3.   Hortense à Aix : conquête définitive de son indépendance (1891)

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Hortense dépensière ?

Cependant, l’arrangement financier que Paul a passé avec Hortense[1]Elle dispose pour elle-même d’environ 700 francs par mois, auxquels s’ajoutent peut-être les 700 francs du petit Paul dont rien ne nous dit qu’il gère à 19 ans son argent lui-même ; à eux deux, ils disposent donc d’environ 6000 euros par mois. semble assez mal fonctionner, si l’on en croit Alexis :

« D’ailleurs, nul embarras d’argent. Grâce à son paternel — qu’il vénère aujourd’hui — il a de quoi vivre. Et il a d’abord fait de son revenu douze tranches mensuelles, puis chacune d’elles est subdivisée en trois : pour la Boule ! pour le Boulet !et pour lui ! Seulement, la Boule, peu délicate, paraît-il, a de continuelles tendances à empiéter sur sa fraction personnelle. Aujourd’hui, arcbouté sur sa mère et sa sœur – qui détestent la particulière -, il se sent de taille à résister. »[2]Lettre d’Alexis à Zola, 13 février 1891, in Bakker, 1971, no. 207, pp. 400–01, 401 n. 6. Le fait de reprendre le sobriquet donné à Hortense quand elle était jeune montre bien le peu de sympathie qu’Alexis, tout comme la plupart des amis de Cézanne, éprouve pour elle. Ils doivent la rendre en partie responsable de l’incapacité de Cezanne à réussir socialement, vu son manque de rayonnement, à la différence d’Alexandrine qui a su si bien accompagner le succès de son mari.

Hortense est-elle devenue dépensière ? Peut-être à la suite du voyage en Suisse avec sa vie facile et l’hébergement en hôtel a-t-elle pris l’envie de ne plus se restreindre, maintenant qu’elle a les moyens de s’offrir un certain luxe, et s’est-elle laissée entrainer à des dépenses qui paraissent excessives vues d’Aix, dans une sorte de griserie que l’on peut comprendre après la vie de misère qu’elle a toujours connue avant la mort de Louis Auguste, et la vie d’hôtel insouciante qu’elle a pu apprécier en Suisse.

Hortense a donc dû demander un supplément à Cezanne, qui se plaint qu’elle dépense trop, lui qui n’a jamais su la valeur de l’argent et s’en sert le moins possible. Ils se querellent certainement par lettre à ce sujet. Paul a dû s’en ouvrir à sa mère et à sa sœur Marie – qui gère son argent – et celles-ci ont dû critiquer ouvertement Hortense, trop dépensière à leurs yeux, et abusant de la générosité de Paul.

Hortense contrainte de revenir à Aix

Elles lui suggèrent une solution : faire revenir Hortense et son fils à Aix, où il sera plus facile de contrôler leurs dépenses. Cezanne exige donc qu’Hortense vienne habiter Aix et pour faire pression sur elle, il diminue sa pension de moitié. Certainement furieuse de cette mauvaise manière, elle est néanmoins contrainte d’obtempérer.

Alexis raconte son retour à Aix le 12 février 1891 :

« … en lui coupant à demi les vivres, on l’a amenée à rappliquer à Aix.
Hier soir, jeudi, à sept heures, Paul nous quittait pour aller les [Hortense et le jeune Paul]recevoir à la gare, elle (et le) crapeau de fils ; et le mobilier, ramené de Paris pour quatre cents francs, va arriver aussi. Paul compte installer le tout dans un local loué rue de la Monnaie, où il leur servira leur pension.
Nonobstant, lui, ne compte pas quitter sa mère et sa sœur aînée chez lesquelles il est installé au faubourg où il se sent très bien et qu’il préfère carrément à sa femme, là. Maintenant, si, comme il l’espère, la Boule et le mioche prennent racine ici, rien ne l’empêchera plus d’aller de temps en temps vivre six mois à Paris.  » Vivent le beau soleil et la liberté !  » crie-t-il…»

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne se trouve pas dans des dispositions d’esprit visant à une réconciliation avec son épouse… Encore qu’il soit prudent de faire la part des exagérations dont Paul est friand lorsque l’émotion s’en mêle ou qu’il cherche à se vanter auprès de ses amis, auquel cas il fait souvent preuve d’un certain cynisme : on ne voit pas ce qui aurait pu l’empêcher, sa femme et son fils étant à Paris, de venir y vivre tout en étant indépendant, puisque ceci s’est déjà produit dans le passé, ne serait-ce que lors de ses séjours à Melun ou, il y a un peu plus de 2 ans, à Chantilly… Il n’était nul besoin pour cela de les exiler à Aix.

