4 janvier

Cezanne écrit à Joachim Gasquet :

« Aix, 4 janvier 1901
Mon cher Gasquet,
Je viens vous remercier pour la bonne lettre que vous m’avez écrite. Elle me prouve que vous ne me lachez pas. Si l’isolement trempe les forts, il est la pierre d’achoppement des incertains. Je vous avouerai qu’il est toujours triste de renoncer à vivre, tant que nous sommes sur terre. Me sentant moralement avec vous, je résisterai jusqu’au bout.
P. Cezanne »

Lettre de Cezanne à Joachim Gasquet, datée « Aix, 4 janvier 1901 » ; Gasquet Joachim, Cezanne, nouvelle édition, Paris, Les Éditions Bernheim-Jeune, 1926, 213 pages de texte, 200 planches, lettre reproduite p. 209 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1878, p. 274.

20 janvier – 20 février

Exposition à la galerie Vollard d’estampes originales (Cezanne, Renoir, Raffaëlli, Bonnard, Vuillard, Denis, Fantin-Latour, Lunois, Raffaëlli, etc.) et de quelque 36 tableaux de Cezanne, dont n° 1 « Bouquet de fleurs », n° 23 « Amours pastorales », « Aqueduc dans la campagne », « Fumeur », « Enfant à la veste bleue » (FWN420-R 135).

Revue de presse :

« Concours et expositions. Expositions nouvelles » ; La Chronique des arts et de la curiositésupplément à la Gazette des beaux-arts, n° 4, 26 janvier 1901 ; p. 32 :

« Exposition de tableaux de M. Paul Cezanne, galerie Vollard, 6, rue Laffitte, jusqu’au 20 février. »

 

« Expositions ouvertes ou prochaines », L’Art décoratif, février 1901, p. 225

 

Béral Jean, « Impressionnistes : Cezanne », Art et littérature, n°1, 5 février 1901, p. 6-7. À voir.

« Cezanne n’est pas connu des foules […] mais voici nombre d’années déjà que des peintres […] le suivent avec attention. Beaucoup lui doivent la révélation du beau intrinsèque, pourrait-on dire, de la peinture. Chez Cezanne […] l’intérêt du sujet n’est nullement dans la légende […] mais bien dans la production d’une jouissance visuelle. »
« c’est encore aux Anciens que nous songeons en regardant cette tête de femme coiffée d’une sorte de capulet, et sa simplicité d’exécution donne une allure magistrale à ce portrait »
« “No 23 dénommé Amours pastorales […] Le pain fendu […] Le Bouquet de fleurs N° 1 […] l’Aqueduc dans la campagne, le Fumeur, l’Enfant à la veste bleue[FWN420-R 135] »

 

Éon Henry, « L’art moderne », Les Partisans, revue de combat, d’art, de littérature et de sociologie, n° 7, 5 février 1901, p. 327-328, Cezanne p. 328.

« Exposition Cezanne.
Galerie Vollard.
Ce serait dommage de ne pas signaler l’effort de M. Cezanne, qui donne une série de curieuses « natures mortes », fruits monstrueux, cruches ventrues, accessoires de table posés drôlement, dessinés hardiment et crûment coloriés. Il y a là, une note vraiment originale, que nous ne trouvons plus, malheureusement, dans les natures chaotiques que M. Cezanne qualifie « paysages ». »

 

Bouyer Raymond, « Petites expositions. Exposition Cezanne » ; La Chronique des arts et de la curiositésupplément à la Gazette des beaux-arts, n° 7, 16 février 1901 ; p. 51 :

« EXPOSITION CEZANNE
Les admirateurs de Cezanne ont trop souvent, ici même, commenté leur admiration pour qu’un profane doive revenir aujourd’hui sur les grandes qualités et les petits défauts du précurseur longtemps inconnu de la foule et qui n’était qu’un nom. La foule, si lente à s’instruire, restera peut-être toujours un peu déçue devant l’œuvre : aussi s’abstient-elle ! Mais, devant les paysages et les portraits de la galerie Vollard, dans le désordre habituel et prémédité des cadres, où le mas méridional avoisine des Courbet puérils et surtout ces rudes natures mortes, fleurs et fruits, qui, par Gauguin, n’ont point manqué d’influencer plus d’un arriviste d’hier ou plus d’un libre élève de Gustave Moreau, n’est-il pas loisible au visiteur de se rappeler l’enthousiasme de feu Stéphane Mallarmé, célébrant subtilement le prix de cette matière qui toujours fait tort à la forme ? »

 

« Revue des revues » ; La Chronique des arts et de la curiositésupplément à la Gazette des beaux-arts, n° 8, 23 février 1901 ; p. 61 :

« REVUE DES REVUES
Art et littérature (n° 1, 5 février). — Cette nouvelle revue bimensuelle, qui se propose de tenir les artistes et les amateurs au courant du mouvement artistique et littéraire, de traiter de l’artiste ou de l’événement du jour, donne, dans son premier numéro […] un compte rendu des expositions Camille Pissarro (2 reprod.) et Paul Cezanne. »

 

Marx Roger, « La saison d’art (de janvier à juillet 1901) », Revue universelle, recueil documentaire universel et illustré, n° 28, 13 juillet 1901, p. 649-652, Cezanne p. 649-650, 652 :

« On se réjouira toujours de voir dégager, préciser, l’importance d’un maître peintre tel que Cezanne 1. Le parallèle avec les gloires du siècle a pu lui assigner, en 1900, son rang dans l’école ; il sied encore de s’édifier sur son œuvre et sur son action. Or peu d’influences se sont exercées aussi décisives, aussi durables et quelle meilleure preuve saurait-on invoquer d’une ferveur discipulaire que le tableau où M. Maurice Denis a rangé autour d’une œuvre de Cezanne les plus novateurs d’entre nos peintres ?
[…] Dans le groupe, je ne vois guère que Cezanne dont Vincent van Gogh puisse être valablement rapproché.
1 Galerie Vollard (20 janvier – 20 février). »

6 février

Durand-Ruel rachète à Egisto Fabbri le tableau de Cezanne Au fond du ravin (livre de stock, n° 6199 ; photographie n° 1849) (FWN123-R393), pour 3 000 francs, qu’il avait déjà acheté 997 francs à la vente de la collection Chocquet (n° 4) et revendu 3 000 francs à Bernheim-Jeune le 17 novembre 1899. Il revendra ce tableau à Mirbeau le 31 mai 1901.

Archives Durand-Ruel, Paris, livre de stock.

9 février

Gustave Fayet écrit à sa femme Madeleine :

« J’ai acquis dans des conditions exceptionnelles un beau bronze de Rodin, un paysage de Cezanne [La Baie de l’Estaque, FWN155-R444] et un Gauguin. Tout cela à des prix inespérés. Tu le jugeras par toi-même. Je crois qu’actuellement c’est un meilleur placement d’acheter Cezanne, Rodin, Gauguin et Degas que d’acheter de la rente française. J’ai un gros prix du portrait de Cezanne. Si ce tableau ne faisait pas ma joie je le vendrais de suite pour te prouver qu’on peut gagner de l’argent avec la peinture. »

Lettre de Gustave Fayet à Madeleine Fayet, 9 février 1901 ; archives privées, lettre inédite ; Rougeot Magali, Gustave Fayet (1865-1925). Itinéraire d’un artiste collectionneur, thèse de doctorat d’histoire de l’art, Université Paris X Nanterre, École du Louvre, 2011, volume I « Texte », 526 pages, p. 99 et note 359.

Février

Gustave Fayet écrit à sa femme Madeleine :

« En dehors de l’envoi des bois de Gauguin, si tu reçois des caisses de tableaux fais-les enfermer dans la remise des voitures en attendant mon arrivée. Si les caisses sont intactes tu n’auras pas besoin d’employé de la gare. Si tu préfères les déballer je ne demande pas mieux. J’ai acquis dans des conditions exceptionnelles un beau bronze de Rodin, un paysage de Cezanne [La Baie de l’Estaque, FWN155-R444] et un Gauguin. Tout cela à des prix inespérés. Tu le jugeras par toi-même. »

Lettre de Gustave Fayet, Paris, à Madeleine Fayet, samedi soir [février 1901] ; archives privées, lettre inédite ; Rougeot Magali, Gustave Fayet (1865-1925). Itinéraire d’un artiste collectionneur, thèse de doctorat d’histoire de l’art, Université Paris X Nanterre, École du Louvre, 2011, volume I « Texte », 526 pages, p. 63, note 227, et annexe IV p. 495.

11 février

Vente à l’hôtel Drouot de la collection Georges Feydeau, comprenant un tableau de Cezanne, Les Peupliers (R 407).

Catalogue des tableaux modernes, aquarelles, gouaches, pastels, dessins, composant la collection de M. Georges Feydeau, et dont la vente aura lieu à Paris, hôtel Drouot, salles 9 & 10, le lundi 11 février 1901, à 2 heures, commissaire-priseur : Me Paul Chevallier, experts : MM. Bernheim Jeune, expositions, salles 9, 10 & 11, particulière le samedi 9 février, de 1 h 1/2 à 6 heures, publique le dimanche 10 février, de 1 h 1/2 à 6 heures, préface de Henry Fouquier, avant-propos de Pascal Forthuny, 136 numéros, 94 pages ; p. 28 :

« Cezanne (paul)
42. — Les peupliers.
Un étroit chemin sinue, à gauche, entre les prairies et des peupliers dont la masse cache totalement l’horizon à la hauteur d’un autre chemin raviné tournant à droite, au pied d’un mur blanc.
Tout à fait à droite du tableau, se dessinent les verdures plus claires de chênes groupés en bordure de la route.
À gauche, tout un lointain de coteaux boisés, au-dessus d’une nouvelle prairie.
Très importante et très caractéristique œuvre de ce peintre que la foule ignore encore, mais à qui les maîtres de l’impressionnisme sont unanimes à accorder la maîtrise.
Toile. — Haut. : 65 cent. ; Larg. : 80 cent. »
Reproduction (Les Peupliers, FWN142-R407)

Fouquier Henry, « Préface », Catalogue des tableaux modernes, aquarelles, gouaches, pastels, dessins, composant la collection de M. Georges Feydeau, et dont la vente aura lieu à Paris, hôtel Drouot, salles 9 & 10, le lundi 11 février 1901, à 2 heures, commissaire-priseur : Me Paul Chevallier, experts : MM. Bernheim Jeune, p. i-viii, p. v :

« J’ai dit, et quelque paradoxale que quelques-uns puissent trouver cette opinion, je ne m’en dédis pas, que les paysagistes d’aujourd’hui, si avancés qu’ils puissent être dans la liberté de leurs formules d’expression et dans la nouveauté des efforts cherchés, étaient les fils, émancipés sans doute, mais légitimes des maîtres de 1830. On se convaincrait aisément de cette vérité par l’étude des tableaux de Pissarro, Cezanne, Claude Monet et Sisley, que contient le cabinet de M. Georges Feydeau, ce qui lui donne ce caractère, sr lequel j’ai insisté, de nous offrir un résumé de l’histoire du paysage d’un demi-siècle. »

Revue de presse :

« Échos », Le Journal, quotidien, littéraire, artistique et politique, 10e année, n° 3053, vendredi 8 février 1901, p. 1 :

« Demain s’ouvrira, à l’Hôtel Drouot, l’exposition particulière des tableaux modernes composant la collection de M. Georges Feydeau. […]
Enfin, les impressionnistes devaient être bien accueillis également chez le fin connaisseur, qui avait pénétré le secret de leur fière indépendance ; et on les retrouve avec des œuvres dignes d’eux : Cezanne, avec « Les Peupliers » ; »

« Georges Feydeau collectionneur », Le Matin, 18e année, n° 6193, vendredi 8 février 1901, p. 4 :

« les Peupliers, par Cezanne, un peintre dont le grand public commence à parler. »

Le Diable boiteux, « Échos et nouvelles », Gil Blas, 23e année, n° 7753, vendredi 8 février 1901, p. 2.

« Les amateurs d’art auront, demain, une belle journée, à l’hôtel des Ventes, où a lieu l’exposition particulière de la collection Georges Feydeau.
Aussi fin connaisseur qu’homme de théâtre accompli, le célèbre auteur a su grouper les chefs-d’œuvre de l’école française de 1830, avec Diaz, Corot, Daumier, Isabey, Jongkind, Ribot, Ricard, Ch. Jacque, Decamps, Français, Lami, Rousseau, Gavarni ; et les maîtres impressionnistes, avec Monet, Cezanne, Sisley, Guillaumin, Lebourg, Renoir, Pissaro, Ziem.
Longtemps attaché à ces merveilles, mais de goût changeant, comme tout collectionneur, Feydeau cherche autre chose, aujourd’hui, et il se sépare de ces œuvres : rare aubaine pour les amateurs !
L’exposition publique a lieu dimanche, la vente, lundi à 2 heures, par les soins de M. Paul Chevallier, et de MM. Bernheim jeune, experts consacrés de ces grandes ventes. »

T.-S. [Thiébault-Sisson], » Choses d’art. La collection Feydeau. De Corot à l’impressionnisme », Le Temps, 41e année, n° 14488, samedi 9 février 1901, p. 2 :

« Je n’ai pas tout dit. Diaz et Cezanne, Courbet et Charles Jacque, Ziem surtout, l’enchanteur, ont leur place marquée dans l’ensemble. »

 

Gale Martin, « La vie qui passe. Le carnet des heures », La Presse, 68e année, nouvelle série, n° 3181, mardi 12 février 1901, p. 3.

SAMEDI 9 FÉVRIER. ― À l’Hôtel des Ventes. L’Exposition de la collection Georges Feydeau. ―
[…] C’est ce qui arrive pour les tableaux à l’heure actuelle ; on ferait encadrer des toiles blanches sur lesquelles on écrirait : Valeur dix mille francs, il y aurait quand même des collectionneurs. La mine d’or en exploitation a pour rubrique « impressionnisme ». C’est la valeur qui s’enlève le mieux. Que font les marchands de peinture, qui ne sont que de vulgaires boursiers ? Ils vont chercher des peintres soi-disant impressionnistes, parce que totalement ignorants de leur métier, ils leur font des traités de trois cents tableaux par an (!) et emmagasinent toute leur production pendant plusieurs années, en ayant soin d’en introduire adroitement quelques échantillons chez les amateurs « à terme ». Après les avoir rondement poussés et fait monter à des chiffres ridiculement phénoménaux, ils lancent à leur tour sur le marché ce qu’ils ont amassé. Parfois l’opération est bonne ; parfois elle ne rapporte presque rien ; et c’est à recommencer dans cinq ans ; parfois elle est tout à fait mauvaise.
Ainsi fut fait pour Jongkind, Corot, Millet, Courbet, Diaz, Manet, puis pour Sisley, Monet, Pissaro et Renoir ; ainsi veut-on faire pour Guillaumin, Cezanne, Boudin, Lépine, Lebourg.
Il est à craindre que cette nouvelle journée ne marche pas aussi bien que les précédentes, les talents s’épuisent, Corot, Manet et les autres ne furent captés qu’après leur mort, ils purent produire librement ; ils ne vendaient rien, mais ils étaient leurs maîtres. Ceux d’aujourd’hui sont accaparés dès leur apparition, ils doivent produire tant de tableaux par mois, ce sont des manœuvres qui n’ont même pas le temps de regarder ce qu’ils peignent.
[…] Il y a quelques Boudins très bons, notamment l’Éclaircie, qui rappelle le faire de constable, et quelques petits croquis peints de coins de plages encombrées de nurses et de babys. Il y a un tout petit Corot, il y a un Daumier avec un éclairage curieux, un bon Sisley (de loin), les Bords du Loing, je crois.
Mais les Guillaumins, mais les Cezannes, mais les Lebourg ! »

 

12 février

D’après le livre de stock A de Vollard, Pellerin lui achète une toile de Cezanne pour 389 francs, n° 3860, 81 x 100 cm« huile ; pot blanc contenant des fleurs roses rouges dominant », acquise de Cezanne pour 150 francs (Grand Bouquet de fleurs, FWN859-R720).

Livre de stock A de Vollard ; Wildenstein Institute.

21 février

Pissarro écrit à son fils Lucien.

« Je pense que cette fois tu as réussi ton épreuve, cependant il y a encore un progrès à faire ; le ton de l’épreuve verdâtre me paraît préférable au violacé, mais cette dernière épreuve, dans certaines parties des premiers plans, a plus de fermeté ; il faudrait donc tâcher de réunir en une épreuve ces deux qualités essentielles, fermeté des premiers plans et souplesse des fonds. Je te renvoie donc les deux épreuves que je préfère, je te remets en même temps les photos de Monet, Sisley et Puvis, je ne les vends pas, tu diras à Sam que je tiens à les garder, de me les renvoyer quand il les aura fait reproduire… il n’existe pas de photo de Cezanne, quant au Renoir, nous verrons quand je sortirai, je verrai si Destrée m’en a déniché une. »

Lettre de Pissarro, Paris, 28, place Dauphine, à son fils Lucien, 21 février 1901 ; Bailly-Herzberg Janine (éd.), Correspondance de Camille Pissarro, tome 5, « 1899-1903 », Saint-Ouen-l’Aumône, éditions du Valhermeil, 1991, 559 pages, n° 1801, p. 165.

Vers février

Exposition galerie Vollard de gravures par Bonnard, Cezanne, Denis, Fantin-Latour, Lunois, Raffaëlli, Renoir, Vuillard et autres.

Rabinow Rebecca A. et Warman Jayne, « Chronologie », sur CD-Rom dans De Cezanne à Picasso.
Chefs-d’œuvre de la galerie Vollard
, catalogue d’exposition, New York, The Metropolitan Museum of Art, 13 septembre 2006 – 7 janvier 2007, Chicago, The Art Institute of Chicago, 17 février – 12 mai 2007, Paris, musée d’Orsay, 19 juin – 16 septembre 2007, Paris, musée d’Orsay et Réunion des musées nationaux, 2007, p. 255.
« Expositions ouvertes ou prochaines », L’Art décoratif, février 1901, p. 225.

1er-31 mars

Vollard présente un tableau de Cezanne, « Nature morte », à la huitième exposition de la Libre Esthétique à Bruxelles (qui succède aux XX), où Maurice Denis expose son Hommage à Cezanne.

Vollard Ambroise, Souvenirs d’un marchand de tableaux, Paris, éditions Albin Michel, 1937, 447 pages, p. 79.

« Mais si des critiques, des amateurs, même des artistes comme Puvis de Chavannes persistaient à ne voir dans l’œuvre de Cezanne que mystification, de plus en plus les jeunes peintres subissaient l’influence du Maître d’Aix. En 1901, Maurice Denis devait, en témoignage d’admiration pour le peintre des Sainte-Victoire, exécuter un de ses tableaux les plus émouvants : c’est l’Hommage à Cezanne qu’on peut voir au musée du Luxembourg. Le centre de cette toile représente un compotier de fruits, copie d’un morceau célèbre de Cezanne qui appartient à Gauguin. À gauche de la composition, Séruzier, le théoricien de la bande, fait un exposé devant ses camarades : Denis, Ranson, Vuillard, Bonnard, Roussel, auxquels s’étaient joints Odilon Redon et Mellerio. Je m’honore d’y figurer moi-même.
Quand Denis fit cette composition, je n’habitais plus le haut de la rue Laffitte. J’avais pris au 6, près des boulevards, une grande boutique avec entresol. »

Revue de presse :

« Échos et nouvelles », Journal des débats politiques et littéraires, 113e année, n° 54, dimanche 24 février 1901, p. 2.

« De notre correspondant de Bruxelles :
« Dans quelques jours, s’ouvrira, au Musée moderne, le salon, toujours très attendu, de la Libre Esthétique. Un artiste français, M. Maurice Denis, et deux artistes belges, MM. Émile Claus et van Rysselberghe, y montreront la collection de leurs œuvres. La France sera représentée par des tableaux de M. Paul Cezanne, A. Charpentier, H.-E. Cross, G. d’Espagnat, H. Detouche, Fantin-Latour, A. Guillaumin, Hermann-Paul, A. Lebourg, Camille Lefèvre, M. Maufra, Claude Monet, Camille Pissaro, A. Renoir, Sérusier, E. Vuillard, A. Wilder ; la Belgique, par MM. Baertsoen, A. Delaunois, V. Rousseau, van der Stappen ; l’Espagne, par M. Dario de Regoyos ; les États-Unis, par MM. Ch. Pepper et J. Humphreys-Johnston, etc. »

Passe-Partout, « Échos. Notes d’art », La Lanterne, 24e année, n° 8709, 25 février 1901, p. 1.

« NOTES D’ART
Le Salon, toujours très attendu, de la Libre Esthétique, s’ouvrira bientôt à Bruxelles.
Deux artistes belges, MM. Van Rysselberghe et Clauss, y montreront la collection de leurs œuvres.
La France sera représentée par des tableaux de Pissarro, Claude Monet, Paul Cezanne, Guillaumin, Maxime Maufra, Renoir, Vuillard, Fantin-Latour, Hermann Paul, Sérusier, etc. »

 

V. Z., « À la Libre-Esthétique, I », La Gazette, 1er mars 1901.
« L’Exposition de la Libre Esthétique, I », L’Étoile belge, 1er mars 1901.
L. S., « La Libre Esthétique », Le Soir (Bruxelles), 6 mars 1901.
Ethèrel (?), « Les Expositions. La Libre Esthétique – Au Cercle artistique, etc. », Le Messager de Bruxelles, 9 mars 1901.
Louis Edmond, « Salon de la Libre Esthétique », La Fédération artistique, 10 mars 1901.
Senne Jean de la, « Les Expositions. À la Libre Esthétique », La Ligue artistique, 16 mars 1901.
G. V. Z., « La Libre Esthétique, III », La Gazette, 26 mars 1901.
H. D., « Correspondance de Bruxelles. Le Salon de la Libre-Esthétique », Le Bulletin de l’art ancien et moderne, 30 mars 1901.
L. E., « Salon de la Libre Esthétique », Le Thyrse, 1er avril 1901.

 

Sander Pierron, « Correspondance de l’étranger. Les expositions su cercle « Pour l’art » et de la Libre Esthétique » à Bruxelles », Revue des arts décoratifs 21e année, n° 4, avril 1901, p. 122-128, Cezanne p. 128.

« Qu’il me soit permis, en terminant, de signaler le succès obtenu à cette huitième exposition de la Libre Esthétique par les peintres Théo Van Rysselberghe, Émile Claus et Albert Baertsoen. Et qu’il me soit permis aussi de déclarer ne rien comprendre aux funambulesques pochades de Paul Serusier, aux lunatiques images de Édouard Vuillard, — dont j’excepte pourtant un intérieur très léger d’atmosphère, — ni, surtout, aux mystifications picturales de Maurice Denis, à côté desquelles la nature morte de Paul Cezanne devient presque un chef-d’œuvre.
SANDER PIERRON. »

 

LECLERCQ Julien : « Correspondance de Belgique. Salon de la Libre Esthétique » ; La Chronique des arts et de la curiositésupplément à la Gazette des beaux-arts, n° 14, 6 avril 1901 ; p. 109-110.

« CORRESPONDANCE DE BELGIQUE
SALON DE LA LIBRE ESTHÉTIQUE
Cezanne a une nature morte ; […] Maurice Denis avec un joli tableau décoratif, LeChrist aux Enfants, et un intéressant Hommage à Cezanne ; »

« Le Salon. Avant le vernissage. La visite de M. Loubet », La Lanterne, 24e année, n° 8765, lundi 22 avril 1901, p. 1.

« Salle VI
[…] C’est comme M. Maurice Denis. Son Hommage à Cezanne avec les portraits de Vuillard, Bonnard, Sérusier, etc… ne risque pas de passer inaperçu. L’impressionnisme a ici bonne mesure. »

 

O. L., « La Libre Esthétique », La Verveine, 10 mai 1901.

2 avril

Durant leur première visite à la galerie de Vollard, Louisine et H. O. Havemeyer choisissent plusieurs œuvres de Cezanne. Ils paient 10 000 francs d’acompte, puis encore 9 000 francs treize jours plus tard. Le 5 juin, Vollard leur envoie sept huiles encadrées de Cezanne. Selon Mary Cassatt, ces paiements sauvent le marchand de la ruine financière.

Registre commercial de Vollard, 14 avril 1900 – 1er août 1902, Paris, musée du Louvre, Bibliothèque centrale et archives des musées nationaux, archives Vollard, MS 421 (4,9), f° 76, 80, 89.

Avril-mai

Une toile de Cezanne, « Fruits » (Compotier, assiette et pommes, FWN781-R419), appartenant à Gustave Fayet (Béziers, 20 mai 1865 – Carcassonne, 24 septembre 1925), est exposée au Salon de la société des Beaux-Arts de Béziers.

Dans la préface du catalogue, Maurice Fabre fait l’éloge de l’artiste : « Il y a dans ce tempérament de l’outrance d’un Espagnol. Il a rendu le côté âpre de son pays, et il a montré l’importance de la peinture pour elle-même. Il a eu déjà et il aura une influence considérable sur la destinée de la peinture française. »

Gustave Fayet a aussi possédé les tableaux de Cezanne suivants : La Baie de l’Estaque (FWN155-R444), Les Bégonias (FWN783-R470), Portrait de l’artiste au bonnet blanc (FWN464-R510), Six Baigneuses. Les Ondines (FWN957-R588), Bosquet au Jas de Bouffan (FWN88-R267), Femme nue couchée (FWN635-R242). Georges Rivière appelle Maria le modèle de la Femme nue couchée.

