2.   Séparations et retrouvailles (1879-1882)

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Mais il est temps de mettre un terme à cette malheureuse aventure provençale : au terme de cette année détestable, dans les premiers jours de mars 1879, la « petite caravane »[1]Lettre du 28 janvier 1879 à Victor Chocquet. rejoint enfin, au grand soulagement d’Hortense, le 67, rue de l’Ouest. Elle retrouve là ses amis et tous ses repères familiers. Et Paris, sa véritable patrie…

Vers cette époque, Renoir fait la connaissance d’Aline Charigot, qui à 20 ans devient son modèle et sa maîtresse avant d’être épousée 15 ans plus tard en 1890 après lui avoir donné un premier enfant en 1885. Peut-être la similitude de leurs destins est-il pour quelque chose dans la grande amitié qui va naître maintenant – parallèlement à celle, déjà bien établie, entre Renoir et Cezanne – entre Aline et Hortense : grande différence d’âge avec leurs compagnons (11 ans pour Hortense, 18 ans pour Aline), concubinage de longue durée suivi d’un mariage fort tardif précédé de la naissance d’un enfant… Au moment où elles font connaissance, Hortense a 29 ans, Aline en a 20, et toutes deux sont d’un naturel sociable et expansif avec un caractère gai et enjoué : très vite elles ont dû trouver un terrain d’entente et de complicité.

Fig. 93. Aline Charigot, la grande amie d’Hortense, vers 1879-1880

Hortense à Paris, Paul à Melun (mars 1879 à mars 1880)

La crise provençale enfin traversée ne reste cependant pas sans conséquences pour le couple de Paul et d’Hortense : il semble que les séquelles du séjour à Marseille se traduisent par une tension entre Hortense et Paul telle qu’au bout d’un mois, celui-ci décide de prendre une sorte d’année sabbatique, non plus en Provence, exclue pour un temps car trop empoisonnée par les récents conflits familiaux, mais à Melun.

Ce séjour va marquer la première séparation vraiment significative de Paul et d’Hortense, car le peintre n’obéit plus ici à une contrainte familiale, comme lorsqu’il allait passer l’été chez ses parents à leur demande, sans sa compagne ni son fils. Il s’agit bel et bien d’un choix personnel d’éloignement, en prétextant peut-être le désir de retourner peindre sur le motif. Il se peut que cette coupure soit d’ailleurs approuvée par Hortense, car tous deux ont vraisemblablement besoin de se retrouver eux-mêmes après le calamiteux épisode marseillais.

Cependant, bien que vivant séparés, ils s’écrivent et Cezanne reviendra régulièrement passer un jour ou deux à Paris avec sa famille durant son séjour à Melun[2]Par exemple, en 1879, selon sa lettre à Zola du 3 juin, il sera à Paris le 10 mai et le 8 juin, et le 6 octobre selon sa lettre du 27 septembre., et il n’est pas impossible qu’Hortense et le petit Paul soient à l’occasion venus passer la journée avec lui aux beaux jours. On ne peut donc parler de véritable rupture entre eux, mais d’une réelle prise de distance, qui ne remet pourtant pas en cause la poursuite de la relation, bien que les sentiments mutuels se soient certainement assez refroidis.

Cezanne s’installe donc seul vers la mi-avril 1879 au 2, Place de la Préfecture à Melun, dans une chambre au second étage[3]En témoigne le registre préparatoire au recensement de 1881 (conservé aux archives de Melun sous la cote 1F33) où son nom figure seul. Le rez-de-chaussée et une partie du 1er étage sont occupés par le propriétaire de l’immeuble, Athanase Gaudé, marchand de volailles, l’autre partie du 1er étant occupée par David Israël, marchand de bestiaux et Jules Daugé, charcutier chez M. Bernard. Les chambres du 2étage sont occupées par Cezanne, peintre, la veuve Simon, blanchisseuse, la veuve Picard, sans profession, Gentillet, maréchal, Pacot François Hippolyte, ancien maréchal, Leduc, charcutier chez M. Bernard et Covin (?), Gustave, jardinier. Ceci contredit l’affirmation de Jean de Beucken souvent reprise par les biographes de Cezanne, op. cit. p. 64 : « il s’installe avec Hortense et l’enfant à Melun »., d’où il peint le spectacle qui s’offre à lui depuis sa fenêtre[4] voir l‘étude sur L’Église Saint-Aspais vue de la place de la Préfecture à Melun, FWN170-R495.

Fig. 94. Cezanne à la quarantaine, vers 1879-1880 à Melun (C0612).

