13 janvier

Cezanne, retenu au lit par une grippe pendant tout le mois, a manqué la visite de Guillemet à son atelier. Il lui écrit :

« Paris, 13 janvier 1897.
Mon cher Guillemet,
Étant retenu dans ma chambre depuis une quinzaine de jours par une grippe persistante, je n’ai reçu qu’avant-hier la lettre où tu me donnais rendez-vous et la carte qui confirme ta bonne visite. Je viens donc t’exprimer ici tous les regrets que j’éprouve de n’avoir pu me trouver à mon atelier au moment où tu es venu pour m’y voir, et te dire combien je suis contrarié du fâcheux contre-temps, qui m’a empêché de te prévenir de l’état dans lequel je me trouve et de pouvoir me rendre à l’atelier.
Agrée mes excuses à ce sujet, et crois-moi bien, cordialement à toi,
P. Cezanne. »

Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 25, reproduit figure 33.

15 janvier

Lettre de Paul Cezanne à madame Chocquet.

« Paris, 15 janvier 1897

Madame,

 Je viens vous prier de m’excuser de faire si tardivement, ce que j’aurais dû faire, il y a quinze jours. Mais une forte grippe, qui me retient dans ma chambre m’a empêché de faire mon devoir en cette circonstance.
En attendant que ma femme (nb : la maison de vente lit « plume », sic) se remette, et vous écrive se son côté, Vous voudrez bien me permettre de vous présenter les Respects de celui que Monsieur Chocquet avait bien voulu honorer de sa sympathie.

Veuillez agréer, Madame, mes salutations Respectueuses

Paul Cezanne »

Lettre de Paul Cezanne à madame Chocquet, datée « Paris, 15 janvier 1897 » ; vente Autographs (letters, manuscripts, documents, photographs): Literature, Science, Fine Arts by Stargardt Autographenhandlung, lot 399, 14 mars 2017, Berlin, reproduite sur le site de la maison de vente.

22 janvier

Lettre d’Hortense Cezanne à madame Chocquet.

« Paris 22 Janvier 1897
Chère Madame et amie.
Il est peut être bien tard pour venir exprimer encore des souhaits de Nouvel an. Mais, tant de fâcheux contretemps se sont depuis un mois succédés [sic] à la maison que je n’ai pu trouver un instant pour vous écrire plus tôt.
Mon mari a d’abord été pris d’une très forte grippe qui l’a retenu au lit pendant une quinzaine de jours et qui l’empêche encore de sortir pour retourner à ses occupations. Mon tour est venu ensuite, et si aujourd’hui je tousse moins, je me sens dans un grand état de faiblesse, causé par des étouffements et des douleurs rhumatismales provoquées par le temps de brouillards et de pluies dont nous jouissons.
J’espère, chère Madame et amie, que votre santé à vous est meilleure et qu’il en est de même pour votre petite Marie.
Je désire que vous vous décidiez à nous revenir à Paris et à vous y fixer de nouveau.
Mon mari a fini le panneau depuis avant sa maladie et à votre prochain voyage, il ira le mettre en place.
Mon mari et mon fils vous prient d’agréer leurs meilleurs et plus respectueux souhaits.
Pour vous, chère Madame et amie, recevez avec mes vœux les plus fervents pour votre bonheur, l’assurance de mon amitié sincère et dévouée.
Toute à vous.
Hortense Cézanne ».

Lettre d’Hortense Cezanne à madame Chocquet, datée « Paris 22 Janvier 1897 » ; vente Documents, autographes, Paris, galerie Thomas Vincent, 2015, première page reproduite sur le site internet http://www.galeriethomasvincent.fr/263-cezanne-hortense-autographe.html.

25 janvier

Charles Alexander Loeser achète à Vollard quatre tableaux de Cezanne :

  • Village 400 francs [Hameau à Payennet près de Gardanne (?) (FWN226-R572)]
  • Baigneurs 400 francs [Baigneuses (FWN916-R256)]
  • Maison sur un lac 700 francs [Maison au bord de la Marne (sur l’île Machefer à Saint-Maur-des-Fossés) (?) (FWN248-R622)]
  • Arbres dépouillés.

Le prix total de 1800 francs est payé, par 1400 francs et « un tableau de Lautrec de chez Boussod (femme à la toilette) ». Deux jours plus tard, le 27, il rend « Arbres dépouillés ».

 _ ___________________________25____________ ___ ____
Doit Monsieur Loeser Charles
1tableau de Cezanne(Village)400
1 »                              « (baigneurs400
1 »                               « Maison / un lac700
1 »                               « Arbres depouilles400
Avoir Monsieur Loeser
1tableau de Lautrec de chez Boussod /
(femme à la toilette)5001400
 _ __________________________27____________ ___ ____
Avoir Monsieur Charles Loeser
1tableau de Cezannearbres depouilles400
Registre commercial de Vollard, 20 juin 1894 – 3 novembre 1897, Paris, musée du Louvre, Bibliothèque centrale et archives des musées nationaux, archives Vollard, MS 421 (4,2) f° 38.
Rewald John, The Paintings of Paul Cezanne. A Catalogue raisonné, en collaboration avec Walter Feilchenfeldt et Jayne Warman ; volume I « The Texts », New York, Harry N. Abrams, Inc., Publishers, 1996, 592 pages, 954 numéros, notice 256, reproduit p. 176.

30 janvier

Cezanne écrit à Solari. Vu son état grippal, son fils s’est occupé de son déménagement et de son installation 73, rue Saint-Lazare.
Gasquet a sans doute présenté Cezanne à Georges Dumesnil, son professeur de philosophie à l’Université d’Aix et peintre, qui a admiré deux paysages de Cezanne. Cezanne en a été très ému. Il semble qu’il veuille les offrir à Dumesnil, en espérant que Dumesnil les accepte. Il demande à son ami Philippe Solari de conduire Gasquet chez sa sœur Marie, pour qu’elle se rende avec eux au Jas de Bouffan, où les toiles sont stockées.

« Paris, 30 janvier 1897
Mon cher Solari, ―
Je viens de recevoir ta bonne lettre. ― Inutile de te dire que je n’ai pas reçu celle que tu dis m’avoir écrit fin Xbre. Je n’ai plus revu Émile depuis fin du mois dernier et pour cause. Depuis 31 expiré, je suis resté caserné pour cause de grippe, Paul a fait mon déménagement de Montmartre.
Et je ne suis pas encore sorti, ça va mieux cependant. Dès que je vais pouvoir, j’écrirai un mot à Émile pour rendez-vous. —
Maintenant venons à Gasquet. Sa demande me touche profondément, et fais lui part du souhait que je fais, de faire agréer les deux toiles en question à Monsieur Daumesnil [FWN153-R442 et FWN316-R836]. A cette fin je te prierai de t’ajd adjoindre à Gasquet et d’aller chez ma sœur, 8, rue de la Monnaie et la prier de vous conduire au Jas [de Bouffan], ― Je vais — où se trouvent les susdites toiles. ― Je vais écrire à ma sœur relativement à ce sujet. ―
Sauf un peu de marasme inhérent à la situation, ça ne va pas plus mal, mais si j’avais su organiser ma vie, pour vivre là-bas, ça m’aurait mieux convenu. ― Mais famille oblige à pas mal de concessions. —
Je t’embrasse de tout cœur, et fais agréer mes salutation : auprès des amis qui t’entourrent,
à toi, Bien —
cordialement,
Paul Cezanne
Tu trouveras ma sœur chez Elle, ou vers 11 heures du matin, heure de son déjeuner, ou vers 6 heures du soir, heure du dîner. ― »

Lettre de Cezanne à Philippe Solari, datée « Paris, 30 janvier 1897 » ; collection privée, Paris, musée des Lettres et Manuscrits.
Lebensztejn Jean-Claude, Paul Cezanne. Cinquante-trois lettres, Paris, L’Échoppe, 2011, 96 pages, p. 41-42.
Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 257-258.

Le sculpteur Philippe Solari (1840-1906), ami de jeunesse de Cezanne et de Zola, avait pour fils Émile (1873-1961), filleul de Zola, et écrivain.

Georges Dumesnil (1855-1916), professeur de philosophie de Joachim Gasquet à l’université d’Aix, et collaborateur du Pays de France, fut un des acteurs de la renaissance catholique.

Maugendre L.-A., La Renaissance catholique au début du XXe siècle, I, Paris, Beauchesne, 1963, p. 15-121.

Cezanne lui donnera deux paysages, Rochers à l’Estaque (FWN153-R442), et Carrière de Bibémus (FWN316-R836).

Lettre de Cezanne à Joachim Gasquet, datée 30 janvier 1897 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 258-259.

Le 10 janvier 1910, Dumesnil les vendra à Bernheim-Jeune 18 000 francs, « pour s’acheter une propriété de pins ».

Lettre d’André Lhote, 26 janvier 1910 ; Lhote André, Alain-Fournier, Rivière Jacques, La Peinture, le cœur et l’esprit. Correspondance inédite (1907-1924), Bordeaux, William Blake and Co., musée des Beaux-arts de Bordeaux, 1986, tome II, p. 34-35.
Rewald John, The Paintings of Paul Cezanne. A Catalogue raisonné, Abrams / Thames and Hudson, 1996, volume I « The Texts », p. 298-299, 500.

30 janvier

Cezanne remercie Gasquet de l’envoi d’un numéro double de la revue Les Mois dorés, entièrement consacré aux « Axiomes » d’Emmanuel Signoret, qu’il termine par une « Inscription », datée « Aix-en-Provence, 5 décembre 1896 » où il rend hommage à tous ceux qu’il admire, entre autres :

« Au peintre Paul Cézannes [sic] qui est, avec Joachim Gasquet et Gustave Heiriès, l’honneur de cette cité d’Aix-en-Provence où je les écrivis. », et « À la France glorieuse dont j’ai embelli, précisé et enrichi le langage, à cette belle patrie dont mon cœur est si fier, à l’humanité naissante enfin et que je lui préfère. »

Signoret Emmanuel, « Nouveaux documents pour une esthétique. Quelques héros. Axiomes », Les Mois dorés, n° 7-8, Aix, Imp. Bernex, novembre et décembre 1896, p. 194-256.

 

« Paris, 30 janvier 1897.
Mon cher Gasquet,
Solari vient de me faire part de votre projet. Me sera-t-il permis de vous prier de prendre toutes les circonlocutions que peut demander la circonstance pour faire agréer les deux toiles en question à Monsieur Dumesnil ? Je serais très heureux si le professeur de philosophie de la faculté d’Aix daignait accepter mon hommage. — Je puis faire valoir comme argument que dans mon pays je suis plus un ami de l’art qu’un producteur de peinture, que, d’un autre côté, ce serait un honneur pour moi de savoir deux de mes études accueillis en bon lieu 1, etc., etc. Vous voudrez bien compléter par quelques autres développements à votre choix, sachant que vous vous en tirerez à merveille.
Ainsi donc, c’est convenu. Et je vous remercie pour l’honneur qui m’échoit en l’état par votre intermédiaire.
Veuillez faire agréer tous mes respects à Madame Gasquet ― c’est la Reine que je veux dire ― mes meilleurs souvenirs à votre père et veuillez me croire votre tout reconnaissant
Paul Cezanne
Merci pour le gros dernier numéro de la revue.
Et vive la Provence ! »

  1. Il s’agit de paysages de Peyrières et de l’Estaque.
Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 258-259.

Georges Dumesnil, dont il est question, fut le professeur de Gasquet à Aix et rencontra le peintre par son ancien élève.
Cezanne ne fait pas allusion à Emmanuel Signoret.

Van Bever Ad. et Léautaud Paul, Poètes d’aujourd’hui. Morceaux choisis, accompagnés de notices bibliographiques et d’un essai de bibliographie, tome II, Paris, Mercure de France, 1913, 392 pages, p. 229-231 :

EMMANUEL SIGNORET
1872-1900
Emmanuel Signoret naquit à Lançon (Bouches-du-Rhône), le 14 mars 1872, de parents âgés. Son enfance passée au village natal, il fit ses études à Aix-en-Provence, dans un établissement dirigé par des prêtres, puis voyagea quelques années en Italie. Il vint ensuite à Paris, où il se mêla à tous les groupements littéraires et collabora aux nombreuses revues du moment. Il en fonda même une, en janvier 1890, à son usage personnel. Ce fut le Saint-Graal, qu’il continua à rédiger seul jusqu’à sa mort. Il publia successivement Le Livre de l’AmitiéOde à Paul VerlaineDaphnéVers Dorés, puis La Souffrance des Eaux, qui fut couronnée en 1899 par l’Académie française. Retiré en 1898 à Puget-Théniers, puis à Cannes, Emmanuel Signoret est mort dans cette dernière ville le 20 décembre 1900.

La poésie d’Emmanuel Signoret est l’image même de l’homme qu’il était, emphatique, mégalomane et enfantin. C’est la poésie d’un homme du Midi, avec tous les défauts de la race, plus nombreux, dans le domaine littéraire, que les qualités. Emmanuel Signoret croyait à son génie, il en parlait volontiers, et n’hésitait même pas à imprimer à la fin de ses ouvrages les lettres d’éloges que de complaisants amis lui adressaient. Ce propos malicieux semblait avoir été créé pour lui, qu’un poète qui récite ses vers est au comble du bonheur. Attablé dans un café, sans qu’on eût à l’en prier, il récitait les siens d’abondance, comme un inspiré, pendant de longues heures ininterrompues, accordant ses gestes avec sa redondance, et il n’était guère, à cette époque, pour rivaliser avec lui de grandiloquence et de puérililé, que M. Jean Carrère, qui a quitté depuis la poésie pour le journalisme. Il s’est pourtant trouvé des écrivains pour comprendre cette poésie, tout au moins pour l’admirer, notamment, — et c’est un vrai contraste, — M. André Gide, artiste rare autant qu’ingénieux idéologue, qui a pris le soin récemment de rassembler en une édition complète tous les vers d’Emmanuel Signoret. Nous détacherons pour cette notice ces passages de sa préface. « Comme ivre de soleil, il (Emmanuel Signoret) avançait dans les ténèbres de sa misère, chancelant et se cognant à tout, projetant, où posait son regard, un nimbe dont s’illuminait chaque objet… Il n’admettait non seulement pas la critique, mais même aucune restriction dans la louange : « Un doute ici, écrit-il en parlant de son œuvre, ne témoigne que de l’incertitude du regard » ; et encore : « Ne jugeons point la lumière : acclamons-la. »… À peine admettait-il que la lumière qu’il se sentait projeter à l’entour de lui ne fut pas sensible à tous les regards. Dans le rêve qu’il faisait d’une sorte de fraternité glorieuse de tous les hommes de génie, il était plus dispos encore à décerner léloge qu’âpre à le réclamer pour lui. À peine lui demeurait-il pénible que tous ne reconnussent pas son génie, car la gloire lui était chose en possession de quoi il se sentait. Pas un quatrain de lui qui n’en témoigne. Il garde, au cours de ses vers, l’attitude d’un Diadumène, ou mieux encore celle du Jeune Homme de Gustave Moreau, dont la fausse mort n’interrompt pas le geste de ceindre de laurier sa tête. »

Emmanuel Signoret a collaboré notamment à La Plume, à L’Ermitage, à La Revue Blanche, au Mercure de France, au Saint- Graal, aux Mois Dorés (Aix), etc.

