Hortense et Paul Cezanne, une histoire de couple…

François Chédeville

(bref résumé de l’itinéraire du couple tel qu’il est développé et argumenté dans le livre écrit avec Raymond Hurtu : « Madame Cezanne »)

 

Parler de madame Cezanne, c’est évoquer un fantôme.
En effet, dans l’histoire de l’art, pratiquement personne ne s’est intéressé à Hortense Fiquet, celle qui, pourtant, a accompagné Cezanne durant toute sa vie et lui a donné un fils qu’il chérissait particulièrement.

Pire même, les grands auteurs cézanniens l’ont traitée avec un mépris confondant, persuadés sans doute que ce grand génie méritait beaucoup mieux que cette femme issue du prolétariat le plus sordide, sans éducation, hermétique à la peinture, amatrice de jeux de cartes et de jeux de hasard et fort préoccupée par ses toilettes.

C’était méconnaître la profondeur du lien qui, malgré les vicissitudes de la vie, a perduré jusqu’à la mort du peintre.

Certes, ce couple avait tout pour surprendre, d’abord par la différence des milieux sociaux de chaque partenaire, Hortense fille d’un paysan déraciné de sa province, pour venir à Paris vivre une vie misérable d’ouvrière avant sa rencontre avec Cezanne, fils de bourgeois parvenu. Ensuite par les caractères : Hortense était enjouée, fondamentalement optimiste et aimant goûter les plaisirs de la vie quand Paul, obsédé par l’accouchement de son œuvre, était fort loin d’être facile à vivre au quotidien.

Et pourtant la présence massive dans la peinture du maître de celle qui sur le tard deviendra son épouse est là pour témoigner de l’étrange alliance qu’ils ont su nouer et faire durer.

Pour cela, ce couple baroque a dû expérimenter des façons diverses de se situer l’un par rapport à l’autre au fil du temps.

 

I – 1870 – 1878 : un couple classique

Durant les 9 premières années de leur vie commune (entre 1870 et 1878), rien de bien révolutionnaire : une cohabitation classique plutôt heureuse, éclairée par la naissance de Paul junior, malgré des difficultés matérielles considérables et des déménagements fréquents, ce qui sera une constante de leur vie commune (Paul et Hortense déménageront plus de 20 fois). La vie quotidienne est difficile, certes, mais la bonne entente règne, d’autant que chacun laisse à l’autre l’espace de liberté dont ils ont tous deux besoin. Seule ombre au tableau : Paul cache à son père sa liaison de peur qu’il ne lui supprime la maigre pension sur laquelle vit la petite famille, alors qu’elle était calculée pour lui seul.

II – 1878 – 1886 : Guerre et paix

C’est pourquoi en 1878 il décide de tenter d’aller vivre en Provence, espérant pouvoir révéler à son père la vérité de sa situation. Mais tout se passe fort mal et une grave crise familiale l’oblige à cacher sa compagne et son fils, et à recourir pendant presque un an aux bons offices de l’ami Zola pour assurer vivre et couvert à Hortense et Paul junior. D‘où un retour à Paris dans l’amertume réciproque et la décision de Paul d’aller vivre seul à Melun pour un an, afin de faire retomber la tension. Hortense s’installe dans un nouvel appartement et élève seule le petit Paul qui voit cependant son père lorsque celui-ci leur rend visite. Mais au bout de cette année la vie commune reprend ensuite, avec quelques absences de Cezanne retournant voir sa famille à Aix pour quelques mois. Tout se passe comme si, finalement, tant du côté de ses parents que d’Hortense, chacun considérait les allers-retours de Cezanne des uns aux autres comme un modus vivendi sinon acceptable, du moins tolérable. Il a maintenant quarante trois ans et il y a peu d’espoir qu’il s’amende jamais et se fixe réellement. Hortense, à trente deux ans, semble avoir accepté l’instabilité chronique de son compagnon ; elle le laisse partir quand il le désire (qui d’ailleurs pourrait le retenir ?) et organise sa vie personnelle et celle du petit comme elle l’entend, dans la limite des moyens dont elle dispose. Elle l’accueille quand il revient, acceptant de reprendre sans barguigner la vie commune. Le petit Paul, lui, est aux anges quand il revoit son père, et c’est réciproque.

Paul commet alors une grave erreur : il décide de prolonger de six mois en six mois un de ses séjours à Aix, qui durera finalement plus de trois ans, ce qui se termine mal. En effet, à force de voir rarement sa compagne, arrive ce qui devait arriver : il tombe éperdument amoureux. La crise éclate et elle est violente pour le couple, et elle leur apprend qu’une séparation trop longue est à exclure s’ils veulent maintenir leur lien. C’est pourquoi ils reprennent la vie commune en Provence durant plus d’une année, et finalement ils se marient en 1886 avec la bénédiction du père de Cezanne qui va bientôt mourir, leur laissant une fortune considérable, ce qui va totalement bouleverser les conditions de vie du couple : ils passent brutalement de la pauvreté à l’abondance.

