Philippe Cezanne

Intervention lors du Symposium du jeudi 21 mars 2019 dans le cadre de l’exposition « La collection Courtauld. Le parti de l’impressionnisme », fondation Louis Vuitton.

Table ronde autour du thème : « Collectionner Cezanne, une histoire critique : l’engagement de collectionneurs dans la reconnaissance officielle de Cezanne. »

Les intervenants

 

Tout au long de sa carrière mon aïeul a été incompris, vilipendé et même parfois détesté par nombre de critiques d’art, de marchands de tableaux ou de collectionneurs. Sa vision de l’art, faire de la peinture pour la peinture, délaissant l’anecdote et cassant les codes établis depuis des siècles l’ont mis pendant longtemps au ban des artistes. Peu nombreux étaient les amateurs qui acceptaient ou admiraient l’univers de ce peintre. Il fallut attendre 1895 et la première rétrospective du peintre organisée par le marchand Ambroise Vollard pour que de nouveaux amateurs du monde entier s’y intéressent. Mais les réticences ont subsisté jusqu’à nos jours. J’en veux pour preuve cette anecdote. Au début des années 1960, sur les conseils d’une amie peintre, je me suis présenté à Charles Durand-Ruel, le petit fils de Paul Durand-Ruel marchand des Impressionnistes, qui cherchait un jeune collaborateur. Mais après quelques minutes de conversation sur mes motivations et l’Art, il me dit soudain : « Vous savez, je suis ennuyé car ma famille n’a jamais beaucoup apprécié l’œuvre de votre ancêtre,   comme collaborateur un Cezanne, cela pourrait être gênant ! ». Je décidai de répondre par l’ironie : « Mais Monsieur, m’accepter serait une bonne façon de réparer cette erreur ! » et je fus engagé. Paul Durand-Ruel et ses fils ont malgré tout négocié ou acheté autour de 67 peintures de Cezanne. Ils furent les premiers correspondants du docteur Barnes à Paris qui leur acheta 17 des 66 tableaux de sa collection. Ils furent aussi acquéreurs de la moitié de la collection Victor Choquet, 18 œuvres sur 36. En fait, la plupart des tableaux furent   d’amateurs étrangers ou par leur galerie de New York. En 1899, ayant vendu pour le compte de madame Havemayer [1]Henry Osborne Havemayer était un industriel qui fit fortune dans le sucre, son épouse Louisine était une amie intime de Mary Cassatt, artiste peintre impressionniste. deux œuvres du peintre, Paul Durand-Ruel lui écrit : « Je suis très heureux d’avoir pu vous vendre ces deux Cezanne pour un bon prix et il est fort probable que cette cote ne durera pas longtemps. Car malgré tout le bruit fait autour du peintre, il n’a que peu d’acquéreurs, surtout en Allemagne ou en Russie qui achètent très cher ses tableaux, ce que je ne comprends pas. »

Parmi les premiers amateurs on peut citer le docteur Gachet d’Auvers sur Oise, ami de Pissarro, de Courbet et lui-même peintre amateur. Il côtoie et héberge Cezanne dans son atelier pendant son séjour entre 1872 et 1874. Est ce le fruit du hasard ? En effet en 1858 Gachet lors d’un séjour à Marseille pour rencontrer les peintres Monticelli et Guigou, à la demande de sa logeuse, se rend à Aix-en-Provence pour remettre un document à Louis-Auguste Cezanne, le père de l’artiste.  A-t-il rencontré le jeune Paul alors âgé de 19 ans ?  Nul ne le sait.

Au cours de ces 18 mois passés à Pontoise et Auvers, Cezanne travaille sur le motif avec Pissarro et Guillaumin, et s’installe les jours de pluie dans l’atelier du docteur pour réaliser des natures mortes ou des bouquets de fleurs. Une partie de ces œuvres achetées ou données constitueront la collection Gachet, environ 18 peintures dont certaines sont aujourd’hui au musée d’Orsay.