Bibliographie :

Les œuvres. — Le Livre de l’Amitié [Mirzaël et Myrtil), poèmes en vers et en prose. Paris, Vanier, 1891, in-18. — Ode à Paul Verlaine. Paris, Vanier, 1892, in-18. — Daphné. poèmes. (Portrait de l’auteur par Alexandre Séon). Paris, Bibliothèque artistique et littéraire, 1894. iu-16. — Vers Dorés. Paris, Bibliothèque artistique et littéraire, 1896, in-12. — La Souffrance des Eaux (première partie, suivie du Premier Livre des Sonnets, de trois Elégies et de cinq poèmes. Portrait de l’auteur). Paris. Bibliothèque artistique el littéraire, 1899, in-16. — Vers et Prose, Bibliothèque du Saint-Graal, Pupet-Théniers, février 1899, in-8. — Le Tombeau de Stéphane Mallarmé, poème. Bibliothèque du Saint-Graal, n° 2, 1899, in-8. — Le Premier Livre des Elégies (Les Quinze premières Elégies). Bibliothèque du Saint-Graal, n° 4. Cannes (1900), in-8. — Poésies complètes (Vers Dorés. Daphné. La souffrance des Eaux. Douze poèmes. Tombeau dressé à Stéphane Mallarmé. Le premier Livre des Elégies). Prétaice par André Gide. Paris, Soc. du Mercure de France, 1908, in-18.

À consulter. — Léon-Paul Fargues : E. Signoret, notice dans les Portraits du prochain siècle. Paris, Girard, 1894, in-18. — A. Gide : Lettres à Angéle. Paris, Soc. du Mercure de France, 1900, in-12 ; Prétextes, réflexions sur quelques points de littérature et de morale. Paris. Société du Mercure de France, 1903, in-18 ; Préface aux Poésies complètes, etc. — Adolphe Retté : Le Symbolisme. Anecdotes et Souvenirs Paris, Messein, 1903, in-18. — V. Thompson : French Portrails (Being appréciations of the writers of young France). Boston, Richard, G. Badger, 1900. Ernest Gaubert : Emmanuel Signoret. Revue Universelle, 26 janvier 1901. — MécisIas Golberg : Emmanuel Signoret. Cahiers Mensuels de M. Golberg, novembre-décembre 1900. — Adrien Mithouard : Souvenirs sur Emmanuel Signoret. L’Occident, avril 1908. — Georges Pellissier : Poésie Revue Encyclopédique, 1er février 1895. —P. Souchon : Critique des Poètes. M. Emmanuel Signoret. « Sur le Trimard ». Paris, 23 février 1898.

Iconographie :

Alexandre Séon : Portrait, reproduit dans l’édition de Daphné (1894). (Voir, en outre, une reproduction photographique dans l’édition de La Souffrance des Eaux, 1899). »

9 février

Ouverture de l’annexe du musée du Luxembourg où sont installés les tableaux du legs Caillebotte acceptés par l’État. Pissarro proteste contre la mauvaise présentation des œuvres ; les visiteurs se déchaînent contre les impressionnistes.

Lettre de Pissarro à son fils Lucien, 18 février 1897 ; Bailly-Herzberg Janine (éd.), Correspondance de Camille Pissarro, tome 4, « 1895-1898 », Paris, éditions du Valhermeil, 1989, n° 1373 p. 329 et note 2 ;

« Foule, paraît-il, hurlante devant les impressionnistes »
Paris, Hôtel de Russie, 1 rue Drouot. 18 février 1897
Mon cher Lucien,

[…] T’ai je dit que le musée du Luxembourg, l’annexe a fait son ouver­ture ? Foule, paraît-il, hurlante ! devant les impressionnistes. Du reste salle mauvaise, étroite, mal éclairée, vilain cadre et placement idiot.(2)

J’ai vu un critique, M. Jourdain (Frantz) indigné. Il jure que ces gens-là l’ont fait exprès, lâchement, hypocritement ; eh bien ! ce même bon­homme, qui est si irrité contre l’administration, qui est furieux que l’on ne nous décore pas, et qui se pavane avec un gros ruban à sa bouton­nière, et qui a l’air d’en être si fier, eh bien ! ce même Frantz Jourdain n’a-t-il pas fait un article méchant, idiot, contre Renoir, lors de sa belle exposition de l’année dernière, le traitant de ramolli ?(3)
Voilà bien comment ils sont tous. […]
C. Pissarro »
(2) Après un remaniement, l’annexe du musée du Luxembourg a rouvert ses portes le 9 février. La petite annexe comme on l’appelait alors, comportait trois salles ; celle du milieu faisait suite à la galerie de sculpture du musée de l’Orangerie en montrant des sculptures elle aussi ; la salle latérale gauche abritant la collection étrangère, et la salle latérale droite, le legs Caillebotte. La curiosité (souvent malveillante) l’emportant sur un intérêt sincère, la foule envahit surtout cette dernière. Enfin, Léonce Benedite a tenu à ce que l’estampe ne soit plus, comme auparavant, reléguée dans un entresol : avec l’ouver­ture de cette annexe, ce conservateur veut ouvrir des expositions périodiques consacrées à un seul artiste, mort ou vivant, qu’il soit aquafortiste, lithographe, graveur au burin, etc. La nouvelle formule débute avec l’exposition de cent estampes de Bracquemond, gravures de reproduction et originales (pour le legs Caillebotte, lettre à Lucien, 19 janvier 1895).
(3) lettre à Lucien, 8 juillet 1896.

Revue de presse :

Geffroy Gustave, « De Paris à Berlin », Le Matin, 14e année, n° 4699, samedi 9 janvier 1897, p. 1 :

« Quelques années se passent, la même situation revient. Tout un groupe d’ardents artistes, continuateurs et révolutionnaires comme leurs prédécesseurs, reçoit le même accueil, que dis-je ? reçoit un pire accueil. Pour rester dans le sujet et ne pas refaire une histoire connue, où sont les tableaux d’Édouard Manet, de Degas, de Claude Monet, de Paul Cezanne, de Renoir, de Pissarro, recueillis par l’Administration des Beaux-Arts, réservés pour le musée de l’avenir ? C’est à. grand’peine si l’Olympia a pu entrer au Luxembourg ; et le même Luxembourg ne doit qu’au legs Caillebotte (enfin prochainement visible) de ne pas être privé de tout résumé de cette nouvelle admirable période d’art. C’est également en Amérique que les futurs historiens de notre siècle devront aller s’enquérir.

Avant les deux circonstances où elle a eu la main forcée, l’Administration ne s’était jamais informée de ces artistes de notre temps qui vivaient solitaires, enfermés dans leur œuvre. Depuis, elle s’est émue, elle est allée au-devant de Renoir, de Whistler de Carrière… Qu’elle ne reste pas en chemin, qu’elle craigne, pour l’avenir, d’apparaître timide et ignorante, parce qu’elle aura craint de s’opposer à une opinion régnante, à la mode qui régit les Salons annuels et les petites chapelles mondaines. Le directeur du musée de Berlin, M. von Tschudi, lui donne l’exemple, et, mieux que nos généraux de 1870, nos peintres entrent dans la capitale de l’Allemagne. Il y a trois mois, un admirable tableau : Dans la serre, où Édouard Manet réalisa le style moderne, était acquis par M. von Tschudi. Il y a quelques jours, cette peinture de sourde et rare somptuosité : Femmes causant, de Degas, et ce paysage de pure lumière : Vue de Vétheuil, de Monet, allaient rejoindre le tableau de Manet parti en éclaireur. De telles conquêtes sont fructueuses, font plus que la politique pour le triomphe de la raison et de la beauté et pour la paix du monde. C’est la belle et forte lutte de l’émulation.

Sait-on cela aux Beaux-Arts ? Oui, sans doute. Sait-on aussi qu’à Dresde, à Munich, des œuvres de Rodin, Carrière, Raffaëlli, et d’autres peut-être, que j’ignore, ont été acquises, placées aux musées. Et sait-on encore la présence à Paris de ces deux chefs-d’œuvre : la Femme en espada, souple, vivante, rayonnante de jeunesse, et la Chanteuse des rues, magnifique de sobre peinture, de juste mouvement, et d’expression belle et douloureuse, inoubliable ? Sait-on que ces deux toiles, qui devraient être à la France, qui font partie de l’histoire de la peinture française, risquent d’aller à l’Amérique, à l’Allemagne, si personne, ici, n’a le pouvoir de les retenir. On les achètera plus cher que ne les aura vendues Manet, en 1862. Qu’y faire ? C’est devenu valeur marchande, enjeu de spéculation. À qui la faute ? Et- l’Administration d’aujourd’hui n’est-elle pas pour réparer les tristes bévues, les lourdes fautes de l’Administration d’hier ? Je demande nettement, sans m’embarrasser d’aucunes considérations autres, que ces deux chefs-d’œuvre de Manet soient acquis par le Louvre.

S’il y a indifférence et refus, c’est le présage d’une continuation d’hostilités contre les artistes qui surgiront demain. S’il est enfin déclaré que nos richesses artistiques accomplissent une œuvre bonne à New-York, à Boston, à Berlin, c’est une opinion qui est défendable. Mais si elle est admise, c’est la liberté. de la lutte pour l’art qui est proclamée et c’est, logiquement, l’arrêt de mort de l’Administration des Beaux-Arts. Car elle ne saurait avoir pour mission de rester neutre lorsqu’il s’agit de l’art véridique et original, et de se révéler agissante seulement lorsqu’il s’agit de favoriser l’ordinaire et le médiocre. Au moins, qu’elle laisse aller les combattants sur le champ de bataille international.

Gustave Geffroy. »

 

Ed. S., « Lettres, sciences et arts », Journal des débats politiques et littéraires, 109e année, n° 37, dimanche 7 février 1897, p. 3 :

« LETTRES, SCIENCES ET ARTS
C’est mardi prochain [9 février] que le musée du Luxembourg rouvrira ses portes et que seront inaugurées les trois salles, dont une construction l’a doté, en attendant que soit édifié un palais mieux approprié. C’est un véritable bouleversement que M. Léonce Bénédite a opéré, cette fois, dans notre musée des artistes modernes. Il s’agissait, en effet, d’y faire entrer plus de cent nouvelles œuvres, y compris les tableaux du legs Caillebotte, et de réserver une salle à la gravure. Le distingué conservateur s’est acquitté de cette tâche avec beaucoup d’intelligence et de méthode.

[…] Les deux autres salles sont occupées, l’une par les toiles du legs Caillebotte (nous en parlerons plus loin) auxquelles ont été jointes toutes les autres œuvres « impressionnistes » ; l’autre, par les œuvres étrangères, […]

Une des nouvelles salles, avons-nous dit, est réservée à la collection Caillebotte : Manet, Degas, Claude Monet, Pissarro, Renoir, Sisley, étroitement unis, se présentent donc de nouveau à ce « grand public » qui jadis les bafoua… Mais se présentent-ils avec toute leur force ? Je ne le pense pas. Pour connaître vraiment Manet, en dépit des charmantes qualités du Balcon et malgré cette vigoureuse étude, Angelina, il faut l’avoir étudié à l’exposition Durand-Ruel. De même, si les huit toiles de Claude Monet sont fort intéressantes (surtout l’Église de Vétheuille Givreles Régates d’Argenteuilla Gare Saint-Lazare), aucune d’elles cependant n’est aussi significative que l’admirable Pont d’Argenteuil de la vente H. V.

Quant à Sisley, sa Cour de ferme, ses Bords de la Seine, etc., ne dispensent point d’aller visiter son exposition de la galerie Petit. Degas, Pissaro et Renoir me semblent toutefois parfaitement représentés : on ne saurait trouver une œuvre de M. Renoir où ses qualités se soient mieux exprimées qu’en ce Moulin de la Galette, si harmonieux d’arrangement et de couleur. (Ses autres toiles sont la BalançoireLiseuseTorse de femme au soleilles Bords de la Seinele Pont du chemin de fer à Chatou). Le Potager et les Toits rouges sont parmi les plus délicates impressions de M. Pissaro. Et les sept pastels de M. Degas, surtout la Danseuse nouant son brodequin, la Danseuse sur la scène et le Café boulevard Montmartre, mettent suffisamment en relief la personnalité de ce maître. (M. Cezanne est représenté par deux toiles, l’Estaque et Cour de village.) »

 

« Nos échos », Le Journal, quotidien, littéraire, artistique et politique, 6e année, n° 1598, jeudi 11 février 1897, p. 1 :

« Inauguration des nouvelles salles du musée du Luxembourg. Voilà installés définitivement parmi les pères conscrits de la peinture, les Claude Monet, les Pissaro, les Degas, les Renoir, les Sisley et les Caillebotte. Il semble que ce soit déjà quelque chose de la suppression du Sénat. »

 

« Beaux-arts », Le National, journal républicain d’Aix, 27e année, n° 1340, dimanche 14 février 1897, p. 3 :

« Beaux-Arts. — Le musée du Luxembourg à Paris, agrandi et remanié, vient de s’enrichir de la collection Caillebote qui comprend surtout des œuvres de l’école impressionniste.
On y voit des tableaux de Manet, de Renouard, de Claude Monet, de Paul Cezanne, etc.
Notre compatriote n’est cependant représenté que par deux paysages, simples impressions, mais d’un sentiment décoratif très élevé.
Il est regrettable que le musée d’Aix n’ait pas quelque-unes des œuvres maîtresses de Paul Cezanne, mais c’est, croyons-nous, un oubli facile à réparer. »

 

Geffroy Gustave, « Au Luxembourg », Le Journal, quotidien, littéraire, artistique et politique, 6e année, n° 1003, mardi 16 février 1897, p. 5.

