, 24 avril 1879, p. 38.

Deux cent quarante-six numéros inscrits au catalogue ; quinze exposants notés sur la page de garde parmi lesquels Caillebotte, Cassatt, Degas, Monet, Pissarro. Douze œuvres de Piette sont exposées, non mentionnées dans le catalogue. Au moins une sculpture de Gauguin, non mentionnée. Gauguin expose « une petite sculpture agréable », non mentionnée dans le catalogue. Pissarro expose aussi, hors catalogue : Saules inondés en hiver [PDRS 586] (Armand Silvestre des 16 et 24 avril 1879).

10 avril

Diego (Martelli) écrit à Gianni (Giovanni Fattori).

« Hier s’est ouverte l’exposition des indépendants, pour les invités ; et aujourd’hui, pour le public. Je vais y aller d’ici une heure, pour entendre les cris. Vous verrez bientôt à Florence mon portrait fait par Degas, et, si l’an prochain vous faites votre exposition privée et que vous veuilliez bien l’accepter, il en sera très content. Parmi nos exposants d’ici, les plus en pointe sont Monet, Caillebotte et Pissarro. Le premier des trois a des choses très lumineuses et extraordinaires.
[…] A Paris, nous avons Miss Cassatt et Madame Bracquemond. La première avec de beaux portraits, la seconde avec d’immenses cartons de figures allégoriques dessinés pour des faïences. »

Lettre de Diego (Martelli), 52, rue de Douai, Paris, à Gianni (Giovanni Fattori), datée ; Diego Martelli, les impressionnistes et l’art moderne, textes réunis et annotés par Francesca Errico, Paris, Editions Vilo, 1979, p. 41.

 

Martelli Diego, conférence sur les Impressionnistes, au Circolo Filologico, de Livourne, en 1880 (texte publié la même année à Pise, repris dans Paragone, mars 1950, p. 28-40). Cité d’après Diego Martelli, les impressionnistes et l’art moderne, Paris, Editions Vilo, 1979, p. 26-27 :

Diego Martelli (traduit de l’italien) :
« […] Après ces indications sur la signification donnée au dessin des Impressionnistes et sur leur manière de sentir la couleur, il ne me reste qu’à vous signaler, car l’heure fugitive me presse, les principaux noms de leur groupe [Martelli ne compte pas Degas parmi les « véritables Impressionnistes »], que je ne prétends pas classer avec une méthode rigoureuse, mais comme me le dictent la courtoisie, ma mémoire et mes connaissances.
Au beau sexe, les honneurs. Madame Morisot, belle-sœur de Manet, qui allie à la grâce d’une française une nature robuste et une volonté masculine. Madame Cassatt, une américaine très fine, récemment acquise à la nouvelle doctrine, après avoir étonné les écoles des maîtres officiels par son talent. Tous étaient satisfaits d’elle, hors elle-même, jusqu’à ce qu’après avoir longuement cherché, elle a trouvé sa place dans ce groupe d’indépendants qui ne révèrent rien en dehors du vrai, et qui cherchent en eux-mêmes la méthode de leur manière de peindre. Renoir, artiste très délicat, qui pour des raisons de convenance déserta la dernière exposition de l’avenue de l’Opéra, ouverte du 10 avril au 11 mai 1879 ; auteur du portrait de Madame Charpentier, femme du libraire très connu. Claude Monet, un des plus grands paysagistes de France, comme le proclame sincèrement Degas. Caillebotte, jeune riche Parisien, qui étudie, sur les embarcations des canotiers de la Seine, les reflets verts du fleuve royal, et crée, dans les appartements de ses amis, des portraits que pour leur caractère ne renierait pas Dürer, et pour leur lumière, personne. Camille Pissarro, chercheur acharné, capable de se mettre à faire une étude de neige avec huit ou dix degrés au-dessous de zéro, bien qu’il soit né à la Martinique. Apôtre simple et convaincu, n’ayant pour se réchauffer que le feu de sa foi, celui du poêle lui faisant parfois défaut. Guillaumin, qui a accepté un misérable emploi nocturne pour retrouver son indépendance le jour. Notre Zandomeneghi, qui renonçant pour toujours aux gains faciles des autres Italiens à la Veloutine Fay, qui empochent des cocottes des trésors, s’est engagé dans la nouvelle voie et a exposé en 1879 une figure de femme légère et galante d’un caractère fort bien réussi. Forain, le Gavroche sympathique et spirituel qui moissonne dans le champ des Folies-Bergères ses types et ses effets. Monsieur Rouart, heureux lorsqu’il peut, laissant là ses lucratives affaires, s’échapper à la campagne pour peindre d’après nature. Le sauvage Cezanne, qui ne veut même plus se montrer, par rage contre les vulgaires louangeurs et les gens intelligents qui ne comprennent pas.
Le pauvre Piette, mort l’année écoulée, l’âme la plus candide, le pinceau le plus pur que j’aie jamais vu. Beaucoup d’autres que je ne peux citer, ne les connaissant pas.
Parler du combat que mènent ces artistes, des persécutions des affairistes, et des vestales académiques, ainsi que de leurs dissensions internes, serait trop long. Ce que j’ai déjà dit suffit à vous en donner une idée, et à vous montrer comment à travers leur folie, à travers leur abnégation s’ouvrent à la recherche du vrai de nouveaux horizons. »

[10 avril]

Caillebotte écrit à Monet.

« Jeudi soir
Mon cher ami
Je vous envoie quelques journaux. Je supprime ceux où il n’y a que quelques annonces.
Nous sommes sauvés. Ce soir à 5 h la recette dépassait 400 f. Il y a deux ans, le jour de l’ouverture qui est le plus faible, nous étions au-dessous de 350.
Demain ou après-demain nous aurons un article dans le Figaro. Pas besoin de vous faire remarquer quelques insanités, ne croyez pas par exemple que Degas ait envoyé ses 27 ou 30 numéros. Ce matin il y avait 8 toiles de lui. Il est bien embêtant mais il faut avouer qu’il a bien du talent. Il y a des choses étonnantes. J’espère que vous viendrez à Paris d’ici la fermeture et que vous verrez cela.
La toile de Luquet (la dernière) est arrivée et est sur un chevalet avec celle de Chabrier (environs de Paris Courbevoie). Quel type que ce Chabrier foutre bougre nom de Dieu le cochon a t il du talent quel chic etc. etc.
Je suis chargé par Duranty de vous demander un dessin pour un journal. Il demande un de vos Drapeaux ou vos Pommiers, ou autre chose de Vétheuil si vous préférez. envoyez le plus tôt possible au bureau de l’Exposition.
a bientôt nouveaux détails
Tout à vous
G. Caillebotte »

Lettre de Caillebotte à Monet, datée « Jeudi soir » ; Berhaut Marie, Caillebotte, sa vie et son œuvre, 1978, lettre n° 16 p. 245.
Vente Archives de Claude Monet, collection Cornebois, Paris, Artcurial, 11 décembre 2006, n° 17.

15 avril

Dans son carnet, Ludovic Halévy note :
« 15 avril [?]. ― Ouverture de l’exposition des Aquarellistes et des Intransigeants, ex-Impressionnistes.
Aux Indépendants beaucoup de jolies choses de Degas, quelques-unes de Monet. Une Américaine, miss Cassatt. Degas a exposé hier deux portraits de Cavé et de moi. Nous sommes tous les deux dans les coulisses nez à nez. Moi, sérieux, dans un endroit frivole : c’est ce que Degas a voulu faire. »

« Les carnets de Ludovic Halévy, I 1878-1879 », Revue des Deux Mondes, 107e année, tome IV2, 4e livraison, 15 décembre 1937, p. 823.

17 avril

Caillebotte remercie un journaliste pour son article paru le matin [lequel ?] : « Je regrette que vous ayez oublié Miss Cassatt et un mot pour les absents de cette année : Cezanne, Renoir, Sisley, Mademoiselle Morisot. »

« Je tiendrai à vous remercier de votre article de ce matin. D’autant plus que vous êtes le seul cette année qui nous ayez défendus et vous l’avez fait très carrément. La presse a peut-être reconnu que la lutte serait longue car ceux qui nous avaient soutenu jusqu’ici ont disparu ou nous ont lâchés. Nous en aurons du reste pas moins de persévérance, de même que vous n’en ayez que plus de courage. […]
P. S. Je regrette que vous ayez oublié Miss Cassatt et un mot pour les absents de cette année : Cezanne, Renoir, Sisley, Mademoiselle Morisot. Merci tout de même. »

Lettre de Caillebotte à un destinataire inconnu, datée ; Berhaut Marie, Gustave Caillebotte, catalogue raisonné des peintures et pastels, Wildenstein Institute, Paris, 1994, lettre n° 18 p. 275.

20 avril

Zola publie « La République et la littérature » dans Le Figaro. Il envoie son article à Cezanne, qui le transmet à Guillaumin.

Zola Émile, « La République et la littérature », Le Figaro, 25e année, 3e série, n° 110, dimanche 20 avril 1879, p. 1.

Guillemet a tenté de faire accepter une œuvre de Cezanne au jury du Salon, mais sans succès.

[Vers avril]

Degas écrit à Bracquemond.

« M. Ernest May revient à la charge pour votre ancien dessin dont vous voulez 2 000 francs. Il vient en offrir 1500. Qu’en pensez-vous ? Dites-le moi. Je vais le voir ces jours-ci. Il se marie, va prendre un petit hôtel, je crois, et arrange en galerie sa petite collection. C’est un Juif, il a organisé une vente au profit de la femme de Monchot, devenu fou. Vous voyez, c’est un homme qui se lance dans les Arts. Je vous conseille d’accepter.
Pissarro vient d’envoyer par le messager de Pontoise des essais de vernis mou — comme c’est embêtant que vous soyez si loin… quand nous reverrons-nous ? […]
Pissarro est ravissant d’ardeur et de foi.
A nous donc, Bracquemond, quelques beaux jours et la sensation d’appliquer une main fermée sur la gueule de nos meilleurs artistes. […]
Vos 4 cadres sont chez moi. Ils traînaient à la maison du premier venu. Les cartons seuls, par leurs dimensions, ne couraient aucun danger. Vous pourrez emporter vos gravures après avoir parlé du Journal. »

Lettre de Degas à Bracquemond, non datée ; Lettres de Degas, recueillies et annotées par Marcel Guérin, 1945, lettre XIX p. 46-47.

