Datation des copies de sculptures réalisées par Cezanne (III)

(Troisième partie : 1890-1900)

François Chédeville

 

VI – Cinquième période : 1891-1895

Au retour de Suisse, Cezanne, revenu à Aix en novembre 1890, contraint Hortense à le rejoindre à la mi-février 1891. Finalement, c’est à l’automne 1891 que la famille rejoint Paris. Cezanne reste alors à Paris et en région parisienne où il effectue de nombreux courts séjours, entrecoupés d’escapades à Aix, où finalement il repart en juin 1895. On peut donc considérer que tout au long de cette période dont la chronologie de détail est très mal connue, il a pu réaliser des copies de statues à Paris.

Les dessins concernés sont les suivantes :

Tableau 12

Les 9 premiers dessins peuvent aisément être datés de 1891-93 ou 1891-94 si l’on se rappelle qu’il s’agit uniquement de la fin de l’année 1891. La figure 22 les classe dans l’ordre de complexité croissante dans le traitement des contours. Ceci montre que rien ne justifie d’ailleurs de prolonger la datation du Discobole jusqu’en 1895 comme le fait Chappuis.

Pour les 20 dessins suivants, on peut retenir la datation Chappuis puisqu’elle se situe bien dans l’intervalle de présence de Cezanne à Paris. La technique de dessin connaît cependant une mutation que l’on situerait volontiers vers la fin de la période, car elle se retrouvera par la suite :

  • dans les 7 premiers dessins dominent les techniques rencontrées précédemment : l’effilochage des contours en longues lignes droites ou courbes (C1042 par exemple), le contrepoint de hachures perpendiculaires ou obliques posées sur les contours (comme dans 1097), le dessin de la forme par la succession de courts segments de droite donnant un aspect haché à la figure (cf. C1052). Ceci inciterait à les situer en début de période[1], aux alentours de 1892-94 :
  • Progressivement on voit apparaître une nouvelle façon de dessiner les contours, au moyen de lignes ondulées en petits arcs de cercle, permettant notamment de souligner la ligne des épaules ou les pectoraux dans les sujets debout :

Figure 24 – C1051, C1037, C1034, C1050, C1053, C1029

  • Cette technique atteint sa pleine maturité en s’amplifiant encore avec la multiplication de « bouclettes » qui font l’essentiel de la figure dans les magnifiques bustes de la fin de cette période, que nous situerons entre 1893 et 1895 :

Figure 25 – C1030, C1033, C1036, C1028, C1026, C1027

 

VII- Cinquième période 1891-95 ou sixième période : 1896-1900 ?

  • 1) Des arbitrages à effectuer

De juin 1895 à août 1896, Paul n’est pas à Paris. Or toute une série de dessins sont classés par Chappuis à cheval sur cet intervalle, entre 1894 et 1897. Seule l’analyse du style peut nous permettre une fois de plus, de les départager.
Les dessins intéressés sont les suivants :

Tableau 13

Pour cela, comme nous connaissons déjà le style des dessins antérieurs à 1895, il faut d’abord tenter de caractériser les dessins postérieurs à 1896, de façon à choisir entre les deux périodes définies où affecter les dessins à cheval sur ces périodes.

  • 2) Dessins postérieurs à 1896

Dans un premier temps, on examine les dessins datés de 1895-98 :

Figure 26 – C1120, C1131, C1129, C1133, C1132, C1126

  • C1120, comparable aux bustes des figures 23 et 24, est d’une exécution plus poussée ; nous le daterons de 1896-98.
  • Il en est de même de C1131, par comparaison avec les statues de la figure 24.
  • C1129 présente une déstructuration du contour inexistante dans la période 1891-95 ; nous le daterons donc également entre 1896 et 1898, à affiner.
  • C1126 et C1133 ont été faits au Trocadéro, sur moulages en plâtre ; les deux bustes sont comparables à ceux de la figure 24 par la linéarité et la simplicité de leur traitement ; nous les daterons en conséquence de 1894-95.
  • C1132, également fait au Trocadéro où ont été déposées les copies des Atlantes auparavant présentes au Louvre, est dessiné selon la technique des petites courbes arrondies, mais avec une sorte de liberté nouvelle dont ne témoignent pas les copies de statues de la figure 24. C’est pourquoi nous préférons le dater de 1897-99.

Dès lors, les dessins réalisés durant la dernière période sont les suivants :

Tableau 14

En analysant ces copies de sculptures, on peut mettre en évidence trois séries de dessins.