« AU LUXEMBOURG

Au musée du Luxembourg réouvert, remanié, le grand événement, sans conteste, est l’installation, enfin, de la collection léguée par Gustave Caillebotte. Les tableaux sont accrochés aux murs d’une salle spéciale, après tous les tracas administratifs, toutes les lenteurs. Ils y sont, et ils y resteront, et c’est l’essentiel. Mais comment y sont-ils ? c’est une autre affaire, et il faut bien reconnaître que leur logis est aussi défectueux et affreux que possible. C’est un couloir, très peu étendu en longueur, où toutes les toiles se touchent, très peu large, où toutes les toiles sont dans un face-à-face véritablement excessif. Lorsque la foule occupe la petite salle, comme hier, il est à peu près impossible d’apercevoir l’ensemble d’une œuvre. C’est une manière au moins bizarre de présenter la peinture.

Je n’accuse personne, car je ne sais qui accuser, sinon la commission, des Musées, qui ne sait pas ou ne veut pas réclamer une installation de musée moderne digne de notre temps ; sinon, les Chambres, qui expédient au pas de course, sous l’injonction des ministres, les affaires des beaux-arts, comme les autres affaires. Le mal est général, vient de la veulerie presque universelle, et ce serait s’attarder à l’inutile que de s’en prendre à telle ou telle personnalité. Pourtant, que le directeur bien intentionné du Luxembourg, M. Léonce Benedite, sache bien qu’il aurait toute une opinion avec lui, celle d’artistes, d’écrivains indépendants, s’il bataillait, résistait, parlait haut et ferme. Au lieu de se laisser gagner par l’esprit bureaucratique, qu’il le combatte et le domine, et les résultats viendront.

***

C’est un résultat, déjà, que d’avoir installé, tant bien que mal, la collection Caillebotte. On n’a guère vu les tableaux, à travers la foule de l’inauguration. Mais il ne faut pas se plaindre de la foule. Sa présence est un signe, prouve à nouveau qu’tl y a un public de plus en plus nombreux pour les manifestations d’art. Chacun de ceux qui sont venus ainsi reviendra aux heures calmes, et, seul ou à peu près seul dans la salle, malgré l’entassement, malgré les cadres presque tous lourds et laids, ce visiteur connaîtra la force et le charme de cet art puissant, conçu par des esprits hauts et ingénus, amoureux de vérité.

Les soixante-cinq toiles de la collection Caillebotte ne sont pas là. Quelques-unes ont été ajournées par l’administration, entre autres les Baigneurs [R 261] et des Fleurs [R 265] de Cezanne. Il faut dire aussi que des ébauches, intéressantes pour plus tard, d’un point de vue d’histoire, ont été mises de côté, sur la demande des auteurs eux-mêmes. Ces artistes de l’impressionnisme que l’on a généralement représentés comme des infatués, satisfaits de leurs moindres croquis, sont en réalité sévères pour eux-mêmes, et doués, définitivement, d’un sens critique infiniment subtil, acquis au long de toute une vie d’observation et de travail.

Il reste donc surtout des œuvres achevées, avec leurs dates, par lesquelles on pourra étudier l’évolution du groupe. Il reste aussi, parmi ces œuvres, certaines esquisses, telles que la Vue des Tuileries, de Monet, dont on ne contestera pas, je pense, la saveur et la signification.

***

Parmi les œuvres achevées, à côté de l’Olympia, qui a pris ici sa vraie place, le Balcon, d’Édouard Manet, témoigne encore de la vision franche et aiguë du maître, de sa netteté de vision qui lui fait établir l’harmonie du beau visage de femme brune, de la robe blanche, du balcon vert. Lisez, après avoir vu ce tableau, les conversations et les confidences de Manet publiées par M. Antonin Proust dans la Revue blanche, et vous comprendrez mieux le grand et simple artiste.

Claude Monet est représenté par divers aspects, une gare, un intérieur, un paysage de neige, un déjeuner dans un jardin. Et parmi toutes ces justes évocations, un des grands chefs-d’œuvre de l’artiste : La côte de la mer sauvage à Belle-Île, le poème de la terre, de l’eau, de l’air, la défense du roc, l’assaut rythmé de la lame, la pure lumière.

Renoir, avec des paysages enflammés, le beau torse de femme nue, et la gracieuse Balançoire, se donne enfin à connaître par la grande page admirable du Moulin de la Galette, un chef-d’œuvre aussi, peut-être le chef-d’œuvre de l’artiste. Je ne sais comment regardaient ceux qui dénonçaient comme un amas d’horreurs cette toile délicieuse. J’y vois la poésie de Paris, la grâce du faubourg, les visages charmants des fillettes enivrées pour un instant de la promesse de la vie, toute une jeunesse ardente, naïve, amoureuse, qui danse dans le soleil. Celui qui a animé cette vision est un grand peintre et un grand poète, et sa place sera belle dans un avenir rapproché.

***

La collection Caillebotte, quand elle ne contiendrait que ce qui vient d’être dit, ne serait donc pas un vain assemblage voulu par la camaraderie. Mais voici encore de charmants et fins paysages de Pissarro, de Sisley ; — une magnifique marine méridionale de Cezanne [R 390], juchée, on ne sait vraiment pourquoi, au plafond ; — les Raboteurs de parquet, de Caillebotte ; — et, enfin, une série importante de ce grand maître moderne, Degas, qui n’avait jusqu’à présent qu’une toile au musée de Pau, et que l’on pourra regarder, admirer, étudier à loisir, ici, par ces admirables et véridiques visions de femmes à leur toilette, au café, à la danse. N’en déplaise à Degas, tout le monde est ravi de l’aubaine si retardée. Toute la place possible pour cet article s’est trouvée donnée à cet événement de l’ouverture de la nouvelle collection. Mais il y a encore du nouveau au Luxembourg, et du bon nouveau : la Famille, d’Eugène Carrière ; une salle de peinture étrangère où l’on trouvera Whistler, Constantin, Meunier, Watts, Stevens, et des œuvres récentes de MM. Lorimer, Rustinof ; çà et là, des sculptures de Rodin, Carriès, Desbois, Charpentier, Bartholomé, Gardet, Rivière, Bloch ; des peintures de Jeanniot, Cottet, Dinet, Lobre ; l’apparition d’une toile nouvelle d’Alphonse Legros, un Christ mort, qui remet en honneur parmi nous un grave et bel artiste, peintre, graveur, établi à Londres ; et puis, pour terminer, toute une exposition de gravures de Bracquemond, qui veulent une visite spéciale. Ce petit salon de gravure sera, nous dit-on, renouvelé tous les trois mois. Voilà une heureuse initiative qui va réjouir le monde des graveurs et des amateurs, et dont il faut faire compliment, sans restrictions, à la direction du Luxembourg.

GUSTAVE GEFFROY. »

 

M., « Lettre de Paris. Peinture », Le Mémorial d’Aix, journal politique, 60e année, n° 16, jeudi 25 février 1897, p. 3 :

« On a réouvert le musée du Luxembourg remanié, auquel on a ajouté deux petites salles pour les legs Caillebote moins les peintures de M, Cezanne, notre compatriote.
Et entre nous il y a bien des choses qui ne valent pas sa peinture et qui ne possèdent ni sa sincérité ni son étrangeté.
M. »

 

Bénédite Léonce, Gazette des beaux-arts, 39e année, 3e période, tome I7e, 477e livraison, 1er mars 1897, p. 249-258 :

« LA COLLECTION CAILLEBOTTE
AU MUSÉE DU LUXEMBOURG

Après deux ans d’attente, la collection Caillebotte vient enfin d’être installée au Musée du Luxembourg. Ce long délai, nécessité par les formalités de l’acceptation du legs et les mesures à prendre pour son installation, a été mis à profit par les impatients pour entamer des discussions passionnées, prélude de celles qui vont recommencer, quelque vingt années après l’apparition de ces premiers tableaux. La Chronique des Arts(1) a déjà fait justice de tous les bruits erronés ou malveillants répandus contre l’Administration, en indiquant la marche de cette affaire, au cours de laquelle les divers intéressés n’ont jamais eu que les rapports les plus courtois et les plus loyaux, préoccupés uniquement de donner au legs son interprétation la plus large et la plus conforme à la pensée du testateur.

Voici donc un petit événement artistique qui sera très commenté. Faut-il s’attendre, après tant d’années, alors que la lutte est terminée, que les œuvres des peintres ici nouveaux venus sont répandues dans la circulation, que l’on peut considérer ces faits comme entrés désormais dans l’histoire, faut-il s’attendre enfin à ce que l’on porte sur ces œuvres et sur ces artistes, en dehors des entêtements obstinés et des admirations exclusives, un jugement plus critique et moins prévenu ? Il est à craindre qu’on ne rencontre encore des passions extrêmes ; mais la masse du public, qui a oublié ou qui n’a pas connu les querelles d’autrefois, viendra sûrement étudier avec calme et intérêt, quelles que soient les divergences de sentiments esthétiques, ces manifestations, qui, du reste, ont été depuis très dépassées, dans ce que les esprits modérés appelaient jadis leurs excentricités, par tant d’audacieux, de malins ou d’habiles qui fréquentent nos expositions.

De quoi se compose au juste cette collection Caillebotte, dont le legs illustrera le testateur plus que le mérite certain des tableaux qui la composent ? De soixante-six toiles ou pastels, dans la collection telle qu’elle était à la mort du donateur, parmi lesquels, suivant un arrangement intervenu entre les parties intéressées, quarante seulement, en y comprenant deux dessins de Millet, recueillis par le Louvre, ont été retenus par l’Administration. Ces trente-huit ouvrages, attribués au Luxembourg, comprennent trente et une peintures et sept pastels, signés par un petit groupe d’artistes qualifiés de la dénomination d’impressionnistes : Manet, MM. Degas, Claude Monet, Renoir, Pissarro, Sisley, Cezanne. La famille de Caillebotte a complété, par le don des Raboteurs de parquet et des Toits sous la neige, cette série dans laquelle le testateur s’était modestement oublié.

Impressionnistes ! voilà le gros mot ! D’où leur vient ce nom et que veut-il dire ? — On raconte qu’il leur a été donné par leurs adversaires et qu’ils ont accueilli avec empressement ce baptême qu’ils recevaient de leurs ennemis eux-mêmes, dans le feu de la lutte. Si divers que fussent leur but, leur talent, leurs origines, ce vocable résumait pour eux leur programme ; bien que l’épithète s’adressât plus particulièrement à quelques-uns d’entre eux, tous se rangèrent sous cette enseigne.

Qu’entendaient-ils par ce nom ? Que signifiait exactement ce groupement ? À vrai dire, au début, ils se groupèrent, nous disent les deux principaux historiens de l’école, M. Th. Duret(2) et M. Gustave Geffroy(3), « au hasard des rencontres ». Quelques-uns s’étaient connus à l’atelier : c’était Claude Monet, Renoir, Sisley, élèves de Gleyre, qui fut aussi le maître d’un artiste qui a fait sa fortune à part et qui eût bien pu faire cause commune avec ses confrères français : le peintre américain Whistler. M. Pissarro se joignit à eux, suivi bientôt de Manet et de M. Degas, et ensuite de M. Cezanne ; puis vinrent Caillebotte et Berthe Morizot. Ils s’étaient réunis par sympathie, par pur esprit d’indépendance, de protestation contre les routines, d’aversion pour les milieux officiels. Quelques-uns, cependant, persistèrent à affronter les Salons, dédaignant le ridicule, ayant la ferme volonté de conquérir le public. Manet y enleva courageusement ses médailles et sa croix. M. Renoir, quelle que fût la place qu’on lui infligeât, s’obstina assez longtemps à se montrer au Palais de l’Industrie. M. Sisley continue à exposer au Champ-de-Mars. A ce groupe primordial il faudrait joindre un certain nombre d’autres artistes, qui figurèrent avec eux dès la première exposition du boulevard des Capucines, chez Nadar, en 1874, parmi lesquels les noms de Bracquemond, Boudin, Lepic, Lépine, de Nittis, Legros, Millet, Desboutin, et, un peu plus tard, Raffaëlli, Lebourg, Forain, etc., étaient adoptés par le public et figuraient couramment sur les catalogues des expositions annuelles ou du Luxembourg, suivis de la désignation de toutes les consécrations officielles décernées par le vote des confrères et par l’État.

Impressionnistes ! comment définir exactement ce vocable, qui s’applique à des tempéraments si divers, dont l’acception primitive a été si souvent dénaturée et qui a été étendu par les fondateurs du groupe eux-mêmes à ceux de leurs confrères, de mœurs moins intransigeantes, qu’ils avaient admis auprès d’eux ? Impressionnistes, à vrai dire, ceux qui pourraient le plus facilement se qualifier ainsi sont les paysagistes de l’école : MM. Renoir, Pissarro, Sisley et, avant tous, M. Claude Monet, qui aurait même été leur parrain, cette appellation leur ayant été jetée ironiquement, nous rappelle M. Geffroy, à propos d’un de ses tableaux qu’il exposa sous le titre d’Impression. Manet, M. Degas, sont-ils des impressionnistes, ou bien dans quel sens peut-on les rattacher à ceux-ci ? C’est ce que nous allons voir en examinant quel fut le but qu’ils poursuivaient.

Les peintres impressionnistes ne se sont point préoccupés du passé, ni dans l’histoire ni dans la légende ; ils ne se sont point appuyés sur d’autres arts et n’ont point sollicité le secours de l’imagination ; ils se sont étroitement attachés à la représentation de la vie moderne, à l’expression aiguë de leur temps, soit dans la perception du décor extérieur au milieu duquel nous vivons et que nous considérons avec un autre œil que ceux qui nous ont précédé, soit dans l’observation, non plus seulement exacte et littérale, mais subtile et pénétrant jusqu’à l’âme de l’être humain tel que l’a fait notre civilisation. C’est ce que leur dernier historien résumait en ces deux termes : étude des phénomènes lumineux et des phénomènes sociaux.

C’est donc dans le paysage et la représentation des actes de la vie contemporaine que s’est exercée leur faculté d’examen attentif et réfléchi. Dans le paysage, ils ont essayé de débarrasser leurs yeux de l’obsession des souvenirs, des routines de la pédagogie académique, des clichés de l’éducation traditionnelle ; ils ont tenté de se refaire une virginité nouvelle, dans la vision ingénue, candide et naïve de la nature ; ils ont voulu, écrit encore leur historien, faire « table rase et un recommencement sincère ». Ils se sont dit que le paysage comprend deux sortes d’éléments : les éléments fixes, qui en forment la construction et l’ossature : les terrains, les arbres, les verdures, les constructions ; et les éléments mobiles et variables, fugitifs et instantanés, toujours en mouvement, qui lui donnent sa physionomie spéciale, son caractère distinctif, suivant les heures et les saisons, et comme la circulation de la vie. Ils ont voulu rendre la vie active des choses sous l’influence de tous les phénomènes lumineux et atmosphériques, la décoloration des tons dans la lumière, la coloration des ombres par les reflets, cette pénétration des tons l’un par l’autre sous les jeux du soleil et sous l’action des vibrations de l’air.

