1.     Saligney, un village français en 1850

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Hortense Fiquet vient au monde le 22 avril 1850 en Franche-Comté, à Saligney, un petit village du nord du département du Jura, non loin de la frontière avec la Haute-Saône.

Un village à la vie rude

Saligney se situe entre Dijon (à 47 km vers l’ouest) et Besançon (à 29 km vers l’est),  à 19 km au nord-est de Dole. Le village est administrativement rattaché au canton de Gendrey (à 4 km), à la sous-préfecture de Dole et à la préfecture de Lons-le-Saunier (à 70 km). Le gentilé des habitants du village est pittoresque : « les Biquettes » et « les Biquets ».

Fig. 1. – Situation de Saligney
(Extrait carte Michelin)

Le village s’étend sur environ 8 km2 (780 ha) ; il est niché au creux d’un vallon ouvert sur le nord, environné de collines boisées qui lui donnent un petit aspect de bout du monde :

Fig. 2 – Saligney vu par Google Earth

Le paysage est varié et généralement paisible comme il l’est dans toute la région proche avec une alternance de vallées peu profondes et de plateaux peu élevés, de petites plaines bordées de coteaux et de forêts. On y trouve de très nombreux villages, généralement situés à 3 ou 4 km les uns des autres. L’altitude globale se situe entre 200 et 350 m.

Fig. 3. Vue générale de Saligney
(Collection privée)

Le village – qui comporte des vestiges d’époque paléolithique, gallo-romaine et médiévale – s’est longtemps situé dans le bas du pays (près du ruisseau qui coule vers le nord et se jette 4 km plus loin dans l’Ognon, affluent de la Saône)  ce qui permettait aux habitants de se réfugier dans la forêt de la Serre  à l’ouest en cas d’attaques.

En 1848, le village se dote d’une nouvelle église dédiée comme la précédente à saint Ferréol et saint Fergeux. A cette époque, le cimetière est situé devant cette église et le village se construira aux alentours.

Fig. 4. L’église de Saligney
(Collection privée)

Ce village dans lequel Hortense vient au monde, où s’originent ses racines paysannes, à quoi ressemble-t-il en 1850 ?

Saligney compte 429 habitants, regroupés dans une centaine de maisons abritant environ 120 ménages[1]A. Rousset, Dictionnaire géographique, historique et statistique, 1854, Archives départementales du Jura. En 1854, on compte 107 maisons et 118 ménages..

Fig. 5. Entrée nord du village de Saligney
(Collection privée)

 Le pays est pauvre. Les maisons de pierre comportent pour la plupart un étage et une couverture de tuiles, les autres ne comportent qu’un seul niveau et sont recouvertes de chaume. Toutes sont fort modestes.

Fg. 6 Maisons à Saligney
(Collection privée)

Les habitants  vivent chichement d’une petite agriculture sur de minuscules lopins d’une terre maigre et peu fertile nécessitant de pratiquer un assolement triennal, flanqués d’une vigne produisant généralement une horrible piquette. La pauvreté règne. Aussi, un grand nombre d‘habitants tentent de compléter leurs maigres ressources en fabriquant des vanneries d’osier proposées au marché de Dole les lundis et jeudis. Quelques petits commerces facilitent la vie du village ; en 1854, on compte 1 aubergiste, 1 sabotier, 1 cordonnier, 2 maréchaux ferrants, 1 voiturier, 1 épicier, 2 merciers et 2 menuisiers[2]A. Rousset, Dictionnaire géographique, historique et statistique, 1854, Archives départementales du Jura.. La vie est dure : la durée de vie moyenne indiquée par le Guide Joanne en 1879 est de 37 ans et 7 mois.

Fig. 7. Paysans de Saligney
(Collection privée)

En hiver, 40 garçons fréquentent l’école située dans la maison commune, et une maison louée à cet effet tient lieu d’école pour les 30 filles du village.

Fig. 8. Saligney : la maison commune – école de garçons en hiver.
(Collection privée)

La pauvreté générale provoque l’émigration vers les villes des jeunes gens cherchant à se placer comme domestiques. Nous verrons que la famille d’Hortense sera contrainte de suivre ce mouvement général, malgré plusieurs tentatives pour demeurer à la campagne.

