Chapitre VI – 1900-1906 – L’équilibre final :

Hortense et Paul libres et proches

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1900 – Installation 23, rue Boulegon

Après ces deux dernières années et demie où Cézanne a vécu de façon pratiquement continue avec les siens, cette année 1900 marque un nouveau tournant dans la vie du couple qui va s’établir sur un nouvel équilibre : jusqu’à la fin, désormais, Cezanne ne quittera Aix qu’exceptionnellement et ne reviendra que pour les vacances d’été en 1903 et 1904 en région parisienne partager un moment en famille avec Hortense et son fils. Mais inversement, ce sont eux qui descendront très régulièrement à Aix pour passer l’hiver avec lui ou partager un temps de vie commune plus ou moins long. Ainsi s’établit un mode de relations nouveau et définitif entre Paul, Hortense et Paul junior (qui a maintenant 28 ans et n’a jamais quitté sa mère) : on alternera à un rythme très régulier les temps de séparation (durant lesquels on s’écrira beaucoup) et de cohabitation manifestement heureuse. L’équilibre recherché durant 30 ans est enfin atteint.

On peut se demander ce qui a déclenché la décision de Cézanne de revenir définitivement en Provence, alors que son état de santé implique qu’il soit pris en charge pour ses besoins quotidiens, tâche qu’Hortense a remplie auprès de lui depuis la mort de sa mère, quand il n’était pas à l’hôtel. Il se peut que la charge lui soit apparue très lourde puisque sa propre santé laissait souvent à désirer, et qu’ils aient imaginé qu’en revenant à Aix,  sa sœur Marie pourrait y pourvoir, comme ce sera d’ailleurs le cas.  Hortense se trouverait ainsi libérée de contraintes qu’elle ne se sentait peut-être plus vraiment en mesure d’assumer.

On peut aussi supposer que Cezanne a ressenti, l’âge venant et sa santé déclinant, le désir impérieux de se rapprocher de sa terre natale pour des raisons sentimentales autant que liées à son évolution de peintre, ayant peut-être épuisé les charmes de la région parisienne et attiré par les richesses des paysages de Provence qu’il lui restait à explorer.

Quoi qu’il en soit, cette séparation a dû être décidée d’un commun accord ou au moins s’être faite en bonne intelligence, puisqu’il ne s’agit pas d’une rupture de la relation : bien au contraire, celle-ci va non seulement se maintenir, du fait des séjours finalement assez fréquents d’Hortense et de Paul junior à Aix, mais elle va se trouver progressivement empreinte d’une certaine tendresse que l’on peut deviner notamment dans la correspondance de Paul avec son fils au cours de la dernière année de la vie du peintre.

Si nous connaissons assez bien la façon dont Cezanne utilise son temps durant cette dernière période de sa vie (à Bibémus, à Château Noir, aux Lauves… en fait, pratiquement uniquement à peindre), nous manquons à nouveau de témoignages précis sur la vie d’Hortense et de Paul junior à Paris où ils sont désormais définitivement installés. En dehors de leurs séjours à Aix, on connaît quelques-uns de leurs déplacements à Rouen ou à Fécamp, quelques notations sur la santé d’Hortense, quelques éléments de leur implication dans la commercialisation des œuvres de Cezanne ou l’organisation des expositions le concernant, etc. et nous pouvons parfois compléter notre information par des déductions tirées de la correspondance de Cezanne ou d’amis. En suivant les fluctuations de leurs épisodes de vie commune, on peut aussi se faire une idée de la façon dont évolue leur relation.

Cezanne est donc revenu s’installer à Aix vraisemblablement depuis décembre 1899 pour profiter de la douceur du climat provençal en hiver.

Fig. 293. Le 23, rue Boulegon
L’atelier est au dernier étage

Mais comme il fait bâtir un atelier avec une verrière dans le grenier du 23, rue Boulegon, il semble qu’il soit provisoirement hébergé pendant la durée des travaux par Joachim Gasquet (pour quelques mois[1]Cf.  Louis Aurenche dans John Rewald, Cezanne, Geffroy et Gasquet, suivi de Souvenirs sur Cézanne de Louis Aurencheet de lettres inédites, Paris, Quatre Chemins-Éditart, 1959, p. 59-60. Repris dans Aurenche Louis, Souvenirs de ma jeunesse sur Paul Cézanne, Paris, Quatre Chemins-Editart, 1960, p. 7. ?). Celui-ci lui présente de jeunes littérateurs : Léo Larguier, Louis Aurenche et Edmond Jaloux qui vont l’aider à rompre sa solitude. La jeune génération le considère désormais comme un maître…

Lorsqu’il prend enfin possession de son appartement, sa sœur Marie lui a choisi une gouvernante, Mme Brémond, qui assurera les soins du ménage et veillera sur sa santé. Celle-ci ne s’améliore pas, et va devenir un sujet de préoccupation constant : « Je suis malade » écrit-il à Joachim Gasquet le 11 août.

Le 26 mai, Paul junior et sa mère assistent à Paris au mariage de Louis Guillaume, l’ami de toujours du fils Cezanne, qui lui sert de témoin. Ils ont tous les deux 28 ans. Sur les registres, Paul figure comme « littérateur, domicilié 31, rue Ballu. » Curieuse profession dont aucune production ne nous est parvenue…

Dix mois après l’arrivée de Cezanne à Aix, Hortense et Paul junior viennent le rejoindre pour un premier séjour rue Boulegon fin octobre 1900, comme en témoigne une carte postale de l’exposition universelle envoyée à Marthe Conil :

Fig. 294. Carte postale de Paul junior à Marthe Conil
(Philippe Cezanne)

Fig. 295. Carte postale de Paul junior à Marthe Conil -verso
(Philippe Cezanne)

 

 

 

 

 

 

 

« Paris, 24 octobre 1900 – Ma chère Marthe, ta tante Hortense et moi nous quitterons Paris vendredi 26 du mois courant. Nous passerons, pour aller à Aix, par la ligne du Bourbonnais, très probablement. Nous nous arrêterons en route(…) »[2]On ne connaît pas la raison de ce détour : une visite à faire dans la région de Clermont Ferrand ? Un détour par Vichy ?

C’est apparemment à l’occasion de ce séjour qu’Hortense fait la connaissance des Gasquet, les grands amis du moment de son mari, avec lesquels elle restera en relation après sa mort, au témoignage de Joachim Gasquet lui-même.

 On peut supposer qu’Hortense et Paul junior ont prolongé leur séjour avec Cezanne au-delà de la fin d’année pour passer les mois d’hiver à Aix, comme ils le feront désormais chaque année, et qu’ils ne sont revenus à Paris que vers le mois de février 1901.

 

1901-1902 – Hortense durant 6 mois à Aix

 Nous ne disposons que de peu de renseignements sur la vie d’Hortense et de Paul junior à Paris pour les années 1901-1902. Ils font ensemble quelques petits voyages en province : ainsi, ils sont à Fécamp le 14 octobre 1901 ; le 2 novembre 1902 ils sont à Rouen et rentrent à Paris le 4[3]Cartes postales de Paul junior à Marthe Conil (informations communiquées par Philippe Cezanne)..

Cezanne quant à lui demeure à Aix, rue Boulegon. Le 18 novembre 1901 il achète un terrain sur le chemin des Lauves, au prix de 2 000 francs, pour faire construire un atelier. Si ses relations sont à partir de la mi-année un peu moins cordiales avec Joachim Gasquet, il voit toujours Louis Aurenche et Léo Larguier et fait la connaissance en novembre de Charles Camoin et de Pierre Léris.

Expositions et ventes renforcent la célébrité désormais acquise de Cezanne, consacrée par la présentation le 22 avril 1901 par Maurice Denis de son Hommage à Cezanne au Salon de la Société nationale des beaux-arts. Celui-ci écrit à Cezanne le 13 juin 1901 :

« Peut-être aurez-vous ainsi quelque idée de la place que vous tenez dans la peinture de notre temps, des admirations qui vous suivent, et de l’enthousiasme éclairé de quelques jeunes gens dont je suis, qui se peuvent dire, avec raison, vos élèves, puisque ce qu’ils ont compris de la peinture, c’est à vous qu’ils le doivent, et nous ne saurions jamais assez le reconnaître. »

Une telle reconnaissance ne pouvait échapper à Paul fils et à Hortense, mais qu’en pensaient-ils réellement ? On peut imaginer que Paul y voyait, outre la fierté de voir son père qu’il adorait célèbre et reconnu, certainement aussi l’avantage matériel qu’il pourrait en tirer pour financer son train de vie, lui qui aimait ne pas se priver des plaisirs de la vie. En tout cas il s’investit activement dans la promotion des œuvres paternelles, notamment en lien avec Vollard à qui il écrit depuis Aix le 20 janvier 1902 :

« Je fouille et refouille dans le carton paternel en ce moment. J’espère recueillir quelques aquarelles assez faites pour accroître le nombre de celles que vous proposez d’exposer à mon retour à Paris. Mes parents vous envoient un bonjour tout cordial et moi, mon cher Monsieur Vollard, l’expression de mes sentiments les meilleurs[4]Lettre de Paul Cézanne fils à Vollard, Aix, 20 janvier 1902, MS 421 (2,2), 61, Paris, archives Vollard, musée d’Orsay. »

Pour Hortense, la célébrité naissante de Cezanne devait également lui permettre d’évoquer positivement son mari dans ses conversations avec ses amis à Paris, ce qui n’avait guère été le cas dans le passé.

