Durant l’année

Adresses de Pissarro relevées par Ludovic Rodo Pissarro :

« 85, quai du Pothuis, Pontoise.
29-janvPontoise
12-marsPontoise
14-marsPontoise
1er avrilQuittance de loyer échu, 85, quai du Pothuis, Pontoise.
1er au 31 avril7e exposition des Artistes indépendants. 251, rue St-Honoré. 36 peintures et gouaches.
1er juillet85, quai du Pothuis, Pontoise, terme échu (quittance de loyer).
1er juilletQuittance, terme échu d’un logement, 18, rue des Trois-Frères.
Congé pour le 1er juillet 1882 de la maison 85, quai du Pothuis (voir lettre du 11 décembre 1881).
Août« J’ai pu au mois d’août en compagnie de ma femme faire un petit voyage d’une douzaine de jours dans l’Aube et la Côte-d’Or » (lettre à Duret du 28 septembre 1882) – (pense partir chez Mme Piette).
25-septPontoise, quai du Pothuis. Reçu.
28-septDéménagement probable (lettre à Duret).
1er octobre85, quai du Pothuis, Pontoise. Quittance de loyer, terme échu.
13-décOsny. Lettre à D.-R. »
Pissarro Ludovic Rodo, Curriculum vitæ ; inédit, Pontoise, musée Pissarro.

Seconde quinzaine de janvier

Renoir, de retour d’Italie, a débarqué à Marseille. Il se trouve à l’Estaque, hôtel des Bains, où il compte rester encore une quinzaine de jours avant de revenir à Paris.
Il a rencontré Cezanne. Les deux artistes prévoient de travailler ensemble.

Renoir écrit à Durand-Ruel :

« Lundi 23 janvier 1882
Cher Monsieur Durand-Ruel,
J’ai reçu hier dimanche la somme de 500 francs que vous avez eu l’obligeance de m’envoyer. J’étais à l’Estaque, un petit endroit comme Asnières, mais au bord de la mer. Comme c’est très beau ma foi, j’y reste encore une quinzaine. Ce serait vraiment dommage de quitter ce beau pays sans en rapporter quelque chose et il fait un temps ! Le printemps avec un soleil doux, et pas de vent, ce qui est rare à Marseille. De plus, j’y ai rencontré Cezanne et nous allons travailler ensemble.
Dans une quinzaine, j’aurai le plaisir de vous serrer la main et de vous montrer ce que j’aurai rapporté. J’ai une caisse en route pour la rue St-Georges.
Bien des amitiés à tous ces Messieurs et à vous, mille amitiés
Renoir
Hôtel des Bains à l’Estaque, près Marseille
Lundi 23 janvier 1882.
P.-S. C’est une vraie joie de manger de la bonne cuisine française. »

Lettres de Renoir à Durand-Ruel, lundi 23 janvier, mardi 14 et 19 février 1882, Correspondance de Renoir et Durand-Ruel, lettres réunies et annotées par Caroline Durand-Ruel Godfroy, Lausanne, La Bibliothèque des arts, 1995, tome I « 1881-1906 », 284 pages, p. 20.
Venturi Lionello, Les Archives de l’impressionnisme. Lettres de Renoir, Monet, Pissarro, Sisley et autres. Mémoires de Paul Durand-Ruel. Documents, 2 volumes, Paris, New York, Durand-Ruel, 1939, tome I, n° 6-7-8, p. 118-119.
Lettre de Renoir à Chocquet, 2 mars 1882 ; Joëts Jules, « Lettres inédites : les impressionnistes et Chocquet », L’Amour de l’art, 16e année, n° 4, avril 1935, p. 121-122.

Quatre tableaux de Renoir représentent l’Estaque, datés de 1882 :

  • Roches à l’Estaque, signé et daté « Renoir 82 », 32,2 x 40,3 cm, collection particulière, D 775.
  • Les Oliviers de l’Estaque, signé et daté « Renoir 82 », 37 x 67 cm, Japon, Marubeni Art Collection ; D 914.
  • L’Estaque, signé et daté « Renoir 82 », 66 x 81 cm, coll. part., D 869
  • Rochers à l’Estaque, signé et daté « Renoir 82 », 66 x 82 cm, Boston, Museum of Fine Arts, collection Juliana Cheney Edwards, legs Hannah Marcy Edwards, à la mémoire de sa mère, 1939, D 774.
Dauberville Guy-Patrice et Michel, Renoir. Catalogue raisonné des tableaux, pastels dessins et aquarelles, volume II, « 1882-1894 », Paris, éditions Bernheim-Jeune, 2008.

 

Vollard Ambroise, Renoir, Les Éditions G. Crès & Cie, Paris, 1920, 286 pages, p. 122-123 :

« — Renoir. En revenant d’Italie, j’allai en Provence. Je proposai à Cezanne, que j’y trouvai, de venir peindre avec moi à l’Estaque.
— « Oh ! n’y allez pas ! se récria Cezanne, qui en revenait. L’Estaque n’existe plus ! On a mis des parapets ! Je ne peux pas voir ça. »
J’y allai cependant, un peu attristé à la pensée de tout ce dégât ; mais j’eus la joie de retrouver mon ancien Estaque, et même si je n’avais pas été prévenu par Cezanne, je ne me serais aperçu de rien, car les fameux « parapets », c’étaient quelques pierres posées les unes sur les autres.
C’est de ce voyage à l’Estaque que j’ai rapporté une magnifique aquarelle de Cezanne, les Baigneurs que vous voyez là, au mur !… J’étais, ce jour-là, avec mon ami Lauth, quand il lui prend une terrible colique. Il me dit :
— Tu ne vois pas des branches d’arbres, autres que des pins ?
— Chouette ! du papier ! » que je m’écrie. C’était la plus belle des aquarelles que Cezanne avait abandonnée dans les rochers après avoir bûché dessus vingt séances !
Cependant, comme rien n’est plus traître que le climat du Midi, je pinçai à l’Estaque une fluxion de poitrine, ce qui me décida à faire un second voyage en Algérie. »

 

Renoir Jean, Renoir, Paris, Hachette, 1962, 457 pages, p. 376-377 :

« Un jour qu’il travaillait dans la campagne d’Aix avec Cezanne, celui-ci se sentit pris d’un besoin pressant. Il se dirigea derrière un rocher tenant à la main l’aquarelle qu’il venait de terminer. Renoir la lui arracha des mains et ne la lui rendit que sur la promesse de ne pas la détruire. Cezanne promit mais ajouta : « Je ne la montrerai pas à Vollard, il serait capable de trouver un amateur ! » »

 

Renoir Jean, Renoir, Paris, Hachette, 1962, 457 pages, p. 332-333 :

« Le maire de l’Estaque donna sa recette de bouillabaisse à mon père et à Cezanne en 1895. Elle est classique : petits poissons de roche revenus dans l’huile d’olive avec des oignons et des tomates. Puis de l’eau chaude et beaucoup d’ail. L’ail ne doit jamais revenir. Des herbes. Les gros poissons et les crustacés sont mis à pocher quand « le fond » est cuit. Il faut de la rascasse. Le safran très à la fin. La soupe passée est versée sur des croûtons de pain grillé et frotté d’ail. Pas de « rouille », cette sauce qui cache le goût délicat des poissons de roche et qui est une invention de bistrot. Mon père me racontait ses expériences culinaires à l’Estaque. Un pêcheur qu’ils connaissaient vaguement arrêtait Cezanne et lui dans la rue : « Hier soir vous avez mangé la bouillabaisse chez Marius. — Oui. — Il ne sait pas la faire. Venez ce soir à la maison et vous verrez ! » Le lendemain, autre rencontre : « Hier soir, vous avez mangé la bouillabaisse chez Saturnin… il ne sait pas la faire… » Et ainsi de suite jusqu’à ce que le maire mette tout le monde d’accord en invitant les différents concurrents et « les peintres » à une bouillabaisse définitive. »

18 janvie

Gauguin écrit à Pissarro.

« 18 janvier 1882
Mon cher Pissarro.
Je reçois ce matin votre lettre bien extraordinaire ; on dirait que le brouillard influe en ce moment sur votre moral, vous avez l’air de broyer du noir ; je croyais que vous ne vous serviez plus de cette couleur. Du reste je ne suis pas très inquiet sur votre compte, je sais bien que c’est toujours long et difficile de compléter une chose quel que soit le moyen qu’on emploie mais vous avez généralement la ténacité nécessaire pour aboutir à un bon résultat.
Un autre résultat qui m’inquiète c’est l’exposition. Vous venez à Paris tous les mois pour 2 jours ; d’ici le mois de Mars c’est donc 2 jours que vous avez à passer par ici et qu’il quid novi – Rien – Tout dort nous avons un engagement de 6000f sur les bras la brouille la plus complète dans le ménage et rien de résolu. Guillaumin ne sait pas s’il doit commander ses cadres et c’est le moment de prendre une décision ; ce serait vraiement triste pour quelqu’un qui n’est pas riche de faire une dépense inutile. Vous allez dire que je suis toujours fougueux et que je veux aller vite mais vous serez cependant obligé d’avouer qu’en tout celà mes calculs étaient justes ; si vous avez quelque chose de sûr à cet égard écrivez-nous un mot. En tous cas je vous préviens que Raffaeli fait tous ses efforts pour aller aux Aquarellistes seulement il ne lâchera notre exposition que lorsqu’il sera certain d’entrer autre part et juste au moment où nous serons tenus d’exposer. Jamais on ne me retirera de l’esprit que pour Degas Raffaeli est un pur prétexte de rupture ; il y a chez cet homme un esprit de traverse qui démolit tout. Songez à tout celà et agissons je vous en prie.
Guillaumin vient d’être augmenté dans sa place, vous voyez qu’il est bon de se remuer quelquefois.
Il y a déjà quatre sociétés de peintres qui fonctionnent pour exposer, Dieu sait avec quel talent. Nous seuls nous ne faisons que de nous chamailler — […]
Comment va la jeune fiancée. »

Lettre de P. Gauguin à Pissarro, 18 janvier 1882. Vente Paris, Artcurial, Livres et manuscrits, 14 et 15 décembre 2010. VM 21

25 janvier

Gauguin écrit à Pissarro.

« Votre lettre est pour moi un [sic] énigme. Je ne comprends pas ce qui se passe à Pontoise ; vous croyez que vous êtes à même de vous retirer dans votre trou pour reparaître après, vous êtes dans l’erreur. Si vous abandonnez la partie vous pouvez dire que c’est bien fini. Degas peut en parler à son aise, car il ne se retire pas du tout dans son trou sa réputation est faite et n’est pas à faire il a son monde pour le soutenir et même l’Académie qu’il blague est toute prête à lui tendre les bras. Que demain il lui plaise d’aller au Salon immédiatement on lui ouvrira les portes pour l’acclamer et lui dire « Vous voyez qu’on ne peut rien faire avec ces gens-là. —
Voyez Caillebotte et organisez-vous pour exposer cette année ; pour les autres années on verra à faire mieux.
Si Caillebotte ne veut pas de moi je vous donne autorisation pleine l’essentiel c’est que les impressionnistes exposent parce que plus tard on pourra voir qui on veut. L’intérêt est tout sur vous et il ne faut pas que pour quelques-uns qui ne prennent jamais part qu’aux bénéfices sans jamais s’occuper des coups à recevoir vous disparaissiez.
Si vous voulez nous verrons Caillebotte ensemble.
De toutes façons Degas voulait depuis deux ans s’en aller seulement au fond il ne voulait pas s’en aller seul il tenait à faire tomber tout avec lui.
Faites l’Exposition à cinq si vous voulez Vous Guillaumin Renoir Monet et Caillebotte mais faites-la ! vous savez il y va de votre avenir ; vous verrez que le plus attrapé n’est pas celui qu’on pense. […]
P.-S. Montrez si vous voulez ma lettre à Mr Caillebotte — »

Lettre de P. Gauguin à Pissarro, 25 janvier 1882 ; VM 22.

1er février

Le docteur de Bellio, amateur de peinture impressionniste, se réjouit de la Légion d’honneur remise à Manet (le 1er janvier 1882). Il déplore toutefois que les autres artistes du groupe, Monet, Degas, Sisley, Renoir, Sézane [sic], Pissarro ne soient pas décorés.

Lettre de Bellio à Pissarro, 1er février 1882 ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 29.

1er février

Lettre de de Bellio à Pissarro.

« Bucharest le 1er Février 1882
Mon cher Pissarro,
Je viens à mon tour réclamer votre indulgence pour avoir tant tardé à répondre à votre charmante lettre qui m’a rappelé nos bons entretiens de Paris. Mais les ennuis que je traverse ici m’ont ôté si non le temps, du moins la quiétude d’esprit nécessaire pour écrire une simple lettre même à un ami ; surtout à un ami.
Merci de vos bons souhaits et croyez bien mon cher Pissarro que de mon côté mon cœur vous a adressé les siens qui pour n’être pas formulés par l’écriture n’en sont pas moins sincères pour cela.
Vous avez bien fait de vous adresser à Mr Siméon. C’est un homme d’une très grande valeur comme vous avez dû le voir quoique homéopathe. Un traitement par correspondance et pour des cas aigus, ce n’est pas possible.
Enfin voilà Manet décoré ! Voilà le rêve de la vie réalisé ! Sans doute cette récompense tardive lui était due et Antonin Proust a fait acte de courage et de justice en lui donnant la croix. Mais cela ajoute-t-il quelque chose à son talent et l’estime des délicats n’était-ce donc rien à ses yeux. Il a voulu (le gourmand) avoir le nombre et la qualité ; le voilà donc repu ; à moins qu’il ne lorgne encore les honneurs de l’Institut. Pour le coup, et malgré son énorme talent, je le classe parmi les palmipèdes. Seulement je constate avec regret que dans ce beau pays de France et sous quelque régime que l’on vive, on emploiera toujours les demi mesures. Pourquoi n’avoir pas du même coup décoré tout ce groupe de vaillants artistes dont le talent n’est plus discutable : Monet, Degas, Sisley Renoir, Sézane, vous mon cher ami ? Toujours le favoritisme, qui, dans le cas de Manet s’est trouvé en parfait accord avec le talent. Il est vrai qu’on pourrait objecter à ce raisonnement que pour être décoré il faut avoir été médaillé ; que les usages et les règlements le veulent ainsi, etc. Dans ce cas répondrai-je abolissez les usages et les règlements qui consacrent et perpétuent de telles injustices Mieux que cela abolissez l’institution même de la décoration qui a fait son temps et qui n’est plus du nôtre. Vous voyez qu’on n’est pas plus radical.
Je vous ai souvent parlé du Magnétisme, mon cher Pissarro, dans nos bonnes causeries de Paris, et je vous ai dit que je m’étais beaucoup occupé de cette chose, dans le temps, et ici même, à Bucharest Naturellement on s’est souvenu de mes exploits et on m’a prié de renouveller les expériences, dont quelques uns ont gardé un vif souvenir et dont beaucoup d’autres, entrés dans la vie depuis, dédi que je les en rendissent [sic] témoins. J’ai donc repris ces expériences et chose curieuse au moment où je produisais ici des phénomènes vraiment curieux on répétait à Paris ces mêmes expériences. Je vous envoie le n° du Figaro où ces faits sont relatés et j’y joins une estimable feuille de choux publiée à Bucharest qui a cru, sans doute, me faire un grand plaisir en mentionnant mes expériences tout en m’administrant de violents coups d’encensoir sur mon grand nez. En comparant les dates de ces deux journaux vous verez que j’ai produit les faits sans avoir eu connaissance de l’article du Figaro. En d’autres termes que j’ai été le premier en date comme on dit en revendication de priorité. D’autre part la parité des effets obtenus dans deux pays différents, presque à la même époque par des expérimentateurs qui ne se connaissaient pas, prouverait, ce me semble, en faveur de la réalité de ces phénomènes tant ridiculisés. Mais je m’arrête car une fois sur ce terrain, je le sens, la fièvre du prosélytisme m’entraînerait trop loin ; les limites d’une simple lettre et votre patience s’y opposent d’ailleurs.
Si vous avez, mon cher ami, une minute à vous, donnez moi de vos nouvelles, ainsi que de votre charmante famille ; si vous saviez quel bien me font vos bonnes lettres ; elles me rapprochent de Paris et me font oublier, un instant, tous mes ennuis d’ici.
Rappelez moi au bon souvenir de Mme Pissarro
Mes meilleures salutations à Cezanne, Gachet Murer, qui, je suppose, sont toujours à Pontoise.
Bien à vous
G. de Bellio »

Vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 23.

