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Chapitre III

La figure humaine dans l’œuvre de Cezanne : les grands thèmes

 

La figure humaine se présente sous des formes extrêmement variées dans l’œuvre de Cezanne. Il est donc nécessaire, pour pouvoir l’appréhender avec méthode, de définir a priori divers thèmes permettant de structurer cet univers. Le risque de tout classement de ce type est évidemment de rester aveugle à tel point de vue particulier sur lequel il ferait l’impasse. Ceci est d’autant plus vrai que si quelques thèmes s’imposent d’eux-mêmes, comme les baigneurs ou les portraits, d’autres sont traditionnels mais demeurent flous, comme les scènes de genre.

Nous avons donc d’abord défini les six thèmes principaux retenus par la suite dans nos analyses (I), en les structurant de façon à éviter au maximum les conflits de frontières, l’idéal étant d’obtenir des thèmes mutuellement exclusifs et globalement exhaustifs (soit « une place pour chaque chose et chaque chose à sa place »).

Nous avons ensuite complété cette organisation en définissant également un certain nombre de critères de classement transversaux (II) permettant d’adopter un point de vue synthétique sur tel ou tel aspect des images commun à plusieurs thèmes.

L’ensemble de ces critères a été appliqué sous forme de mots clés[1]Un document particulier décrit précisément le système de mots clés (au nombre de 1500 environ) mis en œuvre pour indexer chaque image de la base de données. On ne le reprendra donc pas ici. à chacune des images de la base de données numérique constituant le corpus, d’où la possibilité de tris de toutes natures. La liste de ces mots-clés étant ouverte, il est toujours aisé d’en ajouter d’autres pour satisfaire les points de vue nouveaux selon lesquels on voudrait explorer la base de données.

I.     STRUCTURATION DU CORPUS EN SIX THÈMES PRINCIPAUX

On peut distinguer :

  • les thèmes regroupant des œuvres aux sujets extrêmement variés, mis à part quelques rares séries : ce sont ceux qui nous éclairent évidemment le plus sur les centres d’intérêt de Cezanne. On y trouve les portraits, les personnages fictifs issus du monde de la culture et les scènes de genre ;
  • Les thèmes dont les œuvres comportent un sujet unique : ce n’est donc pas celui-ci qui nous permet de pénétrer l’univers mental de Cezanne par son étendue, mais bien plutôt par la façon dont il traite ce sujet. Il s’agit avant tout des baigneuses et baigneurs, pour lesquels seuls varient les configurations de personnages, mais non les situations, pratiquement toutes identiques : quelques personnages au bord de l’eau. L’analyse doit donc porter davantage sur la forme que sur le sujet. Ceci est le cas également pour les paysages et les natures mortes, deux thèmes majeurs de la peinture de Cezanne que nous évoquerons à l’occasion pour mettre les humains en perspective, mais sans les approfondir.

Il en est de même pour le dernier thème, celui des études et brouillons consistant essentiellement en dessins de personnages anonymes isolés, qu’on ne peut rattacher à aucune des catégories précédentes, le sujet unique étant le corps humain dans toutes ses positions. On utilisera ici les termes génériques d’études de personnages et, si les personnages sont dévêtus, d’études de nus.

1.    Les portraits

Ce thème traditionnel porte sur la représentation d’un individu, très exceptionnellement de deux (Thannhäuser par exemple). Il se structure aisément en trois composantes :

a)      Les portraits de personnes vivantes du temps de Cezanne

On y trouvera toutes les personnes avec lesquelles il a été en contact direct et qui ont posé pour lui :

  • les membres de la famille Cezanne, avec notamment les autoportraits, ceux d’Hortense ou du petit Paul :

Fig. 1. Famille

  • les relations du peintre identifiées : amis, connaissances directes, comme les paysans du Jas qu’on a pu identifier (Paulin Paulet par exemple) :

Fig. 2. Relations

On peut noter que treize des personnes identifiées sont également représentées parfois de façon très sommaire (comme Louis-Auguste), ou en contexte (ce qui les fait classer dans les scènes de genre, par exemple Alexis lisant à Zola), ou encore dans une position telle que le visage n’apparaît pas (par exemple Gachet ou Pissarro vus de dos, ou le petit Paul dont on ne voit que le bas du corps sur un lit) : on ne peut donc réellement parler de portraits. Il en est cependant tenu compte dans certaines analyses lorsqu’il s’agit d’approfondir le traitement par Cezanne de telle personne précise, comme Paul, Hortense ou son père :

Fig. 3. Relations non portraits

  • les portraits de personnes non formellement identifiées, mais qu’il a dessinées ou peintes « sur nature », comme la « Dame au livre » ou un certain nombre de paysans, voire de joueurs de cartes :

