Cézanniennes cerises
L’offrande musicale de la couleur
Pour Clément
Hadrien France-Lanord
Malheureusement volée à la Fondazione Magnani-Rocca dans la nuit du 22 au 23 mars 2026 que nous fêtions si chaleureusement ensemble dans l’abondance de vins magnifiques… J’aimerais t’offrir à ma manière cette aquarelle de Cezanne, Tasse et plat de cerises, réalisée vers 1890 (FWN 1949).
Offrir – c’est le geste de cette œuvre, visage de l’offrande moderne. Offrande sans religion, où rien n’est sacrifié, à aucun dieu ni à personne.
Offrande de la présence, c’est elle, en tant que telle, qui est l’offrante. Il faut entendre l’offrande comme participe présent de la présence.
Les cerises et la tasse ne sont pas là pour être consommées, ni employées à quoi que ce soit. Tout est ici hors usage, en dehors de la consommation. – Pasolini dans L’inédit de New York : « la poésie, par essence, est inconsommable ».
Cerises et tasse – inconsommables – n’en sont pas moins présentes, le sont même d’autant plus. Sont, purement et simplement – sans histoire ni symbole. Précédées par rien, ne renvoyant à rien, elles n’ont jamais été autant là. Sont – activement – là.
Là, quoi ? Là, où ? Des cerises et une tasse sur une table, et rien d’autre ?
Où sont-elles et que sont-elles ? ces cerises et cette tasse qu’on sent être si évidemment là. Questions oiseuses, car où et quoi ici ne font qu’un : c’est la couleur comme vibrant murmure de l’être. Il n’y a pas des choses (cerises et tasse) représentées dans un espace indépendant d’elles (cuisine, table). C’est la couleur qui offre la spaciosité. Éclatent les tonalités de rouges, et à tout bord s’allume l’arc électrique des bleus, qui fait vibrer l’espace de chaque chose sans rien délimiter. Dans un afflux général de jaunes avec nappes de roses et bains de mauves tendres. Gammes de rouge partout diffuses.
Inoubliable rougeoiement des cerises – l’avoir vu une fois dans sa vie c’est le porter dans son cœur à jamais. J’étais à la Fondazione Magnani-Rocca le 25 juin 2024 avec Pierre dans la salle des aquarelles de Cezanne qui a été violée par l’effraction des voleurs. Une salle discrète, aux volets toujours rabattus, où sont en permanence exposées cinq aquarelles de Cezanne et une Esquisse de baigneuses à l’huile. Avec la Fondation Barnes, c’est peut-être le seul endroit sur terre où sont visibles toute l’année des aquarelles de Cezanne de premier ordre. Offertes au public. Pas un temple, donc, pas un naos, ni le Saint des saints, mais assurément un des lieux aujourd’hui où notre humanité moderne peut se retrouver. Se découvrir, se comprendre, c’est-à-dire prendre la mesure de ses possibles et de ses engagements. Prendre ses responsabilités aussi : sans transcendance comme norme universelle des valeurs, c’est à l’humain de se porter garant du présent. (J’entends Rimbaud dans « Mauvais sang » : « …je ne me retrouve qu’aujourd’hui. » La salle des aquarelles de Cezanne à la Fondazione Magnani-Rocca est un lieu pour se retrouver aujourd’hui.)
Cézanniennes cerises, où êtes-vous à cette heure ? (C’est à pleurer.) Est en jeu notre humanité, une ardeur moderne de braises aquarellées. Les regarder – chacune sa propre musique, son bruissement de rouge-orangé – c’est être imprégné, et l’exposition si directe de leur incandescence fait fondre en nous les barrières, toutes les résistances dont s’encombre souvent la vie. Il n’y a pas de corbeille de fruits, comme chez Caravage. Juste la pure étale d’un plat sans couleur pour l’évidence nue d’un brasier de couleurs. Aucun récit : nous ne sommes ni avant ni après un repas. Aucune allégorie. Rien ne renvoie au temps qui passe, aux plaisirs de la chère, à la consommation des choses, à l’éphémère jouissance des nourritures terrestres. Il n’y a ni avant ni après dans le présent de cette offrande. Seulement un réseau d’obliques (bords de table et cuiller) et la double circularité en arabesque d’une assiette et d’une soucoupe. Pas de mise en scène, mais l’extrême rigueur inventive d’une composition, comme toujours chez Cezanne, faite de décalages et de déplacements. Il n’y a pas de centre ni de symétrie, le sujet c’est l’exposition chromatique portée à sa plénitude. Pas de personnage, non plus, acteur ou figurant, pas de présence humaine autrement que comme adressat. D’elles-mêmes les cerises s’offrent à nous, s’offrent au regard. Comme est belle leur initiative.
