La féconde amitié entre Cézanne et Zola

Gila Ballas

Zola fut l’un des rares romanciers français du XIXe siècle à traiter l’amitié comme un sentiment aussi fort et aussi pur que l’amour idéal, ce qui est certainement dû à l’expérience partagée avec Paul Cézanne, expérience qui a profondément influencé les peintures de l’un et les écrits de l’autre. Dans L’Oeuvre il a donné à l’amitié une place prépondérante. Mais il est d’autres témoignages de cette amitié, plus fervents encore qui, présents dans les œuvres de jeunesse et dans la correspondance des deux jeunes gens[i], permettent d’affirmer que ce sentiment fut le fait le plus important et le plus fertile de leur formation d’artistes.

Phénomène unique en effet, l’amitié si profonde qui unit les deux futurs grands créateurs les marquera pour la vie et s’inscrit dès leur jeunesse et durant leur formation dans une relation en miroir sous-tendue par une réassurance narcissique. Cézanne assume souvent le rôle de protecteur et se voit admiré par son ami qui, orphelin dès l’âge de huit ans, recherche le père absent. Les lettres que les jeunes amis échangent pendant les années 1858-1862 sont remplies de marques passionnées de leurs sentiments. Cézanne manifeste peut-être plus de retenue que Zola dans l’expression des siens mais par contre plus de simplicité et de franchise. Même dans les poèmes qu’il compose, sans doute pour faire plaisir à son ami, il est souvent farceur, piquant, parfois abattu par l’ennui, mais jamais il ne tombe dans le piège du sentimentalisme. Néanmoins, ses sentiments sont forts et sincères et il exprime à sa manière le regret d’être séparé de son ami parti pour Paris au mois de février 1858. Ainsi, le 9 avril de cette même année, il lui écrit : « Depuis que tu as quitté Aix, mon cher, un sombre chagrin m’accable […] je ne me reconnais plus moi-même. Je suis lourd, stupide et lent […] je gémis de ton absence ». Le 9 Juillet 1859, exprimant ses sentiments avec une certaine naïveté, il lui propose, comme lors de leur première rencontre, de le protéger des lycéens parisiens (« ces pingouins littéraires, ébauches avortées », etc.) qui ont osé critiqué ses « rimes sincères » : « Si bon te semble, tu leur feras passer mon compliment et tu leur ajouteras que […] je suis ici à les attendre tous […] à boxer le premier qui me tombera sous la poigne ».

Zola, certes, est aussi sincère que Cézanne mais, en littérateur qu’il est déjà, il se laisse souvent emporter par les mots. Dans l’une de ses lettres, datée du 1er août 1860, il critique le style de Cézanne (à propos de son poème « Hercule ») : « Que manque-t-il à ce brave Cézanne, pour être un grand poète ? La pureté ! Il a l’idée; sa forme est nerveuse, originale, mais ce qui gâte tout, ce sont les provençalismes, les barbarismes, etc. Oui mon vieux, plus poète que moi, mon vers est peut-être plus pur que le tien, mais certes, le tien est plus poétique, plus vrai; tu écris avec le cœur, moi, avec l’esprit; tu penses fermement ce que tu avances, moi, souvent, ce n’est qu’un jeu, un mensonge brillant » (c’est nous qui soulignons).

Comme il l’avoue lui-même, Zola ne peut se libérer, même dans ses lettres, du romancier qui est en lui et, sans remettre en question la franchise et l’honnêteté de ses sentiments, il faut tout de même reconnaître que parfois il se laisse emporter par sa fougue littéraire. Ainsi, on trouve dans ses lettres des passages qui, s’ils ne venaient pas de la plume d’un poète romantique, pourraient passer pour l’expression d’un véritable amour. Sans nier l’existence probable de penchants érotiques (typiques, d’ailleurs, des amitiés d’adolescents), nous pensons néanmoins que ce ton passionné et lyrique est plutôt à mettre au compte de ses inclinations littéraires[ii]. Il n’en est pas moins vrai que Zola était très anxieux de sauvegarder cette amitié si importante pour lui et peut-être espérait-il, en exprimant expressément ses sentiments, renforcer ceux de Cézanne à son égard[iii]. Pour prouver combien l’amitié de Cézanne lui est chère, il trace de son ami un portrait romantique à souhait : « Je me vois entouré d’êtres si insignifiants […] que j’ai le plaisir de te connaître, toi qui n’es pas de notre siècle, toi qui inventerais l’amour, si ce n’était pas une bien vieille invention. J’ai comme une certaine gloire à t’avoir compris, à te juger ce que tu vaux » (9 février 1860). Dans une autre lettre (25 mars 1860) : « J’ai reconnu chez toi une grande bonté de cœur, une grande imagination, les premières qualités devant lesquelles je m’incline. Cela me suffit (…) Je t’ai jugé bon et poète, et je le répèterai toujours, ‘je t’ai compris’ ». Environ deux semaines plus tard, Zola se plaint de sa solitude, de son isolement, et il écrit : « Je me cramponne à ton amitié en désespéré […]. Lorsque mon œil interroge l’horizon […] il aperçoit encore ta figure dans un rayon de soleil. Et cela me console » (souligné par nous, cf. note 3).

