4.     Gardanne : une vie familiale retrouvée, un mariage et un enterrement (1885-1886)

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Et pourtant, de façon tout à  fait inattendue, nous retrouvons Hortense et le petit Paul, en octobre ou novembre vraisemblablement[1]D’aucuns considèrent qu’il a installé sa famille à Gardanne dès le mois d’août, ce que contredit la lettre du 25 août 1885 à Zola. La famille quittera Gardanne fin octobre 1886 : on peut penser que la durée habituelle d’un bail étant de six mois ou d’un an, c’est donc vers fin octobre 1885 qu’ils ont emménagé. Quoi qu’il en soit, Cezanne est mentionné le 30 mai 1886 avec Hortense et Paul sur les listes de recensement de Gardanne, cours de Forbin, où il est inscrit comme « rentier », cf. Fig. 129. Façon de s’attribuer un statut social valorisant par rapport à ses voisins – encore que ce soit bien la réalité… ?, descendus de Paris et installés à Gardanne, au 27, Cours de Forbin, au second étage d’un modeste appartement. Le Cours de Forbin, l’artère principale de cette bourgade de 2645 habitants au recensement de 1886, est parsemé de nombreuses boutiques autour desquelles se concentre l’essentiel de la vie sociale, ce qui pourra consoler quelque peu Hortense d’avoir quitté Paris.

Fig. 129. La famille Cézanne sur la liste nominative des habitants de Gardanne
Dénombrement de 1886

On peut supposer que Cezanne a eu l’idée de louer cet appartement pour sa famille au cours de ses allers et retours quotidiens d’Aix à Gardanne lors des mois précédents. Plus proche d’Aix que L’Estaque, cela lui permet aussi de rentrer commodément au Jas de Bouffan tous les soirs, la fiction de son célibat étant encore artificiellement maintenue pour Louis-Auguste, qui sait très bien à quoi s’en tenir en réalité – et qui finira par suggérer à son fils de rester à Gardanne le soir…

Fig. 130. Le 27, Cours de Forbin[2]Michel Deleuil, Cézanne, les quinze mois à Gardanne, l’invention de la Sainte-Victoire, Editions cercle d’Art, Paris, 1997, pense reconnaître Paul dans l’homme au chapeau en noir à gauche
Collection J. Menfi, Gardanne

Fig. 131. Le site aujourd’hui vu depuis la route
(Image Google Earth)

Fig. 132. Le 27, Cours Forbin aujourd’hui
(Image Google Earth)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On peut se demander pourquoi, vu ses dispositions d’esprit, Cezanne a fait revenir sa famille en Provence, ce qui est tout de même très surprenant après l’épisode précédent et l’état d’esprit dans lequel il se trouve. Raisons financières pour faire des économies, peut-être liées à la facture de Tanguy ? Possible, mais peu vraisemblable. Mûrit-il la décision d’épouser officiellement Hortense qu’il évoquait trois ans auparavant dans sa lettre à Zola à propos de son testament, mariage qui interviendra effectivement dans six mois ? Compte-t-il sur l’aide de sa mère et de sa sœur Marie qui le poussent à ce mariage pour obtenir enfin le consentement de Louis-Auguste, afin d’en finir une fois pour toutes avec une situation absurde qui, à la longue, devient ridicule et menace les intérêts de son fils ? Et si c’est le cas, promesse faite à Hortense de régulariser enfin leur situation ? On ne sait.

Peut-être est-ce aussi l’aboutissement d’une « négociation » avec Hortense, cette reprise de la vie commune leur apparaissant, soit comme nécessaire pour le petit Paul qui à 13 ans, au seuil de l’adolescence, peut avoir besoin d’un cadre stabilisé – il est inscrit à l’école communale de garçons pour l’année scolaire, et il verra son père tous les jours – , soit comme une dernière chance donnée à leur couple de trouver un modus vivendi acceptable pour tous les deux, puisqu’on ne peut apparemment plus parler d’amour entre eux et que la crise que vient de traverser Cezanne a été ravageuse pour leur bonne entente. On peut tout imaginer. Mais connaissant Hortense et son aversion bien justifiée pour la Provence où elle n’a que de mauvais souvenirs, il a certainement fallu lui donner de bien fortes raisons pour qu’elle accepte, après l’épisode de La Roche-Guyon dont elle a dû sortir ulcérée par le comportement aberrant de Paul, de quitter Paris et l’indépendance dans la conduite de ses affaires à laquelle elle est d’autant plus habituée que depuis trois ans Paul l’a laissée seule et s’est réfugié en Provence.