1er mai

Caillebotte écrit à Monet.

« Je viens de recevoir vos deux toiles — crevées toutes les deux, est-ce par vous ? Enfin je les ai données à arranger. Demain elles seront à l’Exposition. J’ai presque vendu l’une, la plus grande, à Miss Cassatt. Elle me charge de vous demander le prix. Je lui ai dit que je supposais que vous lâcheriez dans les 350 francs. Ces deux toiles sont très bien, surtout celle du Temps gris, je crois que vous n’avez rien de mieux à l’avenue de l’Opéra. La recette marche toujours, nous sommes aujourd’hui à 10 500 francs environ. Quant au public, toujours gai. On s’amuse beaucoup chez nous. C’est toujours cela. La presse je ne vous en parle pas, je suppose que vous recevez exactement tous mes journaux. Vous devez en avoir une trentaine. »

Lettre de Caillebotte à Monet, datée « 1er mai » ; Marie Berhaut, Caillebotte, sa vie et son œuvre, 1978, lettre n° 18 p. 245. Vente Archives de Claude Monet, collection Cornebois, Paris, Artcurial, 11 décembre 2006, n° 17.

[Vers le 10 mai]

Caillebotte écrit à Monet.

Il suppose que Monet pourra encore voir les tableaux lundi, mais il n’en est pas sûr ; il va retirer les siens et se chargera de ceux de Monet s’il le veut : « il est de l’intérêt de tous de ne pas être trop longs à déménager ». Portier a vendu la toile 350 au lieu de 300. L’exposition va rapporter un bénéfice :

« nous aurons chacun 500 F peut-être plus. Épatant !!! Je cours au Mont de piété pour vos affaires ».

Lettre de Caillebotte à Monet, non datée ; Berhaut Marie, Caillebotte, sa vie et son œuvre, 1978, lettre n° 18 p. 245. Vente Archives de Claude Monet, collection Cornebois, Paris, Artcurial, 11 décembre 2006, n° 17.

[13 mai]

Degas informe Bracquemond, un des exposants, du bilan de l’exposition, et de l’avancement de leur projet de journal.

« Mais oui, l’Exposition est fermée. Alors pourquoi voulez-vous laisser vos objets ? Dépêchez-vous. Il y a aussi 439 fr. 50 à toucher par personne, ce qui est assez bien. Si vous ne trouvez pas Portier notre gérant, allez 54 rue Lepic où il habite. Ou bien je toucherai pour vous.
J’ai parlé du journal à Caillebotte. Il est prêt à nous cautionner. Venez parler de ça avec moi. Pas de temps à perdre.
Je suis allé ce matin avec Prunaire, le graveur sur bois, que vous devez connaître, voir un certain Geoffroy, fameux phototypeur, rue Campagne Première. — Curieux homme, inventeur avec mal aux yeux.
Il faut profiter vite de l’avance que nous avons pris [sic]. Hardi, hardi sur le pauvre monde. […]
Oui, oui, l’année prochaine il faut donner vigoureusement. Trouvez donc le temps de passer une journée avec moi. Il y a beaucoup de choses à arrêter, à fixer, pour notre journal, de façon à présenter quelque programme à nos capitalistes. »

Lettre de Degas à Bracquemond, datée mardi 2 h ; Lettres de Degas, recueillies et annotées par Marcel Guérin, 1945, lettre XVIII p. 45-46.

14 mai

Monet écrit à Hoschedé.

« Vous ne vous [en] doutez peut-être pas, mais cela est : je n’ai pas perdu une heure et me serais reproché de prendre une journée seulement pour venir voir notre exposition dans la seule crainte de perdre une seule bonne séance, une heure de soleil. »

Lettre de Monet, Vétheuil, à Hoschedé, datée ; Wildenstein, Claude Monet, tome I, lettre n° 158 p. 437.

16 mai

Dans son carnet, Ludovic Halévy note à cette date :

« Visite à Degas. Je le rencontre en compagnie de l’indépendante miss Cassatt, un des exposants de la rue de la Paix. Ils sont fort excités. Ils ont chacun, pour leur exposition, 440 F. de bénéfice. Ils pensent fonder un journal ; je demande à y écrire. »

« Les carnets de Ludovic Halévy, I 1878-1879 », Revue des Deux Mondes, 107e année, tome IV2, 4e livraison, 15 décembre 1937, p. 826.

23 mai

Latouche écrit à Pissarro.

« Madame Latouche vient de voir Mr P. Gauguin qui me prie de vous demander, si vous auriez l’extrême obligeance de lui changer son tableau en hauteur (les grands arbres) [PDRS 579] contre un qui représente une plaine et un chemin de fer [non identifié] qui était à votre exposition. »

Lettre de Latouche à Pissarro, datée ; lettre inédite, collection particulière.

[Fin mai, avant le 26]

La famille Pissarro revient habiter à Pontoise, 18, rue de l’Hermitage.

Lettre JBH 77, de Pissarro, Pontoise, à Murer, datée.
Ludovic Rodo Pissarro, Curriculum vitæ ; inédit, Pontoise, musée Pissarro.

27 mai

Pissarro a renvoyé à Murer ses œuvres prêtées pour l’exposition. Il lui demande de confirmer leur réception.

« Je vous ai envoyé par un commissionnaire les tableaux et pastels que vous avez eu l’obligeance de me prêter pour notre exposition. C’était au moment de partir, je n’ai pu accompagner l’envoi comme j’aurais désiré le faire. N’ayant reçu aucune nouvelle de vous, je vous prierais de me faire savoir si vous avez tout reçu en bon état. Je comptais aller à Paris. En même temps j’aurais été vous faire une visite, mais les tableaux commencés me tiennent ici. Cependant le moment approche où ils seront terminés ou à peu près, je pourrai m’occuper des affaires de Paris.
Il fait aujourd’hui un [temps] peu encourageant pour l’artiste, du vent, de la poussière, menace de pluie, ce n’est pas gai, aussi je n’ai rien fait depuis ce matin et suis d’humeur maussade.
Vous avez dû voir Sisley et Renoir. Ce dernier a un grand succès au Salon. Je crois qu’il est lancé, tant mieux, c’est si dur la misère ! »

Lettre de Pissarro, Pontoise, à Murer, datée (JBH n° 77).

28 mai

Monet écrit à Murer.

« Je ne sais trop que vous dire que vous ne sachiez vous-même, c’est-à-dire que depuis fort longtemps je suis dans la peine et dans l’impossibilité de travailler, tout mon temps se passant en soins à donner à ma femme et à notre petit enfant. Vous avez dû savoir tout cela, puisque je n’ai pu exposer une seule toile nouvelle et que depuis fort longtemps je n’ai pu rien montrer à personne. Vous devez savoir également qu’il ne m’a même pas été possible de m’absenter, ni de voir notre exposition. […]
D’un autre côté, M. Caillebotte possède une toile de moi, toile que j’avais crevée dans un moment de dépit et que je lui adressai pour la faire rentoiler. »

Lettre de Monet, Vétheuil, à Murer, datée ; Wildenstein, Claude Monet, tome I, lettre n° 160 p. 437.

[Fin mai]

Caillebotte informe Monet que le bénéfice de l’exposition, pour quelque 15 400 entrées, s’élève à 439,50 francs.

« Je suis un peu en retard. Excusez-moi. Il a fallu déménager l’exposition et de plus j’ai été à l’ouverture du Salon [le 12 mai].
Notre bénéfice s’élève à 439 f 50 par tête. Je vous fais envoyer vos toiles — de plus ci-joint 400 francs. Je ne sais encore à combien monte votre commande, mais ça ne fait rien.
Nous avons fait 15 400 et quelques entrées. En somme c’est un progrès. Je regrette que vous n’ayez pu suivre cela de près. Mais pour les peintres, pour le public, malgré la malveillance de la presse, nous avons beaucoup fait. Manet lui-même commence à voir qu’il a fait fausse route. Du courage donc. Voici vos reconnaissances du clou. L’envoi partira demain. J’ai renvoyé toutes vos toiles sauf celles de M. Schlessinger et de votre cousin Lecadre. Envoyez-moi les adresses de l’un et de l’autre. Tout ce qui vous appartient — savoir deux cadres et une toile — est chez moi. Les tableau de Renoir sont très beaux. Le tableau de Manet — tableau du Salon — Les canotiers, vous les connaissez, c’est très beau.
Le Salon est de plus en plus assommant. »

Lettre de Caillebotte à Monet, datée « Mardi soir » ; Marie Berhaut, Gustave Caillebotte, catalogue raisonné des peintures et pastels, Wildenstein Institute, Paris, 1994, lettre n° 20 p. 275.
Vente Archives de Claude Monet, collection Cornebois, Paris, Artcurial, 11 décembre 2006, n° 17.

