Durant l’année

Pissarro achète 264,25 francs de fournitures à Tanguy.

Facture de Tanguy à Pissarro, vers fin 1880 ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, addendum n° 7, feuillets n° 3 et 4.

[Janvier]

Caillebotte invite Pissarro à un dîner entre peintres, chez lui, pour leur parler d’une exposition possible.

« Voudriez-vous venir lundi prochain dîner à la maison [77, rue de Miromesnil] ? Je viens de Londres [peut-être pour une affaire avec les ciments Mac Lean] et voudrais vous dire certaines choses relativement à une exposition possible. Vous vous trouverez chez moi avec Degas, Monet, Renoir, Sisley et Manet. Je compte absolument sur vous.
A lundi, 7 h. Tout à vous. »

Lettre de Caillebotte à Pissarro, datée mercredi ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 8 ; Marie Berhaut, Gustave Caillebotte, catalogue raisonné des peintures et pastels, Wildenstein Institute, Paris, 1994, lettre n° 5 p. 273.

24 janvier

Caillebotte achète un tableau à Pissarro (Louveciennes, PDRS 207, 110 x 160 cm).

« Je prends votre grand tableau au prix que vous me demandez. Malheureusement je ne peux rien donner pour le petit, les fins d’année et commencements sont embêtants pour tout le monde. Voulez-vous que je le prenne en échange de celui de Paris. Comme cela nous serons complètement quittes, pour le moment bien entendu.
Surtout je vous prie ne m’accusez pas de mauvaise volonté ; j’espère que vous me connaissez assez pour savoir que je n’en ai jamais aucune. Je ne peux vraiment pas.
Je vous dirai une chose peu gaie : nous sommes très ennuyés pour notre exposition. Le local Durand-Ruel est loué tout entier pour un an à un tapissier exproprié pour l’avenue de l’Opéra.
Mais ne nous désolons pas ; déjà plusieurs combinaisons offrent des chances. L’exposition se fera, il faut qu’elle se fasse. Peut-être vous a-t-on déjà parlé de cela ? Dès qu’il y aura quelque chose de décidé vous le saurez. »

Lettre de Caillebotte à Pissarro, datée ; Berhaut Marie, Caillebotte, sa vie et son œuvre, catalogue raisonné des peintures et pastels, 1978, lettre n° 3 p. 243.

[Vers fin janvier]

Piette écrit à Pissarro.

« J’ai appris avec plaisir que Monsieur Caillebotte vous avait acheté des tableaux, ce qui vous donnait quelque temps pour vous retourner. Si la somme était un peu juste et que vous ayez besoin d’un billet de cent francs, vous pourriez me le dire, je vous l’enverrai. Votre idée de faïence [cf. lettre de Piette à Pissarro de la fin de l’année 1876] puisse-t-elle vous réussir sans trop d’emmagasinage et sans trop faire l’affaire du fabricant, car là aussi, je vois, il ne suffit pas qu’il y ait plus de convoitise pour un vase que pour un tableau. Le tableau est abhorré. »

Lettre de Piette à Pissarro, non datée ; JBH, Mon cher Pissarro, p. 135.

Le catalogue Pissarro et Venturi recense quatre carreaux de céramique peints par Pissarro, PV 1665-1668, qui étaient restés dans la collection de Pissarro.

Vente galerie Georges Petit, 3 décembre 1928, n° 56-59. Vente de PV 1666-1668 chez Christie’s, New York, 6 novembre 1991, sous les numéros respectifs 253, 252, 251.

Douze carreaux ont été vendus au Palais Galliera le 8 décembre 1973.

Tableaux modernes, Paris, palais Galliera, 8 décembre 1973, Me Laurin, Guilloux, Buffetaud, nos 66-77.

Un carreau a été vendu chez Christie’s en 1994.

La Glaneuse, 20,5 x 20,5 cm, signé, a été vendu chez Christie’s, South Kensington, le 27 juin 1994, n° 21.