Les romantiques, qui étaient des lyriques, avaient, de préférence, éclairé leurs toiles aux rayons pourpres du couchant ; les impressionnistes, dans leur préoccupation d’analyse rigoureuse, décomposèrent la lumière du plein midi. Et, en même temps qu’ils cherchaient les grandes harmonies d’ensemble dans les jeux scrupuleusement étudiés du clair-obscur, ils s’efforçaient de redonner au paysage le charme du coloris, trop fréquemment sacrifié à la préoccupation des valeurs.

Ils apportaient les mêmes ambitions dans l’expression de la vie contemporaine. Ils prétendaient entrer tout entiers dans la vie de leur temps et chercher à traduire son caractère et ses aspects, non plus avec des formes impersonnelles, héritées des temps antérieurs, mais dans son esprit comme dans sa lettre, avec son image propre, avec les formes précises qui la distinguent du passé, qui la distingueront de l’avenir. N’était-ce point là déjà, presque au début du siècle, l’ambition de Géricault, de Delacroix, de Courbet et de Millet, de tous les maîtres qui, sentant les modifications profondes que l’ère nouvelle créée par les grands bouleversements politiques et sociaux a amenées dans la pensée moderne, se sont débattus pour secouer le despotisme de cette vision persistante du passé et créer un art qui fût l’expression fidèle, exacte, aiguë de leur temps ? Aussi ont-ils créé un paysage de fer, de houille et de fumée, des intérieurs de gares, des vues d’usines, des projections hardies de rues prises du haut des toits ; ils ont cherché dans la société, les uns des sujets simples, populaires et bourgeois dans les manifestations d’une vie expansive, bruyante et sans façon au milieu du décor banal des treilles et des guinguettes ; les autres, des physionomies singulières de notre milieu dégénéré : le jockey et la danseuse, et surtout la fille, dans toutes ses conditions et sous tous ses aspects. Entre la Vénus d’Este du Titien et l’Olympia, qui en est la transposition moderne, ils nous font sentir toute la déchéance de la race, tout ce qui sépare la courtisane d’autrefois de la fille d’aujourd’hui.

À côté de ces préoccupations spéciales de vision et de conception, les impressionnistes ont cherché également une langue qui fût absolument conforme à leur pensée. C’est ici, sur ce point peut-être plus que sur tous les autres, qu’ils sont le plus violemment discutés. L’œil paresseux du public, habitué à des formes convenues, à des écritures consacrées par tout un passé glorieux, fait lentement l’effort nécessaire pour déchiffrer ce langage dans lequel les yeux non prévenus lisent couramment. Dans cette question de métier, ils ont voulu réagir contre le dilettantisme, c’est-à-dire le plaisir de briller par l’exécution ou par l’effet ; ils ont essayé de se défaire des habiletés de l’éducation professionnelle, d’abjurer toutes les virtuosités et les artifices, de faire oublier l’ouvrier devant l’œuvre, de supprimer l’intermédiaire qu’est le peintre, pour laisser le spectateur seul en face du spectacle du tableau.

C’étaient là de belles et fières ambitions. Ils n’avaient point, sans doute, la prétention d’être les premiers à avoir soulevé toutes ces importantes questions. Ils protestaient même contre ceux qui les considéraient comme des révolutionnaires s’élevant pour nier toutes les formes antérieures de l’art, en se réclamant de leurs devanciers dont ils établissaient la généalogie. Depuis longtemps les vieux maîtres d’Italie, de Flandre ou de Hollande, d’Allemagne ou d’Espagne, avaient été émus par tous ces problèmes qu’ils avaient résolus par la sûreté de leur instinct ; mais le rôle particulier de l’école impressionniste a été de les poser méthodiquement. Elle peut donc être considérée comme le développement régulier et rationnel de l’évolution naturaliste, conforme au courant scientifique et documentaire qui marquait les autres œuvres de l’esprit.

Pour les bien connaître et comprendre leur tentative, il faudrait suivre les vicissitudes de l’histoire du paysage moderne et remonter à leurs ascendants directs. MM. Th. Duret et Geffroy en ont établi les premiers la filiation, en indiquant, comme prédécesseurs immédiats, Corot et Courbet. Ils ont encore dans l’école française des précurseurs avec Millet, qui est un des maîtres qui ont apporté à l’étude des phénomènes de la lumière et de l’atmosphère la plus subtile et la plus sûre analyse ; des orientalistes tels que Belly, qui, dès 1833, avait résolu, avec une singulière originalité, les délicats problèmes pittoresques de la diffusion de la lumière, de la décoloration des tons et de la coloration des ombres.

Il serait piquant de citer ici, parmi les grands noms dont ils se réclament, celui d’un maître qui eût peut-être été surpris de cet hommage et dont les héritiers récusent avec effroi tout lien de parenté avec les impressionnistes. Je veux parler de Ingres. On sait pourtant le culte particulièrement pieux que lui avoué M. Degas ; on ne serait pas surpris d’entendre M. Renoir ne jurer que par lui. Quant à Manet, son Olympia du Luxembourg elle-même témoignera aux esprits non prévenus quels rapprochements, soit dans l’exécution des chairs émaillées, aux ombres courtes et rares, aux modelés indiqués par de grandes surfaces éclairées au moyen de simples et délicates indications, soit dans le travail des draperies, on peut établir entre lui et le grand maître classique.

En Angleterre, on avait signalé déjà Constable, auquel ils se rattachent par tant de liens, Bonington et Turner. Ce dernier a exercé en particulier une influence très marquée sur M. Claude Monet. Il faudrait y joindre, suivant une observation que nous avons déjà faite, ce groupe des Frères préraphaélites, que nous ne sommes guère habitués à considérer que sous l’aspect purement idéaliste et bien dénaturé des derniers représentants de la confrérie. Mais Thoré les caractérisait judicieusement, quelques années après leur apparition, non point comme des rêveurs mystiques, mais comme des réalistes minutieux, « opérant, écrivait-il, je ne sais quelle analyse qui conviendrait à certaines sciences positives ».

Les Japonais, on l’a remarqué de bonne heure ont eu une part notable d’influences sur la vision des impressionnistes, qu’ils frappèrent vivement par leurs juxtapositions franches de tons, leurs harmonies exaspérées, leur dessin synthétique, la disposition imprévue de leurs compositions.

Telle est la filiation des impressionnistes ; il serait sans doute aisé de rechercher s’ils n’ont pas eu, à leur tour, de fils directs, ou tout au moins de neveux jusque dans l’école. Nous avons vu aussi leur programme. Reste à savoir s’ils l’ont réalisé entièrement ou imparfaitement et comment ils l’ont réalisé. Ce n’est point à nous de juger. Nous n’avons qu’un devoir, celui de présenter les faits en laissant au public — avec le temps — le soin de conclure. L’entrée au Luxembourg de la collection Caillebotte est considérée par les uns comme un triomphe pour les impressionnistes, par les autres comme une faiblesse et un abandon de la part de l’Administration, qui octroie la consécration de l’État à ce qu’ils appelleraient un groupe d’insurgés. Ces deux appréciations partent de la même erreur, contre laquelle nous avons sans cesse essayé de réagir et qui consiste à croire que les musées sont constitués pour servir de Panthéons exclusivement édifiés à la gloire des artistes. C’est là peut-être une conséquence indirecte, mais les musées doivent, avant tout, s’occuper des œuvres et se placer au point de vue élevé d’un enseignement large, libéral et désintéressé.

Les impressionnistes sont entrés maintenant au Luxembourg.

Demandons-nous seulement si la collection Caillebotte est suffisante pour donner un aperçu satisfaisant de leur évolution, si elle justifie auprès du public les prétentions qu’affichent leurs partisans et leurs amis. Récemment, l’exposition, à la galerie Georges Petit, de la collection Vever, aussitôt dispersée, présentait de cette école un assemblage très riche et dans des conditions particulièrement instructives, puisque les toiles de MM. Claude Monet, Renoir et Sisley, les pastels de M. Degas ne paraissaient pas souffrir du voisinage de beaux et robustes romantiques ou de délicats Corot. Le prix atteint par certains de ces ouvrages semble montrer aussi qu’ils ne sont plus indifférents à l’amateur. Dans tous les cas, ils servaient de point de comparaison excellent avec les ouvrages de la collection Caillebotte.

Celui qui y est le mieux représenté est sans contredit M. Renoir,

avec un de ses morceaux les plus célèbres. Le Moulin de la Galette, et quelques autres ouvrages moins importants, mais pleins d’éclat et de fraîcheur.

M. Degas figure avec sept pastels variés : danseuses, choristes, femmes à leur toilette, filles au café, qui n’ont pas l’importance de certaines œuvres appartenant à des collections privées très connues, mais qui sont néanmoins des morceaux de haute valeur, pleins de charme imprévu dans les colorations, de fermeté dans le dessin, de poésie exquise et naturelle ou d’acuité ironique et cruelle dans l’observation. M. Claude Monet n’a rien qui puisse balancer le Pont d’Argenteuil de la collection Vever, ni qui nous fasse oublier certaines de ses Meules, mais il est très dignement représenté par l’Église de Vétheuil, le Givre, les Rochers de Belle-Isle, la Gare Saint-LazareArgenteuilUn Coin d’appartement, qui peuvent le faire justement apprécier. M. Pissarro a du bonheur avec sept cadres, dont on se plaît à retenir plus spécialement les Toits rouges, le Verger en fleurs, le Chemin montant vers un village ; M. Sisley, avec de fraîches et charmantes toiles, est loin, à la vérité, des ouvrages qu’on a admirés de lui à la vente Vever. Quant à M. Cezanne, ses amis professent pour l’Estaque [R 390] une estime qui déconcerte encore beaucoup la plupart des visiteurs.

C’est Manet qui est le moins heureux. Ni Angelina, si intéressante que soit cette peinture avec ses beaux noirs, mais aussi avec son exécution violente, paradoxale et combative, ni le Balcon, œuvre incomplète et embarrassée, bien qu’elle soit pleine de choses charmantes, comme la figure de Mme Morizot, ne pourront balancer au Luxembourg la réputation que lui a déjà faite l’Olympia. Le Luxembourg n’est pas sans regret de voir disparaître dans des musées étrangers, qui aujourd’hui se disputent ses œuvres, les meilleurs, les plus frais et les plus séduisants morceaux de ce peintre franc et original.

L’ensemble de cette collection, rien que par sa réunion même, et l’on dirait presque par la couleur générale de la salle, suffit déjà à faire comprendre le caractère de cette petite école qui a tant fait parler d’elle. Le temps dira ce qui restera de tous ces efforts et de tout ce bruit. Tout au moins pourrons-nous dire, pour justifier leur droit de cité au Luxembourg comme leur place dans l’histoire, qu’ils ont remué pas mal d’idées, ne fût-ce même que par les discussions auxquelles ils ont donné lieu dans les générations qui les ont suivis ; qu’ils ont apporté des éléments certains de rajeunissement et de vie à l’art, en réveillant et en aiguisant la compréhension de la nature. Quels que soient même ce qu’on pourrait appeler parfois leur insuffisance, leurs dédains ou leurs oublis, ils ont montré la voie à d’autres dont nous acceptons les compromis et qui les ont bien souvent dépassés sans que nous ayons protesté, dans la route des aventures.

LÉONCE BÉNÉDITE

(1) V. Chronique des Arts, du 18 avril 1896.
(2) Critique d’avant-garde. Charpentier, 1885, in-18.
(3) La Vie artistique (3e série). Dentu, 1894. »

Vollard Ambroise, Souvenirs d’un marchand de tableaux, Paris, éditions Albin Michel, 1937, 447 pages, p. 33 :

« Je me rappelle à ce propos qu’après cet échec, le frère du collectionneur, M. Martial Caillebotte, me rencontrant un jour : « Vollard, me dit-il, vous qui connaissez Bénédite — à l’époque, conservateur du musée du Luxembourg — ne pourriez-vous pas obtenir de lui qu’il accepte d’hospitaliser au grenier les refusés du lot (ces refusés, c’était Renoir, Sisley, Cezanne, Manet) pour que, si le vent venait à tourner, il puisse les accrocher dans les salles du musée ?… » Je courus chez Bénédite. Il me semble encore l’entendre : « Moi, un fonctionnaire en qui l’État a placé sa confiance, que je me fasse le receleur de toiles que la Commission a exclues !… » »

 

T. S. [Thiébault-Sisson], « Nouvelles du jour. Entre artistes », Le Temps, 37e année, n° 13064, mardi 9 mars 1897, p. 2 :

« Entre artistes
Une protestation de l’Académie des beaux-arts contre le legs Caillebotte

Le ministre de l’instruction publique, M. Rambaud, vient de recevoir d’un certain nombre de membres de l’Académie des beaux-arts une adresse de protestation contre l’installation au Luxembourg des toiles impressionnistes léguées par le peintre Caillebotte à l’État.

Ils y voient, nous a dit l’un d’entre eux, un outrage au bon sens. Cette collection, ajoutait notre interlocuteur, est un ramassis d’ordures dont l’exposition dans un musée national déshonore publiquement l’art français. Qu’est-ce que Manet ? Un barbouilleur qui n’a eu de talent que lorsqu’il a copié Velasquez. Monet ? Un simple fumiste qui a. fait de superbes morceaux, des paysages bien dessinés et bien peints, au commencement de sa carrière, et qui n’exécute plus à présent que des fantaisies dans lesquelles il se moque audacieusement du public. Quant aux Renoir, aux Pissaro, aux Sisley, ce sont de véritables malfaiteurs qui ont détraqué la jeunesse artistique et qui n’ont même pas pour eux l’excuse de la sincérité comme Manet, ou de l’emballement irréfléchi, comme Monet.

Voilà, fidèlement reflétée, l’opinion de quelques intransigeants. Hâtons-nous de dire qu’elle n’est pas entièrement partagée par les confrères qui se sont pourtant associés à cette protestation. Il est des académiciens très classiques, ennemis acharnés de l’art impressionniste, qui jugent Manet sans colère et proclament hautement sa valeur. D’autres enfin trouvent la protestation ridicule, et ceux-là n’ont pas tort.