3 juin

Cezanne, qui habite à Melun depuis début avril, indique à Zola qu’il a tenté de le voir chez lui, à Paris, le 10 mai. Il reviendra à Paris le 8 juin. « Peut-être as-tu su que j’ai fait une petite visite insinuative auprès de l’ami Guillemet, qui m’a, dit-on, patronné auprès du jury [Guillemet est un électeur du jury du Salon], hélas, sans retour de la part de ces juges au cœur dur. »

« Melun, 3 juin 1879.
Mon cher Émile,
Voici arrivé le mois de juin, et dois-je aller te voir, ainsi qu’à peu près tu m’en avais parlé dans ces derniers temps ? Je vais à Paris le huit du présent mois, et si tu m’écris avant cette époque, je profiterai de l’occasion pour aller te trouver à ta campagne de Médan. — Si tu pensais au contraire que je doive remettre cette petite excursion, avertis-m’en tout de même.
Je suis allé le 10 de mai chez toi rue de Boulogne [actuellement rue Ballu], mais il m’a été dit que tu étais parti pour la campagne depuis quelques jours.
Peut-être as-tu su que j’ai fait une petite visite insinuative auprès de l’ami Guillemet, qui m’a, dit-on, patronné auprès du jury, hélas, sans retour de la part de ces juges au cœur dur.
Par cette occasion je te remercie de m’avoir adressé ta brochure sur la République et l’Art. Il s’est rencontré que Cabaner m’a dit des choses analogues sur la situation, mais plus attristées. Enfin, j’ai renvoyé d’ici, Melun, la brochure à Guillaumin, qui désirait la lire.
Aurons-nous des beaux jours, le temps ne semble guère le promettre. J’ai touché l’eau, et cependant elle ne m’a point paru trop froide.
Je souhaite le bonjour à Madame Zola ainsi qu’à toi. J’ai des nouvelles de ce que tu fais et de ce que tu as fait par le Petit journal et la Lanterne.
Je te serre la main,
Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne à Zola, 3 juin 1879 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 183-184.
Zola Émile, « La République et la littérature », Le Figaro, supplément littéraire du dimanche, 5e année, n° 16, dimanche 20 avril 1879, p. 1-3.

 

Bourges Élémir, « Un Normand », Le Gaulois, 19e année, 3e série, n° 1239, samedi 5 décembre 1885, p. 1 :

« UN NORMAND
M. Guy de Maupassant est Normand. Dans sa jeunesse, élevé à Rouen, il allait porter de ses vers a Flaubert et à Louis Bouilliet. Il prit chez.eux, sinon l’amour, ― puisqu’il en était pénétré ― tout au moins le respect de la littérature. D’ailleurs, par génie naturel, il sentait fortement, les choses de la glèbe, et aussi le pouvoir des mots. Les mots sont les fioles magiques où les hommes ont enfermé tous leurs désirs, tous leurs espoirs, et aussi tous les maux qu’ils souffrent.
Je me rappelle, comme d’hier, ces soirées de M. Zola, où je vis Maupassant pour la première fois. C’étaient des soirées singulières. Ou apercevait en entrant, quelques taches vert clair et jaunes suspendues dans un cadre d’or, ― paysages d’impressionnistes. Le meuble était de bois plaqué, à fleurs de diverses couleurs ; et des livres s’amoncelaient sur les chaises et les fauteuils. Ce qu’il y avait de plus beau, c’était une tête livide, ― homme ou femme, je ne sais pas ― qui avait l’air d’un Ribera. Cette tête était de Cezanne. Les Parisiens rirent beaucoup de ce pauvre M. Cezanne, à la première exposition des peintres dits impressionnistes. J’imagine que M. Zola s’est aussi souvenu, de lui dans l’Œuvre qu’il va nous donner.
M. de Maupassant faisait bonne figure dans ce salon de la rue de Boulogne. Il révérait M. Zola, mais sans nulle servilité. »

 

Lettre d’Édouard Rod, datée « Paris, 17, rue Erlanger, 6 oct. 1904 », au baron A. Lumbroso ; Lumbroso Albert, Souvenirs sur Maupassant. Sa dernière maladie. Sa mort, Rome, Bocca Frères, éditeurs, 1905, 708 pages, Cezanne p. 374 :

« Monsieur le baron A. Lumbroso.
Paris, 17, rue Erlanger, 6 oct. 1904.
Monsieur,
J’ai connu Maupassant dès l’époque de ses débuts. Je le rencontrais chez Zola, à ces « jeudis » où se réunissaient alors Daudet, Goncourt, Duranty, Cezanne, Th. Duret, l’éditeur G. Charpentier, et les jeunes auteurs des « Soirées de Médan ». Ces « jeudis » étaient fort intéressants, mais Maupassant ne prenait qu’une assez faible part aux conversations. Il n’aimait point, disait-il, à parler littérature. Quand il sortait de sa réserve, il se faisait néanmoins fort bien écouter, et jamais aucune de ses rares paroles n’était banale. »

 

Tout-Paris [Paul Alexis], « La journée parisienne. Zola à Médan », Le Gaulois, 11e année, 2e série, n° 31, mercredi 15 octobre 1879, p. 1-2 :