Catalogue Peintures, Pastels, Aquarelles…, Société des Beaux-Arts, salle Berlioz, rue Solferino 15, préface de Maurice Fabre, Béziers, 1901, n° 17, p.6-7 :

« Paris, cette année, aura trois Salons. Béziers aura le sien, et, par le choix des artistes et la qualité des œuvres exposées, il peut rivaliser avec ceux de la capitale. Il suffit de citer quelques noms : O. Redon, Renoir, Cezanne, Pissarro, Gauguin, Rodin.
On voit que la Société des Beaux-Arts n’a pas fait appel aux célébrités officielles. C’est son originalité, son intérêt et sa gloire.
Depuis cent ans, le monde officiel s’est toujours trompé. Faut-il citer Corot et Millet ? Delacroix est toléré ; jusqu’à la fin de sa vie on l’accusa de peindre avec un balai ivre. On refusa Courbet ; et lorsque, par hasard, on admet Manet, c’est une aubaine pour les sots, ils vont rire. On a ri aussi devant Puvis de Chavannes ; puis on a fini par l’admettre, et durant quinze ans il a diminué la banalité des Salons du rayonnement de son art. Il est vrai que nous avons été témoins du scandale que suscita le Balzac de Rodin. Qu’y faire ? La foule est excusable, elle ne sait pas. Mais que dire de ceux qui ont assumé la responsabilité de l’éclairer, tous les pontifes de l’Etat, les membres de l’Institut et le Jury ?
Concluons. Plus de Salons officiels, plus de jurys, plus de récompenses ! Nous y perdrons de faux artistes, mais ceux qui portent leur propre gloire dans leur poitrine se révèleront toujours.
Voici donc quelques peintres aujourd’hui fameux et qui firent un certain bruit sous le nom d’Impressionnistes. L’appellation ne signifiait pas grand-chose, puisqu’elle comprenait des tempéraments bien divers. Ils ne mirent en commun que la passion de l’art et le goût de l’indépendance. Ils figurent aujourd’hui dans les plus belles galeries parisiennes. L’Allemagne et l’Amérique nous les disputent.
E. Degas est le dessinateur le plus spirituel et le plus fort qui ait paru depuis Ingres. C’est un Ingres en mouvement. Quelle souveraine maîtrise ! En éliminant peu à peu les accessoires, il a rendu l’essentiel des objets et des êtres. C’est la vie même saisie au vol. Il pourrait dire, comme Hokusai, le grand artiste Japonais : « Un coup de crayon, un simple point, tout chez moi est significatif. » Rêvons un moment qu’un temple original et moderne est construit il faudrait sculpter en bas-relief l’œuvre de Degas. Et nous verrions défiler toute la vie moderne : scènes de courses, scènes de théâtres, scènes de coulisses, etc.
Degas a peint aussi des scènes intimes et familières : des femmes qui se lavent, se baignent, s’habillent. Quel dessin juste et aigu pour fixer les mouvements les plus hardis et les plus naturels ! Et lorsqu’il compose un tableau, par la délicatesse des tons et la finesse de la lumière, il égale les meilleurs maîtres hollandais. On n’a pas oublié son Marchand de Coton à Philadelphie, du Musée de Peau, qu’on a pu voir à l’Exposition Universelle.
Les dessins de Degas sont toujours rehaussés de quelques touches d’heureuses couleurs. Il a signé aussi quelques pastels étincelants.
La peinture d’Auguste Renoir est un régal pour les yeux. On voudrait jouir par tous les sens de cette grâce et de ce charme. L’artiste semble nous dire qu’il n’y a qu’un bonheur dans la vie : celui de peindre. Et il a peint des fleurs, des enfants et des femmes. Quelle pâte transparente ! Quelle lumière chantante ! Comment expliquer qu’on ait méconnu si longtemps un art si séduisant ? L’armée formidable des salonniers paradait devant le public détourné ne pouvait pas voir que ce peintre-ci représentait la plus exquise fleur de notre race. Il est le frère de Fragonard et de Watteau, il fait songer à Rubens. A l’occasion de l’Exposition Universelle, on pouvait décorer un artiste de cette taille et de cette gloire.
Il est représenté ici par un charmant petit chef-d’œuvre. La gamme bleue de ce tableau est délicieuse, et la tranquille et douce intimité repose, comme un jour de bonheur. Cet art délicat ne laisse ni tristesse ni amertume. Il fait aimer la femme et toutes les jolies choses de la vie, même. Dans le bal du Moulin de la Galette, qui est au Musée du Luxembourg, tout est frais, joyeux et printanier.
Renoir a peint les nus les plus chastes et les plus savoureux à la fois. La conscience est à peine éveillée, ou ne l’est pas encore, chez les fillettes et les femmes qu’il peint. Il y a parfois cependant dans l’œuvre de Renoir des yeux sévères étranges et mystérieux. Comme Watteau, un brin de mélancolie qui émeut et qui charme.
Sa palette est riche, claire, chantante. Son dessin invisible, et noyé dans la pâte, bouge et rit. Renoir est une fleur de la vie.
Cezanne, lui, est la grandeur calme et la force tranquille. C’est une étrange destinée que celle de ce peintre.
Né à Aix, en Provence, il vient à Paris, qu’il rêve de conquérir. Il lutte, il produit. En vain. On ne le comprend pas. Fièrement il se retire dans le silence absolu, et courageusement il continue à peindre pour lui et pour sa gloire future. Quelques-uns de ses pairs, Renoir, Pissarro, l’avaient apprécié à ses débuts.
C’est que tout jeune encore, Cezanne possédait déjà un métier et une technique, une manière forte et un peu lourde qui rappelle Courbet. Depuis, sa technique n’a fait que s’affirmer et s’enrichir en devenant de plus en plus personnelle et originale. Un moment, sous influence de Monet, il fut épris de clartés. Mais son tempérament le ramena au calme et la modération.
Au fond Cezanne est un classique : il compose des paysages comme Poussin ; il y a des lignes et du style. C’est par là qu’il diffère des impressionnistes proprement dits, qui ont cherché à traduire par la couleur les vibrations de la lumière. Sa couleur, qui paraît peu sourde, ne vous charme pas au premier aspect. Elle est montée de ton cependant, et on voit bien quand on compare ses tableaux à d’autres. Elle ne séduit pas, elle conquiert.
Cezanne ne triche jamais avec la nature, jamais il n’a posé de chic un seul coup de pinceau. Nul peintre n’est moins virtuose que lui. Il excelle dans la nature morte ; il a peint les plus beaux fruits qu’on ait jamais peints, et il a surpassé Chardin. Il a fait de magnifiques paysages dans un style grave, soutenu recueilli ; quand il introduit l’être humain, ses personnages nus sont d’un dessin ample et suggestif qui fait songer à Signorelli ou à quelque peintre du xvie siècle.
Le portrait aussi l’a tenté quelques fois : celui de sa femme est justement célèbre, et il s’est peint lui-même à plusieurs reprises avec une correction digne des plus grands maîtres.
Il y a dans ce tempérament de l’outrance d’un Espagnol. Il a rendu le côté âpre de son pays, et il a montré l’importance de la peinture pour elle-même. Il a déjà et il aura une influence considérable sur la destinée de la peinture française.
Camille Pissarro n’a pas la grande virtuosité de Monet, ni la tendre intimité de Sisley, mais il est robuste et fort. Il construit ses paysages de matériaux durables. Ils sentent la vraie et saine campagne. Il a des verts qu’on aurait envie d’écraser, tant ils semblent révéler la sève abondante et nourrissante. Depuis quelques années il a peint avec bonheur des aspects de Paris et de Rome.
Avec Odilon Redon s’ouvre un horizon d’art tout nouveau. On ne peut le classer dans aucune école, le ranger sous aucune bannière, il est à part. Il a son ciel où il règne solitaire et splendide. C’est une bonne fortune pour la Société des Beaux-Arts de pouvoir donner une idée satisfaisante de ce prodigieux artiste. Né à Bordeaux, il fait d’abord de l’architecture, qu’il abandonne bientôt, passe dans l’atelier du peintre Gérôme, et se réfugia au Louvre. Là il copie des Tanagra, Vinci, Delacroix, il se passionne pour le musicien Berlioz et voyage en Bretagne. La Bretagne en effet devait plaire à l’âme mélancolique de ce jeune homme. Il en rapporte des études exactes et fines, d’un précieux sentiment. Mais la trentaine approche, et la traduction fidèle de la nature ne pouvait satisfaire une nature aussi complexe. Tout un monde fermentait dans cette imagination, au fond de cette âme passionnée. Dès lors apparaissent ces dessins étrangement beaux, dont la nouveauté déconcerte. Il est seul. Personne ne le suit. Mais lui conscient de son œuvre, continue à enfanter dans la solitude et la douleur. C’est vraiment un spectacle émouvant. La lithographie multiplie ses créations. Quelques admirateurs lui viennent, Huysmans en parle avec enthousiasme, et son génie trouve de l’écho en Angleterre et en Hollande chez ces natures où la vie intérieure est intense et concentrée. Aujourd’hui son œuvre de blanc et noir est terminée. C’est une œuvre unique qui rivalise avec celle de Goya et de Rembrandt. Il a exprimé l’inexprimable, et dans l’expression du réel et de l’imaginatif à la fois, il faut remonter jusqu’aux artistes du moyen-âge pour lui trouver des égaux. Toutes ses créations sont baignées d’une atmosphère mystérieuse, sérieuse et grave. On a assez vanté la beauté de ses noirs pour que nous nous dispensions d’insister. On a à propos de cette œuvre, beaucoup parlé de symbolisme et d’occultisme, que sais-je encore ? Si tout ce qui est humain et profond est symbolique, alors Redon est symbolique, comme Durer, comme Rembrandt. Des mots, tout cela ! Son œuvre entière nous dit son émotion d’homme devant un visage, un regard humain, un arbre dépouillé par l’automne, un brin d’herbe, une fleur. Et cette émotion, l’artiste l’a traduite avec une âme pathétique. Voilà tout le mystère. O. Redon a délaissé maintenant le fusain et le crayon lithographique. Avec les années, la sérénité et la joie se sont posées sur ce magnifique front de paresseux. Il est revenu à la couleur, et il a fait des pastels où se varient les bleus, les verts et les rouges les plus exaltés et les plus harmonieux. Son œuvre dans ce sens s’enrichi chaque jour d’acquisitions nouvelles. Il a signé des portraits d’amis, d’enfants et de jeunes femmes, dont la précision du dessin n’exclut pas le charme et le caractère. Un de ses plus fidèles admirateurs lui a commandé des panneaux décoratifs pour une salle à manger. Il les a peints à la détrempe. Aujourd’hui O. Redon est heureux. Il voit son jeune fils Ari, il est entouré d’artistes jeunes et délicats qui se sont groupés autour de lui comme autour d’un maître vénéré et d’un ami incomparable. Décidément A. Maillol, ce bel artiste dont nous admirerons une autre fois les œuvres à la société des Beaux-Arts, a raison de dire « Odilon Redon est le seul artiste qui soit poète pour l’infini. ».Un autre magnifique et génial artiste, c’est le sculpteur Rodin. Quoiqu’on ait beaucoup bataillé autour de son nom et de son œuvre, le public ne l’apprécie pas encore à sa valeur. Il a formé une infinité de formes et de lignes nouvelles ; il fait crier à la matière la passion la plus enflammée. La Terre, que l’on peut admirer ici est un chef-d’œuvre. On n’explique pas une œuvre de cette puissance. On est conquis et on admire. D’une autre génération plus jeune, Paul Gauguin a les plus beaux dons qu’un artiste puisse posséder. Il a peint, il a sculpté, il a fait de la céramique et à chacune de ses manifestations artistiques il a imprimé le cachet de la maîtrise. Qu’il peigne en Bretagne, à la Martinique ou à Tahiti, ses œuvres sont pleines de somptuosité. La beauté de ses lignes fait penser au plus bel art d’Assyrie ou d’Egypte ? Comment se fait-il qu’un artiste aussi princier soit encore méconnu ? Est-ce la barbare sauvagerie de son caractère, l’intransigeance de son orgueil qui éloignent les admirations ? C’est une injustice qu’un avenir prochain réparera. Nous serons de ceux qui s’en réjouiront. H. Martin expose à Paris et il a conquis depuis longtemps tous les lauriers officiels. Les musées nationaux lui ont ouvert les portes. Son art est un peu composé et rappelle par certains points Puvis de Chavanes. Il est si merveilleusement connu que nous aurions mauvaise grâce à le présenter au public biterrois. Maurice Denis est un travailleur fécond et volontaire. Tout jeune, dès l’âge de vingt ans, il a connu la célébrité. Il a exposé un peu partout des œuvres d’un charme archaïque et pénétrant. Il a fait des décorations pour le regretté E. Chausson, pour le peintre Lerolle, pour M. Denis Cochin ; il a décoré une église du Vésinet et il travaille actuellement à la décoration d’une église de Saint-Germain. De plus en plus, il s’affirmera dans la fresque. Il est jeune, c’est un maître de demain que nous aurons l’occasion de retrouver. Georges de Monfreid a subit l’influence de Cezanne et de Gauguin. En pleine possession d’un métier, il nous donnera sûrement des œuvres originales. C’est un peintre qui a l’avenir ouvert devant lui. A. André a beaucoup de talent ; à la suite de Renoir et de Monet il s’affirme comme un coloriste brillant. Faut-il le dire ? Nous aimons beaucoup Valtat. Sa peinture est d’une distinction suprême, et pour notre part nous trouvons qu’on n’a pas encore fait à son talent la place qu’il mérité. Oui, nous aimons beaucoup Valtat. Nous nous trouvons avec lui en compagnie d’un artiste qui est à la fois délicat et puissant. De la contemplation de la nature et de ses aspects, Ch. Lacoste ne retient et n’exprime qu’une vision synthétique. Ses trois toiles font bien augurer son développement ultérieur. Citons en terminant les envois intéressants de Léon Fabre, Raffaëlli et Roll. Cette réunion de noms illustres et de belles œuvres, fait le plus grand honneur à la Société des Beaux-Arts et à ses organisateurs. Nous sommes heureux d’être les premiers à leur adresser les plus chauds éloges.
MAURICE FABRE »

 

Rivière Georges, Le Maître Paul Cezanne, H. Floury éditeur, Paris, 1923, 243 pages, p. 204 :

« Maria[FWN635-R242]     Femme couchée sur un sofa. »

Avril

Egisto Fabbri achète un tableau de Cezanne, Boîte à lait et pommes (FWN771-R426), à Durand-Ruel. Il lui revendra en février 1904. L’œuvre sera revendue à Bernheim-Jeune vers la fin de l’année.

Rewald John, The Paintings of Paul Cezanne : A Catalogue raisonné, volume I « The Texts », New York, Harry N. Abrams, 1996, 592 pages, notice 426, p. 285.

17 avril

Durand-Ruel achète 4 000 francs Un pré de Cezanne à Egisto Fabbri (stock n° 6289, photographie n° 3399, stock Durand-Ruel New York n° 4848) (FWN180-R506). Le tableau sera exposé aux Grafton Galleries à Londres en 1905, n° 47.

Archives Durand-Ruel, Paris, livre de stock.

18 avril

Signac note dans son journal une rencontre avec Vollard dans un train, lequel vient de « faire une affaire avec Cezanne, à Gardanne. »

« Dans le train, rencontré Vollard… qui vient de faire une affaire avec Cezanne, à Gardanne. Pendant le trajet, je lui montre toute la bêtise des marchands qui, par ignorance, laissent des artistes comme Luce crever de faim, et je lui prouve qu’il y a de l’argent à gagner avec un artiste comme celui-là, d’un talent beaucoup plus grand et plus façile à imposer que celui des peintres qu’ils « entreprennent ». »

« Fragments du journal de Paul Signac », Arts de France, revue mensuelle des arts plastiques, 1947, n° 11, p. 97-106, p. 101-102.

19 avril

Réflexion de Redon sur le marché de l’art :

« Tout change, vous voyez ; vous savez aussi la hausse des tableaux de Cezanne, de Renoir. En somme tout ce qui est beau finit par occuper une place. »

Lettre de Redon à Bonger, 19 avril 1901 ; Lettres d’Odilon Redon 1878-1916, 1923, p. 48.

20 avril – 21 mai

Deux tableaux de Cezanne sont exposés à la dix-septième exposition des Artistes indépendants, aux Grandes Serres de la ville de Paris, au Cours-la-Reine :

  1. Nature morte [FWN857-R772]
  2. Paysage [FWN253-TA-R627].

Le peintre donne pour adresse le 31, rue Ballu.

Revue de presse :

« Petites nouvelles », Le Matin, 18e année, n° 6259, lundi 15 avril 1901, p. 2.

« PETITES NOUVELLES
M. Picard vient d’accorder à la Société des Artistes indépendants les grandes serres de la Ville, sur le Cours-la-Reine, pour y installer sa dix-septième exposition.
Parmi les artistes qui ont déjà adressé leurs envois, on peut noter Cezanne, Maurice Denis, Serusier, Paul Signac, Maximilien Luce, Théo Van Rysselberghe, Henri Cross, Vuillard, Bonnard, etc. etc.
C’est samedi prochain, 20 avril, que les Indépendants espèrent inaugurer. »

« Chronique parisienne. Dans les Serres », La Croix, 22e année, n° 5523, mardi 16 avril 1901, p. 1 :

« CHRONIQUE PARISIENNE
DANS LES SERRES
M. Picard vient d’accorder |à la Société des artistes indépendants les grandes serres de la Ville, sur le Cours la Reine, pour y installer sa 17e exposition.
Cette Société avait semblé languir quelque peu pendant les dernières années, faute de local où y installer ses manifestations annuelles. Nous allons peut-être assister ces joncs-ci à son renouveau.
En effet, parmi les artistes qui d’ores et déjà ont adressé leurs envois aux serres du Cours la Reine on peut noter Cezanne, Maurice Denis, Serusier, Paul Signac, Maximilien Luce, Théo Van Rysselberghe, Henri Cross, Vuillard, Bonnard, etc., etc.
Et c’est samedi prochain 20 avril que les Indépendants espèrent inaugurer.
Cela nous fait trois Salons, petits ou grands. »

Coquiot Gustave, « Les Salons. Les Indépendants », Gil Blas, 23e année, n° 7824, samedi 20 avril 1901, p. 1-2, Cezanne p. 1.

« LES SALONS
Les Indépendants

La 17e exposition de la Société des Artistes Indépendants s’ouvre aujourd’hui dans une des grandes serres de l’Exposition universelle, au Cours-la-Reine. Le lieu est magnifiquement choisi. Nulle part, on n’aurait pu trouver plus abondante lumière, décor plus séduisant. C’est qu’elle est charmante, cette architecture légère, svelte, qui offre un harmonieux emploi du verre et du treillage ; et nous sommes heureux qu’elle soit enfin devenue le bon gîte pour la Société des Indépendants. […]
M. Paul Cezanne, le plus illustre paysagiste de ce temps, est représenté par un Paysage et une Nature morte. Je pense que l’on s’émerveillera une fois de plus devant le miracle d’une telle réalisation d’art. Qui jamais, en effet, mieux que ce maître, exprima l’opulence de la nature, la majesté des arbres, l’infinie fluidité de la nue ? Le paysage, ici exposé, est incomparable. »

Coquiot Gustave, « Les Salons. La Société nationale des beaux-arts », Gil Blas, 23e année, n° 7825, dimanche 21 avril 1901, p. 1-2, Cezanne p. 2.

« Ah ! M. Duran, allez donc à la Société des Indépendants, allez donc regarder le paysage qu’expose M. Paul Cezanne. Vous mesurerez votre inexpérience, et vous ne représenterez plus la route, le champ, la nue. Et nous en remercierons les dieux ! »

Fontainas André, « Les artistes indépendants », La Plume, littéraire, artistique et sociale, 13e année, n° 290, 1er mai 1901, p. 352-355, Cezanne p. 355 :

« Le lien de cette salle à la suivante s’établit par la présence doublement révérée de deux profonds tableaux de Cezanne, une chanteuse nature-morte, un paysage suprême ! »

Natanson Thadée, « Les artistes indépendants », La Revue blanche, 1er mai 1901, p. 53-57.
Alexandre Arsène, « La Vie artistique II, Les Indépendants », Le Figaro, 47e année, 3e série, n° 122, jeudi 2 mai 1901, p. 5 :

« Je ne puis, maintenant, étant donné que l’exposition est un peu avancée, que vous citer les noms des principaux exposants. D’abord, l’œuvre du comte Le Marcis, sur la Divine Comédie qui peut et doit être discutée au point de vue de la peinture, mais qui témoigne d’une imagination surprenante, et qui en ferait dire long si elle était retrouvée sur les murs d’un campo-santo quelconque du quinzième siècle ! Puis, les œuvres de MM. Cezanne, Maurice Denis, Bonnard, Vuillard, Séruzier, Signac, Van Rysselberghe, Luce, Adolphe Albert, Milcendeau, Yturrino, Albert André, Divicks, Zarckoff, Francis Jourdain, Ensor, Ranson, Roussel, Ibels, Eychenne, Lacoste, Vallotton, Agard, Monier, Paviot, Lebasque, Guillemonat, Leromen, Regoyos, Cross, Schuffenecker, Angrand, Petitjean, Jaudin, Mérodack-Jeanneau, Korochansti, du Frenoy, Laprade, Chanaieilles, Ch. Guérin, William Lee, Georges Lacombe ; Mmes Geneviève Marguerite, Lucie Couturier, Paule Gobillard et à la sculpture : MM. de Charmoy, Eug. Girard, Conrar Koper, Cernigliari Melilli. Rien que ces noms suffisent pour dire l’importance de cette exposition que les artistes ont ouverte avec quelques sous en caisse. Il y a bien des choses naïves et médiocres dans le reste. Mais tout effort d’art sincère est respectable, et l’avenir est à beaucoup de noms qui sont ici mentionnés. Qui oserait se porter garant du contraire ?
                  Arsène Alexandre. »

Geffroy Gustave, « Salon de 1901. Société des artistes indépendants », Le Matin, 18e année, n° 6283, jeudi 9 mai 1901, p. 1-2 :

« Mais il n’y a pas que des essais au Salon des Indépendants. Il y a tout un art vivant, représenté par un groupe de peintres qui combattent d’une ardeur inlassable pour la libre expression de leur personnalité. Ils ont cette fois parmi eux M. Paul Cezanne avec un tableau de fruits, de ces pommes dont le peintre a su faire des merveilles de forme dense et colorée, et un paysage de grands arbres au style grave et puissant, aux verdures d’une si belle harmonie nuancée.
On voit que les serres de l’Exposition sont bien fleuries de peinture. Sans doute, nombre d’artistes subissent trop les influences da Monet, Jongkind, Cezanne, Pissarro, Renoir, Seurat, Carrière, Gauguin, Sisley, Guillaumin, Monticelli. Mais quoi, les deux autres Salons ne foisonnent-ils pas aussi d’imitations, le succès d’une année ne fait-il pas éclore, l’année suivante, vingt toiles semblables ? Prenons bien garde que chez les Artistes indépendants, il y a beaucoup de jeunes gens qui ne font que se mettre en route, et auxquels on ne peut. raisonnablement demander d’avoir déjà découvert par eux-mêmes la nature et l’art. »

 

Guinaudeau B., « Le Salon Les indépendants », L’Aurore, littéraire, artistique, sociale, 5e année, n° 1302, lundi 13 mai 1901, p. 1-2, citation p. 1 :

« LE SALON
LES INDÉPENDANTS
Sous le patronage et la présidence, en quelque sorte, de Paul Cezanne à qui M. Maurice Denis dédia le bel Hommage que l’on peut voir au Grand Palais, les Artistes indépendants ont organisé, dans les serres de la Ville de Paris, l’une des plus brillantes expositions qu’ils nous aient offertes, depuis dix-sept ans qu’ils existent.
Vollard a envoyé deux superbes pages de Paul Cezanne : un Paysage et une Nature morte, de beaux arbres et de belles verdures ; des pommes d’or et de pourpre sur fond bleu. Si l’on y avait joint une de ces rudes figures, si puissantes et si expressives, comme nous en connaissons, nous aurions vu cette fois encore le grand artiste sous tous ses aspects. »

« Les Méridionaux au Salon », Le National, organe de la démocratie de l’arrondissement d’Aix, 31e année, n° 1560, dimanche 19 mai 1901, p. 1.

« M. Paul Cezanne, l’artiste aixois aujourd’hui si estimé et si recherché des véritables amateurs, a deux belles toiles au Salon des Indépendants. »

 

Verhaeren Émile, « Les Salons. Serres de la ville de Paris (les indépendants) », Mercure de France, tome XXXVIII, n° 138, juin 1901, p. 673-692. Cezanne p. 691 :

« Si Cezanne, dont les deux œuvres, Nature morte et Paysage rehaussent d’un apport grave et patronal la salle de ceux qu’on est convenu d’appeler les Symbolistes, son influence se dissémine bien au delà. Il est pour l’instant, avec Monticelli et avec Daumier, le maître vers lequel le plus de regards se tournent. »

 

Rolland Romain, « Les Salons de 1901 », La Revue de Paris, 8e année, 3e volume, 1er juin 1901, p. 591-619, Cezanne p. 616.