Heureusement pour elle, à 35 ans, elle est encore jeune et pleine d’énergie – contrairement à Cezanne dont la santé faiblit et la barbe grisonne – et avec son caractère facile et gai elle ne tarde pas à nouer un réseau de relations amicales à Gardanne avec le voisinage, et particulièrement avec leur propriétaire qui habite dans le même immeuble, Louis Baret et son épouse Rosa, et avec Jules Peyron, 31 ans (dont Cezanne fera le portrait), commis aux contributions directes, qui seront leurs témoins de mariage. Elle fait en sorte que le couple et le petit s’intègrent à la vie sociale du village, elle qui, pourtant, n’a pas l’accent du terroir… Cezanne le soir passe un moment au café à discuter avec les petites gens du coin[3]cf. Michel Deleuil, Cezanne, les quinze mois à Gardanne, l’invention de la Sainte-Victoire, Editions cercle d’Art, Paris, 1997, qui se livre à une reconstruction romancée et vivante du séjour de la famille à Gardanne, mois après mois.. Ils reçoivent aussi parfois la visite d’amis du peintre, comme Fortuné Marion qui viendra passer une journée avec eux[4]cf. Michel Deleuil, op.cit., qui situe cette visite au mois de mai : « La veille, Antoine Marion était venu passer le dimanche. Les dix-neuf volumes de L’évolution des espèces végétales, écrits avec Gaston de Saporta, sont sortis. Il a donc invité ses amis au restaurant Forbin, tenu par Bazile Nicolas. Antoine annonçant une exposition des sciences dans la capitale, Cezanne avait déclaré qu’ils iraient bientôt à Paris, et le visage d’Hortense s’était éclairé. » Ce passage est vraisemblablement inspiré d’après Joachim Gasquet, Cezanne, 1921 : « Seul un ami, Antoine Marion, professeur à la Faculté des sciences de Marseille et conservateur du museum d’histoire naturelle, vient le voir, le dimanche, de loin en loin (…) », repris par Perruchot, op. cit. : « De temps à autre, le dimanche, Cezanne reçoit une visite amicale : celle de Marion, qu’il a retrouvé. ».

Cezanne part souvent tôt le matin pour aller peindre dans la campagne environnante et ne rentre qu’à la soirée : comme d’habitude, Hortense passe le plus souvent ses journées sans lui.  Mais enfin la famille se retrouve le soir dans l’appartement du cours Forbin.

De juillet à début décembre 1885, le choléra sévit à Marseille, et selon Jean de Beucken qui, à notre connaissance, est le seul à évoquer ce fait, Hortense et le petit Paul « se réfugient à Serres, dans les Hautes-Alpes, pendant la période dangereuse»[5]Jean de Beucken, Un portrait de Cezanne, 1955, NRF, p. 203.. Rappelons que Jean Antoine Guillaume était originaire de Serres, ce qui rend la visite d’Hortense et du petit Paul à leurs amis les Guillaume dans ces circonstances assez vraisemblable.

1886 – Portraits d’Hortense

Selon Rewald qui ne précise pas la durée de ce séjour, Cezanne se rend à Paris en février. On ne sait s’il laisse Paul et Hortense à Gardanne[6]Rewald, Cezanne, 1986, Chronologie p. 269. Peut-être les a-t-il emmenés à Paris avec lui si cette période a coïncidé avec des vacances scolaires ?.

Le 4 avril 1886, Cezanne, dans une lettre qui a longtemps été considérée comme une lettre de rupture, remercie Zola pour l’envoi de son roman L’Œuvre. On sait qu’il lui écrira à nouveau un an et demi plus tard, le 28 novembre 1887, pour le remercier de l’envoi de son roman La Terre, lettre qu’il conclut par : « Quand tu seras de retour, j’irai te voir pour te serrer la main », ce qui n’est pas précisément l’indice de la fin d’une amitié de près de 40 ans, comme on l’a traditionnellement prétendu, même si les liens se sont distendus avec le temps.

