Cezanne et Zola, une ultime rencontre ?

François Chédeville

 

Depuis l’apparition de la lettre de Cezanne à Zola du 28 novembre 1887, dans laquelle Paul annonçait à Emile son intention d’aller lui serrer la main, on n’a pu trouver aucun témoignage nouveau d’une rencontre possible entre eux après cette date.

On adopte généralement aujourd’hui le point de vue d’Alain Pagès et de Henri Mitterand quand à un refroidissement progressif de leur relation et l’on écarte désormais l’hypothèse d’une réelle rupture plus ou moins brutale entre eux[1]voir la préface  de Henri Mitterand à son édition des « Lettres croisées » entre les deux amis (Gallimard 2016) et le bel article d’Alain Pagès :  « J’irai te voir pour te serrer la main… », article mis en ligne en 2014 sur le site de la Société Paul Cezanne : http://www.societe-cezanne.fr/v2/2016/07/09/cezanne-et-zola-la-fin-dune-amitie/ .

Ce point de vue se trouve confirmé par un texte relevé par Alain Mothe et qui est, me semble-t-il, resté inaperçu jusqu’ici. Il s’agit du récit par l’écrivain suisse William Vogt de sa rencontre à Barbizon avec Cezanne [2]Vogt William, « Cezanne et Zola », L’Éventail, Genève, n° 2, 15 décembre 1917, p. 47-58, texte complet sur le site à l’année 1894 de la chronologie d’Alain Mothe, rubrique « Été ».

Au cours de cette rencontre, Cezanne parle à William Vogt de sa relation avec Zola, et notamment de sa dernière rencontre avec l’écrivain, en ces termes :

« — Il y aura deux ans, bientôt. Un matin, je partis de Marseille pour Paris, avec ma femme. Nous arrivons vers les trois heures de l’après-midi, le lendemain. J’installe ma femme dans un hôtel des environs de la gare et je cours rue de Bruxelles. Dans l’antichambre, en bas, à gauche, se trouvaient des messieurs ; des journalistes, monsieur, des écrivains, rédacteurs dans les grands journaux de Paris.

Et la voix de Cezanne s’accentua d’une nuance de respect en signalant la présence de ces demi-dieux dans l’antichambre de Jupin.

Il reprit, après un arrêt :

— Lorsque le domestique — un gros à culottes courtes et aux bas blancs — me demanda ma carte, je le priai de dire mon nom, tout simplement « Cezanne ». Cela suffira. Et me figurant la surprise joyeuse de Zola à l’ouïe de mon nom, je souris, heureux, et restai debout, ne voulant pas m’asseoir.

Le domestique revint, après quelques minutes. Monsieur me priait d’attendre.

Quelqu’un descendit l’escalier. Le domestique sortit et revint pour faire signe à l’un de ces messieurs qui attendaient comme moi.

Au troisième, je pris une chaise. Que voulez-vous, monsieur, Émile est l’homme de la correction, du devoir. A chacun son tour…

— Cela ne fait rien, interrompis-je. Un vieil ami comme vous. Que diable ! On fait une exception…

—Oui, mais ces messieurs… C’étaient sûrement des hommes d’importance… Oui, je crois qu’il aurait pu… Eh bien ! monsieur, ils défilèrent tous devant moi. Je fus reçu le dernier, peu avant sept heures ! Moi qui m’étais imaginé qu’au seul énoncé de mon nom, Émile allait bondir, lâcher son interlocuteur, dégringoler l’escalier et tomber dans mes bras pour me présenter ensuite à ces messieurs, les journalistes !

Déconcerté, un peu triste, je montai l’escalier…

— Sous le nombril du bonze chinois, polychrome d’or, fis-je à mi-voix.

— Émile, continua Cezanne, était à sa table de travail. Son accueil fut aimable, chaleureux même. Il se déclarait enchanté de me voir, tout en rangeant ses papiers. Comme je lui annonçai que mon intention n’était pas de me fixer à Paris, il s’indigna. Pour arriver il fallait faire son trou à Paris, y manger de la vache enragée. Mais il s’excusa : sa femme l’attendait pour dîner en ville. On se reverrait un jour prochain, vendredi probablement, pour causer à l’aise.