« Mais, si leur Salon de cette année ne laisse pas pressentir un mouvement nouveau, il montre au moins une douzaine de très intéressants artistes qui feraient le plus grand honneur à la Société nationale, où quelques-uns exposent d’ailleurs. Je retrouve parmi eux M. Milcendeau et M. Maurice Denis, qui a beaucoup de charme, très juvénile, un peu enfantin. J’aime aussi les harmonies graves et nuancées de M. Cezanne, »

22 avril

Ouverture du salon de la Société nationale des beaux-arts, où est exposé l’Hommage à Cezanne de Maurice Denis. Cezanne remercie le peintre et ceux qui ont posé près de lui, Odilon Redon, Vuillard, K. X. Roussel, Vollard, Sérusier, Mellerio, Ranson, Bonnard, Marthe Denis, pour cette manifestation de « sympathie artistique ». Devant les nombreuses réactions de la presse sur son tableau, M. Denis répond à Cezanne : « Peut-être aurez-vous ainsi quelque idée de la place que vous tenez dans la peinture de notre temps, des admirations qui vous suivent, et de l’enthousiasme éclairé de quelques jeunes gens dont je suis, qui se peuvent dire, avec raison, vos élèves. »

Lettre de Cezanne à M. Denis, 5 juin 1901, Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 274-275 et Denis Maurice, Journal, Paris, La Colombe, 1957, tome I « (1884-1904) », p. 170.
Lettre de M. Denis à Cezanne, 13 juin 1901 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 275 ; l

André Gide se porte acquéreur de la toile.

― Lettre d’André Gide à Maurice Denis :

« Lundi [22 avril 1901]
Mon cher ami,
Quelqu’un voudrait savoir si votre Hommage à Cezanne a déjà son possesseur. Il prétend s’être adressé aux bureaux de la société et n’avoir pu y obtenir aucun renseignement ; de sorte qu’il s’adresse à moi qu’il sait votre ami. Que dois-je répondre ? Éclairez-moi je vous prie, que je puisse un peu le fixer.
Bien à vous,
André Gide. »

Lettre d’André Gide, [Paris], à Maurice Denis, Lundi [22 avril 1901] ; André Gide Maurice Denis Correspondance 1892-1945, édition établie et présentée par Pierre Masson et Carina Shäfer avec la collaboration de Claire Denis, Paris, Gallimard, collection « nrf », 2006, 419 pages, lettre n° 86 p. 159.

― Lettre de Maurice Denis à André Gide :

« [Saint-Germain-en-Laye, mardi 23 avril 1901]
Cher ami,
Vollard m’a demandé il y a q[uel]q[ue] temps à acquérir l’Hommage à Cezanne. Mais il n’y a rien de fait. Le tableau est à vendre 4.500 f.
Je ne puis vous exprimer en quel sens je me félicite le plus de l’avoir exposé J’en profite comme d’une expérience et d’autre part la satisfaction de voir que ce tableau, devant lequel le public rit encore, est défendu par de très jeunes gens.
Je vous parlerai de tout cela, si vous voulez venir déjeuner avec Mme Gide Samedi. Une promenade après, par ce beau temps, vous serait-elle agréable ? enfin nous serons seuls.
Amitiés
Maurice Denis. »

Lettre de Maurice Denis, [Saint-Germain-en-Laye], à André Gide, [mardi 23 avril 1901] ; André Gide Maurice Denis Correspondance 1892-1945, édition établie et présentée par Pierre Masson et Carina Shäfer avec la collaboration de Claire Denis, Paris, Gallimard, collection « nrf », 2006, 419 pages, lettre n° 87 p. 161.

― Lettre d’André Gide à Maurice Denis :

« [Paris] Mercredi [24 avril 1906]
Mon cher ami,
Je ne puis consentir à laisser gâter ma vie par la jalousie que j’aurais contre n’importe qui posséderait cette toile. Veuillez donc me considérer dès aujourd’hui comme son acquéreur et votre débiteur momentané.
Je sais que notre appartement est bien étroit pour une telle œuvre ; mais voici une nouvelle raison pour plus vite déménager. A Paris plus encore qu’à Bruxelles, j’ai senti la vertu de votre tableau, et toute son importance artistique. Quelles justes choses j’oserais en dire, si j’osais écrire un « salon ». — Puis il me sera très particulièrement précieux de savoir, sous mon toit, réunis en effigie, tant de figures pour qui je ressens si grande estime, et dont une semblable volonté fait, pour moi, presque des amis déjà.
[…]
                  André Gide »

Lettre d’André Gide, [Paris], à Maurice Denis, mercredi [24 avril 1906] ; André Gide Maurice Denis Correspondance 1892-1945, édition établie et présentée par Pierre Masson et Carina Shäfer avec la collaboration de Claire Denis, Paris, Gallimard, collection « nrf », 2006, 419 pages, lettre n° 88 p. 161-162.

― Lettre de Maurice Denis à André Gide :

« [Saint-Germain-en-Laye, jeudi 25 avril 1901]
Mon cher ami,
Je m’imaginais que votre ami était réel, et même que c’était Blanche. Rien ne pouvait me faire plus de joie que cette heureuse surprise. Votre emballement est la plus grosse récompense de l’effort que j’ai fait. Et puis mon tableau chez vous, c’est presque chez moi. Je suis ravi, je ne puis vous le dire assez.
Je reçois des coupures de journaux sur ce Cezanne, d’une Variété incroyable ; je crois qu’on le voit bbeaucoup.
[…]
                  Maurice Denis. »

Lettre de Maurice Denis[Saint-Germain-en-Laye], à André Gide, [jeudi 25 avril 1901] ; André Gide Maurice Denis Correspondance 1892-1945, édition établie et présentée par Pierre Masson et Carina Shäfer avec la collaboration de Claire Denis, Paris, Gallimard, collection « nrf », 2006, 419 pages, lettre n° 89 p. 163.

― Lettre de Maurice Denis à Madeleine Gide :

[Mercredi 15 mai 1901 ?]
« Je vous envoie un grand article de Geffroy sur l’Hommage à Cezanne. Que Gide me fasse aussi l’amitié de lire mes Salons : je n’en ai pas à lui envoyer, en voici les dates : 22 et 28 Avril, 6, 9 et 13 Mai 1901.
Dépêche de Toulouse, 4 F[aubour]g Montmartre, Paris. »

Lettre de Maurice Denis à Madeleine Gide, [Mercredi 15 mai 1901 ?] ; André Gide Maurice Denis Correspondance 1892-1945, édition établie et présentée par Pierre Masson et Carina Shäfer avec la collaboration de Claire Denis, Paris, Gallimard, collection « nrf », 2006, 419 pages, lettre n° 91 p. 166.
Lettres d’André Gide à Maurice Denis, de Maurice Denis à André Gide, Denis Maurice, Journal, tome I « (1884-1904) », Paris, La Colombe, éditions du Vieux Colombier, 1957, p. 168-170.
Catalogue illustré du Salon de 1901, 23e année, Société des artistes français, Paris, Librairie d’art Ludovic Baschet, éditeur, 1901, texte p. i à lxiii, 102 pages d’illustrations, n° 276, p. xi

Revue de presse :

Guinaudeau B., « Le Salon. La Société nationale des Beaux-arts. Peinture », L’Aurore, littéraire, artistique, sociale, 5e année, n° 1280, dimanche 21 avril 1901, p. 1-2,, citation p. 2.

« Maurice Denis a envoyé une toile qui sera l’un des succès de ce Salon, l’Hommage à Cezanne. C’est quelque chose comme l’Atelier, de Fantin-Latour. Des peintres sont réunis : Odilon Redon, Sérusier, Bonnard, Vuillard, Maurice Denis lui-même, et d’autres. Autour d’eux, aux murailles, et devant eux, sur un chevalet, sont des œuvres du peintre acharné dont Vollard nous a fait admirer dans son ensemble, il y a deux ans, rue Laffitte, le farouche et puissant effort. Maurice Denis est à en pleine observation directe, en pleine sincérité et en pleine vie. Son art y prend de la vigueur Il est plus robuste et plus sûr, parce que plus vrai. Et l’on oublie presque les partis pris qui, persistent. ce vert, par exemple, que Maurice Denis doit avoir dans l’œil, puisqu’il en met à la tête de tous ses personnages, mais qui finit par agacer si fort les lourdauds trop peu affinés pour voir de cette façon. Du même artiste il y a. d’autre part, un Christ aux enfants où des hommes et des femmes vêtus comme les Français et les françaises de ce temps-ci présentent des bébés à une espèce d’androgyne en robe flottante. Je préfère l’Hommage à Cezanne. »

Thiébaut-Sisson, « Les Salons de 1901. La Société nationale des beaux-arts », Le Temps, supplément du 21 avril 1904, p. 1 ;

« SALLE 6
[…] Rien ne ressemble moins, comme manière et comme sentiment d’art, à tout ce qui précède qu’un autre groupement de portraits, signé de M. Maurice Denis, et curieux. Ni le talent, ni la faculté de réalisation ne font défaut à cet artiste convaincu et sincère, mais qui se trompe, et qui traite de propos délibéré un tableau comme un carton de tapisserie. Son Hommage à Cezanne serait parfait s’il avait consenti à l’exécuter en vrai peintre. »

 

Fouquier Marcel, « Le Salon de la Société nationale des beaux-arts », Le Rappel, n° 11364, 22 avril 1901, 15 floréal an 109, p. 1-2 :

« Nous traversons pour entrer dans la salle VI. L’Hommage à Cezanne de M. MAURICE DENIS, n’est pas une peinture indifférente. Mais cette peinture, en son hiératisme voulu, est froide en diable. »

Geffroy Gustave, « Salon de 1901. Société nationale des Beaux-arts », Le Matin, 18e année, n° 6267, mardi 23 avril 1901, p. 1-2 :

« Le même artiste, et nous abordons avec lui les spectacles directs, la vie de notre temps, a groupé, sous le titre d’un Hommage à Cezanne, MM. Odilon Redon, Vuillard, Mellerio, Vollard, Denis, Seruzier, Ranson, Roussel, Bonnard et une dame, autour d’un tableau de pommes du peintre. C’est de la même inspiration que l’Atelier des Batignolles et l’Hommage à Delacroix, de Fantin-Latour.
Et c’est aussi un hommage légitime, car Cezanne, si savoureux, d’une âpreté si délicieuse parmi tant de sucreries et de fadeurs de l’art d’aujourd’hui, est un initiateur, et ceux qui sont là rassemblés par M. Maurice Denis, et d’autres encore, lui doivent joie et enseignement. Pour l’œuvre elle-même, on lui voudrait moins d’opacité dans les noirs, une soudure moins rigoureuse de tous les personnages, mais, elle est néanmoins fort plaisante. La fenêtre est bien ouverte sur la rue, Bonnard est très gracieux et très comique avec sa grande pipe en terre, et la tête de femme entrevue est d’une indication tout à fait jolie. »

Marx Roger, « Le Salon. Société nationale des Beaux-Arts », Revue universelle, n° 18, 4 mai 1901, p. 409-415, extraits p. 409 :

« La Société nationale se recommande donc moins à nous par la mise en lumière de talents nouveaux que par le triomphe de maîtrises déjà consacrées. N’étaient Maurice Denis et Anquetin, représentés tous deux, il est vrai, par des ouvrages de capitale importance (L’Hommage à Cezanne, Le Christ aux enfants, Portraits de Paul et Victor Margueritte), on n’y prendrait guère conscience des plus récentes émancipations de l’école française. »

Geffroy Gustave, « L’Hommage à Cezanne », La Dépêche, Toulouse, n° 11918, 14 mai 1901, p. 1.
Denis Maurice, La Dépêche de Toulouse, 22, 28 avril, 6 mai 1901 ; repris par Denis Maurice, « Le Salon de la Société nationale des beaux-arts (1901) », Théories, du symbolisme et de Gauguin vers un nouvel ordre classique, 1890-1910, Paris, Bibliothèque de l’Occident, 1913, 278 pages, p. 57-76, Cezanne p. 58, 60-61.
Denis Maurice, « Le Salon de la Société des Artistes français », La Dépêche, Toulouse, 9 et 13 mai 1901.

« Combien, parmi les critiques que voici, affairés à griffonner des notes sur tel tableau bien parisien, en ont été prendre sur l’exposition de cet admirable Cezanne ? — un italianisant comme vous, M. Ingres ; plus vénitien, sans doute, mais qui cherche comme vous le style, l’ordre et la clarté. […]
Ces réflexions n’étaient pas inutiles à la porte du Salon. Je devais prévenir M. Ingres qu’il ne verrait ici que des fragments de l’art contemporain, aucun des maîtres initiateurs, ni Degas, ni Renoir, ni Monet, ni Cezanne, ni Vuillard. […]
Nous croisions un groupe de jeunes peintres : M. Charles Guérin, dont la Femme au chapeau est une étude saine et massive ; M. Botkine, toujours épris de la simplesse des lignes ; M. Francis Auburtin, le peintre des naïades blondes et des mers d’azur, et ce jeune homme qui groupa, sous prétexte d’Hommage à Cezanne, autour d’une nature morte, dans un arrangement qui rappelle l’Enterrement du comte d’Orgaz du Gréco, à Tolède, une demi-douzaine de peintres d’avant-garde.
— « C’est un peu plat, leur dit M. Ingres, ça manque de demi-teinte. J’ai fait de la peinture comme ça. Maintenant… on veut que ça tourne, je me moque pas mal que ça tourne.Enfin, prenez garde, on ne comprendra pas. (Cité par Amaury-Duval.) »

Pilon Edmond, « Carnet des œuvres et des hommes. « L’Hommage à Cezanne » », La Plume, n° 391, 1er juin 1901, p. 414-416, L’Hommage à Cezanne p. 415-416 :

« Mais l’art moderne ne perd pas ses droits : dans la Dépêche de Toulouse du 14 mai, M. Gustave Geffroy l’affirme eu commentant le bel Hommage à Cezanne que M. Maurice Denis expose, cette année, à la Société Nationale. M. Gustave Geffroy rappelle que, dans le même ordre d’inspiration, Courbet peignit un Atelier d’une pâte riche et d’un trait hardi. Il cite, non sans rapport, la superbe composition de Fantin-Latour L’Atelier des Batignolles, qui est au Musée du Luxembourg et qui rassemble Renoir, Bazille, Claude Monet, Duranty, Émile Zola ; l’Hommage à Delacroix, du même, qui tait partie de la collection Moreau-Nélaton et il ajoute : « M. Maurice Denis a employé cette disposition. Il a placé, sur un chevalet, une nature morte de Cezanne, quelques-unes de ces pommes jaunes, vertes et rouges qui auront l’immortalité comme les fruits du délicieux Chardin et, il a rassemblé, près du chevalet : MM. Odilon Redon, Vuillard, André Mellerio, Maurice Denis, Seruzier, Ranson, Roussel, Bonnard… Un sens de la vie se révèle ici, les gestes sont d’une observation directe et fine, les expressions d’une naïveté heureuse… »
L’Hommage à Cezanne est parmi les œuvres dominantes de ce Salon. »

 

Caillé François, « Chroniques. Société nationale des beaux-arts », Revue franco-allemande. Deutsch-französische Rundschau, 3e année, volume V, n° 54, juin 1901, p. 373-377, Cezanne p. 374.

« Dans la boutique du marchand Vollard, Maurice Denis a groupé autour d’une toile de Cezanne les peintres de groupe qu’on qualifia si bizarrement de néo-synthétique et c’est « l’hommage à Cezanne ». M. Denis est parvenu à vaincre la difficulté de faire un tableau composé d’une série de portraits, néanmoins à côté de superbes morceaux, tels que la silhouette d’O. Redon à gauche et celles de Bonnard et de la femme à droite, morceaux d’une simplicité et d’une abréviation si hardie, d’où le détail est sévèrement exclu pour ne laisser que le nettement significatif avec son groupe central où des noirs trop uniformes se confondent fâcheusement ne laisse pas l’impression d’harmonie que l’on emporte après avoir regardé le Christ aux enfants. »

 

Farge Adrien, « Beaux-arts », Art et littérature, n° 4, 25 juin 1901, p. 32-36, citation p. 34 :

« SALLE VI
L’Été, de Diriks, les belles Pommes, de Mlle Zuricher, les Portraits du bon peintre Simon, les charmants Paysages de Pierre Lagarde ; tout cela, et quelques autres tableaux intéressants, pâlit devant le succès de l’Hommage à Cezanne de Maurice Denis. Qu’est-ce que Cezanne a bien pu faire à Maurice Denis pour que celui-ci se venge de pareille façon ? Et Vollard, qu’est-ce que Vollard aussi lui a fait pour qu’il le représente ainsi en descendant direct des ancêtres que nous attribue Darwin ? Mystère. Il y a, cependant, quelque chose de joli dans ce vilain tableau : c’est le petit bout de Renoir, le petit bout de van Gogh, et le Cezanne tout entier qui y sont copiés. À part ça… Et puis c’est peut-être bien moi qui ne comprends pas ? »

 

Geffroy Gustave, « Salon de 1901. Société nationale des Beaux-arts », La Vie artistique, 8e série, Paris, H. Floury, éditeur, 1903, 483 pages, « § X L’Hommage à Cezanne », p. 374-380.

« § X. — L’Hommage à Cezanne
L’Hommage à Cezanne est exposé par M. Maurice Denis. Hommage à Cezanne ! Beaucoup seront indignés, et beaucoup ne comprendront pas, mais beaucoup d’autres aussi s’associeront à la pensée de l’artiste. M. Maurice Denis a précisément voulu, cela est hors de doute, honorer l’initiateur de tout un mouvement de peinture, un initiateur très admiré, très suivi, par ceux qui rêvent pour l’art une autre destinée que l’anecdote, qui voudraient continuer la vie par les formes et par les couleurs.
Paul Cezanne, s’il n’est plus bafoué comme autrefois, est regardé encore avec surprise par certains qui ne font pas effort pour comprendre le sens décoratif, l’ampleur de forme, l’éclat de colorations, qui font de ce peintre d’Aix-en-Provence une manière de Vénitien, possesseur d’un style nouveau, d’une gravité personnelle, il n’y a qu’à voir certains paysages de grands arbres sévères et de verdures somptueuses et nuancées, pour découvrir en cet artiste si fort et si ingénu, un peintre imbu de la tradition des classiques et qui représente, pour sa part, l’art consacré des musées, malgré qu’il voie la nature directement, avec des yeux neufs et clairs. Peintre par inclination, dit souvent Cezanne parlant de lui-même, moitié sérieusement, moitié plaisamment, et surtout sérieusement. Rien n’est plus vrai. S’il y a un esprit de la peinture, il s’est emparé de cet homme, il l’a animé pour sa vie entière, lui a insufflé le courage, la patience, l’obstination, cette magnifique activité qui lui fait peindre sans cesse et ne jamais regarder en arrière.
Des toiles de Cezanne ne sont pas terminées, dira-t-on. Qu’importe, si elles expriment la beauté, l’harmonie qu’il a ressenties si profondément. Qui dira à quel moment précis une toile est terminée ? L’art ne va pas sans un certain inachèvement, puisque la vie qu’il reproduit est en perpétuelle transformation. Il faut donner une idée de l’ensemble et de la durée par l’apparition d’un instant. C’est la vérité de l’art de partout et de toujours, vérité affirmée avec tant de puissance et de charme par l’impressionnisme.
Cezanne est un des représentants de cette vision fugitive et éternelle, et je loue M. Maurice Denis pour avoir rendu visible son admiration et celle du groupe d’artistes auquel il appartient.
Il l’a fait d’une façon très simple, d’une manière déjà employée. Pour rappeler des œuvres modernes, il y a eu, dans cet ordre d’idées et de sentiments, l’Atelier de Courbet, où l’on pourrait observer que le maître franc-comtois s’est rendu hommage à lui-même, puisque c’est lui qui est au centre de la toile, entouré des écrivains avec lesquels il était en communauté de pensée, et de personnages symboliques qui représentaient ses préoccupations artistiques et sociales. Mais, vraiment, ce serait chercher une mauvaise querelle à Courbet, car son Atelier est admirable et constitue surtout un hommage à la nature et à la beauté. Le personnage principal n’est-il pas l’admirable femme nue qui dresse ici sa statue vivante et qui illumine l’atmosphère de sa chair radieuse ? Fantin-Latour a fait, lui aussi, deux chefs-d’œuvre de cet ordre : l’Atelier des Batignolles, qui est au musée du Luxembourg, et qui rassemble Renoir, Bazille, Claude Monet, Duranty, Émile Zola, etc., autour d’Édouard Manet — et l’Hommage à Delacroix, qui fait partie de la collection Moreau-Nélaton et qui réunit, autour d’un portrait de Delacroix, avec Fantin, brosses et palette en main, Baudelaire, Champfleury, Manet, Bracquemond, Whistler, Legros, etc.
M. Maurice Denis a employé cette disposition. Il a placé, sur un chevalet, une nature morte de Cezanne, quelques-unes de ces pommes jaunes, vertes et rouges, qui auront l’immortalité comme les fruits du délicieux Chardin, et il a rassemblé près du chevalet MM. Odilon Redon, Vuillard, André Mellerio, Vollard, Maurice Denis, Seruzier, Ranson, X.-K. Roussel, Bonnard, et une dame dont le nom n’est pas au catalogue. Sans doute, il pourrait y avoir beaucoup plus de monde pour rendre hommage à Cezanne. Les artistes qui ont combattu avec lui, les écrivains qui lui ont apporté le témoignage de leur émotion pourraient prendre place ici, mais ce serait une foule, et M. Maurice Denis a pu restreindre son choix et représenter les derniers venus sans être accusé du délit de lèse-histoire. C’est ici un document à ajouter aux autres, et qui gardera sa valeur
Il a, d’abord, et c’est l’essentiel, une valeur d’art. M. Maurice Denis, qui a débuté, au Salon des Indépendants de 1891, par de très jolies œuvres archaïques, par des représentations d’une vie dévote recueillie, attendrie, de décors de cloîtres, de jardins pieux où se promènent des anges et des enfants de chœur, des diacres et des béguines, ne pouvait rester confiné toute son existence d’artiste dans cette atmosphère odorante d’encens et de pain bénit. Au même Salon où est exposé l’Hommage à Cezanne, il fait figurer un Christ aux Enfants, où le Christ est un peu « bonne femme », où les personnages, agenouillés comme des donataires, sont d’expression un peu fade, mais où le fond de jardin est de la jolie manière tendre et aérée du Maurice Denis de 1891. Combien je préfère l’Hommage à Cezanne, malgré l’uniformité des attitudes et l’ensemble opaque de tous les vêtements noirs. Un sens de la vie se révèle ici, les gestes sont d’une observation directe et fine, les expressions d’une naïveté heureuse. La femme entrevue est de la plus jolie qualité de peinture. Et enfin, il y a, dans tous les détails, un éveil, un vouloir dévie qui font bien augurer de l’évolution de l’artiste. La fenêtre est ouverte sur la rue, la lumière blonde et grise du dehors entre dans la pièce où se tiennent, auprès de la toile d’un maître, tous ces artistes convaincus dont les efforts ardents et les loyales réalisations honorent l’art de ce temps. Gardez la fenêtre ouverte, Maurice Denis, et que la vie entre avec la lumière ; confiez-vous à la force qui anime le monde, imitez Cezanne, non dans sa manière de peintre, mais dans son amour infini, jamais lassé, pour la beauté toujours et partout présente. »

4 mai

Vente à l’hôtel Drouot d’une ou plusieurs œuvres de Cezanne.

Le Temps, 41e année, n° 14570, jeudi 2 mai 1901, p. 4.

« TABLEAUX MODERNES, AQUARELLES, DESSINS
Boudin, Cezanne, Daubigny, Courbet, Detaille, Gavarni, Harpignies, Isabey, Lhermitte, Meissonier, Monticelli, Stevens, Ribot, Roybet.
Vente Hôtel Drouot, sle 1, le 4 mai. Expon le 3.
Me P. Chevallier, cre-pr, M. G. Petit, expert »

6 mai

Durand-Ruel achète une Nature morte de Cezanne (stock, n° 6346) (Pommes et serviette, FWN778-R417) à la vente de la collection de l’abbé Gaugain à l’hôtel Drouot, pour 2 950 francs.

Archives Durand-Ruel, Paris, livre de stock. Catalogue de tableaux modernes par Boudin, Cezanne, Guillaumin, Lépine, Monet, Pissarro, Renoir, Sisley, pastels par Degas, composant la collection de M. G., et dont la vente aura lieu, à Paris, hôtel Drouot, salle n° 6, le lundi 6 mai 1901, commissaire-priseur, Me Paul Chevallier, experts, M. Durand-Ruel, MM. Bernheim Jeune, n° 2, « Cezanne Nature morte ».
Le Temps, 41e année, n° 14572, samedi 4 mai 1901, p. 4 :

« Collection de Mr G***
TABLEAUX MODERNES
Boudin, Cezanne, Guillaumin, Lépine, Monet, Pissarro, Renoir, Sisley
Pastels, par Degas
Vente hôtel Drouot, sal. 6, lundi 6 mai. Exp. le 5.
Ce-pr, Me P. Chevallier, 10, rue Gge-Batelière.
Expts M. Durand-Ruel, 16, r. Laffitte, Mrs Bernheim jne, 8, r. Laffitte, 36, a. Opéra »

« La collection de M. G*** », Gazette de l’hôtel Drouot, n° 125, 5 mai 1901 :

« une nature morte par Cezanne »

 

« Mouvement des arts. Collection de M. G. », La Chronique des arts et de la curiosité, supplément à la Gazette des beaux-arts, n° 36, 23 novembre 1901, p. 293 :

« Collection de M. G.
Vente de tableaux modernes, pastels, faite à l’Hôtel Drouot, salle 6, le 6 mai, par Me Chevallier, commissaire-priseur, M. Durand-Ruel et MM. Bernheim jeune.
Tableaux. — 2. Cezanne. Nature morte : 2.950. »

7 mai

Maurice Fabre écrit à Gustave Fayet :

« Vollard laisserait toujours à 2000 frs le Cezanne nature morte : cruchon, serviette, 3 poires [FWN845-R737 ?]. Ce sont trois poires tapées. »

Lettre de Maurice Fabre, Paris, à Gustave Fayet, 7 mai 1901 ; archives privées, lettre inédite ; Rougeot Magali, Gustave Fayet (1865-1925). Itinéraire d’un artiste collectionneur, thèse de doctorat d’histoire de l’art, Université Paris X Nanterre, École du Louvre, 2011, volume I « Texte », 526 pages, p. 98 et note 357.

