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« Prenez garde, monsieur Larguier, on ne sait jamais où l’on va, avec les femmes ! …»
Léo Larguier, Cezanne ou la lutte avec l’ange de la peinture, Julliard, 1947, p. 108.

 

André Malraux insistait sur la nécessité de distinguer « Cezanne », le peintre universellement connu et admiré, et « Monsieur Paul Cezanne », l’homme tourmenté à la personnalité complexe. Il s’inscrivait ainsi dans le débat sur les relations entre l’homme et l’œuvre, opposant les tenants d’une critique esthétique, nouvelle au XIXe siècle, affirmant qu’une œuvre d’art ne trouve sa signification que par l’analyse du contexte historique, social et psychologique ayant présidé à sa genèse et ceux qui, à l’inverse, estimaient que cette signification ne pourrait apparaître qu’à l’examen approfondi des techniques mises en œuvre par l’artiste. C’est ainsi que des artistes comme Flaubert proclamaient haut et fort l’autonomie de l‘œuvre d’art par rapport à son auteur et refusaient que l’on puisse s’intéresser en quoi que ce soit à ce dernier – position d’ailleurs partagée par Cezanne lui-même : « Je croyais qu’on pouvait faire de la peinture bien faite sans attirer l’attention sur son existence privée. Certes un artiste désire s’élever intellectuellement le plus possible, mais l’homme doit rester obscur. »[1]Paul Cezanne, lettre à Joachim Gasquet, 30 avril 1896.

C’est à l’évidence cette position extrême qu’ont adoptée la critique et l’histoire de l’art à propos d’Hortense, l’épouse du peintre. En effet, sur le plan pictural, le nombre d’œuvres dont elle est le sujet unique[2]Hortense est présente 120 fois dans l’oeuvre de Cezanne : 2 aquarelles, 87 dessins connus à ce jour et 31 toiles, qu’on trouvera reproduits en totalité in François Chédeville « L’Album de famille de Paul Cezanne », étude publiée sur le site de la Société Paul Cezanne : http://www.societe-cezanne.fr/lalbum-de-famille-de-paul-cezanne/
En tant que sujet, Hortense est plus présente dans l’œuvre de Cézanne que la Montagne Sainte-Victoire, représentée 96 fois : 48 aquarelles, 9 dessins et 39 toiles. Elle n’est dépassée en nombre que par les 175 représentations de Paul junior : 3 aquarelles, 157 dessins connus  à ce jour et 15 toiles.
témoigne de sa position privilégiée  dans la production cézannienne et a suscité d’innombrables commentaires centrés sur les évolutions techniques du peintre au cours du développement de cette série. Mais ceux-ci se sont bien gardés de tenter de faire le lien entre le sujet et la personne, bien que cette fréquence même ne pouvait qu’attirer l’attention. C’est ainsi qu’Hortense, dont les images sans cesse reproduites s’étalent dans le moindre ouvrage sur Cezanne, est demeurée tout à fait inconnue.

La peinture a dévoré sa vie et l’a fait disparaître en tant que femme réelle.

Pire même, les rares évocations de sa personnalité sont pour la plupart si négatives, voire caricaturales, qu’elles en apparaissent fort suspectes, comme s’il s’agissait, étant donné son peu d’intérêt en tant qu’être humain, de l’éliminer du champ de l’analyse esthétique. Il nous a semblé au contraire que tenter de retrouver le vrai visage de cette femme qui a accompagné Cezanne sa vie durant ne pouvait qu’être source d’enrichissement pour la réflexion sur les processus créatifs de Cezanne.

Pourquoi Hortense est-elle mal connue ? D’abord parce qu’on n’a conservé aucune des lettres, pourtant assez nombreuses, qu’elle a dû échanger avec Paul lors de leurs fréquentes séparations, et qu’on ne dispose actuellement que d’une dizaine de lettres d’elle à différents correspondants[3]On voit parfois apparaître de nouvelles lettres d’Hortense sur le marché de l’art : 2 lettres vendues chez Tajan en 2014, 2 autres lettres vendues par la Librairie de l’Abbaye à Paris en 2015.. Or l’on sait l’importance que revêtent les correspondances privées dans toute recherche biographique.

Nous en sommes donc le plus souvent réduits à recourir aux témoignages des contemporains. Fort peu nombreux, ils émanent principalement d’amis de Cezanne comme le couple Zola, Philippe Solari, Achille Emperaire ou Paul Alexis. Or ceux-ci n’appréciaient guère Hortense. Quand ils l’évoquent, c’est d’ailleurs parfois en reprenant à la lettre les propos acerbes que Cezanne lui-même leur avait tenus dans un des moments d’ironie teintée de cynisme dont il était coutumier : il lui arrivait d’avoir la dent dure envers ses contemporains ou les membres de sa famille (reprenant par exemple à son compte le sobriquet donné par Alexandrine Zola à Hortense : « la Boule » et à son fils – pourtant chéri – « le Boulet », paroles moqueuses complaisamment répétées à leur tour par ses amis). Il lui arrivait aussi à l’occasion d’étaler en les exagérant ses misères domestiques pour se faire plaindre.