En effet, le vendredi, je recevais un petit bleu m’invitant à dîner, moi et ma femme. Nous y allâmes. Je ne sais comment vous dire, monsieur : mais ce fut triste. Je crus bien pouvoir, entre deux silences, éveiller à l’aide d’un souvenir, l’affection d’antan, faire renaître une de ces bonnes paroles, une vibration fraternelle de jadis… En vain ! Émile se montra préoccupé tout le temps du repas, regardant Mme Zola, laquelle, s’adressant à son mari le plus souvent, parlait de gens et de choses qui ne pouvaient guère nous intéresser, ma femme et moi :

« Voilà qui est officiel de ce matin : le mariage de la petite Ham… est rompu ». Ou bien : « J’attends toujours ta réponse au sujet du cuir de Cordoue… »

Je n’étais vraiment pas venu chez Émile pour parler de la petite Ham…, de cuir de Cordoue, de la robe mauve de Mme Charp… et d’une dizaine d’autres sujets d’intérêt aussi mince pour deux vieux amis, deux artistes, qui se revoient, après tant d’années… »

Et William Vogt de commenter, avec une certaine naïveté quant à la lucidité de Cezanne :

« Ébaubi, je contemplais cet homme d’un autre âge.

Il ne soupçonnait point l’astucieuse méchanceté. Cezanne ne pouvait comprendre cette tactique de femme, ennuyée d’avoir à sa table le pauvre petit peintre, totalement inconnu, et la provinciale qui détonnerait aux mardis de Madame ; un couple « undesirable » auquel la maîtresse de maison, en femme impérieuse, signifiait par ce flux de paroles, hostiles dans leur banalité voulue, de n’avoir plus à revenir rue de Bruxelles pour « causer avec Émile ».

Cezanne continuait à déplorer et à ne pas comprendre. »

La suite du récit est manifestement moins crédible :

« Après un moment, il reprit :

— Je l’ai bien vu, au café. Les femmes ne se plurent point… Alors, que vous dirai-je, monsieur ? Je n’ai plus revu Zola depuis lors… Je ne le reverrai peut-être plus, plus jamais…

L’amertume même de la plainte de Cezanne montrait assez quelle part y avait l’affection. Le peintre a souffert cruellement de ce détachement injuste, barbare.

Il soupira :

— J’aurais tant besoin de lui, aujourd’hui. Mon intention est de faire entrer mon fils à Polytechnique. Émile a de grandes relations…

Le regard fixé sur la mousse, les paroles du père trahissaient son anxiété. Il appréhendait de retourner rue de Bruxelles. »

Que les femmes ne se plaisent point, cela fait bien longtemps (depuis 1870 à L’Estaque, où Alexandrine appelle Hortense aimablement « La Boule ») que la chose est connue de tous, et on voit mal Cezanne le découvrir seulement à cette occasion. Mais surtout, il est invraisemblable que Paul junior ait jamais eu l’intention, à 21 ans passés et sans compétence particulièrement évidente en mathématiques, de rentrer à Polytechnique où, a priori, on ne rentre pas sur recommandation !

Si l’on prend cependant au moins la première partie de ce récit au sérieux, malgré son aspect un peu « fabriqué » sur le plan littéraire (à la mode d’Emile Bernard rapportant les propos de Cezanne avec une précision et un style de langage un peu suspects) on peut tenter de préciser, grâce aux indications chronologiques fournies dans le texte, le moment de cette rencontre.

Tout d’abord, William Vogt écrivant son récit en 1917, il situe dans le temps sa propre rencontre avec Cezanne de la façon suivante : « Voilà bientôt vingt-cinq ans de cela, sinon plus. C’était par une journée admirable de premier printemps ». Ceci permet de situer cette rencontre au début de l’année 1892, 1893 ou 1894, à un moment où Cezanne peint à Barbizon. En effet, entre 1887, date de sa dernière lettre à Zola, et le printemps 1892, il s’est trouvé à Paris, à Aix et en Suisse, sa seule escapade hors Paris étant son séjour de quatre mois à Chantilly et non dans le sud-est de la région parisienne, donc a fortiori pas à Barbizon.