Image sans doute idéalisée, bien que Zola n’ignore pas les défauts de son ami. Dans ses lettres à Baille, surtout celles écrites pendant le premier séjour de Cézanne à Paris (avril-septembre 1861), il évoque l’entêtement de celui-ci, son extrême sensibilité, et avoue qu’il doit faire preuve de beaucoup de patience et de prudence pour garder son amitié[iv].

Zola veut évidemment garder intacts les liens qui ont jadis uni les « trois amis inséparables », mais c’est à Cézanne plus qu’à Baille qu’il pense avec nostalgie lorsqu’il se baigne dans la Seine; c’est de la « pureté » de Cézanne qu’il s’inquiète quand il reproche à Baille d’avoir voulu « le ramener au réalisme en amour »; c’est encore à Cézanne qu’il dit mi-riant mi-sérieux (au sujet d’une fille que Cézanne dit aimer) : « Jeune homme, vous vous perdez, vous allez faire des folies, mais j’irai bientôt empêcher cela. Je ne veux pas qu’on me détériore mon Cézanne »[v].

Enfin, c’est en s’adressant à Cézanne que Zola écrit en 1866 dans la préface à Mon Salon : « Je te vois dans ma vie comme ce pâle jeune homme dont parle Musset ». Or, ce jeune homme vêtu de noir, ce frère de la Nuit de Décembre, est en fait le double du poète ! Pour Zola, Cézanne est l’ami, le frère, le double peut-être. Il suffit de se rappeler cet aveu : « Tu écris avec le cœur, moi avec l’esprit », pour déduire qu’il reconnaît en Cézanne l’âme passionnée apte à parfaire son esprit par trop raisonneur. Pour Cézanne, Zola est pendant plusieurs années l’ami sûr, le seul à qui il se confie, celui qui n’a jamais trahi sa confiance, celui qui répond toujours à ses appels à l’aide[vi].

Cette amitié est d’autant plus significative qu’elle se fonde sur les souvenirs d’une adolescence heureuse vécue au sein de la nature. Les jours passés dans la ravissante campagne d’Aix en promenades, et surtout en baignades, ces escapades animées de lectures romantiques, de rêves de conquêtes et de liberté, se sont gravés à jamais dans les cœurs des deux amis tel un âge d’or, le paradis perdu de leur jeunesse. Rien d’étonnant donc que le regret de ce temps s’exprime déjà dans leurs lettres de jeunesse pour devenir ensuite l’objet d’une profonde nostalgie qui, tout en consolidant leur amitié, s’est manifestée parfaitement dans leurs œuvres. Les baignades restent les souvenirs qu’ils chérissent le plus. A la question « Quel est le délassement qui vous est le plus agréable ? » Cézanne répond : « la natation », et c’est l’amitié qu’il considère comme la vertu essentielle[vii]. Natation et amitié sont, dans ses souvenirs, étroitement liées. Au verso d’une lettre du 20 juin 1859, il dessine trois garçons se baignant joyeusement auprès d’un grand arbre. Souvenir qu’il évoque également dans une lettre antérieure (9 avril 1858) : “Te souviens-tu du pin qui sur le bord de l’Arc planté, avançait sa tête chevelue sur le gouffre qui s’étendait à ses pieds, le pin qui protégeait nos corps par son feuillage de l’ardeur du soleil ?”

Ce sont sans doute les émotions nées de ces souvenirs qui animent certains des paysages méditerranéens peints par Cézanne (que l’on pense notamment aux superbes pins qui foisonnent dans sa peinture tardive!), et c’est certainement à ces souvenirs que l’on doit ses compositions des Baigneurs.

Zola, pour sa part, évoque souvent ces jours heureux dans ses lettres : « Tu te rappelles nos parties de nage, cette heureuse époque […] là, sur le bord de l’eau, le soleil qui se couchait radieux, cette campagne que nous n’admirions peut-être pas alors, mais que le souvenir nous présente si calme et riante »[viii]. Dans un récit intitulé Souvenir, il les décrit avec une vivacité que seules les peintures de Baigneurs de Cézanne peuvent égaler : « …nous ne mettions pas même de caleçons […]. Le soir l’eau était brûlante […]. Nous restions nus sur le sable, pendant des heures, luttant »[ix]. Vers la fin de sa vie, quand il peint les Baigneurs luttant, Cézanne se souvient sûrement de ces instants de bonheur, et peut-être aussi de leur description par Zola.

