1886 : un Voyage de Paul Cezanne dans le Jura  et en Suisse

 

Philippe Cezanne

 Monsieur Raymond HURTU a fait carrière comme professeur de dessin à Paris. Ayant des attaches jurassiennes, il s’est interrogé pendant des années sur les raisons du voyage de Paul Cezanne et sa famille dans le Jura et en Suisse. Jusqu’alors, aucune recherche sérieuse n’avait été effectuée et il paraissait peu vraisemblable que l’Artiste ait passé ces longs mois sans travailler. Le texte de Monsieur Hurtu dont nous nous sommes inspiré, est le résultat d’une longue enquête et de nombreuses recherches qui le menèrent sur les pas de Cezanne. 

(NB. Depuis la rédaction de cet article, les recherches de Raymond Hurtu, associées à celles de François Chédeville, ont donné lieu à la publication conjointe de la première biographie de l’épouse de Paul Cezanne, sous le titre : Madame Paul Cezanne, où l’on retrouvera en particulier les pièces justificatives de ce qui est développé ici).

Paul Cezanne a  épousé Hortense Fiquet en  Avril 1886.
Des lors, conformément au code Napoléonien de 1804, celle-ci est  privée de droits (au même titre que les enfants mineurs, les criminels et les débiles mentaux) comme le stipule l’article 1124 du code civil de l’époque.
Le père d’Hortense, Claude Antoine FIQUET, ancien brocheur, âgé de 82 ans, décède le 13 décembre 1889 à Lantenne-Vertière dans le Doubs. Il faut liquider la succession.
C’est dans ce but que la famille CEZANNE se rend dans le Doubs en mai 1890.
Hortense, unique héritière, se rend à Vertière pour recueillir les quelques biens laissés par son père dans le modeste logis qu’il occupait. Mais, la femme n’ayant ni le droit de travailler, ni celui de disposer de son salaire ou de ses biens propres sans l’autorisation de son mari,  c’est par acte notarié du 28 mai que Paul Cezanne donne  son autorisation maritale pour mettre aux enchères publiques, divers terrains (21 parcelles en nature de prés, labours, friches et vignes).

La vente aux enchères se tint en la Maison Commune de Lantenne le 1er Juin à 11 heures.

Durant cette période, Paul CEZANNE, Hortense et leur fils Paul, alors âgé de 18 ans habitent à l’Hôtel de la Gare à EMAGNY. Il explore les environs et ne cesse de se rendre sur le motif. Dans une lettre adressée à Mme Victor CHOCQUET, Hortense écrit le 1er Août 1890 : « Mon mari a pas mal travaillé ; malheureusement il a été dérangé par le mauvais temps que nous n’avons cessé d’avoir jusqu’au 10 juillet. Il n’en continue pas moins de se rendre au paysage avec une ténacité digne d’un meilleur sort. »

 Emagny, près de Besançon

Emagny,près de Besançon, hôtel de la gare où séjournèrent les "Cézanne"

Emagny,près de Besançon, hôtel de la gare où séjournèrent les “Cezanne”

Quand le temps pluvieux retient Cezanne à L’hôtel de la Gare, selon M Raymond Hurtu, il en profiterait pour faire poser Hortense.  « Le portrait de Mme Cezanne » a-t-il vu le jour en cet hôtel (C1065) ?

Il en profiterait  aussi pour réaliser  une nature morte à partir de ce dont il dispose dans sa chambre : une tasse à café et quelques cerises…(RW291)
« Cezanne est chez lui partout, la nature est là qui l’attend, s’il pleut même dans une chambre d’hôtel, il a vite fait de grouper une nature morte … »  (Joachim Gasquet- Cezanne- 1926 page 92)

Pin l'Emagny

Pin l’Emagny (cf les aquarelles de Cezanne, RW343 et RW344

Mais CEZANNE parcourt aussi la campagne environnante, découvre les rives de l’Ognon, observe le village niché au milieu des arbres, avec l’église et son clocher. C’est probablement sur le coteau qui domine la gare d’Emagny  qu’il a peint les aquarelles intitulées « Vue d’un bourg » (RW344) et depuis les bords de l’ognon celle intitulée « Bourg avec Eglise » (RW343)
Mr Hurtu suggère aussi que l’aquarelle « Bouquet d’arbres au bord de la rivière »  (RW163) représente les berges de l’Ognon .