Cette émigration sera favorisée par l’arrivée du chemin de fer : le 25 juin 1855 est mise en service la ligne Dijon-Dole, qui permet désormais de ne plus avoir à joindre Dijon en diligence. L’année suivante, le 7 avril 1856, la ligne est prolongée jusqu’à Besançon.

C’est pourquoi la population du village décline durant toute la seconde moitié du XIXe siècle :

Fig. 9. Une dépopulation croissante à Saligney au XIXe siècle

A partir de 1831, où l’on compte 480 habitants à Saligney, une certaine dépopulation commence, que confirme le recensement qui a lieu tous les 5 ans. Celui de 1851 ne dénombre plus que 431 habitants, et celui de 1856 n’en compte plus que 337.

Le Choléra dans le Jura

C’est qu’entretemps, le village a été touché par la grande épidémie de choléra qui a sévi en  France en 1854 à partir du département de la Seine et a provoqué une mortalité effarante (143 000 décès)[3]Voir quelques chiffres en Annexe V – L’épidémie de choléra de 1854..

 L’apparition de l’épidémie est signalée le 26 juillet 1854 dans le Publicateur de Dole : « Quelques craintes ont été semées dans la ville sur l’invasion de l’épidémie qui s’est manifestée dans une commune de l’arrondissement de Dole ».

Sa progression en quinze jours est fulgurante, comme le relate La Sentinelle du Jura dans son édition du 30 juillet 1854 : « …en Haute-Saône, sur 583 communes, 52 sont atteintes par l’épidémie ». Ce département sera l’un des plus touchés de France avec un quadruplement de la mortalité habituelle. Le 9 août, le journal écrit : « La commune de Saligney vient d’être assez cruellement atteinte (pour la journée du 3 août on dénombre 11 décès à Saligney). M. le sous-préfet s’y est rendu le 4 août, accompagné d’un docteur en médecine… Tandis que les soldats s’emploient à l’ensevelissement des morts, leurs officiers se sont faits garde-malades » et le 11 août : « Souscription en faveur des familles de l’arrondissement de Dole, que le choléra a réduites à la misère ».

C’est qu’en effet cette hécatombe est due autant à la virulence du germe qu’aux conditions de vie très dures et à la promiscuité dans les campagnes du XIXe siècle, décrites ainsi par un officier de santé en 1845 :

« Représentez-vous une famille toujours nombreuse qui continue au milieu de la France civilisée la tradition des mœurs primitives souvent dépouillées de leur innocence. Concevez une armoire puante et vermoulue, quelques bancs, quelques chaises de paille, des vases de terre, la marmite, le chaudron, une vieille table, le lit délabré, un plancher boueux et couvert d’ordures sur lequel se roulent de sales enfants qui mangent ou qui pleurent. » 16.

Le docteur Bonnans[4]cité par Jean Yves Bousigue, professeur à l’Université Toulouse III-Paul Sabatier (France), cf http://www.biusante.parisdescartes.fr/sfhm/hsm/HSMx1982x017xspec1/HSMx1982x017xspec1x0121.pdf.
Bien qu’exerçant ailleurs que dans le Jura, les propos du Docteur Bonnans, médecin ariégeois, dans son rapport au préfet, peuvent être généralisés à l’ensemble des régions rurales touchées par le choléra.
renchérit :

« Quand l’épidémie a éclaté, nos paysans étaient débilités par les privations d’une année de disette, par les travaux incessants au milieu des fortes chaleurs, par un régime exclusivement végétal, à l’époque des fruits d’été et d’automne dont on a pu constater la funeste influence. Ajoutons encore la privation absolue de vin… L’insalubrité des communes rurales, non point en raison de leur situation topographique, mais à cause du groupement des habitations, de leur malpropreté, de l’humidité qui y règne, l’entassement dans des appartements étroits, obscurs, et peu aérés, le dénuement absolu d’un grand nombre d’habitants, ont été autant de causes de mortalité.»