Durant ce séjour à Gardanne, Cezanne réalise  quelques beaux portraits de famille, et notamment deux toiles d’Hortense qui témoignent de sa disponibilité retrouvée pour poser, ce qu’elle n’avait plus fait depuis environ trois ans :

Fig. 133. Portrait de madame Cézanne
vers 1885 – Hortense à 35 ans
R580-FWN475

 Ce portrait est frappant par la synthèse qu’il opère entre la vitalité, l’attention aiguisée voire la gaité exprimée par la partie gauche du visage et le désenchantement, voire la tristesse exprimée par sa moitié droite :

Fig. 134 et 135. Hortense qui vit, Hortense qui meurt…
Figures obtenues par symétrisation de la partie gauche et de la partie droite du visage

On a là une image parlante de l’état d’esprit qui doit être celui d’Hortense , le portrait de gauche faisant apparaître une femme énergique prête à affronter la vie et à y mordre à pleines dents, qui ne se laisse pas submerger par les souffrances et les échecs subis, tout ce qu’exprime le portrait de droite : souffrances de l’enfance et de la difficulté à gérer une vie quotidienne vécue dans une gêne permanente et la pauvreté, et échec de sa vie amoureuse avec Cezanne.

Le peintre a su saisir avec une grande finesse la vérité intime de son épouse, ce qui prouve bien que lorsqu’elle pose, ce n’est pas une pomme qu’il observe, mais bien Hortense, la seule compagne de sa vie, même s’il s’est révélé incapable de partager avec elle tout son quotidien.  On peut certes apprécier la prouesse technique et le génie pictural du peintre dans ce portrait, mais nous sommes ici en présence d’un exemple particulièrement probant de l’intérêt qu’il y a à ne pas séparer dans l’analyse d’une telle œuvre les considérations esthétiques et la connaissance de la personne réelle qu’elle représente. Cézanne ne peint pas « hors sol » comme le feront les cubistes ou les surréalistes ; la place de l’observation attentive du réel demeure pour lui primordiale.

Fig. 136. Portrait de madame Cezanne 1885-1886 (R76) – Hortense à 36 ans

Fig. 137 à 140. Portraits de madame Cezanne à 35-36 ans, 1885-1886 (C0664a, C0665, C0340a, C0846, cf. aussi C0963a)

Fig. 141 et 142. Paul à 13 ans, son père à 46 ans (C0853, R585).

Fig. 143. Paul à 14 ans[7]Cf. Cezanne et son temps, Éditions Time Life, p. 118, avec l’autorisation de Jean-Pierre Cezanne (archives familiales). Beau costume, montre à gousset, canne de dandy, mais veste, bas de pantalons et chaussures maculées de boue… l’ « affreux gosse » chéri de son père à l’époque du mariage de celui-ci ..

Mais l’année 1886 n’a pas fini de nous surprendre ; elle va être marquée par deux événements importants : le mariage de Paul et la mort de Louis-Auguste.

Mariage d’Hortense et de Paul

Nous ne savons pas précisément quand ni comment la décision de se marier a fini par être arrêtée par Paul et Hortense[8]A notre connaissance, Paul Cezanne fils, devenu adulte, ne s’est jamais exprimé sur ce sujet.. On s’accorde généralement à dire que c’est sous l’influence de sa mère et surtout de sa sœur Marie, qui veut faire cesser le « scandale » du concubinage de son frère, que la chose s’est décidée. En réalité, nous avons vu en examinant les testaments de 1883 que Cezanne réfléchissait depuis lors à « une colle sérieuse  par-devant les autorités civiles », préférable pour assurer l’avenir du petit Paul et d’Hortense. Sa mère et sa sœur n’ont donc pu jouer qu’un rôle mineur dans sa décision, facilitant peut-être les choses auprès de Louis-Auguste. Celui-ci a maintenant 87 ans et mourra bientôt ; il s’est retiré de la lutte avec son fils, qu’il revoit régulièrement, depuis trois ans que celui-ci est revenu en Provence, et a finalement donné son consentement. Peut-être a-t-il la curiosité de voir pour la première fois à quoi ressemblent son petit-fils et sa bru ?

