Achille Emperaire, pour toujours l’ami de Cezanne

Alain Paire

Article paru dans « La Marseillaise week-end des 11-12 juillet 2026, à propos de l’Exposition Achille Emperaire chez Vincent Bercker, 10 rue Matheron, Aix-en-Provence, jusqu’au 31 juillet.

Sans un célébrissime portrait visible au musée d’Orsay, le parcours et l’oeuvre d’Emperaire seraient aujourd’hui presque totalement effacés. Le musée Granet a cessé d’exposer une poignée de travaux autrefois réunis par le conservateur Louis Malbos (1911-1984). Raison de plus pour découvrir chez le galeriste aixois Vincent Bercker des dessins et des toiles pour la plupart inédits.

 

Né à Aix en 1829, de dix ans plus âgé que Cézanne, Emperaire poursuivit pendant toute sa vie le rêve d’accroître sa taille. Ce peintre était bossu et minuscule, c’était presque un nain : 148 centimètres, de quoi être dispensé d’accomplir le service militaire. L’un de ses ateliers comportait la barre d’un trapèze et des agrès: il effectuait quotidiennement des étirements.

Emperaire aimait profondément les peintres de Venise; Giorgione, Tintoret et Titien provoquaient son enthousiasme. Vainement et à plusieurs reprises, il vécut à Paris, tenta d’imposer sa peinture dans la capitale. Ses compatriotes Cézanne et Zola ainsi que le critique d’art Joachim Gasquet l’affectionnaient, l’aidèrent quand l’occasion se présentait. Le broyeur de couleurs Julien Tanguy l’appréciait, le jury du Salon et les galeries refusèrent de l’exposer. Sa cinquantaine passée scanda son retour définitif à Aix-en-Provence. Dans l’une des lettres que l’historien d’art John Rewald retrouva, il écrivait qu’à ses yeux « Paris est un vaste tombeau, un simple et terrible mirage ».

Pendant ses étés aixois, il arriva qu’Emperaire s’offre un moment de fraîcheur et de baignade dans le bassin du Jas de Bouffan. Une robe de chambre, un pyjama, des babouches et un petit tabouret lui étaient réservés pour qu’il puisse se détendre. En échange de quoi, il se donnait un grand coup de peigne et accepta de prendre la pose. Pour son portrait exécuté aux alentours de 1870, Cézanne voulait saluer sa grandeur inconnue. Il avait choisi l’un de ses plus hauts formats (200 x 100 cm) ainsi qu’une pose ironique qui puisse rappeler un portrait de Napoléon par David. En même temps, Cézanne n’avait pas le moindre désir de moquerie envers son ami dont il devinait la solitude et les ambitions déçues, la mélancolie, les souffrances et les songeries.

Un artiste entre Fragonard et Seurat

Sa vie durant, Emperaire vécut dans une grande précarité. Il avait à peine de quoi acheter des couleurs, certaines de ses toiles sont peintes recto-verso, c’est par exemple le cas du tableau qui figure sur l’affiche de l’exposition de la galerie Vincent Bercker où l’on découvrira à côté de peintures de petit format, des dessins au crayon, des fusains et des sanguines, principalement des nus féminins.

Pour la plupart de valeur inégale, les travaux d’Emperaire sont intrigants et fatalement incomplets, attachants et mystérieux, difficiles à situer. Curieusement, ce peintre qui accompagna quelquefois Cézanne sur le motif du côté du Tholonet et de Château Noir semble relever à la fois du XVIII° siècle et d’une grande modernité. Souvent obsessionnels, certains de ses nus peuvent évoquer Fragonard et Watteau. Les formes à la fois généreuses, sensuelles et géométriques qu’il agence anticipent le devenir fauve qui caractérisa Matisse. En contrepoint, l’insistance et simultanément l’indécision de plusieurs nocturnes d’Emperaire peuvent faire songer aux noirs et blancs de Georges Seurat.

Achille Emperaire mourut un jour d’hiver, « à trois heures du soir », le 8 janvier 1898. Il avait 68 ans. Après la seconde guerre mondiale, quelques personnes – entre autres, un fonctionnaire de la mairie qui s’appelait Victor Nicolas, l’antiquaire Raphaël Chiapetta, Jean Leymarie qui préfaça en 1953 une plaquette des Amis des Arts – oeuvrèrent pour sa réapparition, proposèrent des expositions. En décembre 2013, avec le concours de Michel Fraisset et de l’Office du Tourisme, un catalogue de 64 pages rassembla à son propos son iconographie, des documents ainsi qu’un maximum de renseignements.

On forme des voeux pour que l’infortune et le guignon n’assombrissent pas une fois de plus le destin posthume d’Achille Emperaire. Autrefois, dans les salles du musée Granet, grâce à Louis Malbos qui fut son conservateur jusqu’au début des années 1970, figuraient plusieurs travaux d’Achille Emperaire. Le chantier de rénovation du musée provoqua le transport vers Nice d’une grande partie de la collection. Des fuites d’eaux naufragèrent irrémédiablement une toile d’Emperaire, le grand format, 74 x 120 cm, d’un « Duel » qui scénographiait le fougueux combat de deux mousquetaires. On aimerait savoir ce que sont devenus d’autres tableaux d’Emperaire qu’on n’a plus revus autrement qu’en reproductions : un grand « Nu couché » féminin et fessu, un petit paysage bleuté de la campagne d’Aix, une huile marouflée sur carton ainsi que les ocres de « Nature morte, pichet, palette et fruits ».

Achille Emperaire, Scène de duel, collection du musée Granet