Deux carreaux ont appartenu à Mary Cassatt.

Catalogue d’exposition Pissarro, Galeries nationales du Grand Palais, Paris, 30 janvier-27 avril 1981, n° 214 B.

On connaît une cinquantaine de carreaux de céramique peints par Pissarro, quelques-uns signés et datés 1877 ou 1878. Ces carreaux ont probablement été cuits à la briqueterie d’Osny, autorisée par le sous-préfet le 31 mai 1872 :

« M. Théodore Prévost entrepreneur de maçonnerie demeurant au n° 10, rue de l’Hermitage [voisin de Pissarro], désire élever une briqueterie au lieu-dit la Demi-Lieue, sur une pièce de terre lui appartenant à Osny. Elle est sise à l’embranchement de la route n° 15, du chemin d’Ennery et du chemin d’Epiais. Elle se trouve éloignée de plus de 1600 m des habitations de la commune d’Osny et à 2 km de Pontoise, Ennery et Génicourt. Le four qu’il se propose d’établir sera tout simplement un trou creusé en terre d’environ 2 m de profondeur sans aucune construction. Les briques seront cuites à la houille et sans qu’aucune flamme ne sorte car, une fois placées elles seront recouvertes d’une couche de terre d’environ 15 cm et produiront très peu de fumée. »

Archives départementales du Val-d’Oise, cote 7 M 289.

[Vers février]

Renoir et Caillebotte informent Berthe Morisot qu’ils viennent de louer un appartement pour leur exposition, 6, rue Le Peletier. Ils l’invitent à une réunion chez le marchand Legrand, 22 bis, rue Laffitte.

« Madame
Nous nous empressons de vous annoncer que nous venons de louer un appartement 6 Rue Lepelletier pour notre exposition. Nous sommes heureux de penser que vous voudrez bien y prendre part comme d’habitude. Nous vous tiendrons au courant de tout ce qui sera fait.
En tout cas nous vous faisons part de la réunion que nous faisons lundi à 5 heures chez M. Legrand, 22 bis Rue Laffitte.
Veuillez agréer Madame l’assurance de notre profond respect.
Renoir Caillebotte »

Lettre de Renoir et Caillebotte à Berthe Morisot, non datée [vers février 1877] ; Correspondance de Berthe Morisot, éditée par Denis Rouart, Quatre Chemins-Editart, Paris, 1950, p. 98 ; reproduite dans Berthe Morisot 1841-1895, catalogue d’exposition, Lille, palais des Beaux-Arts, 10 mars – 9 juin 2002, Paris, Editions de la Réunion des Musées nationaux, 2002, p. 72-73. Martigny, Fondation Pierre Gianadda, 20 juin-19 novembre 2002.

 

L’Impressionniste, 28 avril 1877, n° 4, p. 7 ; cité par Venturi Lionello, Les Archives de l’Impressionnisme, tome II, p. 329 :

« A. Legrand, 22 bis, rue Laffitte, 22 bis. Exposition permanente des peintres impressionnistes. »

 

Rivière Georges, Renoir et ses amis, H. Floury éditeur, Paris, 1921, p. 36-37 :