A nouveau, Hortense et son fils rejoignent Cezanne le 30 novembre 1901[5]Lettre de Cezanne à Louis Aurenche, 20 novembre 1901 pour un second séjour rue Boulegon. Ils y resteront environ six mois jusqu’en mai 1902 : une durée exceptionnelle et à laquelle on ne pouvait guère s’attendre, qui se renouvellera en 1905… Il est clair que leur relation est maintenant tout à fait positive.

Peut-être est-ce de cette période que datent les derniers dessins d’Hortense, saisie comme toujours dans son sommeil depuis qu’elle ne pose plus pour son mari :

Fig. 296 à 298. Hortense entre 50 et 52 ans, 1900-1902 (CS1900-02, C1073, C1188)[6]Cf. aussi C1187.

Fig. 299. Cezanne vers 63 ans
Fonds John Rewald, Washington, National Gallery of Art
(Mise en couleurs sur le site internet https://painters-in-color.tumblr.com)

Paul, que son père appelle affectueusement « (son) coquin de fils, qui se la coule douce, en attendant de devenir un homme rassis », se lie rapidement avec les jeunes amis de son père, Aurenche et Larguier[7]Larguier, dans  Cezanne ou la lutte avec l’ange de la peinture, Julliard, 1947, p. 96, écrit : « Il (Cezanne) était heureux de voir que « ça collait », que « nous sympathisions ». Il ne l’avouait pas, mais je devinais, quand il me parlait de « l’enfant », que je ne connaissais pas encore et qui arrivait de Paris, qu’il se faisait un monde de cette rencontre. », avec lequel il sort et passe souvent la soirée. Comme le dit Jean de Beucken avec son goût pour la caricature : « Paul Cezanne fils, enfant gâté, doué d’un gros tempérament, bon garçon costaud, mais peu séduisant avec ses yeux proéminents, s’intéressait à la gymnastique et aux femmes, aux femmes faciles. »[8]Jean de Beucken, op. cit. p. 109. A l’en croire, il n’a donc aucun mal à occuper ses journées à Aix, et on l’imagine volontiers déambulant sur le Cours, se liant aisément avec tel ou telle passant(e)…

Quant à Hortense et Paul, leurs relations désormais apaisées sont marquées par une bienveillance mutuelle puisqu’ils parviennent à cohabiter pendant 6 mois dans le même appartement de la rue Boulegon, malgré un incident amusant rapporté par Gide à Maurice Denis[9]Maurice Denis, Journal, vol. I, Paris, La Colombe, Editions du Vieux Colombier, 1957, pp. 175-176 :

« Cézanne ayant perdu sa mère qu’il aimait beaucoup, consacre à son souvenir une pièce de son appartement : il y conserve les bibelots qui la lui rappellent et s’y enferme souvent. Sa femme jalouse, un beau jour, détruit ces souvenirs. Cézanne, habitué aux stupidités de sa femme, rentre chez lui, ne trouve plus rien, se sauve et reste plusieurs jours dans la campagne. Sa femme dit à un ami joyeusement : ― « Vous savez ! J’ai tout brûlé. » » Et qu’a-t-il dit ? » ― Il erre dans la campagne : c’est un original. »

Gide avait acheté l’Hommage à Cézanne de Maurice Denis lors du Salon de la Société nationale des beaux-arts ouvert le 22 avril 1901.  Si c’est à ce moment qu’il a raconté cette anecdote à Maurice Denis, l’anecdote se situe peut-être alors lors du premier séjour d’Hortense rue Boulegon fin octobre 1900 ? : à son arrivée à Aix en novembre 1901, découvrant que Cezanne avait consacré une pièce au souvenir de sa mère, Hortense aurait brûlé tous les bibelots dans un accès de colère, et Paul, en découvrant la chose, se serait enfui et aurait disparu quelques jours à la campagne. Si l’incident est vrai, il indique en tout cas qu’Hortense est bien décidée à défendre son territoire, à prendre toute sa place dans ce nouveau domicile d’Aix et à exprimer clairement à qui de droit que la famille aixoise n’a plus à se mêler de leur vie. Et par rapport à son mari, elle indique également qu’elle entend être respectée en tant que personne dont l’importance et la place qu’elle a tenue dans sa vie vaut bien celle de sa mère. Elle solde ainsi symboliquement des années d’humiliation. Et son statut change au point qu’au témoignage de Marthe Conil : « Dans la famille, on l’appelle « la Reine Hortense »[10]M. C. [Marthe Conil], « Quelques souvenirs sur Paul Cézanne par une de ses nièces », Gazette des beaux-arts, VIepériode, tome LVI, 1102elivraison, 102eannée, novembre 1960, p. 299-302. ».

Comme nous l’avons vu, la plupart des critiques affirment qu’il n’y a plus d’amour entre Hortense et Paul depuis longtemps. Certes, la passion est éteinte ; mais s’il n’y avait pas entre eux un minimum d’attention mutuelle, de respect, voire de tendresse, s’il n’y avait pas une réelle acceptation des faiblesses de chacun, et même, s’il n’y avait pas des moments de gaîté familiale partagée, dont les amis qui leur ont rendu visite ont témoigné, comment Cezanne pourrait-il survivre à cette cohabitation, alors que son incapacité à supporter le contact prolongé des autres ne fait que s’accentuer avec l’âge et la maladie, jusqu’à l’amener aux comportements aberrants qu’on lui connaîtra bientôt, interdisant à sa bonne de l’effleurer ne serait-ce qu’avec sa robe, ou submergé par de violentes colères lorsque quelqu’un le touche à l’improviste ? Et pourquoi Hortense, qui dispose depuis longtemps de tous les moyens de son indépendance financière et affective s’astreindrait-elle à supporter, à 52 ans, ce bonhomme parfois impossible à vivre et de plus en plus malade ? Léo Larguier raconte d’ailleurs : « (…) elle a une égalité d’humeur, une patience à toute épreuve. Quand Cezanne ne dort pas, elle lui fait la lecture la nuit, et cela dure, parfois, des heures[11]Léo larguier,Avant le déluge. Souvenirs, Paris, Bernard Grasset, éditeur, 1928, 257 pages, p. 46-71.. » : leur intimité demeure bien réelle. Leur fils ne peut plus être celui qui les obligerait en quelque sorte à se rapprocher : il a trente ans et cela fait longtemps que lui aussi mène sa barque sans demander l’avis de ses parents. Ainsi, lorsque son père lui reproche à mots couverts de vouloir négocier avec Durand-Ruel ou de vendre des tableaux aux Bernheim-Jeune lors de leur visite, alors que le peintre reste attaché à Vollard, cela ne l’empêchera pas de n’en faire qu’à sa tête.

Et pourtant, ces trois personnages maintiennent entre eux des liens puissants, et ne cessent de vivre reliés les uns aux autres selon les oscillations de leurs séparations et de leurs rapprochements, année après année. Des personnes libres, indépendantes, mais finalement proches. Une vraie famille, en somme.

On peut tout de même se demander comment Hortense a occupé ses journées durant ce long séjour à Aix, dans la mesure où les occasions de relations amicales n’ont pas dû être très fréquentes : une visite de Vollard en janvier – qui envoie une caisse de vins à son retour à Paris -, celle de Gaston et Josse Bernheim-Jeune en février ou mars, les relations avec les jeunes amis de Cezanne, la réception quelquefois des amis aixois autour d’une bonne table, il n’y a pas là de quoi satisfaire son besoin d’échanges. Peut-être a-t-elle aussi renoué avec les amis laissés à Gardanne ? Peut-être la mauvaise santé de Cezanne, ses alternances d’accès d’enthousiasmes suivis de dépression (« …je vois les choses encore plus en noir (….) J’ai parfois de fameux emballements, et plus souvent encore des mécomptes douloureux. » écrit-il à Aurenche le 3 février 1902) l’inquiètent-elles suffisamment pour l’inciter à rester plus longtemps pour veiller sur lui ?

La famille se sépare donc en mai 1902 comme cela était prévu, selon la lettre de Cezanne à Louis Aurenche du 10 mars 1902 : « Pouvez-vous retarder votre arrivée à Aix jusqu’en mai, car autrement je ne pourrais vous offrir l’hospitalité chez moi, mon fils occupant sa chambre jusqu’à cette époque. En mai, il repart à Paris avec sa mère qui ne va pas trop bien. » Il est vrai qu’Hortense ne supporte plus les grosses chaleurs de Provence du fait de son emphysème et n’y viendra plus en été[12]D’aucuns ont considéré qu’il s’agissait d’un prétexte sans fondement réel qu’elle évoquait pour échapper à Aix. Ce n’était nullement le cas..

Cezanne continue à travailler à Aix et au Tholonet pendant la construction de l’atelier des Lauves qui s’achèvera en septembre.

