Durant l’année

Pissarro achète 147,50 francs de fournitures à Tanguy.

Facture de Tanguy à Pissarro, vers fin 1880 ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, addendum n° 7, feuillet n° 5.

24 janvier

Un article du Gaulois, signé Tout-Paris, débute par un encadré, rédigé sous forme de faire-part, qui annonce, au nom des peintres précités, la perte pour l’école impressionniste de Claude Monet, dont les obsèques auront lieu avec l’ouverture du Salon. L’article explique que Monet, deux ans après Renoir, désertera le camp des impressionnistes. Puis le rédacteur anonyme s’en prend à Hoschedé et à Murer.

L’article annonce la publication du journal de gravures : « Dans quelques jours — le 1er février — paraîtra « le Jour et la Nuit », organe de l’impressionnisme, dont les rédacteurs — je veux dire les dessinateurs — sont : Miss Cassatt ; MM. Degas, Caillebotte, Raffaelli, Forain, Bracquemond, Pissaro, Rouard, etc. »

L’article est en grande partie repris dans « Les impressionnistes », L’Artiste, 50e année, février 1880, p. 140-142, non signé.

Il est probable que l’auteur de l’article soit Octave Mirbeau, qui, comme Duranty, fréquente le café de La Nouvelle-Athènes.

Tout-Paris [Octave Mirbeau], « La journée parisienne, impressions d’un impressionniste », Le Gaulois, 12e année, 2e série, n° 132, samedi 24 janvier 1880, p. 2. Identification de l’auteur de l’article par Michel Pierre, Octave Mirbeau : Premières chroniques esthétiques, Angers, Société Octave Mirbeau/Presses de l’Université d’Angers, Angers, 1996, p. 11-13.

« LA JOURNEE PARISIENNE
IMPRESSIONS D’UN IMPRESSIONNISTE

Dans quelques jours, les admirateurs de la « nouvelle École » picturale recevront, par la poste ou autrement, une lettre ainsi conçue :

L’École impressionniste a l’honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu’elle vient de faire en la personne de M. Claude MONET, l’un de ses maîtres vénérés.
Les obsèques de M. Claude MONET seront célébrées le 1er mai prochain, à dix heures du matin, — le lendemain du vernissage, — en l’église du Palais de l’Industrie, — salon de M. Cabanel.
Prière de n’y pas assister.

De Profundis !

De la part de M. Degas, chef de l’Ecole ; M. Raffaelli, successeur du défunt ; Miss Cassatt, M. Caillebotte, M. Pissaro [sic], M. Louis Forain, M. Bracquemond, M. Rouard [sic], etc…, ses ex-amis, ex-élèves et ex-partisans.

 

En effet, dans quelques jours, M. Claude Monet, l’impressionniste par excellence, désertera le camp ami pour se jeter corps, âme et pinceaux,
Dans le sein maternel
De M. Cabanel…
Oui, tremblez, enfants de la nouvelle école… Votre ami vous quitte ; il déserte, il livre son pinceau impressionniste au nouveau règlement sympathique du non moins sympathique M. Lafenestre, approuvé Turquet.
Il y a deux ans déjà, pareille désertion s’était produite. M. Renoir avait abandonné le camp impressionniste pour soumettre ses toiles aux lunettes académiques des membres du jury du Salon.
Mais, à cette époque, le nouveau règlement Turquet-Lafenestre n’était pas encore sorti du double et puissant cerveau de ces éminents administrateurs ; M. Renoir était presque excusable.
La perte que la nouvelle école fait en Claude Monet lui sera sinon préjudiciable, au moins fort sensible, car Claude Monet est un artiste d’un réel talent, dont les œuvres, ces dernières années, ont été fort remarquées.
Quarante ans, les cheveux noirs et bouclés sur le front, la barbe bien fournie, l’œil vif ; toujours vêtu d’un veston bleu marine, coiffé d’un chapeau en feutre marron, qu’il pose crânement en arrière, une pipe à la bouche, tel est Claude Monet, qui partage son temps entre son art et sa famille : une charmante femme et deux jolis bébés de sept et huit ans. Monet vit éloigné du mouvement parisien : il occupe à Véteuil [sic] une petite maisonnette toute blanche, où il reçoit ses amis et ses admirateurs. Hoschedé est de ceux-là ! Hoschedé, — bien connu de tous ceux qui tiennent un pinceau, — a eu de la fortune ; il s’est ruiné — le cher homme — en achetant, à des prix très élevés, les toiles impressionnistes de tous les rapins en rupture d’atelier qui venaient lui montrer leurs œuvres. Aujourd’hui Hoschedé, devenu amateur platonique, se console de la mauvaise fortune en passant sa vie dans l’atelier de Monet, qui l’habille, le couche, le nourrit et… le supporte.
Puisque nous parlons d’amateurs de cette intéressante peinture, nous ne pouvons pas passer sous silence l’existence d’un pâtissier du boulevard Voltaire, qui, après avoir fait fortune, sentit tout à coup, il y a quelques années, surgir en lui une admiration peu commune pour la nouvelle école ; alors les achats commencèrent. Il ne se ruina pas, celui-là, mais c’est tout juste. Peu à peu la fièvre de l’impressionnisme se ralentit chez le pâtissier à un degré raisonnable. Il n’acheta plus que peu très peu. Ce qui ne l’empêche pas de conserver religieusement les toiles dont il s’est rendu acquéreur : pour un temps meilleur, c’est lui qui le dit.
En a-t-il de ces toiles ? Son appartement, situé au-dessus de la boutique, en est bondé. Dans l’antichambre, dans la salle à manger, dans le petit salon, dans la chambre à coucher, dans les… il y en a partout. A terre, collées contre le mur, au plafond, suspendues dans l’air, dans l’alcôve, clouées près du lit…
Et rien n’est plus drôle que de voir cet homme en tablier blanc, le bonnet du mitron sur la tête, quitter sa boutique et se diriger allègrement vers l’atelier d’un des chefs de l’impressionnisme, d’où il ne sort jamais sans emporter une toile plus ou moins grande.
— C’est moi qui fais la pâte, et c’est le patron qui achète les croûtes, nous disait dernièrement le gâte-sauce de la maison.
Mais je m’éloigne de Claude Monet.
Cette désertion a laissé dans le camp impressionniste une place qui échoit à Raffaelli.
Peu connu du public celui-ci ; mais très estimé des peintres. C’est un homme de trente-cinq ans. Il a exposé au Salon pendant quelques années. Le nouveau règlement sympathique n’a pas peu contribué à sa désertion. Raffaelli est, parmi les impressionnistes, ce qu’on appelle un grand finisseur. Il soigne chaque détail, touche et retouche sans cesse. Il ne livre son œuvre à l’appréciation du public que lorsqu’il la juge parfaite. Sa spécialité, c’est la rue. Il excelle à reproduire les chiffonniers et les chiffonnières, les balayeurs et les balayeuses.
Au reste, vos jugerez de ce que j’avance à la prochaine exposition des impressionnistes, qui s’ouvrira le 1er avril prochain.
Une chose manquait à la nouvelle école : un journal ; cette lacune va être comblée. Dans quelques jours — le 1er février — paraîtra le Jour et la Nuit, organe de l’impressionnisme, dont les rédacteurs — je veux dire les dessinateurs — sont : Miss Cassatt ; MM. Degas, Caillebotte, Raffaelli, Forain, Bracquemond, Pissaro [sic], Rouard [sic], etc. Ces artistes sont les propriétaires et les éditeurs de leur feuille.
Le Jour et la Nuit n’aura pas de texte ; il fournira un fascicule renfermant plus ou moins de dessins, accompagnés d’une simple notice de l’artiste. Chaque dessinateur sera libre d’employer le mode de reproduction qui lui conviendra le mieux : eau-forte, pointe sèche, aquatinte, etc., voire la lithographie.
Le Jour et la Nuit, à ses débuts, ne paraîtra pas à époque fixe. Son prix variera entre 5 et 20 francs, selon que le nombre des œuvres qu’il renfermera sera plus ou moins important.
Le premier numéro sera illustré des dessins des artistes que nous nommons plus haut.
Les bénéfices ou pertes seront partagés ou subis par les collaborateurs du journal.
Un mot sur la personnalité de quelques-uns des principaux artistes de l’école impressionniste : Miss Mary Cassatt, MM. Degas, Pissaro, Forain, etc., s’entendent parfaitement ensemble, et ce sont les meilleurs camarades. Jamais aucune question d’intérêt ne vient diviser leurs sentiments de confraternité. Et ils ont cela de bon qu’ils ne s’éreintent pas trop entre eux… Un peu cependant ! Mais dans quelle école ne se critique-t-on pas ?…
Mlle Cassatt, nouvelle adepte, est une jeune Américaine d’une distinction rare, à l’allure et au talent tout parisiens. Vous verrez, entre autres, à la prochaine exposition, le portrait de M. Moore, tenant un éventail ouvert à la main, dont je vous prédis le succès de bon aloi…
M. Degas, le maître, est bien connu du monde artistique. Son talent à détailler des danseuses — sa spécialité — a su faire apprécier son pinceau, autant que ses mots satiriques ont pu faire goûter son esprit. Inutile de vous dire qu’au prochain Salon des impressionnistes vous admirerez ses danseuses et ses corps de ballet.
M. Pissaro, lui, est un vieux de la vieille. Soixante ans, tête d’apôtre, toujours un carton sous chaque bras. Ce qui a fait dire à la Nouvelle-Athènes, quartier-général de l’Ecole : « Salut à Moïse !… Il porte les tables de la loi ! » Fait des éventails d’une délicatesse de ton remarquable et des paysages toujours remarqués.
M. Louis Forain, le plus jeune des impressionnistes, déjà fort connu par ses aquarelles un peu réalistes, n’a que vingt-cinq ans. Au reste, il fait un peu de tout : peinture à l’huile, eau-forte, aquatinte, etc. En ce moment, fait des dessins au Monde parisien. Caractère un peu bêcheur, ne manquant pas d’esprit, et sacrifiant volontiers beaucoup pour placer un bon mot. Demandez à G… Exposera : le Souper de la diva, peinture à l’huile, sans compter des coins de Folies-Bergères, coulisses, etc.
Nous nous arrêterons là aujourd’hui, nous réservant de revenir sur la nouvelle école avant l’ouverture de son exposition.
Comme on le voit, les impressionnistes sont armés de pied en cape.
Prêts à percer
Le cœur tout paternel
De monsieur Cabanel.
TOUT-PARIS. »

29 janvier

Face à la protestation de Monet, Le Gaulois se contente de démentir qu’Hoschedé vive « aux frais » de Monet.

Le Gaulois publie ces lignes, sous le titre « Nouvelles diverses » :

« M. Claude Monnet [sic] s’est ému d’une des dernières Journées parisiennes de Tout-Paris, dans laquelle notre collaborateur représentait M. Hoschedé comme vivant aux frais du peintre impressionniste, et il nous écrit pour nous prier de démentir cette assertion.
C’est fait ! »

« Nouvelles diverses », Le Gaulois, 12e année, 2e série, n° 137, jeudi 29 janvier 1880, p. 3.

30 janvier

De Bellio se défend d’être à l’origine de l’article.

Lettre de de Bellio, Paris, à Monet, 30 janvier 1880 ; Daniel Wildenstein, Claude Monet, I, note n° 806, p. 108.

[Fin janvier]

Caillebotte écrit à Monet. Il n’a pu savoir le nom de l’auteur de l’article :

« Tout Paris c’est n’importe qui. Toute la rédaction du Gaulois y passe ». Ils ont juste inséré un entrefilet sur la demande de « rectification relative à Hoschedé. […] On vous a fait un article ignoble très en vue avec des affaires qui attirent l’attention. On insère non pas votre lettre mais la mention de la lettre ».

Il est prêt à aller au journal, mais ne sait s’il le faut :

« Mais quel ignoble métier que celui de journaliste ».

Lettre de Caillebotte à Monet, non datée [fin janvier 1880] ; vente Archives de Claude Monet, collection Cornebois, Paris, Artcurial, 11 décembre 2006, n° 19.

[30 janvier]

Caillebotte écrit à Monet.

« Hier a paru dans Le Gaulois une lettre de vous, je suppose que vous devez avoir reçu ce numéro. Ainsi finit cette misérable affaire qui n’en prouve pas moins l’ignominie des journalistes »

Lettre de Caillebotte à Monet, datée « Vendredi » ; vente Archives de Claude Monet, collection Cornebois, Paris, Artcurial, 11 décembre 2006, n° 19.

2 février

Monet interroge Pissarro pour savoir qui est l’instigateur de l’article.