« LA JOURNÉE PARISIENNE
Tout-Paris, qui signe depuis le 15 septembre la Journée parisienne, n’est pas, tout le monde l’a compris, un seul et unique rédacteur. C’est une raison sociale, et sous ce pseudonyme se cache une pléiade d’écrivains de tout genre. Mais il ne serait pas juste, lorsque l’un d’eux apporte pour la. première fois au Gaulois le concours de son talent, que son nom disparût sous l’uniforme appellation. Aussi nous reprocherions-nous de ne pas faire savoir à notre public que Tout-Paris, aujourd’hui, est M. Paul Alexis, un des amis de M. Zola, à qui nous avons demandé des détails intimes sur le maître du naturalisme.
Zola à Médan
Médan est un tout petit village, de deux cents âmes au plus, sur la rive gauche de la Seine, entre Poissy et Triel. Il y a, si l’on veut, un haut et un bas Médan : c’est-à-dire que, des quelques maisonnettes de paysans, les unes se trouvent groupées le long de la route de Triel, — à mi-côte d’un coteau admirable, accidenté, hérissé çà et 1à d’un bouquet de hauts noyers ; — tandis que les autres cahutes semblent avoir glissé au bas de la rampe jusqu’au remblai du chemin de fer de l’Ouest, qui passe en cet endroit parallèlement à la Seine, a une quarantaine de pas de la rive.
Ce coin du riche département de Seine-et-Oise est adorablement pittoresque. Ce ne sont que prairies grasses ou des vaches paissent, rideaux de grands saules et de peupliers, quinconces de pommiers, massifs de noyers, de chênes et de trembles. La route elle-même, un peu creuse entre ses deux talus gazonnés semblables à un banc de velours vert continu, monte et descend à chaque instant, ombragée, sans poussière, propre comme une allée de parc anglais. Et, sur tout cela, un grand calme plane, coupé de temps en temps par le passage d’un train ou par le sifflement de quelque transport à hélice, qui remonte lentement la rivière en remorquant cinq ou six péniches. On se croirait à cent lieues de Paris. La vraie campagne, quoi ! Rien que des paysans. Dans toute la commune, une seule villa de bourgeois, appartenant à M. P….. tapissier à Paris, et le château de Médan, aujourd’hui à M. de D…, ex-candidat conservateur malheureux dans l’Ille-et-Vilaine. Voilà Médan.
Maintenant, comment M. Émile Zola a-t-il découvert Medan ?
***
Le hasard ! — L’Exposition universelle de 1878 y est aussi pour quelque chose. — Dès l’automne 1877, au retour d’un séjour de cinq mois à l’Estaque, près de Marseille, M. Zola, qui, depuis plusieurs années, avait l’habitude de louer chaque été une petite maison tantôt ici, tantôt là, toujours au bord de la mer, pour y passer quelques mois avec sa femme et sa mère, pensa à chercher quelque chose, cette fois, aux environs de Paris, dont il ne voulait pas trop s’éloigner, à cause de la prochaine Exposition.
On lui avait parlé de Triel. Par une belle après-midi de février 1878, il se rend à Triel. Mais la platitude du pays, l’importance du gros village semé çà et là de villas bourgeoisement prétentieuses, le consternent et le rebutent. — « Ça, la campagne ? Alors autant tout de. suite les Batignolles ! » Et, l’après-midi n’étant pas avancée, Zola loua une voiture afin d’aller reprendre le train seulement à Poissy.
En route, il rencontre d’abord un petit village qui le console un peu de sa mauvaise humeur de n’avoir rien trouvé. La route devient tout à fait pittoresque. Dix minutes plus loin, nouveau petit village. La première maison qu’il aperçoit, — toute étroite, cachée dans un nid de verdure, isolée du hameau par une allée d’arbres magnifiques qui descend jusqu’à la Seine, et sous laquelle un pont livre passage à la voie ferrée, — la première maison, dis-je, fait éprouver à Zola ce que, en amour, Stendhal appelait « le coup de foudre ». Seulement, un écriteau : « À vendre » pendait près de la petite porte. Zola, qui n’avait aucune envie de devenir propriétaire, visita quand même, espérant arriver à une location ; mais il se heurta contre une volonté absolue, et ce fut alors en lui un combat de quelques jours, qui se termina chez le notaire.
***
Il avait acheté la petite maison… neuf mille francs ! Une bagatelle ! La petite maison tenait de la ferme, et le jardin était microscopique. Quelques semaines après, les maçons, les peintres, et les tapissiers y entraient pour préparer un premier aménagement. Ils n’en sont plus sortis ! C’est que, après leur avoir fait réparer la petite maison, Zola leur en a fait construire une grande. Et celle-ci, sortie tout entière de lui, est appropriée à ses besoins particuliers, professionnels, à ses deux grands vices, la table et le travail, et à tout cet ensemble de bonnes vertus bourgeoises qui font que sa mère, sa femme et un petit cercle — restreint et ferme, mais très sûr — d’amis, se jetteraient pour lui dans le feu. Cette seconde maison, il est vrai, décuplera au moins le prix d’achat — un joli chiffre !
Le moment est venu de satisfaire une vive curiosité. On est devenu terriblement curieux, mais c’est dans l’air du siècle ! Je vais donner au lecteur le régal de voir à travers les murs, comme si la maison était de verre. Sans prévenir mon campagnard qu’on le regarde, nous allons compter une à une toutes les pulsations de sa vie pendant une journée. La vie du Zola d’aujourd’hui, âgé de trente-neuf ans, six mois, treize jours, et mettant la dernière main à son roman de Nana.
Huit heures du matin. Zola s’éveille dans son large lit anglais, de cuivre poli. Pendant qu’il s’habille, — vêtements de vrai campagnard, veston et pantalon de velours marron grosses côtes, souliers de chasseur, — devant lui, par une grande glace sans tain placée au-dessus de la cheminée, il donne un coup d’œil au paysage. La Seine est toute blanche ce matin, et les peupliers de l’île d’en face sont noyés dans une petite brume cotonneuse.
À peine descendu, Zola sort avec ses deux chiens : le superbe « Bertrand », un bon gros terre-neuve, et le minuscule « Raton », un sacré petit rageur. Quelquefois, Mme Émile Zola est de cette sortie quotidienne matinale. On prend la grande allée ; on passe sur le pont du chemin de fer. Voici la Seine ; on marche un peu le long de la berge. Si l’eau n’est pas trop froide, Bertrand prend un bain. Un quart d’heure après, on est de retour pour le premier déjeuner. Neuf heures. Au travail !
Ici, dans le nouveau cabinet de travail, tout est immense. Un atelier de peintre d’histoire pour les dimensions. Cinq mètres cinquante de hauteur, sur dix mètres carrés. Une cheminée colossale où un arbre rôtirait un mouton entier. Une sorte d’alcôve, grande à elle seule comme une de nos petites chambres parisiennes. complètement occupée par un divan unique ou dix dormeurs seraient à l’aise.
***
Au milieu du cabinet, une immense table où Zola et « toute son école » pourraient travailler en même temps. Enfin, en face de la table, une prodigieuse baie vitrée ouvrant une trouée sur la Seine. Je ne parle pas d’une sorte de tribune, élevée au-dessus de l’alcôve au divan, à laquelle on parvient par un escalier tournant : c’est la bibliothèque. Par un autre escalier, on monte sur une terrasse carrée, entourée d’un garde-fou, surplombant toute la nouvelle construction, qui se voit de loin dans la campagne, et d’où le panorama est admirable.
De neuf heures à une heure, là, sur l’immense table, Zola travaille à un des derniers chapitres de Nana. « Nulla dies sine linea, », telle est la devise inscrite en lettres dorées sur le mur au-dessus de la cheminée. Que fera-t-il pendant ces quatre heures ? Sa tâche quotidienne : trois pages ordinairement, parfois seulement deux, rarement quatre. Des pages de papier écolier, très fort, coupé en quatre, des pages d’une trentaine de lignes, sans marge et d’une écriture compacte, ferme et régulière, presque sans ratures, sympathique à force d’équilibre et de clarté. Zola travaille sur des notes élaborées longtemps à l’avance, reprenant chaque jour là où il en était resté la veille, souvent au milieu même d’une phrase, sans se relire jamais pour s’entraîner, comme ont besoin de le faire les travailleurs intermittents. Sa méthodique régularité lui donne une telle certitude qu’aujourd’hui, par exemple, jour où commence la publication de Nana, il reste au romancier un bon tiers du livre à achever. Mais, malgré ce retard apparent, tout est si bien combiné, prévu à l’avance, qu’on peut être bien tranquille : Zola aura fini à temps, et sans se bousculer, sans lâcher pour cela une phrase, sans hasarder une seule expression insuffisamment pesée. Tandis que son maître écrit, « Bertrand » est à ronfler par-là dans un coin.
À une heure, déjeuner à la fourchette. Zola se livre avec le même soin à son second vice : la gourmandise, — cette littérature de la bouche ! À deux heures, la sieste. À trois, arrivée du facteur. Montés par le domestique, les lettres et les journaux réveillent monsieur.
Les journaux ! je puis donner ici la nomenclature de ceux que reçoit Zola : le Gaulois, le Figaro et l’Événement, auxquels il est abonné ; plus le Voltaire, dont il est le critique dramatique. Je passe sous silence d’autres publications qu’on lui envoie gracieusement : la Revue moderne et naturaliste, la Lanterne, la Vie moderne, le Sémaphore de Marseille, beaucoup de journaux italiens, etc., etc. Mais on remarquera, par le titre des trois grands journaux auxquels M. Zola s’est « abonné », un goût tout particulier pour la presse dite « à informations ». Des faits, et non des phrases ! Des documents ! voilà ce dont sa tournure d’esprit le rend avide. Il considère donc ce nouveau journalisme vivant, comme une précieuse source de renseignements sur notre temps. Il ne lit le Temps, par exemple, qu’une fois par semaine, les jours de M. Sarcey, — et encore !… Quant aux lettres, c’est un envahissement, surtout depuis quelques années. Il en vient à M. Zola de tous les pays du monde. Rien que de l’Italie, par exemple, il lui en arrive des quarante et des cinquante par mois. Quelques-unes de ces lettres d’inconnus sont folles, la plupart banales ; il en est aussi de fort remarquables. On ne s’étonnera point que l’auteur des Rougon-Macquart soit souvent obligé de ne pas répondre. Il n’a jamais voulu prendre de secrétaire, étant de ces hommes portés naturellement à vouloir tout faire par eux-mêmes.
***
Le courrier est dépouillé. Voici quatre heures ! Jusqu’au dîner, la chasse, la pêche, la promenade, pourraient et devraient faire une diversion salutaire à cette existence intellectuellement surmenée. Zola a tout ce qu’il faut : lignes, engins, permis de chasse. Nana est un charmant petit chasse-canard, peint en vert, et Mme Émile Zola manie très bien les avirons. En face de la campagne, deux îles, séparées l’une de l’autre par un mince bras, « la Couleuvre », inhabitées, mais couvertes d’une luxuriante végétation, sont là tout exprès, invitant au canotage. Mais Zola a le grand tort de ne se promener pas assez. Ses ouvriers seuls, actuellement, ont le don de l’arracher quelquefois à son idée fixe. Le voici avec eux sur des échelles, les guidant, les faisant travailler à sa guise, se passant admirablement d’architecte.
La petite maison et la grande terminées, Zola, décidément possédé du démon de la bâtisse, est en train d’en construire à coté une troisième, toute mignonne et toute gentille : celle des amis ! Là, de jolies petites chambres recevront, au hasard des visites, les amis : les peintres Manet, Cezanne, Guillemet, É. Beliard, Numa Coste, le sculpteur Solari, l’avoué Marguery, l’éditeur Charpentier, et les hommes de lettres : Flaubert, Goncourt, Daudet, Duranty, Marius Roux, puis, les jeunes : Henry Céard, Léon Hennique, J.-K. Huysmans, Guy de Maupassant, et celui qui écrit ces lignes, pour ne nommer que les plus intimes.
Enfin, après le diner, qui a lieu très tard, la nappe enlevée, à l’issue d’une causerie intime entre sa mère et sa femme, ce parfait bourgeois monte se coucher, vers dix heures. Toutes les lampes s’éteignent, excepté celle de la grande chambre. Jusqu’à une heure très avancée de la nuit, le maître de la maison lit. Il n’a guère le loisir de lire qu’à la campagne. Et je puis révéler ses lectures de cette année : il lit surtout beaucoup de livres d’histoire et de science, intéressé par l’évolution des esprits plus que par l’étude individuelle des personnages. Ainsi, l’été dernier, il a relu tout Claude Bernard pour son étude : le Roman expérimental ; de même qu’il a relu, ces jours-ci, en grande partie, les Lundis de Sainte-Beuve, pour une étude sur ce critique, qu’il a envoyée en Russie. De temps à autre, pendant cette lecture nocturne, les trains de nuit passent sous la. fenêtre, ébranlant quelques secondes la maison, puis prolongeant leur vacarme dans le grand calme de la campagne, Zola s’interrompt, écoute, reste un moment rêveur, puis reprend son livre. Il finit par s’endormir en songeant « au beau roman moderne qu’il y a à faire sur le chemin de fer ».
                             TOUT-PARIS. »

 

Le Blond-Zola Denise, Émile Zola raconté par sa fille, Paris, Fasquelle éditeurs, 1931, 266 pages, p. 146, réédition Paris, Bernard Grasset, 1986, 289 pages, p. 163 ; extrait paru dans Le Blond-Zola, Denise, « Zola et Cezanne, d’après une correspondance retrouvée », Mercure de France, n° 781, 42e année, tome CCXXV, 1er janvier 1931, p. 39-58, p. 54-55 :

« Pourtant, le caractère emporté de Cezanne ne lui permettait pas de supporter la moindre contrariété. Un après-midi, dans le jardin de Médan, il avait demandé à Mme Zola de poser, servant le thé, debout, près d’une table. Cezanne mâchonnait des mots sans suite ; cela ne venait pas à son idée. Il s’impatientait sans s’inquiéter de son modèle qui aurait pu trouver la pose fatigante. Survint Guillemet, blagueur et gai, peintre mondain tiré à quatre épingles, qui interpelle joyeusement son ami. La fureur de Cezanne éclate alors ; il brise ses pinceaux, troue sa toile et, n’écoutant rien ni personne, le voilà parti à grandes enjambées à travers la campagne. »

 

Elder Marc, À Giverny, chez Claude Monet, Paris, Bernheim-Jeune, éditeurs d’art, 1924, 87 pages, p. 47-48 :

« — Cezanne ?… Un être indéfinissable !… On a beaucoup écrit sur son compte. En vérité je [Monet] ne l’ai reconnu dans aucun livre. Le poète Gasquet cependant a dit des choses justes… Le fond de la pensée de Cezanne a toujours, je crois, échappé à tout le monde et, pour ma part, je n’ai jamais pu démêler le sérieux de l’ironique dans ses propos. Je suis convaincu qu’il s’est moqué toute sa vie de certain personnage qui le représente comme une sorte de fantoche bilieux, naïf, grotesque. Il était très susceptible et avait grande opinion de sa valeur. Il a bien pu se mettre un masque de goguenardise rustique lorsqu’il a vu que son effort ne prêtait qu’à rire… Étant à Giverny, où il habitait l’hôtel voisin, il partit un jour pour Médan, rendre visite à son vieil ami Zola. Sa tournée ne fut pas longue, et, comme je m’en étonnais, il expliqua :
« C’est qu’il est arrivé un grind personnage comme j’étais là, monsieur Monet. Il est arrivé monsieur Busenach !
On n’est plus rieng, n’est-ce pas, devant un aussi grind homme ! Alors je m’en suis revenu… »
Busnach était un aimable industriel qui mettait à la scène les romans de Zola. On le choyait à Médan et, sans le vouloir, il avait éclipsé le pauvre Cezanne qui avait pris la porte. Celui-ci me contait sa fuite sans amertume apparente, mais avec un demi-rire narquois sous la moustache. Et puis, il y a cet accent de Provence, rebondissant et cuivré, qui donne un air de blague aux histoires les plus graves… »

5 juin

Cezanne confirme à Zola leur rendez-vous prévu mardi 10 juin, chez celui-ci, 23, rue de Boulogne. Il compte arriver la veille à Paris.