« En 1877, Legrand, un ancien employé de Durand-Ruel exposait des œuvres des Impressionnistes. Cette spécialité ne lui attirait pas beaucoup d’acheteurs et pour augmenter ses ressources, il représentait une maison anglaise pour la vente en France d’un produit : « le ciment Mac-Lean », sorte de plâtre très fin avec lequel, de l’autre côté de la Manche, on fabriquait des cheminées aux colonies et divers objets en imitation de marbre de toute espèce, car ce ciment blanc supportait facilement un mélange de couleurs.
Legrand sollicita le concours financier de Caillebotte qui lui versa une somme assez importante, une trentaine de mille francs, je crois. Renoir, qui aimait toujours la céramique, pensa qu’on pouvait facilement tirer d’une matière plastique de belle apparence un emploi plus varié que ne le faisaient les Anglais.
Il tenta divers essais de décoration peinte ou en relief. Entre autres choses, il modela pour le salon de Mme Georges Charpentier un cadre de glace dont les fleurs, dans le goût du xviiie siècle, étaient peintes de tons délicats du plus joli aspect. Il peignit aussi, d’après moi, une tête qui fut soumise à la cuisson, comme de la faïence. Après plus de quarante ans, la couleur n’a pas subi d’altération.
Ce résultat était assez encourageant, mais il ne fut pas renouvelé et bientôt l’exploitation du « ciment Mac-Lean » dut être abandonnée.
Ce ciment arrivait en France dans des tonneaux aux douves mal jointes d’où il s’écoulait par de nombreuses fissures : les bouillons de l’Impressionniste, le petit journal que j’avais publié au moment de l’exposition de la rue Le Peletier, servirent à calfater tant bien que mal ces tonneaux. Tous les exemplaires y passèrent et je n’en ai pas même conservé une collection.
Caillebotte qui n’avait jamais songé à tirer un bénéfice de l’entreprise de Legrand accepta avec sérénité la perte de sa commandite, mais peut-être regretta-t-il de n’avoir pas consacré à quelques achats de tableaux la somme ainsi sacrifiée. »

L’adresse des ciments Mac Lean & Co est St Helen Wharf, 25 Bankside, Southwork, London, S.E., d’après le Post Directory, Londres, 1878.

JBH, tome I, note n° 5 p. 118.

Le 2 juillet 1878, Pissarro fera un essai du ciment chez Legrand (cf. lettre de Pissarro à Murer du 2 juillet 1878).

[Vers février]

Degas confirme à Berthe Morisot la réunion prévue chez Legrand, et l’avertit : « Il va se discuter une grosse question : si l’on peut exposer au Salon et avec nous ? Très grave ! »

« Chère Madame,
Caillebotte ou Renoir ont dû vous écrire déjà que la location est conclue et que lundi, demain, il y a réunion générale chez M. Legrand, rue Laffitte, 20 ou 22 (à côté d’un opticien) [22 bis, en fait]. Je vous écris par-dessus le marché pour avoir le plaisir de le faire et de vous présenter toutes mes amitiés. Je ne sais si votre mari se rappelle avoir l’année passée promis d’exposer avec nous ?
Votre tout dévoué,
E. Degas.
Le rendez-vous est à cinq heures. Il va se discuter une grosse question : si l’on peut exposer au Salon et avec nous ? Très grave ! »

Lettre d’E. Degas à Berthe Morisot, non datée ; Correspondance de Berthe Morisot, éditée par Denis Rouart, Quatre Chemins-Editart, Paris, 1950, p. 98.

7 février

Auguste Gérardin, artiste-peintre, écrit à Pissarro.

« Mon cher Monsieur Pissarro,
Je suis aussi surpris qu’affligé de la lettre que vous m’adressez
Il n’y a qu’un malentendu dans ce qui vous préoccupe, vu qu’aucun d’entre nous, je suppose, ne peut avoir adressé à quelque journal que ce soit la ridicule annonce dont vous parlez.
Quant à moi, je me sens la conscience absolument tranquille, si ce que je ne veux pas croire, vous aviez des doutes relativement à la part qui m’incombe dans les informations adressées aux journaux. Pour vous en convaincre davantage, sachez que je n’ai rédigé qu’hier soir mardi, la note destinée aux journaux, en la soumettant à l’approbation des membres présents à la réunion.
Cette note la voici :
M. Le rédacteur en chef.
Veuillez, je vous prie, avoir l’obligeance d’insérer dans un de vos prochains numéros, l’avis suivant :
La première exposition de peinture, dessins, céramique etc. de la société l’Union s’ouvrira le 15 février dans les salons du Grand Hôtel.
Agréez etc.
Le secrétaire
Nota. Des cartes d’entrée vous seront envoyés quelques jours avant l’ouverture.
J’ose espérer, que vous ne verrez plus dans la note insérée par la Nation qu’une fausse interprétation d’un propos tenu par je ne sais qui, et que vous reviendrez sur votre détermination.
Je vous serre affectueusement la main.
A. Gérardin
PS — Le conseil d’administration se réunit demain jeudi chez M. Meyer
Paris 7 février 1877 »