Le plus beau récit de ces souvenirs se trouve pourtant dans L’Oeuvre : alors que Claude est en train de faire le portrait de Sandoz, les deux amis évoquent ensemble « les belles journées de plein air et de plein soleil »; ils se remémorent leurs « fuites loin du monde, une absorption instinctive au sein de la bonne nature, une adoration irraisonnée de gamins pour les arbres, les eaux, les monts, pour cette joie sans limite d’être seuls et d’être libres […] l’été surtout, ils rêvaient de la Viorne […] ils avaient douze ans à peine, qu’ils savaient nager; et c’était une rage de barboter au fond des trous […] de passer là des journées entières, tout nus, à se sécher sur le sable brûlant pour replonger ensuite, à vivre dans la rivière […] en sauvages dans la joie d’une baignade continuelle »[xi]. N’est-ce pas là une description fidèle des compositions des Baigneurs de Cézanne, surtout celles, plus animées, peintes après 1886, la date de la parution de L’Oeuvre ?

C’est avec une nostalgie de plus en plus profonde que Zola se souvient de ces jours de bonheur lorsqu’il écrit, beaucoup plus tard, un article sur Musset, le poète préféré de leur jeunesse : « C’était vers 1856, j’avais seize ans et je grandissais dans un coin de la Provence. Je précise l’époque, parce qu’elle est celle de toute une passion littéraire parmi la jeunesse. […] Quels bons souvenirs ! je ne puis fermer les yeux sans revoir les journées de cette heureuse époque »[xii].

Il ne fait donc pas de doute que Cézanne partageait cette même nostalgie et que les souvenirs obsédants, imprégnés de lectures romantiques, de ces jours heureux passés en liberté, « en plein air et en plein soleil », ont peu à peu revêtu, pour lui comme pour Zola, une importance quasi-mythique, au point d’être à l’origine d’une mythologie personnelle. Colette Becker soutient que chez Zola cette mythologie s’est forgée très tôt, si bien que toute son œuvre s’organise autour du combat de l’ombre (conservatisme, réaction, oppression, angoisse personnelle) et de la lumière (soleil, chaleur, amitié, principe de vie et de progrès), appelée à triompher[xiii].

Chez Cézanne cette mythologie s’exprime directement à travers le sujet des Baigneurs, mais elle se manifeste aussi implicitement dans l’ensemble de son œuvre par ce « combat de l’ordre contre le chaos »[xiv] et par son attachement à la « couleur représentative de la lumière »[xv].

La dernière lettre connue et publiée par Rewald dans laquelle Cézanne remercie son ami pour l’envoi de son livre L’Œuvre, date d’avril 1886. Très longtemps cette lettre était considérée comme une lettres d’adieu, sinon de rupture. Mais la parution en vente d’une autre lettre datée du 27 novembre 1887 donne raison à tous ceux qui s’interrogeaient sur la probabilité de cette rupture. Néanmoins, si leurs rapports amicaux restaient intacts, leur lien n’était plus aussi intense.

Depuis bien des années déjà les rôles de deux amis l’un vis-à-vis l’autre s’étaient inversés : Zola, célèbre, marié, propriétaire d’une grande maison à Médan (où Cézanne ne se sent plus à l’aise), soutenant parfois son ami financièrement, rentre dans la catégorie des pères. Face à ces succès, Cézanne – méconnu, doutant de lui, toujours dépendant de son père (qui meurt l’année même de la parution de L’Oeuvre) – se sent doublement coupable. On peut se demander, en fait, si la célébrité de Zola et le fait, confirmé pour Cézanne dans L’Oeuvre, qu’il était à ses yeux un « peintre avorté »[xvi] (douloureuse découverte par rapport à l’admiration du passé) ne constituaient pas pour Cézanne une blessure narcissique.

Quoiqu’il en soit, l’amitié, si fertile en émotions et en stimulants intellectuels et si liée au rêve d’une nature idéale, lieu d’élection de l’harmonie et de la beauté, a été un facteur primordial dans la formation et l’évolution de Cézanne et de Zola. En ce qui concerne Zola, dans un article publié en 1896 intitulé « Peinture » il écrit : « J’avais grandi presque dans le même berceau avec mon ami, mon frère, Paul Cézanne »[xvii]. Quant à Cézanne, on connaît par Gasquet sa réaction de douleur à la nouvelle de la mort tragique de Zola. La distance n’a pas gommé les souvenirs, ni altéré vraiment les sentiments anciens, ni enfin atténué l’apport de cette amitié à la vie et à l’œuvre des deux hommes.

