2.   Des temps de rapprochement réussis (1896-1899)

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Mai-décembre 1896 – À Vichy en famille

En mai vraisemblablement, Hortense et son fils « descendent » à Aix et rejoignent Cezanne au Jas de Bouffan : ce choix de leur part montre tout de même que s’il subsistait une tension entre Paul et Hortense, celle-ci ne dépasse plus le niveau des éventuels agacements que la vie en commun peut provoquer dans toute famille. Et peut-être Hortense a-t-elle déjà en tête l’idée d’organiser à nouveau un voyage ensemble, comme elle va bientôt y parvenir.

Cezanne, qui a commencé le portrait de Joachim Gasquet (R521) avec qui il développe une relation d’amitié depuis mars ou avril, en tout cas se montre plus disert et plein de gaîté : il reçoit volontiers Vollard, qui avait manifesté à Paul junior l’envie de rencontrer son père, et l’invite à dîner avec eux en famille. Et, vraisemblablement aidé du fils, Vollard recherche chez les particuliers à qui Cezanne a pu les offrir toutes les toiles qu’il peut trouver et rachète également au peintre toutes celles qu’il veut bien lui céder. Bonne affaire pour le fils, à la perspective du pourcentage qu’il touche sur chaque vente effectuée par Vollard ; il peut donc espérer quelques rentrées substantielles, d’autant que Vollard, depuis le début de l’année, a vendu plusieurs œuvres de Cezanne à Degas, Egisto Fabbri, Mr Mondain, Ludovic Halévy et au comte Takova, ce qui est de bon augure pour la suite.

Hortense, quant à elle, argue de la mauvaise santé de son mari, et du fait qu’elle respire mal et s’étouffe facilement avec l’arrivée des chaleurs estivales à Aix pour le convaincre de faire une cure d’un mois à Vichy. En outre, la perspective d’un séjour d’un mois à l’hôtel n’est pas pour lui déplaire. On joindra donc l’utile à l’agréable.

Cela dit, il est possible qu’instruite par l’expérience du voyage en Suisse de 1890, voire de celui de deux mois de 1893 ou 1894, elle ne prévoie pas de dépasser la durée d’un mois, sachant très bien que Cezanne ne peut supporter longtemps d’être plongé dans un milieu étranger. Et depuis quatre ans, s’ils se sont vus et se sont quittés librement au gré de leurs désirs, qu’adviendrait-il s’ils se trouvaient consignés ensemble dans un même lieu pour un temps long ? Quoi qu’il en soit, le fait qu’elle lui propose ce voyage et qu’il accepte cette proposition montre que contrairement à ce que prétendait Coste, la perspective d’une nouvelle période de cohabitation ne les rebute ni l’un ni l’autre.

Vers le 5 juin, Cezanne, sa femme et son fils s’installent donc à l’Hôtel Molière à Vichy[1]Lettre du 13 juin 1896 à Gasquet., hôtel de grand standing conforme aux vœux d’Hortense, au bord du parc et à deux pas du Casino.

Fig. 256. L’Hôtel Molière à Vichy
Collection privée

Fig. 257. L’Hôtel Molière à Vichy – Carte de correspondance de l’hôtel.
Collection privée

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le séjour se passe bien pour Hortense, qui retrouve le plaisir du dépaysement des voyages et adore la vie à l’hôtel ; l’ambiance de cette station thermale où elle retrouve une certaine vie mondaine à laquelle elle a pris goût lui convient parfaitement, et Cezanne pour sa part – et pour une fois – s’y trouve bien et  profite du beau temps pour peindre quelques aquarelles. Une fois n’est pas coutume : « Le soleil brille et l’espoir rit au cœur » écrit-il à Joachim Gasquet, en le remerciant pour l’envoi de sa revue que son fils a lue « avec le plus vif intérêt »[2]Lettre à Joachim Gasquet du 13 juin 1896..

Manifestement, ce voyage à Vichy représente un moment crucial dans la trajectoire de ce couple : il marque le moment où toute hostilité entre eux disparaît enfin, rendant possibles des sentiments ouverts à un nouveau mode de relation qui va maintenant progressivement se développer, fondé sur le respect et la tendresse mutuelle.Ce retournement aura été rendu possible par ces quatre années depuis septembre 1891 où chacun a su accepter complètement et respecter la liberté de mouvement de l’autre, en alternant avec souplesse de brèves séquences de présence et d’absence.

À Talloires

De retour à Aix au moment où les fortes chaleurs de l’été commencent et incommodent le peintre autant qu’elle, Hortense, s’appuyant sur le succès de ce séjour à Vichy, convainc son mari de repartir aussitôt en famille pour un nouveau séjour à Talloires, sur le lac d’Annecy (on n’est pas très loin de la Suisse, si chère au cœur d’Hortense). Cezanne finit par accepter, comme il l’écrit à Joachim Gasquet : « Me voici éloigné de notre Provence pour quelque temps. Après pas mal de tergiversations, ma famille, entre les mains de laquelle je me trouve en ce moment, m’a déterminé à me fixer momentanément au point où je me trouve»[3]Lettre à Joachim Gasquet du 21 juillet 1896. Formule un peu alambiquée, mais qui signifie pourtant que c’est bien de son plein gré que Cezanne se trouve en ce moment en compagnie de sa famille en terre étrangère.

Dans la même lettre, il écrit : « Que de remerciements et de grâces n’ai-je pas à vous rendre pour les bons souhaits que vous avez bien voulu formuler dans votre lettre pour ma femme. » Au-delà de la simple politesse, on peut trouver dans le ton de ces remerciements  un signe de proximité envers Hortense qui tranche définitivement avec ce que Cezanne avait pu raconter à l’occasion à un Coste ou à un Solari dans ses moments de dépression, d’agressivité ou d’humour cynique.

En se rendant à Talloires, la famille, au grand plaisir d’Hortense et de son fils, fait une halte de quelques jours dans quelques hôtels de prestige : le Grand Hôtel de la Paix et de la Gare à Chambéry (d’où ils partent en excursion à la Grande Chartreuse de Saint-Laurent-du-Pont).

Fig. 258. Le Grand Hôtel de la Paix et de la Gare à Chambéry
Collection privée

Fig. 259. Chambéry – Hôtel de la Paix
Collection privée

 

 

 

 

 

 

 

Puis c’est le Grand Hôtel Verdun et de Genève à Annecy, un lieu prestigieux cadre de grandes réceptions ayant vu défiler de nombreuses personnalités publiques, comme Gambetta, le Prince Napoléon, Émile Loubet, etc. Le temps de l’hôtel Faurien d’Emagny, six ans auparavant, est bien loin…

Fig. 260. Annecy – Grand Hôtel de Verdun et de Genève
Collection privée

Fig. 261. Publicité pour l’hôtel
Collection privée

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au départ d’Annecy, les Cezanne prennent le bateau pour se fixer pendant presque deux mois à l’Abbaye de Talloires, récemment transformée en hôtel, dont l’architecture plaît beaucoup à Cezanne – ainsi d’ailleurs que la cuisine qu’on y sert.