Pour être plus précis, il faut noter que Cézanne parle d’une dernière rencontre avec Zola qui a eu lieu « Il y aura deux ans, bientôt. Un matin, je partis de Marseille pour Paris, avec ma femme. »

Ceci exclut que la rencontre entre Cezanne et William Vogt ait eu lieu au printemps 1892, puisque dans les deux ans qui précèdent, depuis 1890 jusqu’à l’automne 1891, Cezanne n’a eu aucune occasion de faire ce voyage de Marseille à Paris en compagnie d’Hortense[3] De fin novembre 1889 jusqu’à la mi-mai 1890, le couple vit ensemble à Paris ; puis de mai à novembre 1890 ils sont ensemble en Suisse. Puis Hortense rentre directement à Paris alors que Cezanne retourne seul à Aix depuis leur séparation à Genève..

Si l’on fait l’hypothèse que Cezanne rencontre Vogt à Barbizon au printemps 1893, ce qui est possible [4]On sait qu’entre les années 1892 et 1894, Paul ne cesse de se déplacer entre son domicile parisien, la région parisienne et Aix, mais on manque de précision réelle sur la chronologie exacte de ces déplacements et la durée de ses séjours successifs à Barbizon, Fontainebleau, Avon, Bourron-Marlotte, Mennecy, la Marne, etc., le voyage avec Hortense s’explique aisément : en effet, après avoir tenté de février à l’été 1891 de fixer son épouse contre son gré à Aix (au 9, rue de la Monnaie), il finit par céder et la famille revient à Paris à l’automne de la même année – soit effectivement presque deux ans avant le printemps 1893 quand Cezanne rencontre Vogt.

Ce qui rend la chose plausible, c’est aussi ce que dit ensuite Cezanne : «  J’installe ma femme dans un hôtel des environs de la gare et je cours rue de Bruxelles. » Aller à l’hôtel ne se justifie que s’il n’a pas conservé son logement du 69, avenue d’Orléans, ce qui est le cas[5]Il en avait vidé les meubles il y avait un an et demie, quand il avait forcé Hortense à quitter cet appartement pour venir à Aix où il espérait la fixer définitivement. Il n’y avait donc aucune raison de conserver le bail d’un appartement dont il n’avait plus l’usage, et ceci en attendant de trouver un nouvel appartement et de signer le bail du 2, rue des Lions-Saint-Paul où la famille va s’installer. Solution qui n’était pas pour déplaire à Hortense, elle qui adorait la vie d’hôtel…

Ceci serait également cohérent avec la déclaration de Cezanne disant : « deux vieux amis, deux artistes, qui se revoient, après tant d’années… ». En effet, s’ils ont pu se revoir après la lettre de 1887 comme Cezanne en manifestait l’intention (et ce n’est pas une certitude), rien ne nous permet aujourd’hui de penser qu’il y a eu d’autres rencontres avant l’automne 1891, ce qui correspondrait à un intervalle de 4 ans au moins. Et s’ils ne se sont pas revus en 1887, leur dernière rencontre à Médan a eu lieu fin juillet 1885, soit 6 ans auparavant.

L’hypothèse selon laquelle Cezanne et Vogt se seraient rencontrés à Barbizon au printemps 1894 – ce qui est également possible[6]on sait en tout cas que Cezanne est à Barbizon avec Hortense en septembre et octobre 1894, comme elle l’écrit en janvier 1885 à son amie Mme Chocquet – est plus difficile à soutenir, car dans les deux ans qui précèdent cela supposerait qu’Hortense ait accompagné Paul à Aix pour une occasion quelconque, comme par exemple la naissance du petit Louis Conil en septembre 1892. Ce n’est pas exclu, mais aucun témoignage ne nous permet d’affirmer qu’un tel voyage à deux ait eu lieu à Aix durant la période en question. Et surtout, le domicile du couple est au 2 rue des Lions-Saint-Paul depuis fin 1891 et on voit mal pourquoi Hortense serait restée à l’hôtel plutôt que de rentrer chez elle au sortir de la gare à son retour d’Aix !