« Vous m’obligerez bien si vous pouvez me dire par quel concours de circonstances a pu être fait l’article paru dans Le Gaulois à mon sujet, sous l’inspiration de qui il a été fait et enfin quel en est l’auteur. Je ne puis considérer le passage relatif à Hoschedé que comme une méchanceté à son adresse, mais cela est fort désagréable pour moi et je tiens à savoir le fond de tout cela.
Je serais bien étonné que, si cela vient de vous tous, vous ne m’ayez pas consulter avant de laisser publier pareille histoire. J’ai assez fait, vous devez assez vous en souvenir vous-même, pour les premières expositions pour mériter d’autres procédés, en tout cas ce serait bien mal ; et je m’étonne que, si bien renseigné, l’auteur de l’article n’ait pas annoncé, pendant qu’il y était, quels tableaux je devais exposer au prochain Salon ; il aurait été plus avancé que moi.
Bref, mon cher ami, vous devez comprendre qu’il me tarde de savoir de vous surtout (qui voyez journellement ces messieurs) ce que je dois penser. Obligez-moi donc de me répondre à mes différentes questions. »

Lettre de Monet, Vétheuil, à Pissarro, 2 février 1880 ; Wildenstein Daniel, Monet, tome I, lettre n° 172 p. 438.

[5 février]

Pissarro déclare à Monet « toute l’indignation que nous avons contre ces sortes d’écrits. […] Je ne vois pas jusqu’ici quel a pu être le but de l’individu en attaquant Hochédé avec tant d’animosité. » Concluant prématurément, il avoue : « Je suis heureux d’apprendre que vous êtes toujours dans les mêmes idées, et que tous ces cancans sont absurdes. J’aurais été bien malheureux de voir un de nos vieux et vaillants nous quitter après avoir perdu des artistes tels que Renoir, Cezanne, Sisley, etc. »

« Paris, jeudi,
Mon cher Monet
Je suis fort surpris que vous puissiez penser un instant que l’un de nous ait pu tremper dans cette affaire du Gaulois, vous devez cependant, comprendre toute l’indignation que nous avons contre ces sortes d’écrits –
Je serais bien embarrassé de vous donner les renseignements que vous me demandez, j’ai retardé la réponse à votre lettre, pour tâcher d’avoir quelque éclaircissement mais bien inutilement, ― Je ne vois pas jusqu’ici quel a pu être le but de l’individu en attaquant Hochédé avec tant d’animosité.
J’avais appris par Duranty, quelques jours avant l’apparition de l’article, que vous aviez l’intention d’envoyer au Salon, j’en parlai à Caillebotte lequel me rassurait complètement. Cette nouvelle, nous avait émus, comme bien vous le pensez : je ne sais rien de plus, quant à l’auteur rien !
Je suis heureux d’apprendre que vous êtes toujours dans les mêmes idées, et que tous ces cancans sont absurdes. J’aurais été bien malheureux de voir un de nos vieux et vaillants nous quitter après avoir perdu des artistes tels que Renoir, Cezanne, Sisley, etc…
Je regrette de de ne rien savoir sur toute cette affaire et croyez moi toujours votre
Camarade et ami
C. Pissarro
Si j’apprenais du nouveau, je vous en ferais part. »

Lettre de Pissarro, Paris, à Monet, datée « jeudi », inédite ; vente Lettres et manuscrits autographes, Me Laurin, Guilloux, Buffetaud, Drouot Richelieu, Paris, 12 et 13 novembre 1998, n° 359 ; extraits cités par Wildenstein Daniel, Claude Monet, tome I, p. 108.

Fin février, avant le 25

Cezanne, probablement de retour à Melun, d’après sa lettre du 25 février, remercie Zola de l’envoi de son dernier roman, Nana, paru le 15 février : « c’est un volume magnifique ». Il s’étonne du silence de la presse à son sujet. Malgré ce mutisme, Nana obtiendra un succès populaire dépassant encore celui de L’Assommoir.

« [Melun, février 1880.]
Mon cher Émile,

Je suis un peu en retard pour te remercier du dernier volume que tu m’as envoyé. Mais l’attrait de la nouveauté m’a fait me précipiter dessus et hier j’ai achevé la lecture de Nana. — C’est un volume magnifique, mais je crains que par une entente préconçue, les journaux n’en aient point parlé. En effet, je n’ai vu aucun article ni annonce dans aucun des trois petits journaux que je prends. Or cette constatation m’a un peu ennuyé, parce que ce serait l’indice d’un trop grand désintéressement des choses d’art ou la marque pudibonde et voulue d’un éloignement qu’on n’éprouve pas pour certains sujets.
Maintenant peut-être que le bruit que devait faire l’apparition du volume de Nana n’est pas venu jusqu’à moi, et alors ce serait la faute à nos sales feuilles, ce dont je serai tout consolé en ce cas.
Je présente mes respects à Madame Zola, et mes remerciements à toi. J’irai te voir au mois de mars.
Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne à Zola, [février 1880] ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 189.
Zola Émile, Nana, Paris, G. Charpentier, éditeur, 1880, 524 pages.
Alexis Paul, La Fin de Lucie Pellegrin, Paris, G. Charpentier, éditeur, 1880, 361 pages.

25 février

Alexis lui envoie à son tour sa dernière publication, La Fin de Lucie Pellegrin. Sans doute a-il su son adresse par Zola. Cezanne, qui, lui, ignore l’adresse d’Alexis, demande à Zola qu’il lui transmette de sa part ses remerciements. « Ce volume s’ajoute à la collection littéraire que tu m’as faite, et j’ai pour un bout de temps à me distraire et occuper mes soirées d’hiver. »

« Melun, 25 février 1880.
Mon cher Émile,
J’ai reçu ce matin le volume qu’Alexis vient de faire paraître. Je désire le remercier, et comme je ne sais pas son adresse, j’ai recours à ton obligeance afin que tu lui fasses savoir que je suis très touché de la marque de sympathie qu’il veut bien me manifester. Ce volume s’ajoute à la collection littéraire que tu m’as faite, et j’ai pour un bout de temps à me distraire et occuper mes soirées d’hiver. D’ailleurs j’espère que je verrai Alexis quand je serai de retour à Paris, et que je le remercierai aussi moi-même.
Notre ami Antony Valabrègue a publié chez l’éditeur Lemerre un charmant volume de Petits Poèmes parisiens, Tu dois en avoir un exemplaire. Mon journal en dit du bien.
Mais il paraîtrait que Mlle de Reismes [Maria Deraismes] de Pontoise ou d’alentour t’a fort maltraité. Pons, celui de Sainte-Beuve, dirait qu’elle ferait bien de tricoter des bas.
Je te serre affectueusement la main, et je prie Madame Zola d’accepter mes salutations respectueuses.
Ton ami dévoué,
Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne à Zola, 25 février 1880 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 190 ; Valabrègue Antony, Petits Poèmes parisiens, Paris, Alphonse Lemerre éditeur, 1880, 161 pages.

 

Pierre et Paul [pseudonyme de Verlaine], « Maria Deraismes », Les Hommes d’aujourd’hui, 3e année, n° 103, n. p., 4 pages.

« Dévouée et zélée républicaine, Maria Deraismes veut répandre et vulgariser l’idée républicaine et démocratique. Dans la circonscription de Pontoise (Seine et-Oise), où elle réside l’été, elle a organisé depuis 1875, de compte à demi avec sa sœur, une série de conférences. Elle a pour auxiliaires des notabilités politiques et littéraires : MM. Deschanel, Chavée, de Lapommeraye, Pascal Daprat, Alfred Naquet, Lockroy, Ernest Hamel, Gustave Hubbard, Ernest Lefèvre, Germain Casse, Yves Guyot, etc., etc., ont apporté le précieux concours de leur dévouement et de leur talent à cette œuvre républicaine. En dépit du 16 mai et de la persécution administrative, qui sévissait contre les républicains, ces réunions privées se continuèrent ; seulement, elles eurent lieu aux Mathurins, propriété des deux sœurs. Indépendamment des habitants de Pontoise et de Saint-Ouen-l’Aumône, des auditeurs accouraient de toutes les communes environnantes. Le succès de la candidature de M. Sénard est dû, en grande partie, aux efforts de Maria Deraismes. »

8 mars

Monet écrit à Duret.

« Puisque vous êtes de ceux qui m’avez si souvent conseillé de m’exposer de nouveau au jugement du jury officiel, il faut que je vous annonce que je vais tenter cette épreuve.
Je travaille à force à trois grandes toiles dont deux seulement pour le Salon, car l’une des trois est trop de mon goût à moi pour l’envoyer et elle serait refusée, et j’ai dû en place faire une chose plus sage, plus bourgeoise. C’est une grosse partie que je vais jouer, sans compter que me voilà du coup traité de lâcheur par toute la bande, mais je crois qu’il était de mon intérêt de prendre ce parti étant à peu près sûr de faire certaines affaires, notamment avec Petit, une fois que j’aurai forcé la porte du Salon ; mais ce n’est pas par goût que je fais cela, et il est bien malheureux que la presse et le public aient pris si peu au sérieux nos petites expositions bien préférables à ce bazar officiel. Enfin, puisqu’il faut en passer par là, allons-y. »

Lettre de Monet, Vétheuil, à Duret, datée ; Wildenstein Daniel, Monet, tome I, lettre n° 173 p. 438.

[Printemps]

Mary Cassatt écrit à Berthe Morisot.

« Ma chère amie,

Malheureusement nous n’avons pas encore notre local, notre propriétaire ayant changé d’avis. On cherche en ce moment quelque chose. Je suis bien contente de votre retour, et j’espère que tout s’arrangera, car l’exposition promet d’être bien ; vous de retour ; et parmi les nouveaux Monsieur Raffaëlli ; et plusieurs autres dont je ne me rappelle plus les noms.
Tous les exposants de l’année dernière excepté M. Cals qu’on dit très malade.
Bien à vous.
Mary Cassatt »

Lettre de Mary Cassatt à Berthe Morisot, non datée ; musée Marmottan ; catalogue d’exposition, Les Femmes impressionnistes, Mary Cassatt, Eva Gonzalès, Berthe Morisot, musée Marmottan, Paris, 13 octobre 1993 – 31 décembre 1993, reproduction en fac-similé p. 12.

[Sans date]

Lettre de Degas à (Eugène) Manet, datée mardi matin :

« Je suis allé voir votre local de la Chaussée d’Antin. Ça me paraît bien difficile à exploiter pour nous. Le jardin serait un endroit admirable, mais il ne peut être déplanté. La première salle, la cour vitrée, est assez bonne aussi, mais le reste est obscur. J’ai envoyé Rouart voir les lieux et nous n’en avons pas encore pu raisonner.
Il y a, par contre, le café du Grand Balcon, sur le Boulevard, dans l’îlot de l’Opéra Comique, qui me semble réunir tous les avantages : 8 bonnes salles et d’autres. Escalier donnant sur le Boulevard même. Portier en est coiffé et moi aussi. Allez donc voir ça. La seule chose difficile c’est la question de recouvrir d’un bâtis de bois les murs qui sont décorés et qu’il faut respecter. Cela peut être un peu cher.
Mille choses à votre terrible femme [Berthe Morizot]. »

Lettres de Degas, 1945, lettre n° XXXVII p. 55-56.

11 mars

Caillebotte écrit à Monet, datée.

« Je suis vraiment désolé. Mais aussi je devais bien me douter de quelque chose. J’ai trop pris votre défense depuis que ce bruit s’était répandu. Mais que vous dirai-je ? Je ne peux douter un seul instant de la vérité de ce que vous me dites. Il n’y a là-dessous qu’une question d’existence. Puisse cette défection vous profiter. Mais est-ce sûr ? » Il n’a aucune rancune contre lui : « autant il serait ignoble à moi d’aller au Salon, dans ma situation, autant il serait de mauvais goût de présumer ce que je ferais ou ne ferais pas dans la vôtre. Mais avouez que tout cela est bien désillusionnant. Après Sisley, après Renoir, vous. Et nous avons lutté pour une cause vraiment bonne. Tout cela est peut-être encore plus décourageant à cause du public qui n’a jamais rien compris à la liberté qu’à cause de vous autres » Il éprouve une grande désillusion : « La vie me semble être une chose atroce […] Heureusement au dessus de tout cela reste la question d’art et sur celle-là je suis tranquille. Je ne crois pas que nous fassions d’exposition cette année. Nous n’avons pas de local. Le propriétaire de l’année dernière nous a lâchés au moment de conclure ».

Lettre de Caillebotte à Monet, datée ; e vente Archives de Claude Monet, collection Cornebois, Paris, Artcurial, 11 décembre 2006, n° 20.

14 mars

Pissarro écrit à à Robert.

« J’ai attendu jusqu’à ce jour pour vous écrire au sujet de notre exposition. Impossible d’y penser pour cette année, nous n’avons pas encore de local, et nous serons obligés de prendre n’importe quoi ; c’est à peine si nous aurons de la place pour les sociétaires. D’un autre côté, il m’est fort difficile de prendre vos intérêts, vous étant mis à l’écart depuis notre première exposition. Nous voulons des artistes ayant la ferme volonté de s’écarter de l’officiel ; tâtez-vous pour l’année prochaine, et tâchez de vous isoler un peu moins et montrez un peu votre peinture aux amis et aux autres afin de mieux disposer en votre faveur ; de mon côté je ferai de mon mieux. »

Lettre de Pissarro, Paris, à Robert, 14 mars 1880 ; JBH n° 81.

