4.     Hortense, une figure énigmatique

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Qui était Hortense au moment de sa rencontre avec Paul ? Les avis sur sa personnalité, quand ils existent, sont assez divergents.

Hortense vue par les commentateurs de Cezanne

Peu de biographes se sont attardés sur le personnage d’Hortense, quand ils ne l’ont pas tout simplement totalement ignorée, comme Vollard dans son Paul Cezanne de 1914, Joachim Gasquet dans son Cezanne de 1921 ou Georges Rivière dans Le Maître Paul Cezanne de 1923.  Comme nous l’avons signalé en introduction, la plupart des auteurs n’ont tiré aucune conclusion sur la relation d’Hortense et de Paul du fait que celui-ci l’a représentée un nombre considérable de fois, et ceci jusqu’à la fin de sa vie, ne sachant comment interpréter au plan psychologique cette série ni lui attribuer une influence quelconque sur le développement artistique du peintre. Il était plus simple de présupposer, comme l’écrivait Rewald dès 1936, qu’Hortense n’a en rien influencé son art. Un non-événement donc que cette relation[1]Il est curieux de constater que la fin des années 80 voit un début de retournement de l’opinion sur ce point, avec des thèses comme celle de Sidney Geist,Interpreting Cezanne(Cambridge, MA, Harvard University Press, 1988), qui pousse à l’extrême la réhabilitation d’Hortense comme inspiratrice de Cezanne puisqu’il écrit, p. 153 :”She occupies an immense region of his imagination, a realm where the boundaries between art and erotic impulse are indistinct…the constancy of his imaginative focus was such that he transformed all things and relations into signs for Hortense…Hortense is implicated, by allusion, metaphor, cryptomorphism, and manifest portraiture, in a fifth of the paintings Cezanne made after they met”, ce qui est beaucoup prétendre (il va même jusqu’à voir un portrait « caché » d’Hortense dans les dernières grandes baigneuses), puis des articles comme ceux de Susan Sidlauskas : Emotion, Color, Cezanne (The Portraits of Hortense), pour aboutir aux contributions du catalogue Madame Cezanne de Dita Amory pour l’exposition du MET..

Même un Georges Rivière, dont la fille épousera Paul junior, le fils d’Hortense, l’ignore complètement et va jusqu’à renvoyer son existence au néant par des propos tels que ceux-ci : « La vie de Paul Cezanne n’a pas été traversée par des aventures amoureuses. Si l’esprit de l’artiste fut toujours tourmenté, son cœur demeura paisible ; l’amour ne tient pas de place dans cette existence de reclus uniquement consacrée à l’art. »[2]Georges Rivière, Le Maître Paul Cezanne, Floury éd., 1923, p. 143. Il réussit à ne pas présenter un seul portrait d’Hortense (ni d’ailleurs de Paul fils) parmi les nombreuses reproductions de portraits que comporte son  livre. Pudeur familiale mal placée ou hostilité latente ?. Difficile de plus mal connaître le mari d’Hortense ou volonté de détourner le regard du lecteur d’un sujet considéré comme inconvenant…

Une des toutes premières biographies, celle de Gustave Coquiot en 1919, l’expédie également en une phrase : « Lui, Paul Cezanne, avait épousé, à Aix, Mlle Marie-Hortense Fiquet, originaire du Jura. »[3]Gustave Coquiot, Paul Cezanne, Librairie Paul Ollendorff, 1919, p.  99. Il revient cependant sur les séances de pose que lui inflige Cezanne pp. 232, 234 et 238, mais sans rien nous apprendre d’elle sinon sa docilité envers le peintre quand elle pose.. On n’en saura pas plus.