9 mai – 12 juin

Quatre tableaux de Cezanne, appartenant au collectionneur hollandais Cornelis Hoogendijk, — un autoportrait et trois natures mortes — sont présentés à la première exposition internationale Tentoonstelling (Eerste Internationale Tentoonstelling) à La Haye :

  1. Portrait de l’artiste [FWN434-R182]
  2. Nature morte
  3. Nature morte
  4. Nature morte.
Catalogue d’exposition, nos 23-26 ; Villa Boschoord (Bezuidenhout), Eerste Internationale Tentoonstelling, La Haye, 9 mai – 12 juin 1901.

26 mai

Le fils de Cezanne est témoin au mariage à Paris de Louis Guillaume. Ils ont tous les deux vingt-huit ans. Sur le registre, Paul est mentionné comme « littérateur, domicilié 31, rue Ballu. »

Renseignement communiqué par Raymond Hurtu.

31 mai

Mirbeau achète à Durand-Ruel une toile de Cezanne, Au fond du ravin, l’Estaque (FWN123-R393), pour 7 500 francs.

Octave Mirbeau, correspondance générale, tome III (édition établie, présentée et annotée par Pierre Michel avec l’aide de Jean-François Nivet), Lausanne, L’Âge d’homme, 2009, 940 pages, note n° 1 p. 726.

Juin

Exposition Yturrino et Picasso chez Vollard.

Alexandre Arsène, « Petites expositions », Le Figaro, 47e année, 3e série, n° 177, mercredi 26 juin 1901, p. 5.

2 juin

Maurice Fabre écrit à Gustave Fayet :

« Leclercq en a un dépôt, et dont on veut 5500 frs. Comme il va partir en voyage pour trois ou quatre mois, il m’a dit que si tu le désirais, il t’enverrait cette toile en communication et te la laisserait durant son absence, sans engagement de ta part. C’est un très beau Cezanne, mais je ne te conseille pas d’encourir de cette responsabilité. »

Lettre de Maurice Fabre, Paris, à Gustave Fayet, 2 juin 1901 ; archives privées, lettre inédite ; Rougeot Magali, Gustave Fayet (1865-1925). Itinéraire d’un artiste collectionneur, thèse de doctorat d’histoire de l’art, Université Paris X Nanterre, École du Louvre, 2011, volume I « Texte », 526 pages, p. 98 et note 358.

5 juin

Cezanne remercie Maurice Denis de l’hommage que lui rend sa toile :

« Aix, 5 juin 1901.
Monsieur,
J’ai appris par la voie de la presse la manifestation de votre sympathie artistique à mon égard, exposée au salon de la Société nationale des Beaux-arts.
Je viens vous prier d’agréer l’expression de ma plus vive reconnaissance et de vouloir bien en faire part aux artistes qui se sont groupés autour de vous en cette circonstance.
Paul Cezanne »

Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 274-275.

Le peintre Maurice Denis (1870-1943) venait d’exposer une grande toile Hommage à Cezanne (aujourd’hui au musée national d’Art moderne à Paris), sur laquelle il avait groupé autour d’une nature morte du Maître les personnes suivantes : Odilon Redon, Vuillard, K. X. Roussel, Ambroise Vollard, Maurice Denis, Sérusier, Mellerio, Ranson, Bonnard et Mme Maurice Denis. Lorsqu’il peignit cette toile, Maurice Denis ne connaissait pas encore Cezanne personnellement. Le tableau sera acquis par André Gide et appartient aujourd’hui aux Musées nationaux.

10 juin

Maurice Fabre écrit à Gustave Fayet :

« Sinon il vaut mieux acheter de Cezanne, des Gauguin, des Van Gogh de premier ordre ! Aurais-tu des doutes sur la peinture de Cezanne ! Misérable ! »

Lettre de Maurice Fabre, Paris, à Gustave Fayet, 10 juin 1901 ; archives privées, lettre inédite ; Rougeot Magali, Gustave Fayet (1865-1925). Itinéraire d’un artiste collectionneur, thèse de doctorat d’histoire de l’art, Université Paris X Nanterre, École du Louvre, 2011, volume I « Texte », 526 pages, p. 96 et note 350.

13 juin

Maurice Denis répond à Cezanne :

« 13 juin 1901
Monsieur, je suis profondément touché de la lettre que vous avez bien voulu m’écrire. Rien ne pouvait m’être plus agréable que de vous savoir averti, au fond de votre solitude, du bruit qu’on a fait autour de l’Hommage à Cezanne. Peut-être aurez-vous ainsi quelque idée de la place que vous tenez dans la peinture de notre temps, des admirations qui vous suivent, et de l’enthousiasme éclairé de quelques jeunes gens dont je suis, qui se peuvent dire avec raison, vos élèves, puisque ce qu’ils ont compris de la peinture c’est à vous qu’ils le doivent ; et nous ne saurions jamais assez le reconnaître.
Croyez, monsieur, etc. »

Denis Maurice, Journal, tome I « (1884-1904) », Paris, La Colombe, éditions du Vieux Colombier, 1957, p. 170 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 275.

17 juin

Cezanne remercie Gasquet de l’envoi de son ouvrage L’Ombre et les vents (L’Arbre et les vents, en réalité). À partir de cette époque, les relations entre les deux hommes deviennent moins cordiales.

« Aix, 17 juin 1901.
Mon cher Gasquet,
J’ai reçu votre envoi, l’Ombre et les Vents. Que vous êtes aimable d’avoir bien voulu vous souvenir de celui à qui vous l’adressez. Je le lirai doucement, mais déjà en le parcourant, des parfums exquis et forts s’en sont dégagés.
Je ne doute pas que vous n’ayez le beau succès auquel vous avez droit.
J’ai vu hier, dimanche, votre père et sa mère qui vous demandent de ne pas les oublier.
Veuillez faire agréer mes respects par Madame Gasquet, et je souhaite que votre succès soit accompagné de beaucoup d’autres.
Bien cordialement à vous.
Paul Cezanne »

Lettres de Cezanne à J. Gasquet, 17 juin 1901, et à Aurenche, 20 novembre 1901 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 275-276.
Rewald John, Cezanne, Geffroy et Gasquet suivi de Souvenirs sur Cezanne de Louis Aurenche et de lettres inédites, Paris, Quatre Chemins-Éditart, 1959, p. 48.
Gasquet Joachim, Cezanne, Paris, Les éditions Bernheim-Jeune, 1926 (1re édition 1921), 213 pages de texte, 200 planches, p. 68-70 :

« ― Ah ! si je vous avais connu à Paris, me dit-il une autre fois… Mais quand j’aurais eu besoin de vous, vous étiez en train de naître…. Et puis, il faut se méfier des littérateurs. Quand ils vous fichent le grappin dessus, toute la peinture y passe. »
À quoi, à qui faisait-il ainsi allusion ? Il ne fréquenta guère, comme littérateurs, que Paul Alexis, Antony Valabrègue et M. Gustave Geffroy, et il leur livra très peu de lui, autant que j’en puis juger par ce que Paul Alexis me dit lui-même de Cezanne et par la sorte de haine inexplicable que Cezanne voua, malgré ses articles et le prodigieux portrait qu’il en a peint, à M. Gustave Geffroy, détestation qu’il m’exprima souvent, soit par lettre, soit de vive voix. Il gardait par contre un souvenir fervent d’une journée passée avec M. Octave Mirbeau qu’il considérait comme le premier écrivain de ce temps.
Était-ce peut-être à ses discussions avec Émile Zola qu’il voulait faire allusion ? Les théories naturalistes étaient les siennes, et s’il y eut influence, ce fut plutôt Cezanne, comme nous avons essayé de le démontrer, qui tira Zola de son romantisme. Zola nous le montre comme très têtu, invulnérable. « Prouver quelque chose à Cezanne, écrit-il, ce serait persuader aux tours de Notre-Dame d’exécuter un quadrille. » Un jour, dans un dîner d’amis où l’avait entraîné Zola, il fit la rencontre de « son pays » Alphonse Daudet. Il alla tout bonnement à lui, mais l’autre essaya de le blaguer, sur son accent, sa peinture, ses idées. Silencieux, farouche, durant tout le repas, il était une cible, une proie facile. Mais brusquement, au dessert, comme me l’a raconté Théodore Duret qui assistait à ce tournoi, il envoya Daudet par-dessus les moulins, en un revers de bras, et une heure durant, le criblant à son tour, mettant les rieurs de son côté, il le laissa terrassé, sans riposte, pâle et abasourdi dans son coin. Pas plus que l’ironie superficielle de Daudet la conversation plus nourrie de Zola ne devait avoir, j’imagine, de prise sur Cezanne.
D’ailleurs, le peintre voyait de moins en moins le littérateur. Je crois plutôt que, passionné lecteur, comme il l’était, de Stendhal, de Sainte-Beuve et des Goncourt, il restreignait, à leur école, son immense lyrisme. Il subissait son siècle, il en respirait l’air ambiant. Il allait parfois jusqu’à faire l’éloge des Bourgeois de Molinchart de Champfleury, qui paraît l’avoir impressionné longtemps. On a parlé des Japonais et des Chinois. Quand j’amenais la conversation sur eux :
« ― Je ne les connais pas, disait-il. Je n’en ai jamais vu. »
Il n’avait lu que les deux volumes de Goncourt sur Outamaro et Hokusaï, mais dans l’intelligence créatrice d’un peintre cent pages de texte ne portent pas le témoignage d’un trait ou de deux coups de pinceau. »

22 juin

Maurice Denis signale à André Gide :

« J’ai reçu, je crois, 98 coupures [de presse, sur son Hommage à Cezanne] et en outre une lettre de Cezanne, qui est d’une belle simplicité. »

Lettre de Maurice Denis, Loctudy, à André Gide, [samedi] 22 juin [1901] ; André Gide Maurice Denis Correspondance 1892-1945, édition établie et présentée par Pierre Masson et Carina Shäfer avec la collaboration de Claire Denis, Paris, Gallimard, collection « nrf », 2006, 419 pages, lettre n° 87 p. 168.

13 juillet

D’après le livre de stock A de Vollard, Linaret (?) lui achète une toile de Cezanne pour 100 francs, n° 3780, 20 x 26 cm, « le fumeur ; huile », acquise de Cezanne pour 25 francs (FWN683R711).

Livre de stock A de Vollard ; Wildenstein Institute.

22 juillet

Cezanne expédie des « toiles et [un] pastel » à Vollard.

« Aix, 22 Juillet 1901
Cher Monsieur Vollard,
Je vous ai fait réexpédier aujourdhui par le camionage les toiles et pastel. Vous m’avez mis ou Paul sur la voie de l’auteur, qui n’est autre que Guillaumin, (Paul vient de m’écrire.)
Bien cordialement à vous, à qui je pense et vous remercie vivement,
Paul Cezanne
C’est Ce n’est donc qu’une fausse attribution. ― »

Lettre de Cezanne à Vollard, datée « Aix, 22 Juillet 1901 » ; fonds Vollard, microfilm conservé à la documentation du musée d’Orsay.
Catalogue de vente Autographes et documents historiques, Paris, Nouveau Drouot, 8 juillet 1987, n° 44, reproduit.
Lebensztejn Jean-Claude, Paul Cezanne. Cinquante-trois lettres, Paris, L’Échoppe, 2011, 96 pages, p. 49.
Venturi Lionello, « Giunte a Cezanne », Commentari, rivista di critica e storia dell’arte, 2e année, fascicule n° 1, janvier-mars 1951, p. 47-50, p. 48.

28 juillet

Décès de Paul Alexis, dans sa demeure à Levallois-Perret, à cinquante-quatre ans.

7 septembre

George-Daniel de Monfreid écrit à Gauguin.

« Vous me dites qu’il serait temps qu’on me reconnaisse un peu de talent ? Sous ce rapport, je ne me plains pas ; puisque quelques amateurs, à Béziers [Gustave Fayet], m’ont acheté, et qu’en tous cas ils me considèrent comme quelqu’un. Fayet a mis mes toiles en compagnie des vôtres, des celles de Cezanne, de Renoir, de Degas, de Van Gogh [dans son atelier, rue du Capus, à Béziers]. C’est la meilleure satisfaction qui puisse m’être donnée, en constatant que je puisse me tenir dans ce milieu. »

Lettre de George-Daniel de Monfreid à Paul Gauguin, 7 septembre 1901 ; Lettres de Gauguin à Daniel de Monfreid, précédées d’un hommage à Gauguin par Victor Segalen, édition établie et annotée par Mme Joly-Segalen, Paris, Georges Falaize, 1950, 251 pages, « Notes », p. 221.

Octobre

Théodore Duret achète à Vollard le tableau de Cezanne Vers la montagne Sainte-Victoire (FWN126-R397).

Rewald John, The Paintings of Paul Cezanne : A Catalogue raisonné, volume I « The Texts », New York, Harry N. Abrams, 1996, 592 pages, notice 397, p. 265.

14 octobre

Le fils de Cezanne se trouve à Fécamp avec sa mère, d’après une carte postale qu’il envoie à sa cousine Marthe Conil.

Carte postale de Paul Cezanne (fils) à Marthe Conil, communiquée par Philippe Cezanne.

1er novembre

Gustave Fayet, « directeur du Musée à Béziers », écrit à Gauguin :

« J’ai de vous trois admirables peintures, les bois que vous venez de m’envoyer, une céramique et un bois (les Ondines). Je réunirai toutes vos œuvres dans un même panneau ; une sorte de chapelle !

J’ai en outre à l’heure actuelle 3 Cezanne de tout premier ordre ; 5 Degas ; 2 Renoir ; 6 Monticelli ; 2 Van Gogh (le jardin de Daubigny [faux van Gogh] et la course de taureaux à Arles) ; 1 Pissarro ; 3 sculptures de Rodin ; 2 Manet et 1 Delacroix ; 4 de Monfreid. »

Lettre de Gustave Fayet, 9, rue Capus, Béziers, à Gauguin, 1er novembre 1900 ; Lettres de Gauguin à Daniel de Monfreid, précédées d’un hommage à Gauguin par Victor Segalen, édition établie et annotée par Mme Joly-Segalen, Paris, Georges Falaize, 1950, 251 pages, « Notes » p. 202.

Novembre

Gide rapporte à Maurice Denis un « fait romanesque » de la vie de Cezanne, qui avait consacré une pièce de son appartement aux souvenirs de sa mère. Sa femme, dans un accès de jalousie, brûle les bibelots. En découvrant les faits, le peintre quitte son domicile et reste plusieurs jours dans la campagne.

« Novembre 1901

[…] Gide me raconte un fait romanesque de la vie de Cezanne. Césanne, ayant perdu sa mère qu’il aimait beaucoup, consacre à son souvenir une pièce de son appartement : il y conserve les bibelots qui la lui rappellent et s’y enferme souvent. Sa femme jalouse, un beau jour, détruit ces souvenirs : Cezanne, habitué aux stupidités de sa femme, rentre chez lui, ne trouve plus rien, se sauve et reste plusieurs jours dans la campagne. Sa femme dit à un ami joyeusement : « Vous savez ! j’ai tout brûlé. » — « Et qu’a-t-il dit ? » — « Il erre dans la campagne : c’est un original. »

Denis Maurice, Journal, tome I « (1884-1904) », Paris, La Colombe, éditions du Vieux Colombier, 1957, p. 175-176.

Novembre

Le peintre Charles Camoin (Marseille, 23 septembre 1879 – Paris, 20 mai 1965) arrive à Aix, appelé à faire son service militaire, à vingt-deux ans. Il se présente bientôt chez Cezanne.

Camoin Charles, « Souvenirs sur Paul Cezanne », L’Amour de l’art, 2e année, n° 1, janvier 1921, p. 25-26.

« Souvenirs sur Paul Cezanne
En novembre 1901, j’arrive en garnison à Aix-en-Provence.
Dès le premier jour, je me promets de faire la connaissance de Cezanne, dont les œuvres alors exposées rue Laffitte soulevaient l’hilarité des passants et faisaient l’objet de tant de discussions passionnées à l’atelier Gustave Moreau.
Je ne connaissais pas son adresse, mais je ne doutais pas que le premier passant venu me l’indiquât. Après plusieurs demandes infructueuses, je commençais à désespérer. J’eus alors l’idée d’entrer dans la cathédrale dont le bedeau m’indiqua aussitôt l’adresse des demoiselles Cezanne, les sœurs du peintre, qui étaient des dévotes très connues.
Il était à peu près huit heures du soir lorsque j’arrivai 26 rue Boulegon, ne sachant comment j’allais me présenter au maître que je considérais comme le plus grand de son époque.
Je sonne plusieurs fois en vain, enfin j’entends une fenêtre qui s’ouvre, et du deuxième étage une voix demande : « Qui est là ? »
Je suis tellement intimidé que je ne réponds rien. J’attends encore. Un pas lourd se fait entendre derrière la porte, et voici Cezanne, à demi vêtu, qui vient m’ouvrir lui-même.
Il était déjà couché et s’était levé pour moi !
Je bredouille quelques mots d’excuses.
Je lui parle des tableaux que j’ai vus rue Laffitte, je veux m’en aller, mais il m’invite à le suivre.
Nous voici dans une petite salle à manger de bourgeois de province.
Cezanne est assis en face de moi.
Il me parle aussitôt peinture, il m’explique comment le pied de la lampe posée sur la table, se détache sur le fond de la toile cirée, mais je suis trop ému pour recueillir tout le fruit de cette première entrevue que je n’ose prolonger davantage, d’ailleurs il m’autorise à revenir le voir, et c’est pour moi l’essentiel.
Ainsi débutèrent nos relations, qui devinrent de plus en plus fréquentes et cordiales.
Je rencontrai un jour chez lui le poète Léo Larguier, qui faisait comme moi son service militaire à Aix.
Cezanne nous invitait souvent à déjeuner chez lui le dimanche.
Ces repas étaient emplis d’exubérance et de gaîté, on discutait art et littérature.
Parfois Cezanne s’écriait brusquement en soulignant ses mots d’un grand coup de poing sur la table : « Je suis tout de même très peintre ! »
Il lui arrivait de se lever au milieu du repas sans qu’on sût pourquoi et de disparaître dans la pièce voisine.
Mme Bremond, sa cuisinière, apportait le plat suivant, mais Cezanne ne revenait toujours pas. Il était à son chevalet et nous avait complètement oubliés.
Souvent, j’allais à sa rencontre le dimanche à l’église, où il était assis au banc des marguilliers.
« La religion, disait-il, est pour moi une hygiène morale ».
Mais, dès le seuil de l’église, la peinture reprenait ses droits et faisait l’unique objet de nos entretiens.
Lorsque j’évoque le souvenir de ces conversations au cours desquelles Cezanne m’expliquait le but de ses recherches, affirmant qu’il parlait plus justement que n’importe qui sur la peinture, je les retrouve toutes résumées en quelques pensées auxquelles il revenait sans cesse.
« Avant tout il n’y a, disait-il, que le tempérament « id est » la force initiale, qui puisse porter quelqu’un au but qu’il doit atteindre ». Une théorie, certes, il en avait une, il en proclamait même la nécessité, mais il s’empressait d’ajouter « théorie développée et appliquée au contact de la nature ».
Il voulait avoir raison sur le motif et non en devisant de « théories purement spéculatives dans lesquelles on s’égare souvent ». Il oppose, pour les différencier, le travail du littérateur à celui du peintre. « Le peintre concrète ses sensations au moyen du dessin et de la couleur, tandis que le littérateur s’exprime avec des abstractions ». Et déjà il signalait dans ses lettres à Émile Bernard le danger de l’esprit littérateur comme s’il le pressentait :
« Ne faites pas de littérature, faites de la peinture, « voilà le salut »,
« Les théories sont toujours faciles, il n’y a que la preuve à faire de ce qu’on pense qui présente de sérieuses difficultés ».
Il n’y avait pas, dans sa pensée, de théorie qui pût s’imposer à l’exclusion de toute autre. Il fallait, disait-il, s’exprimer avec ses sensations, avec son tempérament, se méfier de toutes les influences.
« Les conseils, la méthode d’un autre, ne doivent pas changer votre manière de sentir.
« L’influence des maîtres ne doit être pour vous qu’une orientation, et votre émotion propre finira par immerger et conquérir sa place au soleil.
« Confiance, c’est une bonne méthode de construction qu’il vous faut arriver à posséder ».
Parmi les anciens, il évoquait souvent le Tintoret « le plus vaillant des Vénitiens », Delacroix, dont il avait une aquarelle posée par terre dans la ruelle de son lit, comme une œuvre de chevet, et Courbet qui avait, disait-il, « l’image toute faite dans son œil ».
À propos de Corot, il disait : « J’aime mieux une peinture mieux assise », et il préférait Diaz à Monticelli.
Des petits maîtres du xviiie, il disait : « Ils ont leur caractère, je suis très tolérant », mais il n’admettait pas Ingres comme peintre.
« Renoir a peint la femme de Paris, moi je vais à ce paysan qui passe ».
Parmi les écrivains, ses préférences allaient à Stendhal, il conseillait la lecture de l’Histoire de la peinture en Italie et celle de Manette Salomon, d’Edmond de Goncourt.
« Voilà ce qu’un peintre doit lire ».
De Zola, il disait : « C’est un phraséologue ».
Sa vie se passait dans la plus grande solitude. « Je vis avec mes pensées », disait-il. « Je suis souvent invité à aller chez M. et Mme X…, mais que voulez-vous que j’aille faire dans leur salon, je dis tout le temps : nom de Dieu ! »
Et il se confinait dans la recherche incessante de son but : « réaliser », « faire l’image ».
Aujourd’hui encore, je ne peux évoquer sans émotion le souvenir de cette grande figure, de ce noble vieillard qui me disait : « Je vous parle comme un père » et qui voulut bien m’accorder son amitié.
Je lui écrivis un jour que dans Les Phares de Baudelaire, il manquait désormais une strophe. Monet n’en veut pas
À quoi il me répondit simplement :
« Je vous remercie pour la façon toute fraternelle dont vous envisagez les efforts que j’ai tentés pour m’exprimer lucidement en peinture ».
Ch. Camoin. »

9 novembre

Paul Cezanne signe comme témoin l’acte de naissance de Germaine Mathilde, fille de Jean-Baptiste et Nathalie Arnaud, au 23, de la rue Boulegon.

Archives départementales des Bouches-du-Rhône, registre 202 E 1044 ; Lioult Jean-Luc, Monsieur Paul Cezanne, rentier, artiste peintre. Un créateur au prisme des archives, Marseille, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, Images en Manœuvres Éditions, 2006, 299 pages, p. ?

12 novembre

Cezanne rencontre l’écrivain Léo Larguier (La Grand-Combe, 6 décembre 1878 – Paris, 6 décembre 1950), qui fait son service militaire à Aix, jusqu’en septembre 1902. Ils se verront fréquemment. Larguier lui rendra visite au Château noir, où Cezanne travaille la journée, rentrant le soir en ville. Léo Larguier publiera ses souvenirs sur Cezanne en 1925, qu’il complétera légèrement en 1927, puis en 1947.

Larguier Léo, Le Dimanche avec Paul Cezanne (souvenirs), Paris, L’Édition, 1925, 166 pages.
Larguier Léo, En compagnie des vieux peintres, Paris, Albin Michel éditeur, 1925, 220 pages.
Larguier Léo, « Souvenirs de la vie littéraire. Avant le déluge. Paul Cezanne — Le déjeuner rue Boulegon — Le baron Cochin et Nina de Villars — La prière de Cezanne et l’aumône à Humilis », Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, 6e année, n° 270, samedi 17 décembre 1927, p. 11.
Larguier Léo, « Souvenirs de la vie littéraire. Avant le déluge. Je mange une « nature morte » de Cezanne — La terrasse au café Clément, cours Mirabeau — Le sénateur — Dans les Cévennes — « Noli me tangere » », Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, 6e année, n° 271, samedi 24 décembre 1927, p. 9 ; repris dans Larguier Léo, Avant le déluge. Souvenirs, Paris, Grasset, 1928, 257 pages, p. 46-71.
Larguier Léo, Cezanne, ou la lutte avec l’ange de la peinture, collection La petite histoire des grands artistes, Paris, Julliard, 1947, 171 pages.