Il est permis, en effet, de s’étonner que ce bel accès d’indignation vienne si tard. Ce n’est pas maintenant qu’il convenait de protester ; c’est au moment de la mort de Caillebotte ou lors des négociations pénibles engagées, il y a deux ans, avec les héritiers du légataire, par l’administration des beaux-arts, partagée entre le désir d’accepter un legs qui n’était pas sans valeur et l’impossibilité d’exposer dans un musée certaines pièces, par trop insignifiantes ou trop peu étudiées, de la série.

Or, l’Académie, à ce moment, s’est tue. Elle s’est contentée, pour la forme, de démarches officieuses dont nul, dans le grand public, n’a rien su. Il serait plus digne d’elle, aujourd’hui, de s’abstenir. Qu’elle le veuille ou non, l’art impressionniste est un art qui a eu sa raison d’être et qui a produit, quoi qu’on en dise, des chefs-d’œuvre. S’il y a des restrictions à faire sur telle ou telle toile de tel ou tel artiste,

l’opportunité de la tentative impressionniste ne peut être mise en doute. On peut même dire qu’elle a été un bienfait plus encore pour ceux qui n’ont pas adopté ses formules que pour ses adeptes eux-mêmes. Que de gens dont elle a décrassé la palette, éclairé la couleur, aiguisé ou rendu plus subtile la vision ! Art transitoire, peut-être art négligeable, non pas, et que l’État, par conséquent, se devait, par cela seul qu’il avait existé, de présenter au même titre que l’art officiel protégé par l’Académie.

La démarche dont nous venons de parler sera donc vaine. Elle amusera, par contre, les indifférents, elle fera sourire doucement les sceptiques, et les malveillants ne se feront pas faute de remarquer que cette protestation pourrait bien émaner, non d’artistes dont on a froissé l’idéal, mais de commerçants que les progrès d’une maison rivale exaspèrent. Les malveillants, je le sais, auront tort, mais les rieurs seront pour eux, et les protestataires en seront pour leurs frais. T.-S. »

 

« Échos de Paris », Le Gaulois, 31e année, 3e série, n° 5603, mardi 9 mars 1897, p. 1 :

« Les tableaux d’art moderne de la succession Caillebotte, dont nous avons annoncé l’entrée au Luxembourg, ont eu le don de provoquer quelque émotion à l’Institut.

M. A. Rambaud, ministre de l’instruction publique, a en effet reçu une lettre signée par un certain nombre de membres de la section des beaux-arts, tendant à attirer son attention sur un précédent que ces messieurs considèrent comme très fâcheux : « À quoi bon, disent-ils en substance, devancer les jugements de la postérité en accueillant dans un musée national des œuvres d’art par trop modernistes ? ».

La protestation des membres de l’Institut n’aura d’ailleurs pas d’autres suites : nous croyons savoir, en effet, qu’elle a été classée purement et simplement, l’administration des Beaux-Arts, en acceptant le legs Caillebotte, ayant répondu comme il convenait à l’attente de la jeunesse artistique. »

 

R. M., « Musées nationaux. La peinture au musée du Luxembourg », Le Matin, 14e année, n° 4771, lundi 22 mars 1897, p. 3 :

« Félicitations de la fin.

Depuis que ces lignes ont été écrites, deux nouvelles salles ont été ouvertes où la plupart des œuvres étrangères et le legs Caillebotte ont été concentrées.

La section étrangère contient quelques bonnes toiles, entre autres un excellent portrait de M. Lorimet récemment acquis, entourées de beaucoup de mauvaises que nous avons presque toutes mentionnées.

Quant au legs Caillebotte, il produit sur le public une hilarité inextinguible pu une tristesse concentrée, suivant le caractère de chacun, et nous fait penser à l’esclave ivre que les Spartiates plaçaient dans leurs festins.

Les productions plus haut mentionnées de MM. Raffaëlli, Renoir et Manet y ont été reléguées. Inutile de dire que l’aspect général du musée a énormément gagné à cette sélection dont nous félicitons sincèrement l’administration.

R. M. »

 

Bricon Étienne, « L’art impressionniste au Musée du Luxembourg », La Nouvelle Revue, 20e année, tome CXIV, 15 septembre 1898, p. 288-304, p. 290.

« Dès qu’on est entré là, on se sent dans une atmosphère particulière, dans un milieu, ce qui est rarement une sensation de Musée. Ce milieu est clair : toutefois on n’y éprouve pas surtout une impression de clarté donnée d’ailleurs par des peintres de tous les temps, mais une impression de lumière habituelle, de cette lumière ambiante, rayonnement du soleil, qui nous éclairait dans la rue d’où nous venons ou qui nous éclaire dans l’intérieur où nous sommes. En même temps l’on a dans cette salle une sensation d’incomplet, on est pris de ce désir hésitant que nous donne la vue des choses presque belles, la vue des œuvres qui ont de la force et qui n’ont pas de maîtrise : sensation que cause l’imperfection même des impressionnistes rendus imparfaits avant tout par l’étroitesse de leur théorie. Puis, à lentement regarder les cinquante tableaux exposés dans la salle, on constate que l’impressionnisme malgré ses divergences se réduit à trois idées : la reproduction du réel, la recherche de la lumière, la poursuite du détail instantané de la vie, et qu’à chacune de ces idées a répondu le génie d’un de ses peintres : Manet entraîné à la première, M. Claude Monet à la seconde, et à la troisième ces deux artistes si dissemblables : M. Degas et M. Renoir. »

 

Hamel Henry, Le Journal des artistes, 18 septembre 1898. À voir

« C’est un repaire laid et honteux, repoussant comme un musée Dupuytren que cette salle Caillebotte du musée du Luxembourg… Ce ne sont que des documents de peintre, des esquisses qui seraient bien à leur place dans un atelier, mais qui ne sont pas des œuvres et que l’on n’a pas le droit de consacrer comme telles dans un musée. Si quelque chose peut consoler les maîtres éminents qui composent notre Académie des Beaux-Arts, c’est que cette exhibition est la condamnation permanente, définitive de la peinture dite impressionniste. Tous ceux qui la représentent ici, sauf deux ou trois, sont des impuissants. Ils s’arrêtent à mi-chemin parce que cela est fort commode quand l’on ne peut aller plus loin. »

 

Février

Parution d’un livre d’Henri Duhem qui mentionne les « lumineux efforts » de Cezanne.

Duhem Henri, Renaissance, Paris, Fernand Clerget, éditeur, 1897, 90 pages, p. 30 :

« À côté de ces maîtres, une voie d’étoiles a brillé qui demeurent fixes, il suffit de regarder. Le champ des découvertes est d’horizon sans fin qui nous a révélé déjà tant de trésors, où se lèvent l’éclat des de GROUX aux rutilances de soies, de satins et de brocarts tramés d’or, où surgissent les lumineux efforts de CÉZANNE et des VAN GOGH poursuivant de l’objet la couleur intrinsèque, les hardis énoncés par plans colorés de GUILLAUMIN et de MAUFRA, artistes participant d’ailleurs avec toute leur jeunesse au mouvement progressiste. »

1er avril

Monet écrit à Paul Durand-Ruel :

« Cher Monsieur Durand,

J’ai bien reçu votre lettre, ainsi que le catalogue Chabrier que l’on m’a renvoyé ici. Je vous en remercie, et viens vous prier de me faire envoyer par grande vitesse en gare de Vernon mes quatre Morizot, trois Cezanne et le tableau racheté à la vente Gauzet.
Je compte venir pour la journée de dimanche à Giverny et serais bien aise d’avoir toutes ces toiles pour les remettre en place.
Je compte sur votre obligeance pour faire faire cet envoi de suite. »

Lettre de Monet, Pourville, à Paul Durand-Ruel, 1er avril [1897] ; Venturi Lionello, Les Archives de l’impressionnisme. Lettres de Renoir, Monet, Pissarro, Sisley et autres. Mémoires de Paul Durand-Ruel. Documents, 2 volumes, Paris, New York, Durand-Ruel, 1939, tome I, n° 236, p. 366.

10 avril

Un article du Journal, signé Jean Salt, tourne en dérision le peintre Gérôme hostile aux impressionnistes et au legs Caillebotte. L’auteur en est certainement Octave Mirbeau.

« M. GÉRÔME

Il y a huit, jours, je reçus, par la poste, soigneusement enveloppé de papier de soie, un carré de bristol, sur lequel était écrit en grosses lettres ceci :

GRAND MEETING D’INDIGNATION
CONTRE
LES TURCS, LES KURDES, LES DRUSES
ET
AUTRES IMPRESSIONNISTES
LE
SAMEDI 21 MARS
À
DEUX HEURES PRÉCISES
DANS
LES ATELIERS DU PEINTRE
GÉRÔME

J’aime beaucoup M. Gérôme. C’est un homme fort original. Et son originalité consiste en ceci, qu’il est, sans conteste, le plus déplorable peintre de ce temps, et le professeur le plus pédantesquement incompréhensif. C’est le Gaston Deschamps de la peinture. Et j’ai souvent pensé à cette jovialité : Du Deschamps, illustré par du Gérôme !
Je remerciai aussitôt M. Gérôme de son aimable indignation et, le jour venu, je m’empressai de me rendre à son atelier.
Il y avait foule, une toute bruyante, exaltée et qui sentait la bataille.
Sur une estrade, M. Gérôme présidait, assisté de M. Dagnan-Bouveret à sa droite ; de M. Courtois à sa gauche. II était coiffé du casque symbolique qu’ont les pompiers. Dans le fond, très haut, M. Bouguereau planait, sous un dôme, ses ailes d’archange, toutes grandes. Sa main droite brandissait une torche enflammée ; dans sa gauche brillait, terriblement, un glaive. Nu, comme toutes les allégories, il était si laid qu’il semblait peint par lui-même.
M. Gérôme réclama le silence, se donna la parole, et il dit :
― Messieurs, vous avez bien pensé, je suppose, que les Turcs, les Kurdes et les Druses, contre qui j’ai formé cet imposant meeting d’indignation, n’étaient pas ces vagues peuplades asiatiques qui massacrent nos frères et bouleversent nos motifs, en Orient ?… Vous savez sans doute de qui et de quoi il s’agit ici !
— Oui, oui !… Parlez, maître, partez…
― Il s’agit d’autres Turcs, d’autres Kurdes, d’autres Druses, mille fois plus dangereux. mille fois plus barbares, mille fois plus infâmes !.. Appelons-les, si vous voulez, des Caillebotte !
— Bravo !… bravo !… C’est cela !… À bas Caillebotte !…
― Oui, messieurs et chers amis, ces Turcs, ces Kurdes, ces Druses que nous venons combattre ici… ce sont les Caillebotte !… Ces misérables sont entrés, par surprise, dans l’une de nos plus glorieuses citadelles… ils y portent la désolation, le massacre, l’incendie…
— Au Luxembourg !… Au Luxembourg !…
—J’aime cette vaillance… Elle prouve que mes leçons n’ont pas été inutiles, et que je puis compter sur vos âmes !… Mais laissez-moi continuer. Si les Cailbotte [sic] sont les Turcs, les Kurdes et les Druses… nous, nous sommes les Arméniens, les Grecs… les Courtois… pardon !… les Crétois !…
— Vive Courtois !… Vivent les Crétois !…
— Je vous ai donc réunis pour savoir si nous allons, nous les représentants officiels, décorés, primés, de la civilisation, nous les crétins. pardon, les chrétiens de cet Orient de l’art pur… si nous allons, dis-je, nous laisser plus longtemps massacrer, égorger, piller, par ces barbares si laids.
— Non, non. à bas Sisley !
— Par ces ânes !…
― Non, non !… À bas Cézanne !
― … Si nous allons, enfin, laisser inscrire sur les murs de nos musées nationaux, le hideux… Mané-Thécel…
— Non ! non !. À bas Manet !… À bas Manet !…
L’agitation grandissait. On ne voyait que poings furieusement brandis, bouches tordues et prunelles en feu. M. Gérôme eut beaucoup de peine à rétablir l’ordre et obtenir le silence. Il continua : — Messieurs et chers amis, votre enthousiasme m’est précieux… Mais, je vous en prie, ne m’interrompez que le moins possible, et bien que le temps, time, ne soit pas chez nous, comme chez les Américains, Dieu merci ! du Claude Monet…
— Oui ! oui ! Bravo ! bravo ! À bas Claude Monet ! Enlevez Claude Monet !…
— Vous voyez ce que vous me faites dire, mes amis. vous me faites dire des calembours.
— C’est ce qu’il faut ! Bravo ! Vive Gérôme !
— Je me résume, car l’heure est noire…
― À bas Renoir !…
— Et il est temps de prendre des résolutions sérieuses. Donc, voulez-vous traiter ces Turcs à mort ?…
― Oui !… Oui !…
— Voulez-vous donner des coups de pied aux Kurdes ?
— Oui !… Oui… Et les Druses ?… et les Druses ?
— Voulez-vous que nous les médrusions ?
— C’est cela !… Bravo !… Médrusons les Druses !… Harro sur les Druses !… Pissarro sur les Druses !…
— Et maintenant, mes amis, au Luxembourg !…
— Au Luxembourg !… au Luxembourg !…
— Et ne craignons pas d’y faire du dégât.
— Non. non. À bas Degas !…
M. Gérôme quitta l’estrade. Un remous de la foule me porta vers lui. J’étais furieux d’être venu. Je lui dis :
— C’est de la mystification !… Vous m’invitez à un meeting et c’est à une farce de bas rapin, à une vieille blague d’atelier que j’assiste… Vrai ! ça n’est plus de votre âge. Vous feriez mieux d’aller apprendre à dessiner.
Mais M. Gérôme ne m’entendait pas. Ma voix se perdit dans les acclamations. Il criait :
— Je veux être à votre tête… Laissez-moi prendre la tête du Corrèze… pardon, du cortège !…
Et, raffermissant son casque sur l’ébouriffement de ses cheveux blancs, il poussa le cri de guerre :
— En avant !… Pour Dieu, pour Boussod et pour Valadon !
JEAN SALT. »

17 avril et 1er mai

Durand-Ruel achète à Robert de Bonnières (Paris, 7 avril 1850 – 7 avril 1905) un tableau de Cezanne, « Pommes », pour 400 francs, qu’il revendra le 1er mai 1901 à Maurice Fabre, puis un paysage (Le Moulin sur la Couleuvre à Pontoise, FWN158-R483), qu’il revendra le 25 octobre 1897 à von Tschudi pour 1 500 francs. Le tableau « Pommes » est sans doute Compotier, assiette et pommes (FWN781-R419), que Maurice Fabre a acheté pour son ami Gustave Fayet, de Béziers.