Fig. 262. Talloires – Hôtel de l’Abbaye
Collection privée

Fig. 263. Le cloître.
Collection privée

 

 

 

 

 

 

 

Ce séjour, entrecoupé d’excusions en bateau au château de Duingt lui plaît manifestement puisqu’il y réalise diverses peintures, dont l’une de ses toiles majeures, et une trentaine d’aquarelles. Quelle différence avec le voyage en Suisse de 1890 !

Fig. 264. Le château de Duingt vu de la plage de l’Hôtel de l’Abbaye
Collection privée

Fig. 265. Le Lac d’Annecy
R805, FWN311

 

 

 

 

 

 

 

 

Peut-être aussi dessine-t-il quelques portraits d’Hortense :en s’appuyant sur les traits de son visage, on peut assigner, sans plus de précision, un certain nombre de ses portraits dessinés soit aux mois de janvier, puis d’avril-mai 1895, lorsque Cezanne est à Paris, soit à la deuxième moitié de l’année 1896, lorsque Hortense est à Aix, à Vichy ou à Talloires :

Fig. 266 à 271. Six portraits d’Hortense entre 45 et 46 ans, 1895-1896
(C0840, C0416b, C0952b, C1066a, C1071b, C0797c).

Bien que reconnaissant la beauté du paysage, il le trouve cependant un peu trop « touristique » : « C’est toujours la nature, assurément, mais un peu comme on nous a appris à la voir dans les albums des jeunes voyageuses. »[4]Lettre à Joachim Gasquet du 21 juillet 1896 Mais bien qu’il soit satisfait de ce séjour, comme toujours il ne peut malgré tout s’empêcher de se plaindre le 23 juillet dans une lettre à Solari :« Quand j’étais à Aix, il me semblait que je serais mieux autre part, maintenant que je suis ici, je regrette Aix. La vie commence à être pour moi d’une monotonie sépulcrale. (…) Pour me désennuyer, je fais de la peinture, ce n’est pas très drôle, mais le lac est très bien avec de grandes collines tout autour, on me dit de deux mille mètres, ça ne vaut pas notre pays, quoique sans charge ce soit bien. — Mais quand on est né là-bas, c’est foutu, rien ne vous dit plus. Il faudrait avoir un bon estomac, se ficher une bonne biture.» Cezanne adopte volontiers la posture de victime…

Quoi qu’il en soit, les séjours à Vichy et à Talloires ont offert à la famille un cadre de vie protecteur, hors de toute occasion de tension. Leurs relations sont devenues suffisamment gratifiantes pour que Cezanne, à la fin du mois d’août, décide de revenir vivre en famille à Paris, dans l’appartement du 58, rue des Dames qu’Hortense avait adopté au printemps.

Durant les quatre mois qui suivent, il semble que Cezanne ne s’éloigne pas de Paris, ce qui est exceptionnel et ne s’était plus produit depuis l’automne 1891. Il consacre d’ailleurs plusieurs jours à chercher un atelier qu’il finit par trouver « … à Montmartre où se trouve mon chantier. Je suis à une portée de fusil du Sacré Cœur dont s’élancent dans le ciel les campaniles et clochetons. »[5]Lettre à Joachim Gasquet du 29 septembre 1896.

Le couple Cezanne vit donc un moment de grâce, dans la lumière des deux séjours à Vichy et à Talloires où ils ont réappris à vivre en un même lieu sans entrer en conflit, ce qui suppose tout de même que  chacun n’empiète pas sur l’espace vital de l’autre et respecte son indépendance.  Il se peut aussi que Cezanne apprécie d’être pris en charge sur le plan matériel, compte tenu de sa santé maintenant plus chancelante.

Cezanne retouche ses toiles, peint quelques natures mortes et quelques portraits, et s’arrête de peindre chaque jour vers 16 heures à partir de fin novembre, faute de lumière. Il se rend au Louvre et au Musée du Trocadéro pour réaliser de nombreux dessins de sculptures. Hortense, de son côté, vit selon ses habitudes parisiennes qu’on peut imaginer : lectures, sorties, jeux de cartes avec des amis, flâneries en ville, visites de sa modiste, etc. Ensemble, ils doivent aussi fréquenter quelques familiers comme les Guillaume, leurs amis de vingt ans. Hortense quant à elle maintient sa relation avec Mme Pissarro, à qui elle écrit le 29 décembre[6]C.A.S. à Mme Pissarro, mardi 29 (décembre), 10h, (1896). Bristol liséré de noir in-12, recto/verso. Lot n° 19 (vendu 319 €), vente Tajan – Manuscrits, Photographies, Livres anciens et modernes, 11/06/2014, Hôtel Drouot, Paris. pour lui donner quelques nouvelles de sa santé et de celle de Paul junior :

« …Vous êtes donc restée à la campagne, puisque je n’ai rien reçu de vous (…) Pour moi, j’ai continué à traîner et j’ai eu comme des crises de rhumatisme (…) » En outre, le mauvais temps la force à rester chez elle, et « Paul est un peu enrhumé, cela lui passe et lui revient. Vous devez avoir vos petites filles avec vous (…) J’ai bien regretté depuis que je suis malade de n’être pas à la Condamine où le ciel doit être un peu plus beau (…) » Elle termine sa lettre en adressant ses salutations à Lucien Pissarro.

Cette lettre confirme l’état de santé désormais plus fragile d’Hortense qui s’approche de la cinquantaine. Cette santé parfois mauvaise contribuera d’autant plus, surtout à partir des années 1900, à la pousser à satisfaire son désir de voyages et à s’éloigner périodiquement de Paris pour des séjours plus ou moins prolongés dans divers lieux (notamment en Suisse) dont le climat lui convient mieux que celui de Paris.