« jeudi 5 juin 1879.
Mon cher Émile,
C’est donc entendu pour mardi [10 juin] entre 4 h et 4 h 1/2.
J’irai à Paris lundi [9 juin] dans la journée, et j’irai te trouver rue de Boulogne le lendemain.
Je te serre la main,
Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne à Zola, jeudi 5 juin 1879 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 184.

9 juin

Cezanne rentre à Paris et se rend le lendemain chez Zola rue de Boulogne. Ils partent à Médan, où il passe une dizaine de jours, avant de retourner à Melun.

Lettres de Cezanne à Zola, 5 et 23 juin 1879 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 184.

[Juin, avant le 17]

Pissarro propose à Murer de lui vendre des toiles.

« Je ne suis pas allé vous voir depuis jeudi, j’ai couru d’un côté d’autre à la recherche de ces quelques pièces de cent sous, si difficiles à trouver, bien inutilement.
Duret est venu voir mes toiles, il en est satisfait ; il a été heureux de constater un grand progrès mais d’achat, point. M. de Bellio n’a pas paru ; pour comble d’ennui, je reçois une lettre de ma femme me priant d’aller chez le docteur pour Lucien et, en même temps, me fait savoir que le moment devient critique, boucher et propriétaire demandent de l’argent.
Pourriez-vous me rendre le service de m’acheter cinq toiles choisies dans tout le tas à 100 F pièce ou me prêter la somme. J’écris à Caillebotte et lui demande de me rendre le même service ; avec ces mille francs, je me retirerai l’épine du pied, et je tâcherai de marcher clopin-clopant, c’est mon dernier espoir. Vous connaissez les tableaux ; vous choisirez ce que vous voudrez, le premier arrivé prendra les meilleurs, mais vous en avez tant !
Je ne sais si j’irai à Pontoise demain, mon inquiétude est partagée entre voir la famille et le résultat de ma demande. »

Lettre de Pissarro, Paris, à Murer, datée samedi matin (JBH n° 78).

[Juin ?]

Lettre de Caillebotte à Monet, datée « Lundi ». Il n’a pu partir pour Vétheuil à cause d’un enterrement de famille en Normandie.

« Je voudrais bien vous voir ou avoir un mot de vous pour savoir ce que vous voulez faire relativement à la rue Vintimille. Il est temps de s’en occuper ».

Lettre de Caillebotte à Monet, datée « Lundi » ; vente Archives de Claude Monet, collection Cornebois, Paris, Artcurial, 11 décembre 2006, n° 18.

17 juin

Caillebotte accepte une offre d’achat de Pissarro.

« Je reçois votre lettre aujourd’hui seulement, je n’étais pas à Paris. Si vous pouvez attendre quelques jours (pas huit jours), je vous envoie mille francs au lieu de 400. Je suppose que cela vous va. Je ne vous oubliais pas du reste, mais nous ne sommes pas encore au mois de juillet. »

Lettre de Caillebotte à Pissarro, datée ; Berhaut Marie, Caillebotte, sa vie et son œuvre, 1978, lettre n° 20 p. 245.

[Juin, après le 17]

Caillebotte envoie 1 000 francs à Pissarro.

« Voici les 1000 francs. Si vous venez à Paris d’ici quelque temps, passez toujours voir si je suis là. Je suis toujours très heureux de vous voir mais je ne puis vous dire si d’ici peu je ne serai pas à la campagne. Voici plusieurs fois que je descends pour partir et dès que j’arrive au bas de l’escalier la pluie recommence. Ce temps est profondément ignoble.
Je vois avec plaisir que vous travaillez malgré cette [?] dont vous me parlez. Eh bien, allez-vous faire des figures ? Je n’ai pas vu Renoir, je vais y aller et je vous dirai s’il a des nouvelles de sa commande. J’ai vu Monet il y a quelque temps, sa femme est extrêmement malade. Je crains qu’elle ne passe pas l’été. »

Lettre de Caillebotte à Pissarro, non datée ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 8.
Marie Berhaut, Gustave Caillebotte, catalogue raisonné des peintures et pastels, Wildenstein Institute, Paris, 1994, lettre n° 22 p. 275.

23 juin

Cezanne est rentré à Melun par le train de Triel.
Il remercie Zola de l’envoi de son livre Mes haines, qu’il lui a adressé à Melun. Il vient d’acheter le numéro Le Voltaire du 24 juin, pour lire son article « Jules Vallès : Jacques Vingtras », qu’il trouve « magnifique ». Il a lu L’Enfant, de Jules Vallès, premier volume de Jacques Vingtras, paru au début de l’année, qui « avait beaucoup éveillé de sympathies en moi pour l’auteur ».

« Melun, 23 juin 1879.
Mon cher Émile,
Je suis arrivé sans éclaboussure à la gare de Triel, et mon bras agité à travers la portière, quand j’ai passé devant ton castel, doit t’avoir révélé ma présence dans le train que je n’avais pas manqué 1. Depuis j’ai reçu, je crois vendredi, la lettre qui m’avait été adressée chez toi, je t’en remercie, c’était une lettre d’Hortense. Pendant mon absence ton volume des Haines2 est arrivé ici, et aujourd’hui je viens d’acheter le numéro du Voltaire, afin de lire ton article sur Vallès.
Je viens de le lire, et je le trouve magnifique. Le livre de Jacques Vingtras avait beaucoup éveillé de sympathies en moi pour l’auteur. — J’espère qu’il sera content.
Je te prie de présenter mes respects à Madame Zola ta mère et à ta femme aussi, mes remerciements sincères.
Je te serre la main
Et une bonne santé.
Paul Cezanne
Si Alexis est auprès de toi — salut. — Quand l’occasion s’en présentera, tu me feras savoir à quelle profondeur l’eau a été trouvée au puits. »

1. Le train traverse la propriété de Zola à Médan.
2. Ce volume des premières critiques littéraires et artistiques de Zola, contenant notamment son Salon avec la lettre-dédicace à Cezanne, venait d’être réédité pour la première fois depuis 1866.

Lettre de Cezanne à Zola, 23 juin 1879 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 184-185.
Zola Émile, « Revue dramatique et littéraire. Jules Vallès : « Jacques Vingtras » », Le Voltaire, 24 juin 1879.

7 juillet

Pissarro informe Gauguin qu’il s’est disputé avec Mme Latouche, marchande de tableaux, au sujet semble-t-il d’un tableau appartenant à Gauguin. Elle voulait retenir 100 francs de commission sur le compte de Pissarro. Il décide par conséquent de ne « plus rien avoir à faire avec des gens pareils. »

« Madame Latouche, au moment où je passai rue Lafayette en vous quittant, m’a appelé et m’a mis pour condition à votre affaire de tableaux interpellé d’une façon fort grossière à propos de votre affaire de tableaux ; ne voulait-elle pas me poser comme condition à votre affaire, de lui adresser 100f sur ma note ? Je veux bien le faire si cela me plaît, mais ainsi votre affaire est entre vous et Mr Gauguin, si Mr Gauguin désire son tableau, cela ne vous regarde pas. — Elle m’a traité de déloyal, et comme bien vous le pensez, je l’ai envoyé promener.
Je n’y mettrai donc plus les pieds, et ne veux plus rien avoir à faire avec des gens pareils. Je vous prie d’excuser tout cet embarras, et croyez que j’en suis fort ennuyé. »

Lettre de Pissarro, Paris, à Gauguin, datée lundi (JBH n° 79).

8 juillet

La réponse de Gauguin est aussi peu claire que la lettre de Pissarro. « En outre de la vente de mon tableau que je garde je mets à votre disposition 150f pour une toile de 10 ».

« A. Bourdon 21, Rue Le Peletier.
ANC
NE MAISON G. CAPERON-TANAŸS Paris, le 8 juillet 1879
[…]
Ne vous inquiétez pas de ce que peut vous dire Madame Latouche. Pauvre femme qui calcule si mal ses intérêts et dont la rapacité égale au moins sa grossièreté. En outre de la vente de mon tableau que je garde je mets à votre disposition 150f pour une toile de 10 je dis cette dimension parce que j’ai un cadre pour celà. Je regrette de ne pas vous acheter plus cher mais plus tard j’espère ne pas lésiner autant.
Si celà vous convient écrivez-le-moi et je vous les enverrai aussitôt. »

Lettre de Gauguin, Paris, à Pissaro (sic), datée (VM 7), sur papier à en-tête.

13 juillet

Le National annonce le décès de Joseph Cabassol, ancien banquier.

« Mouvement de la population
Du 6 au 13 juillet 1879.
[…] Décès
— Cabassol Joseph, ancien banquier, 69 ans, rue Boulegon, 13. »

« Mouvement de la population », Le National, journal républicain d’Aix, 9e année, n° 428, dimanche 13 juillet 1879, p. 3.

[Seconde moitié de juillet]

Gauguin, qui n’a pu rencontrer Pissarro à la Nouvelle Athènes, propose de lui payer par avance le prix d’un tableau qu’il veut lui acheter, et l’invite, pour cela, à passer à son bureau.