En écho à cet article de Gila Ballas, on pourra se reporter à celui d’Alain Pagès : Cezanne et Zola, la fin d’une amitié ?

[i] Cf. Cézanne Paul, Correspondance, John Rewald (éd.), Grasset, Paris, 1937 et Zola Emile, C. Becker, dans l’introduction biographique de Emile Zola, La Correspondance I : 1858-1867, H.B. Bakker (éd), Paris-Montréal, 1978, p. 35.

[ii] Selon Colette Becker « les lettres de 1860 et de 1861 révèlent un Zola obsédé par la crainte de voir se distendre ses liens avec ses amis, d’être incompris et même d’être trompé par eux ». Cf. Correspondance I, op. cit., p. 152, note 1.

[iii] Ibid. (lettre 12) p. 134 ; (lettre 14) p. 142 et lettre (15) du 16 avril, p. 145.

[iv] Ibid., p. 294, lettre (45) à Baille du 10 juin 1861. Cette lettre a été écrite pendant le premier séjour de Cézanne à Paris. Plus tard il évoquera ces moments dans L’Oeuvre.

[v] Ibid., respectivement lettre à Cézanne (1) du 14 juin 1858 et lettre à Baille (10) du 14 janvier 1860 et de nouveau la lettre 1.

[vi] Plus tard, avec la célébrité croissante de Zola, les rôles se sont inversés; le 14 septembre 1878 Cézanne écrit à son ami : « Si j’ai pu traverser quelques petites mésaventures sans avoir trop à pâtir, c’est grâce à la bonne et solide planche que tu m’a tendue ». Cette métaphore nous ramène d’ailleurs, aux beaux souvenirs des baignades.

[vii] Cf. « Mes confidences », une feuille de jeu de société que Cézanne remplit à une date imprécise entre 1866 et 1869, in Conversations avec Cézanne, édition critique présentée par P.M. Doran, Macula, Paris, 1978, pp. 101-104.

[viii] Cf. E. Zola, Correspondance I, op. cit., p. 161, lettre 18 et la préface à Mon Salon (1866) dans Ecrits sur l’art, Garnier-Flammarion, Paris 1970, p. 45. Voir également l’article consacré à Musset où il évoque ces mêmes souvenirs en précisant l’époque (vers 1856) qui est « celle de toute une passion littéraire parmi la jeunesse ». Cf. Oeuvres Complètes, op. cit., p. 382.

[ix] Cf. E. Zola, Nouveaux contes à Ninon (1874), in Oeuvres Complètes, Cercle du livre précieux, Tome 9, p. 414. Les Contes à Ninon, le premier livre de Zola qui fut écrit à Paris entre 1859 et 1863 et publié en 1864. Les mêmes souvenirs d’une jeunesse, idéalisée peut-être, sont évoqués à plusieurs reprises dans son deuxième livre, La Confession de Claude, publié un an plus tard.

Voir par exemple Baigneurs luttant (Venturi no 724), ca 1900, huile sur toile 27×46.4 cm., Baltimore Museum of Art, et Baigneurs (Venturi nos 727 et 729).

[xi] Cf. E. Zola, L’Oeuvre op. cit., pp. 43-44 et 45-46. La Viorne est le nom donné par Zola à l’Arc, petite rivière aux environs d’Aix qui était également un des motifs préférés de Cézanne.

[xii] Cf. E. Zola, « Alfred de Musset », dans Oeuvres complètes, op. cit., p. 382 (souligné par nous).

[xiii] Cf. E. Zola, Correspondance I, op. cit., « Introduction biographique » par C. Becker, pp. 34-36.

[xiv] Cf. J. Paris, in Cézanne, Hachette op. cit., p. 228.

[xv] Cf. P. Cézanne, Correspondance op. cit., p. 281, lettre à son fils du 3 août 1906 : « Vivent les Goncourt, Pissarro et tout ceux qui ont des propensions vers la couleur, représentative de lumière et d’air ».

[xvi] Parlant des impressionnistes dans un article qu’il publie le 19 avril 1877 dans Le Sémaphore de Marseille, Zola constate que Cézanne est « à coup sûr le plus grand coloriste du groupe » ; mais dans son Salon de 1896, dix ans après la parution de L’Oeuvre, il le considère comme « un grand peintre avorté ».

[xvii] Cf. Oeuvres Complètes , op. cit., p. 634.