A quoi ressemble Hortense jeune fille ? Les descriptions que nous en avons hésitent même sur la couleur de ses cheveux, signe certain du désintérêt de ces auteurs, puisqu’il suffisait de regarder ses portraits par Cezanne pour lever toute ambiguïté :

  • « Hortense Fiquet était une grande et belle fille brune dont les grands yeux noirs éclairaient le visage au teint mat.»[4]John Rewald, Cezanne et Zola, 1936, Éditions Sedrowski, Paris, p. 61. Rewald, à propos de Christine Hallegrin, la femme de Claude Lantier dans L’Œuvre, écrit p. 116 : «I l est difficile de savoir si Zola pensa à Hortense Fiquet en décrivant cette jeune fille qui a dix-huit ans, au commencement du roman, au moment où elle fait connaissance de Claude. Il la décrit ainsi : « Une grande fille souple et mince, de corps encore un peu grêle, mais d’une pureté exquise, jeune et vierge. Poitrine déjà forte, quoique taille mince. …Brune, cheveux noirs, yeux noirs. La face avec le haut d’une grande douceur, d’une grande tendresse. Paupières longues, front pur et tendre, nez petit et délicat. Quand les yeux rient, une tendresse exquise. Mais le bas est passionnel, la mâchoire avance un peu, trop forte… »(Zola : Notes sur les personnages de L’Œuvre, feuillet 250). ;
  • « Cette fille, assez jolie, aux cheveux d’un blond vénitien,… »[5]Jean de Beucken, Un portrait de Cezanne, 1955, NRF, p.42. Noter qu’Hortense n’a jamais été blonde ni rousse… Ce qui est assez surprenant cependant de la part de cet auteur qui est le seul à manifester régulièrement quelque intérêt à Hortense dans son ouvrage, nourri de ses multiples échanges avec Paul junior. ;
  • « … une grande fille blonde, assez belle, figure agréable, yeux pensifs aux prunelles noires»[6]Henri Perruchot, La vie de Cezanne, Livre de Poche, 1956, p.195. Perruchot recopie vraisemblablement Jean de Beucken à propos de la blondeur d’Hortense, en oubliant les nuances rousses du blond vénitien….
  • « …cette brune bien charpentée aux grands yeux sous de lourdes paupières. »[7]Jack Lindsay, Cezanne – Sa vie et son art, Icon Editions / Harper & Row, 1969.

On peut noter qu’avec le temps et les commentateurs successifs, le portrait se fait de moins en moins flatteur…

Quant à son caractère, malgré l’enfance difficile, les deuils, la misère, le travail épuisant, elle est dépeinte comme « vive, enjouée, bavarde »[8]Henri Perruchot, La vie de Cezanne, Livre de Poche, 1956, p. 195., « Elle était beaucoup plus animée et plus légère que ne donnent à croire ses portraits. Elle aimait parler et elle parlait beaucoup »  selon Gerstle Mack, et dotée d’une « imagination naturellement vive, stimulée encore par la lecture constante de romans (…) » , ce qui fait qu’elle « avait tendance à exagérer l’importance de la situation de son père chaque fois que plus tard elle parlait de lui »  et qu’un peu plus loin, de façon un peu contradictoire, il dit d’elle que, comme son fils, elle était « calme, conventionnelle, terre à terre(…) » puis le portrait se fait encore moins précis : « Beaucoup d’insinuations plus ou moins voilées ont été faites concernant les manquements d’Hortense comme épouse. On a prétendu qu’elle était égoïste et se souciait peu des désirs de Cezanne, qu’elle le négligeait, bref que le ménage fut malheureux. Il est presque impossible de démêler la part de vérité que contiennent ces vagues accusations et aucun fait précis ne les confirme. II est à peu près certain qu’Hortense s’intéressa assez distraitement au travail de Cezanne et qu’elle ne soupçonna pas son génie. Mais elle semble avoir bien compris le caractère difficile de son mari et somme toute leur vie commune ne manqua pas trop d’harmonie. »[9]Gerstle Mack, La Vie de Paul Cezanne, NRF, 1935, pp. 103-105.