24 mars

Guillemet est élu juré supplémentaire au jury du Salon.

Ministère de l’Instruction publique et des Beaux-arts, sous-secrétariat des Beaux-arts, Salon de 1880, 97e exposition depuis l’année 1673. Explication des ouvrages de peinture, sculpture, architecture, gravure et lithographie, des artistes vivants, exposés au Palais des Champs-Élysées le 1er mai 1880, Paris, Imprimerie nationale, 1re édition, 1880, 696 pages, p. CXVII.

« JURY D’ADMISSION ET DE RÉCOMPENSES.

15 jurés à élire. — Nombre des votants, 979.

[…] PEINTURE DE PAYSAGES, DE NATURE MORTE, D’ANIMAUX, DE FLEURS.

[…] Ont été nommés jurés supplémentaires :

[…] Guillemet, 210 ; »

[Mars]

Degas informe Bracquemond que l’exposition ouvrira le 1er avril.

« Il y a eu avec Caillebotte grande lutte pour mettre ou non les noms [sur les affiches]. J’ai dû lui céder et les laisser mettre. Quand donc cessera-t-on les vedettes ? »

« Ça ouvre le premier Avril. Les affiches vont être posées demain ou Lundi. Elles sont en lettres rouge vif sur fond vert. Il y eu avec Caillebotte grande lutte pour mettre ou non les noms. J’ai dû lui céder et les laisser mettre. Quand donc cessera-t-on les vedettes ?
Mlle Cassatt et Mme Morisot ne voulaient pas absolument être sur les affiches. On a fait comme l’année dernière et le nom de Mme Bracquemond n’y est pas — c’est idiot. Toutes les bonnes raisons et le goût ne font rien sur l’inertie des autres et l’entêtement de Caillebotte.
Devant la réclame effrénée que feront de Nittis et Monet (à la Vie Moderne), notre N° 5 d’Exposition devrait être votre gloire [n° 5 du catalogue, « Une terrasse de Sèvres. (Eau forte publiée par le journal L’Art.) »]. L’année prochaine, par exemple, je m’arrangerai de façon à ce que cela ne continue pas. J’en suis désolé, humilié.
Commencez à apporter vos objets. On mettra probablement deux écrans-panneaux, l’un au milieu de la salle aux 4 fenêtres et l’autre dans la salle d’entrée.
Vous pourrez disposer là-dessus tout votre stock de gravures. […]
Si vous y tenez et que Mme Bracquemond y tient aussi, on mettra son nom dans le 2e 1000 d’affiches pendant l’Exposition. Répondez-moi. »

Lettre de Degas à Bracquemond, non datée ; Lettres de Degas, recueillies et annotées par Marcel Guérin, Paris, 1945, lettre n° XXIV p. 51-52.

[Fin mars]

Degas informe les époux Bracquemond des préparatifs de l’exposition :

« En attendant, pour Mme Bracquemond, rien n’est plus simple. Tous les cartons trouveront place et bonne place. Qu’elle ne s’inquiète pas de cela. […]
Il y a une salle d’éventails, entendez-vous, Mme Bracquemond, Pissarro, Mlle Morisot et moi, jusqu’à présent, y déposent. Vous et votre femme devez y contribuer aussi. […]
La Cie Jablockof nous propose de nous éclairer à la lumière électrique. »

Lettre de Degas à Bracquemond, datée mercredi 15 h ; Lettres de Degas, recueillies et annotées par Marcel Guérin, 1945, lettre XVII p. 44.

De début avril 1879 à mars 1880

Durant son séjour à Melun, Cezanne peint des paysages des environs dont le site peut être identifié : Melun vu depuis Le Mée-sur-Seine (FWN144-R414) ; Le Pont de Maincy (FWN143-R436) ; La Vasque au paon (FWN675-R643), qui montre, à droite, la fontaine de la place Saint-Jean (identification erronée : la fontaine n’avait pas du tout cet aspect-là) ; L’Église Saint-Aspais vue de la place de la Préfecture à Melun (FWN170-R495). Ce dernier est une vue depuis son appartement du 2, place de la Préfecture, au deuxième étage.

Rivière Georges, Cezanne, le peintre solitaire, Paris, librairie Floury, collection « Anciens et modernes », 1933, 179 pages, p 133 :

« En 1879-1880, l’année du grand hiver, Cezanne s’installa pour quelque temps à Melun. Il reste de son passage dans cette ville quelques toiles représentant des Maisons à Melun ; des paysages exécutés dans les environs immédiats de la ville. La fontaine [La Vasque au paon, RFWN675-R643], c’est la fontaine Larey, le lavoir de Melun. Ce tableau faisait partie de la collection de M. Denys Cochin, après avoir appartenu à M. Choquet. Du même temps, nous noterons encore : Iris et pois de senteur, fleurs posées dans Un vase en poterie bleue (Musée du Louvre, coll. Camondo) ; un portrait du peintre ayant figuré à l’exposition centennale d’art français à Saint-Pétersbourg en 1912 (coll. Behrens, Hambourg) ; Au fond du ravin, paysage en hauteur repréntant l’Estaque : gorge, bouquet d’arbres, maison au bord d’un chemin. Cette toile, d’une belle composition, appartenait à Octave Mirbeau ; elle a été adjugée, à sa vente, 41.000 francs. »

1er avril

Cezanne informe Zola qu’il est de retour à Paris, après un séjour d’un an à Melun. Il s’installe 32, rue de l’Ouest, Plaisance (14e arrondissement), dans un appartement au cinquième étage.

« [Paris] 1er avril 1880.

Mon cher Émile,

Après avoir reçu ta lettre ce matin 1er avril, renfermant celle de Guillemet, je tombe à Paris, j’apprends chez Guillaumin que les « impressionnistes » sont ouverts 1. — J’y cours. Alexis me tombe sur les bras, le docteur Gachet nous invite à dîner, j’empêche Alexis de te rendre ses devoirs. Puis-je me permettre de nous inviter à dîner pour samedi soir ? Si le contraire avait lieu, aie l’obligeance de m’en informer. Je réside rue de l’Ouest, 32, Plaisance.
Je suis avec reconnaissance ton ancien camarade de Collège de 1854.
Je te prie de faire agréer mes respects à Madame Zola.

Paul Cezanne »

  1. Ni Monet ni Renoir ne participent à la cinquième exposition du groupe impressionniste, ayant préféré soumettre leurs œuvres au jury du Salon. Ils espéraient y être pris plus au sérieux, puisque la presse continuait à se moquer souvent des expositions impressionnistes. Cezanne fait comme eux, mais sans pouvoir se faire admettre.
Lettre de Cezanne à Zola, 1er avril 1880 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 190-191.
Perruchot Henri, La Vie de Cezanne, Paris, librairie Hachette, 1956, 432 pages, p. 249.
Imbourg Pierre, « Cezanne et ses logis… à Paris », Beaux-Arts, n° 316, 20 janvier 1939, p. 3 :

« 32, rue de l’Ouest

De 1880 à 1882, il est un peu plus loin, au 32, au coin de la rue Jules-Guesde.
La concierge était jeune et gentille… Elle nous a laissé frapper à plusieurs portes, retrouver ce qui fut probablement son atelier… d’où il a peint cette vue des toits parisiens.
Au cinquième étage… On a fait aujourd’hui, des ateliers de jadis, de petits appartements. Celui-ci est occupé par Mme Wagner… Un nom également célèbre. Mais Mme Wagner est chômeuse. »

 

Rivière Georges, Le Maître Paul Cezanne, H. Floury Editeur, Paris, 1923, p. 99 :

« Cezanne n’avait pas abandonné complètement Paris. Après l’exposition de 1877, s’il avait passé l’année suivante à l’Estaque et à Aix, c’est que le séjour dans la capitale pendant l’Exposition universelle lui eût été intolérable, mais en 1879, il s’en rapprocha. Après s’être arrêté quelque temps à Melun, au bord de la Seine, il reprit possession de son logis de la rue de l’Ouest [inexact]. »

Déjà les années précédentes il louait un appartement rue de l’Ouest, mais au 67.
Comme l’année précédente, il a renoncé à exposer avec les impressionnistes (cinquième exposition du 1er au 30 avril), préférant présenter des œuvres au Salon, où il est une fois de plus refusé.
Le jour même de son arrivée à Paris, il voit Guillaumin qui lui apprend que l’exposition impressionniste vient d’ouvrir. Il ne manque pas de s’y rendre et y rencontre le docteur Gachet et Paul Alexis. Il demande à Zola la permission de « nous inviter à dîner pour samedi soir » (3 avril). Le « nous » se rapporte à lui et Alexis.

 

1er-30 avril

« Catalogue
de la
5me Exposition
de Peinture
par
Mme M. Bracquemond — M. Bracquemond
M. Caillebotte — Mlle Cassatt — M. Degas
MM. Forain — Gauguin — Guillaumin
MM. Lebourg — Levert
Mme Berthe Morisot — MM. Pissarro
Raffaëlli — Rouart — Tillot
Eug. Vidal — Vignon — Zandomeneghi.
Du 1er au 30 Avril 1880
De 10 heures à 6 heures
10, rue des Pyramides, 10
(à l’angle de la rue Saint-Honoré)

Deux cent trente-deux numéros inscrits au catalogue. Dix-huit exposants, parmi lesquels Caillebotte, Mlle Cassatt, Degas, Gauguin, Guillaumin, Berthe Morisot, Pissarro. L’affiche de l’exposition porte le titre : « 5me Exposition faite par un groupe d’artistes indépendants ».

1er avril

Monet écrit à Duret.

« Je vous demande pardon de n’être pas encore venu vous remercier des cent francs que vous m’avez envoyés. J’ai été tellement affairé au moment d’envoyer mes tableaux au Salon que j’avais tout à fait oublié de vous répondre. Enfin, le sort en est jeté et je n’ai plus qu’à attendre la décision du jury, mais je parie bien que je serai conspué. Vous savez que les indépendants inaugurent aujourd’hui leur exposition des nouveaux venus. »

Lettre de Monet, Vétheuil, à Duret, 1er avril 1880 ; Wildenstein, Monet, tome I, lettre n° 174 p. 437-438.

9 avril

La mère de Mary Cassatt regrette que la parution du Jour et la Nuit soit reportée :

« Degas qui est à la tête a entrepris de sortir un journal de gravures et a entraîné tout le monde à y travailler, de sorte que Mary n’a pas eu de temps pour peindre, et comme toujours avec Degas, le temps venu, il n’était pas prêt — de sorte que « Le jour et la nuit » (le nom de la publication) qui aurait pu connaître une grande réussite n’a pas encore paru — Degas n’est jamais prêt pour quoi que ce soit — Cette fois, il leur a fait rater à tous une belle occasion — »

Lettre de Katherine Cassatt (mère de Mary), 13, avenue Trudaine, à son fils Aleck (Alexander), datée 9 avril (traduite de l’anglais) ; Cassatt and her Circle, Selected Letters, édité par Nancy Mowll Mathews, Abbeville Press, Publishers, New York, 1984, p. 150-151.

Bracquemond a dessiné une maquette de la couverture, avec ce texte : « Le Jour et La Nuit ; Journal paraissant quelquefois ; se vend à Paris ».

Jean-Paul Bouillon, « Bracquemond : Le Jour et la Nuit », Degas inédit, Actes du Colloque Degas, musée d’Orsay, 18-21 avril 1988, La Documentation française, Paris, 1989, p. 252.

En 1887, Raffaëlli inscrira sur une épreuve de son Chiffonnier éreinté qui était destinée au journal : « Ce recueil devait s’appeler le « Jour et la Nuit ». Ce recueil n’a jamais vu le jour. »

Michel Melot, « Jean-François Raffaëlli l’oublié (1850-1924) », Nouvelles de l’Estampe, mai 1993, n° 128, p. 23.

9 avril

Décès de Duranty (Paris, 5 juin 1833 – Paris, 9 avril 1880), à quarante-six ans. Les obsèques ont lieu le 13 avril, auxquelles assistent « une soixantaine de personnes, représentant le réalisme et le naturalisme, l’impressionnisme, la critique d’art, évoquant la brasserie Andler, le café de Bade, le Guerbois et la Nouvelle-Athènes », parmi lesquelles Paul Alexis, Champfleury, Degas, Daudet, Desboutin, Fantin-Latour, Guillemet, Hoschedé, Huymans, Manet, Pissarro, Raffaëlli, Renoir, Zola.