Lettre d’A.[uguste] Gérardin [artiste-peintre], Paris, à Pissarro, datée « Paris, 7 février 1877 » ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 23.

15 février

Ouverture de la première exposition de L’Union, au Grand-Hôtel, 37, boulevard des Capucines, à côté de l’Opéra.
Louis Leroy lui consacre huit lignes insignifiantes dans la presse.

Rewald John, Histoire de l’Impressionnisme, éditions Albin Michel, Paris, 1986, 480 pages, p. 245. D’après Rewald, l’exposition aurait ouvert le 15 octobre 1876.

23 février

Victor Chocquet, âgé de cinquante-cinq ans, démissionne de son emploi de « greffier en chef à l’administration des douanes », quatre mois après le décès de l’oncle de son épouse qui est une héritière.

Rewald John, « Chocquet and Cezanne », Gazette des beaux-arts, 6e période, tome LXXIV, 111e année, 1206-1207e livraisons, juillet-août 1969, p. 33-96 ; repris dans Rewald John, Studies in Impressionism, édité par Irene Gordon et Frances Weitzenhoffer, Londres, Thames and Hudson, 1985, 232 pages, p. 121-187, citation p. 134 :

« Le 19 novembre 1876, l’oncle avocat de madame Chocquet est mort, laissant tous ses biens à sa sœur, la mère de madame Chocquet, avec qui il semble qu’il partageait sa maison de la rue de Caudebec à Yvetot(37). Si l’ancien député était vraiment le « protecteur » mystérieux de Victor Chocquet, sa mort a dû avoir une incidence pour le « greffier en chef à l’administration des douanes ». Ce qui semble bien être le cas. Le 23 février 1877, quatre mois après la mort de l’oncle de sa femme, Chocquet a remis sa démission. Il était alors âgé de cinquante-cinq ans, ne pouvant espérer qu’une modeste pension, et ne pouvant apparemment pas compter sur le soutien de sa belle-mère. Marie Chocquet [épouse de Victor] a vite écrit à sa sœur, la préférée de son mari, à Lille, Éléonore, une vieille fille, pour demander la remise des fonds qui lui étaient dus. Sa lettre contient une description de leur situation :
« Je voulais t’écrire plus tôt, mais Victor m’a empêché de le faire en disant : « Ne dérange plus Nonore avec nos comptes, ils finiront par nous arriver après tout. […] » Mais je vois que rien n’arrive. […] Des choses sérieuses se sont produites pour nous depuis ma dernière lettre, ma bonne amie. Victor a demandé sa retraite, qui lui a été accordée ; cela fait maintenant près de quatre mois qu’il ne va plus à son bureau ! Je t’ai dit quand je t’ai écrit la dernière fois qu’il n’était pas bien, complètement dégoûté de son terrible bureau et vraiment au bout du rouleau. […] Par conséquent, nous en sommes maintenant réduits à très peu de moyens, et, ce qui est encore plus douloureux, c’est que ma mère ne semble pas du tout être au courant. Pourtant, elle devrait savoir que la pension de Victor ne sera versée qu’au plus tôt en octobre, et que d’ici là nous ne recevrons rien, absolument rien du ministère ! J’ai reçu une lettre d’elle où elle nous invite à passer l’été avec elle à Yvetot, mais cela n’enchante guère Victor. Et puis, avant de partir, encore serait-il nécessaire de payer le loyer de juillet, les impôts, l’assurance. Enfin, pour résumer, nous sommes vraiment étranglés ; nous sommes trop fiers pour demander quoi que ce soit, et, en attendant, le temps passe et nous manquons de ressources… J’espère que tu ne seras pas affligée, mais tu dois comprendre que dans ces circonstances Victor a le plus vif désir de voir les comptes réglés (38) […] » »
(37) Aucun recensement ne semble avoir été effectué. Les notifications de décès pour Augustin-François Buisson, 19 novembre 1876, et sa sœur, veuve Buisson, née Julienne-Armande Buisson, cinq ans plus tard, mentionnent leur domicile rue de Caudebec à Yvetot.
(38) Lettre inédite de Marie Chocquet à Éléonore Chocquet, Paris, le 20 juin, 1877, grâce à l’obligeance de Mme Palliez-Chocquet, Lille.