En réalité ce premier cercle de témoins ne s’est pas intéressé à Hortense – elle est même totalement absente des premières biographies de Cezanne –, c’est pourquoi ils s’en sont tenus à quelques images simplificatrices, certaines fournies par le peintre lui-même. Celles-ci, prises ensuite pour argent comptant par les biographes successifs de Cezanne, à force de répétitions et d’amplifications, ont acquis le statut de vérités qu’aucune critique n’a remises en cause jusqu’à une époque récente.

Il y avait bien le témoignage contraire d’un Léo Larguier, par exemple, ou de contemporains plus jeunes comme Paul Gachet fils, ou encore de biographes ayant longuement interrogé le fils du peintre comme Jean de Beucken[4]C’est le seul des biographes anciens de Cezanne qui accorde une place significative à Hortense dans son ouvrage, ce qui implique que Paul junior lui a beaucoup parlé de sa mère. Jean de Beucken a retenu de ces rencontres plusieurs anecdotes, qu’il entremêle de jugements personnels assez contradictoires sur la personnalité d’Hortense ; aussi ne parvient-il pas à en dresser un portrait cohérent., pour conférer quelques couleurs à la figure quasiment virtuelle d’Hortense. Mais tout ceci restait lacunaire, voire contradictoire.

Il a donc fallu attendre 2009 avec l’ouvrage de Susan Sidlauskas[5]Susan Sidlauskas, Cezanne’s Other – The Portraits of Hortense, Berkeley, Los Angeles, and London: University of California Press, 2009., 2010 avec celui de Ruth Butler[6]Ruth Butler, Hidden in the Shadow of the Master – The Model-Wives of Cezanne, Monet, and Rodin, Yale University Press, 2010., 2012 avec Alex Danchev[7]Alex Danchev, Cezanne, a life, Profile Books limited, 2012, chapitre 6 : « La Boule ». et 2014 avec Chantal Duverget[8]Chantal Duverget, Hortense Fiquet, l’épouse franc-comtoise de Paul Cezanne, Histoire et Patrimoine de Franche-Comté – 2014,  pp 279-322. pour voir enfin apparaître un véritable intérêt pour le personnage d’Hortense, intérêt également manifesté par la grande exposition du Metropolitan Museum of Art consacrée pour la première fois à « Madame Cezanne » en 2014, accompagnée du catalogue de Dita Amory[9]Exposition « Madame Cezanne », The Metropolitan Museum of Art, 18/11/2014-15/03/2015, Dita Amory (dir.). Catalogue : Dita Amory, Madame Cezanne, édité par The Metropolitan Museum of Art et distribué par Yale University Press, 2014. qui propose notamment en quelques pages un premier récit continu de la vie d’Hortense sous la plume de son arrière-petit-fils Philippe Cezanne.

Pour notre part, Raymond Hurtu a entrepris dès le début des années 1990 de poser les bases d’une chronologie rigoureuse des événements connus de la vie d’Hortense, en s’appuyant notamment sur la recension de tous les actes d’état-civil la concernant, elle et sa famille, sur la consolidation et la critique de tous les témoignages disponibles dans la littérature cézannienne, directs et indirects, sur des visites des lieux qu’elle avait fréquentés lors de ses voyages avec Cezanne et le repérage de sites représentés par lui à cette occasion, etc. De son côté, François Chédeville s’étant intéressé à la remise en ordre chronologique des peintures, aquarelles et dessins relatifs à Cezanne, Hortense et Paul junior pris dans leur ensemble, il s’est attaché à interpréter ce que les rapprochements, coïncidences et divergences entre tous ces « portraits de famille » pouvaient nous apprendre sur les relations entre ces trois personnages au fil du temps, en cohérence avec les données incontestables fournies par Raymond Hurtu[10]Cf. François Chédeville « L’Album de famille de Paul Cezanne ». Repérer les correspondances entre les fluctuations la vie de famille du peintre et celles de sa production artistique relative aux membres de cette famille permet d’approfondir la réflexion sur ses processus créatifs. Cette réflexion pourra éventuellement s’étendre aux autres œuvres de Cézanne, scènes de genre, baigneurs, paysages ou natures mortes, si l’on fait l’hypothèse non encore vérifiée mais plausible que les variations de son vécu affectif ont pu influencer le choix de ses sujets. et celles issues de ses propres recherches. De cette collaboration est né ce livre qui se propose, pour la première fois, de dresser un portrait d’Hortense retraçant ce qu’a été sa vie avant, pendant et après son long compagnonnage avec Paul Cezanne, pour tenter d’approcher sa vérité humaine. D’où, en référence à Malraux, le titre choisi : « Madame Paul Cezanne »[11]encore qu’officiellement pour l’état-civil son nom soit resté « Hortense Fiquet » jusqu’à son mariage avec Paul en 1886 et que c’est ainsi que les critiques ont continué à l’appeler après son mariage, comme pour minimiser son lien à Cezanne. En réalité, vu son caractère indépendant, il conviendrait de ne l’appeler que « Madame Hortense Cezanne », comme on le ferait aujourd’hui..