Archives Durand-Ruel, Paris, livre de stock, nos 4176 et 4193.

Durand-Ruel écrira dans ses mémoires :

« […] M. von Tschudi, directeur du Musée moderne de Berlin. […] Je lui vendis successivement pour ce musée : […] un très beau Cezanne [R 483] que j’avais acheté 40 francs à Tanguy en 1880, vendu et repris à M. de Bonnières, l’homme de lettres décédé il y a quelques années [7 avril 1905] ; »

Paul Durand-Ruel. Mémoires du marchand des impressionnistes, revu, corrigé et annoté par Paul-Louis Durand-Ruel et Flavie Durand-Ruel, Paris, Flammarion, 2014, 331 pages p. 146 :

19 avril

Geffroy Gustave, « Le Salon des Champs-Élysées », Le Journal, quotidien, littéraire, artistique et politique, 6e année, n° 1665, lundi 19 avril 1897, p. 4 :

« 1
Hommage à Caillebotte

Je dédie volontiers ce compte rendu du Salon des Champs-Elysées à la mémoire de Caillebotte, cet artiste charmant et convaincu, amoureux des verdures, des fleurs, du ciel, de l’eau, si ardent à l’admiration des grands artistes ses amis, et qui eut la pensée touchante et belle de léguer au Musée du Luxembourg, c’est-à-dire au public, c’est-à-dire à l’avenir, les œuvres qu’il avait aimées, réunies, gardées jalousement pendant sa vie. Il paraît que cette idée si simple et si légitime était une idée violente et offensante, car elle a ravivé des ignorances et déchaîné des colères. Le legs ne fut pas refusé, parce que le conservateur du Musée du Luxembourg et quelques membres du comité consultatif des musées nationaux savaient, par bonheur, que nul ne pourra supprimer de l’histoire de l’art de notre temps les noms d’Edouard Manet, Degas, Claude Monet, Pissaro, Renoir, Cezanne, Sisley, Berthe Morisot… Mais cette acceptation, de trente-huit toiles sur soixante-huit, c’est à peu près tout ce qui a pu être obtenu. L’installation est aussi défectueuse que possible, dans une salle qui a l’aspect d’un couloir ; les cadres se touchent, les toiles sont mal disposées. Toutefois, les œuvres, fortes et complètes, ou les esquisses légères, d’une charmante fluidité, sont de celles qui résistent.

Elles résistent même aux protestations des membres de l’Institut et aux déclamations des sénateurs. Un manifeste dont on n’a pas publié le texte, signé de noms qui n’ont pas été révélés, a, dit-on, été adressé par des membres de l’Institut au ministre de l’instruction publique et des beaux-arts, et nous en avons eu l’écho dans un petit discours d’un inamovible du Sénat, M. Hervé de Saisy : « Il a été admis dans ce musée, a-t-il dit, par je ne sais quelle condescendance, une collection due à un peintre médiocre nommé Caillebotte, aujourd’hui décédé, qui en a fait une donation conditionnelle que l’administration des beaux arts a dernièrement acceptée. Il en est résulté que ce sanctuaire, destiné aux véritables artistes, a subi tout à coup une invasion d’œuvres d’un caractère extrêmement équivoque et qui est aux antipodes de ce qu’on doit attendre de la perfection dans l’art et des chefs-d’œuvre qui en sont la glorieuse manifestation »

Après ce préambule, il est parlé de la protestation émanée « d’hommes de la plus haute compétence », de « grands artistes dont les toiles ou les statues peuplent ce précieux et intéressant musée jusqu’ici vierge de toute compromission », etc., etc.

Personne n’a perdu de temps à discuter les appréciations ainsi formulées, ni la description de l’Olympia, ni la dénonciation des paysages « où le vert domine », ce qui ne constituerait pas un si grand crime. Les admirateurs des artistes attaqués n’ont pas jugé à propos d’organiser quelque contre-manifestation, mais qu’il soit permis au moins, puisque l’occasion toute naturelle se présente, de mettre en regard des œuvres de la collection Caillebotte les productions toutes récentes de quelques membres de l’Institut, exposées au Salon des Champs-Elysées.

Tous n’ont pas protesté auprès du ministre, on aime à le croire, mais, puisque leurs œuvres ont été invoquées comme les manifestations suprêmes de l’idéal par le sénateur inamovible, il est bon de les étudier et de leur demander leur secret. […]

Et je ne puis m’empêcher encore de penser aux beaux paysages, « où le vert domine », remarque M. de Saisy, aux pelouses veloutées, à la poésie des routes et des sentiers, aux groupes de maisons vivantes, aux baies méditerranéennes, à l’azur de Cezanne. »

Mai

Cezanne travaille à Mennecy (Essonne), où il est installé à l’hôtel de la Belle Étoile.

Lettre de Cezanne à É. Solari, 24 mai 1897 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 259.

24 mai

Lettre de Cezanne à Émile Solari :

« Mennecy, 24 Mai 1897
Mon cher Solari. ―
Je dois partir bientôt pour Aix. Ce départ s’effectuera selon toute probabilité, dans la nuit de lundi, 31 Mai au 1er Juin, si Dieu veut. ― Samedi 29 du Ct j’irai à Paris, si vous êtes libre, et que vous désiriez que nous nous revoyions avant mon départ, veuillez vous trouver au 73 de la rue St Lazare, à l’heure convenue.
Bien cordialement à vous,
Paul Cezanne
Hôtel de la Belle Etoile ― Mennecy, près Corbeil (Seine et Oise) »

Lettre de Cezanne à Émile Solari, datée « Mennecy, 24 Mai 1897 » ; collection privée, Paris, musée des Lettres et Manuscrits.
Lebensztejn Jean-Claude, Paul Cezanne. Cinquante-trois lettres, Paris, L’Échoppe, 2011, 96 pages, p. 43.
Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 259.

31 mai

Il se rend à Aix.

25 juin

Vollard vend à Degas un tableau de Cezanne, Nymphe et Amour (?), pour 150 francs.

Agenda commercial de Vollard, 1897, Paris, musée du Louvre, Bibliothèque centrale et archives des musées nationaux, archives Vollard, MS 421.

Juin (?) – septembre

Cezanne loue un bastidon au Tholonet qu’il conserve jusqu’à l’automne, travaillant à des paysages et sur le motif de la carrière de Bibémus. Il reçoit la visite de ses amis Joachim Gasquet, Philippe et Émile Solari. Il théorise sur la peinture : « Votre père est venu passer la journée avec moi ― le malheureux, je l’ai saturé de théories sur la peinture », écrit-il à Émile Solari. Après sa journée de travail, il se rend à Aix pour dîner avec sa mère.

Coste, qui voit assez souvent Solari et Cezanne, donne des nouvelles de ce dernier à Zola : « Cezanne est très déprimé et en proie souvent à de sombres pensées. Il a pourtant quelques satisfactions d’amour-propre et ses œuvres ont dans les ventes un succès auquel il n’était pas accoutumé. Mais sa femme a dû lui faire commettre bien des sottises. […] Il a loué un cabanon aux carrières du barrage et y passe la plus grande partie de son temps. »

Lettres de Cezanne à Philippe et Émile Solari, [fin août 1897], 2 et 8 septembre 1897, et à J. Gasquet, 26 septembre 1897, Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 260-262.
Lettre de Coste à Zola, [1896] mais plutôt [1897] ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 236.
Gasquet Joachim, Cezanne, Paris, Les éditions Bernheim-Jeune, 1926 (1re édition 1921), 213 pages de texte, 200 planches, p. 96-98 :

« Il a loué au Tholonet un bastidon, au revers d’une colline, sur une barre de rochers, et que garde un cyprès pyramidal qu’on aperçoit de tous les points de la plaine.

« En avons-nous mangé, disait-il, des haricots et des pommes de terre dans ce tubet ! »

Il y venait jadis avec Zola ; c’est le pays de La Faute de l’Abbé Mouret, des terres brillantes et des mottes rouges, des carrières de marbre des Infernets, du vieux barrage romain près du château de Galliffet, de « la petite mer », comme on l’appelle à Aix, où, le long d’une gigantesque muraille enserrant toute une vallée, l’ingénieur François Zola capta les eaux de son canal. Le mont, tantôt massif, écrasant, tantôt fluide et cristallin, orfèvre par le couchant, domine tout. Plus que jamais Cezanne en raffole. À ses pieds, dans ce bastidon, il passe tout l’été de 1897 ― il le peint sous tous ses visages. Il part d’Aix, le matin, à la pointe de l’aube, pour ne rentrer qu’à la fin du jour. Il soupe, le soir, et couche chez sa mère qu’il entoure de soins et de respects attendris. Elle est infirme ; il lui fait faire des promenades en voiture, la mène se chauffer au soleil du Jas. Il la porte lui-même, mince et fluette comme une enfant, entre ses bras encore robustes, de la voiture à son fauteuil. Il lui raconte mille plaisanteries affectueuses. Il ne redevient farouche que lorsque la victoria s’engage sur le cours Mirabeau, où ils habitent. Avec une sorte de bravade, de toute sa haute taille, il semble protéger l’invalide affalée à côté de lui sur les coussins.

Il ne voit personne. Il peint. Je vais souvent passer des journées entières avec lui, ou bien je le rejoins, à la tombée du jour, avec ma femme, et nous dînons sous une tonnelle, au crépuscule, et le bon vin chassant la lassitude, il s’exalte, il est heureux ; dans la voiture qui nous ramène, à moitié endormi déjà, il rêve tout haut d’avenir comme un jeune homme, il précise ses recherches, il resserre, en mots admirables, « la formule » qu’il atteint, qu’il va atteindre, réaliser demain. Solari parfois vient nous rejoindre, Edmond Jaloux ou quelque jeune poète, Joseph d’Arbaud, Emmanuel Signoret, Marc Lafargue, Léo Larguier, que je lui présente, quelque timide admirateur qui, pour le contempler de plus près, vient dîner à la même auberge et naïvement le couve des yeux. Il s’en égaie un moment, l’accueille, lui fait place à table. Comme un vieux maître, on l’entoure, on le fête. Il se livre, il rayonne. Ce n’est plus le solitaire farouche. Le souper tourne au banquet platonicien. Le soir rustique, autour de lui, se peuple d’œuvres qu’il évoque. Cette jeunesse le ragaillardit. Il se laisse, de brèves soirées, aller à quelque espoir de gloire, car, me dit-il, « les yeux jeunes ne mentent pas ». »

 

Provence Marcel, « Cezanne au Tholonet », Le Mémorial d’Aix, 102e année, n° 13, dimanche 26 mars 1939, p. 1 ; Provence Marcel, Cezanne au Tholonet, Édition du Mémorial d’Aix, Société Paul Cezanne, Les Lauves, Aix-en-Provence, 1939, 39 pages, p. 16 :

« Le soir, il [Cezanne] allait souvent à Aix, voir au Jas sa mère, bien vieillie, sa mère adorée qui était entrée dans sa 83e année. La pauvre femme ne pouvait plus marcher. Cezanne la prenait dans ses bras, la déposait en voiture, l’emmenait. La victoria alla souvent alors par la petite route, au Tholonet. (Souvenir du cocher aixois Curnier, âgé aujourd’hui de 70 ans). »

 

Rewald John, Cezanne et Zola, Paris, éditions A. Sedrowski, 1936, 202 pages, p. 173 :

« » Le monde ne me comprend pas », — disait-il parfois à son cocher avec lequel il aimait à causer quand, la route montant, il descendait de la voiture. « Et moi, je ne comprends pas le monde — continuait-il sa pensée. — C’est pourquoi je me suis retiré » (1). Alors il pouvait arriver que, perdu dans ses idées, Cezanne oubliât de remonter dans la voiture, une fois la côte gravie ; tout en réfléchissant et en parlant avec le cocher, il gagnait à pied le lieu de leur destination.

(1) Renseignement communiqué par un ancien cocher Aixois. »

18 juillet

Cezanne écrit à Joachim Gasquet :

« Tholonet, 18 juillet 1897.
Mon cher Gasquet,
Par suite de grandes fatigues, une lassitude telle s’est emparée de moi que je ne puis me rendre à votre bonne invitation. Je comprends que je suis à bout de forces et je viens vous prier de m’excuser et de faire agréer mes excuses à toute votre famille. Je devrais avoir plus de raison et comprendre qu’à mon âge les illusions ne me sont plus guère permises et [qu’]elles me perdront toujours.
Veuillez présenter mes respects et tous mes regrets à Madame Gasquet, à Madame et à Monsieur Girard et me croire bien cordialement à vous,
Paul Cezanne »

Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 260.

Août

Gauguin écrit à Daniel de Monfreid :

« Ah ! si j’étais en France, je réponds bien de trouver de l’agent en peu de temps. Ce n’est qu’une question de prix. Les Van Gogh, le Cezanne, et quelques toiles de moi, feraient bien vite l’affaire — Allons voilà que je recommence à redire les mêmes choses… inutilement —

Lettre de Gauguin à Daniel de Monfreid, août [18]97 ; Lettres de Gauguin à Daniel de Monfreid, précédées d’un hommage à Gauguin par Victor Segalen, édition établie et annotée par Mme Joly-Segalen, Paris, Georges Falaize, 1950, 251 pages, lettre XXXV p. 111.

Fin août

Cezanne écrit à Philippe Solari :

« [Le Tholonet]
Mon cher Solari,
Dimanche, si tu es libre et si ça te fait plaisir, viens déjeuner au Tholonet, restaurant Berne. Si tu viens le matin, tu me trouveras vers huit heures auprès de la carrière où tu faisais une étude l’avant-dernière fois que tu vins.
Bien cordialement
Paul Cezanne »

Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 260.

29 août

Le collectionneur russe Ivan Chtchoukine achète à Vollard pour 1 000 francs le tableau de Cezanne « Nature morte noire » (Nature morte à la bouilloire, FWN709-R137 ?).

Registre commercial de Vollard, Paris, musée du Louvre, Bibliothèque centrale et archives des musées nationaux, archives Vollard, MS 421 (4,2) fos 36 et 40, MS 421 (4,3), fos 81, 88, 95, 102, MS 421 (4,4), fos 74, 18..