 

1897 – 73, rue Saint-Lazare

Après 8 mois d’occupation du logement de la rue des Dames, la famille Cezanne inaugure l’année 1897 par un nouveau déménagement : l’instabilité géographique de ce couple est réellement extravagante ! Paul junior s’est chargé du transport des meubles car le peintre est cloué au lit durant tout le mois de janvier par la grippe. Ils s’installent au 73, rue Saint Lazare, dans un très bel immeuble bourgeois qui fait face directement à l’église de la Trinité et à son square, à l’angle de la chaussée d’Antin[7]C’est la 20résidence commune du couple et la 21résidence d’Hortense depuis 1870. Zola habite également le quartier de la Trinité à cette époque, particulièrement cher à son cœur puisqu’il y a installé Jeanne en 1888 : Paul et Emile ont pu se croiser dans la rue… (remarque d’Alain Pagès) .

Fig. 272. Le n° 73, rue Saint-Lazare (immeuble de droite).
Collection privée

Fig. 273. La perspective sur la rue Saint-Lazare
Le n° 73 est le dernier immeuble à gauche
Collection privée

Fig. 274. La perspective sur la rue Saint-Lazare aujourd’hui
Image Google Earth

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De leur appartement, les Cezanne jouissent d’une vue privilégiée sur la Place de la Trinité, un lieu qui a inspiré de nombreux peintres, dont Renoir (qui l’a représentée 4 fois). Ce lieu grouillant de vie dans un des beaux quartiers de Paris avait tout pour plaire à Hortense…

Fig. 275. Vue sur la Place de la Trinité depuis le 73, rue Saint-Lazare
Collection privée

Fig. 276. Renoir- Place de la Trinité, 1893
Hiroshima Museum of Art, Tokyo

Fig. 277. Une marchande de fleurs à la porte d’Hortense.
Collection privée

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est selon toute vraisemblance Hortense qui pousse à cette amélioration continue du standing du couple et qui a voulu ce déménagement. Peut-être aussi, connaissant son mari, sait-elle qu’il a régulièrement besoin de changer d’environnement.

Elle commente en tout cas les ennuis de santé de Paul – et les siens – dans une lettre adressée de Paris à Mme Chocquet le 22 janvier 1897 :

Fig. 278. Lettre d’Hortense à Mme Chocquet.
page 1

Fig. 279. Lettre d’Hortense à Mme Chocquet.
page 2

Fig. 280. Lettre d’Hortense à Mme Chocquet.
page 3

           

 

 

 

 

 

 

 

 

            « Chère Madame et amie.

Il est peut être bien tard pour exprimer encore des souhaits de Nouvel an. Mais, tant de fâcheux contretemps, se sont depuis un mois, succédés à la maison, que je n’ai pu trouver un instant pour vous écrire plus tôt.
Mon mari a d’abord été pris d’une très forte grippe, qui l’a retenu au lit pendant une quinzaine de jours, et qui l’empêche encore de sortir pour retourner à ses occupations. Mon tour est venu ensuite, et si aujourd’hui je tousse moins, je me sens dans un grand état de faiblesse, causé par des étouffements et des douleurs rhumatismales provoquées par le temps de brouillards et de pluies dont nous jouissons.
J’espère, chère Madame et amie, que votre santé à vous est meilleure et qu’il en est de même pour votre petite Marie.
Je désire que vous vous décidiez à nous revenir à Paris et à vous y fixer de nouveau.
Mon mari a fini le panneau depuis avant sa maladie et à votre prochain voyage, il ira le mettre en place .
Mon mari et mon fils vous prient d’agréer leurs meilleurs et plus respectueux souhaits.
Pour vous, chère Madame et amie, recevez avec mes vœux les plus fervents pour votre bonheur, l’assurance de mon amitié sincère et dévouée.

                                            Toute à vous.

                                Hortense Cézanne[8]Lettre autographe signée, Paris, 22 janvier 1897, à Madame Victor Choquet, 3 pages in-8, en vente à la galerie Thomas Vincent, 18 rue Pasquier, 75008, Paris (novembre 2015). Origine : collection privée USA.».

Cezanne garde encore la chambre début février. Mais éternel insatisfait, il rêve d’ailleurs : « Sauf un peu de marasme inhérent à la situation, ça ne va pas plus mal, mais si j’avais su organiser ma vie pour vivre là-bas, ça m’aurait mieux convenu. Ma famille oblige à pas mal de concessions. »[9]Lettre du 30 janvier 1897 à Solari.. Rien ne l’oblige pourtant à rester à Paris, et des concessions, le moins qu’on puisse dire est qu’il n’en a consenti que fort peu dans le passé. Aussi peut-on voir dans cet adoucissement de sa position le reflet d’une certaine acceptation du fait de vivre en famille, avec peut-être le désir de rester proche de son fils, qui a maintenant 25 ans et vit oisif : « Le petit travaillera s’il en a envie »[10]Jean de Beucken, op. cit., p. 100, phrase prêtée à Cezanne sans référence.. Dès lors que l’on a des rentes, il est tout à fait admis de vivre ainsi dans cette seconde moitié du XIXe siècle. Paul s’occupe seulement de la vente des tableaux de son père, ce qui n’est pas encore une charge bien lourde : Vollard vend durant les six premiers mois de l’année quelques toiles à des prix qui croissent lentement.

Durant trois mois, Cezanne vit donc en famille dans ce nouvel appartement. Cela fait maintenant sept mois qu’il est resté à demeure à Paris, et dix mois qu’il n’a pas quitté Hortense ni son fils depuis leur arrivée à Aix en mai 1896 avant le voyage à Vichy. Cela laisse supposer que la relation entre tous les trois est maintenant exempte de tensions[11]Selon Léo Larguier « Il(Cezanne) me disait souvent que le corps d’une femme est à sa plénitude entre quarante-cinq et cinquante ans » (Avant le déluge. Souvenirs, Paris, Bernard Grasset, éditeur, 1928, 257 pages, p. 71.). Hortense a maintenant atteint cet âge…, d’autant plus que, si l’on en croit Jean de Beucken, Cezanne ne fréquente personne : « Il ne voit plus aucun de ses anciens camarades peintres. Ayant croisé Monet rue d’Amsterdam, il fait semblant de ne pas le reconnaître. Et Guillaumin, se promenant sur les quais en compagnie de Signac, aperçoit Cezanne: ils vont l’aborder, quand celui-ci leur fait un geste suppliant de passer outre. Tout cela se raconte dans les milieux d’artistes, et Cezanne passe pour plus infréquentable que jamais. »[12]Jean de Beucken, op. cit., p. 101. Alain Mothe signale qu’il s’agit ici d’une paraphrase de ce que rapporte Geffroy en 1922, op. cit. : « Il[Monet] le rencontra pourtant une fois, me dit-il, rue d’Amsterdam, et Cezanne baissa la tête, fonça à travers la foule. »

On peut dater de ces moments passés en famille quelques portraits d’Hortense pris à la dérobée ou dans son sommeil (elle ne pose pas), et qui la montrent prenant de l’âge :

Fig. 281 à 283. Hortense à 46-47 ans, 1896-1897 (C0666a, C0821h, C1067)[13]cf. aussi C0818.