Si donc l’on en croit le témoignage de William Vogt et qu’on place sa rencontre avec Cezanne à Barbizon au printemps de 1893, Emile et Paul se seraient revus deux fois à quelques jours d’intervalle au domicile de Zola au début de l’automne 1891[7]On peut noter aussi que cette date est cohérente avec la durée du voyage en train que déclare Cezanne : « Un matin, je partis de Marseille pour Paris, avec ma femme. Nous arrivons vers les trois heures de l’après-midi, le lendemain » En 1891, il fallait entre 14 h 36 et 17 heures pour joindre Marseille à Paris en train, selon que le train comportait  ou non des 3e classe (cf.  Paul Meuriot, La démocratisation de la vitesse, Journal de la société statistique de Paris, tome 53,1912). L’arrêt à Lyon pour la nuit était de rigueur avant de repartir pour Paris le lendemain. Le Méditerranée Express quittait Lyon à 6h 06 pour être à Paris à 14 h 20, « vers trois heures de l’après-midi » dixit Cezanne..

Il apparaît peu probable que William Vogt ait tout inventé de ce récit dont la vraisemblance psychologique est dans ses grandes lignes assez forte, si on en retire le pathos surajouté par l’écrivain. L’attitude  d’Alexandrine notamment est tout à fait plausible, elle qui, la dernière fois qu’elle a vu Paul en juillet 1885, n’a pu que le trouver décidément infréquentable (il était en pleine crise amoureuse et s’est conduit comme un demi-fou en la circonstance). Et l’on sait le mépris qu’elle pouvait ressentir envers Hortense…

Quoi qu’il en soit, ce récit conforte clairement l’hypothèse selon laquelle la prise de distance entre les deux amis, loin d’être le fait d’une rupture brutale, a été la conséquence d’un éloignement de leurs styles de vie devenus incompatibles.

Références   [ + ]

1.voir la préface  de Henri Mitterand à son édition des « Lettres croisées » entre les deux amis (Gallimard 2016) et le bel article d’Alain Pagès :  « J’irai te voir pour te serrer la main… », article mis en ligne en 2014 sur le site de la Société Paul Cezanne : http://www.societe-cezanne.fr/v2/2016/07/09/cezanne-et-zola-la-fin-dune-amitie/ 
2.Vogt William, « Cezanne et Zola », L’Éventail, Genève, n° 2, 15 décembre 1917, p. 47-58, texte complet sur le site à l’année 1894 de la chronologie d’Alain Mothe, rubrique « Été »
3. De fin novembre 1889 jusqu’à la mi-mai 1890, le couple vit ensemble à Paris ; puis de mai à novembre 1890 ils sont ensemble en Suisse. Puis Hortense rentre directement à Paris alors que Cezanne retourne seul à Aix depuis leur séparation à Genève.
4.On sait qu’entre les années 1892 et 1894, Paul ne cesse de se déplacer entre son domicile parisien, la région parisienne et Aix, mais on manque de précision réelle sur la chronologie exacte de ces déplacements et la durée de ses séjours successifs à Barbizon, Fontainebleau, Avon, Bourron-Marlotte, Mennecy, la Marne, etc.
5.Il en avait vidé les meubles il y avait un an et demie, quand il avait forcé Hortense à quitter cet appartement pour venir à Aix où il espérait la fixer définitivement. Il n’y avait donc aucune raison de conserver le bail d’un appartement dont il n’avait plus l’usage
6.on sait en tout cas que Cezanne est à Barbizon avec Hortense en septembre et octobre 1894, comme elle l’écrit en janvier 1885 à son amie Mme Chocquet
7.On peut noter aussi que cette date est cohérente avec la durée du voyage en train que déclare Cezanne : « Un matin, je partis de Marseille pour Paris, avec ma femme. Nous arrivons vers les trois heures de l’après-midi, le lendemain » En 1891, il fallait entre 14 h 36 et 17 heures pour joindre Marseille à Paris en train, selon que le train comportait  ou non des 3e classe (cf.  Paul Meuriot, La démocratisation de la vitesse, Journal de la société statistique de Paris, tome 53,1912). L’arrêt à Lyon pour la nuit était de rigueur avant de repartir pour Paris le lendemain. Le Méditerranée Express quittait Lyon à 6h 06 pour être à Paris à 14 h 20, « vers trois heures de l’après-midi » dixit Cezanne.