Le testament de Cézanne

Le 26 septembre, Cezanne rédige un testament olographe très souvent interprété par les commentateurs comme déshéritant Hortense, ce qui n’est absolument pas le cas. Voici ce testament :

 « Je recommande mon âme à Dieu.
Je lègue par préciput à mon fils Cezanne Paul en pleine et absolue propriété toute la quotité disponible des biens que je délaisserai au jour de mon décès.
Par suite, mon épouse, si elle me survit, n’aura aucun droit d’usufruit légal sur les biens qui composeront ma succession au jour de mon décès.
Telles sont mes intentions. Je révoque tous autres testaments ou dispositions quelconques pour cause de mort que j’aurais faits antérieurement au présent, lequel sera seul valable[13]Cf. Robert Tiers, « Le testament de Paul Cezanne et l’inventaire des tableaux de sa succession, rue Boulegon à Aix, en 1906 », Gazette des beaux-arts, novembre 1985.. »

En réalité, ces commentateurs n’ont  pas su tirer les conséquences du fait que Paul et Hortense s’étaient mariés sans contrat de mariage, c’est-à-dire sous le régime de la communauté légale réduite aux acquêts. Dès lors, dans le patrimoine à partager à la mort de Paul, il faut distinguer l’actif de communauté et les biens appartenant en propre au défunt, donc acquis par lui avant le mariage ou hérités en propre. Les règles légales d’attribution de l’actif de communauté sont strictes : dans le cas d’un conjoint marié sous le régime de la communauté, la moitié de l’actif de communauté est réputé lui appartenir en propre et n’entre donc pas dans les biens composant la succession. Ceux-ci sont donc constitués de l’autre moitié des biens composant l’actif de communauté (la part du défunt) auxquels s’ajoutent les biens propres du défunt. Mais celui-ci ne peut léguer librement par testament les biens composant la succession, car la loi prévoit de garantir les droits de certains héritiers (ascendants et/ou descendants) à qui est automatiquement attribuée une « part réservataire ». S’il reste quelque chose une fois attribuées ces parts réservataires, les biens correspondants constituent la quotité disponible dont parle le testament de Cezanne. Ce n’est que de cette quotité disponible qu’on peut disposer librement et l’attribuant à qui l’on veut par testament.

Dans le cas de Cezanne, les actes notariés dressés pour régler sa succession nous apprennent que ses biens propres, acquis par héritage, sont limités à sa part de 25 000 francs résultant de la vente du Jas de Bouffan. Tout le reste des biens présents à sa mort (titres cotés en bourse, atelier des Lauves, toiles et aquarelles) ont donc été comptés comme constituant l’actif de communauté. Les époux n’ayant pas passé de contrat de mariage, la moitié en revenait donc automatiquement en toute propriété à Hortense. Les biens composant la succession étaient donc constitués de l’autre moitié de l’actif de communauté plus les 25 000 francs provenant de la vente du Jas de Bouffan. Or en présence d’un seul héritier direct au moment du décès, la part réservataire qui lui est due de par la loi est définie comme égale à la moitié de l’actif de communauté. Dès lors la quotité disponible était ici constituée du solde de 25 000 francs restants après attribution à Paul de la part réservataire prise sur les biens composant la succession.

Que veut donc dire ce testament ? Que Cezanne attribue ces 25 000 francs à Paul plutôt que d’en donner une part à Hortense. Par ailleurs, selon la législation en vigueur, il peut être prévu que le conjoint dispose d’un droit d’usufruit sur tout ou partie des biens constituant la succession.  Ce droit d’usufruit ne pouvant légalement s’exercer sur la part réservataire, il aurait pu s’exercer uniquement sur les 25 000 francs de la quotité disponible. Comme Cezanne donne effectivement par son testament la pleine propriété de ces 25 000 francs à Paul, par suite Hortense ne pourra pas exercer son droit légal d’usufruit[14]Nous n’avons pas cherché à préciser comment cette option pouvait être exercée selon les textes en vigueur à l’époque, étant donné la modicité de l’enjeu par rapport aux sommes en jeu. On sait qu’aujourd’hui le conjoint survivant peut opter pour un usufruit portant sur la totalité de l’actif, privant ainsi les enfants du droit de toucher avant son décès à la part qui leur revient ..

Conformément à ce testament dont il est tenu compte dans les divers actes notariés à la mort du peintre, le partage se fera donc de la façon suivante : l’actif de communauté étant évalué à  439 353,12 francs, Hortense recevra 219 676,56 francs comme lui appartenant en propre (donc hors droits de succession). Paul touchera la même somme au titre de sa part réservataire, plus les 25 000 francs de la quotité disponible, soit 244 676,56 francs. En complément de la succession et pour éviter l’indivision, Hortense vendra à Paul sa part de l’atelier des Lauves, soit 2 500 francs (l’acte de vente estime la propriété à 5 000 francs ; le terrain nu avait été acheté par Cezanne pour 2 000 francs).

Cette analyse démontre de façon irréfutable que Cezanne n’a jamais eu l’intention de déshériter sa femme comme beaucoup l’ont prétendu, sinon, avisés comme l’étaient Louis Auguste Cezanne et sa sœur Marie, ils auraient exigé qu’un contrat de mariage soit rédigé en séparation de biens en 1896, à un moment où ils n’étaient pas particulièrement bien disposés envers Hortense, c’est le moins que l’on puisse dire… Accepter que ne soit pas passé de contrat de mariage, c’était ipso facto prévoir qu’à la mort de Cezanne, la moitié de l’actif subsistant reviendrait à son épouse.

En réalité, le testament de 1885 que nous avons déjà examiné en son temps et celui de 1902 n’ont qu’un objectif : assurer à Paul junior le maximum de protection possible. Le premier ne citait pas Hortense pour ne pas susciter d’opposition de la part de la famille aixoise puisque Paul et Hortense n’étaient pas mariés, et ne citait même pas Paul junior dans sa version définitive, laissant à la mère de Cezanne le soin de transmettre à sa femme et à son fils l’héritage dont elle devenait seule bénéficiaire ; celui de 1902 visait simplement à donner un petit supplément à Paul. Il n’y avait pas là pour les biographes de Cezanne matière à monter ce testament en épingle pour démontrer qu’il n’éprouvait plus pour Hortense qu’indifférence, hostilité ou mépris, puisqu’il l’avait déshéritée. Rien de tout cela n’est vrai, et cette interprétation n’est due qu’au préjugé défavorable et malveillant pesant sur Hortense, ce parti-pris ayant entraîné une lecture juridiquement erronée du testament.

On peut aussi remarquer qu’à la date de la rédaction de ce testament, Hortense devait être présente à Aix et que dans ce cas son mari a nécessairement dû lui en parler : en effet, à l’automne, les grosses chaleurs passées, Hortense et son fils sont revenus le rejoindre pour la troisième fois à Aix, sans qu’on connaisse précisément la date de leur arrivée[15]Ils accompagnent Cezanne chez les parents de Léo Larguier à l’automne, voir plus bas..

Le 29 septembre 1902 est un jour de deuil pour Cezanne : Zola, l’ami d’enfance tant chéri, est mort. On peut supposer que ce décès n’a pas le même impact sur la sensibilité d’Hortense, qui se rappelle parfaitement la façon dont elle a été tenue à l’écart et (mal) jugée par Emile et Alexandrine.

Hortense et Paul junior restent environ deux mois à Aix, retournent peut-être fin octobre ou début novembre à Paris[16]comme le laisse supposer une carte postale de Paul junior à Marthe Conil du 2 novembre 1902, postée de Rouen (Philippe Cezanne). et reviennent en décembre. Ils auront donc passé la majeure partie de l’année 1902 à Aix en famille : il y a là le signe certain qu’il ne subsiste plus trace d’hostilité dans les relations au sein du couple, sauf à taxer Hortense de masochisme pathologique, vu qu’elle sait à quoi s’attendre en ce qui concerne les sautes d’humeur de son mari et que rien ne l’oblige à le rejoindre. Pourquoi ne pas imaginer qu’en réalité, ils trouvent du plaisir à se retrouver en famille, et que ces rencontres peuvent être plaisantes pour tous ?

D’ailleurs, ils ont été invités par Léo Larguier à l’automne à venir passer quelques jours dans les Cévennes chez ses parents, ce qui leur a procuré une occasion d’escapade agréable en famille. Cezanne s’y est montré charmant, tout à fait à l’aise dans cette famille de gens très simples qui cherchent à lui faire plaisir de toutes les façons, invitant même un soir à dîner avec lui quelques notables qui osent se risquer à parler peinture et débitent des insanités avec assurance, et comme le raconte savoureusement Larguier : « Paul Cezanne, résigné, écoutait ces bourdes innocentes sans la moindre colère. »[17]Cf. le chapitre intitulé « Dans les Cévennes » consacré à cette visite par Léo Larguier dans son livre de souvenirs : Le Dimanche avec Paul Cezanne, Paris, L’Edition, 1925, pp. 139-151.

1903 – Hortense à Fontainebleau

Encore une année passée à Aix pour Cezanne, qui travaille dans son atelier des Lauves.

Hortense et Paul ont passé  à nouveau avec lui les fêtes de fin d’année avant de retourner rue Ballu courant janvier ou début février, comme Cezanne l’écrit le 9 janvier à Vollard : « Paul et sa mère vont bien, ils retourneront bientôt à Paris et vous envoient leurs meilleurs souhaits. »[18]Lettre de Paul Cézanne à Vollard, 9 janvier 1903, MS 421 (2,2), 58, p. 3, Paris, archives Vollard, musée d’Orsay. Ce passage n’est pas publié par Rewald, 1978, p. 292.

Le 22 février, Cezanne évoque sa fatigue dans une lettre à Camoin et lui suggère d’aller rendre visite à son fils qui lui sert d’intermédiaire pour la gestion de ses affaires à Paris : « Mon fils, actuellement à Paris, est un grand philosophe. Je ne veux pas dire par là que ce soit ni l’égal, ni l’émule de Diderot, Voltaire ou Rousseau. (…) En lui écrivant, je lui dirai un mot de vous ; il est assez ombrageux, un indifférent, mais bon garçon. Son intermédiaire aplanira pour moi la difficulté que j’ai de comprendre dans la vie. » Nous perdons ensuite la trace de Paul fils et d’Hortense jusqu’en septembre.

Du 9 au 13 mars, Alexandrine Zola vend la collection de toiles de son mari. Neuf tableaux de Cezanne se vendent entre 600 et 4 900 francs. Les œuvres de Cezanne sont également présentes dans diverses expositions. Bien qu’il demeure la cible de violentes attaques dans la presse, sa renommée et sa cote ne cessent de croître.