Fig. 4 Non identifiés

Dans certaines de nos analyses, nous regrouperons ces deux derniers types de portraits puisqu’en réalité vu de Cezanne la situation était identique : il s’agissait de faire le portrait de quelqu’un qu’il connaissait. On peut d’ailleurs espérer que la recherche videra progressivement de son contenu la liste des personnes non identifiées à mesure qu’on parviendra à les nommer…

b)     Les portraits copies d’œuvres d’art

Il s’agit pratiquement toujours de dessins tirés de l’observation de sculptures, parfois de gravures, plus rarement de peintures, représentant des individus clairement identifiés, existant (comme Delacroix) ou ayant existé (comme le Père de la Tour), ou encore d’individus dont tout laisse à penser qu’ils ont été directement observés par l’artiste. Ceux-ci peuvent être classés par ordre chronologique des artistes copiés : antiquité, Renaissance, XVIe, XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles.

Fig. 5. Copies d'oeuvres d'art

 

2.    Les personnages fictifs, historiques ou religieux

Tous ces personnages, eux aussi bien identifiés, font partie de l’univers culturel de Cezanne. On les distingue :

  • des « scènes de genre », terme réservé aux scènes souvent banales de la vie quotidienne contemporaine comportant des personnages anonymes, comme des moissonneurs, des gendarmes, des couples, etc.
  • des portraits proprement dits, soit parce que ces personnages sont très fréquemment représentés regroupés dans des situations variées bien caractérisées, et que c’est donc la situation qui constitue le vrai sujet de l’œuvre, soit parce que s’agissant éventuellement d’individus, il ne s’agit ni d’êtres vivants, ni d’êtres ayant existé dont l’identité serait connue[2]Par exception, les 4 ou 5 représentations du Christ (C0524 par exemple) que l’on pourrait considérer comme des portraits (si on considère le Christ comme un personnage ayant existé) sont classées ici dans les personnages issus de la religion., notamment dans certaines copies d’œuvres d’art présentant des personnages génériques (Bergers d’Arcadie, soldat au bain, orateur romain, esclave …)[3]L’univers culturel global de Cezanne reflété par ses œuvres est donc constitué des œuvres de ce thème et des portraits copiés (cf. 1-a)..

Qu’il s’agisse d’individus ou de groupes, on y trouvera :

  • les allégories (Génie de la Santé, République, Éternel féminin…) :

Fig. 6. Allégories

  • les personnages de la mythologie (Psyché, Vénus, nymphes, putti…) :

Fig. 7 Mythologie

  • les personnages issus de l’Antiquité (Cléopâtre, Orgie, Orateur romain…) :

Fig. 8. Antiquité

  • les personnages issus de la religion (Christ, Bethsabée, Loth, ange…)[4]Les Tentation de St Antoine sont classées dans les scènes de genre érotiques, ce qui est plus approprié au sujet représenté que la référence à la religion ou à la littérature. Mais on ne s’interdit pas d’y faire allusion lorsque l’on examinera ces thèmes. :

Fig. 9 Religion

  • les personnages issus de la littérature (Hamlet et orientalisme) :

Fig. 10. Littérature

 

3.    Les scènes de genre

Ces scènes de la vie quotidienne dont les personnages sont des types humains anonymes mettent généralement en relation plusieurs personnages ou les saisissent dans une activité particulière bien identifiable. La variété des regroupements possibles est ici très grande. Nous retiendrons 6 types de scènes de genre :

a)      les scènes liées à la vie sociale :

  • parties de campagne, promenades… ;
  • réunions, personnages attablés, conversations ;
  • fêtes et jeux (Arlequin, danse, joueurs de cartes…)

Fig. 11. Vie sociale

b)     les scènes liées à une activité :

  • agriculture, vie aux champs ou dans la nature (paysans, chasseurs…) ;
  • métiers divers (musiciens, peintres) et fonctions diverses (gendarme, brigand…) ;
  • activité courante : lecture, écriture, couture ;

Fig. 12 Activités

c)      les scènes liées à la vie de famille : couples, famille, mère et enfant…

Fig. 13. Famille

d)     les scènes à caractère érotique : Naples, Olympia, toilette, lutte d’amour…

Fig. 14 érotisme

e)      les scènes impliquant la violence : enlèvement, viol, agression, lutte…

Fig. 15. Violence

f)       les scènes traitant de la mort : meurtre, autopsie, deuil…

Fig. 16 Mort

 

4.    Les baigneurs et baigneuses

Ce type particulier de scènes de genre peut être analysé sous divers angles :

  • le nombre et la combinaison des personnages impliqués dans l’image ;
  • la séparation des sexes ;
  • les positions des personnages (cf Guila Ballas) ;
  • les accessoires (serviettes, nourriture, animaux…) ;
  • l’environnement (rivière, mer, arbres…).