Cette initiative de Cezanne ouvre la troisième et dernière crise grave que traversera leur couple, car Hortense aura du mal à « digérer » ce coup de force, d’autant que comme en novembre 1886, elle va être reléguée loin du Jas de Bouffan alors que Paul reste près de sa mère, privilégiant une fois de plus son désir d’indépendance au détriment de sa vie de famille. Cette situation reste vexante pour elle, même si, au fond, elle préfère encore ne pas vivre avec sa belle-mère et sa belle-sœur… Cette période est certainement celle où la distance entre Paul et Hortense sera la plus grande au cours de leur vie, un épisode empreint de ressentiment mutuel. Elle a passé la quarantaine, lui la cinquantaine, âges difficiles où la conscience de la réalité qu’on a vécue, loin des grandes espérances de la jeunesse, empêche de croire encore aux lendemains qui chantent. L’autre, dont on espérait le bonheur, déçoit.

9, rue de la Monnaie

Cezanne leur a donc trouvé un logement en ville au 9, rue de la Monnaie[3]Rue Frédéric Mistral aujourd’hui. Cf recensement de 1891. C’est la 18résidence d’Hortense depuis 1870. Marie quant à elle habitera bientôt en face au n° 8 de cette même rue où elle achètera un appartement.  , petite rue perpendiculaire au Cours et proche de Saint-Jean-de-Malte – donc beaucoup plus loin du Jas de Bouffan que ne l’était le cours Sextius (un peu plus de 2 km les séparent). Il s’agit d’une maison d’apparence bourgeoise mais dont les locataires sont trois femmes seules dont l’une élève ses deux enfants de 15 et 11 ans et les deux autres sont domestiques : rien de prestigieux.

Fig. 230 et 231. Le n°9, rue de la Monnaie aujourd’hui

 

 

 

 

 

 

 

 

Malgré son statut de femme mariée, Hortense, qui est évidemment venue à Aix à contrecœur, se retrouve une fois de plus dans une situation fausse, d’autant que sa belle-famille ne l’accueille pas mieux qu’avant :

« Hortense ne compte guère dans la famille, voilà tout. (…) Hortense ne peut aimer sa belle-sœur Marie, qui ne lui témoigne aucune affection, et qu’elle redoute un peu. D’ailleurs, Marie Cezanne ne s’entend plus avec sa mère. Quant au mari de Rose, sa conduite laisse beaucoup à désirer: il est coureur et joueur; sa femme ne lui tient pas assez tête au gré de Marie, qui voit venir leur ruine… »[4]Jean de Beucken, op. cit., p. 89. 

Ambiance… Situation que Coste résume dans sa lettre à Zola un mois plus tard : «II habite le Jas de Bouffan avec sa mère qui est du reste brouillée avec la Boule, laquelle n’est pas bien avec ses belles-sœurs, ni celles-ci entre elles. De sorte que Paul vit d’un côté, sa femme de l’autre. »[5]Lettre de Coste à Zola, 5 mars 1891, in Cezanne, 1978, p. 235. Le même réitèrera ses critiques d’Hortense 5 ans plus tard dans une autre lettre à Zola, voir plus bas. Le seul qui se tire bien de cet imbroglio est Paul junior (il a maintenant 19 ans), adoré à la fois de ses parents, de sa grand-mère et de sa tante Marie[6]qui en fera son légataire universel et dont il recueillera la moitié de la succession.