2 septembre

Cezanne écrit à Émile Solari :

« Tholonet, 2 septembre 1897.
Mon cher Solari,
J’ai reçu votre lettre du 28 août dernier. Je n’y ai pas répondu tout d’abord. Vous m’annonciez en effet l’envoi d’une revue qui me promettait l’alléchante curiosité de quelques-unes de vos poésies. J’ai attendu plusieurs jours, mais pas de revue.
Je viens de relire votre lettre et je m’aperçois que je ne me suis pas bien rendu compte, et que ce que vous me promettiez était un compte rendu des fêtes d’Orange.
Vous dénommez la revue dans laquelle vous avez écrit, revue inconnue. Est-ce véritablement son nom, est-ce sous ce titre que je dois aller la réclamer à la poste, puisqu’elle ne m’est pas parvenue ?
D’autre part vous êtes vraiment bien aimable de vous souvenir au milieu de vos occupations et préoccupations parisiennes des quelques heures trop courtes que vous avez passées en Provence ; il est vrai que le grand magicien, c’est le soleil que je veux dire, était de la partie. Mais votre jeunesse, vos espérances ont dû pas mal contribuer à vous faire voir notre pays sous un jour favorable. — Dimanche dernier votre père est venu passer la journée avec moi — le malheureux, je l’ai saturé de théories sur la peinture. Il faut qu’il ait un bon tempérament pour y avoir résisté, ― Mais je vois que je m’allonge un peu trop et je vous serre cordialement la main en vous souhaitant bonne chance et au revoir.
P. Cezanne »

Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 261.

8 septembre

Cezanne remercie Émile Solari de l’envoi de L’Avenir artistique et littéraire :

« Tholonet, 8 septembre 1897.
Mon cher Solari. ―
Je viens de recevoir l’Avenir Artistique et littéraire, que vous avez bien voulu m’envoyer. Je vous en remercie.
Votre père viendra manger du canard avec moi, dimanche prochain. Il sera aux olives, (Le canard bien entendu.) — Que ne pouvez-vous être des notres.
Conservez-moi votre bon souvenir dans les Ages futurs, et permettez-moi de me dire bien cordialement à vous ―
P. Cezanne »

Le numéro du 15 août contient un article d’Émile Solari.

Lettre de Cezanne à [Émile] Solari, datée « Tholonet, 8 septembre 1897 » ; collection privée, Paris, musée des Lettres et Manuscrits.
Lebensztejn Jean-Claude, Paul Cezanne. Cinquante-trois lettres, Paris, L’Échoppe, 2011, 96 pages, p. 44.
Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 262.
Solari Émile, « Les représentations d’Orange. Les Érynnies, Antigone », L’Avenir artistique et littéraire, 6e année, 15 août 1897, p. 62-63.

26 septembre

Cezanne écrit à Joachim Gasquet :

« Tholonet, 26 septembre.
Mon cher Gasquet,
A mon grand regret je ne pourrai me rendre à votre excellente invitation. Mais parti d’Aix ce matin à 5 heures, je ne pourrai rentrer que vers la fin du jour. Je soupe chez ma mère, et l’état de lassitude dans lequel je me trouve à la fin de la journée ne me permet pas de me présenter sous aspect convenable devant les personnes. Vous voudrez donc bien m’excuser.
L’art est une harmonie parallèle à la nature — que penser des imbéciles qui vous disent l’artiste est toujours inférieur à la nature ?
Bien cordialement à vous, et je vous promets de vous aller bientôt serrer la main.
P. Cezanne »

Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 262.

25 octobre

Décès de la mère du peintre à quatre-vingt-trois ans, à son domicile, 30, cours Mirabeau. Les obsèques religieuses se déroulent le 27 octobre à l’église Saint-Jean-de-Malte.

Émile Bernard rapporte que Cezanne n’aurait pas suivi le convoi, devant travailler sur le motif.

Sur le registre des tables de décès d’Aix, il est précisé qu’il n’y a pas de date de déclaration de succession. Un certificat constatant que la défunte ne possédait aucun actif est délivré le 24 juin 1899.

Table de décès, Anne Elizabeth Honorine Aubert Vve Cezanne, n° 620, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, centre de Marseille, registre 202 E 1018 ; Lioult Jean-Luc, Monsieur Paul Cezanne, rentier, artiste peintre. Un créateur au prisme des archives, Marseille, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, Images en Manœuvres Éditions, 2006, 299 pages, p. 118-119 :

[en caractères romains, texte imprimé ; en italique, texte manuscrit]
« L’AN mil huit cent quatre-vingt-dix-sept, le vingt-six Octobre, à neuf heures du matin, par-devant Nous, Étienne Rohmer, Adjoint au Maire d’Aix, officier public de l’état civil délégué, ont comparu sieurs François Signoret, jardinier, âgé de quarante-neuf ans et Baptistin Curnier, cocher, âgé de vingt-sept ans, non parents de la décédée, domiciliés à Aix —
lesquels nous ont déclaré que Anne Elizabeth Honorine Aubert, rentière, âgée de quatre-vingt-trois ans, native de cette ville d’Aix, y domiciliée cours Mirabeau 30, fille de feu Joseph Claude Aubert, tourneur sur chaises, et de feue Anne Rose Girard, sans profession ; veuve de Louis Auguste Cezanne, ancien banquier, — était décédée hier soir à huit heures et demie, dans son dit domicile,
ainsi que nous en sommes assuré en nous transportant auprès de la personne décédée, et, lecture faite du présent acte, avons signés avec les déclarants.
[signé] Signoret François     Curnier Baptistin     E. Rohmer »

Registre des sépultures de la paroisse Saint-Jean-de-Malte, Archives de l’archevêché d’Aix-en-Provence.
Bernard Émile, « Souvenirs sur Paul Cezanne et lettres inédites », Mercure de France, tome n° 69, n° 247, 1er octobre 1907, p. 403.
 « Décès », Le National, journal républicain d’Aix, 27e année, n° 1376, dimanche 31 octobre 1897, p. 3 :

« Décès. — Nous enregistrons avec nos sentiments de condoléance le décès de M. Angelin père et de Mme Cezanne, veuve de l’ancien banquier et mère de l’artiste peintre, M. Paul Cezanne […]
— Aubert Anne, veuve Cezanne, rentière, 83 ans, cours Mirabeau, 30, — »

 

Gasquet Joachim, Cezanne, Paris, Les éditions Bernheim-Jeune, 1926 (1re édition 1921), 213 pages de texte, 200 planches, p. 40.

« Lorsque, quarante ans après, il perdit sa mère, c’est Villevieille qu’il fit appeler pour en avoir un dessin pris au chevet de la morte, par un de ces retours mystérieux où il s’efforçait de mettre d’accord sa sensibilité avec certains regrets, de vagues intuitions et ce qu’il appelait le point d’appui de la morale et des principes.»

25 octobre

Hugo von Tschudi, le nouveau directeur de la Galerie nationale de Berlin, achète chez Durand-Ruel un Paysage de Cezanne (Le Moulin sur la Couleuvre à Pontoise, FWN158-R483), pour 1 500 francs. Le marchand l’avait acheté le 1er mai 1897 à Robert de Bonnières, pour 400 francs. Le même jour, von Tschudi lui achète aussi un tableau de Sisley.

D’après les archives du musée de Berlin, l’acquisition du tableau de Cezanne correpondrait à un don par l’intermédiaire de Wilhelm Staudt.

Grâce à von Tschudi, plusieurs maîtres français du xixe siècle, Manet, Monet, Degas, Pissarro, Cezanne, Fantin-Latour, Rodin, sont exposés à Berlin, bien d’avoir été reconnus par les musées français. Tschudi, cependant, aurait décroché le tableau de Cezanne à l’occasion d’une visite de l’empereur au musée.

La Revue blanche signale l’achat du tableau de Cezanne dès le mois de juin :

« Il importe de retenir, cette quinzaine, une date qui a son importance dans l’histoire de la peinture française contemporaine.
Le musée de Berlin vient d’acquérir un paysage important de M. Cezanne [R ].
Le prix n’est pas considérable, mais cela est indifférent.
Ne suffit-il pas qu’en 1897 une administration étrangère ait acquis un tableau dont aucun des musées de ce pays-ci n’eût voulu, même à titre de don, en cette même année 1897 ?
On consentirait naturellement que les bureaux qui nous gouvernent et le public, en sa majorité, dont ils dépendentn’aient encore aucun goût, même simulé, pour les œuvres de M. Cezanne. Mais on peut à bon droit s’étonner qu’ils tiennent aussi peu de compte, ne fût-ce que pour l’éducation historique de la foule, d’un homme qu’à la fois M. Renoir, M. Degas, M. Monet, M. Pissarro, M. Sisley, M. Gauguin et tant de jeunes hommes doués, tiennent en très haute estime. Non moins que, quand les bureaux ont fini par accepter deux des tableaux de ce peintre, parmi tous ceux qui leur étaient offerts, ils les aient placés moins bien qu’un tableau de Norbert Gœneutte.
Thadée Natanson »

Natanson Thadée, « Petite gazette d’art », La Revue blanche, tome XII, 1er semestre 1897, juin 1897, p. 803-804.

Appréciation semblable dans L’Écho de Paris :

« Le musée de Berlin vient d’acheter un paysage du peintre Cezanne.
On sait que notre musée du Luxembourg possède deux toiles de ce peintre. Elles sont exposées dans cette galerie Caillebotte qui fit pousser de si hauts cris à MM. de l’Académie des beaux-arts. »

« Échos », L’Écho de Paris, 14e année, n° 4784, jeudi 1er juillet 1897, p. 1.

 

« Nouvelles », La Chronique des arts et de la curiosité, supplément à la Gazette des beaux-arts, n° 32, 16 octobre 1897, p. 306 :

« *** La Galerie nationale de Berlin vient d’acquérir un tableau du peintre français Sisley, un autre de M. Cezanne, »

 

Archives Durand-Ruel, Paris, livre de stock, n° 4193.
Rewald John, The Paintings of Paul Cezanne : A Catalogue raisonné, New York, Harry N. Abrams, 1996, n° 463.
Meier-Graefe Julius, « L’art en Allemagne et en Autriche », Revue encyclopédique, recueil documentaire, universel et illustré, n° 263, 26 novembre 1898, p. 1015.
Gronau Georg, « Die Neugestaltung der National Galerie in Berlin », Kunst für alle, cahier 9, 1er février 1898, p. 132.
« Amtliche Berichte II, National-Galerie », Jahrbuch der Königlichen preussischen Kunstsammlungen, volume XIX, 1898, p. xx.
« Au jour le jour », Le Journal du dimanche, 15 mai 1898.
Duret Théodore, Histoire des peintres impressionnistes, Paris, Floury, 1906, p. 192-194.

28 octobre

Enterrement de la mère de Cezanne.

Coquiot Gustave, Paul Cezanne, Paris, Librairie Paul Ollendorff, 1919, 253 pages, p. 99-101 :

« En 1897, Cezanne perdit sa mère. Il n’avait jamais cessé d’entourer de la plus chaude affection celle qui, de son côté, l’avait toujours soutenu. Il suivit, accablé, le convoi, entre son fils et son beau-frère, M. Maxime Conil ; et, durant des mois, il ne travailla point. Sa mère morte, même il ne voulut plus aller au Jas de Bouffan ; de sorte que la vente de cette propriété fut décidée. »

Sur le jour de l’enterrement, Gasquet est d’un autre avis :

Gasquet Joachim, Cezanne, Paris, Les éditions Bernheim-Jeune, 1926 (1re édition 1921), 213 pages de texte, 200 planches, p. 60 :

« Bien plus tard, en 1897, l’après-midi de l’enterrement de sa mère, comme d’habitude il partit « au motif ». C’était sa plus haute façon de prier, de communier avec la morte. »

29 octobre

Paul Alexis informe Zola du décès de la mère de Cezanne.

« On a enterré hier la mère de Cezanne, — que je n’ai pas encore vu. Solari et Numa [Coste] vous envoient le bonjour. »

Lettre de Paul Alexis à Émile Zola, datée « Villa Meyran, Aix-en-Provence, Vendredi, 29 Octobre » [1897] ; Bakker B. H. : « Vingt-cinq lettres inédites de Paul Alexis à Émile Zola et à Jeanne Rozerot (1890-1900) », Les Cahiers naturalistes, n° 49, 1975, p. 30-63, p. 51-52.

29 octobre

Zola écrit à sa femme, Alexandrine, à l’occasion d’un des voyages d’elle en Italie. Il commente des nouvelles qu’il vient de recevoir de Numa Coste :

« J’ai reçu une lettre de Coste, qui croit que, si tu vas en Italie, tu repasseras peut-être par Marseille. Je vais le détromper. Il m’annonce que Cezanne a perdu sa mère. Encore un peu de mon très lointain passé qui s’en va. Coste n’a pas l’air gai, car il va peut-être quitter forcément Le Sémaphore, qui périclite. Il regrette de n’avoir pu venir cette année à Paris. Il me parle de Cezanne et de Solari, qui sont là-bas comme deux grands enfants, tels qu’ils étaient il y a quarante ans. »

Lettre de Zola, Paris, à sa femme Alexandrine, 29 oct. 1897 ; Pagès Alain, « J’irai te voir pour te serrer la main… », site internet de la Société Paul Cezanne, 2014.

2 novembre

Lettre de Cezanne à Émile Solari :

« Jas de Bouffan, 2 novembre 1897
Mon cher Solari,
J’ai reçu la lettre par laquelle vous m’apprenez votre prochain mariage. — Je ne doute pas que vous ne trouviez dans votre future compagne, le point d’appui, indispensable à tout homme, devant qui s’ouvre une longue carrière et souvent ardue. Je fais des vœux pour la réalisation de vos légitimes espérances.
Vous me faites part aussi des difficultés que vous trouve ; à vous ouvrir une brèche pour produire sur la scène vos productions. C’est en y pensant que je vous dis me rendre compte des difficultés que vous éprouvez. Qu’ajouterai-je, sinon que je sympathise à vos peines, mais en vous exhortant à beaucoup de courage, car il en faut pour pouvoir aboutir. ―
Quand ces quelques mots vous parviendront, vous aurez appris la mort de ma pauvre mère. ―
En vous renouvelant de nouveau mes exhortations au courage et au travail, je me dis bien cordialement à vous ―
P. Cezanne
Il y a quelques jours que j’ai eu le plaisir de voir votre père, qui m’a promis de descendre au Jas. ― »

Lettre de Cezanne à [Émile] Solari, datée « Jas de Bouffan, 2 novembre 1897 » ; coll. privée, Paris, musée des Lettres et Manuscrits.
Lebensztejn Jean-Claude, Paul Cezanne. Cinquante-trois lettres, Paris, L’Échoppe, 2011, 96 pages, p. 45 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 263.