« A la réception de votre lettre je me suis mis en route pour la Nlle Athènes où j’espérais vous rencontrer. Comme demain je suis occupé ainsi que mardi je ne puis vous fixer un rendez-vous du reste je ne suis pas pressé de choisir un tableau. Dieu merci je ne suis pas en peine d’en trouver de jolis. Si vous voulez en toucher le montant passez donc à mon bureau.
J’y suis tous les jours de 10 à 11h ou de 4 à 5h et sans me déranger nullement vous m’y trouverez tout disposé à vous remettre ce dont on est convenu. »

Lettre de Gauguin à Pissarro, non datée (VM 8).

22 juillet

Gauguin confirme à Pissarro que c’est bien une toile de 10 qu’il désire lui acheter.

« A. Bourdon 21, Rue Le Peletier.
ANC
NE MAISON G. CAPERON-TANAŸS Paris, le 22 Jlt 1879
[…]
J’ai pris mesure du cadre et c’est bien une toile de 10 (56 sur 45) ainsi ce sera facile de trouver quelque chose quand vous reviendrez à Paris.
Lorsque vous reviendrez passez donc me prendre au bureau vers les 5heu au plus tard. Vous me ferez plaisir.
J’ai complètement soldé le compte de Md Latouche et elle a été fort surprise, elle ne voulait même pas d’argent ; je lui ai dit que c’était simplement pour me débarasser de mes dettes que je la payais.
Elle est tout à fait en train de se repentir de la vilaine sortie qu’elle vous a faite et qu’elle m’a expliquée naturellement à son avantage, et elle donnerait bien quelque chose pour passer un coup d’éponge là-dessus. »

Lettre de Gauguin, Paris, à Pissarro, datée (VM 9), sur papier à en-tête.

29 juillet

Gauguin a été chargé par un employé de la bourse de lui acheter deux tableaux pour 300 francs. Aussi demande-t-il à Pissarro de lui apporter deux toiles de 6 ou de 8.

« A. Bourdon 21, Rue Le Peletier.
ANC
NE MAISON G. CAPERON-TANAŸS Paris, le 29 Jlt 1879
[…]
Je connais un employé à la Bourse qui m’a chargé d’acheter 2 tableaux pour 300f naturellement je lui fais prendre des Pissarro et je voudrais qu’à votre retour vous en apportiez quelques-uns mais dans les N° 6 à 8 — ce n’est pas la peine qu’ils soient grands. Ne vous froissez pas de ce que je vais vous dire mais vous savez comme moi que le bourgeois est difficile à contenter aussi je voudrais pour ce garçon 2 tableaux dont le sujet soit le plus coquet possible.
C’est un jeune homme qui n’y connaît rien du tout mais sans la prétention de s’y connaître ce qui est déjà quelque chose, cependant il y a des choses de vous qui pourraient l’effrayer malgré mon influence sur son jugement.
Faites donc pour le mieux et à bientôt. »

Lettre de Gauguin, Paris, à Pissarro, datée (VM 10), sur papier à en-tête.

 

Pola Gauguin, Paul Gauguin, mon père, Les Editions de France, Paris, 1938, p. 62 :

« En réalité Gauguin mène deux existences et commence à jouer gros jeu dans l’une et dans l’autre. À la Bourse, avec une chance constante. Une année il gagne quarante mille francs, si bien qu’il n’hésite pas à satisfaire l’envie qu’il a depuis longtemps d’acheter des tableaux. Il en achète d’un coup pour quinze mille francs. Guidé par son œil excellent, aidé des conseils de Pissarro et grâce à de bonnes relations, il achète bien et bon marché, et réunit en une seule fois une remarquable collection de tableaux de Manet, Renoir, Degas, Sisley, Cezanne, Pissarro et Guillaumin. Il connaissait personnellement très bien les deux derniers, Pissarro ayant introduit Guillaumin chez lui. Mais les tableaux qu’il estimait le plus étaient ceux de Cezanne, quoique les deux hommes ne pussent se souffrir. Pissarro qui était un bon ami de Cezanne, avait plusieurs fois essayé de les réunir, et Cezanne ne demeurait pas très loin de la rue Carcel. Mais Cezanne nourrissait la méfiance la plus déterminée pour tout ce qui sentait le bourgeois ; »

Août-septembre

Cezanne souffre d’une bronchite pendant un mois.

Lettre de Cezanne à Zola, 24 septembre 1879 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 185-186.

[Septembre]

Degas souhaiterait que Bracquemond donnât ses conseils pour les gravures de leur journal :

« Les grains marchent, même sans vous (qui devriez nous apprendre au lieu de nous laisser aller d’un côté et de l’autre). »

Lettre de Degas à Bracquemond, non datée ; Lettres de Degas, 1945, lettre XXI, p. 48-49.

Seconde moitié de septembre

Pissarro reçoit Gauguin à Pontoise. Tous deux représentent une même vue prise de la côte des Grouettes en été : Pissarro, Le Chemin des Mathurins montant à travers champs, Pontoise, PDRS 602, daté 79 ; Gauguin, DW 51, 52 et 53, daté 1879.

Visite attestée par la lettre de Gauguin, Paris, à Pissarro, datée 26 7 1879, sur papier à en-tête commercial ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 30 ; VM 11. Référence des œuvres de Gauguin : Daniel Wildenstein, Gauguin, premier itinéraire d’un sauvage, catalogue de l’œuvre peint (1873-1888), volume I, Skira/Seuil, Wildenstein Institute, 2001.

24 septembre

De Melun, Cezanne demande à Zola trois places (peut-être pour lui, sa femme et leur fils) pour aller voir L’Assommoir au théâtre de l’Ambigu. Il fait une allusion au succès de la pièce d’Alexis, Celle qu’on n’épouse pas, créée au Gymnase le 8 septembre.
Il travaille à des paysages des environs de Melun, et confie à Zola : « Je m’ingénie toujours à trouver ma voie picturale. La nature m’offre les plus grandes difficultés. »

« 24 septembre 1879.
Mon cher Émile,
Voici ce qui me fait écrire, car nul fait ne s’est passé depuis que je t’ai quitté en juin dernier qui pût me donner à faire une lettre, quoique tu aies eu l’obligeance de me dire dans ta dernière lettre de te donner de mes nouvelles. Le jour du lendemain ressemblant tant à celui d’hier que je ne savais quoi te dire. Mais voici ce que je désire : aller voir l’Assommoir. Puis-je te demander trois places ? — Mais ce n’est pas tout, il y a un ennui par-dessus, c’est l’époque déterminée pour laquelle je te demande tout cela, c’est-à-dire pour le 6 du mois d’octobre. Veuille examiner si ce que je te demande ne soulève pas trop de grandes difficultés. Car d’abord tu n’es pas à Paris. Je n’y vais pas non plus, et je crains qu’il ne soit pas facile de faire concorder l’époque où j’irai à Paris, avec l’obtention du billet. — Ainsi donc, s’il y a embarras, dis-le-moi, et ne crains pas de me refuser, vu que je comprends parfaitement que tu dois avoir été déjà très assailli de demandes semblables. J’ai appris, voie du Petit Journal, qu’Alexis avait été représenté avec succès.
Je m’ingénie toujours à trouver ma voie picturale. La nature m’offre les plus grandes difficultés. Mais je ne vais pas trop mal, après une bronchite, renouvelée de 77, qui m’a secoué un mois. Je te souhaite d’être éloigné de tout embêtement de ce genre. J’espère que la présente te trouvera toi et les tiens en bonne santé. — Mon père a perdu son associé [Joseph Cabassol, en juillet], il y a quelque temps, mais eux, ils vont heureusement tous bien.
Je te serre la main, et te prie de faire agréer mes sincères salutations à Madame Zola ta femme et à ta mère.
Ton dévoué,
Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne à Zola, 24 septembre 1879 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 185-186.

 

Jean de Beucken, Un portrait de Cezanne, NRF 1955, 143 pages, p. 60 :

« Cezanne assiste à L’Assommoir avec Hortense et le petit Paul »

Prével Jules, « Courrier des théâtres », Le Figaro, 25e année, 3e série, n° 251, lundi 8 septembre 1879, p. 3 :

« Au Gymnase, première représentation de Celle, qu’on n’épouse pas, comédie en un acte, de M. Paul Alexis. »

 

Prével Jules, « Courrier des théâtres », Le Figaro, 25e année, 3e série, n° 252, mardi 9 septembre 1879, p. 3:

« À propos de la comédie en un acte de M. Paul Alexis, qui a été jouée, hier soir, au Gymnase.
Il y a deux ans, l’auteur de Celle qu’on n’épouse pas ayant envoyé son manuscrit à M. Alexandre Dumas, reçut, le lendemain même de son envoi, la lettre suivante :
Monsieur,
Votre manuscrit a eu ce double avantage d’être court et de tomber dans un bon moment. De sorte que je l’ai lu tout de suite. C’est jeune et touchant. Je suis pour qu’on ne prenne pas Adrienne, mais quand on l’a prise, je suis pour qu’on l’épouse. On est maladroit au commencement, on a la chance d’être malheureux à. la fin, mais il faut bien que la maladresse se paie. Bref, il y a quelque chose dans votre pièce, et avec quelques retouches et quelques accents que je- vous indiquerai, je crois qu’elle pourra voir le jour. Venez donc me trouver demain samedi, à onze heures. Nous causerons.
À vous,
A. Dumas.
Retouchée, la pièce fut reçue par M. Montigny. Elle a attendu deux ans son tour, malgré la recommandation de M. Dumas.
Jeunes gens, apprenez la patience ! »

 

« Premières représentations », Le Petit Journal, 17e année, n° 6103, jeudi 11 septembre 1879, p. 3 :

« Gymnase : Celle qu’on n’épouse pas, comédie en un acte, de M. Paul Alexis. »

27 septembre

Cezanne est invité à Médan par Zola, ce qu’il accepte volontiers. Il lui demande qu’il lui envoie les places de théâtre à Melun. Il n’ira à Paris que le 6 octobre au matin.