Marcel Crouzet, Un Méconnu du Réalisme : Duranty (1833-1880), l’homme, le critique, le romancier, Librairie Nizet, Paris, 1964, p. 394-399.
Royer Paul, « Enterrement de Duranty », Gil Blas, 2e année, n° 150, vendredi 16 avril 1880, p. 2 :

« Toute la pléiade naturaliste s’était donné rendez-vous à l’enterrement de celui qui fut un de ses chefs et de ses précurseurs. Nous avons remarqué au premier rang MM. Zola, Daudet et un certain nombre de leurs disciples, Paul Alexis Hussmanns [sic], l’éditeur Charpentier, MM. Gœtschy, secrétaire de la Vie moderne ; Ernest d’Hervilly, Armand Silvestre, Hébrard, sénateur, directeur du Temps ; M. le docteur Thulié, président du conseil municipal ; les peintres Gabet, de Nittis, Degas, Fantin-Latour, Viborg, etc. »

 

Wolff Albert, « Courrier de Paris », Le Figaro, 26e année, 3e série, n° 110, lundi 19 avril 1880, p. 1.

« Un autre homme de talent est mort la semaine dernière. On ne l’a pas encore proclamé « grand citoyen » mais cela viendra. Le pauvre Duranty était un garçon d’infiniment de talent, dont les romans et les critiques d’art sont appréciés des lettrés. Il fut, avec Courbet et Champfleury, l’un des inventeurs de l’art réaliste qu’on a transformé depuis en naturalisme. Le tort de Duranty fut de venir avant l’heure et de ne pas comprendre que, sans un peu de charlatanisme, il est difficile de parvenir. Tant que Duranty vivait, personne ne s’occupait de lui. Aucun directeur de journal n’eut l’idée d’aller à lui et de lui demander un roman. En dehors d’un petit groupe de délicats, Duranty était un oublié et un dédaigné. Tout à coup il meurt et aussitôt il devient un grand homme. On prend le cadavre par les jambes et on assène de vigoureux coups sur la tête du vivant. Vive Duranty et à bas Zola ! À la bonne heure, parlez-nous du réalisme de l’écrivain mort, mais pour Dieu laissez-moi tranquille avec le naturalisme du romancier bien portant ; celui-ci est sublime, celui-là est inepte ; Duranty fut un homme de génie, Zola n’est qu’un crétin. S’il était encore temps, on nommerait Duranty président de la Société des gens de lettres, pour faire une niche à Zola.

Toute cette polémique est souverainement ridicule ; je ne méconnais pas le grand talent du défunt Duranty, ni l’influence qu’il eut sur l’éclosion de la littérature naturaliste. Mais toujours est-il que ceux qui versent de si abondantes larmes sur la tombe du romancier, n’ont rien fait de son vivant pour le tirer du clair obscur où il végétait. Je leur dirai seulement en passant que Duranty resta jusqu’à la fin étroitement lié à Zola qu’il a nommé son exécuteur testamentaire. Le bourgeois de Medan pressentait d’ailleurs la levée de boucliers que la mort de Duranty devait provoquer contre lui. Sollicité de parler sur la tombe, Zola refusa en disant avec raison, que l’on ne manquerait pas de l’accuser d’avoir voulu se faire une réclame sur la tombe de l’un des pères de la littérature naturaliste.

***

Le bourgeois de Medan a quelquefois du bon sens. Pas toujours : Voici qu’il vient de prendre sous la protection de son nom, une série de nouvelles sans importance, que les jeunes gens de son entourage ont intitulée LesSoirées de Medan. Titre prétentieux et qui semble vouloir indiquer que. le joli village entre Poissy et Triel est aussi connu que les capitales européennes. Pour le lecteur de province et de l’étranger, je crois devoir mettre en évidence le village de Medan. Zola y a fait construire une maison de campagne où, huit mois de l’année, il vit entouré de ses flatteurs ; il passe les autres quatre mois à Paris, en la société des mêmes jeunes gens qui l’appellent « cher maître », en attendant qu’ils le saluent comme Grand Citoyen de Medan. Ces jeunes gens se figurent sincèrement que la seule présence de Zola à Medan place désormais ce village parmi les points historiques de la France, et qu’il faut visiter la maison de Zola avec le même intérêt que le Palais de Versailles ou le château de Blois ; peut- être bien sont-ils en instance auprès du ministre pour obtenir que la direction des Beaux-Arts délivre aux touristes des billets d’entrée pour la maisonnette de Zola en même temps que pour les Gobelins, le Musée de Cluny et la manufacture de Sèvres.

La naïveté de ces jeunes gens égale I leur prétention ; l’un d’eux a fait des aveux public sur la façon dont est né ce volume de nouvelles. Le récit est curieux : on est un soir d’été sous les grands arbres ; l’un a pris un bain, l’autre a flâné dans la campagne, avec des idées grivoises, voyez-vous cela. Tous sont étendus sur le dos, contemplant les étoiles qui brillent là-haut. On parle de Mérimée : C’est un imbécile ! s’écrie un petit naturaliste. L’autre bâille et affirme que la campagne l’embête. Voilà ce qu’ils pensent et voilà comment ils écrivent. Et c’est cette petite bande de jeunes présomptueux qui dans une préface d’une rare insolence, jette le gant à la critique. Cette rouerie est cousue de fil blanc ; le fond de leur pensée est : Tâchons de nous faire éreinter, cela fera vendre le volume. J’espère que mes confrères, vieillis sous le harnais, ne se laisseront pas prendre à cette espièglerie de collégien. Les Soirées de Medan ne valent pas une ligne de critique. Sauf la nouvelle de Zola qui ouvre le volume, c’est de la dernière médiocrité.

Albert Wolff. »

 

A. La Fare, « Les obsèques de Duranty », Le Gaulois, 12e année, 2e série, n° 214, mercredi 14 avril 1880, p. 2 :

« M. Duranty ne laissant aucun parent à quelque degré que ce soit, le deuil était conduit par M. Emmanuel Gonzalès, président de la Société des gens de lettres, et par M. Émile Zola, ami intime du défunt.
Dans la foule suivant le char funèbre, nous avons remarqué MM. Alphonse Daudet, Champfleury, Édouard Manet, Degas, le sculpteur Aimé Millet, les éditeurs Charpentier et Decaux, Hébrard, directeur du Temps ; MM. Paul Perret, Fantin-Latour, Jean Béraud, de Nittis, Guillemet, Gœneutte, Raffaelli, Renoir, Eugène Vidal, Marcellin Desboutins, Pissaro, Papst, John FIornhoy, Buon, les graveurs Masson et Guérard ; MM. d’Hervilly, Huysmans, Paul Alexis, Fourcaud, Burty, Vachon, Moret, de Longpérier, de LiesviIIe, Gilbert père et fils, Naudin, de Lostalot, le docteur Thulié, Hoschedé, Gonse, etc., etc.

14 avril

Caillebotte écrit à Monet.

« je veux qu’il n’y ait pas de malentendu entre nous. […] J’ai seulement eu beaucoup de peine et de désillusion ». Leur exposition est « fort triste », et il n’y met pas les pieds : « Nous sommes inondés de choses médiocres et indifférents. Pissarro ne voit que Degas depuis 6 mois et répète toutes ses phrases. Mlle Cassatt n’a jamais vu Degas. Mlle Morizot avait envoyé au Salon l’année dernière et n’est venue avec nous cette année que parce que elle avait été refusée. […] si je veux exposer comme je le désire il ne me reste qu’à m’en aller », mais pas au Salon : « je serais sans excuses. Puis cette exposition est mal faite, mal arrangée », trop précipitamment. « Bref je trouve tout cela déplorable. Degas a envoyé moins que jamais. Nous ferons nos frais mais je ne me dissimule pas que nous vivons sur notre passé. Quant à la presse toujours la même chose inutile d’en parler. On rend compte de tableaux qui n’y sont pas.
Je ne sais ce qui adviendra de nous, les années suivantes. Mais nous sommes loin de ce que nous aurions dû faire. En vérité le mot de lutte reste bien réel.
Venez me voir quand vous viendrez à Paris.
Tout à vous
G. Caillebotte ».

Lettre de Caillebotte à Monet, 14 avril 1880 ; vente Archives de Claude Monet, collection Cornebois, Paris, Artcurial, 11 décembre 2006, n° 20.

17 avril

La sœur de Cezanne, Rose, acquiert pour 16 500 francs la propriété à Aix, 20, rue Émeric-David, que ses parents occupaient depuis 1878.

Le Mémorial d’Aix, journal politique, littéraire, administratif, 45e année, n° 17, dimanche 25 avril 1880, p. 3 :

« Étude de Me L. BARRÊME, avoué, Rue Manuel, 12, Aix.

PURGE
d’hypothèques légales.

Par acte du dix-sept avril mil huit cent quatre-vingt, enregistré, la demoiselle Rose Cezanne ; fille majeure, sans profession, domiciliée et demeurant à Aix, a acquis, au prix de seize mille cinq cents francs, de M. Auguste-César-Boniface Baret, ancien notaire, propriétaire, domicilié et demeurant à Gardanne,

Une maison avec jardin et petit bâtiment au fond dudit jardin, avec toutes ses attenances et dépendances, rue Éméric-David (du Grand-Boulevard), numéro 20.

Du vingt-trois avril mil huit cent quatre-vingt, dépôt au greffe du tribunal civil d’Aix. Du vingt-quatre dudit, signification à Monsieur le procureur de la République au siège dudit tribunal, avec la déclaration prescrite par l’avis du conseil d’Etat du premier juin mil huit cent sept.

L. BARRÊME, avoué. »

Fin avril

Cezanne remercie Zola et ses confrères pour l’envoi du recueil de nouvelles Les Soirées de Médan, comprenant des textes de Zola, Maupassant, Alexis, Huysmans, Céard, Hennique et Alexis, paru le 14 avril chez Charpentier.

« Samedi 80.

Mon cher Émile,
Je viens de recevoir l’exemplaire que vous m’avez envoyé. Je vais en faire mon régal dès les heures tranquilles de la soirée. Je te prie d’être l’interprète des sentiments de sympathie artistique qui relient les sensitifs, en les voyant — malgré la différence des moyens employés pour exprimer — auprès de tes confrères, et [de] les remercier de s’être associés à toi pour m’offrir ce volume que je flaire plein d’émanations substantielles et nourrissantes.
A toi de cœur, le Provençal en qui la maturité n’a pas précédé l’âge. — Que je n’oublie pas de présenter mes respects à Madame et la prier de me considérer comme son très humble serviteur.

Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne à Zola, samedi 80 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 194-195.
Zola Émile, de Maupassant Guy, Huysmans J.-K., Céard Henry, Hennique Léon, Alexis Paul, Les Soirées de Médan, Paris, G. Charpentier, éditeur, 1880, 295 pages.

1er mai – 20 juin

97e Salon, au Palais des Champs-Élysées, auquel Monet et Renoir sont reçus, et aussi Numa Coste.

« COSTE (Numa-Augustin), né à Aix. — Rue Mazarine, 20.
898 — Vue de Bône (Algérie).
H. 0m,60 — L. 0m,70.
899 — Le cap de Garde, à Bône.
H. 0m,60 — L. 0m,70.
MANET (Édouard), né à Paris. — Ex. — Rue d’Amsterdam, 77.
2450 — Portrait de M. Antonin Proust.
H. 1m,30. — L. 0m,95.
2451 — Chez le Père Lathuille ; — en plein air.
H. 1m,12. — L. 0m,92.
MONET (Claude), né à Paris. — Rue Vintimille, 20.
2681 — Lavacourt.
H. 1m,00 — L. 1 m,50.
RENOIR (Pierre-Auguste), né à Limoges, élève de Gleyre. — Rue Saint-Georges, 35. […]
3195 — Pêcheuse de moules, à Berneval — côte normande.
H.1m,75. — L. 1 m,30.
3196 — Jeune fille endormie.
H. 1m,20. — L. 0 m,92. »

Ministère de l’Instruction publique et des Beaux-arts, sous-secrétariat des Beaux-arts, Salon de 1880, 97e exposition depuis l’année 1673. Explication des ouvrages de peinture, sculpture, architecture, gravure et lithographie des artistes vivants, exposés au Palais des Champs-Élysées le 1er mai 1880, Paris, Imprimerie nationale, 1880, 696 pages, Coste p. 89, Manet p. 243, Monet p. 266, Renoir p. 315-316.

8 mai

Mort de Flaubert à Croisset, commune de Canteleu, âgé de soixante-dix-huit ans.

10 mai

Cezanne fait parvenir à Zola le double d’une lettre adressée par Renoir et Monet au ministre des Beaux-arts pour protester contre le mauvais placement de leurs tableaux au Salon et réclamer l’organisation, l’année suivante, d’une exposition des impressionnistes purs. Il lui demande de la publier dans Le Voltaire accompagnée de quelques mots évoquant les expositions antérieures du groupe.