Nettement moins bien disposé à l’égard d’Hortense, Jack Lindsay, s’il reconnaît qu’ « Elle semble avoir été vive et enjouée[10]il reprend ici les termes de Perruchot, cf. note 70, mais sa conclusion est tout autre… » – seuls traits de caractère que tous les auteurs lui reconnaissent finalement – il poursuit sa charge en la décrivant comme« une bavarde écervelée intéressée superficiellement par les gens et les choses mais sans aucun signe d’intelligence. »[11]Jack Lindsay, Cezanne – Sa vie et son art, Icon Editions / Harper & Row, 1969, cité par Frederick Brown. et Frederick Brown, le biographe de Zola ayant cité Lindsay, renchérit : « Qu’elle ait supporté les pénibles humiliations que (les) défenses (de Cezanne) lui avait infligées révèle aussi chez elle une bonne dose de masochisme. Sa ténacité allait de pair avec son inertie. Ni assez passionnée pour exiger de l’ardeur, ni assez vénale pour calculer les perspectives de l‘artiste, ni assez inquisitrice pour percer son mystère, elle dérivait à ses côtés, sans but, davantage servante que compagne »[12]Frederick Brown, Zola, une vie, Belfond, 1995, p. 212. La formule est reprise de Jean de Beucken : « Hortense Fiquet est là, maîtresse servante ».. Et Brown achève l’exécution, citant Lindsay : « …(Lindsay) soupçonne que « par quelque acte désespéré de soumission » Paul dut lui permettre de le séduire. « Le fait qu’elle ait réussi à traverser toutes les défenses de ce hérisson de Cezanne dénote chez Hortense beaucoup de chaleur et de facilité de caractère, du moins dans ces premières années de sa jeunesse » ». In cauda venenum… Lindsey de continuer : « Elle devint un fardeau tant socialement que financièrement, mais elle semblait ne pas vouloir revendiquer ses droits (…) d’une manière qui le paralyserait de crainte à l’idée de se faire mettre le grappin dessus » » et, conclut Brown : « Cahin-caha, cette triste liaison perdura. » Il aurait pu conclure avec Robert Caze : « C’est plus que de l’affection, c’est de l’habitude » qui finalement relia ces deux êtres [13]Paris vivant, E. Giraud et Cie, Editeurs, 1895.

Cette tradition de dépréciation de la personnalité d’Hortense, voire d’hostilité déclarée à son égard sera en quelque sorte consacrée par le Cézanne et Zola de John Rewald paru en 1936, où il lui consacre une petite dizaine de lignes, qu’il reprend sans aucun changement dans sa biographie de 1939 et dans celle de 1986. Après la description qu’il en a donnée ci-dessus[14]cf note 4, John Rewald, Cezanne et Zola, 1936, Éditions Sedrowski, Paris, p. 61., il écrit : « Cezanne, de onze ans plus âgé que la jeune fille, tomba amoureux d’elle et la décida à partager sa vie. Ainsi il n’était plus seul, mais il tenait encore secrète sa liaison devant ses parents ou plutôt devant son père. Ce changement sentimental de la vie de Cezanne restera d’ordre intime, n’influençant en rien ni son art, ni ses relations avec ses amis. » Hortense n’est donc pas un sujet digne d’intérêt. Dans le chapitre consacré à « La famille de Cezanne », ce n’est d’ailleurs pas le petit Paul ni Hortense qu’il évoque – sinon en passant pour insister sur le peu d’importance de celle-ci -, mais les relations de Cezanne avec son père, sa mère et Marie sa sœur…

Ce mépris un peu glaçant a donc fait des émules, sans qu’aucune source sérieuse ne puisse  justifier, par exemple, l’inversion des rôles chez Lindsay et Brown qui postulent que c’est Hortense qui a fait les premiers pas, voire carrément forcé Cezanne à l’adopter et surtout à la supporter comme compagne, s’accrochant à lui pour ne pas être abandonnée. Un tel point de vue ne peut être soutenu qu’au mépris de toute vraisemblance compte tenu des désagréments que cette liaison lui faisait endurer, ne lui procurant ni sécurité concrète, ayant échangé une misère matérielle pour une autre, ni stabilité d’aucune sorte, ni reconnaissance sociale.