C’est donc le 28avril 1886, à 11 heures, à l’Hôtel de Ville d’Aix-en-Provence, que « Cezanne, artiste peintre, demeurant avec ses père et mère au quartier du Jas de Bouffan », épouse « Hortense Fiquet, fille de Claude Antoine Fiquet, absent mais consentant, demeurant à Gardanne ». Leurs témoins sont les amis gardannais Louis Baret et Jules Peyron[9]Acte de mariage n°63, inscrit en la mairie d’Aix (Bouches-du-Rhône) le 28 avril 1886, à onze heures, de Paul Cézanne et de Marie Hortense Fiquet. Noter qu’une nouvelle fois le prénom Emelie est omis. Cf. Annexe III, IV.. Par cet acte, ils reconnaissent et légitiment leur fils de 14 ans, le petit Paul : « Les époux déclarent qu’il est né d’eux à Paris, le 4 janvier 1872, un enfant de sexe masculin qui a été enregistré à la mairie du cinquième arrondissement sous les prénom et nom de Paul Cézanne, lequel enfant au moyen de cette déclaration est reconnu et légitimé par les susdits époux. » Il n’est pas établi de contrat de mariage, ce qui confirme que Cezanne n’a jamais eu l’intention d’exclure Hortense de sa succession, puisqu’ils se marient par défaut sous le régime de la communauté légale[10]voir plus bas l’analyse du testament de 1902.. Les parents de l’artiste, ses sœurs et Maxime Conil assistent à la cérémonie. La bénédiction nuptiale a lieu le lendemain à l’église Saint-Jean-Baptiste du Faubourg, Cours Sextius, Marie Cezanne et Maxime Conil étant témoins[11]Acte du mariage religieux n°50, en l’église Saint-Jean-Baptiste de la paroisse du Jas de Bouffan, le 29 avril 1886, de Paul Cézanne et de Marie Hortense Fiquet, en présence de Maxime Conil et de Jean-Baptiste Galby, témoins..

Fig. 141. Un témoignage tardif du mariage…

Pendant que Cezanne offre un déjeuner aux témoins, Hortense et son fils sont accueillis pour la première fois au Jas de Bouffan[12]Jean de Beucken, , Un portrait de Cezanne, 1955, NRF, p. 82. Le jeune Paul, dit-il, connaissait déjà le parc pour y avoir été mené un jour en cachette par son père… Que devait penser le jeune Paul de son grand-père qui terrorisait ainsi son père ? Et que pouvait-il penser de son père qui se laissait ainsi terroriser ?, un accueil qui manque singulièrement de chaleur, notamment de la part de Marie qui a toujours considéré Hortense comme une intruse, voire une femme intéressée surtout par la fortune à venir de son époux[13]Jean de Beucken, , Un portrait de Cezanne, 1955, NRF, p.83 : « Hortense, une fille sans argent, épousée pour en finir avec une situation fausse, et surtout à cause de l’enfant, ne compte guère pour Marie Cezanne, et celle-ci n’admettrait pas qu’elle veuille compter. ». Supposer qu’Hortense ait été capable d’attendre patiemment pendant plus de 15 ans cet événement en vivant durant toutes ces années dans une pauvreté parfois sordide, restant avec Paul uniquement dans ce but, c’était lui prêter beaucoup de stupidité, ou de masochisme comme le pensait Jean de Beucken.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la famille aixoise aura été d’une particulière injustice envers Hortense lorsque l’on considère à quel point elle s’est dévouée à la fois à son mari et à son fils durant toutes ces longues années.

Finalement, le 11 mai, Cezanne écrit à Victor Chocquet une lettre touchante qui nous en apprend beaucoup sur son état d’esprit : 

« … j’aurais désiré avoir cet équilibre intellectuel qui vous caractérise et vous permet d’atteindre sûrement le but proposé. Votre bonne lettre, ajoutée à celle de MmeChocquet, témoigne d’un grand équilibre des facultés vivantes. (…) je suis frappé de cette sérénité (…). Le hasard ne m’a pas doté d’une semblable assiette, c’est le seul regret que j’aie des choses de cette terre.
(…)
« Le petit est à l’école et sa maman se porte bien.»