III – 1886-1891 : A la recherche de la bonne distance

La troisième période de leur vie (entre 1886 et 1891) va se caractériser par des alternances de brèves séquences de vie commune et de séparations, Paul partant peindre à travers la région parisienne où sa femme et son fils viennent le rejoindre le dimanche, ou moins souvent en Provence pour de courtes durées. Plus de longues séparations dangereuses pour l’équilibre du couple donc. Il semble qu’ils trouvent ainsi la bonne distance pour sauvegarder leur liberté réciproque : Paul a besoin de solitude pour peindre, Hortense aime mener sa barque sans interférences de son mari, d’autant que l’aisance matérielle lui ouvre de nouvelles possibilités pour organiser sa vie et celle de Paul junior. Mais le lien familial n’est jamais rompu. Les choses se passent si bien qu’ils décident même de faire ensemble un long séjour de près de 8 mois en Suisse. Hélas ! le temps est détestable et Paul ne peut pas peindre autant qu’il le voudrait, et au retour ils se séparent à nouveau, Hortense à Paris et Paul à Aix. Une vaine tentative de Paul pour imposer à Hortense qu’elle vienne vivre à Aix tourne court : elle se rebelle et réclame son indépendance. Ce sera la dernière crise du couple.

IV – 1891 – 1899 : Des vies séparées, une relation apaisée

Ainsi s’ouvre la quatrième partie de leur vie commune (entre 1891 et 1899). Le pli a été pris : durant les quinze dernières années du couple de Paul et d’Hortense qui s’ouvrent maintenant, ils vont vivre désormais totalement indépendants l’un de l’autre, qu’ils soient physiquement séparés ou que pour un temps ils cohabitent dans un même appartement ou un même lieu. Cela n’exclut nullement le partage de moments d’intimité, voire la manifestation d’une certaine forme de tendresse mutuelle entre ces deux êtres qui ne se définissent plus fondamentalement l’un par rapport à l’autre, mais dont le compagnonnage dure maintenant depuis plus de vingt ans et qui ont appris à s’apprécier au fil du temps.

L’ère des conflits aigus est maintenant révolue, et progressivement, grâce au respect par chacun de l’espace de liberté de l’autre, l’apaisement va survenir, rendant possible des voyages en commun, à Vichy et Talloires par exemple, où le couple retrouve une intimité qui s’était un peu perdue, et même de longues périodes de vie commune sous le même toit, ce qui n’était plus arrivé depuis la troisième période de leur vie de couple. La fatigue croissante de Cezanne à partir de 1895 le rend également moins agressif et adoucit son caractère, et il devient progressivement dépendant des soins d’Hortense et de Paul. Leur fils reste entre eux un point de convergence incontournable, lui qui, parvenu à l’âge adulte, continue à vivre chez sa mère ; aussi lorsque Hortense et Paul habitent loin l’un de l’autre se rendent-ils visite assez régulièrement ; ainsi se maintient le lien entre ces trois êtres aux rythmes de vie si différents. Lorsque meurt la mère de Cezanne en 1897, Hortense apporte tout son soutien à son mari, fort affecté, et restera avec lui durant trois mois pleins.

V – L’équilibre final : Hortense et Paul libres et proches

Durant la dernière période qui s’ouvre en 1900, un choix nouveau est fait : Paul ira s’installer définitivement à Aix et sera pris en charge par une gouvernante, alors qu’Hortense, dont la santé se fragilise et qui ne peut plus assumer la charge au quotidien de son mari, s’installe désormais à Paris avec Paul junior. Durant les six années qui précèdent la mort du peintre, il est cependant convenu qu’Hortense reviendra vivre avec lui à Aix tous les six mois environ pour des durées variables, mais pouvant aller jusqu’à six mois. Ainsi, paradoxalement, finissent-ils par instaurer une vie de couple où chacun demeure libre de sa vie tout en étant proche de l’autre. D’où le développement entre eux d’une certaine tendresse partagée dont témoignent les nombreuses correspondances échangées entre Aix et Paris.

————–

Ainsi se clôt une histoire de relation conjugale tout à fait originale et en dehors de toutes les normes admises, qui a exigé de chacun des protagonistes une volonté de maintenir le lien par une recherche créative de solutions variées au fil du temps et de leur évolution personnelle, avant que l’équilibre final ne soit trouvé entre l’exigence de liberté qui habite chacun et le désir d’une relation psychologiquement signifiante. Un couple réussi en somme, sur lequel Paul a pu très largement s’appuyer pour se consacrer à sa vocation exclusive, la peinture, lui qui était parfaitement incapable de s’occuper des aspects les plus banals de la vie quotidienne. L’histoire de l’art devrait en être reconnaissante à Hortense…