« 27 septembre 1879.
Mon cher Émile,
Je te remercie vivement. Envoie-moi à Melun les places. Je ne vais à Paris que le 6 au matin.
J’accepte très volontiers ton invitation pour Médan. Surtout pour cette époque où la campagne est vraiment étonnante. — Il semble qu’il y a plus de silence. Voici des sensations que je ne peux exprimer, il vaut mieux les ressentir.
Le bonjour chez toi et mes remerciements. Je te serre la main.
Ton dévoué,
Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne à Zola, 27 septembre 1879 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 186.

9 octobre

Il est arrivé à Paris le 6 octobre, pour assister en soirée à la représentation de L’Assommoir. De retour à Melun, il donne à Zola ses impressions sur la pièce et sur les acteurs.

« Melun, 9 octobre 1879.
Mon cher Émile,
Je suis allé voir l’Assommoir, ce dont je suis très content. J’étais on ne peut mieux placé, et je n’ai pas dormi du tout, quoique d’habitude je me couche un peu après huit heures. L’intérêt ne languit pas du tout, mais j’oserai, après avoir vu cette pièce, dire, tant les acteurs me paraissent surprenants, qu’ils doivent faire réussir une foule de pièces, qui n’en ont que le nom. La forme littéraire ne doit pas être nécessaire avec eux. La fin du Coupeau est vraiment extraordinaire, et l’actrice qui fait Gervaise est d’une sympathie bien grande. Mais d’ailleurs tous jouent très bien. Ce qui est épatant, c’est la nécessité de faire une traîtresse de mélodrame de la grande Virginie, cette obligatoire concession doit avoir consolé les mânes de Bouchardie, qui devaient sans cela ne plus s’y reconnaître.
J’ai vu annoncer la prochaine apparition de Nana pour le 15, par une grande toile, qui recouvre tout le rideau du théâtre.
Je te remercie vivement, et quand mes confrères à la large brosse auront terminé, tu m’écriras.
Je te prie de présenter mes respects à Madame Zola, à ta mère et à toi.
Je te serre la main,
Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne à Zola, 9 octobre 1879 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 186-187.

 

Vitu Auguste, « Premières représentations », Le Figaro, 25e année, 3e série, n° 20, lundi 20 janvier 1879, p. 3 :

« 1er tableau. Une chambre garnie à l’hôtel Boncœur, boulevard Rochechouart. Gervaise, une paysanne du Midi, séduite par un ouvrier chapelier nommé Lantier, l’a suivi à Paris ; ils y sont tombés dans une misère affreuse ; Gervaise attend Lantier, qui a passé la nuit dehors ; un ouvrier zingueur, nommé Coupeau, qui demeure dans le même bouge, essaye de consoler Gervaise. Lantier rentre, abruti par une nuit de débauche ; il envoie Gervaise porter au Mont-de-Piété les hardes qui lui restent, et lorsqu’il a l’argent, il fait charger sa malle sur une voiture et s’en va, abandonnant sa maîtresse. C’est Coupeau qui se charge de rapporter la clef de la chambre à Gervaise, qui est partie pour le lavoir.
Deuxième Tableau : Le lavoir où Gervaise apprend à la fois l’abandon de Lantier et le nom de la rivale à laquelle elle est sacrifiée. C’est une couturière nommée la grande Virginie. Celle-ci vient au lavoir pour voir la mine de Gervaise. Un combat furieux s’engage entre les deux femmes ; elles s’inondent d’abord avec des seaux d’eau chaude, puis elles s’attaquent corps à corps le battoir en main. Un cercle de femmes les entoure et les dérobe à la vue des spectateurs : la grande Virginie en sort… humiliée, tandis qu’une sorte de désappointement se manifeste chez un certain public qui espérait voir ce qu’il n’a point vu et ce que la laitière de Montfermeil montra si libéralement lorsqu’elle fut culbutée par son âne. Car, ne vous y trompez pas, la scène du lavoir, avec ses prétentions à l’épopée « naturaliste » n’est que du Paul de Kock, mais du Paul de Kock faisandé.
La grande Virginie, ainsi frappée dans ses œuvres vives, jure de poursuivre Gervaise d’une haine mortelle.
Troisième tableau : le Boulevard extérieur. Gervaise travaille de son état de blanchisseuse ; en reportant du linge, elle rencontre Coupeau, qui lui offre une prune à l’eau-de-vie ; ici nous faisons connaissance avec quelques gens du monde, Bec-Salé, Bibi-la-Grillade et Mes-Bottes, ouvriers soiffards, qui se font dire leur fait par un honnête forgeron nommé Goujet, surnommé la Gueule-d’Or, à cause de sa barbe rousse. Coupeau offre sa main à Gervaise, qui l’accepte.
Quatrième tableau : la Noce. Le mariage de Coupeau et de Gervaise a lieu le même jour que celui de la grande Virginie avec un personnage qui répond au nom de Poisson, et qui postule pour de-, venir sergent de ville. Les deux noces se réunissent Gervaise et Virginie deviennent amies intimes.
Cinquième tableau : Une maison en réparation sur le boulevard extérieur. — Sept ans se sont passés ; Gervaise et Coupeau sont heureux ; la femme a monté une boutique de blanchisseuse ; Coupeau gagne de bonnes journées comme zingueur ; ils ont une petite fille, Nana qu’ils adorent. La vue de ce bonheur perce le cœur de la grande Virginie ; elle tient l’occasion de commettre par vengeance un véritable crime, car, chargée par des ouvriers d’avertir Coupeau que l’échafaudage où il va monter n’est pas solide, elle garde volontairement le silence ; Coupeau tombe du quatrième étage, et on le couche sur une civière pour le transporter à l’hôpital.
Sixième Tableau : La boutique de Gervaise. — C’est la fête de Gervaise, elle s’annonce bien triste. Coupeau a survécu à son effroyable chute, mais, depuis sa guérison, il est tombé dans l’ivrognerie, et ne travaille presque plus. Il arrive « éméché » pour le dîner, se trouve bientôt ivre-mort, si bien qu’il demeure inerte et abruti en face de Lantier, qui essaye de lui reprendre Gervaise dans sa propre maison. Gervaise parvient toutefois, au prix d’un scandale, à se débarrasser de son ancien amant, qui, furieux, jure de s’unir à la grande Virginie pour tirer vengeance de Gervaise.
Septième tableau : La forge. — Gervaise est venue chez Goujet, dit Gueule-d’Or, qui vit avec sa mère, pour obtenir un délai de celle-ci à qui elle doit de l’argent. Tout va de mal en pis dans le ménage Coupeau. Gervaise s’est aperçue depuis longtemps qu’elle était aimée par Goujet. Le forgeron lui déclare sa flamme, Gervaise va céder, lorsqu’apparaît madame Goujet. La bonne et honnête dame n’est pas éloquente ; cependant, elle rappelle à leur devoir ces deux vertus chancelantes. Coupeau apparaît. Excité par Lantier, redevenu son ami, il vient chercher sa femme chez le forgeron. Gervaise lui avoue toute la vérité. Coupeau prend horreur de lui-même, et jure de ne plus boire.
Huitième tableau : L’Assommoir. — Lantier parvient à attirer Coupeau chez le liquoriste, le grise et lui gagne au tourniquet les quatre-vingt-quatre francs de sa paye qu’il venait de toucher. Lorsque Gervaise, mourant de faim, réclame le pain de sa fille et le sien, elle trouve son mari ivre-mort, qui lui offre un verre d’eau-de-vie, et la malheureuse femme affolée se met à trinquer avec les ivrognes de l’Assommoir.
Neuvième tableau : La mansarde. — Coupeau, à demi tué par l’alcool, vient de sortir de l’hôpital : il retrouve sa femme et sa fille Nana, qui a maintenant quinze ans, dans la plus affreuse détresse. D’ailleurs, Nana est perdue, car elle s’échappe pour aller rejoindre « un vieux monsieur » qui l’attend au coin de la rue voisine. Les médecins ont déclaré qu’une seule rechute, qu’un seul verre d’eau-de-vie seraient mortels pour Coupeau, et ne lui ont permis que de vieux bordeaux pour rétablir ses forces. La grande Virginie demande à Coupeau la permission de lui offrir une bouteille de ce précieux liquide mais sous le nom de bordeaux, c’est de l’eau-de-vie qu’elle lui envoie ; Coupeau la boit tout entière et meurt dans l’effroyable agonie du delirium tremens.
Dixième tableau : Le boulevard Rochechouart, devant le bal de l’Elysée-Montmartre. — Gervaise, vaincue par la faim, demande l’aumône aux passants ; elle est reconnue par la grande Virginie, qui sort du bal au bras de Lantier, et qui savoure sa vengeance. « Voilà où je voulais te voir ! » dit-elle. A ce moment, elle reçoit un coup de couteau dans le dos ; c’est son mari qui la guettait et qui vient de se faire justice.
On s’empresse autour de Gervaise qui vient de s’évanouir ; Goujet, dit Gueule-d’Or, sort du restaurant où on célèbre ses noces avec une honnête fille, à temps pour recevoir le dernier soupir de la malheureuse veuve Coupeau. Un croquemort, qui joue le rôle du chœur antique dans l’Assommoir prononce l’oraison funèbre de Gervaise, en ces termes textuels qui appartiennent « en propre » à M. Émile Zola : « Tu sais… c’est moi… c’est moi, Bibi la Gaieté, dit le consolateur des dames… Va, t’es heureuse, fais dodo, ma belle ! »
La représentation avait bien commencé pour l’Assommoir devant une salle très bienveillante et très choisie, choisie à ce point que pas un des habitués du paradis de l’Ambigu n’avait pu pénétrer aux troisièmes ni aux quatrièmes galeries, réservées à des gens « de confiance ». Le premier tableau, supérieurement joué par madame Hélène Petit, MM. Gil-Naza, et Delessart, comportait un certain intérêt ; la mise en scène, très curieuse et très habile du lavoir, avait excité l’enthousiasme que n’obtinrent en leur temps ni le Misanthrope, ni Andromaque, ni les Burgraves et qui semblait exclusivement, de nos jours, réservé à la baleine de la Porte-Saint-Martin.
Ces bonnes dispositions se sont maintenues jusqu’au tableau qui se termine par la chute de l’échafaudage. C’est également là que s’écroule la charpente de la pièce.
Les cinq derniers tableaux roulent uniquement sur cette alternative grossière : Coupeau, s’étant soûlé, se dessoûlera-t-il, et, une fois dessoûlé, se ressoûlera-t-il ? Révoltez-vous si vous voulez, c’est comme cela. On n’y a pas tenu. La résistance du public a commencé par un sourd murmure au moment où Gervaise esquisse son troisième amour avec Goujet, dit la Gueule-d’Or ; le « vieux monsieur » de Nana a fait passer un frisson de dégoût ; la scène du delirium tremens, jouée avec une furie et une vérité extraordinaires par M. Gil Naza, a été interrompue par une clameur générale : « Assez ! Assez ! à l’hospice ! criait-on de tous les côtés. Enfin, au dernier tableau, la salle entière, même le coté des amis intimes, s’est insurgée contre la férocité de la grande Virginie, qui a le tort de donner à la pièce entière une signification burlesque qui pourrait s’exprimer dans un sous-titre : « L’Assommoir ou la revanche d’une fessée. »
Et, cependant, le drame de l’Ambigu est bien honnête, bien doux et bien moral. L’ivrognerie y est stigmatisée avec un acharnement qui dépasse le but, car il a déterminé une manifestation du public en faveur de l’honorable corporation des « mannezingues » contre laquelle les auteurs semblaient demander collectivement la peine de mort.
J’ai dit hier au soir que l’interprétation de l’Assommoir était supérieure. Madame Hélène Petit, dans Gervaise, M. Gil-Naza dans Coupeau, se sont placés au premier rang des artistes contemporains. C’est l’Odéon qui les a mis en lumière, et il est juste de s’en souvenir : au moment de leur avénement.
Je goûte médiocrement M. Delessart sous les traits de Lantier ; c’est peut-être la faute du rôle.
Mes-Bottes, le lion de l’Assommoir, finit en bénisseur ; il en arrive à porter une cravate blanche (ma parole d’honneur !) et distribue des cigares aux camaros émerveillés. C’est M. Dailly qui tient ce rôle, avec beaucoup de bonhomie, de gaieté et de naturel.
Je ne puis que nommer les autres artistes chargés des rôles du second plan, MM. Charly, Angelo, Leriche, Courtès, Mousseaux, mesdames Lina Munte, Magnier, Suzanne Pic, etc.
Les décors du lavoir et de l’Elysée-Montmartre, sont des tours de force de plantation et de perspective.
Quelle sera la destinée de l’Assommoir ? Je ne prendrai pas sur moi de la prédire. Il y a des gens plus ou moins sensibles au mal de cœur sur terre comme sur mer. Les arrangeurs du drame, en passant l’éponge sur le style de M. Zola, y ont substitué le leur qui est commun, traînant, sans expression et sans flamme. Les connaisseurs remarquent qu’il y a beaucoup moins d’argot et beaucoup moins de français dans le drame que dans le livre. La littérature n’a rien à voir là dedans. Nos pères de 1830 ont eu la première de Hernani. Nous ne dirons pas, nous que nous avons eu la première de l’Assommoir. Notre décadence et notre humilité ne vont pas jusque là.
Auguste Vitu. »