24 février

Guillaumin signale au docteur Gachet que l’exposition se prépare chez Renoir.

« Votre lettre est venue éveiller mes remords ; depuis longtemps je voulais et surtout j’aurai dû m’excuser auprès de vous, mais j’attendais de jour en jour une circonstance heureuse qui devait me permettre de vous remercier, et de me liquider auprès de vous, mais hélas les temps sont devenus bien sombres depuis la dernière fois que j’ai eu le plaisir de vous voir.
J’espère cependant que vous ne serez pas trop fâché contre moi, et que si vous venez à Paris, nous pourrons passer quelques instants ensemble ; vous me demandiez si j’avais à vous donner de bonnes nouvelles de moi, vous voyez que non, et malheureusement il en est de même pour les autres amis, ou à peu de chose près.
Nous comptons tous sur notre prochaine exposition.
Je crois, d’après les on-dit, qu’elle sera assez curieuse. Je voulais vous donner des renseignements précis comme vous le désirez, enfin, j’ai attendu jusqu’à aujourd’hui, et encore ne sais-je pas grand chose.
L’Exposition doit avoir lieu au 1er avril ; l’emplacement présumé serait sur les terrains de l’ancien opéra dans une baraque construite exprès pour la circonstance, mais c’est tout ce que je puis vous dire de précis. Ce n’est pas grand chose, il est probable que les frais qui seront assez grands, seront faits par les 2 ou 3 capitalistes de la bande (comme avance). Ils se rembourseraient sur les entrées ; s’il y avait un déficit, il serait comblé par les exposants, dans des conditions qui ne sont pas encore fixées.
Je ne puis vous dire plus, mais je crois qu’en vous adressant à Renoir, 35, rue St-Georges, vous auriez tous les renseignements possibles, car c’est là où se fabrique l’Exposition. Cezanne travaille toujours chez lui et beaucoup ; il vous présente ses amitiés car il était là quand j’ai reçu votre lettre ; venez donc le plus tôt possible, les amis se dispersent trop, enfin !
J’ai toujours différents objets à W. que dois-je en faire ? Je pensais lui écrire pour qu’elle vienne les reprendre, mais je n’ai plus l’adresse.
Vous savez que l’Exposition de la Société l’Union est ouverte au Grand Hôtel. Nous devions y figurer, Pissarro, Cezanne et moi ; au dernier moment, nous avons donné notre démission ; je vous conterai cela. »

Lettre de Guillaumin, Paris, au Dr Gachet, datée ; Paul Gachet, Lettres impressionnistes au Dr Gachet et à Murer, p. 71-73.