Au mois d’avril, une mauvaise nouvelle les réunit cependant dans la tristesse : le 7, Monsieur Chocquet, l’excellent ami, est mort à Yvetot. C’est une grande perte pour Paul, qui trouvait en lui soutien et compréhension, et pour Hortense, qui avait été accueillie affectueusement par le couple. Mais Hortense continuera d’entretenir ses liens d’amitié avec Augustine Chocquet avec qui elle correspondra jusqu’à sa mort.

Et pourtant, malgré la mésentente au sein du couple, il doit bien subsister des moments de bonne entente, puisque c’est certainement durant le printemps ou l’été 1891 que Cezanne, faisant poser Hortense dans la serre du Jas de Bouffan, réalise un de ses plus beaux portraits, où elle conserve  un air juvénile qu’on ne retrouvera plus par la suite.

Fig. 232. Madame Cézanne dans la serre, 1891(R703) – Hortense à 41 ans.

Hortense se rebelle

Finalement, tout au long de ce séjour à Aix, qui ne lui apporte aucune distraction (sauf peut-être une brève visite de Renoir en févier)[7]Lettre de Renoir à Paul Bérard le 5 mars 1891., Hortense s’ennuie, en dehors de la lecture qui lui sert de dérivatif. Elle a 41 ans, et on peut penser qu’elle a de moins en moins l’intention de subir sa vie ; elle veut vivre, et doit supporter de plus en plus difficilement d’être tenue en laisse par Cezanne. Elle se trouve, une nouvelle fois, installée dans un appartement aussi sommaire que les précédents et qui ne peut la satisfaire. Et son mari, vieilli par son diabète, devient à la fois plus difficile à vivre et plus dépendant de sa famille aixoise. D’autant plus que, vraisemblablement sous l’influence de Marie, comme l’écrit Alexis : « … converti, il croit et pratique.  » C’est la peur !… je me sens encore quatre jours sur la terre ; puis après ? Je crois que je survivrai et je ne veux pas risquer de rôtir in aeternum.  » »[8]Cette « conversion » n’empêche nullement Cezanne de garder toute sa lucidité intellectuelle, qui lui fera écrire en 1906 à son fils : «Je crois que pour être catholique, il faut être privé de tout sentiment de justesse, mais avoir l’œil ouvert sur les intérêts» (lettre du 12 août 1906). La foi de Cezanne se réduirait-elle à un reste de superstition infantile, commandée par la peur de l’enfer, celle-ci étant la conséquence d’un sentiment profond de culpabilité par rapport à ses proches – dont Hortense – lui qui s’est le plus souvent préféré aux autres ? Cette question mériterait un examen plus approfondi. Et il est imprudent de prendre ses déclarations à la lettre, lui qui manie volontiers l’humour au second degré et le cynisme…

On peut imaginer les sentiments d’Hortense face à ce qui doit lui paraitre une nouvelle lubie et un nouveau signe de faiblesse … Et il est trop tôt pour qu’elle soit sensible à la notoriété enfin naissante de son mari qui fait pourtant l’objet de plusieurs articles en 1891 et commence à intéresser la jeune génération des peintres.

Aussi Hortense a-t-elle dû finir par tant protester et parfois se disputer avec Paul, tout en mettant en avant l’emphysème que lui donne le climat, surtout lors de des mois d’été à Aix – le dernier qu’elle y passera, refusant désormais d’y affronter la chaleur -, qu’elle finit par obtenir enfin satisfaction : elle va pouvoir retourner à Paris et vivre sa vie comme elle l’entend. Cela ne signifie cependant pas que le couple renonce à toute vie de famille : à la condition que chacun laisse à l’autre la liberté de vivre comme il l’entend, une vie commune sous un même toit leur apparaît éventuellement possible.

D’ailleurs cela fait maintenant un an que Paul est revenu en Provence, et comme d’habitude il doit avoir envie, lui aussi, de mouvement. Et peut-être en a-t-il assez de toutes les tensions qui agitent la famille aixoise des Cezanne. La décision est prise : à l’automne de 1891, Paul, Hortense et Paul junior s’installeront ensemble à Paris.

