5.     Un couple improbable et pourtant durable

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Les deux méchantes fées penchées sur le berceau de ce couple naissant s’appelaient donc Pauvreté et Solitude, celle-ci née de la mise à l’écart, sinon de l’exclusion de la société.

Dans ces conditions, qu’est-ce qui a bien pu convaincre cette belle[1]si l’on en croit Rewald et Jean de Beucken (cf. ci-dessus) et les premiers portraits d’Hortense par Cezanne. jeune fille de 19 ans de nouer une relation avec cet homme déjà mûr (on est vieux à 30 ans au XIXe siècle, comme s’en plaignait déjà si souvent et amèrement Victor Hugo à cet âge…), plutôt étrange, aux sautes d’humeur imprévisibles, sorte de colosse bouillant d‘énergie à peine contenue mais à la sensibilité exacerbée, quasi maladive, et qui n’avait rien de concret à lui offrir ? Où a-t-elle trouvé le courage de rompre avec la sécurité relative, au moins psychologique, de ses attaches et repères parisiens – vraisemblablement, en outre, contre l’avis de son propre père et peut-être avec une certaine culpabilité car elle l’abandonnait, âgé et seul après son veuvage – pour aller rejoindre à l’Estaque, à l’autre bout de la France, au terme d’un voyage épuisant de deux jours, en plein inconnu, cet homme de plus de dix ans son aîné qui lui demandait d’accepter de se cacher et de rester anonyme dans cet environnement étranger, et à qui elle se livrait ainsi pieds et poings liés ?

Pour une jeune femme dans la seconde moitié du XIXe siècle, accepter de tout quitter ainsi pour rejoindre son amant à l’autre bout de la France et y vivre en concubinage, c’était évidemment accepter de se perdre de réputation au plan social. On peut y voir soit la résignation au mépris évoquée ci-dessus, soit – et ce n’est pas contradictoire – une certaine indifférence à l’opinion publique alliée au goût de l’aventure et de l’insolite qu’elle manifestera notamment sur ses vieux jours, où elle se plaira à jouer de temps en temps les vieilles dames indignes. On peut y voir aussi une certaine indépendance de caractère dont elle fera preuve très fréquemment au cours de leur vie commune et qui lui fera accepter, voire désirer, leurs multiples séparations temporaires : « Si Hortense préférait mener sa vie à Paris, plusieurs mois durant, cette solution devait agréer à Cezanne. Connaissant son grand besoin de solitude, son horreur de toute espèce de lien qui menaçait sa liberté d’action, nous sommes en droit de conclure qu’une femme moins indépendante aurait été pour lui un insupportable grappin »[2]Gerstle Mack, op. cit., p. 105..

Et pour Cezanne ? Selon Perruchot, Hortense lui sert essentiellement à satisfaire sa sensualité : «  L’homme bourru qui a devant la femme des reculades de méfiance, le sauvageon que la chair trouble jusqu’au vertige s’est laissé prendre — comment cela s’est-il produit? — au charme d’un de ses modèles occasionnels … (…) Grâce à elle s’apaise la sensualité éruptive de Cezanne. La liaison avec Hortense permet à Cezanne de vaincre ses phantasmes. »[3]Henri Perruchot, La vie de Cezanne, Livre de Poche, 1956, p. 195. Bel optimisme quant à la possibilité pour Cezanne de vaincre ses fantasmes… Jean de Beucken[4]qui croit Hortense blonde, comme on l’a vu, peut-être influencé par le cliché traditionnel qui veut que cette couleur de cheveux s’accompagne chez la femme d’une réjouissante bêtise… propose, bien que plus prudemment, une explication similaire : « Derrière sa liaison, il n’y a peut-être pour Cezanne qu’une recherche de stabilité, de vie plus ordonnée sexuellement, qui lui permettrait de mieux supporter l’isolement et la demi-misère »[5]Jean de Beucken, Un portrait de Cezanne, 1955, NRF, pp .42 et 46.. Explications manifestement réductrices puisqu’elles sont contredites par le fait que cette relation s’est maintenue dans le temps, alors que les « bénéfices » qu’en tirait Cezanne selon ces auteurs ont fait assez rapidement long feu. Réductrices aussi parce qu’elles éliminent toute dimension affective dans l’attirance de Cezanne pour Hortense, ravalée au rang d’instrument voué à la seule satisfaction de ses besoins. C’est peut-être pour cela que Jean de Beucken nuance à nouveau son propos quelques pages plus loin, en écrivant du premier portrait d’Hortense accoudée : « … c’est une œuvre assez gracieuse, mais dans la ligne de Manet ; c’est le portrait de son amie. Ce garçon peu commode est capable d’affection, d’une affection qui éclate ici. »

Alors, pourquoi ne pas voir aussi, et surtout, dans la formation de ce couple l’expression d’une passion amoureuse suffisamment forte pour faire taire la voix de la raison qui ne pouvait que s’opposer à un choix de vie dénué de tout bon sens pour Hortense, et tellement contraire au besoin irrépressible de liberté que Paul manifestera toute sa vie ? Ne peut-on pas plutôt imaginer à ses débuts une rencontre intense entre ces deux êtres différemment blessés par la vie, rencontre suffisamment riche et profonde pour que la passion une fois éteinte, le désir retombé et l’amour bien refroidi avec le temps, l’affection et le respect mutuel demeurent, la connivence en tant que parents d’un fils également chéri les rapproche, ainsi qu’une certaine forme de tendresse partagée, mais aussi de nombreux moments de vie familiale pleins de gaîté, si bien que malgré la distance et les tensions, le lien ne se soit finalement jamais brisé entre eux ?