Hortense, qui a déjà passé dix jours en Suisse précédemment, et trouvé «  ce pays si beau » qu’elle en était revenu « avec le désir d’y retourner » a convaincu Paul Cezanne de prolonger leur séjour et de passer l’été en Suisse.
S’en suit donc, à compter de début Août 1990, un séjour de 3 mois en SUISSE.

 Neuchatel

Neuchâtel, Hôtel du Soleil, où séjournèrent les "Cezanne"

Neuchâtel, Hôtel du Soleil, où séjournèrent les “Cezanne”

Hortense apprécie cette ville. Elle s’y fait des amies, papote, fréquente salons de thé et pâtisseries, brode, joue aux cartes avec les clients de l’hôtel  DU SOLEIL où ils résident  (est-ce en les regardant que Paul a trouvé sa source d’inspiration pour « les joueurs de cartes » ?

On dit que Cezanne n’a pas aimé la Suisse et s’y est ennuyé.

Georges Rivière nous précise  dans son ouvrage, « CEZANNE », que le peintre  ne semble pas avoir été attiré par le décor alpin, peignit cependant quelques paysages pendant son séjour à Neuchâtel. En quittant la Suisse, il abandonna à l’hôtel du Soleil où il était descendu,  plusieurs toiles inachevées, entre autres  une vue  « des bords du lac à Serrieres » et une vue « de la Vallée de l’Areuse ». Ces deux toiles furent utilisées plus tard par un autre peintre. Elles ont ainsi été complètement perdues » (Georges RIVIERE, Cezanne, 1936).

En fait, ce « peintre solitaire »  fuit la ville pour les berges du lac et les environs calmes et bucoliques.

En 1890, des bateaux à rames et à vapeur desservent les villages  voisins  (10 mn pour se rendre de Neuchâtel à Serrières, 20 mn pour aller à Auvernier, 40 mn pour se rendre au port de Cortaillod)

SERRIERES

De l’odeur du Cacao et de l’usine de chocolat fondée par Philippe SUCHARD à Serrières en 1826, point de trace dans l’œuvre de Cezanne et « les bords du lac à Serrières » ne sont plus…

 AUVERNIER

La baie d’auvernier est alors envahie de roseaux, et le débarcadère débouche sur un village pittoresque niché parmi les vignes.  Cezanne a-t-il pris le temps d’y poser son chevalet, nul le sait…De là, en longeant le lac,  il semble avoir dirigé son regard et ses pas vers Colombier.

COLOMBIER

Château de Colombier. Le point de vue de Cezanne se situe a quelqus mètres du peintre figuré sur cette carte postale ancienne

Château de Colombier. Le point de vue de Cezanne se situe a quelques mètres du peintre figuré sur cette carte postale ancienne ( cf l’aquarelle RW345)

C’est ainsi,  qu’en cet été 1890, Cezanne découvrit, à 7 Km de Neuchâtel, le château de Colombier, blotti dans la verdure. Ce château des 11ème et 12ème siècles, qui a reçu des visiteurs célèbres comme Jean-Jacques Rousseau, a été transformé en caserne  à partir de 1852 et  abrite aujourd’hui deux musées un musée militaire et un musée des toiles peintes.

Selon M HURTU, c’est probablement à l’ombre des grands arbres de l’allée du port d’Auvernier que le peintre aurait aquarellé le château (RW345). Il voit en effet dans cette aquarelle, le même paysage que celui figurant sur la carte postale ancienne ci-contre : allée de peupliers sur la gauche, le château dominé par la tour du portail, flanquée de ses deux tourelles au centre et sur la droite du château, le clocher du temple néo-classique (inauguré en 1828) avec en arrière plan la montagne de Boudry.