9 février

Durand-Ruel écrit à Monet.
Il espère pouvoir lui envoyer de l’argent « demain ou après-demain. Nous avons toutes les peines du monde à faire recevoir quoi que ce soit en ce moment. Bien des gens sont touchés par la crise et même ceux qui ne perdent pas en profitent pour ne pas payer ».

Ses deux tableaux sont très beaux :

« Tâchez d’en faire beaucoup d’autres au bord de la mer. Vous êtes dans un pays superbe et vous ne manquerez pas de beaux motifs ». « Vous avez dû recevoir une lettre de Caillebotte au sujet de l’exposition projetée rue St Honoré. Je viens appuyer sa demande et vous engager fortement à exposer le plus de tableaux que vous pourrez. Le moment est très favorable. Il y a avalanche d’expositions en même temps que disette de bons tableaux. Tous les artistes de grande réputation se coulent par des œuvres de plus en plus médiocres. C’est de le moment de montrer qu’il y a encore de vrais peintres. En vous réunissant à Renoir, à Pissarro, à Sisley, à Caillebotte, vous pouvez faire une exposition très remarquable et je crois fort que le succès viendra couronner cette dernière tentative.
Si vous n’êtes pas à Paris pour le 25 vous pouvez nous donner vos instructions ; j’ai assez de belles œuvres de vous pour n’avoir que l’embarras du choix. Les cadres sont ou seront prêtés.
Répondez moi à ce sujet et je m’entendrai soit avec Caillebotte soit avec toute autre personne à votre choix
Votre tout dévoué
Durand-Ruel »

Lettre de Durand-Ruel à Monet, 9 février 1882 ; vente Archives de Claude Monet, collection Cornebois, Paris, Artcurial, 11 décembre 2006, n° 60.

14 février

Renoir, qui réside à l’Estaque, hôtel des Bains, maison Mistral, informe Durand-Ruel qu’il est malade, atteint d’une « grippe énorme » depuis le début du mois.

« Il y a déjà plus de huit jours que je suis dans mon lit avec une grippe énorme, attendant tous les jours un mieux qui ne vient pas.
Voulez-vous m’envoyer encore un peu d’argent car j’en suis dénué. Si vous voulez, un billet de 500, c’est ce qu’il y a de plus commode à recevoir. »

Lettre de Renoir à Durand-Ruel, mardi 14 février 1882 ; Correspondance de Renoir et Durand-Ruel, lettres réunies et annotées par Caroline Durand-Ruel Godfroy, Lausanne, La Bibliothèque des arts, 1995, tome I « 1881-1906 », 284 pages, p. 21.

En réponse, Durand-Ruel fait parvenir à Renoir 200 francs, le 17 février, à l’adresse suivante :

« Hôtel des Bains
Maison Mistral
L’Estaque près Marseille
Bouches du-Rhône »

Lettre « Pr M. Durand-Ruel et Cie », Paris, à Renoir, l’Estaque, 17 février 1882 ; Correspondance de Renoir et Durand-Ruel, lettres réunies et annotées par Caroline Durand-Ruel Godfroy, Lausanne, La Bibliothèque des arts, 1995, tome I « 1881-1906 », 284 pages, p. 22.

15 février

Cezanne, qui lui aussi séjourne à l’Estaque, sans doute sans Hortense ni Paul, mais avec sa mère, remercie Paul Alexis de l’envoi de son livre, Émile Zola, notes d’un ami, tombé à Aix entre les mains de ses parents qui « l’ont dépouillé de son enveloppe, coupé, parcouru en tous sens » sans l’en avertir.

« L’Estaque, 15 février 1882.
Mon cher Paul,
Je dois être bien en retard pour te remercier de l’envoi de ton volume biographique, car je me trouve à l’Estaque, patrie des Oursins. L’exemplaire que tu as bien voulu m’adresser est tombé à Aix, entre les mains des impurs de mes alliés. Ils se sont bien gardés de m’en donner l’avis. Ils l’ont dépouillé de son enveloppe, coupé, parcouru en tous sens et moi j’attendais sous le pin harmonieux. — Mais enfin, j’ai su. — J’ai réclamé, et me voilà en possession, et je lis.
Je te remercie donc bien vivement pour les bonnes émotions que tu me donnes au rappel des choses du passé. Que te dirai-je en plus. Je ne te dirai rien de neuf en te disant quelle pâte merveilleuse se trouve dans les beaux vers de celui qui veut bien continuer à être notre ami 1. Mais tu sais que j’en tiens. Ne le lui dis pas. Il dirait que je suis dans la mélasse, bien bas.
Ceci entre nous et bien bas.
En conséquence, mon cher Alexis, reçois l’expression de mes sentiments compatriotiques et amicaux,
Vale
Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne à Alexis, 15 février 1882 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 204-205.

Alexis publia en appendice de sa biographie de nombreux vers de jeunesse d’Émile Zola. Parmi ceux-ci se trouve un poème de 1858 dédié à Cezanne.

Alexis Paul, Émile Zola, notes d’un ami, avec des vers inédits de Émile Zola, Paris, G. Charpentier, éditeur, 1882, 338 pages, p. 26-34, p. 38-39, p. 43-44, P. 58-60, p. 70-73 ; réédition en fac-similé, Paris, Maisonneuve & Larose, 2001 :

« Au collège, il [Zola] s’était fait deux grands amis. Peu liant, pas tutoyeur, myope, timide, naturellement très doux, déjà réfléchi avec un grand fond de sérieux dans le caractère, le « nouveau » ne sympathisait pas avec la tourbe de gamins braillards, qui compose le fond des petites classes des collèges méridionaux. En outre, cette engeance brutale trouvait de l’accent à ce camarade bien élevé, né à Paris. On le traitait de « parisien, » de « franciot ! » Même, dans la première enfance, il avait eu presque un défaut de langue, moins un bégaiement caractérisé, que de la paresse à prononcer certaines consonnes, le c et l’s principalement qu’il prononçait t : tautitton pour saucisson. Un jour pourtant, vers quatre ans et demi, dans un moment d’indignation enfantine, il proféra un superbe : cochon ! Son père, ravi, lui donna cent sous. Certes, sa langue s’était déliée depuis ; mais il lui restait encore une circonspection devant certains mots, des lenteurs de parole. Ce rien suffisait : il eût pu être très malheureux sur les bancs. Heureusement, il fit la connaissance de deux garçons sympathiques, du même âge, mais plus avancés d’une classe. Cezanne, Baille et lui, furent tout de suite « les trois inséparables, » comme on les appela bientôt. D’année en année, leur liaison devint plus étroite, à un tel point, qu’il me serait impossible d’aller plus avant dans mon récit, sans raconter cette grande amitié.

D’abord, ce ne fut qu’une camaraderie de galopins, entrecoupée probablement de brouilles passagères, et, qui sait ? peut-être de calottes. Mais ces calottes-là ne font jamais de mal, et plus tard, on se les rappelle avec attendrissement. Les jours de sortie, tous trois s’attendaient à la porte, et s’en allaient bras dessus bras dessous. Quelquefois, c’était Baille, demeurant aux bains Sextius, que l’on accompagnait. Pendant qu’on remontait le faubourg, une pierre, puis deux, puis quatre, fendaient l’air au-dessus de leur tête, ricochaient contre les maisons d’en face. Les trois amis devaient se garer, gagnaient l’abri de quelque porte cochère, et assistaient de là à un dangereux spectacle. C’étaient d’homériques batailles à coups de pierres, enfants du faubourg contre enfants de la ville, deux bandes de marmaille sauvage se pourchassant l’une l’autre avec des cailloux, continuant je ne sais quelle haine séculaire de quartier à quartier. — Lisez les pages 317 et suivantes de la Faute de l’abbé Mouret, où le frère Archangias et Jeanbernat, au clair de lune, se lapident terriblement : ce n’est qu’un ressouvenir de ces combats du faubourg. — D’autres fois, on faisait le tour de la ville, le long des vieux remparts crevassés et couverts de lierre ; on « lézardait » au soleil, à l’abri du mistral, le long de « la Cheminée du roi René ; » ou bien, si la journée avait été chaude, on sortait par la porte Bellegarde, et l’on montait aux « Trois-Moulins, » pour respirer. D’autres fois, c’était un régiment de passage que l’on allait voir faire son entrée sur le Cour, musique en tête, puis à qui, le lendemain, dès l’aurore, on faisait la conduite jusqu’au pont de l’Arc. Dans les Nouveaux contes à Ninon, il y a des pages sur ces passages de troupes et sur d’autres souvenirs de jeunesse. Les processions, par exemple ! les fenêtres pavoisées d’étoffes voyantes ; la foule endimanchée, accourue de toutes parts, assise sur des rangées de chaises et sur le bord des trottoirs ; le milieu de la rue libre, comme une sorte de canal creusé entre deux rives humaines ; puis les deux gendarmes à cheval, ouvrant la marche ; les théories de jeunes filles en blanc, chantant des cantiques, portant des bannières ; les corbeilles de roses effeuillées et de genets d’or, répandues à pleines mains ; et, avec ces bonnes odeurs fraîches, l’encens, les coups de clochettes au passage du dais, la musique militaire et la musique de la ville ; enfin, à la nuit tombée, le long retour de la procession, les cierges déjà allumés, la bénédiction donnée du haut du grand reposoir, moment solennel où les belles filles cessent de rire et de montrer leurs jolies dents pour se cacher le front dans les mains ; tandis que les deux petits canons pour rire, donnés par Louis XIV à la ville, font la grosse voix.

Cependant, les années s’écoulèrent, les trois inséparables ne furent plus des bambins ne songeant qu’à courir les rues. On était, en 1855, et Émile Zola, lui, venait d’avoir quinze ans. Les ressources pécuniaires de la famille avaient encore diminué. De la petite maison de la rue Roux-Alphéran, ou l’on s’était installé en quittant la rue Bellegarde, il avait fallu, le loyer devenant trop lourd, aller se loger plus économiquement, cours des Minimes. Mais, à quinze ans, on a bien autre chose que l’argent en tête ! La puberté s’éveillait. Nos amis se sentaient l’âme neuve, ils étaient devenus riches tout à coup de désirs tumultueux. Et le cœur, les sens, l’imagination sonnaient des fanfares éclatantes ! Alors, ils se mirent à lire, à lire passionnément, chacun de son côté. Ils se prêtaient les volumes, puis, comparaient leurs impressions, discutaient. Que lisaient-ils ? De tout, certes, avec la belle voracité intellectuelle de l’âge où le corps et l’esprit n’ont pas encore achevé leur croissance. Surtout des poètes ; peu de romans ; de Balzac, rien encore. Alors, qu’arriva-t-il ? Tous les trois firent des vers : Zola naturellement, et Cezanne devenu le peintre impressionniste que l’on sait, et Baille, aujourd’hui professeur à l’École polytechnique et adjoint au maire du xie arrondissement.

On peut dès lors reconstruire ce que fut cette adolescence à trois. D’abord, pas de femme ! De grands désirs sans doute. Mais l’excès même de ces désirs aboutissant, vis-à-vis de la femme, à une grande timidité. Tout au plus quelques amourettes avortées. Pas de vie de café non plus’. On entrait dans un café, de loin en loin, pour se rafraîchir ; celui des trois qui avait de l’argent payait ; et l’on s’en allait, échappant ainsi à l’abrutissement du jeu, si fréquent dans la vie plate de la province. La ville ? Eh ! on la jugeait de haut, on la méprisait un peu, on y vivait à part, le moins possible, n’y fréquentant pas d’autres jeunes gens, sauf Marguery, un condisciple. Un charmant garçon celui-là, qui avait succédé comme avoué à son père et qui est mort tragiquement, dans une crise de folie, en se tirant un coup de carabine : fin terrible que ne faisait pas prévoir son caractère insouciant, ni sa bruyante gaieté. Une même passion d’enfant pour la musique avait lié Zola et Marguery. Le principal du collège s’étant avisé de créer une fanfare, Marguery apprit le piston et Zola, qui n’a jamais eu d’oreille, dut choisir la clarinette. Qui le dirait aujourd’hui ? Certain jour de procession générale, en 1856, l’auteur de l’Assommoir a joué de la clarinette toute une après-midi, derrière les autorités ecclésiastiques, civiles et militaires, circulant dans les rues, en grand uniforme.

On fréquentait aussi assidûment le théâtre de la ville. Le parterre ne coûtait que vingt sous. Zola a peut-être vu jouer à Aix dix-huit fois la Dame blanche [Boieldieu] et trente-six la Tour de Nesle [Frédéric Gaillardet et Alexandre Dumas, 1832]. Néanmoins, la grande débauche des trois amis n’était ni le théâtre, ni la musique, ni le jeu, ni la femme.

C’était la campagne. Une orgie saine de campagne, une soûlerie de grand air. Toujours par monts et par vaux, dans les environs d’Aix : tantôt sur les grandes routes, tantôt dans des sentiers de chèvres et des gorges désertes. Des parties de chasse ou de pêche, des baignades dans la rivière de l’Arc, des courses de dix lieues. L’été surtout, pendant les vacances, ou les jours de congé, à des trois heures du matin, le premier réveillé allait jeter des pierres dans les contrevents des autres. Tout de suite, on partait, les provisions depuis la veille préparées et rangées dans les carniers. Au lever du soleil, on avait déjà franchi plusieurs kilomètres. Vers neuf heures, quand l’astre devenait chaud, on s’installait à l’ombre, dans quelque ravin boisé. Et le déjeuner se cuisait en plein air. Baille avait allumé un feu de bois mort, devant lequel, suspendu par une ficelle, tournait le gigot à l’ail, que Zola activait de temps à autre d’une chiquenaude. Cezanne assaisonnait la salade dans une serviette mouillée. Puis, on faisait une sieste. Et, l’on repartait, le fusil sur l’épaule, pour quelque grande chasse où l’on tuait parfois un cul-blanc. Une lieue plus loin, on laissait le fusil, on s’asseyait sous un arbre, tirant du carnier un livre, le poète favori : Hugo d’abord, plus tard Musset. On finissait par discuter : quel était le plus fort des deux ? Longtemps, ils furent enthousiasmé par la rhétorique prodigieuse d’Hugo, jouant ses drames, s’étourdissant à la musique de ses vers déclamés tout haut ; mais Alfred de Musset les prit ensuite tout entiers par son côté humain et vécu, et il resta le plus cher, le plus lu, celui qui devait un jour jeter Zola dans son amour de la passion et de la vie. La nuit tombant, ils revenaient à petits pas, en discutant encore, en récitant à l’appui, des vers sous les étoiles.