Lassitude, bonté tranquille, dignité, trois moments saisis au vol par le peintre…

Fig. 284. Paul vers 58 ans

C’est un tout nouveau Cezanne que nous présente cette photographie, manifestement moins sujet à la vie intérieure chaotique qu’on pouvait encore percevoir dans son autoportrait de 1895 (R876, fig. 248) et sa barbe broussailleuse : le visage, plus dépouillé, apparaît plus apaisé.

Une fois la mauvaise saison passée, Cezanne éprouve le besoin de retourner peindre sur le motif, ce qui explique pour une fois, bien davantage que son désir de se libérer de l’emprise de sa famille, qui n’est plus d’actualité, le fait que dès le mois d’avril, Cezanne reprend son bâton de pèlerin.

Hortense acquiesce certainement à ce désir, ce qui allège d’ailleurs ses tâches d’intendance et, avec son caractère expansif, la rend plus disponible pour rencontrer ses amis comme les Guillaume – qu’elle et Paul junior continuent à rencontrer très régulièrement, de même que Cezanne quand il est à Paris – ou Mme Chocquet, l’amie de cœur désormais veuve qui a pieusement conservé la collection de son mari, et avec laquelle elle entretient une correspondance régulière lorsqu’elle séjourne en Normandie et qu’elle rencontre quand elle revient parfois à Paris rue Monsigny. On peut aussi imaginer Hortense profitant de la vie parisienne, dont témoigne ce petit film qui restitue l’ambiance parisienne à la fin des années 1890 :
https://www.facebook.com/nextobserver/videos/327099958071337/

Tout d’abord, Cezanne reste en avril dans la région de Fontainebleau. Il loge à Marlotte, puis on le retrouve en mai installé au Grand Hôtel de la Belle Étoile à Mennecy[14]Au recensement de 1896, la commune compte 1641 habitants..

Fig. 285. La place de Mennecy. Au fond, le Grand Hôtel de la Belle Étoile
Collection privée

Fig. 286. Le Grand Hôtel de la Belle Étoile
Collection privée

Fig. 287. Le site aujourd’hui. L’hôtel a disparu.
Image Google Earth

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il est très probable qu’Hortense et Paul junior viennent régulièrement lui rendre visite, comme ils le feront les deux années suivantes en 1898 et 1899 lorsqu’il séjournera pour les mois d’été hors de Paris.

Le 29 mai, Cezanne revient à Paris, mais il en repart aussitôt dans la nuit du 31 pour le Jas de Bouffan. De leur côté, dès le mois de juin, Hortense et Paul quittent également Paris pour leurs voyages d’été, peut-être une nouvelle fois en Suisse[15]Cf. ci-dessous la lettre d’Hortense à Mme Chocquet du 30 décembre 1897. Si elle « ne voyagera plus », c’est vraisemblablement qu’elle a encore pu voyager cette année.. Jusqu’en septembre, la famille restera séparée.

Pendant son absence de Paris, la notoriété du peintre augmente encore avec l’achat par la Nationalgalerie de Berlin du Moulin sur la Couleuvre pour 1500 francs, et la parution d’un article en juin à ce propos dans La Revue Blanche qualifiant Cezanne « … d’un homme qu’à la fois M. Renoir, M. Degas, M. Monet, M. Pissarro, M. Sisley, M. Gauguin et tant de jeunes hommes doués, tiennent en très haute estime. »[16]« Petite gazette d’art », La Revue Blanche, juin 1897.. Paul junior doit se réjouir de tout cela.

En Provence, la santé de Cezanne est fluctuante, comme il l’écrit à Joachim Gasquet le 18 juillet : « Par suite de grandes fatigues, une lassitude telle s’est emparée de moi que je ne puis me rendre à votre bonne invitation. Je comprends que je suis à bout de forces… », ce qui malgré tout ne l’empêche pas de louer en été un cabanon au Tholonet – où il invite Solari au restaurant Berne – et d’aller peindre à Bibémus.

Surtout, il se préoccupe de sa mère fort malade, passant beaucoup de temps à ses côtés et lui apportant tous les soins possibles : «il soupe, le soir, et couche chez sa mère qu’il entoure de soins et de respects attendris. Elle est infirme ; il lui fait faire des promenades en voiture, la mène se chauffer au soleil du Jas. Il la porte lui-même, mince et fluette comme une enfant, entre ses bras encore robustes, de la voiture à son fauteuil. Il lui raconte mille plaisanteries affectueuses ».

Vers le 20 septembre, Hortense et Paul junior rejoignent Cezanne à Aix[17]Cf. Lettre d’Hortense à Mme Chocquet du 30 décembre 1897.. Ce voyage, comme en 1895, a vraisemblablement pour but de venir passer la mauvaise saison dans un climat plus favorable que celui de Paris. Peut-être aussi Hortense, mise au courant de l’état de sa belle-mère, désire-t-elle soutenir son époux et prendre sa part des soins à lui apporter.

Mais 5 semaines plus tard, le grand malheur auquel on s’attendait se produit : le 25 octobre 1897, Anne Elisabeth Honorine Cezanne, née Aubert, s’éteint à l’âge de 83 ans à son domicile du 30, Cours Mirabeau. Les obsèques religieuses se déroulent à l’église Saint-Jean-de-Malte.

C’est Marie, désormais le véritable chef de famille, qui s’occupe de la succession[18]Apparemment tout a été fait pour éviter les droits de succession puisque le registre des décès précise qu’aucune date n’a été fixée pour les formalités de la succession et qu’un certificat attestant que le défunt ne détenait aucun actif est daté du 24 Juin 1899. Source : Chronologie du site du catalogue FWN., et elle a fort à faire pour résister à Maxime Conil qui tient à sortir de l’indivision, ce qui conduira dans deux ans à la vente du Jas de Bouffan… Quant à Hortense, elle soutient comme elle le peut son mari durant cette épreuve, ce qui ne doit pas être une mince affaire compte tenu de l’extrême affection qu’il portait à sa mère. La lettre du 30 décembre d’Hortense à Mme Chocquet qu’on lira plus loin  en porte témoignage.