A titre anecdotique, on peut noter que le jeune Paul Gachet, qui accueillera dans quelques années Paul Cezanne et Vincent Van Gogh à Auvers-sur-Oise et qui est alors externe à la Salpêtrière, va se joindre, avec son ami d’enfance le peintre Amand Gautier, à une mission médicale constituée de volontaires envoyés en Franche-Comté où l’épidémie est particulièrement violente.

Ils arrivent dans le Jura le 23 août, et La Sentinelle du Jura du 1eroctobre écrit : « On nous signale la belle conduite tenue à Frébuans et à Chilly par MM. les docteurs Passaquay et Challan de Lons-le-Saunier et Gachet de Paris, qui avaient été envoyés par l’autorité dans ces deux localités, pendant l’épidémie cholérique. (…) M. Gachet est encore en ce moment à Frébuans, où quelques malades, qui sont d‘ailleurs en bonne voie de guérison, réclament ses soins ». Paul Gachet est lui-même contaminé mais s’en sort indemne, ainsi que son ami.

En souvenir de leur aventure, Amand Gauthier exposera au salon de 1887 une toile intitulée Le Choléra Morbus dans une ferme du Jura en 1854, exécuté d’après les croquis pris sur nature ou réalisés plus tard d’après ces croquis :

Fig. 10. Amand Gautier. Le choléra morbus dans une ferme du Jura en 1854 (Salon de 1887)
Huile sur toile, 121×181, Ornans, Musée départemental Gustave Courbet

Gachet lui-même exécutera de mémoire en 1890 une toile semblable, actuellement au musée d’Orsay :

Fig. 11. Paul Van Ryssel, Scène du choléra. Souvenir de l’épidémie de 1854 dans le Jura, 1890, Huile sur carton H. 27 ; L. 35 cm Paris, Musée d’Orsay – Don de M. Max-Werner Schindler, 2004

Outre l’accident du choléra, avec l’exode rural croissant provoqué par la misère et facilité par l’amélioration des voies de circulation, la population de Saligney décroît donc inexorablement de 1830 à 1975, où elle n’est plus que de 90 habitants, avant d’entamer une lente remontée qui la ramène à 175 habitants au dernier recensement de 2012 (84 logements en 2007). Le village se situe ainsi au 28 911rang des communes de France[5]cf.  http://www.annuaire-mairie.fr/mairie-saligney.html
http://www.cartesfrance.fr/carte-france-ville/39499_Saligney.html#ixzz3Q8PgnZn6
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Comme souvent dans les villages français à cette époque, on se marie entre soi et tout le monde est plus ou moins apparenté : on retrouve ainsi des Prost et des Fiquet aussi bien dans les branches paternelle que maternelle de Claude-Antoine Fiquet, le père d’Hortense[6]On trouvera en Annexe IV deux arbres généalogiques : l’un consacré aux ascendants, l’autre aux ascendants et descendants d’Hortense..

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Références   [ + ]

1.A. Rousset, Dictionnaire géographique, historique et statistique, 1854, Archives départementales du Jura. En 1854, on compte 107 maisons et 118 ménages.
2.A. Rousset, Dictionnaire géographique, historique et statistique, 1854, Archives départementales du Jura.
3.Voir quelques chiffres en Annexe V – L’épidémie de choléra de 1854.
4.cité par Jean Yves Bousigue, professeur à l’Université Toulouse III-Paul Sabatier (France), cf http://www.biusante.parisdescartes.fr/sfhm/hsm/HSMx1982x017xspec1/HSMx1982x017xspec1x0121.pdf.
Bien qu’exerçant ailleurs que dans le Jura, les propos du Docteur Bonnans, médecin ariégeois, dans son rapport au préfet, peuvent être généralisés à l’ensemble des régions rurales touchées par le choléra.
5.cf.  http://www.annuaire-mairie.fr/mairie-saligney.html
http://www.cartesfrance.fr/carte-france-ville/39499_Saligney.html#ixzz3Q8PgnZn6
6.On trouvera en Annexe IV deux arbres généalogiques : l’un consacré aux ascendants, l’autre aux ascendants et descendants d’Hortense.