 

Larguier Léo, Cezanne, ou la lutte avec l’ange de la peinture, collection La petite histoire des grands artistes, Paris, Julliard, 1947, 171 pages, p. 64, 66 :

« J’ai revu tout cela dans ce livret que je n’avais pas ouvert depuis plus de vingt ans et dans lequel je voulais retrouver une date, celle où je fus nommé soldat de première classe, premier canard, comme nous disions, car c’est ce jour-là, 12 novembre 1901, que je fus présenté à Paul Cezanne, en sortant de la caserne, vers cinq heures du soir. […]
Il m’invita tout de suite à déjeuner pour le surlendemain qui était un dimanche ».

 

Larguier Léo, Le Dimanche avec Paul Cezanne (souvenirs), Paris, L’Édition, 1925, 166 pages.

« C’est à l’époque où ce Salon [1900], qui était jugé supérieur à tous les autres, florissait, qu’on me présenta à Paul Cezanne.
La petite ville où je faisais mon service militaire le tenait pour un maniaque, et il portait, sous une houppelande, un tricot de laine brune contre lequel il avait dû appuyer sa palette, en revenant du motif.

***

Il me tira un grand coup de chapeau, ce qui ne fut pas pour me mettre à mon aise, car les militaires sans galons n’ont pas coutume d’être salués si bas, et j’étais, de plus, éperdu de timidité.
Je vis qu’il était chauve avec une couronne de cheveux argentés et fins.
On l’a dépeint cent fois.
Les uns trouvent qu’il ressemblait à un vieux divisionnaire bourru ; d’autres ont cru voir une sorte de vagabond halluciné au nez violet et aux yeux rouges, mal embouché et toujours irrité.
Aucun de ces portraits n’est exact, et ceux qui représentent Cezanne hirsute et crasseux sont de mauvaises caricatures, exécutées par des artistes qui ne connaissaient pas la province.
On n’y est guère élégant et on y pratique un laisser-aller commode.
[…] Je ne sais pas si Aix est devenu une sous-préfecture élégante, mais, vers 1900, Cezanne était, à mon avis, mieux et plus confortablement vêtu que la plupart des Aixois.
Il était riche. Sa sœur, Mlle Marie, avait placé près de lui une servante fort dévouée, et s’il lui arrivait, en travaillant, de tacher son pantalon de jaune de chrome ou de vert émeraude, Mme Brémond savait manier la benzine.
Peut-être, lorsqu’il était jeune, et qu’il allait peindre aux environs d’Auvers, de Pontoise ou de Fontainebleau, le vit-on passer, les cheveux en broussaille, et la barbe hirsute, coiffé d’une mauvaise casquette, vêtu, à cause du froid, d’une limousine de roulier.
Je trouve cet équipement fort naturel. Pissarro, qui accompagnait alors Cezanne, ne devait pas être habillé d’une autre façon, et les peintres les plus élégants et les plus académiques, ceux qui ne plantent leur chevalet que dans les salons, seraient bien obligés de mettre des gros souliers pour aller du côté de l’Oise, après la pluie, à travers les prés trempés et les terres mouillées.
Les légendes ont la vie dure.
Cezanne, que je vis plusieurs fois par semaine pendant près de deux années, n’arborait pas, évidemment, les cravates sensationnelles, ni les capes romaines de Carolus-Duran, et il ne ressemblait pas à un svelte et fatal hidalgo, comme Antonio de La Gandara qu’on m’avait montré au quartier latin, avant mon service militaire.
Il avait cette aisance solide que donne une vie toujours assurée et que ne troubla jamais l’ombre d’un souci matériel.
S’il mettait en hiver un tricot de laine qu’on voyait sous sa jaquette, cela ne détonnait pas beaucoup sur le cours Mirabeau ou la place de Saint-Jean-de-Malte, et c’était parfait pour aller peindre aux Pinchinats ou au Tholonet. Il s’y rendait souvent en voiture.
Le même cocher faisait arrêter, devant le n° 23 de la rue Boulegon, deux vieux chevaux blancs et tranquilles qui traînaient doucement une antique calèche fermée et capitonnée d’un velours au rouge passé.
On trouve encore des équipages pareils en province. Ils ont l’air d’avoir cahoté la noblesse du pays sur les chemins de l’exil.
Cezanne s’y engouffrait avec ses toiles et ses boîtes, et la voiture s’en allait paisiblement vers le motif et de furieuses séances. Cela ne manquait pas d’allure.
Je l’ai accompagné quelquefois. Il me tolérait derrière lui pendant qu’il travaillait farouchement.
Il raclait la toile de la veille, nettoyait sa palette, et, sous le couteau, des copeaux de jaune de Naples, d’ocre rouge, de vermillon, de laque de garance et de noir de pêche ressemblaient à des déchets de fleurs dans l’herbe sèche et aromatique. Le vieillard levait les yeux et, faisant allusion à toute cette dépense de couleurs qu’il gâchait sans calculer, me disait en souriant :
« Je peins comme si j’étais Rothschild ! […] »

II
23, rue Boulegon

J’aurais voulu voir les grands commissaires-priseurs du roman, les experts infaillibles de la littérature au seuil de la salle à manger de Paul Cezanne.
Ceux qui font entrer le lecteur dans un appartement où le propriétaire n’est pas encore, et qui se livrent, en l’attendant, à des inventaires minutieux, n’auraient pas tiré de cette pièce dix lignes de description.
Les psychologues qui se plaisent à créer une atmosphère, selon des procédés de tapissiers, n’y auraient rien compris.
Les romanciers qui excellent à meubler des intérieurs d’artistes n’auraient pu placer là leur bric-à-brac somptueux : les lustres de Venise, les canapés recouverts d’étoffes persanes ou de chapes abbatiales, les bahuts d’altesses lombardes, les fauteuils de prieur, les saints dorés, les faïences et les dinanderies splendides, et dans un coin, parmi des orchidées, le chevalet du maître offrant un portrait de duchesse aux visiteurs éblouis.
Je suis même persuadé que si, après le fretin et le gratin de la description, on eut montré la salle à manger de Cezanne à M. de Balzac lui-même, sans lui dire qu’un grand peintre avait coutume de prendre ses repas dans cette pièce, il se fut passablement trompé.
Sans doute, eut-il attribué ces murs nus, ces six chaises, cette table ronde en noyer ciré et cet humble buffet que décoraient un litre et une assiette de fruits, à quelque modeste rentier sans souvenirs, veuf ou célibataire, car rien ne permettait clé supposer qu’une femme vivait là.
Ah ! le père Cezanne n’était guère bibeloteur ; il n’avait jamais songé à prendre le genre artiste, à se composer un de ces intérieurs de peintre à la mode vers 1880, montrant dans un désordre pittoresque des poufs de cocotte, des divans de grand vizir au-dessus desquels brillaient les aciers bleuâtres des panoplies, entre un bahut du xive siècle et une loggia à l’italienne, tout cela noyé de lumières tamisées et d’ombres savantes, parmi des plantes vertes dans des pots chinois, des draperies et des anges dorés élevant des lampes voilées, des tables de style offrant, sur des dentelles, un service à thé pour les belles admiratrices et des verres taillés pour le porto.
Il possédait strictement ce qu’il faut à un homme d’âge qui vit seul, qui mange un morceau et qui ne s’attarde pas, après son déjeuner, à fumer des cigarettes orientales en sirotant son café.
Au mur, une croix d’honneur dans un cadre, et une pipe sur la cheminée ; on aurait pu se croire chez un vieux capitaine retraité. La capote noire de Mme Brémond, sa servante, sur une chaise, et le sorcier infaillible de la Comédie Humaine, lui-même, se serait cru en province, chez une dame veuve de condition modeste…
C’est la mère Brémond, comme disait Paul Cezanne, qui m’ouvrit la porte le dimanche où le maître m’avait prié à déjeuner.
Les cuisinières qui veillent à l’ordinaire d’un vieux monsieur seul n’aiment pas énormément les invités, mais Mme Brémond me témoigna tout de suite de la sympathie. Je le dus probablement à mon uniforme. En France, le militaire inspire confiance.
C’était à cette époque, car j’espère qu’elle vit encore, une brave femme robuste et ronde qui prenait soin de Cezanne avec la plus respectueuse sollicitude.
Le peintre, qui n’avait cependant pas coutume de mâcher ses mots et qui ne les choisissait pas toujours dans les plates-bandes académiques, ratissées à souhait, lui parlait avec bonté et mesure. Il l’appelait Madame Brémond quand il s’adressait à elle, et cette ménagère d’Aix eut, jusqu’à la fin, sa confiance.
Cezanne m’accueillit en levant les bras, et il me récita des vers badins faits en 1880, sans doute, par quelque rimeur oublié dont la muse fréquentait surtout le café-concert. Je n’arrive pas, malheureusement, à me souvenir de ce couplet.
Il me serra la main dans un grand geste, comme un paysan qui se décide et conclut un pacte, sur la place du Marché, puis nous nous mîmes immédiatement à table, et Mme Brémond apporta des petits pâtés chauds qui venaient de chez le pâtissier en renom, un gros homme qui ressemblait à Balzac, malgré ses cheveux frisés. Il ressemblait aussi à un vieux jurisprudent romain affublé d’une monumentale toque blanche de marmiton.
Cezanne me contait les histoires les plus innocentes, et quand il avait fini, il laissait retomber ses bras, d’un air accablé, en disant :
« C’est effrayant, la vie !… »
Tout de suite, il m’avoua qu’il était un faible, qu’il ne réalisait pas, que je lui paraissais très équilibré et que je devais venir souvent, car je lui apporterais un appui moral.
À cause du diabète qui lui interdisait le pain que je mangeais, il émiettait dans un bol de bouillon placé devant son assiette, une sorte de gâteau de régime, qui n’était qu’une mince croûte soufflée et qui avait l’air d’une fragile poterie vernie.
Il prenait ensuite ce pain détrempé avec une cuillère.
Mme Brémond servit une fricassée de poulet aux olives et aux petits champignons.
Cezanne me versait à boire et il citait en clignant de l’œil des passages entiers d’Horace et quelques sentences de l’école de Salerne, que les hommes de sa génération savaient par cœur.
Sa mémoire m’étonna, et le latin lui était familier.
[…] Pendant deux années, j’ai vu assidûment Paul Cezanne, presque chaque jour, et il n’y a pas eu une ombre entre nous.
On l’a montré sauvage, hargneux et persécuté, il devait être seulement très timide et il fallait avoir sa confiance…

***

Je me suis souvent assis à sa table, le dos au poêle, et lui était assis devant moi, près du petit buffet.
Je crois que pendant plus d’un an j’y ai déjeuné chaque dimanche.
Un matin, le maître m’annonça qu’il avait invité un peintre, et je vis arriver un militaire du 55e de ligne qui tenait garnison à Aix.
Il avait une barbe noire et des yeux graves.
C’était Charles Camoin.
Il était gentiment ému, comme un jeune homme qui a l’honneur d’être reçu par un vieil artiste qu’il admire, et le repas fut charmant, cordial et gai.
Louis Aurenche, qui faisait alors un stage dans un bureau de l’enregistrement, partageait avec nous ce déjeuner et Cezanne avait pour lui une vive affection.
On n’en était pas encore au rôti, que le vieillard se leva et disparut.
Camoin avait apporté quelques études. Il allait les voir.
Nous entendîmes, tout de suite, les éclats de sa voix :
« Monsieur Aurenche ! Monsieur Larguier !… Venez vite… mais c’est qu’il est très fort, le bougre ! Il faudra qu’il me protège quand il retournera à Paris… »
Mme Brémond put enfin servir le rôti qui attendait dans sa cuisine.
Cezanne était franchement ravi, ce jour-là, d’avoir vu les études de son jeune confrère.
— On devrait exécuter dix mille peintres par an, affirma-t-il.
— Mais qui donc serait chargé de choisir ? dit Camoin.
— Et nous, parbleu ! cria le vieux peintre en martelant du poing la table.
Puis, brusquement taciturne, repris par le démon tyrannique qui se plaisait à le troubler en lui montrant des reflets mystérieux, il toucha de ses gros doigts qui paraissaient gourds, d’abord la panse d’une bouteille, ensuite le bord d’un compotier placé à côté, il nous regarda, inquiet, et murmura :
« Voilà ! »
Lorsque Mme Brémond vint desservir et qu’elle enleva ce flacon et cette faïence, le maître la suivit des yeux, et je crus, pendant quelques secondes, qu’il allait lui ordonner de laisser tout cela tranquille, parce qu’elle emportait, sans s’en douter, la fiole et le plat sur lesquels lui étaient apparus les rapports secrets et fugitifs des choses entre elles…

III
L’Aumône à Humilis.

Cezanne allait à la première messe, le dimanche. Il mettait ce jour-là une jaquette, une cravate plus fraîche, une chemise blanche et un de ces chapeaux hauts de forme, d’un feutre mat, qu’on appelait alors des Cronstadt.
Il allait à l’église, comme un vieux provençal qui habite une antique petite ville où il est d’usage d’accomplir ses devoirs religieux, mais, au fond, et bien que croyant, il n’était inquiet que de son art et il avait une métaphysique d’artiste.
Je le regardais à la dérobée, assis sur sa chaise de bois blanc et de paille, semblable à un paysan endimanché, et plus de vingt ans après, il me plaît d’imaginer la prière qu’il disait, sans remuer les lèvres :
— Seigneur, que votre volonté soit faite et non la mienne.
—- Si vous l’aviez voulu, au lieu d’être là, avec ces servantes et ces petits bourgeois matinaux qui sont couchés le soir à neuf heures, j’aurais sans doute un atelier du côté de Vernon ou de Marlotte et M. Mirbeau viendrait y manger quelquefois la poule au pot, et il me prêterait son appui.
— Il me semble que je suis un homme de bonne volonté, et, malgré ma lassitude, je lutte chaque jour avec l’ange, comme Jacob.
— J’affectionne le chapitre de la Genèse où est relaté ce combat : « Or, Jacob, étant demeuré seul, un homme lutta avec lui jusqu’à ce que l’aube du jour fut levée…
Et cet homme lui dit : Laisse-moi, car l’aube du jour est levée. Mais il dit : Je ne te laisserai point que tu ne m’aies béni… »
— L’ange que vous m’avez envoyé est plus terrible que cet agresseur nocturne, c’est cette sacrée nom de Dieu de peinture 1 qui me tourmente dès le petit jour. Il est difficile de comprendre et de s’exprimer, mais je me bats dans l’ombre et l’ange finira bien par me bénir, car je crois que je suis peintre et que j’ai le sens de la composition et des volumes.
— Vous savez avec quelle ferveur je regarde les choses que vous avez faites : les pommes, les branches pleines d’air bleu, une puissante roche qui semble à genoux dans l’herbe du soir, une colline à travers les aiguilles des pins, tout ce que j’essaye de ne pas déshonorer.
— Aucun homme n’aura regardé la nature avec tant de patience, et j’aurais tout réalisé depuis longtemps, si s’exprimer lucidement en peinture n’était une tâche surhumaine.
— Vous avez eu moins de mal, mon Dieu, pour créer le pommier avec ses pommes, le serpent du Paradis et cette Ève redoutable et nue dans ses cheveux.
— Peindre les ciels, cela doit compter pour le salut d’une âme, et vous avez sauvé tous les bons peintres. Le père Corot avait coutume de dire : « Il est de la plus grande importance d’étudier les ciels, tout dépend de cette étude. »
— Cela a la force péremptoire d’un argument théologique.
— Travailler sur le motif est une occupation de saint, car c’est vous qu’on cherche derrière les choses.
— Seigneur, pour tous mes compatriotes, je ne suis qu’un rentier maniaque, de caractère difficile, et les mieux renseignés croient que je poursuis un rêve fantasque.
— Vous n’avez pas voulu que je demeure dans l’impressionnisme, vous m’avez fermé le salon de M. Bouguereau, et je ne connaîtrai jamais, comme tel ou tel que je ne nommerai pas, des admirations radicales-socialistes, car c’est là que sont allés mes vieux compagnons de départ.
— Mon Dieu, bénissez mes plans et mes volumes, gardez-moi de tous ceux que vous savez, et faites que je réalise ce pour quoi vous m’avez sans doute mis au monde : Vivifier Poussin d’après nature… Ainsi soit-il !… »
***
Je l’ai accompagné à l’église deux ou trois fois.
[…] Je revis nettement ce matin de dimanche comme une vieille image coloriée qu’on retrouve dans un tiroir.
Un pauvre, devant le portail, tendait une tasse de fer-blanc, pareille à ces quarts dans lesquels nous buvions le café à goût d’iode, et Cezanne y glissa une pièce de cinq francs.
Il me prit le bras, et quand nous eûmes fait quelques pas, il regarda derrière lui, et il me dit :
« C’est Germain Nouveau ! »
J’ai beau chercher aujourd’hui. Je revois exactement cette scène, mais je ne me souviens plus du visage de l’homme auquel le vieux peintre fit l’aumône.
Je compris qu’il devait le redouter sourdement, et que c’était peut-être une façon de se concilier le vieux vagabond qu’il estimait probablement dangereux.
[…] les conversations que Cezanne avait, rue Boulegon, avec un serrurier de ses voisins, M. Rougier [Cyrille Rougier, 30, rue Boulegon].
« Cezanne souvent l’arrêtait en pleine rue, et il lui formulait alors à terrible voix des théories picturales. Les passants interloqués s’arrêtaient, attendant une dispute : « Tenez, monsieur Rougier, disait Cezanne, vous voyez cet homme-là, devant nous (il montrait un passant), eh bien ! c’est un cylindre, ses bras ne comptent pas ! Villars de Honnecourt, du reste, un ancêtre, a déjà, au xiiie siècle, enfermé des personnages dans ces armures géométriques !… » Et il continuait de crier…(2) »
[…] Cezanne m’a rarement parlé de Zola, et j’ai toujours évité de mettre la conversation sur lui, mais dans le livre de M. Ambroise Vollard, il y a un chapitre cruel dont on goûtera l’ironie et l’amertume…
[…] Il [Philippe Solari] n’avait plus la moindre foi et il pactisait avec l’ennemi !
Cezanne me disait qu’il allait jusqu’à accepter une tasse de thé chez une dame qui professait le dessin, l’aquarelle et la peinture, dans quelques institutions où les jeunes filles distinguées copiaient patiemment des profils de Minerve.
Un jour, Cezanne m’accueillit en riant, et il me conta tout de suite que Germain Nouveau, le poète mendiant dont j’ai parlé, avait été donner une aubade nocturne à Solari. Il s’était procuré une guitare sur laquelle il accompagnait une chanson burlesque dont le vieux peintre n’avait retenu que ces deux vers qui le ravissaient :
Ton aïeul, Monsieur le Singe,
Était moins malin que toi… […]

VI
Souvenirs de Charles Camoin et Lettres de Paul Cezanne

Le peintre Charles Camoin, que je rencontrai chez Cezanne alors qu’il faisait, comme moi, son service militaire à Aix, a rassemblé dans un article vivant et juste quelques-uns de ses souvenirs.
Il y parle de nos déjeuners du dimanche, rue Boulegon, et il y résume parfaitement les principales idées du maître sur la peinture. […]

VII
Au hasard des souvenirs.

Un dimanche matin, vers onze heures, j’arrivai chez Paul Cezanne, et Mme Brémond m’apprit qu’il était à son atelier.
C’était un grenier qu’on avait aménagé sous les toits, une immense pièce, avec de petites fenêtres, et il devait y travailler lorsqu’il n’allait pas au Château-Noir et dans la campagne.
Au beau milieu, sur une petite table, il y avait un grand bouquet de fleurs artificielles dans un vase.
Dans tous les coins, des fruits secs ou gâtés, ceux dont il se servait pour ses natures mortes, et l’atelier sentait les chambres campagnardes où l’on conserve, à l’automne, des poires et des champignons.
Il venait d’achever une petite toile : des pommes et un de ces pots dans lesquels on met des olives, en Provence.
Il n’était pas mécontent, ce qui était assez rare, et, comme il ne devait plus utiliser ce motif, il ôta la poterie de dessus la table, puis, sortant un couteau de sa poche, il partagea une des deux pommes et m’en offrit la moitié.
Elle était rouge et luisante, et elle n’était pas très bonne…

***

On a dit qu’il détruisait fréquemment les toiles qui ne lui plaisaient pas, et que Mme Brémond en allumait le poêle.
A tout ce que l’on couvre d’or à présent, à tout ce que se disputent les grands magnats du commerce et de la peinture, je sais qu’il n’attachait pas beaucoup d’importance.
Ses paysages, ses natures mortes, ses figures étaient des études qu’il effaçait, raclait, et qu’il jetait quand ça ne marchait pas, mais on a tout de même exagéré. Le poêle de la salle à manger n’était pas alimenté par les châssis brisés et les toiles crevées.
J’ai pourtant détourné, un jour, sa colère d’une de ses œuvres.
Il travaillait, d’après les fleurs artificielles dont je parlais tantôt, à une assez grande toile, et il était de mauvaise humeur. Aix et ses habitants, Paris et ses anciens amis, les peintres et la peinture, rien n’avait plus à ses yeux la moindre valeur et ces corolles de papier étaient roides, sèches, ridicules, elles changeaient de couleurs, les garces, elles le trahissaient, et ce qu’il avait essayé de faire n’existait pas !…
Brusquement, je fus effrayé. Il s’était précipité sur le châssis qui alla rouler par terre. Je parvins à le calmer. La toile ne fut pas détruite. Je le trouvai, un autre dimanche, devant ces fleurs artificielles, mais parmi toutes les reproductions de ses tableaux que je connais, je ne me souviens pas d’avoir vu celui-là.

***

Lorsque je tirais de ma poche ma pipe et mon tabac, il souriait et me disait presque chaque fois : « Qui fume, parfume… »

***

Il me montrait souvent une petite étude de Delacroix qu’il avait dans cet atelier de la rue Boulegon où je partageai avec lui la pomme de la nature morte.
C’était une toile sans cadre, une étude esquissée en Orient. Il possédait encore du même peintre une aquarelle de fleurs qu’il gardait dans sa chambre.

***

Au fond, Paul Cezanne n’était peut-être pas le féroce misanthrope qu’on veut dire.
La sacré nom de Dieu de peinture le préoccupait perpétuellement, et à part les Vénitiens, Delacroix et Courbet, il n’aimait pas beaucoup de peintres. Il trouvait que Corot « manquait un peu de tempérament », et que les « machines » de M. Ingres « étaient bien imitées ».
Dans ce domaine où il pouvait parler, il excommuniait en masse.
Il avait fui Paris où il ne s’était jamais acclimaté, et ses compatriotes ne se sont pas appliqués à lui rendre très agréable le séjour à Aix, mais je l’ai vu ailleurs, comme je le raconte plus loin, et il était d’humeur égale. Avec quelques amis de mon âge, Camoin, Louis Aurenche, Pierre Léris, et avec moi, il fut toujours aimable et souvent gai.
Je ne l’ai pourtant connu que vieux et malade du diabète, après quarante ans d’un labeur obstiné et bafoué, mais je suis sûr que le moindre encouragement officiel en eut fait un autre homme, lui eut donné un peu d’assurance.
Pourquoi Henri Roujon sursauta-t-il, indigné, dans son fauteuil de directeur des Beaux-Arts, lorsque Octave Mirbeau alla, en 1902, lui demander pour Cezanne, un simple ruban rouge, quand MM. Bonnat et Chauchard devaient mettre, sur leur gilet de cérémonie, le large cordon des grands-croix ?…

***

Lorsque j’étais à Aix, beaucoup de musées étrangers achetaient des toiles de Cezanne.
Il y en avait à New-York et à Munich, à Helsingfors et à Christiania. Il y en a, depuis, au Louvre, sans parler du Luxembourg, mais le musée d’Aix-en-Provence possède-t-il des œuvres du peintre, en 1923 ?…

***

Le temps qu’il devait faire, le lendemain, le préoccupait comme un paysan qui craint pour sa récolte.
Il se couchait, éreinté d’une journée de travail, de très bonne heure, mais il avait de courts sommeils de vieillard, et il me disait qu’il se levait plusieurs fois, dans la nuit, pour voir le ciel, à sa croisée, et savoir s’il pourrait aller au motif.

***

On a dit qu’il exécuta ses Baigneuses d’après de vieilles études faites à l’académie Suisse, dans sa jeunesse. Ce qui paraît assez innocent : une femme nue, dans une chambre exposée au soleil, eut été une chose scandaleuse à Aix-en-Provence, et Paul Cezanne était trop timide pour s’y risquer 3 ! Sans doute, il ne se méfiait pas de lui. Il était trop mysogine [sic] pour avoir peur d’être tenté, mais peut-être aussi pensait-il, le vieil ermite de la peinture, qu’une belle fille peut offrir quelque danger. Quoi qu’il en soit, il me disait’ souvent que le corps d’une femme est à sa plénitude entre quarante-cinq et cinquante ans.