Dans une lettre du 13 septembre, Cezanne signale à Camoin que Paul est à Fontainebleau avec sa mère. Peut-être y ont-ils passé l’été comme ils le feront les deux années suivantes avec Cezanne. Une autre lettre datée du 25 septembre à Louis Aurenche à l’occasion de la naissance de son fils précise que Cezanne pourrait venir le voir (donc à Pierrelatte) avec Paul pour le féliciter de vive voix « si le soleil d’Austerlitz de la peinture brillait pour (lui) », et ceci « à son retour » : il semble donc qu’après Fontainebleau, où Paul junior séjourne encore à cette date , il était prévu, comme l’habitude semble en être prise, qu’il revienne avec Hortense passer l’hiver à Aix.

Le 13 novembre, autre coup dur pour Cezanne : la mort de Pissarro à Paris. Il dira : « (…) ce fut un père pour moi. C’était un homme à consulter et quelque chose comme le bon Dieu »[19]Propos rapporté par Jules Borély en 1911.. Hortense a dû être également bien attristée par cette disparition, car elle se souvenait du temps de sa jeunesse où elle avait été si bien traitée par lui et son épouse (avec laquelle elle entretenait une correspondance épisodique), alors que d’autres la rejetaient…

1904 – Emile Bernard photographie Cezanne

Cezanne passe la majeure partie de l’année à Aix. Il reçoit en février la visite du jeune peintre Émile Bernard – qui ne fait pas allusion à la présence d’Hortense : elle a donc certainement repris le chemin de Paris courant janvier. Il demeure avec lui pendant un mois, avant de le prendre en photographie devant les Grandes Baigneuses et en haut du chemin des Lauves, puis d’entretenir ensuite avec lui une correspondance suivie. Après son départ, Cezanne retrouve sa solitude.

Fig. 300. Cezanne en haut du chemin des Lauves
Photographie Emile Bernard

Fig. 301. Cezanne à 65 ans
Photo Émile Bernard

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques mois plus tard, le 27 juin, il écrit à Emile Bernard : « … je me trouve sous le coup de troubles cérébraux, qui m’empêchent d’évoluer librement. » Sa santé ne s’améliore pas…

16, rue Duperré

Cette lettre nous apprend aussi que Paul junior et Hortense habitent désormais au n° 16 de la rue Duperré[20]24erésidence d’Hortense depuis 1870. Emménagement confirmé par le visa de la gendarmerie sur le livret militaire de Paul en janvier 1905 (Philippe Cezanne). : encore un déménagement ! Mais on ignore la date précise où il a eu lieu.  Il faut dire que cela faisait environ six ans qu’ils habitaient rue Ballu : jamais Hortense n’était restée dans un même appartement aussi longtemps… Le très bel immeuble de standing, à deux pas de la place Pigalle, doit bien correspondre au niveau de vie souhaité par Hortense et son fils. Elle y restera une dizaine d’années : manifestement, l’âge venant, Hortense a dû désirer se poser enfin après avoir tant déménagé dans sa vie…

Fig. 302. La rue Duperré 
Collection privée

Fig. 303. Le site aujourd’hui
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Fig. 304. L’immeuble de Madame Cezanne au 16, rue Duperré
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Cette rue bourgeoise comprend cependant un nombre de commerces suffisant pour y rendre la vie facile. Ainsi, le voisin immédiat d’Hortense est le boulanger-pâtissier Malingre, ce qui ne doit pas être pour lui déplaire…

Fig. 305. La Maison Malingre au 18, rue Duperré
Collection privée

Cezanne a des nouvelles par Paul sur la vie parisienne : « Il paraît que Vollard, il y a quelques jours, a donné une soirée dansante où on a beaucoup boustifaillé. — Toute la jeune école s’y trouvait, paraît-il. Maurice Denis, Vuillard, etc., Paul et Joachim Gasquet s’y sont rencontrés. »

Comme l’année précédente, Paul junior et Hortense ont décidé de passer à nouveau l’été à Fontainebleau, car dans la même lettre Cezanne écrit : « Il m’a semblé que Paul m’a écrit qu’ils ont loué quelque chose à Fontainebleau pour y passer un couple de mois »[21]Rewald ajoute dans son édition de la correspondance (p. 380) que Paul junior achètera plus tard une maison à Marlotte, village souvent fréquenté par son père dans le passé, et où sa femme et son fils l’ont certainement rejoint quelquefois durant les week-ends.… bien que ce soit la présence des Renoir à Marlotte qui décidera Paul junior à y acheter La Nicotière.. Formulation un peu étrange, qui semble indiquer que Cezanne suit les pérégrinations de son fils et de sa femme d’assez loin ; ce n’est pourtant pas le cas étant donné la correspondance suivie qu’il entretient avec son fils, qui s’occupe toujours de ses affaires. En réalité, Paul et Hortense ont loué un pavillon au n° 8, rue de la Coudre à Fontainebleau[22]Jean de Beucken, op. cit.  p. 119. Hortense et Paul junior adressent des cartes postales à Marthe Conil depuis Melun et Fontainebleau et rentrent à Paris courant septembre 1904 (information communiquée par Philippe Cezanne)..

Fig. 306. Le pavillon du 8, rue de la Coudre à Fontainebleau
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C’est finalement Cezanne qui se décide à quitter Aix et à les rejoindre pendant quelques semaines pour éviter les fortes chaleurs provençales qui l’incommodent de plus en plus.

Cezanne a 65 ans, Hortense en a 54 et Paul 32 : manifestement, cette famille apprécie de passer encore de longs moments ensemble, pourvu que ce ne soit pas à temps plein…. En septembre tout le monde rentre à Paris mais Cezanne ne s’attarde pas et retourne aussitôt à Aix. Son vieil ami Solari, le seul qu’il fréquente encore, entreprend de sculpter son buste, et ils vont ensemble déjeuner chez madame Berne au Tholonet.

Fig. 307. Le restaurant de madame Berne au Tholonet
Collection privée

En octobre, sa solitude est interrompue par la visite de Gaston Bernheim-Jeune, malgré l’état précaire de sa santé. Celui-ci repart avec quelques toiles et quelques photographies où l’on voit Cezanne en jaquette, chapeau sur la tête et canne à la main.

Fig. 308. Cézanne et Gaston Bernheim de Villers
Photo donnée par Cezanne à Léo Larguier

Les œuvres de Cezanne atteignent des prix voisinant les 5 000 à 6 000 francs. Elles figurent dans diverses expositions, et notamment au Salon d’automne qui ouvre ses portes le 15 octobre pour 1 mois, et où Cezanne expose 31 toiles dans une salle qui lui est dédiée.

Fig. 309. La salle Cezanne au Salon d’automne de 1904
On y reconnaît deux portraits d’Hortense : R606 et R607
Photographie Ambroise Vollard

 Le 11 novembre, Paul fils, qui est revenu à Aix avec Hortense, écrit à Vollard ; il lui indique que son père est enchanté de son succès au Salon d’Automne et est reconnaissant à Vollard du soin qu’il y a apporté. Il lui demande d’envoyer à son père les photographies de la salle où il était exposé et  le remercie pour l’envoi d’un mandat de 2 000 francs. Il conclut : « Mon père et ma mère vous envoient leurs meilleures amitiés[23]Lettre de Paul Cézanne fils à Vollard, Aix, 11 novembre 1904, MS 421 (2,2), 63, Paris, archives Vollard, musée d’Orsay.. »  De son côté, Vollard lui envoie quelques photos de tableaux pour lesquels il lui demande de préciser les dates, les lieux, les sujets concernés, et espère avoir la réponse pour début décembre. Peut-être est-ce le moment prévu pour le retour de Paul et d’Hortense à Paris, étant donné qu’ils ne seront pas à Aix fin décembre comme en témoigne la lettre de Cezanne à Émile Bernard du 23 décembre.

Le 9 décembre, Cezanne invite Camoin à venir peindre avec lui sur le motif[24]Lettre à Charles Camoin du 9 décembre 1904, Correspondance publiée par Rewald, p. 384.. Francis Jourdain, le fils du fondateur du Salon d’automne, l’accompagne lors de cette visite.

Le 23 décembre, dans la lettre à Émile Bernard déjà citée, Cezanne indique : « Ma femme et mon fils sont à Paris en ce moment. Nous nous retrouverons, j’espère, bientôt. » Hortense et Paul semblent donc ne pas être venus à Aix pour les fêtes de fin d’année, comme les années précédentes et comme ce sera le cas en 1905[25]Paul a envoyé une carte postale de Paris à Marthe Conil en janvier 1905 (Information communiquée par Philippe Cezanne)..

 

1905 – Fontainebleau

Une fois encore, Cezanne demeure à Aix presque toute l’année. Il reçoit la visite en janvier de R.-P. Rivière accompagné de Schnerb[26]Ils raconteront cette visite en 1907. Tous deux sont graveurs. Schnerb est aussi peintre et théoricien d’art..