Le 8 juin Cezanne se rend à Paris puis rejoint Médan à l’invitation de Zola. Il y découvre la « cabane à lapins »[5]Lettre de Zola à Flaubert du 9 août 1878. Comme le note Alain Pagès : « Médan, à l’origine, est une bicoque (le bâtiment central), que Zola agrandit progressivement, faisant construire d’abord la tour « Nana », puis plus tard, en 1885, la tour « Germinal »  – Cézanne n’a jamais connu la tour « Germinal », sans doute, construite plus tard. ». Cette tour n’apparaît pas sur le dessin C0642 qu’on peut dater de 1883. que celui-ci a achetée un an auparavant avec les droits d’auteur de L’Assommoir. Il y passe une douzaine de jours, sans Hortense bien entendu – mais elle lui écrit une lettre que Zola lui fera suivre à son retour, ce qui laisse supposer qu’elle n’était pas très au courant des allées et venues de Paul…

Fig. 95. La maison de Zola à Médan en 1879[6]Cette photographie est le résultat d’un montage car il n’existe aucune photo contemporaine de l’achat de la propriété par Zola (Réalisation André Paillé, photographie Patrick Mercier, concepteur numérique Luc Audet)..

En août il contracte une bronchite qui le tient un mois durant. Apparemment il reste à Melun pour se soigner au lieu de revenir à Paris.

En octobre, il obtient de Zola trois places pour aller voir, certainement en famille, une représentation théâtrale de l’Assommoir[7]Lettres à Zola des 24 et 27 septembre et du 9 octobre. Il est probable que les trois places soient destinées à sa famille – encore que le petit Paul n’a que 7 ans ? C’est en tout cas ce qu’affirme Jean de Beucken, op. cit. , p. 66 : « Cezanne assiste à L’Assommoir avec Hortense et le petit Paul »., qui connaît un grand succès. Si les billets étaient bien destinés à Hortense et au petit Paul, c’est le seul témoignage certain que nous ayons sur un moment partagé en famille durant cette année.

L’hiver 1879 est particulièrement rude (la Seine gèle à Paris) : « Mercredi il a fait ici jusqu’à 25 degrés. Et ce qui est moins drôle encore, c’est que je ne peux me procurer de combustible.
Probablement samedi je n’aurai plus de charbon, et je serai obligé de me réfugier à Paris. »[8]Lettre à Zola, 18 décembre 1879. On ne sait s’il l’a fait.

Huysmans, ami de Zola et connu de Cezanne, publie cette année-là Les Sœurs Vatard, ce roman réaliste qui retrace la terrible condition des ouvrières brocheuses et il n’est pas impossible qu’Hortense l’ait lu et y ait reconnu son expérience passée.

1880 – Reprise de la vie en famille

Il se peut qu’en janvier 1880 Cezanne passe encore quelque temps à Médan, à l’invitation de Zola[9]Lettre à Zola, 18 décembre 1879..

Durant ses allers-retours à Paris depuis Melun, peut-être a-t-il pris le temps de réaliser quelques dessins d’Hortense, à moins que l’on situe ceux-ci dans les tout premiers mois de son retour à Paris après mars 1880 :

Fig. 96 à 99..  Hortense  entre 29 et 30 ans.C0720a, C0718, C0717a, C0719a, qu’on peut compléter par C0271a.

Fig. 100.  Portrait de madame Cézanne (ainsi nommée par son fils)  1879-1880 (C0716).

Il en est de même pour deux portraits à l’huile d’Hortense (dont le premier n’a pas dû satisfaire Cezanne puisqu’il l’a recouvert ensuite par le paysage R444) dont on peut cependant douter qu’ils datent de l’époque de son séjour à Melun étant donné le temps de pose nécessaire. Cela supposerait que Paul est resté à Paris (ou Hortense à Melun) durant plusieurs jours, ce qui n’est évidemment pas impossible :

Fig. 101. Portrait d’Hortense  vers 1879-1880, recouvert ensuite par le paysage R444.

Fig. 102.  Madame Cézanne au jardin 1879-1880 (R462) – Hortense à 29-30 ans[10]Noter que c’est la seule fois où l’on apercevra les pieds d’Hortense….

Quoi qu’il en soit, après cette année d’absence de Cezanne, on peut imaginer qu’Hortense est désormais tout à fait organisée pour vivre sans sa présence et élever seule le petit Paul, âgé de 8 ans maintenant. Depuis son retour à Paris, elle a pu renouer avec ses amies, notamment Thérèse et Madame Chocquet, et peut-être rendre visite à Aline à Chatou où Renoir s’est installé. Elle-même vient d’avoir 30 ans, l’âge que Balzac assignait à la fin de la jeunesse pour la femme du XIXe siècle… Leur séparation, durant laquelle Paul et Hortense se sont écrits et se sont rencontrés plusieurs fois sans les contraintes du quotidien a cependant dû faire retomber la tension entre eux. Aussi, peut-être sont-ils rassurés sur leur capacité de reprendre la vie commune lorsque Cezanne quitte Melun fin mars 1880[11]Lettre à Zola du 1er avril 1880 où il lui indique qu’il vient de quitter Melun et s’installe au 32, rue de l’Ouest..