***

Nous allions quelquefois, à la belle saison, nous asseoir à la terrasse du Café Clément, qui était à cette époque le grand café d’Aix, l’établissement fréquenté par les officiers, les étudiants riches et les élégants de la ville qui ne craignaient pas de s’encanailler et d’être vus à l’estaminet.
Ces derniers, peu nombreux, appartenaient à d’antiques familles provençales et leurs parents vivaient encore dans des hôtels fermés que j’imaginais pleins de beaux meubles anciens et de vieux portraits illustres.
Paul Cezanne me semblait heureux d’être là, et quand il proposait d’aller y prendre une consommation il disait toujours :
« Allons au Caf’ Clem… »
Nous étions trois ou quatre autour de lui : Pierre Léris, un jeune étudiant en droit qui est à présent magistrat à Casablanca ; Louis Aurenche, qui accomplissait alors à Aix un stage dans l’enregistrement et qui dirigeait à Lyon une courageuse petite revue : La Terre nouvelle ; Georges Eggenberger, qui doit être professeur quelque part, et moi.
Il y avait un piano, sur une estrade basse devant la porte, et la pianiste, qu’accompagnaient un violon et un violoncelle, était une jeune femme excessivement brune qui ne regardait personne. Elle était coiffée de bandeaux noirs à la Cléo de Mérode, et elle jouait bien sagement son morceau, au bord de son tabouret, comme une institutrice qui enseignerait aussi la musique.
Sous les grands platanes du cours Mirabeau, les désœuvrés défilaient, on se saluait beaucoup et cérémonieusement. On voyait quelques étudiants au balcon de leur cercle, de l’autre côté de l’avenue.
Des gens entraient au café ou en sortaient, mais je ne me souviens pas d’avoir vu un Aixois saluer le peintre.
Personne ne semblait le connaître !…

***

Il n’avait pas beaucoup de relations ; pourtant il me parlait toujours avec une grande sympathie du sénateur, M. L…
Ils étaient sans doute amis d’enfance, et il lui faisait visite quand, à l’époque, des vacances parlementaires, il venait à Aix.
Un soir, je rencontrai Paul Cezanne sur le cours, passablement irrité.
Il s’était présenté chez le sénateur qui devait être, à ce moment, en conférence avec quelques grands électeurs et qui ne put recevoir tout de suite ? comme il l’eut certainement désiré, son vieux camarade.
Il le fit prier d’attendre et de l’excuser, mais Cezanne sortit furieux et c’est alors que je le vis.
Il commençait à parler fort et sans aménité :
« Les hommes politiques, il y en a mille en France, et c’est de la m… ! Tandis qu’il n’y a qu’un Cezanne !… »
J’eus quelque peine à le calmer. Je parvins à lui expliquer comment, selon moi, la chose s’était passée, et que M. L… n’avait pu sans doute mettre à la porte les gens qu’il recevait à cet instant…
Sa colère tomba brusquement :
« Vous êtes très fort, me dit-il, et très équilibré. Vous voyez très lucidement… C’est effrayant, la vie !… »

***

Un chineur, comme on dit à l’Hôtel des Ventes de la rue Drouot, eut fait rapidement fortune à cette époque, s’il avait eu l’idée de rechercher à Marseille, à Arles ou à Aix, les toiles et les panneaux abandonnés un peu partout par Vincent van Gogh, par Monticelli et par Cezanne.
Le père d’un de mes amis possédait trois tableaux qu’il avait payés cinq francs à Monticelli devant un café de la Cannebière, simplement pour se débarrasser de cet homme dépenaillé avec lequel, ayant un rendez-vous d’affaires, il ne voulait pas être vu, car il ne comprenait rien à cette somptueuse peinture.
« C’était heureusement à l’apéritif du matin, me disait son fils, que le peintre laissa ces trois panneaux sur le marbre de la table. Mon père n’osa pas les… oublier, mais crois que, le soir, il les eut jetés dans l’eau pourrie du vieux port !… »
On pouvait trouver des œuvres de van Gogh dans les endroits les plus imprévus.
Camoin m’a conté qu’il s’était lié, pendant qu’il achevait son service militaire, avec un médecin-major dont il avait sans doute fait le portrait.
Il lui avoua qu’il possédait quelques peintures assez drôles, reléguées dans le grenier, parce que vraiment, il n’était guère possible de les mettre ailleurs.
Camoin demanda la permission de les voir, prit une échelle, souleva la trappe du plafond et émergea, comme il put, dans la lumière aveuglante de ce débarras, parmi les battements d’ailes des pigeons effrayés qui nichaient là.
Il aperçut plusieurs van Gogh perdus, et, sous les fientes crayeuses des oiseaux, le grand portrait de l’homme à la chemise jaune !
Paul Cezanne abandonnait assez facilement ses toiles, j’en vis plusieurs sous les arbres du Château-Noir, et on sait que Renoir trouva l’aquarelle des Baigneuses « en se promenant dans les rochers de l’Estaque », dit M. A. Vollard qui conte, dans une de ces pages vivantes dont son livre est plein, comment il acheta, à Aix-en-Provence, quelques toiles de Cezanne :
«…Les Aixois n’étaient pas gens à se laisser séduire par de pareilles « croûtes ». Mais voilà qu’un individu arrive à mon hôtel avec un objet enveloppé d’une toile : « J’en ai un, me dit-il sans préambule, et puisque les Parisiens en veulent, et qu’on fait des coups là-dessus, je veux en être ! » Et, défaisant le paquet, il me montra un Cezanne : « Pas moins de cent cinquante francs ! » cria-t-il en s’appliquant une forte claque sur les cuisses, pour mieux affirmer ses prétentions, et aussi pour se donner du courage. Quand je lui eus compté l’argent : « Cezanne se croit malin, me dit-il, mais il s’est foutu dedans quand il m’a fait cadeau de ça ! » Après avoir donné cours à sa joie, il continua : « Venez ! » Je le suivis dans une maison où, sur le palier qui, à Aix, tient lieu généralement de dépotoir, quelques magnifiques Cezanne voisinaient avec les objets les plus disparates… 4 »

***

Je n’aurais jamais osé ramasser une toile crevée ou une aquarelle déchirée par Cezanne, et, à vingt ans, après un exercice militaire ou une manœuvre, on ne songe guère à chercher des tableaux.
J’écrivais quelques vers, en me cachant, et je ne possédais qu’un livre dans mon paquetage, un exemplaire des Fleurs du Mal qu’il m’avait donné et dont je parlerai plus loin.
Je n’acquis, à cette époque, qu’un volume en mauvais état : Le Pays des Arts de Duranty, et je le payai à peine quelques sous, bien que ce fut une première édition.
Un bon génie m’empêcha certainement de le montrer à Cezanne, car j’ignorais tout de cet auteur et mon innocence était absolue.
Quelque camarade de chambrée me l’emprunta et le perdit.
Je pense aujourd’hui, en frémissant, à la colère du maître, si je lui avais porté ce livre.
Depuis, je l’ai retrouvé sur les quais, dans la boîte d’un bouquiniste. Il coûtait un peu plus cher qu’à Aix, mais c’était toujours la première édition. Cet ouvrage sans valeur ne dut pas connaître la réimpression, et j’y lus l’histoire du Peintre Louis Morin qui va voir Maillobert dont l’atelier est au fond de la rue de Charonne.
Pour les initiés, ce bohème ridicule ne serait autre que Paul Cezanne lui-même.
Mais voici la charge de Duranty :
« Un de mes amis m’avait souvent parlé du peintre Maillobert comme d’un être fort curieux. Je me décidai un matin à aller voir ce personnage.
« Il demeurait au bout de la rue de Charonne, dans le fond d’une cour occupée par un nourrisseur, un charron et une blanchisseuse, cour pleine de fumier, de poulets, de chiens, d’enfants, de linge étendu et de grosses roues de voiture…
« Au moment de frapper, j’entendis la voix d’un perroquet à l’intérieur. Je frappai. « Entrez ! » cria-t-on avec un accent méridional presque extravagant.
« À peine entré, un cri partit intérieurement en moi : « Mais je suis chez un fou ! »
« Je me trouvai tout étourdi par le lieu et le personnage… Le peintre, chauve, avec une immense barbe et deux dents d’une longueur extraordinaire qui lui tenaient les lèvres entr’ouvertes, l’air jeune et vieux à la fois, était lui-même, comme la divinité symbolique de son atelier, indescriptible et sordide…
«… Mes yeux furent assaillis par tant d’énormes toiles suspendues partout et si terriblement colorées, que je restai pétrifié.
« — Ah ! ah ! dit Maillobert avec un accent nasillard, traînant et hypermarseillais, Monsieur est amateur de peinture (peinnn-turrre). Voilà mes petites rognures de palette, ajouta-t-il en me désignant ses plus gigantesques toiles…
« Je me retournai, effaré, car je voyais bien qu’il ne s’agissait pas seulement là d’une rapinade burlesque et joyeuse ; je voyais qu’on avait la sensation du génie, de l’apostolat…
« Puis comme il vit que je regardais curieusement une série de grands pots de pharmacie étalés par terre…
« — C’est ma boîte à peindre, me dit Maillobert. Je fais voir aux ottrres qu’avec des drogues j’arrive à la vraie peinture, tandis qu’eux, avec leurs belles couleurs, ils ne font que des dro…guës !… Voyez-vous, reprit Maillobert, la peinture ne se fait qu’avec du tempérament (il prononça temm-pérammennte).
« Et ce disant, il brandissait une sorte de grande cuiller à pot en bois, à long manche, avec le bout taillé en biseau…
« Maillobert n’exposait pas, pour de bonnes raisons. Il n’avait même pas voulu, m’apprit-il, tenter le Salon des refusés, alors ouvert… »
Ce passage suffit à donner une idée de cette caricature imbécile et méchante.
Duranty avait été l’ami de Cezanne, tout au moins un de ses camarades au café Guerbois.
Il aimait la peinture qu’on faisait alors, celle de Manet et de Renoir, et il a laissé un roman qu’on ne lit plus et qui est une sorte de chef-d’œuvre en gris majeur : Les malheurs d’Henriette Gérard.
Cette charge stupide n’était pas digne de lui, mais j’eus du flair le jour où je ne me vantai pas devant Cezanne d’avoir découvert une première édition du Pays des Arts !…

***

J’ai accompagné quelquefois le peintre au château-Noir, une vieille bâtisse sur la route du Tholonet. Cartons bourrés d’aquarelles, toiles jetées contre les murs, tubes de couleurs, tout y était à l’abandon, dans de hautes et vastes pièces démeublées dont les fenêtres donnaient sur un splendide paysage, et l’on songeait à un de ces anciens domaines dont on a fermé le portail à la mort du dernier propriétaire.
Un après-midi d’été, comme j’étais alors caporal, et que je faisais manœuvrer mon escouade sur le bord de la route, je vis arriver la calèche de Cezanne.
Apercevant des soldats, et pensant que je pouvais être là, il mit la tête à la portière.
J’enseignais, à ce moment, le mouvement de présentez armes, à mes hommes, et je les laissai dans cette attitude pendant que je serrais rapidement la main qu’il me tendait.
Je lui fis remarquer en souriant qu’on lui rendait les honneurs suprêmes, et il leva les bras, effrayé et goguenard.
Je crois que c’est ce jour-là que j’aperçus sur le strapontin de sa voiture une grande toile à laquelle il travaillait encore et que je vis vendre l’an dernier à l’Hôtel de la rue Drouot.
On dispersait aussi des toiles de Degas et de Renoir, et le marteau d’ivoire du commissaire-priseur, comme une baguette de chef d’orchestre, voltigeait, menant l’andante du marché, et l’allegro précipité des enchères énormes, devant les grands magnats de la peinture, assis sur des bancs de réfectoire ou d’asile de nuit. Dans l’odeur souveraine propre à cette morgue du bric-à-brac, une odeur de poussière et de vieilles nippes, le public était, comme toujours, classiquement composé : brocanteurs, marchands, amateurs, curieux, et, dans le couloir, les inévitables Orientaux, Arméniens et Juifs, qui ne s’intéressent qu’aux tapis qui sentent la peste et aux poteries de Rodhes ou de la Perse qui sentent encore l’huile rance qu’elles continrent.
Ceux-là, sans se soucier des tableaux anciens ou modernes, baragouinent un sabir rauque et guttural de pirates.
Près de moi, il y avait un de ces petits rentiers miteux qui ont attendu pendant soixante ans, dans quelque administration, l’heure de la retraite, le moment de la déchéance et du rancart. Je devinais qu’il avait coutume de venir là, chaque après-midi, parce qu’il y faisait chaud et que cela ne coûtait rien.
Il gloussait quand un amateur lançait un chiffre à propos d’un dessin de Degas ou d’une esquisse de Renoir, mais quand le Cezanne eut été adjugé à soixante mille francs, il ne se posséda plus.
Il tourna vers moi de pauvres yeux usés dans lesquels l’indignation mettait presque une flamme, un triste visage résigné et barbu, et il osa me dire :
« Ils sont fous, monsieur ; soixante mille francs, ça ? C’est honteux !… »
Je ne bronchai pas, je le regardai seulement sans bienveillance, et il murmura, ne sachant pas combien il était sublime : « J’en ferais autant !… »
S’il n’eut pas prononcé ces derniers mots, sa critique m’eut fait songer à celle de MM. Fernand Piet, Victor Binet ou Adolphe Willette.

***

« Fils, tu es un homme de génie… tu as le sens pratique de la vie… » C’est ainsi que le peintre qui oubliait de me verser du vin, à table, parlait à Paul Cezanne fils, qui remplissait mon verre en souriant.
Le bon grand homme était ravi de voir « que ça collait », que « nous sympathisions », son fils qui arrivait de Paris, et moi.
Il ne l’avouait pas, mais je devinais, quand il me parlait de « l’enfant » que je ne connaissais pas encore, qu’il se faisait un monde de cette cordiale entrevue…

***

Il s’approchait de moi et il mettait alors sa main devant sa bouche comme s’il allait me confier à voix basse quelque chose qui ne devait être entendue que de moi, mais il me criait le bon mot qu’il semblait devoir murmurer, dans un tonnerre de rires.
Lorsqu’il parlait en réfléchissant, je lui voyais prendre toujours la même attitude : son coude gauche reposait dans sa main droite, et il caressait sa barbiche avec deux doigts de sa main demeurée libre.

***

La peinture était son unique souci et sa préoccupation perpétuelle.
Il y avait un an qu’il n’avait pas vu Charles Camoin lorsqu’il le rencontra à Marseille, dans une rue. Avant de lui serrer la main et de lui demander de ses nouvelles, il lui dit, comme s’il continuait naturellement une conversation qu’ils auraient eue la veille :
« Bonjour, monsieur Camoin. Tout n’est que théories, mais appliquées et développées au contact de la nature !… »

VIII
Cezanne parle…

(Je publie, dans ce chapitre, des notes recueillies par le fils même de Cezanne, et je n’y ajoute pas une ligne de mon encre, ne voulant pas toucher aux pensées, aux réflexions et aux affirmations du peintre…)
I
Les appréciations de la critique en matière d’art sont formulées moins d’après des données esthétiques que d’après des conventions littéraires.
II
L’artiste doit fuir la littérature en art.
III
L’art est la révélation d’une sensibilité exquise.
IV
La sensibilité caractérise l’individu ; à son degré le plus parfait, elle distingue l’artiste.
V
Une grande sensibilité est la disposition la plus heureuse à toute belle conception d’art.
VI
Ce qui séduit le plus, dans l’art, c’est la personnalité de l’artiste lui-même.
VII
L’artiste objective sa sensibilité, sa distinction native.
VIII
La noblesse de la conception nous révèle l’âme de l’artiste.
IX
L’artiste concrétise et individualise.
X
L’artiste éprouve de la joie à pouvoir communiquer aux autres âmes son enthousiasme devant le chef-d’œuvre de la nature dont il croit posséder le mystère.
XI
Le génie est le pouvoir de renouveler son émotion à son contact quotidien.
XII
Pour l’artiste, voir c’est concevoir, et concevoir, c’est composer.
XIII
Car l’artiste ne note pas ses émotions comme l’oiseau module ses sons : il compose.
XIV
L’importance de l’art ne se voit pas dans l’universalité de ses résultats immédiats.
XV
L’art est une religion. Son but est l’élévation de la pensée.
XVI
Celui qui n’a pas le goût de l’absolu (la perfection) se contente d’une médiocrité tranquille.
XVII
On juge de l’excellence des esprits par le développement original de leurs conceptions.
XVIII
Une intelligence qui organise puissamment est la collaboration la plus précieuse de la sensibilité pour la réalisation de l’œuvre d’art.
XIX
L’art est une adaptation des choses à nos besoins et à nos goûts.
XX
La technique d’un art comporte un langage et une logique.
XXI
Une formule d’art est parfaite quand elle est adéquate au caractère et à la grandeur du sujet interprété.
XXII
Le style ne se crée pas de l’imitation servile des maîtres ; il procède de la façon propre de sentir et de s’exprimer de l’artiste.
XXIII
A la manière dont une conception d’art est rendue, nous pouvons juger de l’élévation d’esprit et de la conscience de l’artiste.
XXIV
La recherche delà nouveauté et de l’originalité est un besoin factice qui dissimule mal la banalité et l’absence de tempérament.
XXV
La ligne et le modelé n’existent point. Le dessin est un rapport de contraste ou simplement le rapport de deux tons, le blanc et le noir.
XXVI
La lumière et l’ombre sont un rapport de couleurs, les deux accidents principaux diffèrent non par leur intensité générale mais par leur sonorité propre.
XXVII
La forme et le contour des objets nous sont donnés par les oppositions et les contrastes qui résultent de leurs colorations particulières.
XXVIII
Le dessin pur est une abstraction. Le dessin et la couleur ne sont point distincts, tout dans la nature étant coloré.
XXIX
Au fur et à mesure que l’on peint, l’on dessine. La justesse du ton donne à la fois la lumière et le modelé de l’objet. Plus la couleur s’harmonise, plus le dessin va se précisant.
XXX
Contrastes et rapports de tons, voilà tout le secret du dessin du modelé.
XXXI
La nature est en profondeur.
Entre le peintre et son modèle s’interpose un plan, l’atmosphère.
Les corps vus dans l’espace sont tous convexes.
XXXII
L’atmosphère forme le fond immuable sur l’écran duquel viennent se décomposer toutes les oppositions de couleurs, tous les accidents de lumière. Elle constitue l’enveloppe du tableau en contribuant à sa synthèse et à son harmonie générale.
XXXIII
On peut donc dire que peindre c’est contraster.
XXXIV
Il n’y a ni peinture claire ni peinture foncée, mais simplement des rapports de tons. Quand ceux-ci sont mis avec justesse, l’harmonie s’établit toute seule. Plus ils sont nombreux et variés, plus l’effet est grand et agréable à l’œil.
XXXV
La peinture, comme tout art, comporte une technique, une manipulation d’ouvrier, mais la justesse d’un ton et l’heureuse combinaison des effets dépendent uniquement du choix de l’artiste.
XXXVI
L’artiste ne perçoit pas directement tous les rapports : il les sent.
XXXVII
Sentir juste et réaliser pleinement donnent le style.
XXXVIII
La peinture est l’art de combiner des effets, c’est-à-dire d’établir des rapports entre des couleurs, des contours et des plans.
XXXIX
La méthode se dégage au contact de la nature.
Elle se développe par les circonstances. Elle consiste à chercher l’expression de ce que l’on ressent, à organiser les sensations dans une esthétique personnelle.
A priori, les écoles n’existent pas.
La question qui prime tout est celle de l’art en lui-même. La peinture est donc ou bonne ou mauvaise.
XLI
Voir sur nature, c’est dégager le caractère de son modèle.
Peindre, ce n’est pas copier servilement l’objectif : c’est saisir une harmonie entre des rapports nombreux, c’est les transposer dans une gamme à soi en les développant suivant une logique neuve et originale.
XLII
Faire un tableau, c’est composer. […]
(1) Paul Cezanne s’exprimait exactement ainsi.
(2) Cezanne, par Gustave Coquiot.
(3) «...Son rêve, dit M. A. Vollard, eut été de faire poser ses modèles nus en plein air ; mais c’était irréalisable pour beaucoup de raisons… Aussi, quelle ne fut pas ma surprise quand il m’annonça, un jour, qu’il voulait faire poser une femme nue ! « Comment, Monsieur Cezanne, ne puis-je m’empêcher de m’écrier, une femme nue ? » — « Oh ! Monsieur Vollard, je prendrai une très vieille carne ! » Il la trouva d’ailleurs à souhait et, après s’en être servi pour une étude de nu, il fit, d’après le même modèle, mais cette fois vêtu, deux portraits qui font penser à ces parents pauvres que l’on rencontre dans les récits de Balzac…
(4) Ambroise Vollard : Paul Cezanne. »

 

Larguier Léo, En compagnie des vieux peintres, Paris, Albin Michel éditeur, 1925, 220 pages, Cezanne p. 153-166 :

« Je me revois encore, sonnant à sa porte, le premier dimanche où il m’avait prié à déjeuner.
— Venez de bonne heure, m’avait-il dit, nous causerons un peu d’art, et notez bien l’adresse : 23, rue Boulegon.
J’arrivai trop tôt. Le vieux peintre qui se préparait à mettre ses beaux habits était en chemise.
Il m’ouvrit lui-même la porte, dans cette tenue, et il ressemblait ainsi à l’amiral de Coligny.
Je l’attendis dans la salle à manger où sa gouvernante, Mme Brémond, avait déjà mis deux couverts. […]

***

A quelques jours de là, le jeune lieutenant qui commandait le peloton des élèves-caporaux nous emmena faire du service en campagne sur la route du Tholonet, et il m’accorda la permission d’aller saluer le peintre qui travaillait au château Noir.
C’était une vieille bâtisse provençale où tout était à l’abandon. Dans de hautes et vastes pièces démeublées dont les fenêtres donnaient sur un splendide paysage, on voyait des cartons bourrés d’aquarelles et d’études, des toiles jetées contre les murs, des tubes de couleur, des fruits desséchés, et l’on songeait à ces anciens domaines dont on a fermé le portail à la mort du dernier propriétaire.
Je savais que Paul Cezanne était là car j’avais aperçu au bas de la côte la voiture qui l’avait conduit et qui l’attendait.
Presque chaque jour, en effet, à la même heure, le même cocher faisait arrêter, devant le n° 23 de la rue Boulegon, deux chevaux blancs et tranquilles qui traînaient doucement une antique calèche fermée et capitonnée d’un velours au rouge passé.
On trouve encore des équipages pareils en province. Ils ont l’air d’avoir cahoté la noblesse du pays sur les chemins de l’exil.
Cezanne s’y engouffrait avec ses toiles et ses boîtes, et la voiture s’en allait paisiblement vers le motif et de furieuses séances. Cela ne manquait pas d’allure.
Je savais qu’il n’aimait guère être surpris et je m’annonçai de loin. […]
Je crois que les gens qui affirment l’avoir vu en train de peindre se vantent. Il eût difficilement toléré quelqu’un derrière lui quand il travaillait.
Appuyé sur mon fusil, à ses côtés, j’avais l’air de monter la garde, d’être le factionnaire qu’on met toujours près des personnages souverains.
Cela ne marchait pas tout seul, il raclait furieusement tout ce qu’il avait fait la veille, et si j’avais ramassé les toiles crevées et les aquarelles déchirées devant moi, j’aurais été, mon congé fini, aussi riche que le Petit Sucrier, ce jeune Lebaudy dont le fastueux service militaire avait défrayé la chronique.