 

Rivière Georges, Le Maître Paul Cezanne, Paris, H. Floury éditeur, 1923, 242 pages, p. 84 :

« Je ne sais qui avait découvert ce grand appartement vide, composé de pièces vastes et hautes, bien éclairées, et tout à fait propres à recevoir des tableaux. C’était vraiment une trouvaille. Autant que mes souvenirs sont fidèles, je crois que Caillebotte connaissait le propriétaire de l’immeuble et était personnellement intervenu auprès de lui pour qu’il consentît à abriter une exposition de peinture dans sa maison. »

[Mars]

Cezanne et Pissarro peignent ensemble un paysage de Pontoise, respectivement : La Côte Saint-Denis à Pontoise (FWN107-R312) et La Côte Saint-Denis à Pontoise (PDRS 488). Le tableau de Pissarro est signé et daté « C. Pissarro 1877 ». Il montre à l’avant-plan des arbres fruitiers en fleurs.
Les deux tableaux seront exposés, quelques semaines plus tard, à la troisième exposition impressionniste : pour Cezanne, le n° 22, 23, 24 ou 25, « Paysage ; Étude d’après nature » ; pour Pissarro, le n° 164 : « Le verger, côte Saint-Denis, à Pontoise ».
Cezanne s’est placé plus en hauteur que Pissarro. Il s’est servi d’un couteau à palette, mais pas Pissarro. Son tableau est connu sous le titre La Côte des Bœufs, par altération du nom de la sente des Boves (toponyme qui désigne des habitations souterraines), qui traverse la côte Saint-Denis. Il paraît préférable de l’appeler La Côte Saint-Denis à Pontoise, la côte Saint-Denis étant le nom d’un lieu-dit du hameau de l’Hermitage, à Pontoise. Le site est très près de la maison de Pissarro.
Il est fort probable que Cezanne était invité à loger chez Pissarro.

24 mars

Une vente d’aquarelles de Piette se tient à l’hôtel Drouot. Piette informe Pissarro que Cezanne a visité l’exposition publique de la veille :

« Hier comme vous savez était mon exhibition. Il y avait foule extraordinaire ; ma salle a été visitée jusqu’à la fin ! J’ai eu des félicitations qui m’ont paru sincères de Chocquet, Cezanne, Guillaumin. Boudin n’a pas quitté la salle, examinant tout le temps. Des groupes se formaient où l’on discutait, calmes mais avec intérêt. Ce n’était pas un public banal et le courage que mettait une foule de gens à recommencer à plusieurs reprises un examen très long dénote évidemment l’intérêt quelles que soient les tendances artistiques de l’inspecteur. Enfin je suis fort content. Certainement la partie que l’on appelle sérieuse se joue aujourd’hui 24. Mais dussé-je avoir un échec terrible, je serai à moitié consolé par l’appréciation du public d’hier. Ce soir quand j’aurai le résultat pécuniaire, je vous enverrai cette lettre qui finira peut-être sous des apparences plus tristes qu’elle ne commence.
MM. de notre association n’ont pas paru (si ce n’est Cezanne et Guillaumin). Si vous aviez été ici je suis sûr que vous seriez venu. Pourquoi ? Parce qu’indépendamment de votre amitié, il y aurait eu à vous y pousser le sentiment de solidarité. Nous devrions puisque nous voulons lutter contre l’ennemi commun faire un pacte sincère. Ce que vous faites.
Mais ni Renoir ni Monet ne voient autre chose dans l’association annuelle que nous formons, autre chose qu’un moyen de se servir des autres comme d’échelon. Leur talent évidemment très grand les rend égoïstes, ce qui généralement a lieu pour les hommes de grande valeur qui pour cela même ne sont pas susceptibles de faire prospérer une association.
C’est donc lundi [26 mars] que nous irons à nos salons : puisque nous les payons, on peut employer ce mot. J’ai peur qu’il soit bien difficile d’avoir autre chose que les coins noirs : les beaux endroits seront pris par Renoir et Monet.
J’admettrai que le sort étant aveugle, il serait malheureux de donner la place d’honneur par le sort à Ottin par exemple. Je serai pour moi partisan de laisser les places d’honneur aux œuvres capitales de Renoir de Monet de Pissarro. Mais je ne voudrais pas que toute la bonne place incombe à Renoir et à Monet : qu’ils y mettent tous leurs tableaux, ils devraient en mettre aussi dans les salles sombres, de cette manière, il y aurait place pour un ou deux tableaux, soit, c’est le privilège du talent, mais ils n’auraient pas tous leurs tableaux groupés aux bonnes places en laissant les mauvaises au fretin ; c’est ce qu’il sera difficile de leur faire admettre, et si la santé de Madame vous le permet vous ferez bien de venir à la réunion.
Souvenez-vous de ce qui vous est arrivé l’année dernière ; si je n’avais pas été malade ma femme serait allée vous remplacer, mais vous savez que cela ne se peut. »