Fin mars, Emile Bernard de retour de Naples s’arrête à Aix pour voir Cezanne. Hortense et Paul sont là, mais on ne sait pas depuis quand. C’est au moins leur 7e séjour à Aix depuis 1900. Jean de Beucken raconte la visite de Bernard :

« (Cezanne) l’invita à déjeuner. Mme Cezanne et son fils se trouvant à Aix, Cezanne paraissait content de lui faire connaître son fils : « Il a tout ce qui me manque, c’est un homme supérieur », affirma-t-il avec une conviction naïve. Le repas fut gai. Cezanne, heureux de se montrer en famille, était loquace. Et il disait affectueusement à son fils: « Paul, tu es un homme de génie! » Le déjeuner se prolongeant, il fit même attendre la voiture qui devait le mener au motif. Puis il donna l’ordre de renvoyer le cocher, décidant de reconduire Bernard à Marseille, afin de saluer sa femme et de voir les enfants. Bernard fut charmé du bon aspect physique et moral du peintre ce jour-là. Cezanne avoua qu’il ne s’était rendu depuis longtemps à Marseille: « Je suis toujours au travail. » Son fils les accompagna. Ils prirent le tramway, et les Cezanne restèrent avec les Bernard jusqu’au départ du train de Paris. »[27]Jean de Beucken, op. cit., p. 121, reprenant Emile Bernard. Souvenirs sur Paul Cézanne et Lettres. A la Rénovation esthétique, 15, quai de Bourbon, Paris, 1921, pp. 81-82.

Une fois de plus, la famille Cezanne est réunie et heureuse de se trouver ensemble…

Hortense recommence d’ailleurs à poser pour son mari, ce qu’elle n’avait plus fait depuis six années – si on accepte de la reconnaître sur  l’aquarelle et l’esquisse à l’huile suivantes, apparemment réalisées devant l’atelier des Lauves (on y retrouve la table aux pieds galbés utilisée plusieurs fois par Cezanne et on peut y discerner le muret de la terrasse) :

Fig. 310. Femme assise (RW543) – Hortense ?

Fig. 311.  Portrait de femme 1905 (R898) – Hortense ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paul junior et Hortense sont toujours à Aix fin avril, car Paul junior écrit à Vollard le 20 avril : « Mon père et ma mère vous envoient le bonjour et moi je vous serre cordialement la main[28]Lettre de Paul Cézanne fils à Vollard, Aix, 20 avril 1905, MS 421 (2,2), 65, Paris, archives Vollard, musée d’Orsay.. »  Il se peut qu’ils soient restés à Aix jusqu’à fin juin ; ils décident en tout cas, comme l’année précédente, de passer les deux mois d’été en famille au 8, rue de la Coudre à Fontainebleau, où Cezanne et Hortense pourront éviter la chaleur accablante. Peut-être à l’occasion de ce voyage à Paris le peintre a-t-il pu visiter l’exposition de ses aquarelles chez Vollard en juin. Il écrira plus tard à Émile Bernard, faisant vraisemblablement allusion à ce séjour : « Or, vieux, soixante-dix ans environ, (…) les difficultés à m’installer font me livrer entièrement à la disposition de ma famille, qui en use pour chercher ses commodités en m’oubliant un peu. C’est la vie ; à mon âge, je devrais avoir plus d’expérience et en user pour le bien général. »[29]Lettre du 23 octobre 1905 à Émile Bernard. On retrouve dans ces propos la tendance de Cezanne à aimer se faire plaindre : il n’a que 66 ans et non 70 (apprécier le « environ »…), et on ne voit pas en quoi sa famille l’oublie « un peu », alors qu’Hortense accepte de le prendre en charge pour l’été et de prendre soin de lui, ce dont elle pourrait parfaitement se dispenser si elle n’en avait pas envie. Quant à Cezanne, il n’est nullement contraint de les rejoindre, alors qu’à Aix Madame Brémond et sa sœur Marie sont là pour l’entourer. En réalité, tous trois sont simplement désireux et heureux de se retrouver.

D’ailleurs, on pourrait penser que cette lettre datant de fin octobre et évoquant au présent sa dépendance envers sa famille, cela impliquerait qu’après leur séjour à Fontainebleau Hortense l’aurait raccompagné à Aix  où elle se trouverait donc toujours, prenant soin de lui. Elle ne l’aurait alors pas quitté depuis le mois de mars.

C’est vraisemblablement au cours de cette année que Cezanne réalise pour la dernière fois un dessin d’Hortense, d’une vérité extraordinaire comparé à la première photographie d’elle que l’on connaît[30]Cette photo porte la signature du photographe : E. Hofmann Genève : cela peut signifier qu’Hortense s’est faite photographier à l’occasion d’un séjour qu’elle aurait fait en Suisse en 1905 ? On sait qu’elle y retournera souvent après la mort de Paul..

Fig. 312. Hortense à 55 ans

Fig. 313. Tête de Madame Cézanne, 1905 (C1189) – Hortense à 55 ans.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Tout passe dans le regard d’Hortense : une certaine lassitude due à l’âge et à la vie agitée que Cezanne lui a fait mener, une sorte de lucidité tranquille sur ce qu’a été leur vie commune, sans illusion sur ce qu’est la vie – la petite fille de paysans de Saligney confrontée très tôt aux drames et douleurs de l’existence est encore présente en elle et lui a enseigné qu’il faut accepter le réel tel qu’il est et non rêver sa vie. Elle manifeste une présence attentive à celui qu’elle regarde sans fuir le contact, et en même temps une douceur au coin des paupières où l’on peut lire de l’indulgence pour son benêt de mari resté adolescent toute sa vie, avec son incapacité à gérer sainement ses émotions et son instabilité permanente. La bouche, loin d’exprimer la moindre amertume, esquisse une ombre de sourire bienveillant, et tout le visage témoigne d’une dignité réelle : dans ce couple boiteux, elle a su se préserver et rester elle-même, femme à la fois douce et forte, indépendante mais disponible, mère de Paul junior et à la fin protectrice de son compagnon. Aucune dureté dans ces traits où affleure une bonté tranquille et, si on veut bien l’y voir, on pressent que le rire n’est pas loin. « Pour moi donc, j’aime la vie » aurait-elle pu dire avec la sagesse des humbles, et elle le montrera après son veuvage. Par ce dessin, Cezanne lui rend un hommage largement mérité. »[31]Cf. l’étude de François Chédeville concernant les portraits d’Hortense dans l’« album de famille » des Cezanne.

Analysant ce visage, on peut observer la similitude du regard avec celui de R580 (Fig.133 à 135), une dizaine d’années auparavant : l’œil droit (situé à gauche sur le dessin)  pose un regard acéré et plein d’énergie sur Cezanne alors que l’œil gauche délivre un regard plus intérieur et méditatif. Cezanne révèle ainsi les deux pôles qui ont aimanté la vie d’Hortense : celui de la tristesse née de la souffrance et de la familiarité précoce avec la mort  face à celui de l’énergie nourrie de la joie de vivre. Impossible, décidément, de prétendre qu’il attendait d’elle qu’elle posât « comme une pomme », alors qu’un dessin comme celui-ci, qui n’est pourtant qu’une esquisse, exprime tant de sensibilité et de finesse psychologique au-delà de ses qualités formelles. Le sujet et la personne sont ici indissolublement liés dans la démarche créatrice de l’artiste.

Cezanne est maintenant amplement reconnu au plan international, et Paul est très impliqué dans la préparation des expositions qui diffusent ses œuvres. Certains ont pensé qu’Hortense participait à ces travaux (ce dont on n’a aucun indice par ailleurs), conclusion tirée par la plupart des auteurs d’une lettre qu’elle aurait écrite à Maurice Bernard en septembre 1905 ou 1906 où elle se plaindrait du travail causé par l’organisation des expositions de son mari ; en réalité, cette attribution est erronée, comme on pourra le constater dans l’Annexe VII.

En décembre, Vollard vient voir Cezanne à Aix : ce sera la dernière fois qu’ils se verront. Hortense et Paul sont certainement à Aix pour y passer l’hiver et les fêtes de fin d’année, comme d’habitude ; on est incité à le penser du fait qu’ils y sont en tout cas en janvier 1906, comme en témoigne le récit de Maurice Denis de la journée passée avec Cezanne le 28 janvier (voir plus bas).

 

1906 – Mort de Paul Cezanne

Comme Paul junior et Hortense ont vraisemblablement séjourné à Aix de décembre 1905 environ à mai 1906[32]8séjour documenté depuis 1900., on comprend pourquoi ils figurent au 23, rue Boulegon dans le recensement de 1906[33]Recensement 1901, 1906, Fi, art 29 & 30. Archives communales d’Aix-en-Provence..

 Durant cette dernière année, Cezanne reçoit encore quelques visites. Le 28 janvier, c’est Maurice Denis et Ker-Xavier Roussel qui l’abordent à la sortie de la messe dominicale en la cathédrale Saint-Sauveur :

Fig. 314. Maurice Denis, Paul Cézanne, 1906

Ils passent avec lui toute la journée , ce qui nous vaut quelques photographies par Roussel de Cezanne aux Lauves et un tableau de Maurice Denis le représentant peignant la montagne Sainte-Victoire.

Fig. 315. Cézanne aux Lauves
Photographie Ker-Xavier Roussel
Colorisée par Painters-in color

Fig. 316. Cézanne aux Lauves
Photographie Ker-Xavier Roussel

Fig. 317. Maurice Denis, Visite à Cézanne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans le récit de cette journée par Maurice Denis, celui-ci écrit : « Dimanche soir. Le clou de la journée, c’était Cézanne […] Puis il a causé avec nous une demi-heure, et donné rendez-vous pour après-déjeuner au motif. Le motif était loin, une vue de la Sainte-Victoire […]. Il y va en voiture. Nous l’avons vu là dans un champ d’oliviers en train de peindre. Je l’ai dessiné : il causait avec Roussel, lequel était radieux comme je ne l’ai jamais vu. Il parle très bien, il sait ce qu’il fait, ce qu’il vaut, il est simple et très intelligent. Après il nous a menés à l’atelier, puis chez lui, puis au café où nous avons bu à sa santé. Le fils nous accompagnait et a demandé de tes nouvelles. Pour les tableaux, il a deux ou trois choses en train intéressantes, mais c’est tout. Vollard doit tout prendre au fur et à mesure. »[34]Maurice Denis à Marthe Denis, Journal, tome II (1905-1920), p. 30..