La velléité les prit une fois de ne pas rentrer, de passer la nuit, toute une nuit, dans une grotte. C’était une immense excavation naturelle, entre deux énormes rochers, une fente très profonde qui allait en se rétrécissant, et devait aboutir à quelque trou de renard. Pour accomplir le haut fait, ils étaient venus quatre : Baille avait amené son jeune frère. A la tombée du jour, ils eurent soin de préparer au fond de leur grotte un lit parfumé, sinon moelleux, de thym et de lavande. Bientôt, la nuit vient, ils s’installent tous les quatre, s’étendent dans leurs pardessus, et cherchent bravement le sommeil. Mais le temps s’est gâté. Un gros vent siffle par les fentes des roches. Ils sont très mal dans leur grotte. A la lueur de la lune, ils voient de grandes chauves-souris tournoyer au-dessus d’eux. Enfin, ils n’y tiennent plus, ils renoncent à leur beau projet, et, vers deux heures du matin, reprennent le chemin de la ville. Mais, auparavant, ils enflamment les thyms et les lavandes, pour s’offrir la vue d’un embrasement romantique. Les chauves-souris épouvantées s’envolaient, avec des miaulements de sorcières shakespeariennes.

Un jour, brusquement, cette belle vie insouciante cessa. Dès le commencement de 1857, l’appartement du cours des Minimes étant devenu trop cher, il avait fallu le quitter, et l’on était venu au coin de la rue Mazarine. Ce fut là le dernier logement de la famille Zola à Aix, le plus pauvre, rien que deux petites pièces donnant sur le « barri, » sorte de ruelle faisant le tour de la ville : de chétives maisons d’un côté, et de l’autre le mur en ruines du rempart. La grand’maman Aubert mourut dans ce logement, en novembre 1857. La misère était venue. Tout le mobilier vendu, des dettes, et les procès interrompus, faute de provision à donner aux avoués : telle était la situation. Vers la fin de l’année, Émile Zola venait d’entrer en seconde, lorsque sa mère partit toute seule pour Paris. Elle allait y jouer une dernière carte, solliciter pour ses procès l’appui des anciens protecteurs de son mari. Tout à coup, en février 1858, le fils reçoit une lettre de sa mère qui l’appelle. « La vie n’est plus tenable à Aix. Réalise les quatre meubles qui nous restent. Avec l’argent, tu auras toujours de quoi prendre ton billet de troisième et celui de ton grand-père. Dépêche-toi. Je t’attends. »

Après une grande excursion d’adieu, au Tholonet et au « barrage, » Zola, un soir, embrasse Cezanne et Baille. « Nous nous retrouverons tous les trois à Paris. » Et, léger d’argent et de bagage, incertain de l’avenir le cœur gros de quitter, peut-être pour toujours, sa chère Provence, cette banlieue d’Aix, dont il connaît les moindres recoins et dont il emporte en lui, comme une bonne odeur fraîche, un enivrement d’adolescence au grand air, le voilà en route pour la grande ville.

[…] Il passait la plus grande partie des études à écrire, à ses amis de Provence, de longues, d’interminables lettres. Malgré le papier pelure, il fallait deux ou trois timbres pour les affranchir. Et, dans ces volumineuses confidences, Zola, qui souffrait d’une sorte de mal du pays, racontait à Cezanne et à Baille l’ennui de la vie au lycée, l’incertitude de l’avenir, les lectures, les premiers essais littéraires. Il y avait de tout, dans ces lettres : de la prose et des vers, de grandes pièces de vers romantiques ! des larmes rentrées et des projets superbes ! des enfantillages, de la naïveté, et des éclairs de talent ! surtout d’ardentes discussions philosophiques, morales, esthétiques, écho de celles des longues promenades des trois amis ! Au fond de ce jeune esprit, qui n’en était encore qu’à la période des vers, déjà un raisonneur et un critique s’éveillaient.

Enfin, cette interminable année scolaire se termine. Zola n’eut que le second prix de narration française. Pour l’encourager au travail, sa mère, toujours indulgente, voulut lui faire passer de bonnes vacances. Au lieu de le laisser s’ennuyer dans Paris, loin de ses amis Baille et Cezanne, il ira vivre quelques semaines auprès d’eux, dans sa Provence regrettée. Il eut donc de belles vacances dans le Midi, deux mois de grand air, de liberté, avec les anciens camarades retrouvés. On renouvela toutes les anciennes parties. On se baigna encore dans l’Arc, on refit les ascensions de la colline Sainte-Victoire et du Pilon-du-Roi, on retourna aux Infernets, au « Barrage, » au pont de Roquefavour. On reprit les longues chasses pour rire, où l’on finissait par décharger son fusil sur un caillou jeté en l’air. Et les lectures en commun, les grandes discussions littéraires, esthétiques, les confidences, la communication des premières productions, recommencèrent. Cette fois, Émile avait à raconter à ses deux amis des rêves plus larges, des plans de grands poèmes, tout un ensemble encore vague et confus, à débrouiller, à réaliser.

[…] Cet échec [au baccalauréat, en août 1859] n’empêcha pas Zola d’aller, comme l’année précédente, passer de bonnes vacances dans le Midi. Huit jours après, en blouse et en gros souliers, le carnier sur l’épaule, il courait de nouveau dans les collines avec Baille et Cezanne, à huit cents kilomètres de Paris, à mille lieues de l’Université. Cependant, les vacances écoulées, l’idée lui vint de faire un nouvel effort, de rapporter de Provence ce malencontreux morceau de parchemin qu’il n’avait pu conquérir à Paris. Il prolongea donc son séjour de quelques semaines, travailla, et se représenta à la session de novembre, à Marseille. Cette fois, lui qui, à Paris, où les classes sont plus fortes, avait été reçu le second, à « l’écrit, » ne passa même pas la première épreuve. Décidément, c’était une fatalité : il ne serait jamais diplômé ! Pas plus que, vingt ans plus tard, décoré ! De retour à Paris, il ne rentra pas au lycée. Nous sommes en novembre 1859. Le fruit sec avait vingt ans, moins quatre mois. Et, sans avoir passé comme les autres par la porte large qui, dit-on, mène à tout, il se trouvait maintenant devant la vie, en face de sévères réalités.

[…] De la rue Saint-Jacques, Zola passa au 35 de la rue Saint-Victor. Il y habita six mois, d’avril à octobre 1860, non pas au sixième, mais dans une construction légère élevée au-dessus de cet étage, par conséquent à un véritable septième. Devant la chambre, se trouvait une grande terrasse, d’où l’on voyait tout Paris. Cezanne était arrivé de Provence pour faire de la peinture. Les deux amis jetaient sur la terrasse une large paillasse, où ils passèrent bien des nuits d’été à causer peinture et littérature, sous les étoiles. Quelquefois, pour mieux voir ce Paris qu’il s’agissait de conquérir, grimpant avec une échelle, ils allaient s’asseoir tous les deux sur le toit du septième. C’est dans ce logement que furent écrits le Carnet de danse, un des premiers contes à Ninon, et un grand poème à la Musset : Paolo. L’année précédente, à Aix, entre les deux épreuves infructueuses du baccalauréat, le candidat malheureux s’était consolé en composant un premier poème : Rodolpho. Plus jeune encore, il avait écrit sur les bancs du lycée Saint-Louis : la Fée amoureuse, le plus ancien des contes.

[…] Pendant près de quatre ans, MM. Taine, About, Amédée Achard, Prévost Paradol, d’autres encore, en leur qualité d’auteurs de la maison, eurent souvent des rapports avec le jeune employé. J’ignore si, à quelque phrase ardente du jeune homme, un de ces écrivains pressentît la renommée future d’Émile Zola. Non seulement avec les auteurs célèbres, mais avec les nouveaux venus, les débutants apportant un manuscrit, il se tint sur la réserve, et ne contracta aucune nouvelle amitié. Peu liant, il en resta à ses vieux amis du Midi : Paul Cezanne venait de prendre un atelier à Paris ; Baille, élève à l’École polytechnique, sortait deux fois par semaine. Les « trois inséparables » réalisaient donc leur vieux rêve, caressé sous les platanes de la cour carrée du collège, et dans les grandes promenades, au milieu des collines pelées : à trois, sans se quitter, en se soutenant mutuellement, conquérir Paris. Maintenant, c’était dans Paris même et aux environs, qu’ils faisaient de longues promenades, le dimanche. Et, il n’y avait pas à dire : la grande conquête était commencée ! Paul, le plus fortuné des trois, mais le plus frissonnant et le plus tourmenté, les initiait à ses rêves de peintre. Baille, le plus maître de lui, le plus froid, tourné vers la science pure, ambitionnait une haute situation scientifique. Tenant à la fois de l’un et de l’autre, leur servant de trait d’union, plus complet et plus dans la vie, Zola était déjà un centre. C’est à cette époque qu’il commença à recevoir le jeudi : réceptions sur lesquelles je reviendrai, et dont le personnel s’est augmenté à la longue, mais dont le caractère d’intimité est resté le même. Marius Roux, le plus ancien ami, celui du pensionnat Isoard, y fut assidu. Baille et Paul Cezanne amenèrent quelques rares camarades, entre autres Antony Valabrègue, un poète débarqué d’Aix également, le même qui m’introduisit dans la maison, quelques années plus tard. Puis, beaucoup plus tard encore, j’introduisis moi-même une partie des derniers venus. De sorte que, à eux tous, les habitués de la maison forment comme une chaîne d’amitié non interrompue. A ces premières réceptions du jeudi, il n’y avait certes pas le même luxe de petits fauve ni de liqueurs exotiques qu’aujourd’hui ; mais, on y trouvait la même tasse de thé et la même poignée de main affectueuse, le même accueil bonhomme, de celui que la légende représente comme un malade d’orgueil passant sa vie à adorer son nombril et à se le faire adorer par une bande de galopins.

[…] Une belle année d’ailleurs, pour Zola, que cette année 1866-67. De la jeunesse, de l’enthousiasme, et les premières douceurs du succès ! Toutes les difficultés d’une vie jusque-là si difficile, subitement aplanies ! De la liberté, plus de travail de bureau le tenant à l’attache ! Et, avec cela, de l’argent plus qu’il n’en avait jamais eu ! L’été venu, il put s’offrir une débauche de verdure, aux bords de la Seine, à Bennecourt. Là, pendant quelques semaines, les amis de Provence, Baille, Cezanne, Marius Roux, Valabrègue, vinrent tour à tour ; et je vous laisse à deviner les parties de canot, coupées de discussions artistiques qui faisaient soudain s’envoler les martinets de la berge. A Paris, tout en restant beaucoup chez lui et en noircissant déjà pas mal de papier, Zola avait fait de nouvelles connaissances, surtout dans le monde des peintres. Avec Cezanne, qui venait alors de rencontrer Guillemet, il fit le tour des ateliers, surtout des ateliers de l’école dite « des Batignolles, » qui fut le berceau des impressionnistes d’aujourd’hui. C’est ainsi qu’il se lia avec Édouard Béliard, Pissaro, Monet, Degas, Renoir, Fantin Latour, etc.

Jadis, quand il était employé, Zola voyait quelquefois entrer dans son bureau un petit homme aux extrémités fines, froid, très correct, très raide, fort peu communicatif, qui lui demandait les livres nouvellement parus, pour en rendre compte dans un journal de Lyon. Puis, en attendant qu’on lui apportât les volumes, le petit homme aux façons sèches mais aristocratiques, prenait une chaise et s’asseyait sans rien dire. C’était Duranty. Si peu liant qu’il était, Duranty devint plus tard un ami de Zola, quand celui-ci l’eût rencontré de nouveau dans l’atelier de Guillemet. Entre ces deux hommes de lettres, d’un talent et d’une nature si dissemblables, de solides liens ne tardèrent pas à s’établir. Et, plus tard, affectionnant beaucoup moi-même Duranty, il m’a été donné d’assister à la curieuse action de ces tempéraments agissant l’un sur l’autre. Ces deux hommes n’avaient d’autre point de contact qu’une mutuelle estime pour leur intelligence. A chaque œuvre nouvelle, j’ai vu Zola se poser avec curiosité cette interrogation : « Qu’en pensera Duranty ? » Celui-ci, qui n’était pas expansif, ne disait guère son vrai sentiment ; d’ailleurs, l’auteur des Rougon-Macquart ajoutait en riant qu’il ne devait pas aimer du tout sa littérature. Pourtant, presque à chaque œuvre de son ami, j’ai vu Duranty stupéfait du pas fait dans cette œuvre, comparée à la précédente. Il n’aimait pas cela davantage, certes, mais il était prodigieusement étonné et reconnaissait à son confrère un « don surprenant d’assimilation et de perfectibilité. » J’en induis que tous deux peu à peu se rapprochaient : l’un allant de la couleur à l’analyse et l’autre venant de ses premières sécheresses à plus de souplesse et plus d’art dans la phrase, ce qui du reste, à mon sens, le diminuait en lui enlevant de son entêtement. Je me permettrai ici un souvenir personnel. Un jeudi soir de février 1880, la dernière fois qu’en sortant de chez Zola, je l’ai accompagné jusqu’à sa porte, par une nuit de mars sans lune, Duranty me disait, dans le noir de la rue Véron mal éclairée : « Je vais, avant un an, me mettre à un roman… Je n’attends que de m’être fait des certitudes qui me manquent ; sur certains rapports entre le physique des individus et leur moral… On verra que je n’ai pas encore tout donné… » Puis, m’ayant serré la main, il rentra. En m’éloignant, je cherchais à deviner ce que serait ce roman ; et, la curiosité piquée par ces « certitudes » auxquelles il espérait arriver sur les rapports du physique et du moral, je me promis de faire causer Duranty davantage, quand je le reverrais. Hélas ! je ne l’ai jamais revu. Quelques jours plus tard, nous accompagnions ses restes de la maison Dubois au cimetière de Cayenne.