Équilibre et sérénité : c’est bien ce qui lui a toujours fait défaut. Cette lettre marque un point de rupture dans son évolution personnelle qui doit être souligné : Cezanne, après la crise qu’il a traversée en 1885 et malgré le répit que lui a fourni la vie de famille à Gardanne en 1886, rend les armes et cesse de combattre : il se sent obligé de reconnaître sa défaite quant à sa capacité à gérer sa vie affective de façon satisfaisante.  C’est à partir de ce constat accepté qu’il va renoncer aux vaines espérances de la reconnaissance sociale ou d’une vie émotionnelle équilibrée dont ses névroses – comme nous dirions en termes modernes – lui interdisent l’accès, et qu’il va entrer de plain pied dans sa solitude d’artiste, se livrant désormais à la seule activité capable de donner sens à sa vie : la peinture. Et cela ne va évidemment pas manquer d’influer fortement sur sa façon de concevoir désormais la vie de famille pour laquelle un nouvel équilibre est à trouver.

Cela ne signifie pas qu’il va rompre avec Hortense : elle reste la « maman du petit » ; et elle reste, comme toujours, disponible pour lui quand il en a besoin. Simplement, on peut imaginer qu’ayant accepté tous deux de ne plus attendre d’amour-passion l’un de l’autre, leur relation va pouvoir s’apaiser, sur la base du respect mutuel et d’une certaine affection qui demeure, une fois que les soucis d’argent seront réglés – ce qui va demander encore un peu de temps. Et quand ils seront ensemble, rien ne les empêchera de partager des moments d’amitié avec des personnes chères comme les Guillaume ou les Chocquet, et dans une dizaine d’années avec les jeunes peintres qui viendront chercher les leçons du maître d’Aix.

Mort de Louis-Auguste

Le 23 octobre 1886, une mauvaise nouvelle arrive à Gardanne : Louis-Auguste est mort au Jas de Bouffan. Il avait 88 ans. L’inhumation a lieu le lendemain à l’église Saint-Jean-Baptiste du Faubourg, Cours Sextius. Hortense et Paul junior sont certainement présents aux obsèques.

Ainsi se clôt la seconde étape de la vie désormais conjugale de Paul et d’Hortense. Démarrée en mars 1878 par leur arrivée en Provence et close par la mort de Louis-Auguste, elle aura duré plus de huit ans, alternant les moments de crises violentes, de séparations et de retrouvailles. C’est en octobre 1882, avec le départ de Paul en Provence pour 3 ans, que s’est produite une rupture essentielle de l’équilibre antérieur du couple : si de 1870 à 1882 Cézanne aura été largement présent à sa famille et ses absences très minoritaires, comme on l’a vu,  en revanche, sur les 4 ans et trois semaines qui se sont écoulés d’octobre 1882 à novembre 1886, Cézanne n’a été présent aux siens que durant 1 an et 4 mois, soit à peine le tiers du temps. C’est ainsi que, d’une certaine façon, il a abandonné l’image traditionnelle de la normalité d’une vie de couple qui veut que celle-ci se déroule sous le même toit : sa longue absence aux siens et la crise psychologique violente qu’il vient de traverser en 1885, malgré le séjour en famille à Gardanne, lui ont permis de se convaincre qu’il était admissible de ne plus s’astreindre à une présence continue auprès d’Hortense et de Paul junior.

Celle-ci d’ailleurs, on peut le penser, a dû intérieurement acquiescer à cette nouvelle manière de voir les choses, car elle y trouvait son compte, satisfaisant ainsi son goût de liberté et ayant pris l’habitude d’une parfaite autonomie dans la gestion de ses ressources matérielles et de son temps.

C’est pourquoi la période suivante va marquer le début d’une expérimentation encore tâtonnante d’un nouveau mode de vie : celui où Cezanne alternera les temps de présence au foyer avec des temps d’absence complète, mais aussi des temps où, demeurant proche géographiquement d’Hortense et de Paul junior (dans la même ville ou la même région), il choisira pourtant de ne pas vivre avec eux sous le même toit, se réservant de les rencontrer à l’occasion selon les désirs des uns ou des autres.

Plus radical encore, le changement complet de leur situation matérielle avec la mort de Louis-Auguste va les amener à vivre des expériences totalement nouvelles pour leur couple.