32, rue de l’Ouest (avril 1880 à début mai 1881)

Comme souvent lorsque la famille se retrouvera après une absence plus ou moins longue de Paul, le couple déménage du 67 au 32, rue de l’Ouest[12]Douzième lieu d’habitation commune d’Hortense et de Paul… L’immeuble a été démoli et remplacé par un ensemble immobilier moderne., dans un appartement plus grand semble-t-il, mais au cinquième étage. La vie commune reprend pour une nouvelle séquence d’un an jusqu’en mai 1881, entrecoupée de quelques absences de Cezanne.  La famille Cezanne est invitée à dîner chez les Gachet, peut-être aussi malgré tout chez les Zola, et Cezanne renoue avec ses amis aixois comme Guillaumin ou Alexis.

Durant cette période, Cezanne multipliera, comme trois ans auparavant en 1877, les portraits d’Hortense et de Paul, ce qui témoigne de sa présence continue auprès des siens et nous incite à penser qu’une vie de famille apaisée, sinon harmonieuse a repris, bien que le peintre, malgré tout, éprouve parfois le besoin de s’absenter pour quelques jours. Hortense doit bien savoir qu’on ne peut tenir Cezanne fixé en un même lieu tout au long d’une année sans qu’il se ménage quelque escapade, et on peut supposer qu’elle ne s’en formalise plus réellement.

C’est ainsi qu’en août Cezanne se met pour un mois d’été en congé de sa famille et retourne à Médan[13]Lettre à Zola du 4 juillet 1880 et son commentaire par Rewald dans son édition de la Correspondance., laissant Hortense et le petit Paul à Paris.

Fig. 103. Madame Cezanne à l’éventail, 1880-81
R606-FWN447

Fig. 104. Madame Cézanne à l’éventail chez Gertrude Stein

Fig. 105 à 107.  Madame Cézanne en 1880-1881 (C0609, C0729, C0398c)[14]Autres dessins de la même période :CS1880-81, C0354a, C0543b, C0721d, C0728a et b, C1116A, C0723b..

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les amis du couple sont davantage présents dans leur vie depuis le retour de Paul à Paris ; ainsi, Cezanne peint Louis Guillaume et sa mère, la grande amie d’Hortense, ainsi que plusieurs portraits de Victor Chocquet. Le couple Chocquet est toujours aussi accueillant pour la petite famille Cezanne, et des liens d’affection semblent s’être développés entre tous. La lettre du 16 mai 1881 de Cezanne à Victor Chocquet, qu’on lira plus loin, en porte témoignage.

Fig.108 et 109. Thérèse Guillaume (R411)[15]selon Georges Rivière, Le Maître Paul Cézanne, H. Floury éditeur, Paris, 1923, 243 pages, p. 208 pour R411. et son fils Louis (R421).

1881

Cezanne s’absente pour quelques jours pour assister à Aix au mariage de sa sœur Rose célébré le 26 février 1881, sans Hortense évidemment.

Fig. 110. Rose Cezanne six ans avant son mariage.
Musée d’Orsay

A la fin du printemps, cela fait maintenant une année pleine que la famille habite ensemble à Paris dans un même lieu : il est temps pour Cezanne de changer d’endroit… Il décide de retourner peindre dans la région de Pontoise avec Pissarro, pour une durée significative ; mais il ne veut pas d’une absence trop longue – ce qui est le signe de la bonne entente qui a recommencé à régner entre lui et sa compagne depuis un an.

31, Quai du Pothuis, Pontoise (5 mai 1881- fin octobre 1881)

Aussi, il convainc Hortense – qui d’ailleurs aime également le changement – de venir s’installer à Pontoise au 31, Quai du Pothuis, à partir du 5 mai, pour 6 mois avec lui et Paul junior, qui a maintenant 9 ans.[16]cf. lettre à Zola du 7 mai 1881. 13résidence du couple. Il conserve cependant son bail du 32, rue de l’Ouest..

Fig. 111. Le Quai du Pothuis à Pontoise du temps de Cezanne(photo prise devant le n° 31 actuel[17]qui peut ne pas correspondre aux n° attribués aux maisons en 1881, car à cet emplacement elles ont été démolies par un bombardement durant la Seconde Guerre mondiale (Alain Mothe)., en direction du pont sur l’Oise).
Collection privée.