  • a) Dessins de statues

Figure 27 – C1131, C1208, C1199, C1129, C1132, C1200, C1201, C1210

C1131 et C1208 représentent une sorte de perfection dans l’usage de toutes les techniques antérieures rencontrées durant la période précédente (Figures 22 à 24). Nous les datons de 1896 à 1898.

Après eux, il semble qu’une façon de dessiner différente s’instaure à nouveau, marquée par une sorte de dissolution progressive des contours allant croissant de C1199 à C1210, comme si Cezanne était maintenant pressé de saisir l’essentiel de la dynamique de son modèle en quelques traits de crayons à peine esquissés. Le contraste est ainsi particulièrement frappant entre C1208 où le modelé est atteint par le perfectionnement des techniques déjà maîtrisées, et C1210 où tout est dans l’allusion, l’esquisse rapide, le jeu des vides, l’extrême économie de moyens. Cezanne est arrivé ici à un sommet.

Nous daterons ces dessins de 1897 à 1899.

  • b) Première série de dessins de bustes

Elle tranche nettement avec ceux de la figure 25 :

Figure 28 – C1120, C1216, C1222, C1195, C1204, C1205

Il n’est pas question ici de la technique des « bouclettes » ni des sophistications des contours brouillés, redoublés, contreposés par de fines hachures, etc. ; tout se passe comme si, une fois acquis que C1120 représente une sorte d’aboutissement des techniques antérieures – comme C1131 et C1208 pour les statues -, Cezanne était tenté de renoncer à sa virtuosité pour revenir à une plus grande simplicité dans la représentation de ces visages, immédiatement lisibles dans leur apparente platitude.

C1120 sera daté 1896-98, les autres 1897-99.

  • c) Seconde série de dessins de bustes

Parallèlement et simultanément, cette seconde série reprend la technique des « bouclettes », mais d’une façon plus apaisée, cessant d’accentuer les contrastes, visant toujours plus, là aussi, de simplicité, au point qu’on peut avoir progressivement l’impression que ces visages sont esquissés comme s’ils étaient perçus à travers un brouillard, prêts à se fondre dans le vide…

Figure 29 – C1202, C1040, C1136, C1206, C1207, C1212, C1137

De C1207 (figure 25) à C1137, le chemin parcouru est évident.

On datera C1202 et C1040 de 1896-98, les autres de 1897 à 1899.

On peut donc conclure que les dessins postérieurs à 1896 sont assez bien caractérisés par une recherche de simplicité, d’allègement des techniques, d’économie de moyens visant à une sorte de dissolution de l’aspect affirmé des contours pouvant aller jusqu’à l’utilisation du vide comme moyen privilégié d’expression du modelé. Nous pouvons dès lors par comparaison tenter d’affecter les dessins en balance entre les deux dernières périodes, indiqués au tableau 13.

3) Arbitrages finaux des dessins du tableau 13

a) Tri des dessins datés 1894-97 ou 1894-98.

  • Une première série de dessins relève de la même technique que ceux de la figure 23 :

Renvoyés au début de la période précédente, nous les datons de 1892-94 environ.

  • C1108 relève de la même technique que les dessins de la figure 24, nous le datons de 1892-95.

Figure 31 – C1108 Satyre dansant, d’après l’antique

  • C1112 et C1056 sont assez semblables quant à leur degré de finition à C1131 et C1208 de la figure 28 ; nous les datons de 1896-98.

Figure 32 – C1112, C1056

  • C1113 et C1107 se situent dans le processus de dissolution des contours mis en évidence avec C1132 et C1200 de la figure 27 ; nous les datons donc 1897-99.

Figure 33 – C1113, C1107

  • Restent 5 bustes :

Figure 34 – C1039, C1105, CS1894-97, C1035, C1203

C1039 est traité comme C1120 de la figure 28, on le datera de 1896-98.

C1203 joue davantage sur le vide, alors que C1105 adoucit les contrastes en créant une figure évanescente comme ceux de la Figure 29, mais sans la technique des « bouclettes », que l’on retrouve au contraire dans les deux portraits de Condé , dont la place est bien dans cette Figure 29. Nous datons ces bustes de 1897-99.

b) Tri des dessins datés 1895

A priori ceux-ci devraient garder cette date ; mais comme l’année 1895 se réduit à six mois de présence de Cezanne à Paris, mieux vaut les examiner plus en détail, d’autant que la précision de Chappuis est ici plutôt suspecte, étant très inhabituelle.