Il suffit de se rappeler les conditions de vie très difficiles que Cezanne imposera à Hortense pendant près de 20 ans, comme nous le verrons, et qui ne l’ont pas fait fuir à toutes jambes dès avant 1872 et la naissance du petit Paul, pour conclure que leur relation a nécessairement dû être fondée sur autre chose qu’une passivité confinant à l’inertie et à l’imbécillité d’un côté et sur une lâcheté congénitale de l’autre. Imaginer Cezanne tombant amoureux d’une idiote et maintenant cette relation pendant toute sa vie après la phase amoureuse du début est faire bien peu d’honneur à sa sensibilité et à son intelligence, et l’imaginer supportant passivement de maintenir ce « collage » pendant toutes ces années avec une quasi-étrangère alors qu’il était obsédé par son indépendance relève de l’invraisemblable.

De même, imaginer Hortense supportant la vie impossible que lui fait souvent son compagnon, par bêtise, passivité, masochisme ou appât du gain à venir, ou par peur d’être abandonnée avec son fils apparaît un peu court, alors qu’elle s’est montrée fort capable de mener sa barque toute seule pendant une grande partie de sa vie avec Cezanne et après sa mort. Espérer comprendre quelque chose à la vie mouvementée de ce couple finalement peu ordinaire implique nécessairement d’en finir avec ces clichés teintés de malveillance. Il faut donc tenter de mieux cerner sa personnalité et  admettre que leur relation a dû être assez complexe, à la mesure de la vie intérieure tumultueuse de Cezanne.

Hortense, « un cœur simple »

Un couple au statut ambigu dès l’origine

Dès le début de leur vie de couple, Cezanne se refuse absolument à officialiser sa liaison avec Hortense : il a peur que son père en prenne ombrage et supprime la maigre pension de 100 francs mensuels (400 euros environ)[15]Il écrira en 1874 à son père depuis Auvers pour qu’il augmente sa pension jusqu’à 200 francs mensuels, sans succès. dont il dépend pour vivre, car lui-même se sent incapable de gagner sa vie par ses propres moyens. 

Fig. 27. Louis Auguste Cezanne en statue du Commandeur (1873)

En cela il diffère radicalement de Zola dont l’obsession précoce, après la mort de son père qui l’a plongé, lui et sa mère, dans une grande pauvreté, est de gagner son indépendance financière et la reconnaissance sociale que son père avait eu tant de mal à acquérir. Il a des revanches à prendre. Son mariage avec Alexandrine en 1870 signera le début de sa réussite, alors qu’il a conquis un début de notoriété et s’est ouvert les portes d’un réseau de personnages influents.

Rien de tel chez Cezanne : en choisissant de vivre clandestinement avec Hortense, il se condamne, alors qu’il a déjà 30 ans, à vivre dans un mensonge permanent envers son père et dans une position sociale fort ambiguë. Ce « péché originel » aura bien évidemment des conséquences pour son couple : Hortense sera non seulement contrainte de renoncer à toute existence sociale légale, mais aussi condamnée à vivre cachée chaque fois qu’elle se rendra en Provence, jusqu’à son mariage en 1886 qui mettra enfin un terme à cette situation humiliante et douloureuse. Et Paul pourra difficilement être en paix avec lui-même, puisqu’il achète sa survie matérielle aux prix de sa lâcheté, et qu’il oblige sa compagne et son fils à s’inscrire dans son mensonge. Avec sa sensibilité affinée, il ne pouvait pas ne pas s’en vouloir de leur imposer une telle situation, et de ne trouver ni le courage ni les moyens concrets d’en sortir. Cela a pu contribuer à ces alternances constantes de moments de dépression et de révolte dans sa vie, de retours au bercail à Aix puis chez Hortense, suivis de périodes de fuites, la solitude – et son art – lui permettant alors pour un temps d’apaiser ses tensions.

Le petit Paul, privé de lien avec ses grands-parents et contraint de partager ce secret de famille à son corps défendant, bâtard dans une société peu tendre pour ce type de situation, aurait pu connaître lui aussi des cycles identique de dépressions et de révoltes, si l’amour d’Hortense et de Paul, qui lui fut largement dispensé, ne l’en avait protégé. Bien au contraire, il a hérité du caractère sociable, gai et enjoué de sa mère jusqu’à devenir ce personnage jovial et flamboyant que se sont plu à décrire ses amis[16]Voir Chapitre V..