Le 16 mars, Paul fils écrit à Vollard pour le remercier d’un paiement de 6 000 francs pour deux natures mortes. Selon lui, son père ne va pas trop mal, mais il a perdu un mois entier de travail à cause de la neige, du vent et de la grippe. Il écrit : « Mon retour à Paris ne s’effectuera probablement pas avant la fin mai. J’espère ramener mon père avec moi. Mes parents vous adressent un amical bonjour55Lettre de Paul Cézanne fils à Vollard, Aix, 16 mars 1906, MS 421 (2,2), 69, Paris, archives Vollard, musée d’Orsay.)). »

En avril, le collectionneur allemand Karl Ernst Osthaus et son épouse rendent visite à Cezanne et lui achètent deux paysages pour leur musée. Une très belle photographie prise devant l’atelier des Lauves commémore cette journée.

Fig. 318. Cezanne devant l’atelier des Lauves
Photographie Osthaus

En mai, à l’occasion de l’inauguration d’un buste de Zola à la bibliothèque Méjanes, Paul a revu Alexandrine, vingt ans après leur dernière rencontre… Hortense était peut-être déjà repartie à Paris ; il eût été intéressant d’observer à cette occasion une rencontre avec sa vieille ennemie…

Hortense et Paul junior ont regagné Paris avant les fortes chaleurs de l’été. Ils comptent revenir vers la mi-novembre pour passer l’hiver près de Cezanne. Celui-ci, trop fatigué, n’a plus la force de les suivre comme les deux années précédentes pour passer avec eux la belle saison à Fontainebleau loin de la canicule provençale, et comme il l’écrit à Paul en septembre, il n’envisage pas de revenir à Paris : « Je ne puis, tu le comprends, aller cette année à Paris »[35]Lettre du 13 septembre. ; il préfère rester à Aix aux bons soins de Mme Brémond.

Peut-être est-ce pour compenser cette absence un peu longue que les mois d’août à novembre vont nous valoir une intense correspondance adressée à son fils, maintenant âgé de 34 ans, où s’exprime une véritable tendresse et où l’on ressent le besoin de Cezanne de s’appuyer de plus en plus sur lui alors qu’il se trouve souvent en plein désarroi physique et moral :

« Quant à moi, je dois rester seul, la roublardise des gens est telle que jamais je ne pourrai m’en sortir, c’est le vol, la suffisance, l’infatuation, le viol, la mainmise sur votre production (…) je suis si lent dans ma réalisation que j’en suis très triste. Il n’y a que toi qui puisses me consoler dans ma triste situation. — Je me recommande donc à toi. »[36]Lettre du 28 septembre.

Paul s’occupe activement des œuvres de son père :

« Je suis heureux d’apprendre les bons rapports qui existent entre toi et les intermédiaires d’art avec le public, que je désire voir persister dans ces bonnes intentions à mon égard. » (Lettre du 3 août). « …tu sais mieux que moi ce que je dois penser de la situation, c’est donc toujours à toi de diriger nos affaires » (lettre du 14 août). « Mon cher Paul, pour conclure je te dirai que j’ai la plus extrême confiance dans tes sensations, qui impriment à ta raison l’orientation nécessaire à la direction de nos intérêts, c’est te dire que j’ai la plus grande confiance dans la direction que tu donnes à nos affaires. » (lettre sans date de septembre ?) « Mon cher Paul, je t’ai déjà dit que je me trouve sous le coup de troubles cérébraux, ma lettre s’en ressent, d’ailleurs je vois assez en noir, je me sens donc de plus en plus obligé de me reposer sur toi, et de trouver en toi mon orient. » (Lettre du 22 septembre).

La célébrité maintenant acquise se mesure au fait que se multiplient les imitateurs, ce qui amène Cezanne à faire quelques mises au point : « Les deux toiles dont tu m’as envoyé la photographie ne sont pas de moi.»[37]Lettre du 25 juillet.

La dépendance de Cezanne envers son fils s’étend parfois jusqu’au détail trivial de la vie quotidienne. Il écrit le 3 août :

« Maintenant je viens rappeler à ton souvenir de bien vouloir songer aux pantoufles, celles que j’ai m’abandonnant à peu près entièrement. » Le 28 septembre : « Je viens te prier de me faire envoyer des pastilles reconstituantes n° 4, je n’en ai plus que deux ou trois rangées dans une dernière boîte.» Le 13 octobre : « …j’ai oublié de te parler du vin, Madame Brémond me dit qu’il faut en faire venir. Si par la même occasion, en voyant Bergot, tu devrais lui en commander du blanc pour toi et pour ta mère.(…) Pourrais-tu me procurer du pain d’amandes en petite quantité ? » Le 15 octobre : « Je viens te prier de me commander deux douzaines de pinceaux en émeloncile, comme ceux que nous avions commandés l’an passé. »

Ces lettres montrent également que la relation entre Paul et son épouse est maintenant tout à fait tranquille ; elles se terminent toutes par une formule d’affection qui englobe son fils et son épouse[38]Lettre du 20 juillet : « Bonjour à maman et à toutes les personnes qui se souviennent encore de moi. (…) Ton père qui vous embrasse tous les deux. »
24 juillet : « Je t’embrasse, toi et maman. »
25 juillet : « Je vous embrasse tous les deux de tout mon cœur (…) Donne le bonjour à Monsieur et à Madame Legoupil, dont le bon souvenir me touche et qui sont si gentils pour ta pauvre mère. »
3 août : « Je vous embrasse toi et maman de tout mon cœur. »
12 août : « Je t’embrasse, toi et maman, de tout mon cœur. »
14 août : « … je t’embrasse de tout mon cœur, toi et maman. »
26 août : « Je vous embrasse tous les deux de tout mon cœur (…). Je vous embrasse toi et maman. »
2 septembre : « Je t’embrasse, toi et maman, de tout mon cœur. »
Lettre sans date (septembre) : « Ton père, qui vous embrasse, toi et maman. »
13 septembre : « Je vous embrasse, toi et ta mère, de tout mon cœur. »
22 septembre : « Je vous embrasse, toi et maman, de tout mon cœur. »
26 septembre : « Je t’embrasse, toi et maman, de tout mon cœur. »
28 septembre : « Je t’embrasse, toi et maman, de tout mon cœur. »
8 octobre : « Ton père qui t’embrasse, toi et maman, tendrement. »
13 octobre : « Je t’embrasse, toi et maman, de tout mon cœur (…)  Bien à toi et à ta mère. »
15 octobre : « Je t’embrasse, toi et maman, ton vieux père. ».
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En juillet, Hortense est malade, et Cezanne écrit le 25 juillet :

« Hier, j’ai reçu ta bonne lettre qui me donne de vos nouvelles, je ne puis que déplorer l’état dans lequel se trouve ta mère, donne-lui le plus de soins possible, cherche le bien-être, la fraîcheur et les divertissements appropriés à la circonstance. » Il rappelle dans sa lettre du 3 août : « Je comprends qu’avec l’effrayante chaleur qui règne, maman et toi soyez fatigués ; il est donc heureux encore pour vous que vous ayez pu remonter à Paris assez à temps pour vous trouver dans une atmosphère moins brûlante. » Et le 12 août : « Je souhaite que ces chaleurs passent le plus tôt possible et surtout que toi et ta mère vous n’en souffriez pas trop. »

En été, la canicule est effectivement étouffante et le fait beaucoup souffrir. Il contracte une bronchite et recherche la fraîcheur en allant peindre au bord de l’Arc.

En automne, s’il se fait encore conduire sur le motif, il travaille aussi dans son atelier des Lauves et même, pour s’éviter des déplacements, dans celui du 23, rue Boulegon. Le 13 septembre il écrit à Paul : « J’ai dû par suite de fatigue et de constipation, renoncer à monter à l’atelier. » D’où sa décision d’installer son atelier dans le cabinet de toilette d’Hortense, qui lui évite même de monter au grenier dans son ancien atelier de la rue Boulegon.

Comme on le sait, Cezanne s’est trouvé mal sous la pluie le lundi 15 octobre, le jour même où il écrit sa dernière lettre à Paul. Le 20, sa sœur Marie écrit à Paul, lui raconte ce qui se passe et le prie de venir à Aix assister son père :

                                      Aix, [samedi] 20 octobre 1906

           Mon cher Paul,

Ton père est malade depuis lundi ; le docteur Guillaumont ne croit pas qu’il soit en danger, mais Mme Brémond ne pourra pas suffire à le soigner. Tu devrais venir le plus tôt possible. Il a des moments de faiblesse où une femme ne peut le soulever seule ; avec ton aide ce sera possible. Le docteur a dit de prendre un homme comme garde-malade ; ton père n’en veut pas entendre parler. Je crois ta présence nécessaire pour qu’on puisse le soigner le mieux possible.

Il est resté exposé à la pluie pendant plusieurs heures lundi ; on l’a ramené sur une charrette de blanchisseur et deux hommes ont dû le monter dans son lit. Le lendemain dès le grand matin, il est allé au jardin [de l’atelier des Lauves] travailler à un portrait de Vallier sous le tilleul ; il est revenu mourant. Tu connais ton père ; il faudrait en dire long. […] Je te le répète : je trouve ta présence nécessaire.