18 décembre

L’hiver est très rigoureux. Dans l’impossibilité de se procurer du charbon, Cezanne écrit à Zola qu’il pense être obligé de quitter Melun pour se réfugier à Paris à partir du 20 décembre.

« Melun, 18 décembre 1879.
Mon cher Émile,
J’ai reçu tes deux dernières lettres, l’une m’annonçant l’amoncellement de la neige, l’autre le manque complet de dégel. Je le crois sans peine. Sous le rapport du froid, je n’ai rien à t’envier.
— Mercredi [17 décembre] il a fait ici jusqu’à 25 degrés. Et ce qui est moins drôle encore, c’est que je ne peux me procurer de combustible.
Probablement samedi [20 décembre] je n’aurai plus de charbon, et je serai obligé de me réfugier à Paris. C’est un hiver bien épatant. J’ai quelque difficulté à me reporter au mois de juillet par la pensée, le froid vous rappelle trop à la réalité.
C’est donc entendu pour le mois de janvier [pour aller à Médan], si toutefois je ne te dérange pas. Si je vais à Paris, je te donnerai mon adresse.
Je te serre la main, et je te prie de présenter mes respects à Madame Zola et à ta mère,
Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne à Zola, 18 décembre 1879 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 187-188.

[Dernier trimestre]

Degas sollicite Bracquemond :

« Que j’ai besoin de vous voir, Bracquemond et que je vous manque de fois ! […]
Il faut causer du journal. On a fait avec Pissarro quelques essais dont l’un de Pissarro est un résultat. Mlle Cassatt y est en plein en ce moment. Impossible, pour moi, avec ma vie à gagner, de me livrer encore à cela tout à fait, arrangeons-nous donc pour passer toute une journée ensemble, soit ici, soit chez vous. — Avez-vous une presse chez vous ? »

Lettre de Degas à Bracquemond, non datée ; Lettres de Degas, 1945, lettre XXII, p. 49-50.

[Vers décembre]

Degas envoie à Pissarro des épreuves de ses plaques de zinc et lui donne des conseils techniques.

« Je vous félicite de votre ardeur ; j’ai couru chez Mademoiselle Cassatt avec votre paquet. Elle vous fait les mêmes compliment que moi à ce sujet.
[…] Pour la couleur, je vous ferai tirer avec une encre de couleur votre prochain envoi. J’ai aussi d’autres idées pour les planches en couleur.
Essayez donc aussi quelque chose de plus fini. Ça serait ravissant de voir des contours de choux très suivis [LD 29 et 30]. Pensez qu’il faut débuter par une ou deux très très belles planches de vous. […]
Pas besoin de vous complimenter sur la qualité d’art de vos potagers. »
Lettre de Degas à Pissarro, non datée ; Lettres de Degas, 1945, lettre n° XXV p. 52-55.
Des années plus tard, Pissarro écrira à son fils Lucien : « J’ai d’un autre côté retrouvé mes plaques perdues, la Masure [LD 20], le Père Melon [LD 25], tout un paquet se trouvait chez Degas, en mettant de l’ordre dans son atelier il les a trouvées et les met à ma disposition, je n’en connais pas encore le nombre. »

Lettre JBH 651, de Pissarro, Paris, à Lucien, datée 8 avril 1891.

Une inscription manuscrite de Pissarro sur certaines épreuves atteste que c’est Degas qui les a imprimées, au moins LD 15 à 21, 23, 25, 31. Des épreuves seront retrouvées dans l’atelier de Degas, de LD 16 à 19, 21, 23, 25, 31, 39.

Melot Michel, « La pratique d’un artiste : Pissarro graveur en 1880 », Histoire et Critique des Arts, II, juin 1977, p. 14, 33. Vente Atelier Degas, Paris, Galerie Georges Petit, 11-13 décembre 1918, n° 300 à 306, 308 à 311.

26 décembre

Oller, à Madrid, demande à Pissarro qu’il lui envoie, par l’intermédiaire de Tanguy, une de ses œuvres en souvenir pour qu’elle soit exposée à Madrid à côté d’une des siennes. Il fait la même demande à Cezanne.

« Madrid ce 26 10bre 1879
Mon cher Camille, il y a quelque temps j’ai eu le plaisir de t’écrire, tu n’a pas voulu me faire une petite réponse ou plutôt je veux croire que mon cousin Alphonse ne t’a pas remis ma lettre.
à présent je t’écris ces quelques mots pour te dire bonjours, et en même temps pour te souplier, comme je le fais à notre Cezanne, de m’envoyer quelque chose de toi, je voudrai avoir un souvenir de toi et l’exposer à Madrid, si tu n’as pas d’inconvénient tu peux me donner de suite à Mr Tanguy qui doit m’envoyer tout de suite mon grand tableau (tableau grand) de nègres, car tu sais que dans ce moment-ci on est en train de traiter l’afaire de l’abolicion des esclaves de Cuba [abolition de l’esclavagisme à Cuba en 1886.] et je fairai une petite exposition de mon tableau & je voudrais avoir quelque chose de notre école qui puisse soutenir mon tableau et comme tu comprend ta peinture et celle de Cezanne me soutiendra bien.
Si tu veux me rendre ce service envoi le de suite à Mr Tanguy pour qu’il l’envoye avec les miens.
Tu diras bien des choses à ta femme et tes enfants de ma part.
Tu me fera bien plaisir si tu m’écris. Je voudrais avoir ainsi que de Cezanne deux petits autaugraphes. Toujours à toi de cœur
Oller
Madera = alta 27-4
Madrid »

Lettre d’Oller à Pissarro, datée « Madrid ce 26 10bre 1879 » ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 137.4.

Courant de l’année

Renoir écrit à Chocquet :

« Cher Monsieur Chocquet,
Mille amitiés à Mme Chocquet ; si vous voyez Cezanne, une bonne poignée de main. Je travaille un peu. Je tâcherai de rapporter des figures mais c’est de plus en plus difficile : trop de peintres à Alger.
Mille amitiés.
Renoir,
30, rue de la Marine, Alger. »

Joëts Jules, « Lettres inédites : les impressionnistes et Chocquet », L’Amour de l’art, 16e année, n° 4, avril 1935, p. 121. Vente Lettres et manuscrits autographes, Paris, hôtel Drouot, 23 juin 1969, n° 196.