Le 2 novembre, Cezanne félicite Émile Solari pour son mariage :« Je ne doute pas que vous trouviez dans votre future compagne le point d’appui indispensable à tout homme devant qui s’ouvre une longue carrière et souvent ardue.» Il y a là une forme d’hommage détourné rendu à Hortense, qui n’a cessé d’être disponible pour lui chaque fois qu’il l’a sollicitée, et sur qui il peut s’appuyer en cette période douloureuse…

Vers le 10 décembre, Hortense, Paul et leur fils rejoignent enfin, après 7 mois d’absence, leur appartement parisien. Pourquoi ne passent-ils pas la mauvaise saison à Aix ? Il est significatif que Cezanne ait décidé de revenir vivre en famille, ce qui démontre, une nouvelle fois, que le rapprochement entre Hortense et lui est tout à fait effectif ; les tensions entre eux appartiennent bien au passé. Trois semaines après leur retour, Hortense écrit alors à Mme Chocquet :

                                                                                  Paris 30 10bre[décembre] 1897

               Chère Madame et amie,

Nous sommes revenus à Paris depuis trois semaines. Mon fils est allé rue Monsigny, il y a huit jours, ayant vu toutes les fenêtres closes, je me décide à vous écrire à Yvetot.
J’espérais, le temps étant très doux que peut-être, vous viendriez passer les vacances de Noël à Paris.
Nous avons perdu ma belle-mère le 25 8bre[octobre] dernier, ainsi que vous avez dû l’apprendre. Nous étions de retour à Aix depuis 5 semaines. A mon arrivée à Aix, j’ai eu le plaisir d’y recevoir de vos bonnes nouvelles.
Mais tous les tracas causés par la maladie et la mort de ma belle-mère m’ont tellement prise, que je n’ai pas eu un instant à moi.
Ensuite, le règlement de nos affaires, les préparatifs de notre retour à Paris, notre arrivée ici dans une maison, abandonnée depuis 7 mois, et toute la fatigue des premiers jours. Je me sentais exténuée, je commence à peine à respirer.
Mon mari, dont la santé n’est pas très brillante, bien qu’il travaille et vive de sa vie habituelle.
J’espère, chère Madame, que votre santé est bonne, ainsi que celle de votre petite fille. Nous aurons, je l’espère, le plaisir de vous voir à votre prochain voyage à Paris.
Nous nous y installons définitivement et l’été, nous irons dans les environs. Nous ne voyagerons plus sans doute. Mon mari ne pouvant rester seul.
Nous passerons de temps en temps, rue Monsigny, afin de ne pas laisser passer la bonne chance que nous pourrons avoir de vous y rencontrer.
En attendant cette bonne chance, permettez-moi, chère Madame et amie, de vous exprimer les sentiments de bonne et sincère affection que j’éprouve pour vous et les bons et affectueux souhaits que je forme pour vous.
Mon fils vous prie d’agréer ses respectueux souhaits.
Embrassez pour moi, votre chère petite Marie.

Recevez, chère Madame et amie, avec mes bons souhaits, l’assurance de mes meilleurs et plus affectueux souvenirs.

                    Bien à vous et toujours

               Hortense Cézanne[19]Lettre mise en vente en novembre 2015 par la Librairie de l’Abbaye-Pinault, 27 à 36, rue Bonaparte, Paris (750 €).

On voit que la santé de Cézanne est désormais un sujet d’inquiétude tel qu’Hortense imagine alors qu’elle devra renoncer à ses voyages d’été et s’occuper à plein temps de son mari[20]Ce renoncement aux voyages lié au fait que Cezanne ne peut plus rester seul laisse à penser qu’en ce qui concerne les voyages en Suisse de 1883 ou 1884, Hortense a bien dû s’y rendre seule ou avec Paul junior, sans son mari qui alors pouvait rester seul.. Et en effet, il va rester à Paris en famille durant près de deux années, entrecoupées seulement durant l’été de quelques déplacements en région parisienne, essentiellement du côté de Fontainebleau comme il l’a fait en avril et mai de l’année écoulée et comme ils le feront ensemble en famille à l’été 1904 et 1905.

 

 1898 – 31, rue Ballu

Le 8 janvier meurt Achille Emperaire, un des plus vieux amis de Cezanne qu’Hortense a connu et qu’ils avaient hébergé après la naissance de Paul à la Halle aux vins. Souvenirs…

Le 13 janvier, Zola publie  J’accuse … À cette date, les deux amis se sont perdus de vue.

Depuis leur retour à Paris, Cezanne a loué un atelier à la Villa des Arts, 15, rue Hégésippe-Moreau, au pied de la butte Montmartre, sorte de cité artistique abritant depuis 1890 une cinquantaine d’ateliers d’artistes. Renoir et Signac y ont séjourné[21]Selon Wikipedia, « la villa est un ensemble d’une cinquantaine d’ateliers d’artistes, le plus important du XIXe siècle à Paris, bâti sur un terrain détaché du cimetière de Montmartre et dévolu aux artistes sous Louis XV ». Selon Henri Perruchot, « Les quinze logis de Monsieur Cezanne »,  L’Œil, n° 12, Noël 1955, il y aurait habité : « la « Villa des Arts », 15, rue Hégésippe-Moreau,   (…)  fut   en  1898-1899,avant la retraite définitive de Cezanne à Aix, son dernier logis parisien. La petite rue Hégésippe-Moreau sinue, silencieuse, au flanc de la butte Montmartre. La « Villa des Arts » s’y ouvre par un portail en fer forgé. L’endroit tranquille, a un charme tout provincial. Ce fut là que Cezanne peignit son célèbre portrait d’Ambroise Vollard. Vollard a longuement raconté dans son Cezanne l’histoire de ce portrait. (…)Le local dans lequel vivait Cezanne rue Hégésippe-Moreau était aussi pauvre que tous ceux où il avait précédemment passé. Vollard signale que les murs en étaient nus ; seules, quelques reproductions de Forain, découpées dans les journaux, étaient piquées çà et là… Mais Cezanne avait-il besoin d’un décor ? Cezanne n’était-il pas Cezanne ? » En réalité, on voit mal Cezanne ne pas habiter tout près de là avec Hortense et Paul rue Saint-Lazare, et il est bien plus vraisemblable qu’il n’y a installé que son atelier, ce que pense Laurent Houssais, Le Journal de Cezanne, Hazan, 2006, p. 294. En outre, Vollard ne précise pas dans son récit où son portrait a été peint. (était-ce déjà l’atelier qu’il avait loué près de Montmartre lorsqu’il était revenu à Paris en septembre 1896 habiter la rue des Dames ?).

Fig. 288. L’atelier de Cezanne à la Villa des Arts
Collection privée

Il visite peut-être la nouvelle exposition d’une soixantaine de ses œuvres chez Vollard, qui se tient du 9 mai au 10 juin.