Il me reste à dire que ce fut par Duranty et Guillemet que Zola fit connaissance d’Édouard Manet, lequel, à la suite du « Salon » de l’Événement, devint aussi un des grands amis de son défenseur. »

19 février

Renoir informe Durand-Ruel que sa « grippe » est en réalité une pneumonie :

« Je suis sur le flanc avec une pneumonie, c’est la cause qui me fait vous embêter. Mais j’espère pouvoir me tirer d’embarras dans quelque temps. »

Lettre de Renoir, l’Estaque, à Durand-Ruel, 19 février 1882 ; Correspondance de Renoir et Durand-Ruel, lettres réunies et annotées par Caroline Durand-Ruel Godfroy, Lausanne, La Bibliothèque des arts, 1995, tome I « 1881-1906 », 284 pages, p. 22.

[Février]

Caillebotte écrit à Monet. Il envisage la participation de Cezanne à leur prochaine exposition.

« Je viens de voir Pissarro qui cherche à reconstituer notre exposition. Je crois la chose faisable mais il faut se presser ― ouverture le 1er mars. Ni Degas ni Mlle Cassatt n’en seront »… Il y aurait Pissarro, Renoir, Sisley, Monet, Caillebotte, Mlle Morisot, peut-être Cezanne et Gauguin. « Gauguin est le seul obstacle mais si on ne sacrifie rien on n’arrivera jamais à rien ».

Lettre de Caillebotte à Monet, [février] 1882, inédite ; vente Archives de Claude Monet, collection Cornebois, Paris, Artcurial, 11 décembre 2006, n° 22.

[Vers février]

Caillebotte crit à Pissarro.

« Voilà la lettre que je reçois de Monet. Voyez vous-même la situation. Ecrivez-lui.

S’il ne vient pas que va dire Renoir ? Je n’ai pas encore la réponse. En tout cas il y a quelque chose de vrai dans la lettre de Monet, c’est qu’il faut faire une exposition très bien ou pas.

Dans ces conditions je ne puis aller voir Rouart, aujourd’hui je n’ai ren à lui proposer. »

Lettre de Caillebotte, 31, bd Haussmann, à Pissarro, non datée ; Berhaut Marie, Caillebotte, sa vie et son œuvre, 1978, lettre n° 25, p. 246.

22 février

Durand-Ruel écrit à Monet.

Il va lui faire envoyer de l’argent. « Je suis content d’apprendre que vous avez trouvé de jolis motifs et que vous comptez m’apporter bientôt beaucoup de chefs d’œuvre. Mais il ne suffit pas d’en faire, il faut les montrer ». Il déplore le refus de Monet d’exposer rue St Honoré : « Degas avait tout brouillé en insistant pour que Raffaëlli, Tillot et autres puissent exposer. […] Tous se retirent. Il ne reste plus d’exposants que Pissarro, Sisley, Guillaumin, Vignon, et Gauguin », mais il faut absolument que Monet y soit avec Renoir et s’associe « à nos efforts pour que cette exposition soit réellement belle et utile à notre cause. Le moment est tout ce qu’il y a de plus favorable. Il y a plusieurs exposition ouvertes et tous les grands peintres à la mode y étalent leur impuissance. Il est indispensable de montrer qu’à côté de ces grandes réputations surfaites il y a de vrais artistes que le public connaît moins mais qui dominent les autres de toute la hauteur de leur talent. Je suis sûr du succès de cette tentative ». Monet n’a qu’à désigner les œuvres que Durand-Ruel doit montrer ; il a des cadres neufs. « Je trouve qu’une exposition qui renfermera vos œuvres avec celles de Renoir, de Pissarro et de Sisley avec quelques toiles des 3 autres, dont le talent est réel quoique moins saillant, aura tous les éléments possibles de succès. Caillebotte n’est pas utile ; c’est lui qui a fait hurler le plus par ses excentricités. Il n’y a que Degas que je regrette mais c’est un fou et il n’y a pas moyen de raisonner avec lui ».

Lettre de Durand-Ruel à Monet, 22 février 1882 ; vente Archives de Claude Monet, collection Cornebois, Paris, Artcurial, 11 décembre 2006, n° 59.

24 février

Durand-Ruel écrit à Monet.

Caillebotte attendait l’acceptation de Monet pour se joindre au groupe. « Donc puisque Caillebotte expose vous ferez bien le sacrifice d’accepter les 3 peintres en question qui, après tout, ont des œuvres fort bonnes et pas trop nombreuses ». Il envoie cent francs pour le billet de train.

Lettre de Durand-Ruel à Monet, 24 février 1882 ; vente Archives de Claude Monet, collection Cornebois, Paris, Artcurial, 11 décembre 2006, n° 59.

24 février

Renoir, à l’Estaque, écrit à Durand-Ruel.

« Si vous faisiez une exposition dont vous fussiez le chef absolu et que cette exposition eût lieu même à la Bastille ou dans un quartier plus infect encore, je vous dirais avec empressement ; prenez tous mes tableaux, quitte à aller au devant d’un four.
Là n’est pas la question. J’aime à croire que vous n’êtes pas engagé personnellement dans la combinaison insolite où l’on veut nous entraîner et où l’on ne m’embauchera pas. Ce n’est pas exagérer que dire que l’exposition projetée par ces messieurs a été conçue et combinée en dehors de moi, qu’on ne m’en a parlé que sur le tard, lorsque des vides se sont produits, que lors des précédentes expositions des Indépendants on ne m’a pas recherché… j’allais dire poursuivi !
A l’heure qu’il est je me creuse la tête pour deviner les motifs qui font que l’on pense à moi…
Mais je ne continue pas sur ce ton… J’aurais peut-être l’air de regretter ce qui n’est pas regrettable. Ce serait navrant, et je suis trop ravi qu’on m’ait laissé la paix pour ne pas exiger qu’on me la laisse encore.
Avec Monet, Sisley, Mlle Morizot, Pissarro, j’accepterais, mais avec eux seuls.
A nous cinq ou six, y compris l’insaisissable Degas, nous pourrions faire une exposition qui fût une manifestation artistique intéressante.
Mais je vous parie bien que Monet tout le premier ne fera pas le jeu de ces messieurs.
Donc, pour me résumer, je refuse formellement d’entrer dans cette combinaison, que d’ailleurs je ne connais pas.
Pourtant si personnellement vous aviez besoin de toiles, je vous le répète, je les mettrai à votre disposition.
Je termine convaincu qu’un jour vous serez de mon avis et que c’est par pure bonté d’âme que vous m’avez transmis une commission que vous me blâmeriez plus tard d’avoir prise au sérieux. »

Lettre de Renoir, l’Estaque, à Durand-Ruel, 24 février 1882 ; Venturi Lionello, Les Archives de l’Impressionnisme, tome I, p. 119-120.

[Février]

Vignon écrit à Pissarro.

« Mon cher Pissarro,
A l’instant je reçois votre lettre ; vous me dites que Sisley, Guillaumin, Gauguin et vous naturellement, vous exposés [sic] et vous me demandez si oui ou non j’expose, – eh bien oui j’expose. Comptez sur moi —
Maintenant à moi de vous demander pourquoi vous ne parlez pas de Mad Morizot. Est-ce qu’elle vous a fait savoir qu’elle n’exposait pas. Je vais lui écrire le résultat de vos négociations et la fin définitive, bien définitive cette fois j’espère.
Un souvenir à Guillaumin
Ma femme vous envoie ses compliments.
Faites moi savoir jusqu’à quelle époque on a pour le catalogue. Dimensions du passepartout 37 ½ -46 ½
et Forain, vous n’en parlez pas, l’avez-vous vu ?
Si vous pouvez voir Madelle Cassatt, vous n’oubliez pas ce que je vous ai dit. »

Lettre de Vignon à Pissarro, non datée ; Paris, Bibliothèque d’Art et d’Archéologie Jacques Doucet ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 190.

La seule exposition à laquelle ont participé ensemble Sisley, Guillaumin, Gauguin, Morisot et Pissarro, mais sans Cassatt ni Forain, est l’exposition impressionniste de 1882.

26 février

Lettre de Renoir, l’Estaque, à Durand-Ruel.

« Je vous ai adressé ce matin un télégramme ainsi conçu : « Les tableaux que vous avez de moi sont votre propriété, je ne puis vous empêcher d’en disposer, mais ce ne sera pas moi qui exposera. »
Ces quelques mots sont l’expression complète de ma pensée.
Il est donc bien entendu que je n’adhère en aucune façon à la combinaison Pissarro-Gauguin et que je n’accepte pas d’être compris une seule minute dans le groupe dit des Indépendants.
La première raison est que j’expose au Salon, ce qui ne s’accorde guère avec le reste.
Donc je refuse et je refuse encore.
Maintenant vous pouvez y mettre les toiles que vous possédez sans mon autorisation. Elles sont à vous, et je me refuse le droit de vous empêcher d’en disposer comme vous l’entendrez, si c’est en votre nom propre. Seulement qu’il soit bien convenu et accepté que c’est vous qui, propriétaire de toiles signées de mon nom, les exposez et non moi.
Dans ces conditions, le catalogue, les affiches, prospectus et autres avis au public porteront que mes toiles sont la propriété de… et exposées par M. Durand-Ruel.
De cette façon, je ne serai pas « Indépendant » malgré moi, s’il ne m’est pas permis de ne l’être point tout à fait.
Ne m’en veuillez pas de cette décision qui ne doit guère vous toucher personnellement puisque ce n’est pas vous qui faites cette exposition, mais M. Gauguin, et croyez-moi toujours votre dévoué et fidèle artiste. Seulement, je défends nos intérêts communs, car j’estime qu’exposer là ce serait faire tomber mes toiles de 50 %.
Je vous le répète encore, rien dans mon refus ne doit vous blesser, car rien ne s’adresse à vous et tout à ces messieurs à côté de qui je ne veux pas me trouver, pour mon bien, par goût, et dans votre intérêt même. »

Lettre de Renoir, l’Estaque, à Durand-Ruel, 26 février 1882 ; Venturi Lionello, Les Archives de l’Impressionnisme, tome I, p. 120-121.

Lettre d’Edmond Renoir à Durand-Ruel, non datée, jointe à celle de son frère.

« Pour bien vous montrer que les raisons de mon frère pour ne pas exposer sont des raisons graves, sérieuses, artistiques, je vous envoie le brouillon qu’il a écrit de son lit. Style à part, c’est l’expression de sa pensée ; à vous de juger si vous devez passer outre. »

Brouillon de la lettre de Renoir ajouté par Edmond Renoir à leur lettre du 26 février :

« Malheureusement j’ai un but dans ma vie, c’est de faire monter mes toiles. Le moyen que j’emploie n’est peut-être pas bon, mais il me plaît. Exposer avec Pissarro, Gauguin et Guillaumin, c’est comme si j’exposais avec une sociale quelconque. Un peu plus, Pissarro inviterait le Russe Lavrof [l’anarchiste Pierre Lavroff] ou autre révolutionnaire. Le public n’aime pas ce qui sent la politique et je ne veux pas, moi, à mon âge, être révolutionnaire. Rester avec l’israélite Pissarro, c’est la révolution.
De plus, ces messieurs savent que j’ai fait un grand pas à cause du Salon. Il s’agit de se dépêcher à me faire perdre ce que j’ai gagné. Ils ne négligent rien pour ça, quitte à me lâcher une fois tombé. Je ne veux pas, je ne veux pas. Débarrassez-vous de ces gens-là et présentez-moi des artistes tels que Monet, Sisley, Morisot, etc., et je suis à vous, car ce n’est plus de la politique, c’est de l’art pur. »

Lettre d’Edmond Renoir à Durand-Ruel, non datée, jointe à celle de son frère ; Venturi Lionello, Les Archives de l’Impressionnisme, tome I, p. 122.

[Février]

Lettre de Caillebotte à Monet, non datée.

« Le désaccord est complet dans l’exposition ». Rouart et Degas proposent de s’en aller : « J’ai écrit à Renoir. Je ne m’engagerai que si vous et lui faites partie d’une nouvelle combinaison. La seule difficulté (qui est grosse) est celle-ci :
Pissarro consentira t il à lâcher Gauguin – Vous de votre côté accepteriez-vous ce Gauguin ?
Réponse demain. On me presse.
A vous
G. Caillebotte »

Lettre de Caillebotte à Monet, non datée ; vente Archives de Claude Monet, collection Cornebois, Paris, Artcurial, 11 décembre 2006, n° 22.

[Février-mars]

Édouard Manet écrit à Berthe Morisot.

« Je viens d’avoir justement la visite du terrible Pissarro qui m’a parlé de votre exposition prochaine. Ces messieurs n’ont pas l’air de s’entendre. Gauguin joue les dictateurs. Sisley que j’ai vu aussi voudrait savoir ce que doit faire Monet quand [sic] à Renoir il n’est pas encore rentré à Paris. […]
Les affaires vont mal. Tous ces événements financiers ont un peu fauché tout le monde et la peinture s’en ressent. »

Lettre d’Édouard Manet à Berthe Morisot, datée « Paris, samedi » ; Correspondance de Berthe Morisot, éditée par Denis Rouart, Quatre Chemins-Editart, Paris, 1950, p. 102. Reproduite dans Manet, catalogue d’exposition, Fondation Pierre Gianadda, Martigny, 5 juin-11 novembre 1996, p. 24-25.

[Vers février]

Vignon écrit à Pissarro.

« Je vous remercie de vos offres charmantes, pour ce qui pourrait me manquer. Je ne pense avoir besoin de rien ; mais comme je craindrai ne pouvoir aller à Paris assez tôt pour commander le cadre Marie Louise tout blanc, que je veux faire faire, vous voudrez bien me le commander Voici les dimensions 46 1/2 37 1/2 du passe-partout, (car c’est un crayon, un pastel que vous connaissez et comme il va falloir que nous payions de nos personnes, vu le petit nombre d’exposants, je fais gain de tout.
Recevez mes amitiés et
Bien a vous Vor Vignon »

Lettre de Vignon, signée, à Pissarro, non datée ; Paris, Bibliothèque d’Art et d’Archéologie Jacques Doucet ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 190.

Cette année-là, l’exposition impressionniste compte peu d’exposants.

[Sans date, peut-être 1881]

Caillebotte écrit à Monet.

« J’avais perdu votre adresse, je viens seulement de la retrouver. C’est pourquoi je vous ai répondu si tardivement.
Nous avons assez souvent [parlé] de nos expositions pour savoir ce que nous en pensons vous et moi.
Cependant j’ai cru devoir tenir compte de la situation existante et des possibilités pratiques d’arriver à quelque chose. Il sera bien difficile peut-être impossible d’arriver jamais à ce que nous rêvons. J’avais donc cru devoir vous proposer le compromis Gauguin. Personnellement je n’y tiens pas vous le savez, mais comment sortir de tout cela.
Pissarro qui a le loyer sur le dos pour un quart, me pressait beaucoup. J’avais vu Gauguin qui raisonnait absolument comme nous deux. Bref peut-être aurait-on pu faire quelque chose non de parfait mais de pas trop mal.
Pour le moment il est trop tard. Ni Renoir ni vous ne pouvez être là et du reste du gâchis épouvantable dans lequel est l’ancienne société sortira peut-être quelque chose. Durand-Ruel vous a écrit, Dame, vous comprenez qu’il tient à ces expositions il en a bien le droit.
Tâchons donc d’arriver à quelque chose pour l’année prochaine, mais sachons six mois d’avance sur qui nous pourrons compter. »

Lettre de Caillebotte à Monet, non datée ; Berhaut Marie, Gustave Caillebotte, catalogue raisonné des peintures et pastels, Wildenstein Institute, Paris, 1994, lettre n° 29, p. 276.