Pudeur et intensité. Un initium de présence ce vitrail de cerises… Il n’y a pas de lumière qui se pose sur elles comme sur des objets qui seraient là devant nous, à notre portée, lumière objectivante de notre désir, de notre emprise sur les choses. Tout se renverse ici : émanant du papier, la lumière traverse la surface picturale à travers les blancs et les couches translucides de couleurs. Comme dans tout vitrail, l’enjeu n’est autre que l’incarnation. Offrande traversante de la lumière : sans autre sujet que la présence c’est le monde entier qui s’incarne à travers cette tasse et ces cerises. Nous aussi prenons corps dans la maturité chromatique de ces fruits. Qui a jamais peint ainsi auparavant ? Avec Cezanne, l’idée de « nature morte » est à mettre définitivement au rancart.
Quelques cerises, une tasse, et le présent de notre corps – décentré par le désaxement de la table. Rougeoiement de cerises sur une table avec tintement blanc d’une tasse, qui situent à sa juste place notre corps dans le monde. Le bien-nommé incarnat : avec le rouge est toujours directement en jeu la chair, l’exposition du corps au monde. Le tact inouï de ce présent chromatique. Et la grande tendresse générale de cette feuille. Y concourt beaucoup la présence effusive de la table ondoyant de très subtiles nappes de sensations colorantes. Table-surface, offerte, véritable champ de modulations. La table est mise par la couleur pour une offrande de la couleur. Chromatiquement aussi mûre que les cerises. Une étuve d’émotion.
Et la tasse ?
Une des très rares tasses cézanniennes, et la plus belle, avec celle de Femme à la cafetière du musée d’Orsay. N’est l’instrument d’aucune libation. Tasse au maximum possible de l’être-tasse, c’est bouleversant de la voir se tenir ainsi. Offrante-offerte. On sent notre main au contact de l’anse et on entend la cuiller contre la paroi. Pleine autant que vide, c’est un chef-d’œuvre de délicatesse comme est la porcelaine.
Tasse-cuiller-anse-soucoupe, c’est aussi un chef-d’œuvre d’articulation, mélange ultra-fluide de lignes courbes et de lignes droites, sans oublier les traits-traces de crayon qui intensifient – comme partout ailleurs sur la feuille – une très discrète mais très sûre dynamique par libre effleurement du papier. À partir de la verticale oblique de la cuiller dont le sommet se fond dans la bande colorée du mur, elle met en tension toute la composition jusqu’à l’espace laissé en réserve de l’angle en bas à gauche.
Une merveille de clarté, enfin, une déflagration de lumière qu’embrase la touche de blanc dans le blanc du papier. Sa blancheur irradiante, avec celle de l’assiette qu’exalte la sinuosité des bleus, porte le rouge des cerises à leur plénitude. Mais c’est aussi la profondeur muette des blancs – tasse et plat – qui tempère la feuille (admirable modulation chromatique de finitude) pour que nous ne soyons pas d’emblée émotionnellement calcinés par la chaleur des rouges.
Tasse et plat de cerises : le nom de cette aquarelle, qui s’est également appelée Les Cerises (Cezanne ne donnait pas de nom à ses œuvres), attire à juste titre le regard sur la contiguïté géniale du plat de cerises et de la tasse, couple de choses irrésistible de tendresse dans leur rencontre, et de justesse de placement. Suture confondante de la circulation des blancs. J’ai toujours aussi regardé la composition cezannienne des “natures mortes”, son sens inépuisablement inventif de la disposition des divers éléments sur la surface, comme de grandes méditations sur l’être-ensemble. Ici, un modèle : tasse et plat de cerises, se conjuguent d’autant mieux qu’ils sont chacun portés à l’extrême singularité de leur présence picturale.