 

5.    Les études et brouillons

a)      Les études de nus

On regroupe ici les dessins d’études académiques et les multiples études de personnages isolés nus, dès lors qu’elles ne se rattachent à aucun des thèmes particuliers définis ci-dessus. On y adjoint les études partielles de parties du corps regroupées sous le mot-clé « anatomie ».

Fig. 17. Nus

b)     Les études de personnages isolés sans identité

Ce thème, quasi exclusivement constitué de dessins, essentiellement de jeunesse, comprend des personnages isolés sans attribut particulier permettant de les relier à l’un des thèmes précédents ou à des scènes de genre, comme par exemple telle tête, tel buste ou telle silhouette sommaire, dont on ne sait d’ailleurs pas s’il s’agit d’une caricature ou d’une ébauche de portrait prise sur le vif, d’une copie tirée d’une revue, d’une œuvre d’imagination pure…

Fig. 18 Sans identité

Dans certains dessins (et dans 4 toiles : R002-3, R020, R348) on trouve également des têtes décoratives de convention plus ou moins grotesques dont on ne peut préciser s’il s’agit de têtes de satyres, d’anges, d’hommes simplement barbus, etc.

Toutes ces ébauches sont le plus souvent sans intérêt propre, mis à part le fait qu’elles sont identifiées comme étant de la main de Cezanne… et qu’elles sont nombreuses (369), ce qui peut être significatif : c’est ainsi que dans les chapitres consacrés aux portraits nous isolerons les têtes et les bustes de cette famille sous le nom générique de « pseudo-portraits » (au nombre de 257), qui nous intéresseront en tant que premières tentatives de Cezanne d’apprivoiser la figure humaine précédant la réalisation de portraits proprement dits.

De même, les corps représentés dans diverses positions peuvent être considérés comme les premières ébauches des personnages présents dans les autres thèmes.

II.     LES THÈMES TRANSVERSAUX

Ceux-ci peuvent être multipliés à l’infini, en fonction du point de vue selon lequel on veut conduire telle ou telle recherche. On peut retenir par exemple :

1.    Pour les individus

  • le sexe: œuvres comportant des femmes, des hommes ou les deux, et selon quelles combinaisons. A ce thème se rajoutent les enfants : fillettes et garçons (auxquels on peut adjoindre les putti) ;
  • les personnages nus versus habillés(ceux-ci ouvrant la voie à des recherches sur les pièces d’habillement : couvre-chefs variés, chemises, vestes, robes, chaussures, accessoires tels lunettes, cannes…) ;
  • certains éléments de l’apparence physique: présence ou non de barbe, sexe visible sur les personnages nus…, mais aussi parties du corps représentées : tête, buste, demi-figure, personnage entier…, les positions du corps : debout, assis, allongé, accroupi, à genoux… , ou encore l’orientation des personnages ou des visages : de face, de profil, de dos, de trois quarts gauche ou droit…

2.    Pour toutes les œuvres :

  • scènes d’intérieur ou d’extérieur ;
  • thèmes variés: religion, Bible, littérature, violence, couple… On retrouve par exemple beaucoup de couples dans les parties de campagne, et pas seulement dans la catégorie « vie de famille ». De même, la violence est présente dans des scènes liées à l’Antiquité, l’érotisme ou la mort ;
  • copies (celles-ci incluent les portraits copié mais peuvent se retrouver dans pratiquement tous les thèmes du monde de la culture, des scènes de genre, des nus..) versus images issues de l’observation directe ou de l’imagination ;
  • pour les copies, nom des artistes copiés, nature des supports copiés (peinture, sculpture, architecture), époque de l’œuvre originelle (Antiquité…), etc. ;
  • époque des sujets représentés.

3.    Thèmes liés à la forme ou à la technique

En ce qui concerne particulièrement les dessins, compte tenu de leur extrême hétérogénéité, nous avons été amenés à définir un critère transversal particulier portant sur leur niveau de finition, qui permettra pour certaines analyse de faire le tri préalable des éléments à prendre en compte, pour ne pas confondre dans une même signification telle ébauche sommaire de tête en deux coups de crayon et un portrait à l’huile élaboré. Ce critère se décline en 3 niveaux principaux.

a) Les ébauches 

Il s’agit de brouillons rapides sans aucun souci de fini, qu’on peut subdiviser en trois sous-niveaux :