C’est d’ailleurs vers mai 1898 que la famille déménage à nouveau et s’installe à 750 m. de la rue Saint-Lazare au n° 31 de la rue Ballu, où elle occupe un appartement au 3étage[22]22erésidence commune du couple et 23erésidence d’Hortense depuis 1870. Cette adresse est confirmée par les visas de la gendarmerie sur le livret militaire de Paul en mai 1898 (Philippe Cezanne), ainsi que par le catalogue du Salon des Indépendants qui a eu lieu du 21 octobre au 26 novembre1899. Alain Pagès remarque que Zola a habité au 23 de la rue Ballu entre 1877 et 1889 : coïncidence….

FIg. 289. Le n° 31, rue Ballu.
Collection privée

Fig. 290. Le site aujourd’hui
Image Google Earth

 

 

 

 

 

 

Difficile de comprendre, une fois de plus, les raisons d’un tel déménagement. Certes, l’appartement est très bien situé et lumineux à l’angle de la rue Vintimille, mais le standing de l’immeuble semble assez inférieur à celui de la rue Saint-Lazare. Peut-être l’appartement est-il mieux agencé que l’appartement précédent, dans lequel Hortense aura passé entre deux ans et demi et trois ans[23]A-t-il été choisi parce qu’il rapproche Cezanne de son atelier de la Villa des Arts qui n’est plus qu’à 750m. de ce nouveau domicile ? Peu vraisemblable vu les qualités de marcheur du peintre qui n’est pas à 10 minutes près lorsqu’il s’agit de rejoindre un lieu donné..

Le 22 juin, Cezanne écrit de Paris à Joachim Gasquet, alors à Aix : « Voudriez-vous être assez aimable pour dire à Paul quel jour je pourrai vous revoir ? », ce qui laisse supposer que son fils est également à Aix. Celui-ci est-il allé voir sa tante Marie ? On n’en sait pas plus.

Quoi qu’il en soit, Cezanne ne s’attarde pas à Paris durant l’été. Pendant trois mois il pérégrine dans la région parisienne : il travaille à Fontainebleau[24]En juillet, il loge 11, rue Saint-Louis (adresse consignée dans un livre d’adresses de Vollard, in Archive Vollard, Paris, musée du Louvre, bibliothèque centrale et archives des musées nationaux)., Montgeroult et à Marines, près de Pontoise, puis à Marlotte, à l’orée de la forêt de Fontainebleau, et à Montigny-sur-Loing. Jean de Beucken raconte que sa femme et son fils venaient parfois le rejoindre le dimanche, à la sortie de la messe[25]Jean de Beucken, op. cit., p. 106

Cezanne revient à Paris à l’automne et il y passe tout l’hiver en famille. En dehors des trois mois de l’été, cela fait maintenant un an qu’il vit auprès des siens : la cohabitation avec Hortense se passe donc sans difficulté particulière. Quant à Paul, il continue à tenter de placer les toiles de son père, moyennant une commission de 10 %. « Ainsi mêlé à sa peinture, il lui conseillait de renoncer aux modèles masculins, les modèles féminins « étant de beaucoup plus de vente » »[26]Jean de Beucken, op. cit., p. 106. On voit que le souci de l’esthétique n’était pas sa préoccupation première…

 

1899 – Vente du Jas de Bouffan

Cezanne continue à vivre en famille durant la première moitié de l’année, durant laquelle il s’attaque à l’interminable portrait de Vollard, opération dont celui-ci a fait un récit savoureux. Il nous a livré par ailleurs un détail tellement insolite qu’il doit être véridique sur la vie du couple :« Comme il se couchait de très bonne heure, il lui arrivait de s’éveiller au milieu de la nuit. Hanté par son idée fixe (le temps qu’il faisait), il ouvrait la fenêtre. Une fois rassuré avant de regagner son lit, il allait, une bougie à la main, revoir l’étude qui était en train. Si l’impression était bonne, il réveillait sa femme pour lui faire partager sa satisfaction. Et pour la dédommager de ce dérangement, il l’invitait à faire une partie de dames. »[27]Ambroise Vollard, Paul Cézanne, Georges Crès ed., Paris, 1919, p. 127On imagine volontiers Hortense en chemise de nuit s’installant devant le damier face à son mari tout excité… Signe en tout cas que ce couple baroque partage toujours, à la cinquantaine pour elle et passé soixante ans pour lui, des moments de véritable complicité !

D’ailleurs Cezanne continue à croquer son épouse à la dérobée et elle pose même pour lui à l’occasion pour un dessin.

Fig. 291 et 292. Hortense à 48-49 ans, 1898-1899.

 Le 25 février, il écrit à Émile Solari que cela fait plusieurs semaines qu’il travaille à raison de 2 séances de pose par jour, et le 16 mai il s’excuse auprès de sa nièce Marthe Conil de ne pouvoir venir assister à sa première communion à Aix : « Tante Hortense, Paul ton cousin, et moi, sommes très touchés de ta bonne invitation. (…) En ce moment je me [vois] retenu à Paris par un travail assez long… » : c’est dire que le portrait de Vollard lui prendra près de 5 mois. On peut noter aussi le « Tante Hortense » redoublé, par lequel il signifie clairement que depuis son mariage, son épouse doit être considérée comme un membre à part entière de la famille Cezanne élargie : « En te remerciant donc de ton bon souvenir je t’envoie le bonjour de tante Hortense, du cousin Paul, et une bonne caresse de ton vieil oncle ».

Dans la même lettre il annonce qu’il espère venir à Aix en juin, mais on ne sait pas si ce projet a été mis à exécution.

Début juillet, la vente de la collection de son vieil ami Chocquet, dont la veuve vient de mourir – Hortense perd ainsi une amie très chère de plus de 20 ans –  est l’occasion de faire le point sur la notoriété de Cezanne : La Maison du Pendu est vendue 6 200 francs, et Durand-Ruel achète 17 Cezanne, dont Mardi-Gras pour 4 000 francs. Plus tard, à la vente du Comte Doria, La Neige fondante s’enlève à 6 750 francs : on peut dire qu’en deux ou trois ans, les tableaux de Cezanne sont devenus une valeur spéculative très observée sur le marché de l’art, ce qui fait le bonheur de son fils… Dès ce moment, les ventes ne vont plus cesser, soutenues par de nombreux articles de presse et la présence d’œuvres de Cezanne dans de multiples expositions, à l’organisation desquelles Paul junior s’emploiera de plus en plus activement.