[Vers le 24 février]

Pissarro écrit à Monet :

« Cezanne m’a écrit qu’il n’avait rien pour l’exposition de cette année-là ! »

Lettre JBH 98, de Pissarro, Paris, à Monet, datée vendredi.

28 février

Cezanne remercie Zola de l’envoi de son volume de critique littéraire, probablement Une campagne.

« L’Estaque, 28 février 1882.Mon cher Émile,J’ai reçu avant-hier le volume de critique littéraire que tu as bien voulu m’adresser. Alors je t’écris pour te remercier, et en même temps, je t’annonce qu’après être demeuré quatre mois dans le Midi, je vais retourner à Paris dans une huitaine de jours. Et comme je pense que tu es à Médan, j’irai te souhaiter le bonjour dans ta demeure. Mais au préalable je passerai par la rue de Boulogne, savoir si tu n’y serais pas.
Je souhaite le bonjour à Madame Zola, et je te serre cordialement la main.
Je suis avec reconnaissance,
Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne à Zola, 28 février 1882 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 205.

1er mars

Lettre d’Eugène Manet à sa femme Berthe Morisot.

« Ma chère amie, je vous télégraphie pour vous faire savoir sommairement ce que j’ai fait pour votre exposition. Arrivé à Paris, j’ai été tout droit à la salle des Panoramas. J’ai trouvé tout le brillant essaim des Impressionnistes travaillant dans une immense salle à accrocher des quantités de toiles. J’ai été fort bien reçu de tous, aussi de vous faire exposer. Je suis parti de suite pour Bougival où je n’ai trouvé personne. Le serrurier m’a ouvert à grand’peine toutes les portes.
[…] Les Impressionnistes m’ont tous demandé beaucoup de vos nouvelles et se sont informés si vous ne viendriez pas voir l’exposition. »

Lettre d’Eugène Manet à sa femme Berthe Morisot ; Correspondance de Berthe Morisot, éditée par Denis Rouart, Quatre Chemins-Editart, Paris, 1950, p. 103.

1er mars – 31 mars.

« CATALOGUE

DE LA

7ME EXPOSITION DES ARTISTES INDEPENDANTS

251, RUE SAINT-HONORÉ

(SALONS DU PANORAMA DE REISCHOFFEN) »

2 mars

Renoir, à l’Estaque, informe Chocquet qu’il a été souffrant et qu’il est maintenant convalescent. Il a été bien traité par Cezanne ; « chez lui avec sa mère » désigne sans doute la maison que loue Cezanne à l’Estaque, plutôt que le Jas de Bouffan.

« Cher Monsieur Chocquet,
Je viens d’être malade et je suis en convalescence. Ce que Cezanne a été gentil pour moi je ne puis vous le dire. Il voulait m’apporter toute sa maison. Nous faisons chez lui avec sa mère un grand dîner pour notre séparation car il rentre à Paris et moi je suis forcé de rester quelque part dans le midi : ordre formel du médecin mais je ne pourrai rester seul à l’Estaque alors je vais probablement retourner quinze jours à Alger : Ce qui m’ennuie beaucoup car j’aimerais mieux rentrer.
Mme Cezanne m’a fait manger à déjeuner une brandade de morue, c’est je crois l’ambroisie des Dieux retrouvée. Il faut manger ça et mourir. Je vous ai vu bien peu cette année, mais je vais rentrer bientôt et je me rattraperai. Je ne vous en dis pas plus long, vous verrez bientôt Cezanne qui vous racontera toutes mes souffrances à propos de cette exposition.
Mille amitiés à Mme Chocquet et à bientôt, car je serai le moins longtemps à Alger si j’y vais.
À vous
Renoir »

Lettre de Renoir à Chocquet, l’Estaque, 2 mars 1882 ; Joëts Jules, « Lettres inédites : les impressionnistes et Chocquet », L’Amour de l’art, 16e année, n° 4, avril 1935, p. 121-122.
Vente Lettres et manuscrits autographes, Paris, hôtel Drouot, 23 juin 1969, n° 197.

Début mars

Cezanne rentre à Paris, certainement pour déposer son envoi au Salon, la date limite étant le 25 mars.

Explication des ouvrages de peinture, sculpture, architecture, gravure et lithographie des artistes vivants exposés au palais des Champs-Élysées le 1er mai 1882, Société des artistes français pour l’exposition des Beaux-arts de 1882, Salon de 1882, 99e exposition depuis l’année 1673, Paris, Charles de Mourgues Frères, imprimeurs des musées nationaux, 1882, 522 pages, Cezanne p. 46, « Règlement », p. CIII-CXII, p. CVII.

« DISPOSITIONS PARTICULIERES À CHAQUE SECTION
Peinture, Dessins, Aquarelles, Pastels, etc.
Article 1er. — Les ouvrages de peinture, dessins, aquarelles, pastels, miniatures, porcelaines, émaux, cartons de vitraux et vitraux devront être déposés au Palais de l’Industrie, du mercredi 15 mars au samedi 25 mars inclusivement, de onze heures à six heures. »

Il ne participe pas à la septième exposition impressionniste (1er-31 mars), prétextant qu’il n’a rien.

Lettre de Renoir à Chocquet, 2 mars 1882 ; Drucker Michel, Renoir, 1944, p. 127 .
Lettre de Pissarro à Monet, [vers le 24 février 1882], Bailly-Herzberg Janine (éd.), Correspondance de Camille Pissarro, tome 1, « 1865-1885 », Paris. PUF, 1980, p. 32 ; lettre de Pissarro à Guillemet, 3 septembre 1872, Bailly-Herzberg Janine (éd.), Correspondance de Camille Pissarro, tome 1, « 1865-1885 », Paris. PUF, 1980, p. 155, n° 98.

[Début mars]

Eugène Manet écrit à sa femme Berthe Morisot.

« Je reviens tout de suite à votre exposition. J’y suis retourné ce matin à 8 heures. Elle est destinée à avoir du succès. Sisley est le plus complet et en progrès. Il a un étang ou canal entouré d’arbres qui est un véritable chef-d’œuvre. Pissarro est plus inégal, cependant, il y a deux ou trois figures de paysannes dans des paysages très supérieures aux Millet par la vérité du dessin et du coloris. Monet a des choses faibles à côté de choses excellentes, surtout des paysages d’hiver, fleuve charriant de la glace, tout à fait beaux.
Le tableau des canotiers de Renoir fait fort bien. Les vues de Venise détestables et de véritables tricots. Un paysage de palmiers très réussi. Deux figures de femmes très jolies. Gauguin et Vignon très médiocres. Vignon est retombé dans ses imitations de Corot, ses chemins à mauvaises rencontres. Le malheureux garçon a l’air tout à fait triste et sent son infériorité. Caillebotte a des figures en encre bleue très ennuyeuses ; de petits paysages au pastel excellents.
Ce matin, vous n’aviez en place que votre figure de Marie. Elle n’était pas assez éclairée ni penchée. Portier a dû la faire rectifier. Durand-Ruel est tout entier dans l’affaire et a dû travailler la presse. Wolf montrait l’Exposition à des amis avec éloges. […]
Vignon me disait qu’il ne comprenait rien à la manière dont l’Exposition s’était constituée. Degas reste avec la société, paye cotisation, mais n’expose pas. La société porte toujours le nom d’Indépendants dont il l’a affublée. »

Lettre d’Eugène Manet à sa femme Berthe Morisot, non datée ; Correspondance de Berthe Morisot, éditée par Denis Rouart, Quatre Chemins-Editart, Paris, 1950, p. 104.

[Vers le 10 mars]

Caillebotte écrit à Monet.

Au bout d’une dizaine de jours, « la moyenne est de 220 F. Ce n’est pas brillant nous ne ferons certainement pas nos frais. J’estime qu’il nous manquera 2000 F environ. Le quartier est mauvais. […] il ne faut pas exposer là une autre année. Il n’y a pas de situation possible en dehors du boulevard ou de l’avenue de l’Opéra »… « J’ai 3 portraits en train »

Lettre de Caillebotte à Monet, non datée ; vente Archives de Claude Monet, collection Cornebois, Paris, Artcurial, 11 décembre 2006, n° 22.

[Mars]

Lettre de Caillebotte à Monet.

« Notre exposition se liquide avec perte […] le quartier en est la principale cause. […] D’un autre côté M. Petit demande 20 000 F !!! pour sa salle. Ça me paraît fou »… Il rappelle à Monet qu’il doit déménager la rue Vintimille. Il ne pense pas bouger d’Argenteuil. « Avez-vous des nouvelles de Renoir. Je le crois bien malade ».

Lettre de Caillebotte à Monet, non datée ; vente Archives de Claude Monet, collection Cornebois, Paris, Artcurial, 11 décembre 2006, n° 22.

[19 mars]

Caillebotte écrit à Monet à propos du déménagement de la rue Vintimille, où Monet avait stocké ses toiles, dont les Femmes au jardin [W 67, musée d’Orsay].

Il compte sur lui pour le déménagement, en recommandant de venir le vendredi 24, pour trouver une petite voiture. « J’irai à Paris samedi pour le terme. […] Quel beau temps. J’ai beaucoup de choses en train. Le pays est épatant ».

Lettre de Caillebotte à Monet, datée « Dimanche » ; vente Archives de Claude Monet, collection Cornebois, Paris, Artcurial, 11 décembre 2006, n° 23.

24 mars

La belle-mère de Victor Chocquet décède dans sa maison de la rue de Caudebec, à Yvetot, à l’âge de soixante-cinq ans. L’acte de décès mentionne qu’« elle laisse comme seule héritière Madame Augustine Marie Caroline Buisson, épouse de Monsieur Victor Chocquet Guillaume, propriétaire vivant de ses revenus, avec qui elle réside à Paris, n° 198, rue de Rivoli. » Elle hérite d’une fortune considérable et de divers biens de sa mère, dont plusieurs fermes à Hattenville, près d’Yvetot (Normandie). Chocquet, qui apparemment ne s’y était jamais rendu du vivant de sa belle-mère, est amené à passer quelque temps dans la région, pour l’administration de la succession.

Rewald John, « Chocquet and Cezanne », Gazette des beaux-arts, 6e période, tome LXXIV, 111e année, 1206-1207e livraisons, juillet-août 1969, p. 33-96 ; repris dans Rewald John, Studies in Impressionism, édité par Irene Gordon et Frances Weitzenhoffer, Londres, Thames and Hudson, 1985, 232 pages, p. 121-187, citation p. 150.

 

Acte de décès « N° 92 Décès Buisson Juliette Armante Vve Buisson », Registre d’état-civil de la ville d’Yvetot, 1882 ; Archives départementales de Seine-Maritime, 4E 07877.

« Le vingt quatrième jour du mois de Mars, l’an mil huit cent quatre vingt deux, à neuf heures un quart du matin, Acte de décès de Dame Buisson Juliette Armante, propriétaire âgée de soixante six ans, née à Hattenville le vingt cinq septembre mil huit cent quinze, décédée aujourd’hui à deux heures du matin à son domicile sis à Yvetot, rue de Caudebec, fille de Jean Augustin Buisson, et de dame Julienne Suzanne Peuchiot [?], et veuve de Eugène Charles Alexandre Buisson, avec lequel elle a été mariée à Hattenville le seize Décembre mil huit cent trente cinq. Sur la déclaration à nous faite par Messieurs Hippolyte Peuchiot [?], propriétaire, âgé de cinquante cinq ans, demeurant à Yvetot, place du Marché, et Prosper Marius Aubry, pharmacien, âgé de trente trois ans, demeurant à Yvetot, rue de l’Eglise tous deux amis de la décédée. Lesquels ont, après lecture faite, signé le présent acte qui a été fait double en leur présence et constaté suivant la loi, après nous être assuré du décès par nous Séverin Zacharie Augé, adjoint et officier public de l’État Civil de la ville d’Yvetot, délégué. Eliot.
Peuchiot [?]            Aubry                    Augé »

1er mai – 20 juin

Pour la première et unique fois, une toile de Cezanne, « Portrait de M. L. A… », est exposée au Salon, palais des Champs-Élysées. La description qu’en donne le critique Théodore Véron permet d’identifier le portrait de son père Louis-Auguste Cezanne, FWN402-R101 :

« Monsieur L. A. est assez largement brossé dans la pâte. L’ombre de l’orbite et celle de la joue droite promettent, avec la qualité de ton des lumières, un coloriste dans l’avenir. »

Véron Théodore, 8e Annuaire. Dictionnaire Véron, ou Organe de l’Institut universel des sciences, des lettres et des arts du XIXe siècle (section des beaux-arts). Salon de 1882, Paris, M. Bazin, 1882, p. 113.

Son adresse est toujours le 32, rue de l’Ouest.
Cezanne se déclare « élève de Guillemet », qui fait partie des quarante membres élus du jury de la section de peinture.
L’exposition cette année-là est organisée par la Société des artistes français.

« CEZANNE (Paul) né à Aix (Bouches-du-Rhône), élève de M. Guillemet. — Rue de l’Ouest, 32
520 — Portrait de M. L. A… »

Explication des ouvrages de peinture, sculpture, architecture, gravure et lithographie des artistes vivants exposés au palais des Champs-Élysées le 1er mai 1882, Société des artistes français pour l’exposition des Beaux-arts de 1882, Salon de 1882, 99e exposition depuis l’année 1673, Paris, Charles de Mourgues Frères, imprimeurs des musées nationaux, 1882, 522 pages, Cezanne p. 46, « Règlement » p. CIII-CXII.
Dumas F.-G (publié sous la direction de), Catalogue illustré du Salon, contenant environ 400 reproductions d’après les dessins originaux des artistes, ouvrage approuvé par le ministère de l’Instruction et des Beaux-arts, Paris, Librairie d’art L. Baschet, 1882, 335 pages, Cezanne p. XXVI.