Pour Hortense, une situation sans surprise

Le caractère quelque peu infantile de la conduite de son compagnon, notamment face à l’argent, n’a pas dû échapper à Hortense – ni plus tard à son fils. Mais confrontée à la pauvreté depuis toujours, elle en connaissait les lois implacables et a bien dû faire contre mauvaise fortune bon cœur : accepter d’être cachée était – selon Cezanne – la condition pour que la pension servie par le père leur permette de subsister. Et après tout, vivre pauvrement sans avoir besoin de revivre l’enfer de l’atelier de reliure représentait un progrès, même relatif, de ses conditions d’existence. Rien n’interdit d’ailleurs de penser qu’elle ait tenté de compléter les ressources du ménage par des travaux de couture : « Aux moments de dèche excessive, Hortense exécute de grossiers travaux de couture pour gagner un peu d’argent. »[17]Jean de Beucken, Un portrait de Cezanne, 1955, NRF, p. 59. On se demande pourquoi ces travaux devaient nécessairement être « grossiers », sinon pour dévaloriser une fois de plus Hortense… Il faut donc garder présente à l’esprit la situation de misère qui a été son lot dans sa jeunesse pour comprendre que pour elle la précarité matérielle était ce qu’elle avait toujours connu, comme une fatalité contre laquelle il était inutile de se révolter, et qu’échanger une misère avec son père contre une autre avec son amant ne devait pas l’émouvoir outre mesure. C’était dans l’ordre des choses.

De même, au plan social, Hortense était forcément marquée par son origine, avec un père paysan jurassien déraciné devenu homme à tout faire à Paris, donc confiné aux plus basses classes de la société. En outre, si elle savait lire et écrire, elle n’a cependant pas bénéficié d’études qui lui auraient permis de se sentir à l’aise dans la société d’artistes, aux prétentions intellectuelles évidentes, que fréquentait épisodiquement Cezanne, et encore moins dans un milieu bourgeois dont elle ne possédait ni les codes ni les usages. Aussi peut-on imaginer qu’elle restait volontiers silencieuse quand la conversation tournait sur la façon de refaire le monde ou de repenser l’art, thèmes chers à tous ces jeunes gens si sûrs d’eux-mêmes – silence que d’aucuns ont pris sottement pour de la bêtise. Et pourquoi lui avoir reproché de ne rien comprendre à la peinture de Paul ? Où aurait-elle pu acquérir la culture artistique nécessaire, et pourquoi l’exiger d’elle lorsque l’on considère à quel point cette peinture a été incomprise des esthètes et critiques contemporains les plus labellisés ?  D’ailleurs, Cezanne, si brutal en paroles avec ceux qui n’étaient pas de son avis, faisait une exception pour elle : « Quand elle essayait parfois de prendre part aux discussions sur l’art entre Cezanne et ses amis, son mari lui disait d’une voix douce, mais pleine de reproche : « Hortense, tais-toi, mon amie, tu ne dis que des bêtises. » »[18]Rewald, Cezanne et Zola, Ed. A. Sedrowski, 1936, p. 99. Lui au moins comprenait sa situation. Et quel manque d’intelligence et de cœur chez ces biographes et commentateurs tellement imbus de leur culture littéraire qu’ils ont pris plaisir à écraser de leur mépris son goût pour les romans populaires !

De même, on peut penser qu’elle n’a pas dû non plus beaucoup insister pour être présentée à sa future belle-famille, dont elle anticipait, avec raison, le mépris et le rejet. Attitude classique de parvenus volontiers oublieux de leurs propres origines, d’ailleurs, en ce qui concernait le père et surtout la sœur de Cezanne, Marie, très attachée aux signes de la respectabilité bourgeoise, et dont l’hostilité envers Hortense ne désarma que bien après la mort de Paul…

Fig. 28. Marie Cezanne vers 1870.
Gerstle Mack,La Vie de Paul Cezanne,NRF, 1935, p. 41.