En 1875, conseillé par Auguste Renoir, Victor Choquet, fonctionnaire à la direction des Douanes, achète trois petits tableaux de Cezanne chez le père Tanguy, puis très vite une amitié s’instaure entre les deux hommes, confortée par leur amour commun du peintre Eugène Delacroix. Choquet à l’époque était le plus important collectionneur de cet artiste, il possédait des centaines d’aquarelles et dessins  et souvent le soir après un bon dîner, Choquet, Renoir et Cezanne tapissaient le sol du salon de ses œuvres pour les admirer et, en quelque sorte, communier ensemble face au Maître. Vers la fin de sa vie, Ambroise Vollard donna à Cezanne une très belle aquarelle de Delacroix – dont il fit une copie aujourd’hui à St Petersboug – et qu’il avait accrochée dans sa chambre face à son lit[2]Le peintre Georges Braque en hommage à Cezanne avait accroché sur le mur de sa chambre, face à son lit, un bouquet de tulipes peint par Paul Cezanne (Visite de mon père Jean-Pierre Cezanne à Braque).. Cezanne réalisa 6 portraits de son ami Choquet et celui-ci lui acheta 36 tableaux.

Il ne faut pas oublier tous ses amis peintres qui eux aussi collectionnèrent ses œuvres. Camille Pissarro bien sûr, qui fut son conseiller à Auvers et Pontoise, propriétaire de 22 toiles. Auguste Renoir, ami et protecteur, lui, n’avait que 4 peintures dans sa collection mais il fit beaucoup pour Cezanne, le soutenant dans les moments difficiles. Il fut, entre autres, l’artisan de la rencontre entre le peintre et Ambroise Vollard à qui il précisa qu’aucun marchand ne s’intéressait à lui alors qu’il était le plus doué de sa génération.

Edgar Degas, trouvant les couleurs de Cezanne par trop agressives, montra une certaine réticence au début de leur rencontre. Il est vrai que Degas, par son classicisme dans les premières années de sa carrière,  est le fruit du passé alors que Paul donne naissance au futur. Néanmoins Degas acheta 7 peintures pour sa collection qu’il garda toute sa vie.

Claude Monet fut aussi un inconditionnel, il admirait le peintre et lui rendit visite à Aix plusieurs fois avec Renoir. Quant à Cezanne il séjourna à 2 reprises à Giverny près de la maison de Monet en 1894. Monet avait une collection de peintres impressionnistes mais aussi 14 Cezanne. Paulette Howard-Johnston, la fille du peintre Paul Helleu, grand ami de Monet, me raconta sa visite à Giverny. Elle eut le privilège de monter dans les appartements privés du peintre où se trouvaient ses collections. Au mur du cabinet de toilette trônait un grand tableau, Le Nègre Scipion, et dans la chambre on pouvait admirer 11 Cezanne, dont celui offert par son père, entourés de quelques Manet, Renoir, Degas, mais aucun Gauguin ni van Gogh.

Gauguin quant à lui avait une admiration sans bornes pour l’artiste, admiration non partagée par Cezanne qui se méfiait de lui. Une tradition familiale orale voudrait que le peintre un jour ait dit à son fils : «  Il a été chercher bien loin son talent », faisant référence à ses séjours en Martinique et Polynésie. Gauguin, après une carrière dans la marine,  devint après la guerre de 1870 courtier en bourse, ce qui lui permit d’acheter des œuvres de plusieurs artistes dont 6 Cezanne. Il est alors marié à une Danoise dont il a 5 enfants. Mais en 1882 il décide de devenir peintre, laisse femme et enfants à Copenhague avec ses tableaux et s’installe à Paris. En 1885 il demande à son épouse de ne pas vendre 2 de ses Cezanne puis en 1887 il lui confirme ne pas vouloir vendre un Cezanne,  « une perle exceptionnelle, j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux, je ne m’en déferais qu’après ma dernière chemise. » Malgré les problèmes financiers que pouvait avoir son épouse, il se battit bec et ongles pour retarder la vente de ce qu’il considérait comme des chefs d’œuvre de l’art moderne.

L’exposition rétrospective de Cezanne organisée par Ambroise Vollard en 1895, environ 150 peintures présentées par groupe de 50, les murs de la galerie ne pouvant en accueillir plus, se révéla une sorte de déclencheur. Cet événement fut à la fois la reconnaissance de son talent, de son originalité et de son importance dans l’histoire de l’art. Pour la première fois de nombreux critiques d’art, parmi les plus célèbres à l’époque : Thadée Natanson, Thiébault Sisson, Georges Lecomte et bien d’autres, s’inclinent enfin devant l’œuvre de cet artiste si original. Tous ses amis peintres viennent admirer et acquérir ces peintures[3]Renoir et Julie Manet, la fille de Berthe Morisot durent tirer au sort qui pourrait acheter l’aquarelle Le Meurtre. Ce fut Julie qui gagna., ainsi que les premiers collectionneurs étrangers.

