Colloque  CEZANNE  ZOLA

                                         24 septembre  2016

C’est un plaisir et un honneur pour moi de vous accueillir, aujourd’hui, dans ce domaine du Jas de Bouffan, qui fut, comme vous le savez, pendant quarante ans  propriété de la famille Cezanne avant d’appartenir pendant un siècle à la famille Granel – Corsy.

Le Jas fut pour Paul Cezanne, d’abord un lieu d’ancrage, un cocon, où au fil des ans, il venait se réfugier, s’éloignant ainsi des critiques malveillantes ou de l’incompréhension du public, et pouvait  se ressourcer auprès de sa mère qu’il chérissait.

Tout au long de sa vie, le Jas fut aussi un lieu de création, dans la bastide, dans le parc ou dans les communs. Il pouvait y créer en toute tranquillité et mettre en application, les leçons, les conseils ou les découvertes qu’il avait faites à Paris auprès de ses amis peintres. C’était aussi, la base de départ pour sillonner la campagne environnante. Traversant les terres agricoles attenantes au domaine, il pouvait se rendre notamment vers la colline de Valcros à la recherche de motifs.

Le bassin du Jas de Bouffan

Enfin, il y a quelques mois, la Ville a voté un important budget pour la rénovation de la bastide et du parc. D’ores et déjà les études préliminaires aux travaux sont en cours, menées par un cabinet d’architecte spécialisé. L’ouverture au public étant prévue au cours de l’année 2019.

Dans le même temps, la société Paul Cezanne réfléchit à la mise en place d’un Centre d’études, de recherches et de documentation qui devrait s’installer dans la ferme attenante et y recevoir les historiens d’art, les chercheurs ainsi que les  étudiants en histoire de l’Art, mettant à leur disposition : bibliothèque, photothèque, conseil et assistance

Personnellement  j’aimerais voir cette bastide devenir la base, le siège d’une fondation, la « Fondation Paul CEZANNE », qui en synergie avec l’Office du Tourisme et la Ville d’Aix, propriétaire des principaux Sites cezanniens : l’Atelier des Lauves, le site de la Marguerite sur la colline des Lauves aussi appelé « le terrain des peintres », les carrières de Bibémus, Valcros, permettrait de porter le rayonnement de la peinture de Cezanne à travers le monde.

Le statut de Fondation donnerait auprès des institutions internationales : Musées, Bibliothèques, Entreprises, Collectionneurs, une assise, une confiance et une respectabilité qui pourrait faciliter les contacts, les interactions ou les Mécénats dont nous pourrions avoir  besoin à l’avenir. Pour la commune d’Aix ce serait la confirmation de son statut de Ville d’Art et de l’implication de ses élus dans la défense de la mémoire Cezannienne.

Mais nous sommes réunis aujourd’hui pour développer au cours de ce colloque divers aspects de l’amitié de Cezanne et Zola.

Presque tous les ans, nous profitons de la venue à l’Assemblée Générale de notre association «  La Société Paul Cezanne » de nombreux membres spécialistes de Cezanne, (que je salue ici) pour réfléchir  autour d’un thème spécifique.

Cette année, Denis Coutagne, Président de notre association, a voulu rebondir à l’annonce d’un film « Cezanne et moi » qui sort ces jours ci, écrit et réalisé par Madame Danielle Thompson. Il ne s’agit pas ici de polémiquer sur ce film qui de toutes les façons ne peut être qu’en grande partie fiction, mais d’utiliser ce prétexte pour attirer votre attention sur une amitié hors du commun, qui à ma connaissance, n’a pas d’équivalent dans l’histoire de l’Art Moderne.

Cette amitié débute dans la cour du collège Bourbon à Aix en Provence ou étudient les jeunes protagonistes. Emile Zola, enfant chétif et timide, se fait souvent chahuter par les collégiens mais le jeune Paul Cezanne, qui a déjà un fort caractère, le prend sous son aile et le protège des railleries de ses condisciples. Puis au fil des ans, avec un troisième larron Baptistin Baille, souvent accompagnés par une bande de jeunes Aixois, ils sillonnent la campagne Aixoise, chassent, pêchent, pique niquent et se baignent dans l’Arc, tout en rêvant de leur futur, versifiant en français ou en latin et refaisant le monde comme tous les adolescents. Les trois compères font même partie, pendant un temps, d’une fanfare ou harmonie locale, Zola joue de la clarinette et Cezanne du cornet. J’ai en ma possession, transmis par mon grand père et mon père, un carnet de musique manuscrit de cette époque, ou l’on trouve valse, polka ou quadrille aux noms évocateurs : Les petits démons ; les boutons d’or ; l’Andalouse ; et le plus étonnant un quadrille intitulé : Asia pekino cochinchino nankino chinois. Tout un programme en soi.