Mais aussi certainement de la part d’Hortense résignation à ce mépris de la bonne société pour les basses classes qu’elle connaissait depuis l’enfance : elle savait bien qu’elle ne devait guère s’attendre à être acceptée et encore moins accueillie.

D’ailleurs Cezanne lui-même n’était pas à même de l’introduire dans ces milieux qu’il fréquentait de loin et auxquels il ne désirait pas lui-même s’intégrer, empli d’une timidité dont il prenait parfois ostensiblement le contre-pied en méprisant les usages,  voire la simple politesse, et manifestant une susceptibilité à fleur de peau par des emportements subits, ne supportant pas la moindre contrariété ou la moindre ombre de contradiction dans les discussions, et se vouant ainsi avec le temps à un éloignement de plus en plus accentué par rapport à la société bourgeoise – celle même que Zola incarnera progressivement.

Quant à ses sautes d’humeur, sa difficulté à se laisser approcher, son rejet des autres toujours prêt à surgir lorsqu’il se croyait contesté, ses abandons de poste quand il la laissera seule à de multiples reprises avec le petit, qu’avait-elle connu d’autre dans le monde de l’atelier de brochage saturé de violence dans les rapports humains, où ne régnait que la loi du chacun pour soi entre des êtres réduits à grapiller les moyens de leur survie ? Elle était bien entraînée à faire face aux mouvements d’égoïsme et aux sauve-qui-peut de son compagnon, et les acceptait, là aussi, comme une fatalité qui n’appelait pas de jugement. Il s’agissait simplement de trouver des solutions pour que la vie continue.

Certains commentateurs ont conclu, on l’a vu, qu’elle était passive, sans intelligence, acceptant de se soumettre à son compagnon en tout, supportant l’inacceptable par masochisme. On peut aussi, et avec plus de vraisemblance quand on considère la durée étonnante de ce couple, penser qu’Hortense était une âme simple, dépourvue de toute méchanceté comme de toute prétention, et que là où le passé d’Alexandrine Zola l’avait conduite au refus absolu de la misère et de l’exclusion, puisant dans sa souffrance une irrépressible envie de maîtriser sa vie et de conquérir tout ce qui lui avait manqué, fût-ce aux dépens des autres, chez Hortense au contraire ce passé l’avait conduite à accepter les choses telles qu’elles sont, et partant à trouver sa joie dans les choses les plus simples, dans l’indulgence pour les travers des autres, dans la capacité d’aimer plus que dans l’exigence d’être aimée. Point de crispation ni de revendication en elle, mais une gaîté naturelle et un caractère expansif fondés sur un sens très élémentaire de sa dignité la rendant peu dépendante du jugement des autres et du besoin d’être reconnue. Combien d’autres, confrontés dès leur plus jeune âge à l’instabilité de son environnement familial, à la mort et à la misère au degré extrême où elle l’a été, seraient tombés dans la dépression chronique ou la révolte ? Flaubert eût aimé ce personnage, lui qui en a si bien décrit l’archétype dans Un cœur simple. A notre avis, on trouvera là une meilleure clé pour comprendre ses comportements qu’en les attribuant à une niaiserie congénitale supposée.

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Références   [ + ]