  • Une première série de statues est d’abord concernée :

Figure 35 – C1115, C1044, C1046, C1054, C1047, C1055, C1045, C1121

C1115 et C1044 sont parents des dessins de la figure 23 (technique de l’effilochage essentiellement), tout en allégeant un peu la figure ; nous les daterons de 1893-94.

C1046 et C1054 sont caractéristiques de la technique des petits arcs courbes observée Figure 25 : C1046 accentue les contrastes à l’inverse de C1054 qui les allège ; nous les situerons en 1894-95.

C1055, C1121 et C1045 parviennent à un niveau de maturité et d’équilibre qui les rapproche de 1131 et C1208 de la figure 27 ; dès lors, il convient de les affecter à la dernière période. Nous les datons de 1896-98.

Enfin, C1047 est caractéristique de la phase de dissolution des contours mise en évidence à la même figure 27 et nous daterons ce dessin de 1897-99.

  • Vient enfin une série de bustes :

Figure 36 – C1221, C1116, C1117, C1119, C1118, C1038

C1221 se rapproche par sa simplicité de C1126 et C1133 (Figure 26), et peut être daté de 1892-94

C1116 se rapproche de 1034 et de C1216, les « bouclettes en moins ; étant à l’état d’ébauche, on le datera de 1892-1895.

C1117 appartient à la même famille que les bustes de la figure 28 ; ses qualités le font placer dans la dernière période, soit entre 1897 et 1899.

C1119 utilise une technique mixte de renforcement des contours par un mélange de segments droits et courbes assez originale dans le traitement des bustes ; la netteté de la forme obtenue incite à le rapprocher, avec son jumeau aux contrastes voilés C1118, des bustes de la figure 29 dont il semble être une sorte de précurseur, d’où sa datation possible en 1896-97.

Enfin C1038 relève clairement de la technique des « bouclettes » en usage dans les bustes de la figure 25, ce qui pousse à le dater de 1893-95.

 

Récapitulation 1891-1899

Tableau 15

 

Récapitulation générale

Le tableur suivant vise à faciliter les travaux de recherche relatifs à la chronologie. Il liste l’ensemble des copies de sculptures et permet divers types de tris :

  • la première colonne permet de trier par n° Chappuis croissants (présentation actuelle) ou décroissants. En outre, en cliquant sur le n°, on a accès à l’image agrandie du dessin en question.
  • – la seconde colonne permet de trier dans l’ordre chronologique Chappuis
  • – la troisième colonne permet de trier dans l’ordre chronologique ajusté
  • la quatrième colonne permet de faire un tri alphabétique des titres ou de rechercher un titre particulier.

Copies de statues – Liste exhaustive

 

Conclusion

Les analyses de style nécessaires pour effectuer les arbitrages lorsque la datation de Chappuis ne concorde pas avec les données chronologiques disponibles nous a conduit à préciser différentes techniques graphiques utilisées par Cezanne. En peinture, on a défini les principaux systèmes de touches  ; on constate qu’on peut parvenir  pour les dessins à un résultat analogue, tant il apparaît clairement qu’on peut discerner de véritables « familles » de dessins relevant de la même manière. Un « vocabulaire » graphique se dessine ainsi, qu’il reste à affiner. Pour cela, il sera nécessaire de systématiser cette approche à l’ensemble des dessins connus, pour constituer des sous-ensembles de dessins parents et étudier leurs interactions. Car comme en peinture, où une technique de touche ne rend pas obsolète celles qui la précèdent, on a déjà constaté sur le corpus des copies de statues que s’il y a évolution manifeste de la manière de faire, celle-ci n’est nullement linéaire : il y a tuilage chronologique et composition de plusieurs techniques simultanément.

Ce travail devrait être à même d’aider ensuite à l’ajustement des datations proposées autrefois par Chappuis et à sa mise en cohérence avec les datations Rewald.

Note

[1] Est contemporain de cette période l’Écorché, d’après Houdon C1109. Rewald place en 1892 la seule représentation peinte dédiée uniquement à l’Écorché dit de Michel-Ange R785, tôt par rapport aux trois peintures de l’Amour en plâtre qu’il situe en 1894-95 (R782, R783, R784). Comme les 5 dessins de l’Écorché dit de Michel-Ange C1087 à C1089 sont datés de 1893-96 par Chappuis, en toute fin de période, cela nous inciterait à retarder R785 au même moment.