A Aix, on s’est résolu à vendre le Jas de Bouffan, à la demande pressante de Maxime Conil pour faire cesser l’indivision. On peut s’étonner que Cezanne n’ait pas pensé à racheter les droits de ses deux sœurs, ce dont il avait largement les moyens[28]La vente s’est faite au prix de 75 000 francs, ce qui signifie que Cezanne aurait dû débourser 50 000 francs pour conserver la propriété, soit environ 10 % de son patrimoine seulement. Rappelons que Louis Auguste avait acheté cette propriété 40 ans auparavant pour 85 000 francs, ce qui confirme que l’inflation durant la seconde moitié du XIXe siècle a été nulle.. Mais peut-être a-t-il reculé devant la nécessité de gérer seul une si grande maison et les terres agricoles attenantes, alors qu’il n’était pas question pour Hortense, qui en avait été bannie si longtemps, ni pour Paul junior de venir se fixer à Aix.

Pour la réalisation de l’opération, Cezanne signe le 3 septembre, puis le 21 octobre une procuration à sa sœur Marie ; la vente par adjudication a lieu le 21 novembre. Sur ces actes, Cezanne est désigné comme « rentier demeurant à Marlotte, commune de Bourron » ; il est assez vraisemblable qu’il y a finalement passé l’été, ou au moins une partie du mois d’août, Hortense et Paul junior lui rendant régulièrement visite[29]C’est là qu’il fait le portrait du jeune peintre norvégien Alfred Hauge. Celui-ci, racontant sa visite à Cezanne à un ami, écrit « Il est diabétique, il souffre beaucoup et parfois il est impossible de le côtoyer. Il est séparé de sa femme, mais elle vient de Paris avec son fils tous les dimanches surtout pour sauver sa peau. Elle repart le lundi certainement car il me semble qu’il peut être très désagréable avec elle ».On voit mal Hortense venir voir son mari uniquement mue par la crainte, et cela tous les dimanches, vu son caractère indépendant et l’état de leurs relations, très apaisées. Témoignage peu convaincant donc, reposant sur des impressions personnelles d’un jeune homme qui ne connaît rien de leur situation réelle et a pu se tromper sur la signification d’une parole du peintre un peu haute et qu’il a pu interpréter comme agressive, par exemple.. On peut donc constater qu’il n’a repris ses déplacements qu’après 10 mois vécus en famille : difficile de ne pas penser que les relations au sein du couple sont désormais tout à fait pacifiques – et peut-être aussi a-t-il apprécié depuis septembre 1896 de bénéficier des soins au quotidien de son épouse et d’être libéré des soucis d’intendance.

Pourtant à l’automne, Cezanne a dû entrecouper son séjour à Marlotte d’un voyage à Aix pour vider le Jas de Bouffan de ses effets personnels et déménager son atelier. Un autodafé voit détruire quantité de toiles, d’aquarelles ou de dessins que le peintre ne tient pas à conserver, ainsi que la plupart des meubles dont ses sœurs ne veulent pas, en particulier « le fauteuil où papa faisait sa sieste »… Obligé de quitter le Jas de Bouffan, sa sœur Marie lui a trouvé un logement en ville, au deuxième étage du 23 de la rue Boulegon, où il finira par s’installer à demeure le moment venu[30]21résidence commune du couple (car Hortense viendra y séjourner régulièrement) et 22résidence d’Hortense depuis 1870..

En décembre, Vollard annonce à Gauguin qu’il a acheté tout le contenu de l’atelier de Cezanne[31]Pascoe écrit qu’il s’agit de l’atelier de Fontainebleau (sa thèse, p. 181, citant la lettre de Vollard in Paul Gauguin – Letters to Ambroise Vollard and André Fontainas , in Studies in Post-Impressionnism, Thames & Hudson, London, 1986, p. 189) – ce qui laisse supposer qu’il a abandonné la Villa des Arts à ce moment-là. On peut donc supposer que le retour définitif de Cezanne à Aix, qui ouvre la dernière période de sa vie, date du début de ce mois.

Le bilan de cette quatrième période de la vie du couple d’Hortense et de Paul est donc largement positif.

En effet, ils ont dans un premier temps expérimenté avec succès entre 1891 et 1896 la solution de la « semi-présence » (Paul en région parisienne visitant régulièrement les siens ou recevant leur visite). Sur les 4 ans et 8 mois que dure cette première partie de la période, la « semi-présence » de Cézanne aux siens a duré au total plus de 2 ans, le reste du temps se partageant également entre les périodes de cohabitation et d’absence qui représentent chacune 1 an et 3 mois. Cette structuration du temps du couple est très originale par rapport à ce qu’ils ont vécu durant les trois premières étapes de leur vie commune.

Dès lors, ayant bien joué le jeu du respect de l’autonomie de chacun, les tensions entre eux ont pu disparaître et la relation s’est apaisée, au point qu’au cours de la seconde moitié de la période, entre mai 1896 et décembre 1899, en quelque sorte rassurés, Paul et Hortense recommencent à vivre sous le même toit en bonne intelligence, partageant même des moments de complicité que l’on aurait pu croire devenus impossibles après la dernière crise de 1891. Sur les 3 ans et 7 mois que dure cette seconde partie de la période, ils vivent en effet ensemble 2 ans et demi, donc la plus grande partie du temps, alors qu’ils ne se sont séparés que pendant 4 mois et demi à peine, et ont continué à se fréquenter en « semi-présence » pendant 9 mois.

La cinquième et dernière période de leur vie de couple peut maintenant commencer.

Suite

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Références   [ + ]