Mais les aléas de la vie les rappellent à l’ordre. L’ingénieur François Zola était décédé brutalement en 1847, laissant sa veuve presque sans ressources. En 1857, elle décide de rejoindre Paris pour trouver un travail. Quelques mois plus tard,  Emile doit la rejoindre, il a 17 ans. N’ayant pas réussi à obtenir son baccalauréat, il multiplie les lectures et se lance dans l’écriture. Il vit modestement dans une petite chambre et n’a pas toujours de quoi se chauffer. Son ami Cezanne lui manque et il lui écrit de longues lettres, le poussant à venir le rejoindre car c’est à Paris que  tout se passe, aussi bien pour lui futur écrivain que pour Paul futur peintre. Enfin, avec l’accord de Louis Auguste Cezanne, le jeune Paul monte à Paris en 1861.  Zola est aux anges, il bâtit leur quotidien, fait des plans pour leur futur, mais très vite les deux amis déchantent. Cezanne est mal dans sa peau et  songe bientôt à repartir pour Aix, quant à Zola, il écrit à Baille qu’il n’a pas retrouvé ici l’ami plein d’entrain qu’il avait quitté. L’année suivante, en 1862, Zola est embauché comme commis chez Louis Hachette, puis à partir de cette époque il commence une carrière de journaliste et d’écrivain. Il fait peu à peu connaissance avec ses confrères écrivains,  les Goncourt, Flaubert, Maupassant et bien d’autres. Il se créé une certaine notoriété. Il s’installe en ménage avec sa compagne, Alexandrine Meley en 1865 avant de l’épouser en 1870. Pendant ce temps Cezanne fait des aller et retour Aix Paris Aix, il fait la connaissance de plusieurs peintres : Bazille, Pissarro, Renoir, Monet et retrouve régulièrement son ami Zola pour de longues discussions autour d’un verre, la pipe au bec. Puis  Paul fait la connaissance d’Hortense Fiquet en 1869. Ils se réfugient en 1870 à l’Estaque et ont un fils en 1872. Ayant caché à son père, sa liaison et cette naissance, de 1872 à 1876 il séjourne à Paris ou à Auvers et Pontoise auprès de Camille Pissarro. Il ne passe que trois mois à Aix l’été 1874.

Zola grâce au succès de son dernier roman « l’Assommoir » paru en 1877, s’achète l’année suivante une maison à Médan. Il est devenu l’un des chefs de file du mouvement Naturaliste. Il propose à Cezanne son aide financière car son père, Louis Auguste, ne lui verse qu’une modeste pension.  Il envoit chaque mois d’avril à décembre 1878, la somme de 60 frs à Hortense.

De 1879 à 1883 Cezanne  est plus souvent à Paris ou dans la région parisienne que dans le Midi, et fait de fréquents séjours à Médan chez Zola. Il lui confie fin 1882 une copie de son testament.  Fin 1884 il remercie son ami des envois de ses deux derniers ouvrages. En 1885, Zola est le confident d’une amourette de Cezanne et ils se rencontrent à Paris en juin puis Paul retourne à Aix puis s’installe en 1886 à Gardanne avec femme et enfant. En avril, il remercie brièvement Zola de l’envoi de son roman « l’œuvre »

Tous les historiens et critiques d’art voient dans cette brève missive une rupture définitive avec Zola, car plus aucune preuve écrite de leur amitié n’apparait par la suite, sans imaginer que des courriers peuvent  réapparaitre.  J’ai toujours réfuté cette version car cela me paraissait impossible, mon père, au cours de nos nombreuses discussions, semblait partager mon avis. Sans pouvoir le prouver, je suis persuadé que Paul était au courant du sujet de ce roman et ne pouvait pas en être surpris, notamment par sa présence à Médan et à Paris dans l’année qui précède la parution. Les colères de Cezanne sont connues pour être violentes quand il est mécontent, mais là rien de semblable. Par contre Renoir et Monet ont écrit au romancier un courrier des plus virulent, l’accusant de vouloir saper la notoriété  qu’ils avaient eu tant de mal à installer auprès du public d’amateur, et lui font savoir qu’ils rompent tous les ponts avec lui.

 Il y a quelques mois,  une lettre datée du 28 octobre 1887,  a refait surface en vente publique, Cezanne remercie son ami de son dernier envoi « la terre », et se propose d’aller lui serrer la main.