Plusieurs auteurs, tel Perruchot, expliquent la durée de ce couple par l’incapacité pour Cezanne de rompre et la résignation à son sort : « Cezanne ressemble sur ce point à Zola : lui aussi, il est « de ceux qui n’ont point le courage de rompre »; lui aussi, il est de ceux pour qui, bon gré, mal gré, la première femme aimée sera la femme aimée toujours. »[6]Perruchot, op. cit., p. 209.  Explication d’autant plus insuffisante que Zola prendra une maîtresse et mènera une double vie, et que Paul tombera  amoureux en l’absence d’Hortense en 1885 ; la fiction de la première femme « aimée toujours » ne tient pas, sauf à donner un sens différent au mot amour selon qu’il désigne la passion amoureuse des débuts ou l’éventuelle complicité teintée de tendresse subsistant parfois par la suite.. Cette formulation est caractéristique de la faiblesse majeure dont sont entachés tous les portraits d’Hortense dressés par les historiens de l’art ou les critiques : aucun n’a tenté de saisir la dynamique à l’œuvre dans ce couple durant les 36 ans que dura cette relation, comme si celle-ci était restée immuable du début à la fin, alors que bien évidemment une telle durée implique bien des changements, bien des évolutions des personnages en présence comme de la façon dont ils vivent leur lien. Tous présentent d’Hortense et du couple un portrait comme figé dans une sorte de présent éternel, comme si la jeune fille de 17 ans était la même que ce qu’elle est devenue 40 ans plus tard.

Ce point de vue apparaît donc totalement réducteur, alors que lorsque l’on suit, comme nous allons le faire, année après année, la façon baroque dont Paul et Hortense vivent leur relation, on découvre la complexité et les multiples facettes de ce qui les lie, la logique de leur trajectoire de couple, ce dont aucune interprétation simpliste ne peut rendre compte.

Cette logique sera ici présentée en cinq grandes étapes (Voir le schéma Annexe II-3), dont chacune possède sa propre cohérence. C’est pourquoi leur succession ne doit rien au hasard :  chaque étape apparaît comme la recherche d’une adaptation nouvelle aux problèmes apparus lors de l’étape précédente, dans un processus continu essentiellement vivant, jamais figé, jusqu’à la résolution finale de toutes les difficultés rencontrées auparavant lors de la dernière étape.

Il fallait pour cela que chacun mobilise beaucoup de qualités intérieures : d’abord la volonté de ne pas rompre malgré les difficultés et les déceptions, ce qui psychologiquement aurait été plus facile en bien des moments ; la patience lors des orages ; l’ouverture à des expériences nouvelles ou aventureuses en matière de vie en commun ; la maîtrise de ses sentiments négatifs envers l’autre ; et progressivement l’apprentissage du respect de ses besoins et de sa personnalité : toutes choses nécessaires pour que le lien reste bien vivant et ne s’étiole pas en une cohabitation routinière où l’affectivité n’a plus de place. Sur la longue durée, tant de difficultés entraînent le plus souvent la tentation de baisser les bras : on se sépare ou l’on se résigne à une vie commune faite de deux solitudes accolées…

En ce sens, on peut dire que, contrairement aux apparences et à l’opinion de tous les auteurs qui l’ont évoquée, cette vie de couple peu banale de plus de 36 années peut être considérée comme une réussite.

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Références   [ + ]

1.si l’on en croit Rewald et Jean de Beucken (cf. ci-dessus) et les premiers portraits d’Hortense par Cezanne.
2.Gerstle Mack, op. cit., p. 105.
3.Henri Perruchot, La vie de Cezanne, Livre de Poche, 1956, p. 195. Bel optimisme quant à la possibilité pour Cezanne de vaincre ses fantasmes…
4.qui croit Hortense blonde, comme on l’a vu, peut-être influencé par le cliché traditionnel qui veut que cette couleur de cheveux s’accompagne chez la femme d’une réjouissante bêtise…
5.Jean de Beucken, Un portrait de Cezanne, 1955, NRF, pp .42 et 46.
6.Perruchot, op. cit., p. 209.  Explication d’autant plus insuffisante que Zola prendra une maîtresse et mènera une double vie, et que Paul tombera  amoureux en l’absence d’Hortense en 1885 ; la fiction de la première femme « aimée toujours » ne tient pas, sauf à donner un sens différent au mot amour selon qu’il désigne la passion amoureuse des débuts ou l’éventuelle complicité teintée de tendresse subsistant parfois par la suite.