« [Paris,] 10 mai 1880.
Mon cher Émile,
Je t’envoie ci-joint le double d’une lettre que Renoir et Monet vont adresser au ministre des Beaux-Arts, pour protester contre leur mauvais placement et réclamer une exposition pour l’an prochain du groupe des impressionnistes purs. Voici ce qu’il m’est demandé de te prier de faire :
Ce serait de faire passer cette lettre dans le Voltaire, en la faisant précéder ou suivre de quelques mots sur les manifestations antérieures du groupe. Les quelques mots tendraient à démontrer l’importance des impressionnistes et le mouvement de curiosité réel qu’ils ont provoqué.
Je n’ajouterai pas que la solution qu’il te paraîtra convenable de donner à cette demande n’influera en rien sur les bons sentiments que tu as pour moi, et sur les bonnes relations que tu as bien voulu être entre nous. Car je suis exposé plus d’une fois à te faire des demandes qui peuvent t’ennuyer. Je remplis une fonction de porte-voix et pas plus.
J’ai appris hier le très malheureux événement de la mort de Flaubert. — Aussi je redoute que cette lettre ne tombe chez toi au milieu de beaucoup d’ennuis.
Je prie Madame Zola et ta mère [d’agréer] mes sincères respects. Je te serre cordialement la main.
Paul Cezanne
Monsieur le Ministre,
Deux artistes connus sous le nom d’Impressionnistes s’adressent à vous avec confiance pour obtenir d’être exposés l’année prochaine au Palais des Champs-Élysées dans des conditions convenables.
Veuillez agréer, monsieur le Ministre, l’hommage de notre respect. »

Lettre de Cezanne à Zola, 10 mai 1880 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 191-192.

13 mai

Zola répond à Cezanne :

« Médan, le 13 mai 1880

Mon cher Paul — J’ai été occupé et si chagrin [une dépêche de Maupassant lui a appris la mort de Flaubert] que je me trouve en retard avec toi. Si j’étais à Paris, je te prierai de venir pour causer avec moi de l’affaire Monet et de Renoir. Tu te doutes bien que leur lettre ne produise aucun effet. Ils ont tort de s’adresser à l’administration qui ne fera rien. Leur seule conduite est de produire des œuvres et de les envoyer : elles finiront par faire leur trou toutes seules, si elles doivent le faire. En dehors du travail, il n’y a pour eux que démarches inutiles et perte de temps.
Si c’est un article qu’ils désirent de moi, dis-leur que je fais en ce moment un Salon pour la Russie, et que ce Salon paraîtra sans doute dans Le Voltaire le mois prochain. J’y consacrerai tout un chapitre à l’impressionnisme.
Quant à leur lettre, elle ferait sourire, pas davantage. Pourtant s’ils persistent à désirer que Le Voltaire la reproduise, je l’enverrai au journal.
Une bonne poignée de main mon vieil ami, en attendant que tu puisses venir ici. »

Lettre de Zola, Médan, à Cezanne, 13 mai 1880 ; de Beucken Jean, Un portrait de Cezanne, Paris, « nrf », Gallimard, 1955, 341 pages, p. 168-169.

18-22 juin

Zola publie dans Le Voltaire une série de quatre articles sur le Salon, « Le Naturalisme au Salon ».

Zola Émile, « Le Naturalisme au Salon », Le Voltaire, 18, 19, 21, 22 juin 1880.

19 juin

Dans son deuxième article sur le Salon, dans Le Voltaire, Zola retrace l’évolution du mouvement impressionniste. Tout en approuvant son apport considérable, il ne reconnaît du génie à aucun des peintres du groupe : « Le grand malheur, c’est que pas un artiste de ce groupe n’a réalisé puissamment et définitivement la formule nouvelle qu’ils apportent tous, éparse dans leurs œuvres. La formule est là, divisée à l’infini ; mais nulle part, dans aucun d’eux, on ne la trouve appliquée par un maître. Ce sont tous des précurseurs, l’homme de génie n’est pas né. »
Leur groupe lui paraît avoir vécu, dont viennent de se séparer Monet et Renoir, reçus au Salon.
Il écrit à propos de Cezanne : « M. Paul Cezanne, un tempérament de grand peintre qui se débat encore dans les recherches de facture, reste plus près de Courbet et de Delacroix. »

Zola Émile, « Le Naturalisme au Salon II », Le Voltaire, 19 juin 1880 :

« Justement, dans ces dernières années, il s’est passé sous nos yeux un exemple bien intéressant et bien instructif. Je veux parler des expositions indépendantes faites par un groupe de peintres qu’on a nommés « les impressionnistes ». Ces peintres ont eu l’influence la plus incontestable sur notre école française ; mais, avant d’étudier leur rôle artistique, je veux parler de la tentative d’organisation libre qu’ils ont risquée, en essayant de se soustraire à la tutelle de l’Administration.

Certes, ce serait le rêve : se passer de l’État, vivre indépendant, comme les écrivains, reconquérir ainsi sa dignité et son propre gouvernement. Le malheur est que les mœurs du public, en France, ne sont pas à cette indépendance, et que le Salon officiel reste tout-puissant. Mais voyons les faits.

Certains artistes se sont donc réunis pour exposer leurs œuvres dans une salle louée par eux. Les uns, comme MM. Claude Monet, Renoir et Pissarro, étaient irrités de se voir chaque année refusés par les jurys des Salons, qui croyaient devoir protester ainsi contre leur tendance artistique ; les autres, comme M. Degas, étaient bien reçus chaque année, mais ils se sentaient si peu regardés, qu’ils voulaient être chez eux pour s’accrocher eux-mêmes en belle place et triompher tout seuls ; enfin, il y avait des garçons riches, comme MM. Caillebotte et Rouart, qui pouvant se payer une installation personnelle, ne voyaient pas pourquoi ils toléreraient davantage les mauvais procédés de l’Administration à leur égard. Telles étaient les causes matérielles de la réunion, sans parler de certaines tendances artistiques communes, qui d’ailleurs semblaient loin d’être générales et bien nettes. Comme je viens de le dire, chaque impressionniste avait donc ses raisons particulières, et l’association, qui a été assez unie pendant trois ou quatre ans, devait fatalement se détraquer, lorsque certains membres s’apercevraient que leur intérêt était de ne pas continuer l’expérience plus longtemps. Dans ces sortes d’associations, deux ou trois individualités seulement profitent, tandis que les autres pâtissent. Certes, le tapage fut grand, les expositions des impressionnistes occupèrent un instant tout Paris ; on les chansonnait, on les accablait de rires et d’injures, mais les visiteurs venaient en foule. Malheureusement, ce n’était là que du bruit, ce bruit de Paris que le vent emporte.

M. Renoir fut le premier à comprendre que les commandes n’arriveraient jamais par ce moyen ; et, comme il avait besoin de vivre, il recommença à envoyer au Salon officiel, ce qui le fit traiter de renégat. Je suis pour l’indépendance, en toutes choses ; pourtant, j’avoue que la conduite de M. Renoir me parut parfaitement raisonnable. Il faut connaître l’admirable moyen de publicité que le Salon officiel offre aux jeunes artistes ; avec nos mœurs, c’est uniquement là qu’ils peuvent triompher sérieusement. Certes, qu’on garde son indépendance dans ses œuvres, qu’on n’atténue rien de son tempérament, mais qu’ensuite on livre bataille en plein soleil, dans les conditions les plus favorables à la victoire. Simple question d’opportunisme, comme on le dit actuellement parmi nos hommes politiques.

Et j’insisterai plus encore sur le cas de M. Claude Monet. Voilà un peintre de l’originalité la plus vive qui, depuis dix ans, s’agite dans le vide, parce qu’il s’est jeté dans des sentiers de traverse, au lieu d’aller tout bourgeoisement devant lui. Il avait exposé au Salon de premières toiles fort remarquées ; puis, le jury s’avisa de le refuser, et le peintre irrité décida qu’il ferait bande à part. Ce fut une faute de conduite, un manque d’habileté dans l’entêtement ; car s’il avait continué la lutte sur le terrain des Salons officiels, nul doute qu’il aurait aujourd’hui la grande situation à laquelle il a droit. Cette année, il est revenu au Salon avec une toile dont je parlerai plus loin, mais qu’on paraît avoir reçue par charité et qu’on a fort mal placée. C’est toute une série d’efforts à recommencer pour lui. Les expositions libres des impressionnistes n’ont mis que du tapage autour de son nom ; il s’est lui-même relâché, il a cessé de donner tout ce qu’il pouvait, en ne se battant plus contre les mauvaises intentions du jury et contre l’indifférence du public. Le grand courage est de rester sur la brèche, quelles que soient les fâcheuses conditions où l’on s’y trouve. Donc, M. Claude Monet, que l’on regarde avec raison comme le chef des impressionnistes, n’est plus aujourd’hui qu’un renégat comme M. Renoir.

En somme, M. Degas seul a tiré un véritable profit des expositions particulières des impressionnistes ; et il faut en chercher la raison dans le talent même de ce peintre. M. Degas n’a jamais été un persécuté, aux Salons officiels. On le recevait, on le mettait relativement en belle place. Seulement, comme il est de tempérament artistique délicat, comme il ne s’impose point par une grande puissance, la foule passait devant ses tableaux sans les voir. De là une irritation fort légitime chez l’artiste, qui a compris combien il bénéficierait des avantages d’une petite chapelle où ses œuvres si fouillées et si fines pourraient être vues et étudiées à part. En effet, dès qu’il n’a plus été perdu dans la cohue du Salon, tout le monde l’a connu ; un cercle d’admirateurs fervents s’est formé autour de lui. Ajoutez que les œuvres un peu bâclées des autres impressionnistes faisaient ressortir le fini précieux des siennes. Puis, il pouvait exposer des esquisses, des bouts d’étude, de simples traits où il excelle, et qu’on ne lui aurait pas reçus au Salon. Aussi M. Degas a-t-il raison de s’en tenir aux expositions des impressionnistes et de ne pas rentrer dans ce grand bazar du palais de l’Industrie, dont le tohu-bohu ne lui vaut rien.

Telles sont donc les raisons qui, après avoir rapproché ces artistes, sont en train de les séparer. Leur groupe paraît avoir vécu.

Je ne suis ici qu’un historien consciencieux, expliquant le mécanisme humain d’un exemple d’association entre peintres. Je veux dire que je ne condamne nullement la tentative d’organisation indépendante qui vient d’être faite sous nos yeux ; je crois au contraire que l’effort a eu du bon, que maintenant le branle est donné et que les artistes arriveront peut-être un jour à se soustraire à la tutelle de l’Administration. Seulement, pour rester dans la stricte vérité, il faut bien constater qu’à ce jeu tout le monde ne gagne pas. Je le répète, les tentatives de ce genre profitent à une ou deux personnalités, qui montent, comme on dit, sur les épaules des camarades pour se mieux mettre en lumière. Ce ne serait rien encore si les médiocres seulement faisaient alors le jeu des puissants ; mais il arrive très souvent que les puissants eux-mêmes restent sur le carreau et servent de marchepied aux talents de souplesse et de patience.