Cette missive confirme mon sentiment, leur vie d’adulte si différente a distendu leurs rapports  sans les briser. Zola avait une revanche à prendre sur la société, il avait besoin de reconnaissance, d’honorabilité, il se lie d’amitié et fréquente les responsables politiques ou financiers, les écrivains les artistes médaillés. Dans sa propriété de Médan il organise des diners et des réunions littéraires «  Les Soirées de Médan ». Cezanne lui n’est pas attiré par ces fastes, il préfère les petits diners simples entre amis et surtout ses recherches picturales seul face à la nature. Ils ont des modes de vie très éloignés, mais une amitié qui reste solide.

Dès 1860 Zola est persuadé de cette amitié indéfectible, et l’écrit à son ami Paul.

« J’ai crains de te perdre à plusieurs reprises, maintenant cela me semble impossible. Nous nous connaissons trop parfaitement, pour jamais nous détacher »

Un an plus tard il confirme ce jugement à Baptistin Baille dans une lettre de juin 1861, ou il décrit minutieusement les qualités et les défauts de Paul et dont voici deux extraits

« Prouver quelque chose à Cezanne, ce serait vouloir persuader aux tours de Notre Dame d’exécuter un quadrille. Il dirait peut-être oui, mais ne bougerais pas d’une ligne. Et j’observe que l’âge à développé chez lui l’entêtement. Puis plus loin «  Paul est toujours pour moi un bon cœur, un ami… Comme chacun à sa nature, par sagesse je dois me conformer à ses humeurs, si je ne veux pas faire envoler son amitié »

Le 2 mai 1896 Zola fait paraitre une critique des Salons, Indépendants et Beaux Arts dans le Figaro. Il mentionne en premier lieu qu’il s’est désintéressé de la peinture pendant plus d’un quart de siècle, puis il reparle de son amitié avec Cezanne « Oui trente années se sont passées et je me suis un peu désintéressé de la peinture. J’avais grandi presque dans le même berceau avec mon ami, mon frère, Paul Cezanne, dont on s’avise seulement aujourd’hui de découvrir les parties géniales de ce grand peintre avorté J’étais mêlé à tout un groupe d’artistes jeunes, Fantin-Latour, Degas, Renoir, Guillemet, d’autres encore que la vie a dispersé. J’ai de même continué ma route, m’écartant des ateliers amis, portant ma passion ailleurs. Depuis trente ans je n’ai plus rien écrit sur la peinture. Mettons, si vous le voulez bien, que j’ai dormi pendant trente années. Hier je battais encore avec Cezanne le rude pavé de Paris, dans la fièvre de le conquérir […] Et voilà, après une longue nuit que je m’éveille »

En relisant toutes ces lignes, ces textes, ces lettres de Zola concernant son ami Cezanne, depuis leur jeunesse, il est évident que le romancier est fasciné depuis leur première rencontre par la personnalité du peintre. Il est aussi admiratif qu’intrigué, envieux peut-être, pour cet homme si particulier, si talentueux, si complexe, mais aussi si attachant. Il devine son potentiel artistique mais ne le comprend pas toujours et cela le perturbe. Au fil des ans, il s’aperçoit qu’ils n’ont pas vraiment la même conception de la peinture. Pendant de nombreuses années, ils ont eu des vies parallèles, sans vraiment se rencontrer  autrement que par leurs souvenirs d’adolescence. Ce n’est qu’à la fin de sa vie qu’Emile Zola doute de sa vision sur l’œuvre de l’artiste, mais le reconnaître publiquement, serait un renoncement à toute sa vie d’écrivain et de critique d’art. Néanmoins, ces liens amicaux, si importants, tissés pendant des décennies, ont laissés des marques indélébiles. Et même si la vie les a séparés, ils resteront attachés, l’un à l’autre, jusqu’à la fin.

En témoigne l’attitude de Paul Cezanne qui, à l’annonce du décès d’Emile, s’exclame « Allez vous faire foutre, Allez vous faire foutre, qu’on me laisse seul » avant de s’enfermer dans son silence.

Après ces quelques mots personnels sur cette belle amitié, je vais laisser la parole à monsieur Henri Mitterrand

Professeur Emérite à la Sorbonne Nouvelle ainsi qu’à l’université Columbia de New York

Président de la Société Littéraire des Amis d’Emile Zola et membre de l’Académie du Morvan, et bien sur membre de notre « Société Paul Cezanne »

Le sujet de son intervention : Zola et Cezanne, le témoignage des lettres croisées.