Egisto Fabbri, un florentin d’origine américaine, fils d’une famille de soyeux et apparenté à la famille Vanderbilt, séjourne à Paris entre 1896 et 1913. Il peint et se lie d’amitié avec Degas et Pissarro. Il achète son premier tableau de Cezanne chez Vollard en 1896 et 3 ans plus tard il en possède 16. Il se décide à écrire à Cezanne : « J’ai le bonheur de posséder 16 de vos œuvres, je connais leur beauté artistique et austère,  elles sont pour moi ce qu’il y a de plus noble en l’art moderne. » Quel beau compliment ! Puis il lui demande s’il peut le rencontrer, Cezanne accepte et lui donne son adresse. Mais nous n’avons hélas aucun document sur cette éventuelle rencontre. Fabbri possédera jusqu’à 36 peintures et il copiera certaines.

Il y a  Charles Loeser, américain lui aussi. Il fait des études d’art à Harvard et Boston puis en 1882 décide de s’expatrier en Italie, et s’installe à Florence « Villa Torri Gattaia ». Il peaufine ses connaissances et commence une importante collection d’estampes et dessins anciens, de meubles et sculptures d’art italien. Mais il s’intéresse aussi à l’art contemporain et achète en 1896 son premier tableau de Cezanne chez Vollard et devient par la suite propriétaire d’une quinzaine d’œuvres accrochées dans sa chambre à l’abri des regards. Seuls quelques privilégiés sont admis dans le saint des saints. Il se dit que Winston Churchill aurait spécialement fait le déplacement en Italie pour admirer ses Cezanne. Loeser décède en 1928 à New York, et dans son testament il demande au Président des Etats Unis de choisir 8 tableaux pour décorer la Maison Blanche. Aujourd’hui certains sont accrochés sur les murs de la Maison Blanche, les autres sont conservés à la National Gallery of Art de Washington et n’ont pas l’autorisation de quitter le territoire américain.

Parmi tous ces nouveaux amateurs il ne faut pas oublier Auguste Pellerin, le plus important d’entre eux par le nombre d’œuvres achetées et exposées dans son hôtel particulier. Auguste Pellerin est un industriel français qui fait fortune grâce à ses usines installées dans toute l’Europe fabriquant la margarine « Tip ». Passionné d’art il installe dans sa maison sa collection de tableaux impressionnistes, 39 peintures et 13 pastels, sans oublier des Monet, Renoir, Sisley. Puis il découvre en 1895 chez Ambroise Vollard l’œuvre de Cezanne. Il décroche toutes ses collections pour y installer à la place les peintures de l’artiste qu’il achète en grand nombre. On y comptera environ 160 peintures et, parmi elles, plusieurs grands chefs d’œuvre : une grande version des Joueurs de cartesaujourd’hui au Qatar, Louis Auguste Cezanne lisant L’Événementaujourd’hui à Washington, deux versions des Grandes Baigneuses, l’une au musée de Philadelphie, l’autre sortie de France en 1964 pour rejoindre à Londres la National Gallery avec la bénédiction du ministre de la Culture de l’époque, André Malraux, qui ne fit pas jouer son droit de veto de sortie du territoire, malgré la pétition organisée par des peintres, écrivains ou intellectuels convaincus qu’il ne fallait pas laisser partir un des derniers chefs d’œuvre du Maître[4]André Malraux préféra garder le portrait de Gustave Geffroy, plus facile de lecture.. Mais j’appris à l’époque grâce aux relations de Charles Durand-Ruel que Malraux n’avait pas d’attirance pour Cezanne et surtout ne supportait pas la vision des baigneuses qui étaient pour lui une honte à la beauté féminine, du moins tel qu’il la concevait.

Je terminerai par un autre personnage original et haut en couleurs, le docteur Albert Barnes. Né dans une famille modeste de Philadelphie, il fait ses études dans un collège public du bas de la ville et doit financer ses études à l’université de Pennsylvanie.