***

Il se recula, mit sa main au-dessus de ses yeux pour mieux juger.
— Le père Chardin était un vieux roublard, dit-il, il se servait d’une visière quand il peignait…
Son couteau écrasa une motte de jaune de Naples sur la toile.
Je l’écoutais sans répondre. Il semblait se parler à lui-même.
— M. Mirbeau aussi est très fort… Mais l’artiste doit fuir la littérature… en art, les appréciations de la critique sont formulées moins d’après des données esthétiques que d’après des conventions littéraires… En venant ici, j’ai vu le professeur de dessin, vous savez… M. Larguier ?
Il se leva, brandissant sa palette et son couteau :
— Bougres de crétins… On devrait les fusiller… Est-ce que cela existe ?… Le dessin pur est une abstraction. La ligne et le modelé ne comptent pas, le dessin et la couleur ne sont point distincts, tout, dans la nature, étant coloré… Au fur et à mesure que l’on peint, l’on dessine. La justesse du ton donne à la fois la lumière et le modèle de l’objet, et plus la couleur s’harmonise, plus le dessin va se précisant…
Il se rassit, calmé.
— La peinture doit être bien couillarde, reprit-il… Vous savez que le baron Cochin aime ce que je fais ?…
Et il me conta alors qu’il peignait un jour, en plein air, lorsqu’un cavalier arrêta sa bête à quelque pas de son chevalet. Il essaya d’amorcer une conversation, et, fort intéressé par la toile qu’il voyait, il voulut faire parler le peintre, proposa une visite à son atelier et fut charmant de la façon la plus intelligente.
Il y perdit sa peine. Cezanne ne lui répondit que confusément. Le cavalier repartit en laissant sa carte
— C’était le baron Cochin… me dit le vieux maître, il s’y connaissait en peinture, et j’ai eu tort de ne pas être aimable. J’aurais trouvé là un appui, moi qui étais déjà un faible… C’est effrayant, la vie !…
J’entendis un coup de sifflet et je dus rejoindre ma troupe, laissant Paul Cezanne devant sa toile, sur la terrasse de cette chartreuse provençale, dans le clair après-midi aromatique et sec…

***

Nous rentrâmes à Aix-en-Provence, en manœuvrant. Le lieutenant nous faisait marcher en formation de combat. Nous étions une avant-garde de division.
L’homme d’extrême-pointe allait avec précaution, regardant derrière les rocs et les buissons, scrutant l’horizon comme s’il se fût attendu à voir subitement piaffer des chevaux de hulans en patrouille.
On savait qu’il n’y aurait jamais plus de guerre, mais on était sûr que s’il y en avait une les choses se passeraient exactement de la sorte.
Sous les micocouliers et les platanes au feuillage blanc de poussière, on faisait la pause. Tout danger était brusquement écarté, on formait les faisceaux et on essayait de fumer le gros tabac de cantine qui n’était que bûches.
Des paysannes allaient lentement sur une charrette au pas d’une mule ou d’un bourricot pelé et roux comme de l’amadou.
Celles qui avaient un foulard de couleur sur leur tête étaient pareilles aux femmes peintes par Granet. Les jeunes, avec leur visage brun et leurs cheveux crépelés, ressemblaient à des Sarrasines ; les vieilles ressemblaient parfois au Dante et à la Pieta d’Avignon.
A un kilomètre de l’octroi, l’officier ordonna quelques mouvements de maniement d’arme et me chargea de les faire exécuter.
La calèche qui ramenait Paul Cezanne à la ville parut au coude du chemin.
Je commandai :
— Portez… armes !
Je me mis à rectifier les positions qui me paraissaient incorrectes :
N° 2… la crosse d’aplomb… 4… 5… 6 le coude droit au corps… 8… 9… Regardez devant vous…
La voiture n’était plus qu’à quelques pas de mon peloton, alors comme si le cheval blanc qui la traînait eût été celui du général lui-même, je commandai
— Présentez… armes !
Les mains claquèrent contre le bois et l’acier des fusils immobiles.
Le vieux peintre toujours bafoué à qui ces fantassins rendaient, sans s’en douter, les suprêmes honneurs militaires, passa lentement, dans son équipage, comme s’il eût inspecté un front de bandière.
Il était fort gêné mais il sourit lorsqu’il m’aperçut, et souleva son chapeau, un de ces gibus de feutre mat qu’on appelait alors des Cronstadt.
Lorsque la voiture eut disparu et que j’eus mis mes hommes au repos, quelques-uns de ces bons garçons dont la moustache n’était encore qu’un duvet s’approchèrent de moi, et l’un d’entre eux me dit :
— Caporal, j’espère que vous payerez une bouteille… Hein ? On a bien reconnu le vieux civil qui vient vous attendre le soir à la porte de la caserne, et on a présenté les armes, d’attaque, comme pour le Président de la République…
Lorsque je le contai à Paul Cezanne, il leva les bras au plafond :
— Mais c’est effrayant, me dit-il, ce que vous avez fait là… c’est effrayant, monsieur Larguier… ! »

 

Larguier Léo, Avant le déluge. Souvenirs, Paris, Bernard Grasset, éditeur, 1928, 257 pages, p. 46-71 :

« Entre le point de vue de Sirius et celui du valet de chambre, il y a place pour un peu de vérité. Devant parler de Paul Cezanne, que l’on a si généreusement caricaturé, je voudrais le faire simplement.
Je possède des notes et des lettres qui ne réjouiraient certainement pas plus qu’il ne convient un petit nombre de personnes. Elles demeureront encore dans le portefeuille secret, dans l’enfer des tiroirs dont on cache la clef, et mon vieil ami L. Aurenche, qui accomplissait en 1901 un stage dans l’enregistrement à Aix-en-Provence, et que le vieux peintre aimait beaucoup, sait ce que je veux dire et va sourire dans sa barbe.
Il faut songer que, pendant deux ans, j’ai vu le père Cezanne tous les jours, que j’ai dîné plusieurs fois par semaine avec lui, que je l’ai vu peindre, que je l’ai souvent accompagné « au motif » et qu’il a passé avec Mme Cezanne et son fils quelques jours dans les Cévennes, chez mon père. Personne, sans doute, n’en peut dire autant… Lorsque Joachim Gasquet me présenta à lui, il me tira un grand coup de chapeau, ce qui ne fut pas pour me mettre à mon aise, car les militaires sans galons n’avaient pas coutume d’être salués si bas.
Je vis qu’il était chauve, avec une couronne de cheveux blancs.
On l’a dépeint cent fois. Les uns trouvent qu’il ressemblait à un vieux divisionnaire bourru ; d’autres ont cru voir une sorte de vagabond aux yeux rouges, mal embouché et toujours irrité.
Caricatures ! Il n’arborait pas, évidemment, les cravates ni les capes doublées de velours de Carolus-Duran, et il n’était point un svelte et fatal hidalgo, comme M. de la Gandara, mais il avait cette aisance solide que donne une vie assurée par une fortune très respectable. S’il mettait, en hiver, un tricot de laine qu’on voyait sous sa jaquette, cela ne détonnait pas beaucoup sur le cours Mirabeau ou la place Saint-Jean-de-Malte, et c’était parfait pour aller peindre aux Pinchinats ou au Tholonet. Il s’y rendait d’ailleurs en voiture. Le même cocher faisait arrêter, devant le n° 23 de la rue Boulegon, deux vieux chevaux tranquilles qui traînaient une antique calèche. Cezanne s’y engouffrait, avec ses châssis et sa boîte, et l’équipage s’en allait paisiblement vers le « motif » et de furieuses séances.
Je l’ai accompagné souvent. Il me tolérait derrière lui pendant qu’il travaillait. Il raclait la toile de la veille, bourrait sa palette de couleurs et me disait en souriant : « Je peins comme si j’étais Rothschild ! »

***

Lorsque je songe à Aix-en-Provence, je revois une petite ville à demi morte d’où Balzac eût rapporté d’extraordinaires études.
La vieille sous-préfecture n’est plus extrêmement précise pour moi, et je la vois au fond de souvenirs vivants mais brumeux.
C’était une petite ville sans animation, ni commerce, qui s’abritait du soleil sous de merveilleux platanes. Des fontaines murmuraient sur un mail presque toujours désert, et rien ne semblait y fonctionner très bien, ni la Cour d’appel, ni l’École d’arts et métiers, ni la Faculté, ni les quelques usines où l’on fabriquait des dragées, des calissons et des allumettes, ni le foiral.
Le musée, l’archevêché, les églises et les vieux hôtels aux fenêtres fermées y étaient, par contre, à leur place. L’atmosphère d’Aix leur convenait parfaitement.
De petits rentiers, dont l’unique souci était de tuer l’après-midi, regardaient jouer aux boules ou recherchaient en hiver les cagnards à l’abri du mistral.
La ville, qui était une vieille dévote de province, ne manquait tout de même pas de grandeur. Les glaces levées d’une ancienne calèche montraient quelque noble dame parcheminée ou haute en couleur, un nez impérieux, des bajoues couperosées de comtesse d’Escarbagnas et de tante Portal, une toilette de soie qui n’appartenait à aucune mode, sauf peut-être à celle que lançait la reine Amélie ; c’était une douairière au nom sonore qui faisait quelques visites ou qui regagnait l’hôtel moisi et splendide dans lequel rien n’avait bougé depuis le temps où Mgr le duc de Villars était gouverneur de Provence.
D’antiques gentilshommes, qui portaient des cols de chemise pareils à ceux de Guizot ou de Royer-Collard, des plastrons blancs piqués d’une épingle surmontée d’un tortil, avaient un peu les façons des vieux roquentins qui dînaient jadis aux Frères Provençaux ou dans les restaurants du Palais-Royal.
II me plaisait de penser qu’ils étaient des héraldistes accomplis, et qu’ils rimaient des vers dans la langue du maître de Maillane, félibres amateurs, latinistes distingués et séparatistes convaincus.
L’aristocratie ne se. montrait guère et recevait peu. On affirmait qu’il y avait de l’herbe entre les pavés des cours d’honneur, et des champignons sur les pastels du xviiie siècle qui décoraient certains salons.
La noblesse de robe n’était pas beaucoup plus vivante.
Des magistrats, qui semblaient descendre des solennels présidents à mortier, n’arpentaient le cours ombragé qu’une serviette sous le bras, en allant au Palais de Justice, saluant cérémonieusement l’archiprêtre-doyen de la cathédrale, le vicaire général ou quelque gros chanoine qui appartenait à une académie départementale pour ses savants ouvrages sur le roi René, la numismatique ou la langue d’oc.
Un colonel à barbiche blanche passait à cheval, sous les beaux platanes, méditant sans doute une phrase de son rapport et songeant qu’il y avait au moins quinze jours qu’il n’avait prescrit de faire tondre ses fantassins au dernier cran de la tondeuse…
C’est là que Paul Cezanne était venu vivre définitivement, à la fin de 1899 !…

***

J’aurais voulu voir les grands commissaires-priseurs du roman, les experts infaillibles de la littérature au seuil de la salle à manger de Paul Cezanne.
Ceux qui font entrer le lecteur dans un appartement où le propriétaire n’est pas encore, et qui se livrent, en l’attendant, à des inventaires minutieux, n’auraient pas tiré de cette pièce dix lignes de description.
Les psychologues qui se plaisent à créer une atmosphère, selon des procédés de tapissiers, n’y auraient rien compris.
Les romanciers qui excellent à meubler des intérieurs d’artistes n’auraient pu placer là leur bric-à-brac somptueux : les lustres de Venise, les canapés recouverts d’étoffes persanes ou de chapes abbatiales, les bahuts d’altesses lombardes, les fauteuils de prieur, les saints dorés, les faïences et les dinanderies splendides, et dans un coin, parmi des orchidées, le chevalet du maître offrant un portrait de duchesse aux visiteurs éblouis.
Je suis même persuadé que si, après le fretin et le gratin de la description, on eût montré la salle à manger de Cezanne à M. de Balzac lui-même, sans lui dire qu’un grand peintre avait coutume de prendre ses repas dans cette pièce, il se fût passablement trompé.
Sans doute, eût-il attribué ces murs nus, ces six chaises, cette table ronde en noyer ciré et cet humble buffet que décoraient un litre et une assiette de Fruits, à quelque modeste rentier sans souvenirs, veuf ou célibataire, car rien ne permettait de supposer qu’une femme vivait là.
Ah ! le père Cezanne n’était guère bibeloteur ; il n’avait jamais songé à prendre le genre artiste, à se composer un de ces intérieurs de peintre à la mode vers 1880, montrant dans un désordre pittoresque des poufs de cocotte, des divans de grand vizir au-dessus desquels brillaient les aciers bleuâtres des panoplies, entre un bahut du xive siècle et une loggia à l’italienne, tout cela noyé de lumières tamisées et d’ombres savantes, parmi des plantes vertes dans des pots chinois, des draperies et des anges dorés élevant des lampes voilées, des tables de style offrant, sur des dentelles, un service à thé pour les belles admiratrices et des verres taillés pour le porto.
II possédait strictement ce qu’il faut à un homme d’âge qui vit seul, qui mange un morceau et qui ne s’attarde pas, après son déjeuner, à fumer des cigarettes orientales en sirotant son café.
Au mur, une croix d’honneur dans un cadre, et une pipe sur la cheminée, on aurait pu se croire chez un vieux capitaine retraité. La capote noire de Mme Brémond, sa servante, sur une chaise, et le sorcier infaillible de la Comédie humaine, lui-même, se serait cru en province, chez une dame veuve de condition modeste…

***

Ce fut la mère Brémond, comme il appelait sa gouvernante, qui m’ouvrit la porte, ce premier dimanche où le maître d’Aix m’avait prié à déjeuner.
Les ménagères qui veillent à l’ordinaire d’un vieux monsieur seul n’aiment pas énormément les invités, mais celle-ci me témoigna tout de suite quelque sympathie. Je le dus probablement à mon uniforme. En France, le militaire inspire confiance. C’était une brave femme d’âge canonique, robuste et ronde, qui prenait soin de Cezanne avec la plus respectueuse sollicitude. Le peintre m’accueillit en levant les bras, récita quelques vers badins, et nous nous mîmes immédiatement à table.
Il me contait les histoires les plus innocentes, et quand il avait fini, il laissait retomber ses bras d’un air accablé, en disant :
— C’est effrayant, la vie !
Tout de suite, il m’avoua qu’il était un faible, qu’il ne réalisait pas, que je lui paraissais très équilibré et que je devais venir le voir souvent, car je lui apporterais un appui moral.
À cause du diabète qui lui interdisait le pain d’Aix, — le meilleur du monde, — il émiettait dans un bol de bouillon une sorte de gâteau de régime qui n’était qu’une mince croûte soufflée et qui avait l’air d’une fragile poterie vernie.
Il me versait à boire el citait en clignant de l’œil des passages entiers d’Horace, et ces proverbes de l’École de Salerne que les hommes de sa génération savaient par cœur. Je devais revenir souvent
Un dimanche matin, le maître m’annonça qu’il avait invité un peintre, et je vis arriver un militaire du 55e de ligne, qui tenait garnison à Aix. Il avait une barbe noire et des yeux graves. C’était Charles Camoin.
Il était gentiment ému, comme un jeune homme qui a l’honneur d’être reçu par un vieil artiste qu’il admire, et le repas fut charmant.
Louis Aurenche le partageait, et nous n’étions pas encore au rôti que le vieillard se leva.
Camoin avait apporté quelques études ; il allait les voir.
— Monsieur Aurenche ! Monsieur Larguier ! cria-t-il, venez vite… Mais c’est qu’il est fort, le bougre ! Il faudra qu’il me protège quand il retournera à Paris !…
Il était franchement ravi d’avoir vu les esquisses de son jeune confrère.
— On devrait exécuter dix mille peintres par an, affirma-t-il.
— Mais qui donc serait chargé de choisir ? demanda Camoin.
— Et nous, parbleu, cria Cezanne en frappant la table du poing.

***

On a dit que Paul Cezanne était affligé d’une insurmontable timidité.
Il me conta qu’un jour il peignait aux environs de Paris, lorsqu’un cavalier arrêta sa bête à quelques pas de son chevalet. Intéressé, il essaya d’amorcer la conversation et fut aimable de la plus intelligente façon. Il perdit sa peine. Le peintre ne lui répondit que confusément et il repartit en laissant sa carte.
Cezanne me dit : « C’était le baron Cochin… il s’y connaissait en peinture et j’eus tort de ne pas être plus liant… J’aurais trouvé là un appui, moi qui étais déjà un faible. C’est effrayant, la vie !… » Ses amis, plus roublards, comme il disait, faisaient des visites et fréquentaient chez Nina de Villars qui fut la Muse du Parnasse contemporain. C’était une bonne fille qui recevait, comme une princesse de la Bohème, des écrivains et des artistes. Son hôtel était ouvert à tous et on y allait sans cérémonie.
Cezanne invité s’y rendit, fort troublé, mais se présenta de trop bonne heure.
La porte s’entre-bâilla et il vit, éperdu, une femme de chambre en train de s’habiller pour la réception, car elle n’avait pas encore noué de splendides cheveux « qui descendaient jusque-là ! » me dit Cezanne en touchant mon pantalon rouge à la hauteur du genou.
Cette fille lui dit, en riant, qu’il n’y avait encore personne, et il se sauva, honteux et furieux. M. Vollard conte qu’il y retourna, mais Cezanne ne m’en reparla jamais plus.

***

Il allait à la première messe, le dimanche, et il mettait ce jour-là une jaquette plus fraîche et un de ces chapeaux hauts de forme, d’un feutre mat, .qu’on appelait alors des « Cronstadt ». Au fond, et bien que croyant, il n’était tourmenté que par son art et il avait une métaphysique d’artiste.
Il me semblait qu’il disait à Dieu, sans remuer les lèvres :
« Seigneur, que votre volonté soit faite et non la mienne. Si vous l’aviez voulu, au lieu d’être là, avec ces servantes et ces petits rentiers bien pensants, j’aurais un atelier du côté de Vernon ou de Marlotte et M. Mirbeau viendrait y déjeuner et me prêterait son appui…
Seigneur, pour tous mes compatriotes, je suis un bourgeois maniaque, de caractère difficile, et les mieux renseignés croient. que je poursuis un rêve fantasque.
Vous n’avez point voulu que je demeure dans l’impressionnisme, vous m’avez fermé le salon de M. Bouguereau, et je ne connaîtrai jamais, comme Monet, par exemple, des admirations radicales-socialistes.
Je ne me plains de rien, mon Dieu. Bénissez mes plans et mes volumes, gardez-moi de tous ceux que vous savez et faites que je réalise ce pourquoi vous m’avez mis au monde : vivifier Poussin d’après nature. Ainsi soit-il ! »

***

Je l’ai accompagné plusieurs fois, car le réveil sonnait dès l’aube, dans les casernes et, si l’on avait la permission de la journée, on pouvait sortir à six heures.
Astiqués, fourbis, tondus, les boutons passés au tripoli et les guêtres au blanc d’Espagne, les épaulettes ajustées et le pompon au képi, ceux qui étaient maîtres de leur dimanche passaient devant le sergent de garde dont le commandement exigeait, ce jour-là, des qualités de grand couturier.
Je dois dire que nous n’étions pas nombreux. L’Ardèche et la Corse assuraient presque en ce temps-là le recrutement du 61e de ligne, et les braves garçons dépaysés ne sortaient pas souvent et n’auraient su que faire de toute une longue journée. Il fallait bien compter vingt-cinq ou trente sous pour le déjeuner, autant pour le dîner ; six sous pour un apéritif, dix sous pour la bouteille de bière qu’on offrait l’après-midi à quelque grande fille brune qu’on allait voir dans un bar généralement consigné à la troupe, et deux francs pour avoir le droit de la suivre dans une chambre minuscule où elle était immédiatement nue sur une couverture sale.
Le troupier qui ne disposait pas d’au moins sept francs n’avait qu’à passer son dimanche à la caserne.
C’était un bon jour immobile et désert, et, au réfectoire, s’il y avait des permissionnaires dans l’escouade, on touchait parfois davantage de pitance.
Je revois, à distance, ces beaux matins provençaux. Sous le porche de Saint-Jean-de-Malte, un homme à barbiche blanche inquiet et maladroit, à côté d’un soldat, d’un tourlourou de l’époque où le troupier s’appelait Pitou dans les bouis-bouis cl les alcazars où le chansonnait un comique en képi-pompon et en pantalon garance, car à présent on n’oserait plus, le Train de 8 h. 47 ayant été transformé en train sanitaire tragique et noir, avec ses portières écussonnées de croix sanglantes. C’était Paul Cezanne et c’était moi ! Il me semble que je revois une vieille image coloriée retrouvée dans un tiroir.
Un pauvre devant le portail tend une tasse de fer-blanc et Cezanne y glisse une pièce de cinq francs. Puis, il me prend le bras, s’éloigne et me dit : « C’est le poète Germain Nouveau ! » J’ai beau chercher aujourd’hui, je ne me souviens plus du visage de l’homme auquel le vieux peintre fit l’aumône. Je compris qu’il devait le redouter sourdement et que c’était peut-être une façon de se le concilier.
Germain Nouveau avait vécu à Paris, puis un beau jour, disant adieu au boulevard, aux cafés littéraires et au siècle, il était devenu une sorte de vagabond franciscain.
Sous le nom d’Humilis, on a publié de ce poète, dont la destinée fut étrange, d’admirables poèmes.
Aimez vos mains., afin qu’un jour vos mains soient belles.
Il n’est pas de parfums trop précieux pour elles…
Au jardin de la chair, ce sont deux fleurs pareilles,
Et le sang de la rose est sous leurs ongles fins…
Il circule un printemps mystique dans les veines
Où court la violette, où le bluet sourit :
Aux lignes de la paume ont dormi les verveines.
Les mains disent aux yeux les secrets de l’esprit…
Je cite ces vers de mémoire. Ils sont de ce pauvre homme à qui Paul Cezanne fit l’aumône devant moi, et ils semblent dictés par une Muse qui aurait écouté Platon devant la mer de Sunium et chanté des cantiques, un lys aux doigts, dans une chartreuse d’Assise…

***

Lorsque je tirais de ma poche ma pipe et mon tabac Cezanne souriait et me disait presque chaque fois : « Qui fume, parfume… »

***

Il me montrait souvent une petite étude de Delacroix qu’il avait dans cet atelier de la rue Boulegon où je partageai avec lui la pomme de la nature morte.
C’était une toile sans cadre, une élude esquissée en Orient. Il possédait encore du même peintre une aquarelle de fleurs qu’il gardait dans sa chambre.

***

Le temps qu’il devait faire, le lendemain, le préoccupait comme un paysan qui craint pour sa récolte.
II se couchait, éreinté d’une journée de travail, de très bonne heure, mais il avait de courts sommeils de vieillard, et il me disait qu’il se levait plusieurs fois, dans la nuit, pour voir le ciel, à sa croisée, et savoir qu’il pourrait aller au motif.

***

On a dit qu’il exécuta ses Baigneuses d’après de vieilles études faites à l’Académie suisse, dans sa jeunesse. Ce qui paraît assez innocent : une femme nue, dans une chambre exposée au soleil, eût été une chose scandaleuse à Aix-en-Provence, et Paul Cezanne était trop timide pour s’y risquer.
Sans doute, il ne se méfiait pas de lui. Il était trop mysogine [sic] pour avoir peur d’être tenté, mais peut-être aussi pensait-il, le vieil ermite de la peinture, qu’une belle fille peut offrir quelque danger. Quoi qu’il en soit, il me disait souvent que le corps d’une femme est à sa plénitude entre quarante-cinq et cinquante ans.

***

La peinture était son unique souci et sa préoccupation perpétuelle.
II y avait un an qu’il n’avait vu Charles Camoin lorsqu’il le rencontra à Marseille, dans une rue. Avant de lui serrer la main et de lui demander de ses nouvelles, il lui dit, comme s’il continuait naturellement une conversation qu’ils auraient eue la veille :
— Bonjour, monsieur Camoin. Tout n’est que théories, mais appliquées et développées au contact de la nature !…

V
Je mange une « nature morte » de Cezanne. — La terrasse du Café Clément, cours Mirabeau. — Le sénateur. — Dans les Cévennes. — « Noli me tangere ».

Un dimanche matin, comme j’arrivais chez Paul Cezanne, sa gouvernante me dit qu’il était à l’atelier.
C’était un grenier aménagé sous les toits, et il y travaillait lorsqu’il n’allait pas à la campagne. Sur une table de cuisine, il y avait un grand bouquet de fleurs artificielles, dans un vase ; partout, des fruits secs ou frais, ceux dont il se servait pour ses natures mortes, et l’atelier avait l’odeur des chambres campagnardes où l’on conserve, à l’automne, des poires et des pommes.
Il venait d’achever une petite étude : un de ces pots dans lesquels on met des olives, en Provence, et une pomme. Il n’était pas mécontent, ce qui était rare, et comme il ne devait plus utiliser ce motif, il sortit son couteau de sa poche, partagea la pomme et m’en offrit la moitié.
Elle était rouge, luisante et de petite qualité.
On a dit qu’il détruisait furieusement les toiles qui ne lui plaisaient pas et que Mme Brémond en allumait le poêle.
A tout ce que l’on couvre d’or aujourd’hui, il n’attachait pas évidemment beaucoup d’importance, mais le fourneau de sa servante n’était pas alimenté par des châssis brisés.
J’ai pourtant détourné, un jour, sa colère d’une de ses œuvres.
Il travaillait, d’après les fleurs artificielles dont je parlais plus haut, à une assez grande toile et il était de mauvaise humeur. Aix et ses habitants, Paris et ses anciens amis, les amateurs et les marchands, les peintres et la peinture, rien n’avait plus à ses yeux la moindre valeur, et ses corolles de papier étaient roides, sèches, ridicules, elles changeaient de couleur, les garces, elles le trahissaient, elles aussi…
Brusquement il se précipita sur la toile qu’il envoya, d’un coup de pied, dans un coin. Je parvins à le calmer, et le dimanche suivant, je le trouvai devant son tableau de fleurs qu’il avait repris.
Au fond, Cezanne n’était pas le farouche misanthrope que l’on a montré. Il excommuniait facilement, et ses compatriotes ne s’appliquaient point à lui rendre le séjour à Aix très agréable. Je ne l’ai connu qu’âgé et malade du diabète, après une vie de labeur obstiné et bafoué, mais je suis sûr que le moindre encouragement en eût fait un autre homme, lui eût apporté, comme il disait, un appui moral.
Pourquoi M. Henry Roujon sursauta-t-il, indigné, dans son fauteuil de directeur des Beaux-Arts, lorsque Mirbeau alla, en 1902, lui demander pour le vieux maître un petit bout de ruban rouge, quand MM. Bonnat et Chauchard pouvaient mettre sur leur gilet le large cordon moiré des grands croix, tout le coupon, comme disait l’incisif Jean de Mitty au collectionneur sans goût qui aimait en même temps Detaille et Corot, Meissonnier et Millet, et qui donna au Louvre des tableaux qui venaient du Bon Marché ?