J’arrive maintenant à l’influence que les impressionnistes ont en ce moment sur notre école française. Cette influence est considérable. Et j’emploie ce mot ici d’« impressionniste », parce qu’il faut bien une étiquette pour désigner le groupe de jeunes artistes, qui, à la suite de Courbet et de nos grands paysagistes, se sont voués à l’étude de la nature ; autrement, ce mot me semble étroit en lui-même et ne signifie pas grand-chose. Courbet était un maître ouvrier qui a laissé des œuvres impérissables, où la nature revit avec une puissance extraordinaire. Mais, derrière lui, le mouvement a continué, comme il continue en littérature, derrière Stendhal, Balzac et Flaubert. Des artistes sont venus qui, sans avoir certainement la solidité et la beauté d’exécution de Courbet, ont élargi la formule, en faisant une étude plus approfondie de la lumière, en bannissant davantage encore les recettes d’école. Au fond, comme ouvrier peintre, Courbet est un magnifique classique, qui reste dans la plus large tradition des Titien, des Véronèse et des Rembrandt. Les véritables révolutionnaires de la forme apparaissent avec M. Édouard Manet, avec les impressionnistes, MM. Claude Monet, Renoir, Pissarro, Guillaumin, d’autres encore. Ceux-ci se proposent de sortir de l’atelier où les peintres se sont claquemurés depuis tant de siècles, et d’aller peindre en plein air, simple fait dont les conséquences sont considérables. En plein air, la lumière n’est plus unique, et ce sont dès lors des effets multiples qui diversifient et transforment radicalement les aspects des choses et des êtres. Cette étude de la lumière dans ses mille décompositions et recompositions est ce qu’on a appelé plus ou moins proprement l’impressionnisme, parce qu’un tableau devient dès lors l’impression d’un moment éprouvée devant la nature. Les plaisantins de la presse sont partis de là pour caricaturer le peintre impressionniste saisissant au vol des impressions, en quatre coups de pinceau informes ; et il faut avouer que certains artistes ont justifié malheureusement ces attaques, en se contentant d’ébauches trop rudimentaires. Selon moi, on doit bien saisir la nature dans l’impression d’une minute ; seulement, il faut fixer à jamais cette minute sur la toile, par une facture largement étudiée. En définitive, en dehors du travail, il n’y a pas de solidité possible. D’ailleurs, remarquez que l’évolution est la même en peinture que dans les lettres, comme je l’indiquais tout à l’heure. Depuis le commencement du siècle, les peintres vont à la nature, et par des étapes très sensibles. Aujourd’hui nos jeunes artistes ont fait un nouveau pas vers le vrai, en voulant que les sujets baignassent dans la lumière réelle du soleil, et non dans le jour faux de l’atelier ; c’est comme le chimiste, comme le physicien qui retournent aux sources, en se plaçant dans les conditions mêmes des phénomènes. Du moment qu’on veut faire de la vie, il faut bien prendre la vie avec son mécanisme complet. De là, en peinture, la nécessité du plein air, de la lumière étudiée dans ses causes et dans ses effets. Cela paraît simple à énoncer, mais les difficultés commencent avec l’exécution. Les peintres ont longtemps juré qu’il était impossible de peindre en plein air, ou simplement avec un rayon de soleil dans l’atelier, à cause des reflets et des continuels changements de jour. Beaucoup même continuent à hausser les épaules devant les tentatives des impressionnistes. Il faut être du métier effectivement pour comprendre tout ce que l’on doit vaincre, si l’on veut accepter la nature avec sa lumière diffuse et ses variations continuelles de colorations. À coup sûr, il est plus commode de maîtriser la lumière, d’en disposer à l’aide d’abat-jour et de rideaux, de façon à en tirer des effets fixes ; seulement, on reste alors dans la pure convention, dans une nature apprêtée, dans un poncif d’école. Et quelle stupéfaction pour le public, lorsqu’on le place en face de certaines toiles peintes en plein air, à des heures particulières ; il reste béant devant des herbes bleues, des terrains violets, des arbres rouges, des eaux roulant toutes les bariolures du prisme. Cependant, l’artiste a été consciencieux ; il a peut-être, par réaction, exagéré un peu les tons nouveaux que son œil a constatés ; mais l’observation au fond est d’une absolue vérité, la nature n’a jamais eu la notation simplifiée et purement conventionnelle que les traditions d’école lui donnent. De là, les rires de la foule en face des tableaux impressionnistes, malgré la bonne foi et l’effort très naïf des jeunes peintres. On les traite de farceurs, de charlatans se moquant du public et battant la grosse caisse autour de leurs œuvres, lorsqu’ils sont au contraire des observateurs sévères et convaincus. Ce qu’on paraît ignorer, c’est que la plupart de ces lutteurs sont des hommes pauvres qui meurent à la peine, de misère et de lassitude. Singuliers farceurs que ces martyrs de leurs croyances !

Voilà donc ce qu’apportent les peintres impressionnistes : une recherche plus exacte des causes et des effets de la lumière, influant aussi bien sur le dessin que sur la couleur. On les a accusés avec raison de s’être inspirés des gravures japonaises, si intéressantes, qui sont aujourd’hui entre toutes les mains. Il faudrait ici étudier ces gravures et montrer ce que cet art si clair et si fin de l’Extrême-Orient nous a appris de choses, à nous, Occidentaux, dont l’antique civilisation artistique se pique de tout savoir. Il est certain que notre peinture noire, notre peinture d’école au bitume, est restée surprise et s’est remise à l’étude devant ces horizons limpides, ces belles taches vibrantes des aquarellistes japonais. Il y avait là une simplicité de moyens et une intensité d’effet qui ont frappé nos jeunes artistes et les ont poussés dans cette voie de peinture trempée d’air et de lumière, où s’engagent aujourd’hui tous les nouveaux venus de talent. Et je ne parle pas de l’art exquis des Japonais dans le détail, de leur dessin si vrai et si fin, de toute cette fantaisie naturaliste, qui procède de l’observation directe jusque dans ses écarts les plus étranges. J’ajouterai pourtant que, si l’influence du japonisme a été excellente pour nous tirer de la tradition du bitume et nous faire voir les gaietés blondes de la nature, une imitation voulue d’un art qui n’est ni de notre race ni de notre milieu, finirait par n’être plus qu’une mode insupportable. Le japonisme a du bon, mais il ne faut pas en mettre partout ; autrement, l’art tournerait au bibelot. Notre puissance n’est pas là. Nous ne pouvons accepter comme le dernier mot de notre création, cette simplification par trop naïve, cette curiosité des teintes plates, ce raffinement du trait et de la tache colorée. Tout cela ne fait pas de la vie, et nous devons faire de la vie.

Je me restreins, je ne puis étudier ici chaque peintre impressionniste de talent. Il en est, comme M. Degas, qui se sont enfermés dans des spécialités. Lui est surtout un dessinateur minutieux et original à la fois, qui a produit des séries très remarquables de blanchisseuses, de danseuses, de femmes à leur toilette, dont il a dessiné les mouvements avec une vérité pleine de finesse. MM. Pissarro, Sisley, Guillaumin ont marché à la suite de M. Claude Monet, que je vais retrouver tout à l’heure au Salon officiel, et ils se sont appliqués à rendre des coins de nature autour de Paris, sous la vraie lumière du soleil, sans reculer devant les effets de coloration les plus imprévus. M. Paul Cezanne, un tempérament de grand peintre qui se débat encore dans des recherches de facture, reste plus près de Courbet et de Delacroix. Mme Berthe Morisot est une élève très personnelle d’Édouard Manet, tandis que Mlle Cassatt, une Américaine je crois, a débuté dernièrement avec des œuvres remarquables, d’une originalité singulière. Enfin M. Caillebotte est un artiste très consciencieux, dont la facture est un peu sèche, mais qui a le courage des grands efforts et qui cherche avec la résolution la plus virile.

J’oublie certainement des noms ; mais j’entends m’occuper ici plus de l’impressionnisme que des impressionnistes.

Le grand malheur, c’est que pas un artiste de ce groupe n’a réalisé puissamment et définitivement la formule nouvelle qu’ils apportent tous, éparse dans leurs œuvres. La formule est là, divisée à l’infini ; mais nulle part, dans aucun d’eux, on ne la trouve appliquée par un maître. Ce sont tous des précurseurs, l’homme de génie n’est pas né. On voit bien ce qu’ils veulent, on leur donne raison ; mais on cherche en vain le chef-d’œuvre qui doit imposer la formule et faire courber toutes les têtes. Voilà pourquoi la lutte des impressionnistes n’a pas encore abouti ; ils restent inférieurs à l’œuvre qu’ils tentent, ils bégayent sans pouvoir trouver le mot. Mais leur influence n’en reste pas moins énorme, car ils sont dans la seule évolution possible, ils marchent à l’avenir. On peut leur reprocher leur impuissance personnelle, ils n’en sont pas moins les véritables ouvriers du siècle ; et cela explique comment des peintres méconnus, hués, chassés du Salon et réduits à vivre en quarantaine, restent tellement forts, même sans qu’un maître se soit encore dressé et imposé parmi eux, que du fond des petites salles où ils accrochent leurs toiles, ils imposent peu à peu aux Salons officiels la formule encore vague qu’ils appliquent. Ils ont bien des trous, ils lâchent trop souvent leur facture, ils se satisfont trop aisément, ils se montrent incomplets, illogiques, exagérés, impuissants ; n’importe, il leur suffit de travailler au naturalisme contemporain pour se mettre à la tête d’un mouvement et pour jouer un rôle considérable dans notre école de peinture. »

19 juin

Cezanne rappelle sa nouvelle adresse, 32, rue de l’Ouest, et remercie Zola des articles qu’il a rédigés pour Le Voltaire. Il aimerait séjourner chez lui à Médan : « Si tu n’es pas effrayé par le long temps que je risque d’y mettre, je me permettrai de porter une petite toile et d’y faire un motif. »

« [Paris] samedi 19 juin 1880.
Mon cher Émile,
J’avais à te remercier de l’avant-dernière lettre que tu m’as écrite au sujet de ce que je te demandais pour Monet et Renoir. Un peu par négligence, et le mois de juin s’avançant, je ne t’avais pas répondu. — Enfin, en dernier lieu, ta dernière lettre ne m’arrive qu’aujourd’hui. C’est que la suscription n’était pas exacte. C’est 32 rue de l’Ouest, qu’il faudra mettre, et non 12. Je te remercie vivement. J’ai pu me procurer le numéro portant la date du 19. J’irai au Voltaire me procurer le numéro du 18 courant.
— Monet a en ce moment chez Mons. Charpentier à la Vie moderne une très belle exposition 2.
Je ne sais pas trop si des chaleurs vraies viendront, mais dès que je ne te dérangerai pas, écris-moi, j’irai à Médan avec plaisir. Et si tu n’es pas effrayé par le long temps que je risque d’y mettre, je me permettrai de porter une petite toile et d’y faire un motif, le tout si tu n’y vois pas d’inconvénients.
Je remercie beaucoup Madame Zola du grand tas de chiffons qu’elle m’a donné, et dont je profite. — Je vais tous les jours à la campagne peindre un peu.
J’ai vu le très excellent Solari. Demain j’irai le voir, il est venu trois fois à la maison, et j’étais toujours dehors. Demain dimanche, j’irai lui serrer la main. Rien ne marche pour lui. Il ne peut pas faire tourner la chance de son côté. Avec moins de force, que d’heureux bougres arrivent. Mais il y a l’homme, et pour ma part je remercie Dieu d’avoir un père éternel.
Je te prie de souhaiter le bonjour à Madame Zola de ma part, ainsi qu’à Madame Zola ta mère.
Je te serre la main.
Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne à Zola, 19 juin 1880 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 192.

C’est en réalité Mme Charpentier, et non Monsieur, qui participe au lancement de la nouvelle revue La Vie moderne, dont le rédacteur est Edmond Renoir, frère du peintre.

19 juin

Selon le livre de comptes de Vollard, Georges Murat achète « l’Étude de Cezanne nature morte noire et 3 pointes sèches de Guillaumin » (Bol et boîte à lait, FWN765-R425), pour 150 francs.

Registre commercial de Vollard, Paris, musée du Louvre, Bibliothèque centrale et archives des musées nationaux, archives Vollard, MS 421.
Rewald John, The Paintings of Paul Cezanne. A Catalogue raisonné, en collaboration avec Walter Feilchenfeldt et Jayne Warman, volume I « The Texts », 592 pages, 955 numéros, New York, Harry N. Abrams, Inc., Publishers, 1996, notice 425, p. 285.

 

Blot Eugène, Histoire d’une collection de tableaux modernes, 50 ans de peinture (de 1882 à 1932), Éditions d’Art, Paris, 1934, 109 pages, p. 37-38 :

« Le n° 21, « Pommes et Cruchon », par Cezanne également, mérite une mention spéciale, et je dois, comme pour le précédent, empiéter sur l’avenir à cause de tous les avatars qui me permirent, en l’échangeant plus tard avec Paul Rosemberg [sic], d’obtenir à sa place une admirable nature morte de 6 fig. (Pommes et Pot de Gingembre) dont je dirai l’heureuse fortune.

J’avais payé ce n° 21 trois cents francs à Vollard en 1892. Il ne fit en 1900 qui six cents francs ; à ma seconde vente en 1906, il atteignit treize cents. Je l’avais repris aux deux ventes : lorsque vers 1910, M. Paul Rosemberg [sic] m’en offrit une assez belle somme payable en espèces (cinq mille francs) ; et en marchandises. Il me donna un superbe Renoir ancien « Vase de Fleurs » qui valait certainement le Cezanne et vaut aujourd’hui bien davantage et que j’ai donné à mon fils Jacques Blot ; puis, une admirable figure de femme, par Monticelli, qui est toujours dans ma collection ; enfin une forte et grave petite nature morte, du même Cezanne, « Bol et Boîte à lait » [FWN765-R425] que je connaissais bien pour l’avoir acceptée pour six cents francs de mon ami G. Murat, moitié du prix d’un Guillaumin qu’il voulut acquérir (Murat l’avait eue pour deux louis chez Vollard ! Je l’avais, après lui avoir reprise, vendue plus tard environ cinq mille à un de mes bons clients, à la vente duquel Rosemberg l’avait achetée. »

20 juin

Dans son troisième article sur le Salon, Zola revient sur Monet et Renoir, estimant que « M. Monet a trop cédé à sa facilité de production. Bien des ébauches sont sorties de son atelier, dans des heures difficiles, et cela ne vaut rien, cela pousse un peintre sur la pente de la pacotille. »

Zola Émile, « Le Naturalisme au Salon III », Le Voltaire, 20 juin 1880 :

« À présent, nous allons voir le Salon officiel se transformant sous l’influence directe des impressionnistes, de ces peintres parias dont tout le monde se moque.

