Philippe Cezanne

carte historique situant Bennecourt et BonnièresBennecourt est un village situé sur la rive droite de la Seine, à côté du hameau de Gloton et en face de Bonnières. A mi chemin de La Roche-Guyon où Renoir séjourna et Giverny qui devint la résidence de Monet.

Paul Cezanne y séjourna au printemps et durant l’été 1866 en compagnie d’Emile Zola et de plusieurs de leurs amis Aixois : Baille, Chaillan, Marius Roux, Solari, Valabrègue, ainsi que Guillemet et Pissarro. Dans un conte intitulé « la rivière » qui se situe à Gloton, Zola écrit « Pendant trois ans, nous fûmes les rois de la contrée » mais bien que le romancier y soit revenu à plusieurs reprises jusqu’en 1871, louant une maison « la maison des Pernelle » rien ne permet d’affirmer que Cezanne y soit retourné après 1866.

Les jeunes Aixois se réunissent à l’auberge du père Dumont à Gloton, Paul y peint une vue de Bonnières (NR 96 ) une tête de vieil homme (NR 97 ) très certainement le père Rouvel, beau-père de l’aubergiste, une autre peinture « la forge » disparue, mais connue par sa description dans un courrier à Zola (cf. lettre de Cezanne du 30 juin à Zola). Emile pêche, nage, dessine ou prend des notes. « Nous partions donc par le premier train du dimanche, pour être de grand matin hors des fortifications. C’était une affaire, Paul emportait tout un attirail de peintre. Moi, j’avais simplement un livre dans la poche (…) La tête à la portière, nous respirions largement les premières odeurs de l’herbe. C’était pour nous l’oubli de tout, l’oubli de Paris, l’entrée dans le paradis rêvé pendant les six jours de la semaine. »

Il écrit aussi dans Les parisiens en villégiature : « Il faut connaître ce coin de nature, un désert à une quinzaine de lieux de Paris. Au pied du coteau, la Seine coule, s’élargit, semée de grandes îles qui ménagent entre elles des bras de rivière délicieux. Le chemin de fer de Rouen passe à Bonnières, un bourg situé sur la rive gauche. Mais, de l’autre côté du fleuve, que l’on traverse dans un vieux bac craquant sur ses chaînes, il y a un petit village, où la bande s’est installée. »

Mais c’est surtout dans « l’Œuvre » écrit en 1886, que sont décrits la vie des artistes et le village de Bennencourt, le personnage, Claude Lantier, aime s’y rendre avec son épouse. Dans « la Terre », (1877 ) Emile écrit :  « Autour de nous, la lumière exhalait une haleine laiteuse, brusquement, un rayon jaillissait, une trouée d’or empourprait le brouillard » puis dans le « Capitaine Burle » où il parle des prairies :  « Aujourd’hui, soyons forts et inconscients comme des chevaux qu’on lâche dans les îles avec de l’herbe jusqu’au ventre. »

Pendant son séjour, Zola écrit à Numa Coste : « Cézanne s’affirme de plus en plus dans la voie originale où sa nature l’a poussé. J’espère beaucoup en lui, d’ailleurs nous comptons qu’il sera refusé (au Salon) pendant dix ans »

Chronologie du séjour de Cezanne à Bennecourt en référence à quelques correspondances…

Dans trois lettres de madame veuve Zola à son fils Emile des 10, 12 mai et du 17 juin 1866, il apparaît que Zola et Cezanne sont ensemble à Bennencourt, les lettres se terminent par « gros bonjours à monsieur Paul »

Dans deux lettres de Zola à Numa Coste, il est question de Cezanne :

* soit la lettre du 14 juin 1866 : «  je pars sur le champ à la campagne où je vais retrouver Paul »

* soit la lettre du 26 juillet 1866  «  Il y a trois jours j’étais encore à Bennecourt avec Cézanne et Valabrègue…Cézanne… partira pour Aix… peut-être en août, peut-être à la fin de septembre. »

D’après une lettre de Marion à Morstatt, le peintre à rejoint Aix au début août (cf. H Perruchot, Hachette 1958)

Lettre de Cezanne à Zola de Gloton, le 30 juin 1866

Lettre de Cezanne à Zola, du 30 juin 1866. Dans cette lettre Cézanne fati référence à un tableau "Groupe de personnages" que John Rewald intègre dans son catalogue raionné au n°98 (localisation inconnue, sans doute détruit par l'artiste)« …je ne sais trop quel jour je partirai, mais ce sera lundi où mardi. J’ai peu travaillé, la fête de Gloton a eu lieu dimanche passé le 24, et le beau-frère du patron est venu, donc un tas d’idiots, Dumont partira avec moi.