Fig. 112. Pissarro, Le Quai du Pothuis, Pontoise, PDRS 123, 52 x 81 cm, daté 1868.
Mannheim, Städtische Kunshalle[18]Le pont sur l’Oise a été partiellement démoli le 14 septembre 1870, pour retarder l’avancée des troupes prussiennes, et remplacé par le pont métallique qui prend appui sur les anciennes piles en pierre que l’on voit sur la toile de Pissarro.

 

 

 

 

 

 

 

Ce quai est très animé, ce qui convient bien à Hortense ; il est envahi le dimanche par de nombreux pêcheurs dont les concours se succèdent pour la plus grande satisfaction des gargotiers qui font face à la Seine, et que Cezanne avait déjà croqués lors de précédents séjours à Pontoise.

Fig. 113. Le Quai du Pothuis et le pont sur l’Oise : on aperçoit l’hôtel du Grand Cerf de Saint-Ouen-l’Aumône à la gauche du pont sur l’Oise.
Collection privée.

Fig. 114. Les concours de pêche du dimanche.
CS1868-73 A Pêcheurs au bord d’une rivière II 68-73

 

 

 

 

 

 

 

La région a pu rappeler à Hortense quelques mauvais souvenirs de l’année 1873 à Auvers, mais peut-être aussi quelques bons souvenirs de leur séjour de l’été 1872 avec Paul tout bébé à l’hôtel du Grand Cerf d’Édouard Béliard à Saint-Ouen-L’Aumône, situé juste de l’autre côté du pont sur l’Oise à moins de 300 m. La proximité des Pissarro, gens simples et toujours accueillants, doit lui rendre le séjour plus attrayant, d’autant qu’ils sont voisins. Ainsi, Cezanne écrit-il à l’ami Chocquet le 16 mai : « … nous sommes tous en bon état et depuis notre arrivée nous jouissons de toutes les variabilités atmosphériques que le ciel veut bien nous départir. Monsieur Pissarro, que nous avons vu hier, nous a donné de vos nouvelles, et sommes heureux de vous savoir en bonne santé.
Ma femme et Paul junior me chargent de vous présenter leurs plus affectueuses caresses ».

Il y a aussi, pas loin, le docteur Gachet que Cezanne ira voir à l’occasion, mais on ne sait pas si Hortense l’y accompagne.

Fin mai 1881, Cezanne retourne pour deux semaines à Paris car Rose et Maxime Conil y passent quelques jours (leur voyage de noces ?) en compagnie de Marie, la sœur de Maxime, et il est convenu qu’il va les guider dans leur visite de la capitale. Il les accompagne à Versailles le dimanche 5 juin pour voir les grandes eaux. Mais la semaine suivante Rose tombe malade, aussi les remet-il au train d’Aix le 12 avant de revenir à Pontoise. Il est peu probable qu’Hortense les ait rencontrés, puisqu’officiellement Cezanne est toujours célibataire…

Cette aventure met la traverse au projet de Cezanne d’aller voir Zola à Médan, comme il le lui écrit le 20 mai : « Bien sûr que, comme tu le dis, mon séjour à Pontoise ne m’empêchera pas d’aller te voir, au contraire, j’ai comploté d’aller à Médan par voie de terre et aux frais de mes jambes. Je pense ne devoir pas être au-dessous de cette tâche. » Ces 15 km à pied supposent a priori de ne pas faire l’aller-retour dans la journée : Cezanne se sent toujours aussi libre de laisser femme et enfant pour de courtes escapades… Il se rend d’ailleurs à Auvers courant juillet[19]Lettre à Zola de juillet citée par Rewald : « J’ai appris en allant à Auvers qu’Alexis avait été blessé (…) ».

En juillet 1881, Gauguin est à Pontoise. Tous les auteurs affirment qu’il a rencontré Cezanne, mais nous n’en avons aucune preuve directe. Pola Gauguin[20]Gauguin Pola, Paul Gauguin mon père, traduit du norvégien par Georges Sautreau, Paris, Les Éditions de France, 1938, 285 pages, p. 62-63., le fils du peintre, raconte dans ses souvenirs, près de soixante ans plus tard, que Pissarro a bien tenté de les réunir, « Mais Cezanne nourrissait la méfiance la plus déterminée pour tout ce qui sentait la bourgeoisie (… ) De son côté, Gauguin considérait ce Provençal grossier et assez peu soigné qui usait d’un langage énergique et passablement trivial comme un rustaud qu’il valait mieux tenir à distance. La complète indifférence de Cezanne pour l’argent et son désordre dans ce domaine déplaisaient à Gauguin. (…) Son antipathie allait si loin qu’il défendit à son fils Emil, âgé de six ans, de jouer avec Paul, le fils de Cezanne. » Si l’anecdote est vraie, il y a fort peu de chances qu’Hortense ait pu fréquenter le couple Gauguin !