Selon Zola, cette toile, qui n’a recueilli que le vote de Guillemet et de Henner, a néanmoins été acceptée car elle était classée n° 1 lors de la révision des toiles refusées. Selon Vollard, ce serait grâce à Guillemet que Cezanne a été reçu, qui, en tant que membre du jury, aurait utilisé « le privilège de faire entrer au Salon une toile d’un de ses élèves, sans aucun examen. ». Cet usage, dit de la charité, ne figure pas dans le règlement de l’exposition. Zola le décrit dans ses notes préparatoires à L’Œuvre :

« Notes Guillemet

[…] Du jury

[…] La charité. Chacun a droit à « une charité ». On dit « je prends pour une charité. Faites le pour une charité. » Il y a ainsi quarante répudiés de la dernière heure. On le fait surtout pour un pauvre bougre qui crève de faim. L’histoire de Pierson qu’on fait passer à Bin pour un meurt-de-faim, et dont il fait recevoir une nature morte, pour sa charité. Un jeune juré blague pour avoir des voix. On lui dit : Le prenez-vous pour votre charité ? Et son embarras, s’il en a un autre en vue. Les attrapages : Vous déshonorez le jury. ― Vous n’y connaissez rien. ― Je m’y connais autant que vous. Les erreurs avec les hors concours. ― Quand un le tableau d’un membre du jury passe, on se previent du coude pour ne pas lacher une gaffe : « Prenez garde, c’est d’un tel. » Les exclamations : quel est le cochon… Le jury est maintenant eclectique. Beaucoup de recommandés, les petits calpins. Les discussions ne sont jamais bien graves. On se chamaille sans trop se manger. Parfois, on reste dix minutes devant un tableau, les Manet. Il y a vote, et contre epreuve. On dit : Je demande le vote, le vote est demandé, pour une toile qu’on discute, qui n’a pas d’emblée la majorité visible. La majorité est de la moitié plus un. ― Donc, une haine latente, de la bonhomie, des poignées de main. Mais il y a les sympathiques et les pas sympathiques : ceux-ci n’obtiennent jamais rien, les autres font voter souvent ce qu’ils veulent, par de l’habileté et de la gaieté. Pour imposer, demander en riant. La casse et le sene [séné] : Cabanel surtout, conciliant, brave homme. Les peintres de l’Institut se tiennent. ― Un navet, un mauvais tableau ― Bouguereau preside très bien, très froid, très juste. ― Chaque seance a un procès verbal, signé le soir. Une feuille de présence. ― Le premier tableau et le dernier jugés sont reçus de droit. ― Les jurés à la après fin exténués, et ils ne recoltent que des haines.

L’histoire de Guillemet. Il veut faire prendre à Cabanel un navet, en disant que le peintre a 3 f enfants. Cabanel, après avoir protesté, propose le tableau. Colère de Bouguereau, en voyant que Guillemet vote ; et le mot de G. « c’est Cabanel qui le demande », ce qui entraîne le jury ― Pour Cezanne, les rires au chevalet. Guillemet demande. Henner vote seul avec lui : « ce n’est pas si mauvais que ça ; on dirait une tapisserie. ― Les jurés qui regardent la signature. Cabanel, pour refuser : « Ça ! Ça ! » Et il se baisse, voit le nom : « le n° I, messieurs ! » ― Le mot de Gervex à Guillemet : « Si tu soutiens ça, c’est pour qu’on mette ton nom dans les journaux. » Gervex, très rosse, flatte l’Ecole. ― Sur les derniers artistes : Elle est donc jolie », quand un membre en recommande une. Pas galant, mais blagueur. »

Zola Émile, Les Rougon-Macquart : L’Œuvre, dossier préparatoire, Paris, Bibliothèque nationale de France, Département des Manuscrits, Nouvelles Acquisitions françaises, 10316, folio 383.

 

Zola Émile, Les Rougon-Macquart : L’Œuvre, dossier préparatoire, Paris, Bibliothèque nationale de France, Département des Manuscrits, Nouvelles Acquisitions françaises, 10316, folios 158-159 :

« Chapitre x

Le tableau est envoye, Claude un jour rencontre Fagerolles qui l’appelle son vieux, et qui l’emmene à son atelier. Petit hôtel en face de celui d’Irma, grand.
[…] Il dit à Claude : c’est moi qui te ferais recevoir. Un mot de l’Enfant mort. Viens donc voir le soir du depouillement, si je suis nommé. Comment Claude y va.
Claude au depouillement. Toute la scène decrite, mais rapidement. Fagerolles est nommé.
Et la transition pour arriver aux operations du jury, par Bongrand sans doute qui a été nommé aussi, sans pouvoir s’en defendre, mis sur la liste de Fagerolles. Il rencontre Claude. Il lui parle, avec [mot non lu] sans doute. Alors la scène du jury, où il a defendu l’Enfant mort sans reussir à le faire recevoir. Mazel est president, toutes les scènes si je peux. Et la dernière lors du repêchage, Fagerolles prenant pour « sa charité » le tableau de Claude. Il va chez Claude le lui annoncer, ou autre chose. »

 

 

Vollard Ambroise, Paul Cezanne, Paris, Les éditions Georges Crès & Cie, 1924 (1re édition, Paris, Galerie A. Vollard, 1914, 187 pages ; 2e édition 1919), 247 pages, p. 63 :

« Sans se décourager, Cezanne dirigeait, chaque année, vers le Salon deux toiles, toujours refusées, lorsque soudain, en 1882, il eut la joie d’apprendre qu’un de ses envois, un portrait, venait d’être reçu ! Mais il faut ajouter qu’il entrait au Salon par la petite porte. Son ami Guillemet, qui faisait partie du jury, et avait vainement tenté de le repêcher au second tour, l’avait pris « pour sa charité » : tout membre du jury ayant alors le privilège de faire entrer au Salon la toile d’un de ses élèves, sans aucun examen. Le livret du Salon de 1882 porte donc cette mention, page 46 :
Cezanne Paul, élève de M. Guillemet, Portrait de M. L. A. (3) (3).
(3) Malgré tous mes efforts, il m’a été absolument impossible de découvrir ni le nom complet du modèle de ce tableau, ni surtout ce qu’était au juste ce tableau lui-même. »

 

Rivière Georges, Le Maître Paul Cezanne, Paris, H. Floury éditeur, 1923, 242 pages, p. 93-94 :

« Si Guillemet, usant du droit que lui donnait sa qualité de membre du Jury, réussit à faire entrer son ami au Salon de 1882, personne ne remarqua le portrait, de petite dimension certainement, que, par ordre sans doute, les commissaires de l’exposition placèrent de telle manière qu’aucun regard ne pouvait le découvrir. »

 

Mack Gerstle, La Vie de Paul Cezanne, Paris, Gallimard, « nrf », collection « Les contemporains vus de près », 2e série, n° 7, 1938, 362 pages, p. 231 :

« Une des raisons qui attira Cezanne à Paris ce printemps-là fut l’assurance de voir enfin se réaliser l’ambition de sa vie : exposer un tableau au Salon ! L’acceptation d’un tableau de Cezanne dans l’enceinte sacrée du « Salon de Bouguereau » ne signifiait pas du reste que cette vénérable institution eût brusquement changé sa manière de voir. Il se trouvait qu’en 1882, Antoine Guillemet était membre du jury, et suivant le règlement en vigueur, chaque membre avait le privilège d’introduire au Salon un tableau sans qu’il fût nécessaire de le soumettre au jury. On disait que de pareilles œuvres étaient reçues « pour la charité » — expression peu flatteuse mais qui traduisait bien l’esprit méprisant dans lequel on les acceptait. Un tableau agréé de cette manière était généralement le travail d’un élève du juré qui le patronnait. Il ne pouvait être question de considérer Cezanne comme un élève de Guillemet mais le règlement n’était pas très sévère et le bon Guillemet réussit à faire accepter la toile de son ami « pour la charité ».
Connaissant la susceptibilité de Cezanne, on pourrait croire qu’il se serait senti profondément humilié d’un subterfuge si peu digne, mais il espérait de toutes ses forces, depuis tant d’années, voir un de ses tableaux au Salon qu’il n’était pas du tout enclin à faire la petite bouche quand une occasion de ce genre se présentait. Il savait qu’il n’avait aucun espoir de se faire admettre autrement : il avait été trop souvent refusé pour conserver la moindre illusion à cet égard. La seule façon pour lui de réaliser son ambition était de profiter de l’intervention de Guillemet et il accepta avec gratitude la perche qu’on lui tendait. Il y a tout lieu de croire que Cezanne lui-même avait proposé la manœuvre à Guillemet et que la possibilité d’entrer au Salon par ce que Vollard appelle très justement « la petite porte » — puisque la grande lui était interdite — hantait son esprit depuis longtemps. Guillemet s’était efforcé plusieurs fois de décider divers jurys à accepter officiellement un tableau de Cezanne, mais sans succès. Cezanne était au courant de ces tentatives : dès le 3 juin 1879, il avait écrit à Zola :
« Peut-être as-tu su que j’ai fait une petite visite insinuative auprès de l’ami Guillemet, qui m’a, dit-on, patronné auprès du jury — hélas, sans retour, de la part de ces juges au cœur dur. »
Pourquoi « insinuative », à moins que Cezanne, sachant que Guillemet serait prochainement du jury, avait proposé ou du moins accepté la solution qui fut finalement adoptée ?
Le 22 août 1880 Zola écrivait de Médan à Guillemet :
« Paul… compte toujours sur vous pour ce que vous savez. Il m’a conté l’excellente matinée que vous avez passée ensemble. Et je suis chargé de vous envoyer toutes ses tendresses. »
Le discret « pour ce que vous savez » de Zola pourrait signifier n’importe quoi, mais il se rapporte presque sûrement à la promesse qu’avait faite Guillemet de faciliter l’admission de Cezanne au Salon. »

28 mai

Ouverture du musée de Sculpture comparée au palais du Trocadéro, où Cezanne copiera des moulages.

« À travers Paris », Le Figaro, 28e année, 3e série, n° 147, samedi 27 mai 1882, p. 1 :

« C’est demain dimanche que s’ouvre, au palais du Trocadéro, le nouveau musée de sculpture comparée, organisé par les soins de la commission des monuments historiques.
Les porteurs de lettres d’invitation seront admis à le visiter dès aujourd’hui samedi.
On sait que ce musée reproduit, classés scientifiquement, les moulages grandeur naturelle des principaux types de la sculpture française depuis le onzième jusqu’au dix-huitième siècle.
M. Jules Ferry, ministre de l’instruction publique et des beaux-arts, a fait hier, vendredi, visite au musée du Trocadéro. Il a été reçu par M. du Sommerard et par les membres de la commission organisatrice. »

Mai-juin

Lettre de P. Gauguin à Pissarro, non datée (VM 23).

« J’ai reçu de vous hier une lettre qui ne brille pas par la clarté j’avoue que je n’ai pas compris grand-chose à vos lamentations qui n’ont pas tout à fait leur raison d’être. En général l’homme se plaint de trouver ce qu’il cherche et c’est sans s’en apercevoir.
Les maîtres ou les grands comme vous les appelez ont fait des tableaux ; sur ce fait il y a deux choses à examiner, la première comporte sur ce que veut ce qu’on entend par tableau tout comme la beauté c’est relatif — la deuxième et c’est ce que je veux discuter, comment les maîtres ont-ils fait des tableaux.
Ils ont commencé jeunes pour la plupart leur éducation. J’entends par là qu’ils ont appris toutes les manières de retourner une formule formule qui à certaines époques tend à se transformer — Ils arrivent donc à un certain âge avec une main sûre une mémoire précise faire des tableaux. Quelques-uns comme Delacroix ont cependant beaucoup cherché d’eux-mêmes mais vous devez cependant vous apercevoir que sauf les moyens la coloration etc… Delacroix après tout est resté le peintre d’avant dans ses compositions. Il y a bien une allure à lui c’est un homme de génie alors celà se ressent mais c’est toujours la même façon de composer.
Certaines choses comme les décorations de la Chambre des députés se retrouvent dans des tableaux de Rubens. En somme le tableau appartient à la grande peinture qui est de la littérature. Notre époque devient très difficile pour nous, la grande peinture n’a plus sa raison d’être ou alors on fait de l’épisode comme dans les tableaux militaires. Il nous reste le genre ou le paysage, — c’est du reste dans ce dernier sens que toute la peinture des derniers maîtres découle. Voyez Courbet Corot Millet —
Quant à ce qui est de vous, je crois qu’il est temps (si toutefois c’est votre tempérament) de faire plus à l’atelier mais alors des choses mûries à l’avance au point de vue de l’arrangement et de la scène. Dans cet ordre d’idées vous n’avez plus qu’à consacrer tout ce que vous avez appris avant à ce qu vous ferez et non chercher une vision nouvelle de la nature et vous perfectionnerez tout de suite. Sinon continuez à chercher d’autres choses mais alors il faut une dose de jeunesse et d’entêtement qui pourrait vous lasser surtout par le mécontentement.
Vous n’avez pas à vous préoccuper de ce que peuvent dire Renoir & Cie je sais pourquoi ils parlent ainsi. Nous causerons de celà la prochaine fois.
Je serais bien venu vous voir à Pontoise mais je deviens friand de mes dimanches, j’ai si peu de temps à perdre et malgré le temps que je ne peux choisir et qui varie exprès le dimanche il faut que j’emploie ma journée sinon je me reproche toute la semaine le temps perdu.
Je ne puis me décider à rester toute ma vie dans la finance et peintre amateur ; j’ai mis dans ma tête que je deviendrais peintre. Aussitôt que j’apercevrai l’horizon moins obscur que je pourrai gagner ma vie avec celà je m’y mettrai carrément, aussi j’enrage quand je vois que c’est la désunion qui est cause de celà —
On devrait à l’heure actuelle l’emporter haut la main vous autres anciens en haut et Guillaumin et moi suffisamment équipés pour vivre tandis que lui et moi nous comptons moins que la moindre demoiselle. Le tout c’est de mettre le pied à l’étrier —
Tâchez de venir dimanche prchain j’ai bien des choses commencées à vous faire voir j’espère que celà vous intéressera ce ne sont pas des résultats que je cherche ce sont des documents que je range pour plus tard.
Bien des choses à Madame Pissarro ; votre petite fille va bien j’espère. Pourquoi Madame Pissarro ne vient-elle pas un jour à Paris avec le bébé. »

Lettre de P. Gauguin à Pissarro, non datée (VM 23).

3 juin

Gauguin écrit à Pissarro.

« Mon cher Pissarro.

Mr Bloch cède son affaire de la salle du Panorama à une autre personne ; à cette occasion il nous offre d’annuler le bail qui a été passé entre nous. Portier m’a demandé ce que nous désirions faire ; je lui ai répondu toutefois sans engagement que vous adhériez à la proposition. Degas seul demande à réfléchir ; pour la responsabilité qu’il a, cela ne lui coûte rien d’avoir à sa disposition une salle pour l’année prochaine mais nous qui avons payé et serions obligés de payer encore je crois que notre intérêt est de cesser le bail. Veuillez écrire un petit mot à Portier sur ce que vous désirez faire.
Bien des choses à Madame Pissarro.
Tout à vous.
P. Gauguin »

Lettre de Gauguin à Pissarro, datée, au verso d’un papier imprimé à l’en-tête de l’Agence financière des Assurances ; vente Collection Henriette et André Gomès : l’amour de l’art, Paris, villa Modigliani, 18 novembre 2008, n° 17.

Juin

Lettre de P. Gauguin à Pissarro, non datée (VM 24).