1.Lettre du 13 juin 1896 à Gasquet.
2.Lettre à Joachim Gasquet du 13 juin 1896.
3, 4.Lettre à Joachim Gasquet du 21 juillet 1896
5.Lettre à Joachim Gasquet du 29 septembre 1896.
6.C.A.S. à Mme Pissarro, mardi 29 (décembre), 10h, (1896). Bristol liséré de noir in-12, recto/verso. Lot n° 19 (vendu 319 €), vente Tajan – Manuscrits, Photographies, Livres anciens et modernes, 11/06/2014, Hôtel Drouot, Paris.
7.C’est la 20résidence commune du couple et la 21résidence d’Hortense depuis 1870. Zola habite également le quartier de la Trinité à cette époque, particulièrement cher à son cœur puisqu’il y a installé Jeanne en 1888 : Paul et Emile ont pu se croiser dans la rue… (remarque d’Alain Pagès)
8.Lettre autographe signée, Paris, 22 janvier 1897, à Madame Victor Choquet, 3 pages in-8, en vente à la galerie Thomas Vincent, 18 rue Pasquier, 75008, Paris (novembre 2015). Origine : collection privée USA.
9.Lettre du 30 janvier 1897 à Solari.
10.Jean de Beucken, op. cit., p. 100, phrase prêtée à Cezanne sans référence.
11.Selon Léo Larguier « Il(Cezanne) me disait souvent que le corps d’une femme est à sa plénitude entre quarante-cinq et cinquante ans » (Avant le déluge. Souvenirs, Paris, Bernard Grasset, éditeur, 1928, 257 pages, p. 71.). Hortense a maintenant atteint cet âge…
12.Jean de Beucken, op. cit., p. 101. Alain Mothe signale qu’il s’agit ici d’une paraphrase de ce que rapporte Geffroy en 1922, op. cit. : « Il[Monet] le rencontra pourtant une fois, me dit-il, rue d’Amsterdam, et Cezanne baissa la tête, fonça à travers la foule. »
13.cf. aussi C0818.
14.Au recensement de 1896, la commune compte 1641 habitants.
15.Cf. ci-dessous la lettre d’Hortense à Mme Chocquet du 30 décembre 1897. Si elle « ne voyagera plus », c’est vraisemblablement qu’elle a encore pu voyager cette année.
16.« Petite gazette d’art », La Revue Blanche, juin 1897.
17.Cf. Lettre d’Hortense à Mme Chocquet du 30 décembre 1897.
18.Apparemment tout a été fait pour éviter les droits de succession puisque le registre des décès précise qu’aucune date n’a été fixée pour les formalités de la succession et qu’un certificat attestant que le défunt ne détenait aucun actif est daté du 24 Juin 1899. Source : Chronologie du site du catalogue FWN.
19.Lettre mise en vente en novembre 2015 par la Librairie de l’Abbaye-Pinault, 27 à 36, rue Bonaparte, Paris (750 €).
20.Ce renoncement aux voyages lié au fait que Cezanne ne peut plus rester seul laisse à penser qu’en ce qui concerne les voyages en Suisse de 1883 ou 1884, Hortense a bien dû s’y rendre seule ou avec Paul junior, sans son mari qui alors pouvait rester seul.
21.Selon Wikipedia, « la villa est un ensemble d’une cinquantaine d’ateliers d’artistes, le plus important du XIXe siècle à Paris, bâti sur un terrain détaché du cimetière de Montmartre et dévolu aux artistes sous Louis XV ». Selon Henri Perruchot, « Les quinze logis de Monsieur Cezanne »,  L’Œil, n° 12, Noël 1955, il y aurait habité : « la « Villa des Arts », 15, rue Hégésippe-Moreau,   (…)  fut   en  1898-1899,avant la retraite définitive de Cezanne à Aix, son dernier logis parisien. La petite rue Hégésippe-Moreau sinue, silencieuse, au flanc de la butte Montmartre. La « Villa des Arts » s’y ouvre par un portail en fer forgé. L’endroit tranquille, a un charme tout provincial. Ce fut là que Cezanne peignit son célèbre portrait d’Ambroise Vollard. Vollard a longuement raconté dans son Cezanne l’histoire de ce portrait. (…)Le local dans lequel vivait Cezanne rue Hégésippe-Moreau était aussi pauvre que tous ceux où il avait précédemment passé. Vollard signale que les murs en étaient nus ; seules, quelques reproductions de Forain, découpées dans les journaux, étaient piquées çà et là… Mais Cezanne avait-il besoin d’un décor ? Cezanne n’était-il pas Cezanne ? » En réalité, on voit mal Cezanne ne pas habiter tout près de là avec Hortense et Paul rue Saint-Lazare, et il est bien plus vraisemblable qu’il n’y a installé que son atelier, ce que pense Laurent Houssais, Le Journal de Cezanne, Hazan, 2006, p. 294. En outre, Vollard ne précise pas dans son récit où son portrait a été peint.
22.22erésidence commune du couple et 23erésidence d’Hortense depuis 1870. Cette adresse est confirmée par les visas de la gendarmerie sur le livret militaire de Paul en mai 1898 (Philippe Cezanne), ainsi que par le catalogue du Salon des Indépendants qui a eu lieu du 21 octobre au 26 novembre1899. Alain Pagès remarque que Zola a habité au 23 de la rue Ballu entre 1877 et 1889 : coïncidence…
23.A-t-il été choisi parce qu’il rapproche Cezanne de son atelier de la Villa des Arts qui n’est plus qu’à 750m. de ce nouveau domicile ? Peu vraisemblable vu les qualités de marcheur du peintre qui n’est pas à 10 minutes près lorsqu’il s’agit de rejoindre un lieu donné.
24.En juillet, il loge 11, rue Saint-Louis (adresse consignée dans un livre d’adresses de Vollard, in Archive Vollard, Paris, musée du Louvre, bibliothèque centrale et archives des musées nationaux).
25, 26.Jean de Beucken, op. cit., p. 106
27.Ambroise Vollard, Paul Cézanne, Georges Crès ed., Paris, 1919, p. 127
28.La vente s’est faite au prix de 75 000 francs, ce qui signifie que Cezanne aurait dû débourser 50 000 francs pour conserver la propriété, soit environ 10 % de son patrimoine seulement. Rappelons que Louis Auguste avait acheté cette propriété 40 ans auparavant pour 85 000 francs, ce qui confirme que l’inflation durant la seconde moitié du XIXe siècle a été nulle.
29.C’est là qu’il fait le portrait du jeune peintre norvégien Alfred Hauge. Celui-ci, racontant sa visite à Cezanne à un ami, écrit « Il est diabétique, il souffre beaucoup et parfois il est impossible de le côtoyer. Il est séparé de sa femme, mais elle vient de Paris avec son fils tous les dimanches surtout pour sauver sa peau. Elle repart le lundi certainement car il me semble qu’il peut être très désagréable avec elle ».On voit mal Hortense venir voir son mari uniquement mue par la crainte, et cela tous les dimanches, vu son caractère indépendant et l’état de leurs relations, très apaisées. Témoignage peu convaincant donc, reposant sur des impressions personnelles d’un jeune homme qui ne connaît rien de leur situation réelle et a pu se tromper sur la signification d’une parole du peintre un peu haute et qu’il a pu interpréter comme agressive, par exemple.
30.21résidence commune du couple (car Hortense viendra y séjourner régulièrement) et 22résidence d’Hortense depuis 1870.
31.Pascoe écrit qu’il s’agit de l’atelier de Fontainebleau (sa thèse, p. 181, citant la lettre de Vollard in Paul Gauguin – Letters to Ambroise Vollard and André Fontainas , in Studies in Post-Impressionnism, Thames & Hudson, London, 1986, p. 189