Fig. 115. Paul Gauguin en 1880
Pinterest.

Manzana-Pissarro a également évoqué à travers un dessin réalisé de mémoire un de ses souvenirs d’enfance mettant en scène un pique-nique rassemblant Guillaumin, Pissarro, Gauguin et Cezanne, avec le petit Georges Pissarro (qui prendra plus tard le pseudonyme de Manzana-Pissarro) près du feu de camp sur lequel Hortense s’affaire à la préparation du repas[21]Manzana Pissarro raconte : « Il y avait Guillaumin, mon père, Gauguin, Cézanne, Madame Cézanne, c’était un jour de l’été 1881, à Pontoise, chacun travaillant ferme sur le motif, mais l’on savait se détendre à l’heure du déjeuner.« . Comme il s’agit d’une reconstruction d’un passé lointain, cette scène peut avoir cristallisé plusieurs rencontres différentes autour de Pissarro et il est difficile de lui accorder une valeur probante concernant celle, hypothétique, entre Cezanne et Gauguin. En revanche, elle nous montre Hortense présente lors de ce type de sorties en plein air et bien intégrée au petit groupe réuni pour la circonstance.  Il s’agit d’ailleurs probablement de la seule représentation d’Hortense réalisée par une personne autre que Cezanne.

Fig. 116. Manzana-Pissarro, Le pique-nique des Impressionnistes
Dessin à la plume, 21×26,5 cm, catalogue de l’exposition Manzana-Pissarro, 16 mai-15 juin 1973, Galerie Dario Boccara, Paris.

Il nous reste deux dessins de carnet vraisemblablement exécutés durant ce séjour à Pontoise représentant Hortense dans une attitude plutôt pensive. Dans le premier, Cezanne met en valeur son visage énergique et sa pose pleine de dignité, expression de sa solidité de femme sûre d’elle-même et en pleine possession de ses moyens :

Fig. 117 et 118. Hortense à 31 ans (C0826 – C0828)

Le 2 août, Cezanne est allé à Paris pour voir Paul Alexis qui a été blessé dans un duel et il écrit le 5 août à Zola : « Quelques petits embarras ne m’ont pas facilité ma visite à Médan, mais j’irai pour sûr à la fin d’octobre. Je dois à cette époque quitter Pontoise, et peut-être que j’irai passer quelque temps à Aix. (…) j’irai quand tu m’écriras à cette époque, rester quelques jours auprès de vous. » Manifestement, Cezanne a des fourmis dans les jambes, car après tout cela fera bientôt un an et demi qu’il vit avec Hortense et Paul en dehors de quelques petites interruptions, une durée qui semble être devenue le maximum qu’il puisse supporter. Et puis, cela fait presque trois ans que s’est achevé l’épisode dramatique du dernier séjour à Aix ; il est peut-être temps pour Cezanne d’aller revoir sa famille aixoise – sa mère ayant dû le solliciter – et de renouer avec son père, ne serait-ce que pour vérifier que sa pension continuera de lui être servie et, pourquoi pas, augmentée…

Hortense à Paris, Paul à Aix (fin octobre 1881 – début mars 1882)

La famille Cezanne quitte donc Pontoise fin octobre 1881, Hortense et le petit Paul retrouvant leur appartement du 32, rue de l’Ouest et leurs habitudes parisiennes pendant que Paul les quitte pour passer la dernière semaine du mois à Médan[22]Lettre à Zola du 15 octobre 1881.. Après quoi, il part directement à Aix où il va séjourner quatre mois. Il y retrouve ses parents et Marie au Jas de Bouffan.

Il semble que la tension entre son père et lui soit effectivement un peu retombée avec le temps, d’autant que, selon Jean de Beucken[23]Repris de Rewald, Cezanne et Zola, Paris, Ed. Sedrowski,1936, p. 97, celui-ci semble avoir pris son parti de la situation : « dernièrement, il disait à quelqu’un : « Il paraît que j’ai des petits enfants à Paris ; quelque jour il faudra que j’aille les voir. » La comédie continue de ce côté… »[24]Jean de Beucken, Un portrait de Cezanne, 1955, NRF, p. 73. Et Paul junior va sur ses dix ans sans jamais avoir vu son grand-père qui a maintenant 82 ans…

D’ailleurs, Louis Auguste, à l’occasion de la réfection de la toiture du Jas de Bouffan[25]La toiture est recouverte de tuiles mécaniques qui portent des dates comprises entre 1881 et 1885. fait construire un atelier à son fils sous les toits, preuve qu’il a définitivement pris son parti de la vocation de Paul – mais peut-être aussi qu’il cherche par là à le retenir au Jas de Bouffan.