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On notera que la graphie adoptée ici pour le nom « Cezanne » omet l’accent aigu sur le premier e. Ce choix répond au désir des descendants du peintre de voir rétablie l’orthographe originelle de leur nom, dans un ouvrage traitant des membres proches de la famille du peintre. En effet, Paul Cezanne, son père, sa mère et sa sœur Marie ont toujours écrit leur nom ou signé leurs lettres, et Paul ses tableaux, sans accent sur le e. Ceci s’oppose évidemment à l’usage du français transcrivant le e fermé par « é », graphie que l’on retrouve chez la plupart des contemporains ou familiers du peintre, dont l’ami Zola lui-même, ou Hortense et Paul junior à l’occasion. Cette graphie est également présente dans la plupart des actes officiels de l’époque (par exemple le recensement de la famille Cézanne à Gardanne en 1886). Elle est naturellement universellement utilisée aujourd’hui. Voir à ce propos ici.

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Références   [ + ]

1.Paul Cezanne, lettre à Joachim Gasquet, 30 avril 1896.
2.Hortense est présente 120 fois dans l’oeuvre de Cezanne : 2 aquarelles, 87 dessins connus à ce jour et 31 toiles, qu’on trouvera reproduits en totalité in François Chédeville « L’Album de famille de Paul Cezanne », étude publiée sur le site de la Société Paul Cezanne : http://www.societe-cezanne.fr/lalbum-de-famille-de-paul-cezanne/
En tant que sujet, Hortense est plus présente dans l’œuvre de Cézanne que la Montagne Sainte-Victoire, représentée 96 fois : 48 aquarelles, 9 dessins et 39 toiles. Elle n’est dépassée en nombre que par les 175 représentations de Paul junior : 3 aquarelles, 157 dessins connus  à ce jour et 15 toiles.
3.On voit parfois apparaître de nouvelles lettres d’Hortense sur le marché de l’art : 2 lettres vendues chez Tajan en 2014, 2 autres lettres vendues par la Librairie de l’Abbaye à Paris en 2015.
4.C’est le seul des biographes anciens de Cezanne qui accorde une place significative à Hortense dans son ouvrage, ce qui implique que Paul junior lui a beaucoup parlé de sa mère. Jean de Beucken a retenu de ces rencontres plusieurs anecdotes, qu’il entremêle de jugements personnels assez contradictoires sur la personnalité d’Hortense ; aussi ne parvient-il pas à en dresser un portrait cohérent.
5.Susan Sidlauskas, Cezanne’s Other – The Portraits of Hortense, Berkeley, Los Angeles, and London: University of California Press, 2009.
6.Ruth Butler, Hidden in the Shadow of the Master – The Model-Wives of Cezanne, Monet, and Rodin, Yale University Press, 2010.
7.Alex Danchev, Cezanne, a life, Profile Books limited, 2012, chapitre 6 : « La Boule ».
8.Chantal Duverget, Hortense Fiquet, l’épouse franc-comtoise de Paul Cezanne, Histoire et Patrimoine de Franche-Comté – 2014,  pp 279-322.
9.Exposition « Madame Cezanne », The Metropolitan Museum of Art, 18/11/2014-15/03/2015, Dita Amory (dir.). Catalogue : Dita Amory, Madame Cezanne, édité par The Metropolitan Museum of Art et distribué par Yale University Press, 2014.
10.Cf. François Chédeville « L’Album de famille de Paul Cezanne ». Repérer les correspondances entre les fluctuations la vie de famille du peintre et celles de sa production artistique relative aux membres de cette famille permet d’approfondir la réflexion sur ses processus créatifs. Cette réflexion pourra éventuellement s’étendre aux autres œuvres de Cézanne, scènes de genre, baigneurs, paysages ou natures mortes, si l’on fait l’hypothèse non encore vérifiée mais plausible que les variations de son vécu affectif ont pu influencer le choix de ses sujets.
11.encore qu’officiellement pour l’état-civil son nom soit resté « Hortense Fiquet » jusqu’à son mariage avec Paul en 1886 et que c’est ainsi que les critiques ont continué à l’appeler après son mariage, comme pour minimiser son lien à Cezanne. En réalité, vu son caractère indépendant, il conviendrait de ne l’appeler que « Madame Hortense Cezanne », comme on le ferait aujourd’hui.