Madame Brémond me recommande expressément de te dire que ton père a fait son atelier dans le cabinet de toilette de ta mère et qu’il ne compte pas en déloger sitôt ; elle tient à ce que ta mère connaisse ce détail. Et puisque vous ne deviez revenir que dans un mois, ta mère pourrait prolonger son séjour à Paris pendant quelque temps encore ; ton père aurait alors peut-être changé d’atelier.

Voilà, mon cher enfant, ce que je crois devoir te dire : à toi de prendre une décision. A bientôt, je l’espère. Je t’embrasse affectueusement.

       Ta tante dévouée
                   M. Cezanne.

Cette lettre est somme toute plutôt rassurante, puisque Marie a attendu la fin de la semaine pour l’écrire, et l’on voit qu’elle n’est pas pressée de revoir sa belle-sœur : elle lui trouve même un bon prétexte pour qu’elle reste à Paris jusqu’à la mi-novembre, comme prévu, étant donné que son cabinet de toilette est utilisé par le peintre et que cela risque de durer ; aucun danger immédiat donc selon elle[39]Léo Larguier, dans  Cezanne ou la lutte avec l’ange de la peinture,  Julliard, 1947, p. 143, commente ainsi cette lettre : « Elle relut sa lettre avant de la mettre dans l’enveloppe. C’était bien cela. Elle avait dit ce qu’elle devait et laissait entendre le reste…

« Il faudrait en dire long… » comme elle écrivait à son neveu, et elle ne se doutait pas, la chère vieille demoiselle, à quel point elle était inhumaine.

La femme de son frère était restée l’étrangère et l’enne­mie, cette pauvre Hortense Fiquet dont elle avait tant entendu parler jadis par leur mère, à demi-mots, quand il s’agissait de cacher au chapelier-banquier qu’elle vivait en concubinage avec Paul et qu’ils avaient eu, en 1872, un enfant naturel, un garçon qu’on appelait aussi Paul, comme son père.
Pendant sa jeunesse, elle imaginait cette femme que j’ai un peu connue à la fin de sa vie et qui était une bonne personne ne comprenant rien sans doute à la peinture de son mari, mais n’ayant jamais pesé beaucoup sur lui, ni peut-être compté, elle la voyait comme une irrégulière, une aventurière qui a mis le grappin sur un fils de famille.
Elle avait eu un enfant avant ce mariage auquel le vieux Cezanne n’eût jamais donné son consentement, et Mlle Marie oubliait que son frère et elle étaient aussi nés quand Louis-Auguste Cezanne avait épousé en janvier 1844, leur mère, Anne-Elisabeth-Honorine Aubert qui était sa maîtresse depuis longtemps…
La mère Brémond, la servante, n’y allait point par quatre chemins, étant, bien entendu, avec les Cezanne contre Hortense Fiquet… Paul suffisait pour soulever sonpère dans le lit. D’ailleurs, Monsieur avait installé son atelier dans le cabinet de toilette de Madame et il ne comp­tait pas en déloger de sitôt…
Il fallait le lui dire. Cela peut-être l’empêcherait de venir avant la fin du mois… On n’avait guère besoin d’elle, somme toute !… ».

En supposant que la lettre ait été mise à la poste le jour même, elle a dû parvenir à Paul et Hortense au plus tôt au courrier du lundi, peut-être même après le télégramme de Madame Brémond envoyé en fin de matinée :

Télégramme : Cezanne R. Duperré 16 Paris

P Aixenpce 291 13 22 date 10 h 20 mn

venez de suite tous deux père bien mal.
Brémond.

C’est qu’en réalité et contre toute attente, l’état de Paul s’est subitement aggravé entre le samedi et le lundi. Il meurt le mardi matin 23 octobre à 7 heures, avant que son fils et son épouse aient pu arriver de Paris.

Auraient-ils pu arriver à temps pour le voir une dernière fois ? C’était impossible, car le trajet entre Paris et Marseille, aux horaires les plus favorables, durait au mieux 12 h 18 en 1900[40]« L’évolution des dessertes et des horaires voyageurs sur le Sud Est« , Rail PassionN° 50 de juin 2001. Le 14 septembre 1877, Zola écrivait à Alexandrine : « Le train rapide part de Paris le soir à 7 heures 15 m. Il s’arrête à Lyon à 4 heures et demie du matin (…). Enfin il arrive à Marseille à 11 h 40 m. » soit 16 h 30 en tout… et encore 10 h 25 en 1913. Partir après la réception du télégramme en début d’après-midi (s’il y avait un train) les aurait fait arriver à Marseille en pleine nuit, sans correspondance pour Aix. Il fallait donc attendre le lendemain pour voyager, alors que Cezanne était déjà mort…

Cela n’a évidemment pas empêché les mauvaises langues de charger à plaisir le portrait d’Hortense grâce à une anecdote controuvée complaisamment reprise par la suite par la plupart des commentateurs: « C’est Mme Cezanne qui reçoit (le télégramme). Comme elle a encore un essayage à faire, elle le dissimule dans un tiroir où son fils le découvre. (Dès lors, Paul pourra juger sa mère.) Cezanne ne cessera pendant son agonie, raconte Mme Brémond, de regarder la porte, espérant revoir le fils qu’il adore. »[41]Jean de Beucken, op. cit., p. 129. Même Rewald, qui n’en faisait pas état dans ses biographies de 1936 et 1938, la reprend pourtant dans celle de 1986 : « Selon une rumeur, sa femme partit trop tard pour Aix parce qu’elle ne voulait pas annuler un rendez-vous chez sa modiste. »[42]Rewald, op. cit. p. 264.. Il n’était pas indispensable de la propager à son tour et de s’associer ainsi à cette mauvaise action.

Selon toute vraisemblance, Hortense et son fils sont donc arrivés le 23 dans la journée, et ils ont pu assister aux obsèques religieuses de Cezanne célébrées le 24 octobre à la cathédrale Saint-Sauveur, et à son inhumation dans le caveau familial au cimetière Saint-Pierre[43]Selon Rewald, op. cit. p. 264 : « L’artiste fut enterré dans la tombe familiale à Aix, qui allait être « reprise » par les Conil (Marie, la sœur de Cezanne, demanda à être inhumée avec une amie qui l’avait précédée dans la mort ; la veuve et le fils de Cezanne reposent dans un cimetière parisien). ».

Fig. 319. Faire-part de décès de Paul Cezanne (23 octobre 1906)

Fig. 320. Avis de décès publié par Le Mémorial d’Aix du 25/10/1906

 

Fig. 321. Tombe de Cezanne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À Paris, Le Figaro annonce la mort de Cezanne dès le 24 octobre[44]Le Figaro n° 297, 24 octobre 1906, p. 5 : « Cezanne vient de mourir. Ce fut une des grandes bizarreries artistiques de notre temps (…) »..  Émile Bernard prend sur lui d’organiser une messe pour lui rendre hommage, qui aura lieu un mois plus tard le 27 novembre, comme il l’écrit le même jour à Andrée Fort : « Enfin cette messe de Cezanne a eu lieu ce matin à Notre-Dame-de-Lorette. Sur cent invitations, il est venu 12 personnes. (…)Ni Vollard ni le fils de Cezanne, m’ont répondu.»[45]Émile Bernard, Les Lettres d’un artiste (1884-1941),Les Presses du Réel, 2012, p.731. En effet, à cette époque, Paul junior est encore à Aix, en plein règlement de  la succession de son père.

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Références   [ + ]

1. Cf.  Louis Aurenche dans John Rewald, Cezanne, Geffroy et Gasquet, suivi de Souvenirs sur Cézanne de Louis Aurencheet de lettres inédites, Paris, Quatre Chemins-Éditart, 1959, p. 59-60. Repris dans Aurenche Louis, Souvenirs de ma jeunesse sur Paul Cézanne, Paris, Quatre Chemins-Editart, 1960, p. 7.
2. On ne connaît pas la raison de ce détour : une visite à faire dans la région de Clermont Ferrand ? Un détour par Vichy ?
3. Cartes postales de Paul junior à Marthe Conil (informations communiquées par Philippe Cezanne).
4. Lettre de Paul Cézanne fils à Vollard, Aix, 20 janvier 1902, MS 421 (2,2), 61, Paris, archives Vollard, musée d’Orsay
5. Lettre de Cezanne à Louis Aurenche, 20 novembre 1901
6. Cf. aussi C1187.
7. Larguier, dans  Cezanne ou la lutte avec l’ange de la peinture, Julliard, 1947, p. 96, écrit : « Il (Cezanne) était heureux de voir que « ça collait », que « nous sympathisions ». Il ne l’avouait pas, mais je devinais, quand il me parlait de « l’enfant », que je ne connaissais pas encore et qui arrivait de Paris, qu’il se faisait un monde de cette rencontre. »
8. Jean de Beucken, op. cit. p. 109.
9. Maurice Denis, Journal, vol. I, Paris, La Colombe, Editions du Vieux Colombier, 1957, pp. 175-176 :

« Cézanne ayant perdu sa mère qu’il aimait beaucoup, consacre à son souvenir une pièce de son appartement : il y conserve les bibelots qui la lui rappellent et s’y enferme souvent. Sa femme jalouse, un beau jour, détruit ces souvenirs. Cézanne, habitué aux stupidités de sa femme, rentre chez lui, ne trouve plus rien, se sauve et reste plusieurs jours dans la campagne. Sa femme dit à un ami joyeusement : ― « Vous savez ! J’ai tout brûlé. » » Et qu’a-t-il dit ? » ― Il erre dans la campagne : c’est un original. »

Gide avait acheté l’Hommage à Cézanne de Maurice Denis lors du Salon de la Société nationale des beaux-arts ouvert le 22 avril 1901.  Si c’est à ce moment qu’il a raconté cette anecdote à Maurice Denis, l’anecdote se situe peut-être alors lors du premier séjour d’Hortense rue Boulegon fin octobre 1900 ?