Mais Cezanne préfère trouver la paix à L’Estaque où il va s’installer dans la maison que sa mère continue à y louer. Il y restera jusqu’à son retour à Paris début mars 1882.

Pendant son absence, Hortense vit sa vie à Paris et s’occupe du petit Paul, comme elle a appris à le faire notamment durant la longue absence de son compagnon lorsqu’il s’était exilé à Melun pour une année entière deux ans auparavant. Ce nouvel épisode de solitude ne doit pas l’inquiéter outre mesure, d’autant qu’il est prévu devoir durer 4 mois seulement et qu’elle peut comprendre que Cezanne, au-delà de son désir de revoir sa chère Provence, est aussi contraint de prendre en compte les désirs de ses parents. Mais dans leur vie de couple, ce nouveau temps de séparation renforce désormais l’évidence qu’ils sont capables l’un comme l’autre de vivre séparément pour un temps limité sans pour autant que cela signifie une rupture du lien. Ni l’un ni l’autre ne désirent rompre, ne serait-ce qu’à cause de leur affection également partagée pour le petit Paul. Mais peut-être apprécient-ils tous les deux de jouir de temps en temps de leur liberté retrouvée, même si une telle façon de vivre en couple peut avoir quelque chose de choquant pour l’opinion publique…

1882

En janvier 1882, la solitude de Cezanne en Provence est interrompue par la visite de Renoir de retour d’Italie. Ils peignent ensemble, mais en février Renoir, atteint de pneumonie, doit prolonger son séjour et bénéficie des soins de madame mère. Il écrit à Chocquet le 2 mars, avant de partir pour 2 mois en convalescence en Algérie : « Ce que Cezanne a été gentil pour moi je ne puis vous le dire. Il voulait m’apporter toute sa maison. Nous faisons chez lui avec sa mère un grand dîner pour notre séparation, car il rentre à Paris et moi je suis forcé de rester quelque part dans le Midi : ordre formel du médecin. (…) Mme Cezanne m’a fait manger à déjeuner une brandade de morue, c’est je crois l’ambroisie des dieux retrouvée.»

32 rue de l’Ouest (début mars 1882-fin septembre 1882)

Début mars 1882, lorsque Cezanne revient retrouver sa famille parisienne au 32, rue de l’Ouest, il semble bien qu’il quitte cette fois-ci sa famille aixoise sans drame. Tout se passe comme si, finalement, tant du côté de ses parents que d’Hortense, chacun considérait les allers-retours de Cezanne des uns aux autres comme un modus vivendi sinon acceptable, du moins tolérable. Il a quarante trois ans et il y a peu d’espoir qu’il s’amende jamais et se fixe réellement. Hortense, à trente deux ans, semble avoir accepté l’instabilité chronique de son compagnon ; elle le laisse partir quand il le désire (qui d’ailleurs pourrait le retenir ?) et organise sa vie personnelle et celle du petit comme elle l’entend, dans la limite des moyens dont elle dispose. Elle l’accueille quand il revient, acceptant de reprendre sans barguigner la vie commune. Le petit Paul, lui, est aux anges quand il revoit son père, et c’est réciproque.

Les seuls sujets de tension du couple demeurent les problèmes financiers : même s’il semble que Louis Auguste se soit décidé à augmenter quelque peu la pension de son fils (prenant acte sans le dire de sa situation) depuis la fin de l’épisode marseillais de 1879, même si Tanguy parvient parfois à placer une toile de Cezanne, même si madame Cezanne mère, selon Rewald, lui avait « souvent envoyé en cachette, ses petites économies de ménagère, le sachant toujours à court d’argent »[26]Rewald, Cezanne, sa vie, son œuvre, son amitié avec Zola, Paris, ed. Albin Michel, 1939, p.85., les ressources du ménage demeurent plus que limitées, et Cezanne ne sait toujours pas compter et se repose sur Hortense pour la gestion du ménage…

Une surprise de taille en mai 1882 : pour la première fois depuis une dizaine d’année de refus successifs, une œuvre de Cezanne est admise au Salon (où elle passera d’ailleurs pratiquement inaperçue). Il s’agit d’un « Portrait de M. L. A. », les initiales suggérant qu’il pourrait s’agir d’un portrait de Louis Auguste[27]Véron Théodore, 8Annuaire. Dictionnaire Véron, ou Organe de l’Institut universel des sciences, des lettres et des arts du XIXesiècle (section des beaux-arts). Salon de 1882, Paris, M. Bazin, 1882, p. 113 : « Monsieur L. A. est assez largement brossé dans la pâte. L’ombre de l’orbite et celle de la joue droite promettent, avec la qualité de ton des lumières, un coloriste dans l’avenir ». Cette référence jusqu’ici inconnue nous a été fournie par Alain Mothe. La description du visage renvoie à R101 et non à R095 ou  R178 où Louis-Auguste est représenté de profil. . On peut alors y voir comme un pied de nez à l’endroit de son père, si peu convaincu de la capacité de réussir de son fils : celui-ci lui prouverait, par la réception officielle de ce tableau, qu’il fait désormais partie de la confrérie des peintres reconnus…

