CÉZANNE OU CEZANNE ?

François Chédeville

On notera que la graphie adoptée ici pour le nom « Cezanne » omet l’accent aigu sur le premier e. Ce choix répond au désir des descendants du peintre de voir rétablir l’orthographe originelle de leur nom telle qu’elle apparaît à l’issue de recherches généalogiques menées au début des années 2000 par Luc Antonini, généalogiste reconnu. Ces recherches ont également établi que les Cezanne, installés à Aix depuis des siècles[1]Les « Cezanne » d’Aix-en-Provence se sont peut-être appelés avant le XVe siècle « Cesan » ou « Suzanne », deux patronymes fort courants en Provence., n’ont aucune attache avec le Piémont et le village de Cezana Torinese[2]qui s’est aussi appelé « Cézanne » du temps de son rattachement au Comté de Savoie, d’où les familles « Cézanne » installées sur l’Est de la France jusqu’à Saint-Tropez.  comme il a été souvent écrit, ni avec les Cézanne (avec accent) de Paris, d’Embrun ou d’ailleurs.

Paul Cezanne, tout comme son père, sa mère et sa sœur Marie, a toujours écrit son nom ou signé ses lettres ou ses tableaux sans accent sur le e.

Signature de Louis-Auguste sur l’acte de naissance de son fils Paul
19 janvier 1839

Signature de Anne Elisabeth Honorine Cezanne, née Aubert (la mère de Paul) sur l’acte de mariage de Paul et Hortense du 28 avril 1886

Signature classique de Paul Cezanne (qui écrit très généralement « Cezaune », le premier n étant toujours très ouvert)

 

Signature de Marie Cezanne, à l’occasion du mariage de Paul junior (4 décembre 1912)

On sait que l’usage des accents s’introduit très progressivement dans l’écriture du français, notamment après la 4e édition du dictionnaire de l’Académie française de 1762 qui généralise à peu de choses près l’usage moderne du « é » et celui du  « è », lequel sera pratiquement définitivement fixé par la septième édition de 1878. On aurait donc pu s’attendre à ce que les Cezanne adoptent la graphie française contemporaine en « é » au cours du XIXe siècle.

Tout comme en français, le provençal ancien use de façon arbitraire des accents, et l’usage se fixera progressivement à la fin du XVIIIe et dans la première moitié du XIXe siècle ; ainsi le e fermé (prononcé « é ») entre deux consonnes est-il très généralement orthographié « e » sans accent, à la différence du français [3]cf. le Dictionnaire de la Provence et du comté Venaissin de Claude-François Achard (1785), le Dictionnaire provençal-français de Joseph-Toussaint Avril (1839) et celui de Simon-Jude Honnorat (1846) . Cette graphie est en quelque sorte officialisée en 1878 par Frédéric Mistral dans Lou Tresor dóu Felibrige, qui fixe l’usage des accents adopté dès lors par les écrivains provençaux. On peut donc penser que c’est la graphie utilisée en terre provençale qui a prévalu dans la famille Cezanne.

Mais la graphie française en « é » a fini par s’imposer très naturellement à tous les auteurs ayant écrit sur Paul Cezanne, à commencer par le milieu parisien ; Paul junior lui-même accentuait d’ailleurs à l’occasion le e, rompant avec la graphie originelle de son patronyme.

Signature de Paul Cezanne fils sur une lettre du 6 novembre 1906 au docteur Edmond Bonniot (gendre de Stéphane Mallarmé) pour lui annoncer le décès de son père

Quant à Hortense, une fois mariée, elle signera systématiquement dès 1886 avec l’accent sur le e, se conformant ainsi à l’usage du français, et témoignant aussi par là que ce patronyme se prononçait dès son époque avec un « e » fermé :

Signature d’Hortense Cezanne au bas d’une lettre à Mme Chocquet (27 janvier 1897)

Finalement la prévalence de la norme graphique française impliquant que l’on écrive « Cézanne » et non « Cezanne » s’est transmise de livre en livre et d’historien en historien jusqu’à nos jours ; et ceci était d’autant plus prévisible que la graphie « Cezanne » ne peut que se prononcer « Ceuzanne » pour qui lit en français, prononciation naturellement incorrecte comme en témoigne déjà la signature d’Hortense.

Il revient à chaque auteur de choisir la forme graphique qu’il veut privilégier ; soit il se conforme à la norme graphique française et met l’accent sur le e, soit il accède au souhait de la famille du peintre de voir respectée l’orthographe originelle de leur patronyme, quitte à créer chez ses lecteurs un effet de surprise par cette modification du code graphique aujourd’hui universellement admis dans la langue française écrite.

 

 

Références   [ + ]

1.Les « Cezanne » d’Aix-en-Provence se sont peut-être appelés avant le XVe siècle « Cesan » ou « Suzanne », deux patronymes fort courants en Provence.
2.qui s’est aussi appelé « Cézanne » du temps de son rattachement au Comté de Savoie, d’où les familles « Cézanne » installées sur l’Est de la France jusqu’à Saint-Tropez.
3.cf. le Dictionnaire de la Provence et du comté Venaissin de Claude-François Achard (1785), le Dictionnaire provençal-français de Joseph-Toussaint Avril (1839) et celui de Simon-Jude Honnorat (1846)