« Vous m’envoyez des traités non signés pour les renvoyer à M. Rouart, je change leur destination en les renvoyant à Pontoise afin Que vous remettiez votre signature sur l’acte le plus nécessaire celui qui n’est pas signé par Blache — Vous renverrez le tout à Mr Rouart.
Vous dites que vous n’êtes pas content en ce moment et qu’il est difficile de faire mieux. Je crois que c’est vous qui êtes difficile ; au point où vous en êtes il est difficile de faire mieux surtout d’une année à une autre. Malgré celà je vous approuve de toujours chercher mais on ne passe pas d’une perfection à une autre sans avoir beaucoup cherché ; en somme je ne suis pas inquiet de vous.
Quant à moi il en est autrement je n’ai pas le temps voulu pour accomplir une œuvre suivie celà me désole mais enfin il faut bien que j’attende l’époque où je pourrais travailler d’une façon suivie. Je ne perds pas courage et j’espère que les longues réflexions les observations casées petit à petit dans ma mémoire me permettront plus tard de rattraper le temps perdu.
J’avoue que depuis la dernière exposition je suis très dégoûté de tout des hommes en particulier je sens de plus en plus combien notre époque est une époque féroce d‘argent, de jalousies de toutes sortes. C’est égal celà m’a jeté de plus en plus dans la peinture mon seul but, j’ai envie de vaincre par le talent malgré toutes les difficultés que n’ont pas ceux qui ont toute l’année pour étudier —
Depuis notre exposition je n’ai pas perdu une minute malgré celà je n’ai rien que des choses en train. Je regrette que vous ne soyez pas venu il y a 15 jours, j’avais terminé quelque chose d’assez complet et dont Guillaumin et moi nous étions absolument contents malheureusement un Danois de nos amis digne négociant me l’a enlevé pour le mettre dans son salon en Danemarck. Entre parenthèses l’étranger fait aujourd’hui beaucoup de concessions à notre peinture et ce Danois qui était tout à fait notre ennemi est parti enchanté de son tableau prêt à défendre les impressionnistes dans son pays.
Je suis cette année tout à fait dans le pétrin au point de vue pécuniaire ; les affaires étant tout à fait nulles je ne gagne rien et suis cependant obligé de me dépenser ; Mon Dieu quand donc tous mes efforts aboutiront-ils à me créer une vie indépendante.
Mrs Renoir & Cie ont fait du joli ouvrage en nous débinant chez Durand-Ruel !
Vous me demandez ce que je pense des tableaux d’Italie de Renoir ; vous savez que je ne juge jamais les tableaux que d’après ma conscience sans tenir aucun compte de l’homme.
Je trouve que c’est au-dessous de tout. Dans quelques-uns il n’y a plus que l’enseigne du marchand de tableaux.
Si c’est celà que je dois faire pour charmer j’aime autant ne plus jamais faire voir ma peinture. Du reste nous en causerons plus longuement.
Quand vous viendrez à Paris tâchez don de m’apporter le panneau de salle à manger si toutefois vous avez toujours l’intention de le mettre chez moi. »

Lettre de P. Gauguin à Pissarro, non datée (VM 24).

Juillet

Gauguin écrit à Pissarro.

« Je vous envoie les mesures pour me faire faire un cadre puisQue vous êtes assez aimable de vous en charger. 73 sur 54 Mesure de la toile.
Je suis rentré l’autre soir par un train rapide qui a marché avec une vitesse extraordinaire, nous avons mis 27 minutes pour aller à Paris. Je croyais à chaque instant que nous allions dérailler.
Guillaumin m’a écrit deux mots pour me dire qu’il lui était impossible de venir à cause de difficultés insurmontables mais sans explications autres.
Madame Auerre doit s’en aller aux bains de mer en Sepbre et nous a offerts toute sa maison (à condition de faire de l’herbe à ses lapins) ; peut-être irons-nous tous nous y installer celà dépendra de mes vacances.
[…] Et votre genou ! »

Lettre de P. Gauguin à Pissarro, non datée (VM 25).

[Vers le 24-29 juillet]

Gauguin écrit à Pissarro.

« J’ai appri hier soir que vous étiez venu un moment la semaine dernière à Paris. Sans grande malice j’ai cru deviner que vous étiez venu pour voir le médecin ; s’il en est ainsi veuillez me faire savoir ce qui vous est arrivé au genou et si vous serez vite guéri. Vous savez que je compte sur votre promesse de venir dîner vous et Vignon un soir soit un dimanche le tout à votre convenance —
Zindomenghi m’a beaucoup parlé d’un tableau de Lami (du Salon je crois) ; il paraîtrait que c’est un chef-d’œuvre, je dois y aller avec lui lundi prochain vers 5 heures & demi. Le connaissez-vous et qu’en pensez-vous, je sais que c’est un élève de Renoir mais je n’ai jamais vu de sa peinture.
C’est incroyable combien depuis plusieurs années la question de l’impressionnisme a été déplacée. Je causais de celà avec Zindomnghi qui prétend qu’il n’y a pas d’impressionnisme de mouvement que notre exposition doit renfermer toute espèce de monde que cet art-là va disparaître etc… toutes espèces de choses que vous avez entendues depuis des années —
Caillebotte ne lui va pas à la cheville ; lui seul fait de l’art pur, il est personnel tandis que les impressionnistes se ressemblent tous.
Enfin j’en ai entendu de toutes les couleurs ; que de gens de génie ! »

Lettre de P. Gauguin à Pissarro, datée août (VM 26).

2 août

Gauguin écrit à Pissarro.

« Je vous remercie de l’envoi du cadre, vous avez bien fait de le faire porter chez Md Latouche celà me donnera la facilité d’y faire mettre une glace. Je comprends que Vignon vous tienne rancune de vos conseils avez-vous rencontré beaucoup de peintres (surtout les médiocres) qui acceptent une observation tous hommes de génie !
J’ai été vous le savez lundi chez Lami ; naturellement Zindomenghi n’est venu au rendez-vous qu’une heure après. Vous comprenez comme c’était agréable pour moi de rester chez un inconnu sans aucune présentation. Pendant cette heure de conversation j’ai cru deviner que Lami était assez découragé d’être refusé au Salon que nos expositions lui iraient assez mais que les disputes ne lui allaient pas. Aucun ne veut obéir, l’exposition des impressionnistes doit être un refugium peccatorum où n’importe quel peintre avec n’importe quelle peinture puisse faire son important.
Le tableau que j’avais à examiner était un tableau d’environ 5 mètres refusé au Salon, le tout pour représenter dans une salle de la mairie des gens nus venant passer la révision du major. Vous connaissez de lui un portrait de vieille femme fait avec patience et soin sans aucun art, ce grand tableau est fait ou plutôt vu avec le même œil ; du premier abord celà ressemblerait à une immense image d’Epinal. Chaque personnage est dessin avec une ignorance complète de l’ensemble et des grandes lignes mais comme c’est excessivement recherché en détail Zindomenghi trouvait que c’était une volonté de bronze qui avait fait tout celà. Il trouvait en outre que c’était très personnel parce que ce n’était pas de l’impressionnisme. Vous voyez au fond comme on veut nous faire la guerre et qui mon Dieu ceux qui étaient à certain moment le plus souples à notre égard. Degas pour s’amuser a dit que c’était intéressant (parce qu’il y a au premier plan des hommes laids sales qui enlèvent leurs chaussettes sales) alors Zindomenghi enfourche son dada. Du reste tel que vous me connaissez j’ai dit franchement mon opinion au sieur Lami ; je lui ai dit que son tableau était épouvantable que dans cette voie il n’y avait rien de bon pour l’avenir et qu’en outre c’était très vieux, entendons-nous un art de « vieillard » ramolli. J’ai ajouté en outre que c’était une fumisterie de venir me chercher moi que l’on savait très convaincu pour me démontrer que le dessin étroit les fautes d’harmonie constituaient un art personnel. « Mais si je vois comme cela », eh bien Monsieur tant pis pour vous — Je comprends ai-je ajouté qu’il soit difficile de trouver sa personnalité à côté d’hommes comme Degas Pissarro Monet mais c’est justement ce qui devrait vous donner de l’émulation.
Vous voyez que je ne laisse pas attaquer sans réponse les impressionnistes.
Il semble qu’il n’y ait d’intéressant que ce qui est en dehors de nous.
Mrs Zindomen. et son nouvel ami ne sont pas tout à fait contents —
[…] J’ai vu Guillaumin lundi soir.
Zindomenghi viendra probablement dimanche prochain, vous me feriez plaisir si vous étiez là — »

Lettre de P. Gauguin à Pissarro, 2 juil août (VM 27).

Été

Cezanne et sa famille séjournent chez les Chocquet à Hattenville, en Normandie, où l’artiste peint des vergers de pommiers, que possédera Chocquet :

  • Le Verger (Hattenville) (FWN180-R506)
  • Le Clos normand (Hattenville) (FWN182-R507)
  • Ferme normande, été (Hattenville) (FWN183-R508)
  • Ferme en Normandie, été (Hattenville) (FWN181-R509).
Rewald John, « Chocquet and Cezanne », Gazette des beaux-arts, 6e période, tome LXXIV, 111e année, 1206-1207e livraisons, juillet-août 1969, p. 33-96, p. 61 ; repris dans Rewald John, Studies in Impressionism, édité par Irene Gordon et Frances Weitzenhoffer, Londres, Thames and Hudson, 1985, 232 pages, p. 121-187, p. 151.

Eté

Cezanne et Pissarro peignent à côté l’un de l’autre chacun un tableau au cours de l’été, à Pontoise : Maisons à Pontoise, près du Valhermeil (FWN179-R493) et Les Coteaux du Chou, Pontoise (PDRS 673). Seul le tableau de Pissarro est daté : « 1882 ».
Les maisons représentées sur PDRS 673, FWN179-R493 et FWN167-R485 sont situées aux numéros actuels 63 et 61, rue des Coteaux, à Pontoise.
Très près de ce site, Cezanne peint d’autres paysages, peut-être à la même époque :
Maisons au Chou, à Pontoise (FWN167-R485)
Le Tournant de chemin à Pontoise, près de Valhermeil (FWN165-R492)
La Campagne à Pontoise, près du Valhermeil (FWN176-R505)

Un dessin à la plume de Georges Manzana-Pissarro, fils de Pissarro, Le Pique-nique des impressionnistes, représente, suivant son annotation, « Guillaumin, Pissarro, Gauguin, Cezanne, madame Cezanne, le petit manzana ». Ce dessin non daté a été réalisé vers 1895. Les personnages sont reconnaissables, trois tableaux sont des chevalets, Cezanne peignant le sien, tandis que Guillaumin et Pissarro sont assis, Gauguin debout. S’agit-il d’une composition imaginaire ou d’un souvenir de Manzana, voire même d’un dessin d’après une esquisse initiale prise sur le vif ? Le paysage représenté contient des détails si caractéristiques qu’on peut encore identifier le site : à droite, l’entrée de la carrière du Chou, à l’actuel 59, rue des Coteaux, à Pontoise ; au fond, les usines Châlon, au bord de l’Oise, à Saint-Ouen-l’Aumône. De plus, on connaît plusieurs tableaux de chacun des peintres réalisés en ce lieu au cours d’un été, excepté de Guillaumin. Quelques-uns de Pissarro et Gauguin sont datés « 1882 » (de Pissarro : PDRS 673 ; de Gauguin : DW 85, 88). A l’été 1882, Manzana avait presque onze ans. Sur le même site, Cezanne a peint La Vallée de l’Oise (FWN147-R434), ainsi que l’aquarelle Dans la vallée de l’Oise (RW088). Il est possible que ce soit à l’occasion du « pique-nique ».

Référence DW d’après Daniel Wildenstein, Gauguin. Premier itinéraire d’un sauvage. Catalogue de l’œuvre peint (1873-1888), 2 volumes, textes et recherches par Sylvie Crussard, Milan, Skira, Paris, Seuil, Wildenstein Institute, 2001.

Par la suite, Cezanne ne reviendra plus à Pontoise ou Auvers.

Été

Il semble que les Cezanne soient reçus à Hattenville par les Chocquet.

Témoignage de Paul junior rapporté par Rewald, 1985, p. 152. A vérifier !

13 août

Alexis prévient Zola qu’il quitte Paris pour Plassans, c’est-à-dire Aix :

« Paris 13 Août 82
Mon cher ami,
Je pars enfin demain pour Plassans »

Lettre d’Alexis, Paris, à Zola, 13 août [18]82 ; Bakker B. H., Naturalisme pas mort. Lettres inédites de Paul Alexis à Émile Zola 1871-1900, Toronto. University of Toronto Press, 1971, 608 pages, lettre n° 110, p. 234-235.

3 septembre

Alexis indique à Zola qu’il compte rester à Aix jusqu’à vers la fin septembre :

« Je ne me porte pas mal, je travaille un peu, et je suis ici pour environ la fin Septembre. »

Lettre d’Alexis, Aix, à Zola, 3 septembre 1882 ; Bakker B. H., Naturalisme pas mort. Lettres inédites de Paul Alexis à Émile Zola 1871-1900, Toronto. University of Toronto Press, 1971, 608 pages, lettre n° 111, p. 236-237.

2 septembre

Cezanne demande à Zola s’il peut venir passer plusieurs semaines avec lui à Médan, avant de repartir à Aix au début du mois d’octobre.

« [Paris] 2 septembre 1882.
Mon cher Émile,
Ainsi que tu me l’as dit au mois d’avril je pense que tu es à ta maison de campagne. — Aussi est-ce là que j’adresse ce bout de lettre. Il ne me reste plus qu’un mois à passer à Paris, puis-je aller te trouver à Médan ? Si comme tu le faisais, il y a deux ans, tu viens vers le 10 ou 12 à Paris, veux-tu bien m’en informer, j’irai te serrer la main chez toi. Et je saurai, en te voyant, si je peux me mettre en route pour ta résidence des champs.
Voilà, j’espère que ma lettre te trouvera en bonne santé.
Je termine en présentant mes respects à Madame Zola et je te prie d’agréer mes sincères salutations.
Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne à Zola, 2 septembre 1882 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 205-206.
Lettre de Zola à Alexis, 24 septembre ; Bakker B. H. (éd.), Émile Zola, correspondance, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal et Paris, éd. du CNRS, tome IV (juin 1880-1887), 1983, n° 248, p. 325.

21 septembre

Alexis s’ennuie fortement à Aix. Il écrit à Zola :

« Je serai de retour à Paris vers le 1er Octobre. Je commence à en avoir assez, de la province. Il me semble que je suis ici au fond d’un puits : Pas d’air, ni de soleil, intellectuellement. Ouf ! j’ai grand besoin d’aller me retremper un peu auprès de vous à Médan.
[…] Vous avez dû recevoir la visite de Numa Coste. Il est parti pour Paris, et doit aller vous surprendre.
Voilà toutes les menues nouvelles que j’ai à vous dire. Ce n’est pas riche. Ici on ne cause pas littérature, ou, si l’on en cause, c’est à faire dresser les cheveux sur la tête. Un an de séjour, et je deviendrai idiot ou enragé. »

Lettre d’Alexis, Aix, à Zola, 21 Septre [18]82 ; Bakker B. H., Naturalisme pas mort. Lettres inédites de Paul Alexis à Émile Zola 1871-1900, Toronto. University of Toronto Press, 1971, 608 pages, lettre n° 112, p. 237.