Le tableau ne va pas trop mal, mais le temps est long à passer durant le jour ; il faudra que j’achète une boite d’aquarelle pour travailler durant que je ne fait rien à mon tableau. Je vais changer toutes les figures de mon tableau ; j’ai déjà mis une pose différente à Delphin – comme un cheveu – il est comme ça, je crois que ça vaut mieux. (cf. dessin C1050, Delphin est un des fils du forgeron habitant à côté de l’auberge). Je vais différer aussi les deux autres. J’ai ajouté un peu de nature morte à côté du tabouret, un panier avec un linge bleu et quelques bouteilles vertes et noires. Si je pouvais y travailler plus longtemps ça irait assez vite, mais deux heures à peine par jour, ça sèche trop vite et c’est bien embêtant. (ses modèles travaillant la journée, il ne leur restait que peu de temps à consacrer au peintre)

Décidément il faudrait que ces gens là vous posent dans l’atelier. J’ai commencé un portrait en plein air du père Roussel le vieux (Rouvel), qui ne vient pas trop mal, mais il faut le travailler encore, surtout le fond et les vêtements, sur une toile de 40, un peu plus grand qu’une toile de 25. J’ai pêché mardi soir avec Delphin et hier soir avec les mains dans les trous… C’est plus facile tout ça, que la peinture, mais ça ne mène pas loin ».

 

Les œuvres de Cezanne du temps de Bennecourt

 L’œuvre essentielle que nous conservons en référence à ce séjour de Cezanne à Bonnecourt s’intitule Le Bac à Bonnières ( NR 96). L’œuvre a été la propriété d’Emile Zola ? Il appartient dorénavant au musée du Docteur Faure à Aix-les-Bains

Dans son article publié en février 1962 dans la Gazette des Beaux Arts, Rodolphe Walter suggère que certaines œuvres non situées pourraient avoir été inspirées par son séjour à Bennencourt (nous communiquons ces propositions sans les cautionner forcément)

Coin de rivière, Paysage.

Coin d

Coin de rivière, vers 1866, 33x41cm, FWN24-R050, Phildelphie, Barnes Foudation

Paysage vers 1865-66, 26,5x35cm, NR57, New York, Vassar College Art Gallery

Paysage vers 1865-66, 26,5x35cm, FWN23-R057, New York, Vassar College Art Gallery

 

 

 

Paysage avec moulin à eaux, vers 1871 d'après Rewald, 41,"x54,3cm, NR183, Nerw Haven, Yale University Art Gallery

Paysage avec moulin à eaux, vers 1871 d’après Rewald, 41,”x54,3cm, FWN60-R183, Nerw Haven, Yale University Art Gallery

Paysage avec moulin à eau. Le sujet ne semble pas être un moulin à eau, mais plutôt une maison accrochée à des falaises crayeuses, peut-être au dessus de Tripleval, de Clachaloze, de La Roche- Guyon ou de Haute-Isle.

aquarelle R11L’Orée du bois, aquarelle, RW11. Le sujet pourrait se situer en bordure de la forêt de Moisson, en amont de Bennencourt, avec les coteaux de la rive droite de la Seine en arrière plan.

 

 

 

 

 

Concernant le portrait présumé du père Rouvel (tête de vieillard, Le père Rouvel à Bennecourt ?),  la datation donnée reste 1866 : tout porte à croire que ce tableau pourrait avoir été peint à Bennencourt.

Tête de vieillard, (Le père Rouvel à Bennecourt ?),51x48cm, NR 97, Paris musée d'Orsay

Tête de vieillard, (Le père Rouvel à Bennecourt?),51x48cm, FWN43-R097, Paris musée d’Orsay

Rodolphe Walter écrit dans son article (février 1962, la Gazette des Beaux Arts,) : Exposant le résultat de nos recherches devant un public local, à Mantes, nous avons eu la surprise d’apprendre que la description que nous avions donnée du portrait supposé du père Rouvel rappelait à deux personnes, madame Levasseur et sa fille, madame Binsfeld, un tableau sans cadre qu’elles avait possédé jusqu’à une date récente. Or, ces dames sont les descendantes directes du forgeron Calvaire Levasseur ; le tableau leur venait en droite ligne du frère de Delphin, Charles, maréchal à Bonnières ; elles en ignoraient la signature et la valeur, mais elles assurent qu’il était hautement expressif, au point de faire peur à la fille, alors enfant, qui n’osait plus passer dans le couloir où il était déposé et d’où il a été retiré sans doute pour cette raison. Cela se passait vers 1928 à Courbevoie, et le mystérieux tableau, plus où moins relégué dans des chambres de réserve, aurait accompagné ses propriétaires jusqu’à Rouen, où il aurait disparu dans les bombardements de la dernière guerre. L’homme qu’il représentait aurait porté une barbe blanche plus importante que celle de la tête de vieillard, semble-t-il. Nous n’avons pu obtenir d’indications précises sur ses yeux : s’il faisait peur, il est assez vraisemblable qu’ils étaient ouverts, interrogée sur les dimensions approximatives du tableau, Mme Levasseur a estimé qu’il devait mesurer 50×30 cm environ, sa fille le voyant nettement plus important.

Si la différence dans l’ampleur des barbes ne doit pas être considérée comme un obstacle insurmontable, car il s’agit de souvenirs vieux de plus de 30 ans, nous serions assez enclins à penser que nous avons affaire à deux versions d’une même œuvre.

Nous tenons à souligner que nous n’avons ni sollicité ni orienté ce témoignage, nous contentant d’interroger Mmes Levasseur et Binfeld sur leurs souvenirs. Nous ne leurs avons pas soumis la reproduction du portrait, ni indiqué les mesures.