Vérité éthique d’une musicalité parfaite, comme dans certains grands duos, par exemple l’Allegro fugato de la cinquième et dernière Sonate pour violoncelle et piano opus 102/2 de Beethoven. Les cerises ont la respiration chaleureuse du violoncelle, la tasse a la clarté dynamique et percussive du piano, et les uns et les autres, cerises et tasse, violoncelle et piano, se répondent et se projettent l’un l’autre mutuellement dans une stupéfiante spontanéité de présence !
À moins qu’il ne faille entendre flûte (les cerises) et clavecin (la tasse) fuguer ensemble le monde en canon dans L’Offrande musicale de Jean-Sébastien Bach, enregistrement d’Hermann Scherchen en 1949 à Berlin (Fuga canonica, n°7).
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Petit intermède : variations sur le présent
Présent : adj. xie s. en parlant de l’espace, xiiie s. en parlant du temps, xvie s. subst. en parlant du temps : praesens. ; présent subst. xiie s. « cadeau ».
(Jacqueline Picoche, Dictionnaire étymologique du français.)
Présent, ente adj. et n. est emprunté (1080) au latin praesens, –entis, participe présent de praeesse, de prae « avant, devant » (–> pré) et de esse (–> être), littéralement « être en avant, être à la tête de », d’où, au figuré, « commander, diriger ».
(Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française.)
Présenter v. tr. est emprunté précocement (v. 881) au latin impérial praesentare « rendre présent », au figuré « offrir », dérivé de praesens.
(Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française.)
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Un mot encore, mon cher Clément, sur cette œuvre, sa musique et son silence, sur son urgence. Devant toute grande œuvre de Cezanne, on a le double sentiment d’une invention et d’une nécessité. Je me rappelle Pierre et moi sortant sur le parking désert de la Fondation au milieu des champs de maïs, avant de reprendre la route vers Bologne. Sentiment d’avoir été essorés comme quand on a donné toute l’émotion dont on est capable pour répondre d’une situation humaine qui requiert ça de nous. Il y a dans la vie quelques moments comme celui-ci où on sait qu’on a vraiment été au diapason de ce que veut dire exister. Donc essorés et emplis d’être, tout à la fois. Plénitude d’avoir tout donné et tout reçu.
Chaque œuvre de Cezanne est une naissance, impossible de se défausser, de se soustraire à son événement de présence. Comme toute naissance, elle nous appelle, demande tout de nous, en même temps qu’on sent à son contact notre corps trouver une résonance nouvelle, une amplitude extraordinaire. Sous-bois, montagne, rochers de Fontainebleau ou de Bibémus, pommes, pêches ou oranges, route tournante ou Château Noir, quel que soit le “sujet”, le propos est à chaque fois l’exposition du monde à neuf et de notre présence à lui. Tel est le sens du verbe offrir, en latin offero, offere : porter devant, présenter, exposer, offrir, montrer.
Quant à l’offrande, du latin médiéval offerenda, c’est au départ un adjectif verbal d’obligation : l’offrande désignait ce qui est à offrir, dans le domaine religieux en particulier.
Nous retrouvant aujourd’hui devant Tasse et plat de cerises de Cezanne, je m’interroge : de quelle obligation cette offrande est-elle le nom ? La tasse et le plat de cerises ne sont pas des offrandes pour… – ne sont offerts à personne, ne sont pas même offerts. Ils sont, offrantes offrandes. Offrandes, adjectif verbal, ils sont, par la seule vérité incarnée de la couleur, le nom d’une responsabilité. Offrandes, écoutons comme est actif ce mot : tasse et cerises, nous renvoient au cœur le plus intime de notre exposition au monde, nous décentrent, nous bouleversent, et nous murmurent que être-humain (c’est un verbe) veut dire : avoir le monde à offrir.