10. M. C. [Marthe Conil], « Quelques souvenirs sur Paul Cézanne par une de ses nièces », Gazette des beaux-arts, VIepériode, tome LVI, 1102elivraison, 102eannée, novembre 1960, p. 299-302.
11. Léo larguier,Avant le déluge. Souvenirs, Paris, Bernard Grasset, éditeur, 1928, 257 pages, p. 46-71.
12. D’aucuns ont considéré qu’il s’agissait d’un prétexte sans fondement réel qu’elle évoquait pour échapper à Aix. Ce n’était nullement le cas.
13. Cf. Robert Tiers, « Le testament de Paul Cezanne et l’inventaire des tableaux de sa succession, rue Boulegon à Aix, en 1906 », Gazette des beaux-arts, novembre 1985.
14. Nous n’avons pas cherché à préciser comment cette option pouvait être exercée selon les textes en vigueur à l’époque, étant donné la modicité de l’enjeu par rapport aux sommes en jeu. On sait qu’aujourd’hui le conjoint survivant peut opter pour un usufruit portant sur la totalité de l’actif, privant ainsi les enfants du droit de toucher avant son décès à la part qui leur revient .
15. Ils accompagnent Cezanne chez les parents de Léo Larguier à l’automne, voir plus bas.
16. comme le laisse supposer une carte postale de Paul junior à Marthe Conil du 2 novembre 1902, postée de Rouen (Philippe Cezanne).
17. Cf. le chapitre intitulé « Dans les Cévennes » consacré à cette visite par Léo Larguier dans son livre de souvenirs : Le Dimanche avec Paul Cezanne, Paris, L’Edition, 1925, pp. 139-151.
18. Lettre de Paul Cézanne à Vollard, 9 janvier 1903, MS 421 (2,2), 58, p. 3, Paris, archives Vollard, musée d’Orsay. Ce passage n’est pas publié par Rewald, 1978, p. 292.
19. Propos rapporté par Jules Borély en 1911.
20. 24erésidence d’Hortense depuis 1870. Emménagement confirmé par le visa de la gendarmerie sur le livret militaire de Paul en janvier 1905 (Philippe Cezanne).
21. Rewald ajoute dans son édition de la correspondance (p. 380) que Paul junior achètera plus tard une maison à Marlotte, village souvent fréquenté par son père dans le passé, et où sa femme et son fils l’ont certainement rejoint quelquefois durant les week-ends.… bien que ce soit la présence des Renoir à Marlotte qui décidera Paul junior à y acheter La Nicotière.
22. Jean de Beucken, op. cit.  p. 119. Hortense et Paul junior adressent des cartes postales à Marthe Conil depuis Melun et Fontainebleau et rentrent à Paris courant septembre 1904 (information communiquée par Philippe Cezanne).
23. Lettre de Paul Cézanne fils à Vollard, Aix, 11 novembre 1904, MS 421 (2,2), 63, Paris, archives Vollard, musée d’Orsay.
24. Lettre à Charles Camoin du 9 décembre 1904, Correspondance publiée par Rewald, p. 384.
25. Paul a envoyé une carte postale de Paris à Marthe Conil en janvier 1905 (Information communiquée par Philippe Cezanne).
26. Ils raconteront cette visite en 1907. Tous deux sont graveurs. Schnerb est aussi peintre et théoricien d’art.
27. Jean de Beucken, op. cit., p. 121, reprenant Emile Bernard. Souvenirs sur Paul Cézanne et Lettres. A la Rénovation esthétique, 15, quai de Bourbon, Paris, 1921, pp. 81-82.
28. Lettre de Paul Cézanne fils à Vollard, Aix, 20 avril 1905, MS 421 (2,2), 65, Paris, archives Vollard, musée d’Orsay.
29. Lettre du 23 octobre 1905 à Émile Bernard.
30. Cette photo porte la signature du photographe : E. Hofmann Genève : cela peut signifier qu’Hortense s’est faite photographier à l’occasion d’un séjour qu’elle aurait fait en Suisse en 1905 ? On sait qu’elle y retournera souvent après la mort de Paul.
31. Cf. l’étude de François Chédeville concernant les portraits d’Hortense dans l’« album de famille » des Cezanne.
32. 8séjour documenté depuis 1900.
33. Recensement 1901, 1906, Fi, art 29 & 30. Archives communales d’Aix-en-Provence.
34. Maurice Denis à Marthe Denis, Journal, tome II (1905-1920), p. 30.
35. Lettre du 13 septembre.
36. Lettre du 28 septembre.
37. Lettre du 25 juillet.
38. Lettre du 20 juillet : « Bonjour à maman et à toutes les personnes qui se souviennent encore de moi. (…) Ton père qui vous embrasse tous les deux. »
24 juillet : « Je t’embrasse, toi et maman. »
25 juillet : « Je vous embrasse tous les deux de tout mon cœur (…) Donne le bonjour à Monsieur et à Madame Legoupil, dont le bon souvenir me touche et qui sont si gentils pour ta pauvre mère. »
3 août : « Je vous embrasse toi et maman de tout mon cœur. »
12 août : « Je t’embrasse, toi et maman, de tout mon cœur. »
14 août : « … je t’embrasse de tout mon cœur, toi et maman. »
26 août : « Je vous embrasse tous les deux de tout mon cœur (…). Je vous embrasse toi et maman. »
2 septembre : « Je t’embrasse, toi et maman, de tout mon cœur. »
Lettre sans date (septembre) : « Ton père, qui vous embrasse, toi et maman. »
13 septembre : « Je vous embrasse, toi et ta mère, de tout mon cœur. »
22 septembre : « Je vous embrasse, toi et maman, de tout mon cœur. »
26 septembre : « Je t’embrasse, toi et maman, de tout mon cœur. »
28 septembre : « Je t’embrasse, toi et maman, de tout mon cœur. »
8 octobre : « Ton père qui t’embrasse, toi et maman, tendrement. »
13 octobre : « Je t’embrasse, toi et maman, de tout mon cœur (…)  Bien à toi et à ta mère. »
15 octobre : « Je t’embrasse, toi et maman, ton vieux père. ».
39. Léo Larguier, dans  Cezanne ou la lutte avec l’ange de la peinture,  Julliard, 1947, p. 143, commente ainsi cette lettre : « Elle relut sa lettre avant de la mettre dans l’enveloppe. C’était bien cela. Elle avait dit ce qu’elle devait et laissait entendre le reste…

« Il faudrait en dire long… » comme elle écrivait à son neveu, et elle ne se doutait pas, la chère vieille demoiselle, à quel point elle était inhumaine.

La femme de son frère était restée l’étrangère et l’enne­mie, cette pauvre Hortense Fiquet dont elle avait tant entendu parler jadis par leur mère, à demi-mots, quand il s’agissait de cacher au chapelier-banquier qu’elle vivait en concubinage avec Paul et qu’ils avaient eu, en 1872, un enfant naturel, un garçon qu’on appelait aussi Paul, comme son père.
Pendant sa jeunesse, elle imaginait cette femme que j’ai un peu connue à la fin de sa vie et qui était une bonne personne ne comprenant rien sans doute à la peinture de son mari, mais n’ayant jamais pesé beaucoup sur lui, ni peut-être compté, elle la voyait comme une irrégulière, une aventurière qui a mis le grappin sur un fils de famille.
Elle avait eu un enfant avant ce mariage auquel le vieux Cezanne n’eût jamais donné son consentement, et Mlle Marie oubliait que son frère et elle étaient aussi nés quand Louis-Auguste Cezanne avait épousé en janvier 1844, leur mère, Anne-Elisabeth-Honorine Aubert qui était sa maîtresse depuis longtemps…
La mère Brémond, la servante, n’y allait point par quatre chemins, étant, bien entendu, avec les Cezanne contre Hortense Fiquet… Paul suffisait pour soulever sonpère dans le lit. D’ailleurs, Monsieur avait installé son atelier dans le cabinet de toilette de Madame et il ne comp­tait pas en déloger de sitôt…
Il fallait le lui dire. Cela peut-être l’empêcherait de venir avant la fin du mois… On n’avait guère besoin d’elle, somme toute !… »

40. « L’évolution des dessertes et des horaires voyageurs sur le Sud Est« , Rail PassionN° 50 de juin 2001. Le 14 septembre 1877, Zola écrivait à Alexandrine : « Le train rapide part de Paris le soir à 7 heures 15 m. Il s’arrête à Lyon à 4 heures et demie du matin (…). Enfin il arrive à Marseille à 11 h 40 m. » soit 16 h 30 en tout…
41. Jean de Beucken, op. cit., p. 129.
42. Rewald, op. cit. p. 264.
43. Selon Rewald, op. cit. p. 264 : « L’artiste fut enterré dans la tombe familiale à Aix, qui allait être « reprise » par les Conil (Marie, la sœur de Cezanne, demanda à être inhumée avec une amie qui l’avait précédée dans la mort ; la veuve et le fils de Cezanne reposent dans un cimetière parisien). »
44. Le Figaro n° 297, 24 octobre 1906, p. 5 : « Cezanne vient de mourir. Ce fut une des grandes bizarreries artistiques de notre temps (…) ».
45. Émile Bernard, Les Lettres d’un artiste (1884-1941),Les Presses du Réel, 2012, p.731.