1.Il est curieux de constater que la fin des années 80 voit un début de retournement de l’opinion sur ce point, avec des thèses comme celle de Sidney Geist,Interpreting Cezanne(Cambridge, MA, Harvard University Press, 1988), qui pousse à l’extrême la réhabilitation d’Hortense comme inspiratrice de Cezanne puisqu’il écrit, p. 153 :”She occupies an immense region of his imagination, a realm where the boundaries between art and erotic impulse are indistinct…the constancy of his imaginative focus was such that he transformed all things and relations into signs for Hortense…Hortense is implicated, by allusion, metaphor, cryptomorphism, and manifest portraiture, in a fifth of the paintings Cezanne made after they met”, ce qui est beaucoup prétendre (il va même jusqu’à voir un portrait « caché » d’Hortense dans les dernières grandes baigneuses), puis des articles comme ceux de Susan Sidlauskas : Emotion, Color, Cezanne (The Portraits of Hortense), pour aboutir aux contributions du catalogue Madame Cezanne de Dita Amory pour l’exposition du MET.
2.Georges Rivière, Le Maître Paul Cezanne, Floury éd., 1923, p. 143. Il réussit à ne pas présenter un seul portrait d’Hortense (ni d’ailleurs de Paul fils) parmi les nombreuses reproductions de portraits que comporte son  livre. Pudeur familiale mal placée ou hostilité latente ?
3.Gustave Coquiot, Paul Cezanne, Librairie Paul Ollendorff, 1919, p.  99. Il revient cependant sur les séances de pose que lui inflige Cezanne pp. 232, 234 et 238, mais sans rien nous apprendre d’elle sinon sa docilité envers le peintre quand elle pose.
4.John Rewald, Cezanne et Zola, 1936, Éditions Sedrowski, Paris, p. 61. Rewald, à propos de Christine Hallegrin, la femme de Claude Lantier dans L’Œuvre, écrit p. 116 : «I l est difficile de savoir si Zola pensa à Hortense Fiquet en décrivant cette jeune fille qui a dix-huit ans, au commencement du roman, au moment où elle fait connaissance de Claude. Il la décrit ainsi : « Une grande fille souple et mince, de corps encore un peu grêle, mais d’une pureté exquise, jeune et vierge. Poitrine déjà forte, quoique taille mince. …Brune, cheveux noirs, yeux noirs. La face avec le haut d’une grande douceur, d’une grande tendresse. Paupières longues, front pur et tendre, nez petit et délicat. Quand les yeux rient, une tendresse exquise. Mais le bas est passionnel, la mâchoire avance un peu, trop forte… »(Zola : Notes sur les personnages de L’Œuvre, feuillet 250).
5.Jean de Beucken, Un portrait de Cezanne, 1955, NRF, p.42. Noter qu’Hortense n’a jamais été blonde ni rousse… Ce qui est assez surprenant cependant de la part de cet auteur qui est le seul à manifester régulièrement quelque intérêt à Hortense dans son ouvrage, nourri de ses multiples échanges avec Paul junior.
6.Henri Perruchot, La vie de Cezanne, Livre de Poche, 1956, p.195. Perruchot recopie vraisemblablement Jean de Beucken à propos de la blondeur d’Hortense, en oubliant les nuances rousses du blond vénitien…
7.Jack Lindsay, Cezanne – Sa vie et son art, Icon Editions / Harper & Row, 1969.
8.Henri Perruchot, La vie de Cezanne, Livre de Poche, 1956, p. 195.
9.Gerstle Mack, La Vie de Paul Cezanne, NRF, 1935, pp. 103-105.
10.il reprend ici les termes de Perruchot, cf. note 70, mais sa conclusion est tout autre…
11.Jack Lindsay, Cezanne – Sa vie et son art, Icon Editions / Harper & Row, 1969, cité par Frederick Brown.
12.Frederick Brown, Zola, une vie, Belfond, 1995, p. 212. La formule est reprise de Jean de Beucken : « Hortense Fiquet est là, maîtresse servante ».
13.Paris vivant, E. Giraud et Cie, Editeurs, 1895
14.cf note 4, John Rewald, Cezanne et Zola, 1936, Éditions Sedrowski, Paris, p. 61.
15.Il écrira en 1874 à son père depuis Auvers pour qu’il augmente sa pension jusqu’à 200 francs mensuels, sans succès.
16.Voir Chapitre V.
17.Jean de Beucken, Un portrait de Cezanne, 1955, NRF, p. 59. On se demande pourquoi ces travaux devaient nécessairement être « grossiers », sinon pour dévaloriser une fois de plus Hortense…
18.Rewald, Cezanne et Zola, Ed. A. Sedrowski, 1936, p. 99.