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Références   [ + ]

1.D’aucuns considèrent qu’il a installé sa famille à Gardanne dès le mois d’août, ce que contredit la lettre du 25 août 1885 à Zola. La famille quittera Gardanne fin octobre 1886 : on peut penser que la durée habituelle d’un bail étant de six mois ou d’un an, c’est donc vers fin octobre 1885 qu’ils ont emménagé. Quoi qu’il en soit, Cezanne est mentionné le 30 mai 1886 avec Hortense et Paul sur les listes de recensement de Gardanne, cours de Forbin, où il est inscrit comme « rentier », cf. Fig. 129. Façon de s’attribuer un statut social valorisant par rapport à ses voisins – encore que ce soit bien la réalité… ?
2.Michel Deleuil, Cézanne, les quinze mois à Gardanne, l’invention de la Sainte-Victoire, Editions cercle d’Art, Paris, 1997, pense reconnaître Paul dans l’homme au chapeau en noir à gauche
3.cf. Michel Deleuil, Cezanne, les quinze mois à Gardanne, l’invention de la Sainte-Victoire, Editions cercle d’Art, Paris, 1997, qui se livre à une reconstruction romancée et vivante du séjour de la famille à Gardanne, mois après mois.
4.cf. Michel Deleuil, op.cit., qui situe cette visite au mois de mai : « La veille, Antoine Marion était venu passer le dimanche. Les dix-neuf volumes de L’évolution des espèces végétales, écrits avec Gaston de Saporta, sont sortis. Il a donc invité ses amis au restaurant Forbin, tenu par Bazile Nicolas. Antoine annonçant une exposition des sciences dans la capitale, Cezanne avait déclaré qu’ils iraient bientôt à Paris, et le visage d’Hortense s’était éclairé. » Ce passage est vraisemblablement inspiré d’après Joachim Gasquet, Cezanne, 1921 : « Seul un ami, Antoine Marion, professeur à la Faculté des sciences de Marseille et conservateur du museum d’histoire naturelle, vient le voir, le dimanche, de loin en loin (…) », repris par Perruchot, op. cit. : « De temps à autre, le dimanche, Cezanne reçoit une visite amicale : celle de Marion, qu’il a retrouvé. »
5.Jean de Beucken, Un portrait de Cezanne, 1955, NRF, p. 203.
6.Rewald, Cezanne, 1986, Chronologie p. 269. Peut-être les a-t-il emmenés à Paris avec lui si cette période a coïncidé avec des vacances scolaires ?
7.Cf. Cezanne et son temps, Éditions Time Life, p. 118, avec l’autorisation de Jean-Pierre Cezanne (archives familiales). Beau costume, montre à gousset, canne de dandy, mais veste, bas de pantalons et chaussures maculées de boue… l’ « affreux gosse » chéri de son père à l’époque du mariage de celui-ci .
8.A notre connaissance, Paul Cezanne fils, devenu adulte, ne s’est jamais exprimé sur ce sujet.
9.Acte de mariage n°63, inscrit en la mairie d’Aix (Bouches-du-Rhône) le 28 avril 1886, à onze heures, de Paul Cézanne et de Marie Hortense Fiquet. Noter qu’une nouvelle fois le prénom Emelie est omis. Cf. Annexe III, IV.
10.voir plus bas l’analyse du testament de 1902.
11.Acte du mariage religieux n°50, en l’église Saint-Jean-Baptiste de la paroisse du Jas de Bouffan, le 29 avril 1886, de Paul Cézanne et de Marie Hortense Fiquet, en présence de Maxime Conil et de Jean-Baptiste Galby, témoins.
12.Jean de Beucken, , Un portrait de Cezanne, 1955, NRF, p. 82. Le jeune Paul, dit-il, connaissait déjà le parc pour y avoir été mené un jour en cachette par son père… Que devait penser le jeune Paul de son grand-père qui terrorisait ainsi son père ? Et que pouvait-il penser de son père qui se laissait ainsi terroriser ?
13.Jean de Beucken, , Un portrait de Cezanne, 1955, NRF, p.83 : « Hortense, une fille sans argent, épousée pour en finir avec une situation fausse, et surtout à cause de l’enfant, ne compte guère pour Marie Cezanne, et celle-ci n’admettrait pas qu’elle veuille compter. »