CORTAILLOD

Cotaillod

Cortaillod, l’embarcadère (cf l’aquarelle RW317)

Là, encore en 1890, le débarcadère de Cortaillod débouche sur un lieu sauvage. Du village de Cortaillod, on n’aperçoit que le clocher du temple, qui se détache sur la montagne de Tourne. C’est ce site que Cezanne semble avoir choisi pour poser son chevalet (RW317 : aquarelle intitulée « au bord du lac »)

 

 

 

LES GORGES DE L’AREUSE

Gorges de l'Areuse

Gorges de l’Areuse (cf l’aquarelle RW458)

Depuis 1880 un sentier a été aménagé par les comités de Colombier et de Boudry, le long des gorges.
En cette année 1890, une liaison ferroviaire en permet l’accès depuis Neuchâtel (halte sur la ligne franco-suisse qui relie Paris à Neuchatel). Les gorges de l’Areuse sont accessibles en 20 mn à pied de la gare de « champ- du- Moulin ». En longeant la rive droite vers Boudry, on  parvient à la passerelle de Cuchemanteau  qui permet de joindre à l’autre rive.
Cezanne s’installe vraisemblablement sur cette passerelle pour peindre à l’aquarelle la falaise de la rive gauche et les eaux tumultueuses  du torrent encombré de gros blocs rocheux. Son fils  évoque des années plus tard cette œuvre de la vallée d’Areuse  (citée également par Georges RIVIERE).

Mr HURTU estime que l’aquarelle RW458  (verso de RW317) représente ce site (que John REWALD envisageait en Forêt de Fontainebleau). Dans cette aquarelle, aujourd’hui à la Galleria Nazionale d’Arte Moderna à Rome, chaque détail du motif est étudié avec soin. Des similitudes apparaissent mais pas de certitudes (la berge a depuis été aménagé et des ouvrages d’art construits pour diminuer la force du courant)…

 Fribourg

 Les Cezanne quitte Neuchâtel dans le courant du mois d’octobre. Ils visitent Berne puis s’installent à Fribourg.
Ici, point de peinture, point d’aquarelle, mais une anecdote qui témoigne de la sensibilité religieuse de  Cezanne.

Cette anecdote est évoquée dans plusieurs ouvrages :
–         Gerstle Mack : la vie de Cezanne -Gallimard- 1933 (p 275)
–         Jean de Beucken : un portrait de Cezanne -Gallimard- 1955 (p 222)
–         Henri Perruchot : la vie de Cezanne -Hachette- 1956  (p 316)

Alors qu’il se promenait avec sa femme et son fils dans les rues de Fribourg, le peintre croise un cortège de manifestants armés que Paul Cezanne fils, qualifie d’« anticatholique ». Bouleversé par ce qu’il voit et ce qu’il entend, le peintre disparaît dans la foule et saute dans le premier train pour Genève.
En fait, en ce mois d’octobre 1890, période électorale,  des échauffourées se sont produites entre les radicaux (anticléricaux) et le régime conservateur. Un conseiller d’Etat a été assassiné. L’armée Confédérale est intervenue. Il y a des blessés. Le 26 octobre 1890, des gendarmes blessent à coups de sabre des jeunes gens et on assiste à l’entrée en ville de paysans exaspérés, armés de fusils et de bâtons.
Hortense et son fils chercheront Cezanne pendant 4 jours dans Fribourg avant de recevoir une lettre de lui. Ils partent alors le rejoindre à Genève.

 Genève, Lausanne, Vevey

 Honteux d’avoir mal agi, déprimé, Cezanne déambule dans la ville. Il aspire sans doute à un retour en pays Aixois, mais, à l’arrivée de sa femme et de son fils,  il se résigne à poursuivre leur voyage vers Lausanne puis Vevey.
Puis Hortense et Paul regagnent Paris pendant que l’artiste retourne à Aix en Provence. Au cours de ce voyage en Suisse, Cezanne a pu observer de nombreux joueurs de cartes dans les hall d’hôtel. C’est probablement là qu’il a éduqué son oeil et mûri son projet. Il s’installe dans la ferme du Jas de Bouffan pour fixer sur la toile ce qui deviendra la série des Joueurs de cartes.