La troisième période de leur relation qui se clôt ainsi sur une troisième crise du couple aura été assez chaotique ; mais sans qu’ils l’aient consciemment recherché, elle leur aura aussi offert le terrain d’expérimentation dont ils avaient besoin pour élaborer un nouveau modus vivendiqui puisse leur correspondre.

En effet, lors de la période précédente (entre mars 1878 et octobre 1886), la recherche de liberté et d’autonomie de chacun s’était finalement traduite à l’automne 1882 par le choix d’une séparation géographique de longue durée ; l’inconvénient en était que cette séparation interdisait pratiquement de maintenir des liens vivants, notamment entre Paul et son fils, et qu’en outre elle avait fini par engendrer la crise d’un Cezanne tombant amoureux loin des siens, mettant en péril la famille elle-même. D’où le sursaut d’un retour à la vie commune à Gardanne et de l’officialisation de la relation par le mariage, assurant ainsi à Paul junior la protection que tous deux voulaient lui garantir.

Mais d’où aussi l’abandon de la solution de la séparation radicale durant la période qui s’achève maintenant, puisque Cézanne n’aura été finalement absent que durant 8 mois seulement au total au cours des 4 ans et 8 mois qui viennent de s’écouler. En revanche, pendant plus de deux ans en tout, il aura largement développé (à Aix en 1886-1887 et à Chantilly en 1888, et de façon moins heureuse en 1891 à nouveau à Aix) cette nouvelle forme de semi-présence consistant à résider dans la même ville ou la même région que sa famille mais sans habiter avec elle. Cette méthode présente l’avantage d’offrir aux deux conjoints le maximum de liberté tout en leur permettant de maintenir un lien substantiel ; convenant bien à leur tempérament et à ce que leur relation est devenue, Cézanne y recourra systématiquement durant la nouvelle période de 8 années qui s’ouvre maintenant.

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Références   [ + ]

1.Elle dispose pour elle-même d’environ 700 francs par mois, auxquels s’ajoutent peut-être les 700 francs du petit Paul dont rien ne nous dit qu’il gère à 19 ans son argent lui-même ; à eux deux, ils disposent donc d’environ 6000 euros par mois.
2.Lettre d’Alexis à Zola, 13 février 1891, in Bakker, 1971, no. 207, pp. 400–01, 401 n. 6. Le fait de reprendre le sobriquet donné à Hortense quand elle était jeune montre bien le peu de sympathie qu’Alexis, tout comme la plupart des amis de Cézanne, éprouve pour elle. Ils doivent la rendre en partie responsable de l’incapacité de Cezanne à réussir socialement, vu son manque de rayonnement, à la différence d’Alexandrine qui a su si bien accompagner le succès de son mari.
3.Rue Frédéric Mistral aujourd’hui. Cf recensement de 1891. C’est la 18résidence d’Hortense depuis 1870. Marie quant à elle habitera bientôt en face au n° 8 de cette même rue où elle achètera un appartement.  
4.Jean de Beucken, op. cit., p. 89.
5.Lettre de Coste à Zola, 5 mars 1891, in Cezanne, 1978, p. 235. Le même réitèrera ses critiques d’Hortense 5 ans plus tard dans une autre lettre à Zola, voir plus bas.
6.qui en fera son légataire universel et dont il recueillera la moitié de la succession
7.Lettre de Renoir à Paul Bérard le 5 mars 1891.
8.Cette « conversion » n’empêche nullement Cezanne de garder toute sa lucidité intellectuelle, qui lui fera écrire en 1906 à son fils : «Je crois que pour être catholique, il faut être privé de tout sentiment de justesse, mais avoir l’œil ouvert sur les intérêts» (lettre du 12 août 1906). La foi de Cezanne se réduirait-elle à un reste de superstition infantile, commandée par la peur de l’enfer, celle-ci étant la conséquence d’un sentiment profond de culpabilité par rapport à ses proches – dont Hortense – lui qui s’est le plus souvent préféré aux autres ? Cette question mériterait un examen plus approfondi. Et il est imprudent de prendre ses déclarations à la lettre, lui qui manie volontiers l’humour au second degré et le cynisme…