  • ébauches de niveau 1 : quelques traits de crayon ou caricatures tout à fait grossières :

z 2016-08-24 à 23.10.16

  • ébauches de niveau 2 : visages limités à quelques traits, à la personnalité discernable, mais  sans originalité ; corps dessinés à grands traits sans souci de précision, parfois réduits à l’évocation d’un mouvement ; situations évoquées en quelques traits vagues :

z 2016-08-24 à 23.10.29

  • ébauches de niveau 3 : un début d’originalité dans les visages plus nets ou plus expressifs, ou dans la position ou l’attitude du corps, dans la composition des situations ou dans le rendu du mouvement :

z 2016-08-24 à 23.10.42

b) Les esquisses

Il s’agit d’études proprement dites, qui n’ont pas pour but de devenir des dessins autonomes finis, mais ont un caractère de netteté qui manque aux ébauches. Les dessins sont donc plus élaborés :

  • esquisses de niveau 1 : les têtes sont expressives et détaillées, les attitudes sont décrites avec une certaine précision, les mouvements clairement suggérés, les situations sont clairement composées :

z 2016-08-24 à 23.10.56

  • esquisses de niveau 2 : les visages expressifs sont traités avec originalité, ou selon une stylisation élaborée. Les attitudes sont travaillées, les corps soignés, les mouvements subtils, les ombrages et reliefs nets ; les compositions sont complexes, ou parfois efficacement évoquées plus que dessinées en détail. A partir de ce niveau, on peut commencer à identifier le dessin comme étant marqué par la personnalité de Cezanne :

z 2016-08-24 à 23.11.07

  • esquisses de niveau 3 : ici le style cezannien est reconnaissable et maîtrisé. Les études sont élaborées. Les portraits méritent ici d’être classés dans la catégorie I-A des portraits et non dans les personnages sans identité définie (catégorie I-C). Les corps sont bien dessinés, leurs mouvements pleinement maîtrisés, les attitudes sont posées avec style. L’usage de réserves renforce l’expressivité. Les situations sont parfaitement construites et détaillées.

z 2016-08-24 à 23.11.18

c) Les croquis

Il s’agit de dessins pleinement achevés, réalisés pour eux-mêmes en tant qu’œuvres autonomes et non comme études préalables à d’autres réalisations. La distinction des trois niveaux est ici plus arbitraire et reflète davantage notre propre jugement esthétique, forcément subjectif. Cela importe assez peu puisqu’à ce niveau de finition, ces œuvres se séparent nettement des autres et peuvent être clairement positionnées dans les échantillons à analyser sur n’importe quel critère :

  • croquis de niveau 1 : de « très beaux dessins » ;

z 2016-08-24 à 23.11.30

  • croquis de niveau 2 : des « dessins magnifiques » ;

z 2016-08-24 à 23.11.41

  • croquis de niveau 3 : des « chefs d’œuvre ».

z 2016-08-24 à 23.11.52

Chacun des 2555 dessins du corpus a donc été indexé selon ce critère de fini, ce qui, évidemment, ne relève pas d’une science exacte mais permet de faire un tri satisfaisant relativement à la signification plus ou moins importante que l’on veut conférer à chacun.

En ce qui concerne les peintures et aquarelles, d’autres thèmes relatifs à la technique ou à la forme utilisée sont à définir, par exemple utilisation des taches de couleur, des touches parallèles, des réserves, etc. Un travail systématique de nomenclature et de description de chaque œuvre reste à faire sur ce point.

III.     CONCLUSION

La définition des 6 thèmes principaux proposée ici permet de réduire à pratiquement rien (moins d’une vingtaine d’œuvres sur les 2552 représentant des humains) les chevauchements d’un thème à l’autre, ce qui légitime ce classement et permet surtout des études sectorielles bien délimitées.

Quant aux critères transversaux, ils permettent de pousser beaucoup plus loin ces études sectorielles en mettant en relation les résultats des unes et des autres, ce qui introduit parfois davantage que des nuances dans les conclusion auxquelles on parvient. En outre, ils permettent de dépasser ce que les thèmes principaux peuvent avoir de trop partiel si l’on veut prendre un point de vue synthétique particulier sur l’œuvre globale.

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Références   [ + ]

1.Un document particulier décrit précisément le système de mots clés (au nombre de 1500 environ) mis en œuvre pour indexer chaque image de la base de données. On ne le reprendra donc pas ici.
2.Par exception, les 4 ou 5 représentations du Christ (C0524 par exemple) que l’on pourrait considérer comme des portraits (si on considère le Christ comme un personnage ayant existé) sont classées ici dans les personnages issus de la religion.
3.L’univers culturel global de Cezanne reflété par ses œuvres est donc constitué des œuvres de ce thème et des portraits copiés (cf. 1-a).
4.Les Tentation de St Antoine sont classées dans les scènes de genre érotiques, ce qui est plus approprié au sujet représenté que la référence à la religion ou à la littérature. Mais on ne s’interdit pas d’y faire allusion lorsque l’on examinera ces thèmes.