***

Nous allions quelquefois nous asseoir à la terrasse du Café Clément qui était, à cette époque, l’établissement le mieux fréquenté de la ville.
Sous les beaux platanes du cours Mirabeau, les Aixois de qualité défilaient. On se saluait beaucoup et cérémonieusement, mais personne ne semblait connaître Cezanne.
Il n’avait pas énormément de relations ; pourtant, il me parlait toujours avec sympathie du sénateur M. L. Ils étaient sans doute amis d’enfance et il lui faisait visite quand il venait à Aix.
Un soir, je rencontrai le peintre, sur le cours, et passablement irrité.
Il s’était présenté chez l’élu qui devait être en conférence avec quelques grands électeurs et qui n’avait pu recevoir tout de suite, comme il le désirait certainement, son vieux camarade.
Il l’avait fait prier de bien vouloir patienter pendant quelques instants et de l’excuser, mais Cezanne était parti furieux, et c’est à ce moment que je le rencontrai.
Il commençait à parler fort et sans aménité :
— Les hommes politiques… il y en a mille en France et c’est de la m… ! Tandis qu’il n’y a qu’un Cezanne !…
Je n’eus pas beaucoup de peine à le calmer, lui expliquant comment, à mon avis, la chose s’était passée et que M. L. n’avait pu mettre à la porte les gens qu’il recevait à cet instant.
Sa colère tomba brusquement.
— Vous êtes très fort, me dit-il, et très équilibré. Vous voyez très lucidement… L. est un brave homme… C’est effrayant, la vie !…

***

À l’automne de 1902, après ma libération, Paul Cezanne, accompagné de Mme Cezanne et de son fils, vint passer quelques jours dans les Cévennes.
Un soir, pour mieux honorer l’hôte, mon père invita quelques amis.
Je revois Cezanne au haut bout de la longue table chargée de bouteilles dont on n’ôtait pas les toiles d’araignée.
Les amis de ma famille n’avaient certainement jamais entendu parler du vieillard avec lequel ils soupaient, comme on dit dans le Gard, mais ils étaient pleins de déférence et de bonhomie.
Pourquoi d’ailleurs songer à les excuser ? S’ils avaient vu la peinture de Cezanne, ils auraient fait sans doute la grimace, mais cette grimace eût été moins laide que les sourires de certains confrères, des membres de l’Institut et que la gouaille montmartroise de Willette.
Cezanne avait gardé son tricot de laine sous sa jaquette et il était d’une humeur égale. Pourtant, il eût dû bondir à chaque mot.
Afin de montrer que la peinture les intéressait, des convives se mirent à parler des tableaux qu’ils avaient vus.
Le juge de paix possédait son portrait au fusain, enlevé en cinq minutes par un artiste ambulant qui s’installait à la terrasse d’un café, croquait un consommateur et lui offrait l’image rapide et sinistre moyennant cinquante centimes.
Un autre avait admiré au musée de Nîmes une extraordinaire toile ; le gardien priait le visiteur d’aller à travers la salle, el les yeux de ce portrait si remarquable suivaient tous ses déplacements. Sans doute fallait-il une prodigieuse science pour en arriver là !…
Le maître écoutait ces innocentes bourdes en souriant, et je songeais à une histoire qu’on m’avait contée et que j’ai retrouvée dans un de ces livres de Gustave Coquiot que j’admire énormément et qui sont pittoresques, rugueux, pleins de parti pris, de ferveur, d’amour et de tumulte.
Un photographe artiste avait décidé Cezanne à faire partie de la Société aixoise des Amis des Arts y et le maître consentit à offrir une toile à la Société et à prendre part au premier banquet. « Cezanne, dit Coquiot, se laisse faire. Sa toile, on l’a mise au-dessus d’une porte ; personne ne peut la voir. Au banquet, il y assiste, d’abord tranquille. Mais, au dessert, le président se met à prôner l’éducation dite classique, et il encense Bouguereau, chef vénéré des Salons officiels. Cezanne, bon dieu ! se lève d’un coup, et, tapant du poing sur la table, renversant les bouteilles, il s’écrie : « II n’y a que Delacroix et Courbet ! Vous êtes tous « des… ! »Et la porte claque. Le lendemain, il dit à Jouven : « Ça y est ! je me suis emballé ! mais tout de même, ce sont des j…-f… vos amis des arts. »
A cette table, devant les propos cocasses de ces braves gens, il souriait.

***

M. Émile Bernard, dans son pieux petit ouvrage, conte à quel point Cezanne avait horreur du moindre contact, et Mme Brémond lui disait pour le consoler de sa mésaventure : « II ne peut souffrir qu’on le touche. J’ai vu ici bien souvent des choses en ce genre avec M. Gasquet, un poète qui l’a beaucoup fréquenté. Moi-même, j’ai ordre de passer à côté de lui sans le toucher, même de ma jupe… »
J’avoue que jamais rien ne m’est arrivé de semblable. Il s’appuyait familièrement à mon bras, et l’ayant souvent aidé à mettre son manteau, j’ai dû l’effleurer plusieurs fois. Peut-être ai-je été excessivement prudent.
Renan dit quelque part : « Noli me tangere, c’est le mot des belles amours. »
Ne me touchez pas ! Ce cri, dans un recul, me semble aujourd’hui la devise même de l’artiste. Ne signifie-t-il point : Je tâtonnerai, le chemin sera difficile, et souvent, je manquerai de tomber, mais je ne veux d’aucun secours, je n’ai besoin de personne et les plus grands ne sont pas capables de me soutenir !… »

 

Mack Gerstle, La Vie de Paul Cezanne, Paris, Gallimard, « nrf », collection « Les contemporains vus de près », 2e série, n° 7, 1938, 362 pages, p. 306.

« Il faut ajouter à cela le témoignage du beau-frère de Cezanne, Maxime Conil : « Paul n’était pas un sauvage ; il était un solitaire. »
Monsieur Camoin m’a dit qu’à son avis l’histoire de la persécution de Cezanne par les citoyens d’Aix, les moqueries des petits gamins mal élevés et les lapidations ont aussi été grossièrement exagérées. On se rappelle qu’en 1878 Cezanne s’était plaint à Zola d’être l’objet des railleries des élèves de Villevieille ; en ce temps-là il devait présenter une apparence quelque peu étrange avec sa longue crinière de cheveux tirant sur le roux et sa barbe en broussaille. Mais à présent, parvenu à la vieillesse, les cheveux qui lui restaient étaient gris de fer, sa barbe courte et bien soignée. Monsieur Larguier nie qu’à cette époque Cezanne eût une mise bizarre ou malpropre ; « Il était mieux et plus confortablement vêtu que la plupart des Aixois. » Il vivait tranquillement, se tenait à l’écart et ses concitoyens s’occupaient peu de lui, mais il n’était pas activement molesté. « Les légendes », ajoute Monsieur Larguier, « ont la vie dure. » »

 

de Beucken Jean, Un portrait de Cezanne, Paris, « nrf », Gallimard, 1955, 341 pages, p. 279-281, 282, 340.

« En 1901, on présente au peintre un jeune poète qui fait son service militaire à Aix. Léo Larguier ne vient d’ailleurs pas de loin : ses parents demeurent à la Grand’Combe. Cezanne trouve sympathique ce garçon imberbe et souriant, et l’invite de plus en plus souvent, surtout le dimanche. Peu pourvu d’argent de poche, Léo Larguier accepte volontiers cette aubaine d’un bon repas, (il fallait compter à l’époque pour une journée de sortie une somme de sept francs). Mme Brémond, la gouvernante, l’accueille bien aussi. L’attitude de Cezanne n’était pas celle d’un peintre — Larguier ne s’intéressait guère à la peinture —, mais celle, bienveillante, que l’on aurait envers un étudiant, et il lui citait à l’occasion des vers latins. Il goûtait cette présence jeune. Ayant renoncé au tabac depuis des années parce que cela gênait son travail, il le regardait fumer en souriant : « Qui fume parfume. » Cezanne introduisait parfois Larguier dans son atelier. À cause de quelques pommes, cela sentait le grenier de campagne. Sur une petite table ancienne, un bouquet de fleurs artificielles… Là, Cezanne se trouvait limité aux natures mortes. Le jeune caporal le vit rarement satisfait d’une œuvre, et il l’empêcha même un jour de détruire, dans un accès subit de colère, une toile d’après les fleurs artificielles. Un détail physique frappe Larguier : l’épaisseur des doigts du peintre, d’où une espèce de maladresse qui l’aurait empêché de ramasser une épingle, par exemple.
Larguier lui présente un camarade, Louis Aurenche, surnuméraire à l’enregistrement, en stage à Aix, et qui écrivait des choses régionalistes. Cezanne, intimidé en général par les fonctionnaires, estime celui-ci, et l’invite à sa table. Ces jeunes le reposent un peu de sa peinture, le distraient, et il s’intéresse à leur vie quotidienne.
Cezanne et Larguier passèrent un dimanche chez les Gasquet à Éguilles. Oh ! l’enviable propriété, nommée « Fontlaure » à cause de ses fontaines et de ses lauriers, le jardin avec une paisible vue provençale, et, dans la vieille demeure, ce grand salon, et son canapé en demi-cercle si propice à de plaisantes conversations le corps affalé. Le père de Marie Gasquet se trouvait là : Marius Girard, poète félibre produisant peu, et vivant heureux sur le traitement de sa femme, la receveuse des postes de Saint-Rémy. Son gendre faisait de la « grande » poésie en français. Cezanne n’avait jamais versé dans le félibrige, ni dans un régionalisme dont l’éloignait sa conception même de l’art. (« Si ce Mistral a du génie, pourquoi n’écrit-il pas en français ? ») Aussi passa-t-il le plus clair de l’après-midi à se moquer malicieusement de Marius Girard.
Larguier avait fait la connaissance de Solari — que Cezanne ne voyait plus très souvent. Le vieux bohème vivotait de petits travaux, de rares commandes. Son atelier, c’est-à-dire une dépendance d’un vieil hôtel aménagée comme tel, n’offrait que quelques moulages, un buste emmailloté de chiffons secs, des outils, de la poussière. « Cela ne sentait guère le travail là-dedans » constata Larguier. Ce petit homme musclé, mais paresseux, qui avait connu Paris, exposé au Salon, disait d’une manière désarmante : « J’ai fait du Rodin avant lui. » […]
À l’occasion, Cezanne leur offrait une consommation au Café Clément, le café chic d’Aix, où fréquentaient les officiers et les étudiants riches. « Allons au Caf Clem » disait-il, alors qu’il eût hésité à s’y rendre seul. Peu de gens paraissaient le connaître. […]
Léo Larguier me lut — avec beaucoup d’art — des chapitres d’un livre alors inédit, et me fit mieux comprendre l’homme en le mimant devant moi. »

 

Provence Marcel, Le Cours Mirabeau, trois siècles d’histoire 1651-1951, Aix-en-Provence, éditions du Bastidon, 1953, 349 pages, p. 245-246 :

« N° 44.                  Hôtel Gassendi
(L’ancien Caf’ Clém’)
[…] En 1900, le café est tenu par Cheylan et Magna. Sauf que le dit café Clément y est déchu en estaminet, la page de Léo Larguier, alors caporal, dans Le Dimanche avec Paul Cezanne, mérite d’être retenue. C’est en 1901. Le caporal est accueilli chaque dimanche par le vieux peintre. Il nous dit : « Nous allions quelquefois, à la belle saison, nous asseoir à la terrasse du Café Clément, qui était à cette époque le grand café d’Aix, établissement fréquenté par les officiers, les étudiants riches et les élégants de la ville qui ne craignaient pas de s’encanailler et d’être vus à l’estaminet. Ces derniers, peu nombreux, appartenaient à d’authentiques familles provençales, et leurs parents vivaient encore dans des hôtels fermés que j’imaginais pleins de beaux meubles anciens et de vieux portraits illustres. Paul Cezanne me semblait heureux d’être là et quand il proposait d’aller y prendre une consommation, il disait toujours : Allons au Caf’ Clém’ ». Prononcez à la cézanienne, caffe cleme, en rime à café-crème.
Auprès du peintre, Larguier, Léris, étudiant, Louis Aurenche, alors stagiaire aux bureaux de l’Enregistrement, Domaines et Timbre, Georges Egrenberger. De la terrasse, Cezanne pouvait retrouver en face l’enseigne de l’atelier paternel, « Cezanne et Coupin ». Mais suivons Larguier : « Il y avait un piano, sur une estrade basse devant la porte, et la pianiste, qu’accompagnaient un violon et un violoncelle, était une jeune femme excessivement brune qui ne regardait personne. Elle était coiffée de bandeaux à la Cléo de Mérode et elle jouait bien sagement son morceau, au bord de son tabouret, comme une institutrice qui enseignerait aussi la musique.
Sous les grands platanes du Cours Mirabeau, des désœuvrés défilaient. On se saluait beaucoup et cérémonieusement. On voyait quelques étudiants au balcon de leur cercle, de l’autre côté de l’avenue. Des gens entraient au café ou en sortaient, mais je ne me souviens pas d’avoir vu un Aixois saluer le peintre. Personne ne semblait le connaître ! ». Cezanne, lui aussi, savait fort bien saluer de son noir cronstadt. Ma mère disait : « Il peint à sa guise mais c’est un homme bien « élevé ». Le vieux peintre, que j’ai entrevu souvent dans mon enfance, chez sa sœur, Mlle Marie Cezanne, tante des deux jeunes filles qui firent l’éducation de notre sœur, paraissait un vieil officier retraité.
Un piano dans un salon du café permettait d’accompagner des chansons frivoles. On en entendit, et inédites, de plus belles. »

16 novembre

Cezanne achète au comptant pour 2 000 francs à Louis Marius Joseph Bourquier une petite propriété de campagne et un terrain agricole d’environ cinquante ares dans le quartier des Lauves à Aix, au nord de la ville.

Minutes de la vente, 16 novembre 1901 ; bureau des Hypothèques d’Aix-en-Provence.
Acte d’achat d’un terrain sis chemin des Lauves, 16 novembre 1901 ; Archives départementales des Bouches-du-Rhône, Centre d’Aix-en-Provence, minutes de Me Mouravit, registre 307 E 1473, acte n° 687 ; Lioult Jean-Luc, Monsieur Paul Cezanne, rentier, artiste peintre. Un créateur au prisme des archives, Marseille, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, Images en Manœuvres Éditions, 2006, 299 pages, p. 192-199.

« N° 687                  Vente
L’An mil neuf cent un et le seize novembre
Par devant Me Mouravit et son collègue notaires à la résidence d’Aix soussignés,
A comparu :
Mr Louis Marius Joseph Bouquier, licencié en droit, surnuméraire de l’Enregistrement, domicilié et demeurant à Aix avenue Vauvenargues n° 12,
Lequel déclare par le présent, vendre et transporter irrévocablement, en s’obligeant à toutes les garanties de fait et de droit les plus étendues,
à Mr Paul Cezanne propriétaire, artiste peintre, demeurant à Aix, rue Boulegon n° 53 [sic] ;
Ici présent, stipulant et acceptant
Une petite propriété rurale en partie close de murs située au terroir d’Aix au quartier des Capucins ou des Resquiades ou encore de l’Hôpital comprenant un vieux bâtiment avec un tènement de terres en nature de verger d’oliviers et d’arbres fruitiers, le tout occupant une superficie de cinquante ares environ, confrontant au levant le chemin des Lauves, au nord Girard, au midi et au couchant le canal du Verdon ;
Telle que cette propriété s’étend, se poursuit et comporte avec tout ce qui en dépend sans exception, ni réserve, parfaitement connue de l’acquéreur qui le reconnaît et déclare dispenser led. Me Mouravit, notaire, d’en établir une plus ample désignation
La propriété présentement vendue est obtenue audit Mr Bouquier comparaissant, de la succession de Mr Louis Jean Baptiste Bouquier son père en son vivant propriétaire demeurant à Aix y décédé le douze mars mil huit cent quatre vingt dix
Led. feu Mr Bouquier était époux en premières noces de Made Marie Michel qui lui a survécu et avec laquelle il s’était marié sans contrat à Aix le cinq juin mil huit cent soixante douze
Il est décédé sans avoir fait de testament connu et il a laissé pour ses seuls héritiers naturels et de droit ses trois enfants savoir : ledit Mr Bouquier comparaissant, M. Charles Louis Bouquier et Madelle Marie Lucie Bouquier, tous mineurs au moment de ce décès ;
Le partage tant de la communauté de biens ayant existé entre lesdits époux Bouquier Michel que de la succession propre dud. feu Mr Bouquier a été opéré suivant acte passé devant Me Bonnefort notaire à Aix le treize avril mil huit cent quatre vingt dix neuf, intervenu entre Made Vve Bouquier et ses trois enfants devenus majeurs.
Aux termes de cet acte la propriété ci-devant désignée a été attribuée audit Mr Louis Marius Joseph Bouquier sans aucune espèce de soulte à sa charge.
Feu Mr Bouquier avait acquis l’immeuble dont dépend la propriété vendue de Mr Abraham Digne propriétaire demeurant à Marseille suivant acte passé devant Me Bonnet notaire à Aix le vingt huit mai mil huit cent quarante quatre, transcrit au Bureau des hypothèques d’Aix le sept juin mil huit cent quarante quatre vole 465 n° 64.
Cette acquisition avait eu lieu moyennant le prix de cinq mille neuf cent cinquante francs dont Mr Bouquier s’était entièrement libéré suivant acte de quittance passé devant ledit Me Bonnet notaire le dix neuf décembre mil huit cent quarante huit.
Mr Cezanne aura dès aujourd’hui la possession et jouissance de la propriété présentement vendue et il en acquittera également à compter de ce jour les impôts et autres charges
Il prend cette propriété telle et en l’état où elle existe actuellement et sans garantie quant à la contenance sus exprimée dont le plus ou le moins même dépassât-il un vingtième devra être à son profit ou à son désavantage, la vente étant faite en bloc et non à la mesure
Il souffrira les servitudes passives auxquelles cette propriété peut être soumise et jouira de celles actives, le tout s’il en existe, à ses périls ou avantages ainsi qu’il avisera et sans recours contre le vendeur ;
Mr Bouquier déclare à ce sujet que la propriété vendue n’est grevée d’aucune servitude ; que les murs de clôture en font partie ; notamment que celui qui la limite au nord a été construit en mil huit cent quatre vingt dix et n’est nullement mitoyen avec Mr Girard.
La présente vente est ainsi consentie et acceptée moyennant le prix de deux mille francs que Mr Bouquier reconnaît et déclare avoir reçu tout présentement en bonnes espèces des titres et cours actuels réellement comptées et déclarées au vu des notaires soussignés,
Dud. Mr Cezanne acquéreur, à qui il en concède bonne et valable quittance
Une expédition du présent sera transcrite au Bureau des hypothèques d’Aix ; l’acquéreur fera remplir, s’il le juge nécessaire, les formalités de la purge des hypothèques légales.
Après l’accomplissement de ces formalités, il sera levé aux frais du vendeur les états hypothécaires d’usage réguliers.
Mr Bouquier déclare qu’il est célibataire majeur et qu’il n’a jamais exercé de fonction pouvant donner lieu à hypothèque légale, et que son père, sauf les droits de l’épouse de celui-ci, n’était à son décès et n’avait jamais été dans aucun des cas donnant lieu à hypothèque légale.
Pour tous titres de la propriété vendue Mr Bouquier a remis à Mr Cezanne qui le reconnaît les expéditions des actes de vente et de quittance relatés dans l’établissement de propriété ci-devant établie, ainsi que l’expédition en forme de grosse d’un jugement d’adjudication rendu par le Tribunal civil de Marseille le treize mai mil huit cent quarante.
A l’égard de tous autres titres Mr Cezanne pourra s’en faire délivrer à ses frais tels extraits ou expéditions qu’il avisera.
Pour l’exécution du présent les parties font élection de domicile à Aix chacune en sa demeure.
Avant de clore Me Mouravit leur a donné lecture des articles douze et treize de la loi du vingt trois août mil huit cent soixante onze.
Dont acte.
Fait et passé à Aix en l’étude de Me Mouravit
Après lecture les parties ont signé avec les notaires.
[signé]                   L. Bouquier
P. Cezanne
Daillan                  Mouravit
[paraphes en marge pour les mots raturés] LB P Cez AD Mour. »

19 novembre

Cezanne et Léo Larguier dînent ensemble. Le peintre vient de faire la connaissance de Pierre Léris, un jeune étudiant en droit à la faculté d’Aix.

Lettre de Cezanne à Aurenche, 20 novembre 1901 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 277.

Novembre ?

À l’occasion de son départ d’Aix, Louis Aurenche, nommé receveur des Domaines à Pierrelatte (Drôme), convie ses amis ― dont Cezanne ― à un dîner d’adieu dans un « hôtel de rouliers », La Croix de Malte, situé un peu en dehors de la ville.

« [Aix, probablement octobre 1901]
En-tête du Café Clément, Aix.

Cher Monsieur Aurenche,
Si je n’étais sous la puissante pression du poète Larguier, je me lâcherais de quelques phrases bien senties. Mais je ne suis qu’un pauvre peintre et le pinceau serait sans doute plutôt le moyen d’expression que le ciel a mis dans mes mains. Donc, avoir des idées et les développer n’est pas mon affaire. Je serai bref, — je vous souhaite d’arriver bientôt au terme de vos épreuves, et votre libération nous permettra de vous serrer vigoureusement et amicalement la main.
Celui qui vous précède dans la carrière de la vie et vous souhaite les meilleures chances.
Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne à Aurenche [novembre 1901] ; Rewald John, Cezanne, Geffroy et Gasquet suivi de Souvenirs sur Cezanne de Louis Aurenche et de lettres inédites, Paris, Quatre Chemins-Éditart, 1959, p. 66 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 276 (daté octobre 1901).

20 novembre

Cezanne répond à une lettre de Louis Aurenche :

Cher Monsieur Aurenche,
Ma plume est encrassée, — vous voudrez bien excuser la calligraphie qui laissera bien percer, je pense, le plaisir que m’a procuré à vous lire votre lettre.
Hier soir, 19 du ct, Léo Larguier et le signataire de cette lettre ont dîné ensemble. Nous avons parlé un peu de tout ; comme vous pensez bien, vous n’avez pas été oublié dans notre conversation, bien au contraire. Vos sentiments profondément humains nous étant bien connus, nous ne pouvions que sympathiser avec vous. Homo sum : nihil humani a me, etc. [Je suis homme ; rien de ce qui est humain ne m’est étranger.]
J’ai eu le plaisir de faire la connaissance de M. Léris, qui a toute l’amabilité de son âge et les qualités exquises dont l’a doté la nature favorable.
Vous rappelez dans votre lettre le souvenir de M. de Taxis [un Aixois]. C’est, je crois, un excellent homme dont la connaissance doit être cultivée, la raison, cette clarté qui nous permet de voir dans les questions soumises à notre examen, me semblant être le guide de sa vie et de ses études sociales. Comme vous le dites, nous ne serons pas éloignés et ni vous ni nous ne nous oublierons.
J’ai reçu hier soir des nouvelles de mon coquin de fils qui se la coule douce, en attendant de devenir un homme rassis [il approche la trentaine]. Il partira [de Paris] le vendredi en huit, soit le 29, pour atterrir à Aix le 30 du présent mois. Si vous pouvez me donner un mot pour le jour de votre arrivée, nous ferons en sorte tous pour pouvoir dîner ensemble chez moi à Aix.
Je souhaite que cette lettre vous arrive en bon état d’esprit ; prenez courage et nous tâcherons de passer encore quelques bonnes soirées à philosopher à perte de vue. Les Jo [Joachim et de Marie Gasquet] paraissent (nescio cur) [je ne sais pas pourquoi] avoir quelque peu éteint leur superbe peu dangereuse d’ailleurs.
A vous bien cordialement. Un qui vous a précédé dans la vie et qui — cahin caha — s’en tirera à peu près probablement, votre vieux
Paul Cezanne »

Lettre de Cezanne, Aix, à Louis Aurenche, 20 novembre 1901 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 276-277.

21 novembre

Vente à l’hôtel Drouot d’un tableau de Cezanne : Cour de ferme (FWN65-R186), pour 1020 francs.

Catalogue de beaux et importants tableaux modernes et aquarelles appartenant pour partie au docteur X… [Dr Paul Paulin], dont la vente aura lieu à Paris, hôtel Drouot, salle n° 6, le jeudi 21 novembre 1901, à 3 heures précises, commissaire-priseur Me Léon Tual, experts MM. Bernheim Jeune, 31 pages, 90 numéros, Cezanne p. 4, n° 10 Cour de ferme :

« CEZANNE (Paul)
10. — Cour de ferme.
Les bâtiments couverts en chaume que domine un haut rideau de feuillages épais.
Toile. — Haut. : 42 cent. ; Larg. 46 cent. »

 

« Mouvement des arts. Tableaux modernes », La Chronique des arts et de la curiositésupplément à la Gazette des beaux-arts, n° 36, 23 novembre 1901, p. 304 :

« MOUVEMENT DES ARTS
Tableaux modernes
Vente faite à l’Hôtel Drouot, salle 6, le 21 novembre, par Me Tual et M. Bernheim jeune.
10. Cezanne. Cour de ferme : 1.020. »

29 novembre

Durand-Ruel achète 2 000 francs un Arlequin à Cassirer (stock, n° 6829, FWN670-R621). Il le revendra le jour même à Vollard 2 400 francs.

Archives Durand-Ruel, Paris, livre de stock.

Décembre

Antonin Personnaz achète à Vollard un dessin de Cezanne représentant son fils.

Vente « Lettres et manuscrits autographes », Paris, salle Rossini, maison de vente Alde, 29 mai 2015, lot n° 176.

Courant de l’année

Le Dictionnaire biographique des Bouches-du-Rhône répertorie Cezanne.

Dictionnaire biographique des Bouches-du-Rhône, annuaire et album, collection « Les dictionnaires départementaux », Paris, Ernest Flammarion, éditeur, 1901, 1193 pages, p. 269 :

« CEZANNE (Paul) né à Aix-en-Provence le 19 janvier 1839.
Artiste peintre à Aix.
Élève de l’École des Beaux-Arts d’Aix.
Parmi ses toiles, nous citerons : Une étude du pays de Bouffon (à l’exposition cantonnale) ; — Une marine (L’Estaque), au Luxembourg. »