Cela est un fait. Si l’on revoit par la pensée les Salons annuels de ces derniers vingt ans, depuis le salon des Refusés de 1863 jusqu’à cette année, par exemple, on est frappé du changement d’aspect, de l’évolution lente vers les sujets modernes et la peinture claire. Chaque année, on voit diminuer les tableaux d’école, les académies d’hommes ou de femmes servies au public sous une étiquette mythologique, les sujets classiques, historiques, romantiques, les peintures poussées au noir par la tradition ; et, au fur et à mesure, paraissent des figures en pied habillées à la mode du jour et peintes en plein air, des scènes mondaines ou populaires, le Bois, les Halles, nos boulevards, notre vie intime. C’est un flot montant de modernité, irrésistible, qui emporte peu à peu l’École des beaux-arts, l’Institut, toutes les recettes et toutes les conventions. Le branle est donné, le mouvement continue, par une force fatale, sans que personne puisse l’enrayer ; et ce n’est d’ailleurs pas une entente, c’est simplement le souffle du siècle qui passe, qui pousse et réunit les individualités. Remarquez que je constate une évolution, sans dire que tout peintre qui entre dans la voie moderne a par là même du talent. Hélas ! le talent manque trop souvent. Ma première sensation, au Salon de cette année, a été une surprise heureuse en voyant les tableaux peints sur nature l’emporter sur les tableaux d’école. Ensuite, j’ai dû m’avouer que toutes ces tentatives de naturalisme en peinture n’étaient pas très bonnes : cela est fatal. Les maîtres restent rares, il y a toujours une queue d’élèves peu doués. Ce qu’on peut dire, c’est que le mouvement s’affirme avec une puissance invincible ; c’est que le naturalisme, l’impressionnisme, la modernité, comme on voudra l’appeler, est aujourd’hui maître des Salons officiels. Nous allons voir tout à l’heure que le succès est là, même pour la foule. Si tous les jeunes peintres ne sont pas des maîtres, tous, du moins, appliquent la même formule, chacun avec son tempérament différent. Attendons, et peut-être un maître de génie viendra-t-il dire puissamment le mot que balbutient les talents de l’heure présente.

[…] À la tête des impressionnistes, j’ai cité tout à l’heure M. Claude Monet, en disant qu’il s’était décidé, cette année, à envoyer deux toiles au Salon. Une de ces toiles seulement a été reçue, et avec peine, ce qui l’a fait placer tout en haut d’un mur, à une élévation qui ne permet pas de la voir. C’est un paysage, Lavacourt, un bout de Seine, avec une île au milieu, et les quelques maisons blanches d’un village sur la berge de droite. Personne ne lève la tête, le tableau passe inaperçu. Cependant, on a eu beau le mal placer, il met là-haut une note exquise de lumière et de plein air ; d’autant plus que le hasard l’a entouré de toiles bitumineuses, d’une médiocrité morne, qui lui font comme un cadre de ténèbres, dans lequel il prend une gaieté de soleil levant. M. Monet, lui aussi, est un maître. Il n’a pas la note distinguée de M. Manet, il peint lourdement les figures mais c’est un paysagiste incomparable, d’une clarté et d’une vérité de tons superbes. Il y a surtout en lui un peintre de marines merveilleux ; l’eau dort, coule, chante dans ses tableaux, avec une réalité de reflets et de transparence que je n’ai vue nulle part. Ajoutez qu’il est fort habile, maître de son métier, sans tâtonnement, fait pour plaire au public, s’il s’en donnait la moindre peine. Aussi est-ce un grand étonnement pour nous tous que ce peintre si bien doué lutte encore obscurément, après avoir débuté au Salon par des toiles très regardées et très discutées, telle que sa Femme à la robe verte, dont on parle encore. J’ai expliqué que la campagne faite par M. Monet avec les impressionnistes n’avait pas été heureuse pour lui. Il faudrait maintenant, si je voulais étudier complètement son cas, entrer dans des considérations d’un ordre personnel que j’hésite à aborder. Ce que je puis dire, c’est que M. Monet a trop cédé à sa facilité de production. Bien des ébauches sont sorties de son atelier, dans des heures difficiles, et cela ne vaut rien, cela pousse un peintre sur la pente de la pacotille. Quand on se satisfait trop aisément, quand on livre une esquisse à peine sèche, on perd le goût des morceaux longuement étudiés ; c’est l’étude qui fait les œuvres solides. M. Monet porte aujourd’hui la peine de sa hâte, de son besoin de vendre. S’il veut conquérir la haute place qu’il mérite, s’il veut être un des maîtres que nous attendons, il lui faut résolument se donner à des toiles importantes, étudiées pendant des saisons, sans autre préoccupation que de s’y mettre tout entier, avec son tempérament. Qu’il ne s’occupe plus de la question des expositions, qu’il fasse avec entêtement de la grande et belle peinture, et avant dix ans il sera reçu, placé sur la cimaise, récompensé, il vendra ses tableaux très cher et marchera à la tête du mouvement actuel.

L’autre peintre impressionniste, M. Renoir, qui a exposé au Salon, se trouve également fort mal placé. Ses deux toiles : Pêcheuses de moules à Berneval et Jeune fille endormie, ont été accrochées dans la galerie circulaire qui règne autour du jardin ; et la lumière crue du grand jour, les reflets du soleil leur font le plus grand tort, d’autant plus que la palette du peintre fond déjà volontiers toutes les couleurs du prisme dans une gamme de tons, parfois très délicate. Mais, encore une fois, à quoi bon se fâcher contre le jury et l’Administration ? C’est une simple lutte, dont on sort toujours vainqueur, à force de courage et de talent. »

Été ( ?)

Il est possible que Cezanne effectue un passage à Auvers-sur-Oise. En effet, son tableau, La Route tournante à Auvers-sur-Oise (FWN163-R488), non daté, a probablement été peint en même temps qu’un tableau de Victor Vignon, daté « 80 », Le Hameau du Valhermé (Bayonne, musée Bonnat). Tous deux représentent le même site : le fond de la rue du Valhermeil, à Auvers-sur-Oise, presque au même emplacement et à la même saison d’été.

4 juillet

Cezanne, n’ayant pas de nouvelles de Zola, lui rappelle son désir d’aller à Médan. Il le remercie de ses articles sur le Salon.

« [Paris] 4 juillet 1880.
Mon cher Émile,
J’ai répondu le 19 juin passé à la lettre que tu m’avais écrite le 16. Je te demandais si je pouvais allez chez toi, pour y peindre, il est vrai. — Mais bien entendu que je ne désirais pas être un sujet de gêne. Depuis je n’ai plus reçu de tes nouvelles, et comme il y a à peu près quinze jours écoulés de ce moment, je me permets de te demander quelques mots pour être au fait de la situation. Si tu désires que j’aille te souhaiter le bonjour, j’irai, ou si tu me dis le contraire, je n’irai pas encore. — J’ai lu à partir du numéro II les articles que tu as fait paraître dans le Voltaire. Et je te remercie en mon nom et celui de mes autres confrères. — Monet, d’après ce que j’ai appris, aurait vendu quelques-unes des toiles exposées chez monsieur Charpentier, et Renoir aurait quelques bonnes commandes de portraits à faire.
Je te souhaite une bonne santé — et je te prie de faire agréer mes sincères respects à Madame Zola et à ta mère.
Je suis avec reconnaissance ton dévoué.
Paul Cezanne
Mon adresse est : 32, rue de l’Ouest, et non 12 comme tu avais mis par erreur. »

Lettre de Cezanne à Zola, 4 juillet 1880 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 193-194.

Le n° II que mentionne Cezanne correspond à la deuxième partie de l’article de Zola, « Le naturalisme au Salon », paru en quatre parties dans le Voltaire, du 18 au 22 juin, et dans le numéro de juin du Messager de l’Europe.

Mi juillet – août

Cezanne séjourne chez Zola à Médan.

14 juillet

Paul Alexis prévient Zola qu’il ne pourra se rendre à Médan que le 16 juillet. Il prie Paul Cezanne de l’en excuser, lequel s’y trouve probablement déjà :

« Mes excuses à vos dames, et à Paul [Cezanne], pour mon retard. »

Lettre de Paul Alexis, Paris, à Émile Zola, 14 juillet 1880 ; Bakker B. H., Naturalisme pas mort. Lettres inédites de Paul Alexis à Émile Zola 1871-1900, Toronto, University of Toronto Press, 1971, 608 pages, lettre n° 65, p. 164.

15 juillet

Guillemet est arrivé la veille chez Zola à Médan, où séjourne Cezanne. Lui et Cezanne passent ensemble la journée. Peu après, Guillemet racontra à Zola sa journée passée en compagnie de Cezanne.

« Vous avez dû être étonné de ne pas le voir rentrer pour déjeuner. Nous avons déjeuné, comme il a dû vous le dire, à l’Esturgeon, les coudes sur la table, comme au bon vieux temps, et cela m’a rajeuni de pas mal d’années. Il n’y a décidément au monde que la vraie amitié. Elle passe pour moi au-dessus des succès qui peuvent vous étourdir sur le coup, mais desquels on se blase vite, n’est-il pas vrai ? »

Lettre de Guillemet, Trouville, à Zola, 18 août 1880 ; Emile Zola, Correspondance, tome IV, 1880-1883, notes n° 1 et 2, p. 94.

4 août

Paul Alexis, qui s’est absenté peu de temps de Médan, transmet, dans une lettre à Zola, ses amitiés à Cezanne, « peintre-batelier » :

« Amitiés à ces dames et au peintre-batelier ».

Lettre de Paul Alexis, Paris, à Émile Zola, mercredi soir [4 août 1880] ; Bakker B. H., Naturalisme pas mort. Lettres inédites de Paul Alexis à Émile Zola 1871-1900, Toronto. University of Toronto Press, 1971, 608 pages, lettre n° 66, p. 165.

22 août

Zola répond à Guillemet :

« Paul est toujours ici avec moi. Il travaille beaucoup, et il compte toujours sur vous pour ce que vous savez [l’admission au Salon]. Il m’a conté l’excellente matinée que vous avez passée ensemble. Et je suis chargé de vous envoyer toutes ses tendresses. »

Lettre de Zola à Antoine Guillemet, Médan, 22 août 1880 ; Bakker B. H. (éd.), Émile Zola, correspondance, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal et Paris, éd. du CNRS, tome IV (juin 1880-1883), 1983, n° 15, p. 93-94.

C’est probablement pendant ce séjour que Cezanne peint Le Château de Médan (FWN150-R437). Paul Gauguin, renseigné peut-être par Camille Pissarro ou par Cezanne lui-même, à propos de ce tableau, qui lui appartiendra :

« Cezanne peint rutilant paysage fonds d’outremer, verts pesants, ocres qui chatoient ; les arbres s’alignent, les branches s’entrelacent, laissant cependant voir la maison de son ami Zola aux volets vermillon qu’orangent les chromes qui scintillent sur la chaux des murs. Les véronèses qui pétardent signalent la verdure raffinée du jardin, et en contraste le son grave des orties violacées au premier plan, orchestre le simple poème. C’est à Médan.
Prétentieux, le passant épouvanté regarde ce qu’il pense être un pitoyable gâchis d’amateur et souriant professeur il dit à Cezanne : « Vous faites de la peinture. »
— Assurément, mais si peu…
— Oh ! je vois bien : tenez, je suis un ancien élève de Corot et si vous voulez me permettre avec quelques habiles touches je vais vous remettre tout cela en place. Les valeurs, les valeurs… il n’y a que ça. »
Et le vandale impudemment étale sur la rutilante toile quelques sottises. Les gris sales couvrent les soieries orientales.
Cezanne s’écrie : « Monsieur, vous avez de la chance, et faisant un portrait vous devez sans doute mettre les luisants sur le bout du nez, comme sur un bâton de chaise. »
Cezanne reprend sa palette, gratte avec le couteau toutes les saletés du monsieur.
Et après un temps de silence, il lance un formidable pet, se retourne vers le monsieur, disant : « Hein ! » ça soulage.  »

Paul Gauguin, Avant et Après. Avec les vingt-sept dessins du manuscrit original, Paris, Les Éditions G. Crès, 1923, 241 pages, p. 231-232.

Octobre

Adresses de Pissarro relevées par Ludovic Rodo Pissarro :

« 1er octobre                  18 rue des 3 Frères, Paris
(quittance de loyer, terme échu).
22 octobre                      Pontoise. »

Ludovic Rodo Pissarro, Curriculum vitæ ; inédit, Pontoise, musée Pissarro.

17 octobre

La mère de Zola meurt à Médan. Elle sera enterrée aux côtés de son époux, le 20 octobre, à Aix. Cezanne, qui se trouve à Paris, apprendra la nouvelle par la presse, puis par une lettre de Solari le 28 octobre.