24 septembre

Zola répond à Alexis qu’il a effectivement vu Coste et que Cezanne séjourne avec lui à Médan depuis trois semaines. Celui-ci compte partir dans le Midi dans une quinzaine de jours :

« J’ai vu Coste, et j’ai ici Cezanne depuis trois semaines. Je crois qu’il part pour le Midi dans une quinzaine de jours. Vous ne l’y verrez donc pas, si vous revenez vers le 1er. — Et voilà ce qui se passe à Médan. Rien d’autre. Des journées de travail toujours semblables. […]
Vous faites bien de revenir, car je crois que perdriez pied rapidement. »

Référence à rétablir

3 octobre

La sœur de Cezanne, Rose, donne naissance à une fille, Marthe Anna Marie Louise Conil (Aix, 20, rue Émeric-David, 3 octobre 1882 – Aix-en-Provence, 18 novembre 1969).

Acte de naissance, Archives communales d’Aix-en-Provence.
Lettre de Cezanne à Zola, 10 mars 1883 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 209.
Antonini Luc, Flippe Nicolas, La Famille Cezanne, Paul et les autres, préface de Philippe Cezanne, Paris Septème-les-Vallons, 2006, 154 pages, p. 122.

26 octobre

Durand-Ruel achète son premier tableau de Cezanne, Paysage, à Tanguy, pour 50 francs. Le tableau sera vendu à Mme Lafon le 10 décembre 1884, 200 francs

Archives Durand-Ruel, Paris ; Paysage, livre de stock, n° 2595.

[Fin octobre ou début novembre]

Gauguin écrit à Pissarro.

« Mon cher Pissarro.
Je réfléchis bien à ce que vous me dites pour Lucien ; c’est difficile pour moi de trouver à Londres.
J’ai bien quelques relations de commerce qui auraient des accointances en Angleterre mais comment répondre d’une place aussi loin.
En admettant que par recommandation au 3e degré on trouve là-bas qui nous dira que la maison sera une bonne maison et ensuite que votre fils y restera. Il faut pour ces choses-là quelqu’un de direct, quelqu’un de sérieux qui puisse bien recommander Lucien afin qu’une fois là-bas il ne soit pas soumis à tous les hazards [sic]
Voilà longtemps que je n’ai pas vu Guillaumin ; comme vous je ne sais ce qu’il devient —
Décidément la manie de la sculpture se développe. Degas fait (il paraît) des chevaux en sculpture et vous faites des vaches ; vous me demandez des renseignements sur les maquettes en fer mais mon pauvre ami je n’en sais pas plus long que vous. J’arrange celà au mieu [sic] de mes intérêts comme je peux et presque toujours mal.
Je crois cependant que ce qui vous serait plus commode ce serait d’acheter de ces petits tuyaux en fer blanc que l’on vend pour des sonneries pneumatiques. Vous tordez celà comme vous voulez et celà tient assez solidement avec beaucoup moins d’élasticité que le fil de fer. Bien entendu que vous ne faites qu’un corps principal sinon c’est en effet toute une science que de modeler en fil de fer.
Ma femme doit aller aujourd’hui même vous voir et peut-être qu’à l’heure qu’il est elle est chez vous. Elle doit vous gronder de ma part, voilà si longtemps que vous n’avez mis les pieds à la maison. J’ai travaillé cependant pas mal mais j’avoue que dans ce moment j’ai des heures de dégoût pas de la peinture mais justement de ce que je ne suis pas outillé pour faire ce que je voudrais. Se sentir quelque chose dans le ventre et faute d’argent ne pouvoir travailler !!
Mes affaires sont bien bas et l’avenir ne me paraît pas brillant ; vous comprenez aussi qu’avec l’âge qui vient on ne peut suivre 2 choses à la fois comme au moment de la jeunesse.
Mon esprit est tout entier en rêves en observations de la nature en désirs de travail et petit à petit j’oublie les affaires ou plutôt la manière de les faire. Quant à abandonner une minute la peinture Jamais !
Mais il est temps que j’arrive à une solution, cette force de vitalité qui me permet de travailler en ce moment disparaîtra ou s’usera.
J’espère vous voir lundi chez Durand.
Bien des choses à Madame.
Tout à vous.
P. Gauguin »

Lettre de P. Gauguin à Pissarro, non datée (VM 28).

9 novembre

Gauguin écrit à Pissarro.

« Mon cher Pissarro
Je suis tout confus et rouge en lisant vos compliments à propos du bois que je vous ai envoyé ; je suis heureux qu’il vous plaise — Vous vous trompez singulièrement quand vous croyez qu’on peut gagner de l’argent avec de la sculpture sur bois (j’entends de la sculpture intelligente). Erreur ! Est-ce que la bonne peinture se vend facilement.
Pour la sculpture c’est encore bien autre chose. Sauf de très rares exceptions est-ce qu’il y a des gens riches qui voudraient payer une œuvre originale ; on fera faire de beaux meubles copiés sur les anciens meubles mais qui considérera un meuble comme un art pouvant être supérieur — L’artiste y perdrait son temps et où seraient les ouvriers pour les faire. Vous devez vous en apercevoir quand vous voulez faire faire un simple cadre d’un modèle inconnu. Que de difficultés. Non à notre époque tout est routine et pour en sortir il faut dépenser tellement d’union entre artistes et tellement de franchise dans ses opinions que c’est à se jeter à l’eau tout de suite quand on y pense —
Si vous êtes à Pontoise dimanche prochain j’irai vous voir veuillez donc me dire si vous venez ; sans réponse de vous j’irai déjeuner avec vous. J’apporterai quelques petits tubes de fer blanc et je tâcherai de vous monter une maquette pour votre vache.
Je tâcherai de réussir comme un homme du métier mais tâchez de m’avoir une petite planche pour fixer la monture.
Par contre quand vous viendrez à Paris j’ai absolument besoin que vous veniez à la maison. J’ai terminé une toile de 50 que j’ai beaucoup travaillé. C’est la répétition du temps gris à la carrière que j’avais fait à Pontoise.
Bertaux à qui je devais un billet de mille francs me l’achète et j’aurais bien voulu que vous me donniez votre avis avant que le tableau ne parte.
Mes compliments à Madame Pissarro.
P. Gauguin »

Lettre de P. Gauguin à Pissarro, 9 novembre 1882 (VM 29).

14 novembre

Cezanne remercie Zola de l’envoi de son livre, probablement « La rivière », Le Capitaine Burle. Comment on meurt – Pour une nuit d’amour – Aux champs – La fête à Coqueville – L’Inondation.
Il est au Jas de Bouffan et rencontre peu de monde en ville, mais revoit Gibert.

« Jas de Bouffan.
Mardi, 14 novembre 1882.
Mon cher Émile,
J’ai reçu hier le volume que tu m’as envoyé, et je viens t’en remercier. Depuis que je suis arrivé, je n’ai pas bougé de la campagne, et je n’ai rencontré que Gibert, le directeur du musée, que je dois aller voir.
J’ai fait aussi la rencontre du gros Dauphin avec qui nous étions au collège et du petit Baille [l’un des deux frères cadets de Baptistin] — tous deux avoués ―, ce dernier a l’air d’une jolie petite crapule judiciaire. Mais ici rien de neuf, pas le moindre petit suicide 1.
Si tu avais besoin de quelque chose d’ici, écris-le-moi. Je serai heureux d’être à ta disposition. Je travaille toujours un peu, quoique je ne fasse rien autre chose.
Je prie Madame Zola d’agréer mes respects, et le souvenir de Maman qui se rappelle à vous. Je vous souhaite bien le bonjour et une bonne poignée de main.
Je suis tout à vous,
Paul Cezanne
Je n’ai point vu le brave Alexis ; comme tu es à portée de le voir, veuille lui dire que je lui souhaite le bonjour. »

Lettre de Cezanne à Zola, 14 novembre 1882 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 206.
Zola Émile, « La rivière », Le Capitaine Burle. Comment on meurt – Pour une nuit d’amour – Aux champs – La fête à Coqueville – L’Inondation, Paris, G. Charpentier, 1883 (paru en novembre 1882), 310 pages.

Le « moindre petit suicide » est sans doute une allusion au suicide de Marguery, en août 1881.

Vers le 15 novembre

Huysmans remercie Zola de l’envoi de son livre qui contient Le Capitaine Burle et Aux champs.

« Mon cher Zola,
Merci du Capitaine Burle que je reçois et lis — J’ai revu avec plaisir ce bon capitaine dont La Vie Moderne nous avait jadis narré les exploits — mais je ne connaissais pas Aux champs et cela m’a singulièrement ravi. Voilà de jolis paysages de la douce banlieue qui m’est chère — et comme vous avez joliment fait souffler l’air sur Aunay et les bois de Verrières ! ce sont des pages à faire encadrer, mystérieuses et discrètes — sans compter la parfaite justesse de la note sur le goût parisien pour la campagne et les vibrants souvenirs de vos courses avec Cezanne. »

Huysmans J.-K., Lettres inédites à Émile Zola, publiées et annotées par Pierre Lambert, avec une introduction de Pierre Cogny, Genève, librairie Droz, Lille, librairie Giard, 1953, 156 pages, lettre xxxv, p. 89.
Zola Émile, « La rivière », Le Capitaine Burle. Comment on meurt – Pour une nuit d’amour – Aux champs – La fête à Coqueville – L’Inondation, Paris, G. Charpentier, 1883 (paru en novembre 1882), 310 pages.

Novembre

Il a décidé de rédiger un testament instituant sa mère et son fils héritiers de ses titres de rente et propriétés. Il demande à Zola de bien vouloir, s’il peut faire un testament olographe, en conserver un double.

« [Aix] Jas de Bouffan, 27 novembre [1882].
Mon cher Émile,
J’ai résolu de faire mon testament, parce qu’il paraît que je peux le faire, les titres de rentes, qui me sont afférents, étant à mon nom 1. Alors, je viens te demander un conseil. Pourrais-tu me dire en quelle formule je dois faire cet écrit ? Je désire laisser en cas de fin, de ma part, la moitié de mes rentes à ma mère, et l’autre au petit. — Si tu sais là-dessus quelque chose, tu voudrais bien me mettre au courant. Car si je mourais à bref délai, mes sœurs hériteraient de moi, et je crois que ma mère serait frustrée, et le petit (étant reconnu, quand je l’ai déclaré à la mairie) aurait, je crois, toujours droit à la moitié de ma succession, mais peut-être non sans contestation.
Au cas où je pourrais faire un testament olographe, je veux te demander si tu ne verrais aucun inconvénient à ce que je te prie d’en recevoir en dépôt un duplicata dudit. — Si cela n’entraînait aucun ennui pour toi, parce qu’on pourrait soustraire ici le dit papier.
Voilà ce que je désirais t’exposer. Je te salue, et je te souhaite le bonjour en n’oubliant pas de présenter mes respects à Madame Zola.
Tout à toi,
Paul Cezanne »

  1. Il se pourrait qu’au moment de fournir une dot à sa fille Rose pour son mariage en juin 1881, le père de Cezanne ait décidé de remettre aussi leurs parts à ses deux autres enfants. Depuis longtemps retiré de sa banque, le vieillard distribua donc au moins une partie de sa fortune ; non seulement des titres de rentes, mais aussi des terrains (voir la lettre de Cezanne à Chocquet du 11 mai 1886). Se voyant ainsi à la tête de quelques biens, le peintre se préoccupa de les partager entre son fils (sans prévoir une part pour Hortense Fiquet) et — ce qui peut surprendre — sa vieille mère. Peut-être craignait-il que son beau-frère, qu’il n’estimait guère, puisse un jour porter atteinte aux revenus de cette dernière (Note de Rewald).
Lettre de Cezanne à Zola, 27 novembre [1882] ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 207.

Les « titres de rente » que mentionne Cezanne correspondent sans doute à la part que son père lui a cédée, comme il avait dû le faire pour constituer la dot de mariage de Rose (contrat du 10 février 1881), ainsi que pour Marie. Ce testament a dû être modifié par la suite, après la mort du père de Cezanne et après le mariage du peintre, en 1886, puis après le décès de sa mère en 1897.

Voir l’analyse des testaments de Cezanne dans François Chédeville, Raymond Hurtu, Madame Paul Cezanne.

8 décembre

Lettre de P. Gauguin à Pissarro, datée (VM 30).

« Mon cher Pissarro
Je reçois votre lettre ce matin et vous remercie de penser à moi pour les 800f que je vous avais demandés du scieur de long. Seulement je suis assez embarrassé de deux façons ; la première c’est que je croyais que vous deviez garder le tableau et je ne sais si je dois le porter chez Durand-Ruel ou toucher simplement l’argent avec un reçu de vous. La deuxième c’est que je dois à Durand à peu près cette somme et chose assez délicate de toucher quand on doit.
Vous m’obligeriez donc en faisant toucher par votre fils pour me le donner après — Ecrivez-moi donc un mot précis sur
[…]
vous êtes content du pays que vous habitez et que vous allez faire des chefs-d’œuvre si j’en crois votre enthousiasme, du reste le nouveau est un attrait pour l’esprit. Malgré celà la nature doit être un peu semblable à celle de Pontoise.
J’irai cet hiver voir comment vous êtes installé ; Madame Pissarro m’a dit que vous aviez de la place, en ce cas je partirais un samedi soir afin d’avoir un dimanche entier à moi pour faire une esquisse d’hiver.
Et votre fils, vous ne m’en parlez pas a-t-il quelque chose en vue en Angleterre.
Bien des choses à votre famille
de votre tout dévoué
P. Gauguin »

Lettre de P. Gauguin à Pissarro, 8 décembre 1882 (VM 30).

26 décembre

Gauguin écrit à Pissarro.

« Mon cher Pissarro.
Vous seriez bien aimable de m’écrire si je dois compter sur les 800f pour le 1er janvier. Vous savez combien on est tourmenté quelquefois pour des échéances et je suis dans ce cas-là. J’ai donc besoin de savoir à quoi m’en tenir, veuilleez me le faire savoir.
Bien rude va être l’année 83. Enfin ! vogue la galère il faut être philosophe.
J’ai été voir l’exposition Petit, ce n’est 5f que le jeudi – Je suis assez content de voir que la peinture n’est pas si facile que celà pour les autres, on se console de la lenteur à arriver quand on voit les gens en renom aussi faibles. Il me semble que Duez tourne au Cazin qui lui-même n’est pas de 1re force ; il est surtout monotone. Ses nuits où on voit comme en plein jour manquent d’observation et ont le même dessin que le plein midi. Ce qui est à noter cependant c’est que le public s’en aperçoit un peu. Il me semble que tout ce monde-là fait notre jeu et qu’il y a une bien place à prendre en ce moment à côté d’eux. S’il y avait un peu d’entente !
Si quelques-uns tels que moi sont de trop mon Dieu qu’ils le disent je m’éclipse mais tonnerre de Dieu que les anciens marchent en bataillon serré et enlevez-moi la position du coup ; il n’y a pour vous qu’à vouloir.
Bien des choses à Madame Pissarro, ma femme une fois débarrassée de ses visites du jour de l’an ira vous voir. Elle se joint à moi pour tous les compliments de 83 –
Tout à vous.
P. Gauguin
N’oubliez pas le commencement de ma lettre – »

Lettre de P. Gauguin à Pissarro, 26 décembre 1882 (VM 31).