7 novembre

Zola écrit à Numa Coste. Lui aussi a appris par Alexis la mort de la mère de Cezanne. « Ce pauvre Cezanne ! Un grand enfant, comme vous le dites si bien. Mais il aura eu ses joies tout de même, car il a été un voyant. »

« Paris, 7 nov. 97

Mon vieil ami, il n’y a pas que vous qui soyez paresseux à écrire. Votre lettre est là depuis une dizaine de jours, et je n’ai pas encore trouvé une minute pour vous répondre. Il est vrai qu’en ce moment on me bouscule d’une façon désastreuse.

Ma femme est en Italie depuis bientôt un mois. Mais, hélas ! je n’irai point à sa rencontre, et elle reviendra par Modane. Donc, je n’aurai pas le plaisir, cette année, d’aller vous serrer la main. Je le regrette, car “Paris„ m’a un peu fatigué, et je prévois un fort tapage, lorsque le livre paraîtra.

J’ai su également la mort de la mère de Cezanne par Alexis, qui va rentrer prochainement à Paris. Ce pauvre Cezanne ! Un grand enfant, comme vous le dites si bien. Mais il aura eu ses joies tout de même, car il a été un voyant. »

Lettre d’Émile Zola à Numa Coste, datée « Paris 7 nov. 97 » ; vente Music, Continental and Russian Books and Manuscripts, Sotheby’s, Londres, 28 mai 2015, lot n° 185, première page reproduite.
Émile Zola. Correspondance, édité sous la direction de B. H. Bakker, éditeurs associés Owen Morgan et Alain Pagès, conseiller littéraire Henri Mitterand, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, Paris, Éditions du CNRS, tome IX « octobre 1897 – septembre 1899 (L’affaire Dreyfus) », 1993, 603 pages, lettre n° 10 p. 94, le mot « voyant » est transcrit « croyant ».

Les Trois Villes. Paris paraîtra chez Fasquelle à la fin janvier 1898.

2-23 décembre

Vollard expose des estampes du second Album d’estampes originales de la galerie Vollard qu’il publie. L’album comprend une lithographie en couleurs de Cezanne ― Le Bain (V 1156) ― avec « des nus en plein air sur qui la lumière agit et joue merveilleusement » (Fontainas).

Cezanne réalisera deux autres lithographies pour Vollard, qui ne seront pas publiées dans un album : Les Grands Baigneurs (V 1167) et Portrait de Cezanne par lui-même (V 1158).

Album d’estampes originales de la Galerie Vollard ; « Studio Talk », The Studio, volume XII, n° 56, novembre 1897, p. 126.
« Expositions », L’Estampe et l’affiche, janvier 1898, p. 10-11 (ill. de gravures par Cezanne, Forain et Whistler).

 

Fontainas André, « Revue du mois. Art moderne », Mercure de France, tome XXV, n° 97, janvier 1898, p. 300-307, Cezanne p. 306 :

« 6, rue Laffitte, exposition de la deuxième année de l’Album d’Estampes Originales de la Galerie Vollard[…] lithographies en couleurs de MM. Cottet, Cezanne (des nus en plein air sur qui la lumière agit et joue merveilleusement), »

 

Alexandre Arsène, « La vie artistique. Petites expositions », Le Figaro, 43e année, 3e série, n° 340, lundi 6 décembre 1897, p. 5 :

« Comme exposition d’avant-garde, il faut signaler, à la galerie Vollard, celle d’un ensemble d’estampes originales, toutes remarquables au moins par l’exécution.
Il est vrai que cette série est fort mélangée. Fantin-Latour y coudoie Cezanne ; Renoir et Sisley s’y rencontrent avec Luce ; Vuillard et Maurice Denis y sont voisins d’Aman-Jean et de Puvis de Chavannes.
Mais c’est bien là une image de l’agréable confusion qui règne dans l’art d’aujourd’hui.
Arsène Alexandre. »

5 décembre

Pissarro écrit à son fils Rodolphe :

« J’ai reçu ce matin ta lettre ainsi que les lettres de Mlles Cassatt et Le Bail, […]
Oui il y a un peintre à Marines, je ne savais pas s’il s’y était installé, envoie-lui une lettre de faire-part [faire-part du décès, de Félix Pissarro, un frère de Rodolphe, le 25 novembre 1897] je lui écrirai un mot. M. Le Bail, rue du Bœuf, à Marines, Seine et Oise. »

Lettre de Pissarro, Paris, 111, rue Saint-Lazare, à son fils Rodolphe, dimanche 5 décembre 1897 ; Bailly-Herzberg Janine (éd.), Correspondance de Camille Pissarro, tome 4, « 1895-1898 », Paris, éditions du Valhermeil, 1989, 559 pages, n° 1486, p. 415.

 

Rewald John, Histoire de l’impressionnisme, Paris, éditions Albin Michel, nouvelle édition, 1986, 480 pages, p. 292-293 et note 31 p. 307 :

« Un jeune peintre de sa connaissance [Louis Le Bail] notera plus tard des conseils plus précis, donnés par Pissarro, conseils qui semblent résumer les conceptions et les méthodes de tous les paysagistes parmi les impressionnistes. Voici en substance ce que Camille Pissarro lui dit : « Il faut chercher la nature qui convient à son tempérament, regarder le motif plus pour la forme et la couleur que pour le dessin. Il est inutile de serrer la forme, qui peut y être sans cela. Le dessin précis est sec et nuit à l’impression d’ensemble, il détruit toutes les sensations. Ne pas arrêter le contour des choses ; c’est la tache juste de valeur et de couleur qui doit donner le dessin. Dans une masse, ce qu’il y a de plus difficile, ce n’est pas de détailler le contour, mais de faire ce qu’il y a dedans. Peindre le caractère essentiel des choses, chercher à le rendre par n’importe quel moyen, sans se préoccuper du métier. — En peignant il faut choisir un sujet, voir ce qui est à droite et à gauche, travailler à tout simultanément. Ne pas faire morceau par morceau ; faire tout ensemble, en posant des tons partout, par touches dans leur coloration et leur valeur, en observant ce qu’il y a à côté. Il faut travailler par petites touches et essayer de fixer ses perceptions immédiatement. L’œil ne doit pas se concentrer sur un point particulier, mais tout voir et en même temps observer les reflets des couleurs sur ce qui les entoure. Il faut travailler en même temps au ciel, à l’eau, aux branches, au terrain, mener tout de front et revenir sans cesse dessus, jusqu’à ce que cela y soit ; couvrir la toile dans la première séance, puis la pousser jusqu’à ce qu’on ne voie plus rien à y mettre. Bien observer la perspective aérienne, du premier plan à l’horizon, les reflets du ciel, des feuillages. Ne pas craindre de mettre de la couleur, affiner le travail petit à petit. — Ne pas procéder d’après des règles et des pricipes, mais peindre ce qu’on observe et ce qu’on sent. Il faut peindre généreusement et sans hésitation, car il est préférable de ne pas manquer l’impression première ressentie. Pas de timidité devant la nature : il faut oser, au risque de se tromper et de commettre des fautes. Il ne faut avoir qu’un maître, la nature : c’est elle qu’on doit toujours consulter(31). » […]

(31) D’après les notes inédites du peintre Louis Le Bail, qui reçut des conseils de Pissarro pendant les années 1896-1897. »

30 décembre

« Paris, 30 décembre 1897

[…] Nous avons perdu ma belle-mère le 25 8bre [octobre] dernier, ainsi que vous avez dû l’apprendre. Nous étions de retour à Aix depuis 5 semaines […], tous les tracas causés par la maladie et la mort de ma belle-mère m’ont tellement prise, que je n’ai pas eu un instant à moi. Ensuite, le règlement de nos affaires, les préparatifs de notre retour à Paris, notre arrivée ici dans une maison, abandonnée depuis 7 mois, et toute la fatigue des premiers jours. Je me sentais exténuée, je commence à peine à respirer […]. [La santé de Paul Cezanne] n’est pas très brillante, bien qu’il travaille et vive de sa vie habituelle […]. [Elle espère la revoir à Paris, et annonce :] nous nous y installons définitivement et l’été, nous irons dans les environs. Nous ne voyagerons plus sans doute. Mon mari ne pouvant rester seul […] [Elle espère la revoir, lors du prochain séjour de son amie rue Monsigny.]

Hortense Cezanne »

Lettre d’Hortense à Mme Victor Chocquet, 30 décembre 1897, sur papier de deuil ; mise en vente en novembre 2015 par la librairie de l’Abbaye-Pinault, Paris, 27-36, rue Bonaparte.

Courant de l’année

Le sénateur Victor Leydet, un camarade de collège de Cezanne et de Zola, et son fils Louis [Aix, 7 février 1873 – Nice, décembre 1944] essaient, mais en vain, de faire décorer le peintre.

Royère Jean, « Louis Leydet », L’Amour de l’art, 6e année, n° 11, novembre 1925, p. 442-444, p. 444 :

« Dois-je raconter maintenant dans quelles circonstances tu [Louis Leydet] as voulu faire décorer Cezanne et comment ton initiative échoua ? Oui, sans doute, car il y a des responsabilités posthumes !

A l’occasion du voyage à Aix du Président de la République [Félix Faure], en 1897 [8 mars 1896], Victor Leydet et son fils vont trouver le Directeur des Beaux-Arts et lui demandent une croix de chevalier pour Paul Cezanne. Roujon se rebiffe « Tant que j’aurai l’honneur… » Victor Leydet, surpris, déclare qu’il s’adressera directement au Ministre, mais qu’il compte bien au moins sur la neutralité des Beaux-Arts. « Jamais, répondit Roujon ; je préfère vous dire que je m’opposerai de toutes mes forces… Cezanne ne sera pas décoré tant que je serai ici. » Ceci dit, Roujon s’aplatit devant le parlementaire influent qui sortit, avec son fils, tous deux écœurés. Roujon voulait l’Institut ; il l’a eu, il voulut ensuite le Secrétariat perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts et l’obtint ; puis l’Académie Française, il en fut ! Comment aurait-il laissé décorer Cezanne !

Un an et demi avant la mort du plus grand peintre de la Provence, Louis Leydet le rencontre à Aix et Cezanne lui dit : « J’ai eu tout de même quelques bons amis ici, je le sais, et quels défenseurs ! Je vous remercie, Leydet ! »

 

Coquiot Gustave, Paul Cezanne, Paris, Librairie Paul Ollendorff, 1919, 253 pages, p. 116-118.

« Et Octave Mirbeau s’en rendit compte quand, en 1902, cédant avec un peu d’irritation à un désir de Cezanne, qui eût été satisfait d’obtenir la croix (oui, la considération officielle tout de même, et puis Aix !, enfin une de ces faiblesses que beaucoup d’entre les meilleurs ont subies), il s’en fut trouver le Directeur des Beaux-Arts, le nommé Henry Roujon, qui suivait avec une imperturbable assurance la leçon de ses prédécesseurs, c’est-à-dire culte à plat ventre devant le banal, le poncif, le vide et mépris pour le talent inédit et l’originalité entière.
Aux premiers mots de Mirbeau, Roujon sursauta :
— Mais, mon cher Mirbeau, demandez-moi la croix pour n’importe qui ; pour n’importe quoi ; mais pour cet anarchiste, pour ce fou de Cezanne, vous n’y pensez pas ! Oui, vous voulez rire ! c’est une farce, allons ! Ah ! oui, oui, c’est une farce ! — Et Roujon ricanait. — Ah ! oui, je comprends maintenant ! Elle est bonne ! Elle est bien bonne ! Ah ! ce sacré Mirbeau, toujours jovial, toujours pince-sans rire ! Çà, mon bon, je la raconterai votre visite ; oui, je m’en tiens les côtes ! — Et Roujon éclatait. — Non ! vrai, c’est comique, tout à fait comique ! Et j’ai marché comme un daim, oui, mon bon, comme un vrai daim ! Aussi, tenez, je la couronne, cette farce ! —
Et Roujon, s’emparant d’un buste en plâtre calé sur son bureau, se coiffa, toujours hilare, du buste de Minerve ! »

 

Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 311, note 1.

 

Courant de l’année

L’amateur d’art américain Bernhard Berenson mentionne Cezanne dans un livre sur les peintres italiens de la Renaissance :

« Believe me, if you have no native feeling for space, not all the science, not all the labor in the world will give it you. And yet without this feeling there can be no perfect landscape. In spite of the exquisite modelling of Cezanne, who gives the sky its tactile values as perfectly as Michelangelo has given them to the human figure, in spite of all Monet’s communication of the very pulse-beat of the sun’s warmth over fields and trees, we are still waiting for a real art of landscape. And this will come only when some artist, modelling skies like Cezanne’s, able to communicate light and heat as Monet does, will have a feeling for space rivalling Perugino’s or even Raphael’s. And because Poussin, Claude, and Turner have had much of this feeling, despite their inferiority in other respects to some of the artists of our own generation, they remain the greatest European landscape painters — for space-composition is the bone and marrow of the art of landscape. »

Traduction :

« Croyez-moi, si vous n’avez pas le sentiment inné de l’espace, ce n’est pas toute la science, tout le travail du monde qui vous le donnera. Et pourtant, sans ce sentiment, il ne peut y avoir de paysage parfait. Malgré le modelé exquis de Cezanne, qui donne au ciel ses valeurs tactiles aussi parfaitement que Michel-Ange les a données à la figure humaine, malgré tous les effets de Monet de vibration même de la chaleur du soleil sur les champs et les arbres, nous sommes toujours en attente d’un véritable art du paysage. Ce ne sera possible que quand un artiste, qui donnera au ciel un modelé comme Cezanne, qui sera capable de faire vibrer la lumière et la chaleur comme Monet, aura un sentiment de l’espace qui rivalise avec Pérugin ou encore Raphaël. Et parce que Poussin, Claude et Turner ont eu beaucoup ce sentiment, malgré leur infériorité à certains égards par rapport à quelques artistes de notre génération, ils restent les plus grands paysagistes européens — car la composition spatiale est l’os et la moelle de l’art du paysage. »

Berenson Bernhard, The Central Italian Painters of the Renaissance, Londres et New York, G. P. Putnam’s Sons, 1897, p. 122, 2e édition 1907, p. 100-101.

Courant de l’année

Un tableau de Cezanne est exposé au Salon des Amis des arts d’Aix, prêté par Dumesnil.

Feilchenfeldt Walter, Warman Jayne et Nash David, The Paintings of Paul Cezanne. An online catalogue raisonné, http ://www.cezannecatalogue.com/exhibitions/.