Bakker B. H. (éd.), Émile Zola, correspondance, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal et Paris, éd. du CNRS, tome III « juin 1877 – mai 1880 », 1982, p. 428.
La Provence, dimanche 24 octobre 1880 :

« Nous avons eu parmi nous, pendant deux jours, une personnalité fort retentissante : M. Émile Zola.
Un bien triste devoir conduisait le célèbre romancier dans notre ville. Sa mère venait de mourir et il ramenait sa dépouille mortelle près des restes de son père, M. François Zola, inhumé dans un caveau de famille au cimetière d’Aix.
M. et Mme Émile Zola sont arrivés ici, mercredi, par le train de 3 heures. Le chef de l’école naturaliste, âgé aujourd’hui de 39 ans [40 ans], a conservé la physionomie et l’allure un peu lourde que beaucoup parmi nous lui ont connues à l’époque, déjà bien éloignée, où il commençait à Aix des études qu’il ne devait d’ailleurs jamais terminer.
Le fourgon ramenant les restes de Mme Zola mère, décédée dimanche soir à Médan (Seine-et-Oise) dans la maison de campagne de son fils, n’est arrivé en gare d’Aix que jeudi matin à 9 heures.
Un employé des pompes funèbres de Paris l’avait accompagné jusqu’à Aix. Immédiatement débarqué, le cercueil a été dirigé vers l’église du Saint-Esprit où l’absoute a été donnée.
La cérémonie religieuse avait été déjà célébrée à Médan.
Personne ici n’ayant été averti, le convoi n’était formé que de parents et d’amis intimes.
M. Émile Zola conduisait le deuil, assisté par M. Marguery, avoué, son camarade d’enfance et ayant à ses côtés M. Pécout fils, son cousin germain. »

21 octobre 1880

Baille, prévenu par la presse du décès de Mme Zola transmet à Zola « un souvenir affectueux à la pauvre morte » :

« Paris, 21 octobre 1880
Mon cher ami,
Je lis peu les journaux, et je n’ai appris qu’aujourd’hui le malheur qui vient de te frapper. Je sais combien ta mère, dans les jours difficiles, a été bonne et amicale pour toi, et aussi pour moi, qui ai tant vécu de ta vie alors. L’image de ta mère qui m’était sortie de la mémoire depuis plus de dix ans, m’est revenue et j’ai éprouvé un grand charme à me souvenir. J’envoie donc par-dessus Paris un souvenir à la pauvre morte.
Ton vieil ami
26, rue Oberkampf »

Lettre de Baille à Zola ; Becker Colette, « Jean-Baptistin Baille », Les Cahiers naturalistes, 28e année, 1982, n° 56, p. 147-158, lettre p. 155.

26 octobre

Zola écrit à Philippe Solari.

« Rends-moi le service de mettre la lettre ci-jointe chez le concierge de Cezanne ; ou même donne-la-lui en main propre, ce qui sera mieux. J’ai complètement oublié son adresse. »

Lettre d’Emile Zola à Philippe Solari, 26 octobre 1880 ; Émile Zola, Correspondance, tome IV, 1880-1883, lettre n° 47, p. 122-123.

28 octobre

Cezanne explique à Zola qu’ayant appris le décès de sa mère (le 17 octobre, à Médan) par le journal il s’abstient d’aller le déranger.

« [Paris,] 28 octobre 1880.

Mon cher Émile,

Ce matin, Solari m’a apporté la lettre que tu m’as envoyée. J’avais appris par le Journal que tu avais perdu ta mère, et aussi que tu devais te rendre à Aix, c’est pourquoi je ne suis pas allé à Médan. Je devais t’écrire pour te demander si tu comptais venir à Paris le mois prochain, mais puisque tu m’apprends ton arrivée pour dans quelque temps, j’attendrai jusque-là, à moins que tu ne désires que j’aille te voir, je suis à ton service pour n’importe quoi que je pourrai faire.
Je comprends bien tout ce qu’a de triste ta position, je souhaite que ta santé néanmoins s’en ressente le moins possible, ainsi que ta femme.
Je vous prie d’agréer mes sincères salutations et je vous serre cordialement la main.

Paul Cezanne
32, rue de l’Ouest. »

Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 195.

[A partir de fin octobre]

Degas, exécuteur testamentaire de Duranty, sollicite des dons d’artistes pour une vente en faveur de sa compagne, qui aura lieu les 28 et 29 janvier 1881.

Lettre de Degas, 19 bis, rue Fontaine, à Cazin, 29 octobre [1880] ; Lettres de Degas, 1945, lettre n° XXIX, p. 57-58.

1er novembre

Zola ayant proposé à Baille qu’ils se revoient, celui-ci lui fait une réponse qui préfigure les attitudes effarouchées du futur Dubuche de L’Œuvre devant la toile de Claude Lantier. Baille est devenu directeur d’une maison d’optique (maison Lemaire : jumelles et lorgnettes, 26, rue Oberkampf).

« Paris, 1er novembre 1880.

Mon cher ami,

Je serai toujours très heureux de passer une soirée avec toi, et je réponds un oui empressé à ta demande.

Notre amitié s’est rompue. — Je ne me rappelle plus trop ni pourquoi ni comment. Mais qu’importent quelques piques d’amour-propre ou quelques effarements, au milieu de la grande catastrophe, contre notre vie commune de plus de vingt ans ? Nos ennuis et nos espérances d’alors ont laissé des traces plus profondes que je ne pensais moi-même, et l’émotion que j’ai eue à la mort de ta mère, ainsi que le plaisir que j’ai ressenti en voyant ta lettre, m’ont bien fait voir que ces traces n’ont jamais été effacées quelles qu’aient été les différences de ma vie actuelle avec ma vie d’autrefois.

J’ai suivi de loin avec joie et quelquefois avec tristesse, je ne te le cache pas, tes succès rapides et si bien prévus. Je n’ai pas attendu l’Assommoir pour savoir que tu avais un bien grand talent, fait de netteté et de puissance ; mais je n’ai pas attendu non plus Nana, pour blâmer la voie dans laquelle tu es entré. La peinture que tu fais de l’humanité ne me paraît ni assez exacte ni assez complète. Que le ventre, avec ses divers appendices, soit le roi de ce monde ? que les sentiments et les beaux mots ne soient le plus souvent qu’une parure à des instincts et des besoins immondes ? Cela est possible, cela est vrai même, bien que ces vérités désagréables n’aient peut-être pas besoin d’être démontrées si souvent : Mais cela est fâcheux, et ne crois-tu pas que le sentiment du devoir ne puisse sinon détruire, au moins modifier les effets de ces instincts ?

Je te dis là des choses qu’on doit t’avoir déjà dites souvent. Mais, j’ai cru utile de te montrer l’état d’esprit dans lequel je suis vis-à-vis de toi. Tu trouveras toujours en moi un ami dévoué et d’autant plus affectueux que nous avons un arriéré plus grand à combler ; mais tu ne trouveras pas toujours un admirateur quand même.

Sur ce j’attends ton rendez-vous ; en te serrant la main

Ton dévoué

Baille. »

Lettre de Baille, Paris, à Zola, 1er novembre 1880 ; Mitterand Henri, « Etudes, notes et variantes. L’Œuvre », Zola Émile : Les Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire, tome IV, édition intégrale publiée sous la direction d’Armand Lanoux, Paris, Gallimard, 1966, collection « nrf » « Bibliothèque de la Pléiade », 1812 pages, p. 1335-1486, p. 1365-1366.

Entre 1880 et 1885

Il est possible que Cezanne effectue un voyage en Belgique et en Hollande pour visiter des musées. Joachim Gasquet fait état d’un tel voyage vers sa « quarantième année » ; Gaston Bernheim-Jeune, « à quarante ans ». Élie Faure, qui a rencontré Gasquet, le mentionne dès 1910, avant la publication du livre de Gasquet. Cela expliquerait que Vollard relate un propos de Cezanne sur la salle de la Ronde de nuit, à Amsterdam :

« Pour changer les idées du maître, je lui appris qu’un amateur venait d’acquérir, d’un coup, à mon magasin, trois tableaux de lui. « C’est un compatriote ? » s’enquit Cezanne. — « C’est un étranger, un Hollandais. » — « Ils ont de beaux musées ! » Désireux de montrer mes connaissances en art, je vantai la Ronde de nuit. Cezanne m’interrompant : « Je ne connais rien de plus crevant que tous ces gens se pressant dans la salle de la Ronde de nuit, avec un air d’extase, les mêmes qui vomiraient dessus, si Rembrandt se mettait à baisser de prix… Mais en attendant, si j’avais seulement besoin de me moucher, il fallait m’en aller. Et puis le grandiose, je ne le dis pas en mauvaise part, finit par fatiguer. Il y a aussi des montagnes, quand on est devant, on crie : N. de D…, mais pour tous les jours, un simple coteau vous suffit très bien. »

Vollard Ambroise, Paul Cezanne, Paris, Les éditions Georges Crès & Cie, 1924 (1re édition, Paris, Galerie A. Vollard, 1914, 187 pages ; 2e édition, 1919, 247 pages, p. 102-103.

 

Gasquet Joachim, Cezanne, Paris, Les éditions Bernheim-Jeune, 1926 (1re édition 1921), 213 pages de texte, 200 planches, p. 74 :

« Vers la quarantième année, cette raison et cette sensibilité, il me semble, s’équilibrent ou sont, en tout cas, bien proches de se fondre. Il aimait trop l’absolu. Il poussait jusqu’à la folie le goût de la perfection. Cette heure heureuse ne dure pas. Un désir subit de voyage le prit. Eut-il peur de l’Italie ? Il courut en Belgique, en Hollande, vérifier ses hypothèses, chercher des confirmations. Chose étrange, Rembrandt ne paraît pas l’avoir retenu. Ce fut Rubens qui l’éblouit surtout. Il en resta extasié, jusqu’à la fin. Une photographie du groupe des sirènes, dans le Débarquement de Marie de Médicis à Marseille du Louvre, le suivait dans tous ses déplacements. Il la fixait parfois, avec une punaise, au mur de son atelier. C’est la seule image que j’y ai jamais vu séjourner plus d’un mois, avec le Sardanapale de Delacroix. Quand on lui demandait : « Quel peintre préférez-vous ? », invariablement il répondait : « Rubens ». Il l’a écrit, même. »

 

Faure Élie, « Paul Cezanne », Portraits d’hier, n° 28, 1er mai 1910, p. 108, 118 :

« il n’alla jamais en Italie, bien qu’il pût ainsi trouver à sa porte un témoignage dont il redoutait sans doute la puissance de fascination. Il fit de courts voyages en Belgique, en Hollande. […] Il connaissait si bien pour les avoir vus au Louvre, en Flandre, Rubens, Véronèse, Poussin, Vélasquez qu’il n’apercevait pas ce qui choque tout le monde dans les mauvaises reproductions du livre de Charles Blanc et d’autres publications qu’il avait entre les mains. »

 

Faure Élie, « Paul Cezanne », L’Art décoratif, revue de l’art ancien & de la vie artistique moderne, 13e année, n° 157, 5 octobre 1911, p. 113-128, p. 117 :

« Il fit deux ou trois courts voyages en Flandre, en Hollande. Il ne voulut pas mettre les pieds en Italie, comme s’il avait eu peur de corrompre, au contact des grandes œuvres qui l’attiraient par-dessus toutes, sa volonté grandissante de parvenir jusqu’à lui. Et c’est tout. »

 

Bernheim de Villers Gaston [Gaston Bernheim-Jeune], Un ami de Cezanne, éditions Bernheim-Jeune, Paris, 1954, 38 pages, p. .

« À quarante ans, après un voyage en Italie, en Belgique et en Hollande, seul le peintre Rubens retient son [Cezanne] admiration. Rembrandt lui échappe, ainsi que Vermeer, peu connu à cette époque (le livre de Fromentin sur les Maîtres d’autrefois ne mentionne même pas le nom de Vermeer). »

Courant de l’année

Renoir exécute un portrait de Cezanne au pastel, signé et daté « Renoir 80 ».

Renoir, Portrait de Cezanne ; vente, Sotheby’s, New York, 2 mai 2012, lot n° 39.

Le pastel appartiendra à Victor Chocquet.

Cezanne en fera une interprétation à l’huile (Portrait de Cezanne, d’après Renoir, FWN461-R446), qui appartiendra à Pissarro. Il y efface les poils blancs de sa barbe.

1880

Paul Gachet :

« En 1880, le « Castel de Four » est terminé, nom donné par le Dr Gachet à la maison de Murer, d’après le quartier de Four où elle se trouve, à Auvers. »

Gachet Paul, Deux Amis des Impressionnistes, Le Dr Gachet et Murer, p. 161.

Vers la fin de l’année

Tanguy adresse à Pisarro l’état de ses comptes avec lui depuis 1874 jusqu’au 5 octobre 1880. La dette de Pissarro s’élève à 2 413,10 francs.

z 2016-07-21 à 01.16.31

Facture de Tanguy à Pissarro, vers fin 1880 ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, addendum n° 7, feuillet n° 6 ; mentionné par JBH, tome I, p. 32 et Shikes et Harper, p. 164.