Fig. 119. Louis-Auguste Cézanne, père de l’artiste, lisant l’Evénement, automne 1866, 200x120cm, NR101, Washington National Art Gallery

La vie commune a donc repris, avec de temps en temps des sorties en famille ou de courtes absences du peintre. Ainsi, en mai 1882, Cezanne revient à Pontoise peindre aux côtés de Pissarro[28]C’est d’ailleurs la dernière fois qu’il se rendra dans la région de Pontoise et d‘Auvers.. De même, en été, il semble que toute la petite famille se soit rendue à l’invitation des Chocquet à Hattenville, dans leur maison de Normandie[29]Selon le témoignage de Paul junior rapporté par Rewald, 1985, p.152. La mère d’Augustine Chocquet était morte le 24 mars 1882, et celle-ci avait hérité de sa fortune considérable et de ses propriétés normandes., où ils ont pu passer les mois d’été.

Fig. 120. La propriété des Chocquet à Hattenville.
Collection privée

Durant toute cette période, Hortense fait l’objet d’un portrait vigoureusement esquissé[30]On peut aussi attribuer à cette période les deux esquisses de têtes C0830a et b., où s’exprime toute la solidité de son caractère de femme indépendante :

Fig. 121. Esquisse d’un portrait de madame Cézanne vers 1882 (R533) – Hortense à 32 ans

Fig. 122. Paul vers 1882, à 43 ans (C0614)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Hortense à Paris, Paul à Médan (septembre-octobre 1882)

A la fin de l’été, Cezanne pense retourner pour l’hiver rendre à nouveau visite à sa famille en Provence, comme l’année précédente où les relations avec son père s’étaient normalisées. Hortense le laisse partir, sans se douter, pas plus que lui, que cette nouvelle absence va inaugurer une nouvelle période de fortes turbulences : le couple va traverser sa crise la plus profonde, crise dont ils sortiront de la façon la plus paradoxale qui soit, par un mariage.

Cela fait maintenant une douzaine d’années que leur couple s’est formé : si l’on additionne les différents épisodes de cohabitation et de séparations qu’ils ont vécus, on constate  qu’ils ont vécu complètement ensemble pendant 9 ans et demi au total, et qu’ils ne se sont retrouvés séparés que durant 2 ans et 4 mois (dont l’année passée à Melun). A cela se rajoute l’épisode malheureux des 7 mois et demi passés par Hortense à Marseille. On peut donc constater que durant ce premier tiers de leur vie de couple, Cezanne est demeuré tout à fait proche d’Hortense et du petit Paul qui a maintenant 10 ans ; il a presque constamment partagé leur vie au quotidien, ne se ménageant finalement que relativement peu de temps d’absence. Désormais, les longues séquences de vie commune caractéristiques de ce premier tiers de leur vie de couple ne se retrouveront pratiquement plus par la suite. Une dynamique nouvelle va se mettre progressivement en place.

Le 2 septembre, Cezanne écrit à Zola : « Il ne me reste plus qu’un mois à passer à Paris, puis-je aller te trouver à Médan ? » La réponse étant positive, il y séjournera longuement durant environ 5 semaines en septembre et début octobre.

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Références   [ + ]