Il fait fortune grâce à la diffusion d’un antiseptique, l’Argirol, inventé par un chimiste allemand. Vers 1910, il finance le voyage en Europe de son ami le peintre William Glackens[5]William James Glackens, peintre né à Philadelphie, il voyage en France en 1895 et fait connaissance des Impressionnistes et de leurs œuvres. Peu chères à l’époque il conseille à son ami Barnes d’en acheter., à charge pour lui d’acheter des œuvres impressionnistes, il en ramène 20. Puis en 1922 il décide d’aller lui-même en France, et fait la connaissance de Gertrude et Léo Stein collectionneurs de Cezanne, Picasso et Matisse. Puis Georges Durand-Ruel devient son interlocuteur, et il lui demande de réunir dans sa galerie, à chacune de ses visites, le meilleur des œuvres en vente à Paris. Plus tard ce fut au tour du marchand Paul Guillaume d’avoir ce privilège. Barnes achète de nombreux tableaux de divers artistes, connus ou pas, qu’il installe dans sa nouvelle propriété à Merion près de Philadelphie, qu’il transforme en fondation. Il décide de tout et organise l’accrochage des œuvres à sa manière, des inconnus côtoyant les grands maîtres. Certains tableaux sont séparés par des serrures anciennes accrochées sur le mur et nombre de masques africains sont installés dans des vitrines, des meubles, des coffres, des sculptures sont posés dans un faux désordre sur le sol. Pour visiter cette collection, il faut écrire une lettre de motivation au docteur qui, suivant son humeur, accepte ou pas. Il refusa systématiquement les riches collectionneurs, la bonne société de Philadelphie qui l’avait tant critiqué et méprisé, ainsi que des personnalités politiques. Par contre il créa un cycle d’études d’histoire de l’art et reçu de nombreux étudiants plutôt des classes moyennes ainsi que des étudiants de couleur, un scandale pour la haute société locale. Ces visiteurs privilégiés purent ainsi admirer les quelque 66 Cezanne dont plusieurs chefs d’œuvres comme le plus important tableau des Joueurs de cartes, une version des Grandes Baigneuses, une grande Vue de Gardanne, entourés des 181 Renoir, 59 Matisse, 46 Picasso et bien d’autres œuvres de Soutine ou du douanier Rousseau. Barnes publia en 1939 un livre de près de 400 pages sur Paul Cezanne, qu’il considère comme un des plus grands peintres de son époque. Il y écrit :

« La position de Cezanne comme artiste ne peut être jugée qu’à la lumière de la connaissance des grandes traditions du passé, capital qu’il a accumulé pour créer sa propre expression. »

Par testament Albert Barnes laissa un règlement très strict pour voir les œuvres, et obtenir leurs  reproductions,  interdisant la sortie des œuvres de la fondation pour d’éventuelles expositions internationales.

J’aimerais conclure en disant :

Collectionner est un acte de possession bien sûr, un plaisir qui peut être égoïste mais aussi partagé par quelques privilégiés, chacun ayant ses propres critères. Mais le collectionneur est aussi un conservateur et un passeur.  Au fil des siècles il a protégé des chefs d’œuvre qui sans cela seraient oubliés, abandonnés ou détruits et qui finalement se retrouvent dans des fondations ou des musées pour le plaisir de tous.

 

Walter Feilchenfeldt et Philippe Cezanne

Références   [ + ]

1.Henry Osborne Havemayer était un industriel qui fit fortune dans le sucre, son épouse Louisine était une amie intime de Mary Cassatt, artiste peintre impressionniste.
2.Le peintre Georges Braque en hommage à Cezanne avait accroché sur le mur de sa chambre, face à son lit, un bouquet de tulipes peint par Paul Cezanne (Visite de mon père Jean-Pierre Cezanne à Braque).
3.Renoir et Julie Manet, la fille de Berthe Morisot durent tirer au sort qui pourrait acheter l’aquarelle Le Meurtre. Ce fut Julie qui gagna.
4.André Malraux préféra garder le portrait de Gustave Geffroy, plus facile de lecture.
5.William James Glackens, peintre né à Philadelphie, il voyage en France en 1895 et fait connaissance des Impressionnistes et de leurs œuvres. Peu chères à l’époque il conseille à son ami Barnes d’en acheter.