Vente d’aquarelles de Ludovic Piette, hôtel Drouot, 24 mars 1877, commissaire-priseur Me Tual, experts Martin et Paschal, 57 numéros.
Lettre de Piette, Paris, à Pissarro, datée 24 mars 1877 ; vente Archives de Camille Pissarro, Paris, hôtel Drouot, 21 novembre 1975, n° 139 ; Bailly-Herzberg Janine (commentaires), Mon cher Pissarro, lettres de Ludovic Piette à Camille Pissarro, Paris, éditions du Valhermeil, 1985, 143 pages, p. 136-138.

25 mars

Guillaumin écrit au docteur Gachet.

« Un mot à la hâte. L’Exposition est pour le 5 avril, la part de chacun est de 350 Fr. comme garantie. Le bureau se trouve chez Renoir qui est à la tête avec Caillebote [sic].
Quand viendrez-vous ?
Ecrivez-moi la veille comme c’est convenu. »

Lettre de Guillaumin au Dr Gachet, datée ; Gachet Paul, Lettres impressionnistes au Dr Gachet et à Murer, p. 74-75.

 

Vollard Ambroise, Renoir, Paris, Les Editions G. Crès & Cie, 1920, p. 66 :

« Aussi, lorsqu’en 1877, j’exposai [Renoir] de nouveau avec une partie du même groupe, ce fut moi qui insistai pour qu’on gardât ce nom d’Impressionnistes qui avait fait fortune. C’était dire aux passants, — et personne ne s’y trompa — : « Vous trouverez ici le genre de peinture que vous n’aimez pas. Si vous venez, ce sera tant pis pour vous, on ne vous remboursera pas vos dix sous l’entrée ! »

 

Ambroise Vollard, Renoir, Paris, Les Editions G. Crès & Cie, 1920, p. 106 :

« Pendant une de nos expositions, j’étais allé à La République Française pour tâcher d’avoir un petit bout d’article. Je tombe sur Challemel-Lacour, qui me dit aussitôt :
— « Nous ne pouvons rien faire pour vous, vous êtes des révolutionnaires ! »
« Dans l’escalier, je croise Gambetta, qui me demande ce que j’étais venu faire au journal. Je lui raconte mon affaire. Il se met à rire :
— « Ah ! elle est bien bonne ! Challemel-Lacour qui ne veut pas qu’on soit des révolutionnaires ! »
« Et Gambetta nous fit faire l’article. C’était le plus simple de toute la bande. »

 

Georges Rivière, Renoir et ses amis, H. Floury éditeur, Paris, 1921, p. 89-90 :

« A l’approche de l’exposition des Impressionnistes qui devait s’ouvrir en avril 1877, Renoir, faisant violence à son habitude de ne jamais rien demander, se décida, dans le but de servir ses amis, à prier Gambetta d’insérer dans la République française une note favorable à leur exposition. Un matin, ruminant ce qu’il allait dire, il se rendit au bureau du journal, rue de la Chaussée-d’Antin. Gambetta n’y était pas et ce fut Challemel-Lacour qui le reçut. A peine celui-ci eut-il entendu la requête du peintre qu’il entra presque en fureur. Sa mine d’ordinaire renfrognée se fit encore plus sévère.
— « Quoi ! » s’écria-t-il, « vous me demandez de parler des Impressionnistes dans notre journal ! C’est impossible, ce serait scandaleux ! Mais vous ignorez donc que vous êtes révolutionnaires ? »
Le pauvre Renoir, tout déconfit par cette apostrophe inattendue, se retira sans répliquer.
Sous le porche de la maison, il croisa Gambetta qui s’enquit du but de sa visite.
Quand Renoir lui eut répété la phrase comminatoire de Challemel-Lacour, le tribun éclata d’un gros rire.
— « Vous êtes des Révolutionnaires ? Eh bien ! et nous, qu’est-ce que nous sommes ? »