1.Lettre du 28 janvier 1879 à Victor Chocquet.
2.Par exemple, en 1879, selon sa lettre à Zola du 3 juin, il sera à Paris le 10 mai et le 8 juin, et le 6 octobre selon sa lettre du 27 septembre.
3.En témoigne le registre préparatoire au recensement de 1881 (conservé aux archives de Melun sous la cote 1F33) où son nom figure seul. Le rez-de-chaussée et une partie du 1er étage sont occupés par le propriétaire de l’immeuble, Athanase Gaudé, marchand de volailles, l’autre partie du 1er étant occupée par David Israël, marchand de bestiaux et Jules Daugé, charcutier chez M. Bernard. Les chambres du 2étage sont occupées par Cezanne, peintre, la veuve Simon, blanchisseuse, la veuve Picard, sans profession, Gentillet, maréchal, Pacot François Hippolyte, ancien maréchal, Leduc, charcutier chez M. Bernard et Covin (?), Gustave, jardinier. Ceci contredit l’affirmation de Jean de Beucken souvent reprise par les biographes de Cezanne, op. cit. p. 64 : « il s’installe avec Hortense et l’enfant à Melun ».
4. voir l‘étude sur L’Église Saint-Aspais vue de la place de la Préfecture à Melun, FWN170-R495
5.Lettre de Zola à Flaubert du 9 août 1878. Comme le note Alain Pagès : « Médan, à l’origine, est une bicoque (le bâtiment central), que Zola agrandit progressivement, faisant construire d’abord la tour « Nana », puis plus tard, en 1885, la tour « Germinal »  – Cézanne n’a jamais connu la tour « Germinal », sans doute, construite plus tard. ». Cette tour n’apparaît pas sur le dessin C0642 qu’on peut dater de 1883.
6.Cette photographie est le résultat d’un montage car il n’existe aucune photo contemporaine de l’achat de la propriété par Zola (Réalisation André Paillé, photographie Patrick Mercier, concepteur numérique Luc Audet).
7.Lettres à Zola des 24 et 27 septembre et du 9 octobre. Il est probable que les trois places soient destinées à sa famille – encore que le petit Paul n’a que 7 ans ? C’est en tout cas ce qu’affirme Jean de Beucken, op. cit. , p. 66 : « Cezanne assiste à L’Assommoir avec Hortense et le petit Paul ».
8, 9.Lettre à Zola, 18 décembre 1879.
10.Noter que c’est la seule fois où l’on apercevra les pieds d’Hortense…
11.Lettre à Zola du 1er avril 1880 où il lui indique qu’il vient de quitter Melun et s’installe au 32, rue de l’Ouest.
12.Douzième lieu d’habitation commune d’Hortense et de Paul… L’immeuble a été démoli et remplacé par un ensemble immobilier moderne.
13.Lettre à Zola du 4 juillet 1880 et son commentaire par Rewald dans son édition de la Correspondance.
14.Autres dessins de la même période :CS1880-81, C0354a, C0543b, C0721d, C0728a et b, C1116A, C0723b.
15.selon Georges Rivière, Le Maître Paul Cézanne, H. Floury éditeur, Paris, 1923, 243 pages, p. 208 pour R411.
16.cf. lettre à Zola du 7 mai 1881. 13résidence du couple. Il conserve cependant son bail du 32, rue de l’Ouest.
17.qui peut ne pas correspondre aux n° attribués aux maisons en 1881, car à cet emplacement elles ont été démolies par un bombardement durant la Seconde Guerre mondiale (Alain Mothe).
18.Le pont sur l’Oise a été partiellement démoli le 14 septembre 1870, pour retarder l’avancée des troupes prussiennes, et remplacé par le pont métallique qui prend appui sur les anciennes piles en pierre que l’on voit sur la toile de Pissarro.
19.Lettre à Zola de juillet citée par Rewald : « J’ai appris en allant à Auvers qu’Alexis avait été blessé (…) »
20.Gauguin Pola, Paul Gauguin mon père, traduit du norvégien par Georges Sautreau, Paris, Les Éditions de France, 1938, 285 pages, p. 62-63.
21.Manzana Pissarro raconte : « Il y avait Guillaumin, mon père, Gauguin, Cézanne, Madame Cézanne, c’était un jour de l’été 1881, à Pontoise, chacun travaillant ferme sur le motif, mais l’on savait se détendre à l’heure du déjeuner.« 
22.Lettre à Zola du 15 octobre 1881.
23.Repris de Rewald, Cezanne et Zola, Paris, Ed. Sedrowski,1936, p. 97
24.Jean de Beucken, Un portrait de Cezanne, 1955, NRF, p. 73
25.La toiture est recouverte de tuiles mécaniques qui portent des dates comprises entre 1881 et 1885.
26.Rewald, Cezanne, sa vie, son œuvre, son amitié avec Zola, Paris, ed. Albin Michel, 1939, p.85.
27.Véron Théodore, 8Annuaire. Dictionnaire Véron, ou Organe de l’Institut universel des sciences, des lettres et des arts du XIXesiècle (section des beaux-arts). Salon de 1882, Paris, M. Bazin, 1882, p. 113 : « Monsieur L. A. est assez largement brossé dans la pâte. L’ombre de l’orbite et celle de la joue droite promettent, avec la qualité de ton des lumières, un coloriste dans l’avenir ». Cette référence jusqu’ici inconnue nous a été fournie par Alain Mothe. La description du visage renvoie à R101 et non à R095 ou  R178 où Louis-Auguste est représenté de profil.
28.C’est d’ailleurs la dernière fois qu’il se rendra dans la région de Pontoise et d‘Auvers.
29.Selon le témoignage de Paul junior rapporté par Rewald, 1985, p.152. La mère d’Augustine Chocquet était morte le 24 mars 1882, et celle-ci avait hérité de sa fortune considérable et de ses propriétés normandes.
30.On peut aussi attribuer à cette période les deux esquisses de têtes C0830a et b.