 

Duret Théodore, Histoire des peintres impressionnistes, Librairie Floury, Paris, 1939, p. 28-29 :

« Il [Degas] a personnellement toujours repoussé le titre d’Impressionniste. Quand, à l’exposition de 1877, ceux qui laissaient réellement voir ces traits, qui l’avaient fait naître, l’adoptèrent, il s’y opposa le plus qu’il put. »

[Début avril]

Lettre de Claude Monet à Zola.

« Du reste, nous nous verrons, j’espère, mercredi [4 avril] à notre ouverture particulière. »

Lettre de Monet à Zola, [début avril 1877] ; Wildenstein Daniel, Monet, tome I, lettre n° 105 p. 432.

[Début avril]

Piette écrit à Pissarro ; il évoque une dispute survenue entre Pissarro et Degas : « Après ce qui s’est passé entre vous et ce Monsieur, je regrette d’avoir même touché sa main. »

« Je pars pour Pontoise par le premier train. Il est 4 heures du matin. Avant de partir je dois vous dire ceci : hier, en prenant congé de ces Messieurs, je me suis approché de Sisley qui parlait avec Monet et Degas et lui ai tendu la main qu’il a serrée. Au même moment, Monsieur Degas m’a tendu la sienne et machinalement je l’ai touchée, mais cela a été un geste involontaire et qui a été plus vite que la pensée et contre lequel j’ai réagi presqu’immédiatement par ma froideur.
Après ce qui s’est passé entre vous et ce Monsieur, je regrette d’avoir même touché sa main ; car outre que vous aviez raison j’ai trouvé et j’ai dit que sa phrase était tristement regrettable, je le redis encore et le lui redirai tant qu’on voudra ; quelque confiance qu’il ait dans son affirmation dont nul ne lui contestait la véracité, il ne devait pas la mesurer avec la vôtre et la mettre au-dessus sans manquer, ce qu’il fait, aux éléments de la courtoisie et de la politesse. Nous avons déclaré tout haut et je déclare encore ici pour ma part que votre affirmation vaut à mes yeux plus que toute autre, venant de qui que ce soit. Je pense que l’expression a trahi la pensée de Monsieur Degas.
En tout cas, je vous assure et déclare qu’à l’avenir je ne toucherai sa main que lorsque vous-même aurez accepté de la toucher, c’est le seul moyen de mettre à néant sa rétention malséante. […]
A demain lundi. »

Lettre de Piette à Pissarro, non datée ; JBH, Mon cher Pissarro, p. 139.

Printemps

Cezanne revient quelquefois à Pontoise et à Auvers.

« D’après une note du docteur [Gachet], il [Cezanne] y reparut [à Auvers] en 1874 et 1877. »

Gachet Paul, Deux Amis des Impressionnistes, le Dr Gachet et Murer, p. 60.

 

Rivière Georges, Cezannele peintre solitaire, Paris, Librairie Floury, collection « Anciens et modernes », 1933, 176 pages, p. 117 :

« Après cette exposition de 1877, où il avait pu mettre sous les yeux du public un grand nombre d’œuvres, Paul Cezanne vécut peu à Paris. Il avait toujours son logement de la rue de l’Ouest, mais le plus souvent il séjournait à Auvers, à Pontoise ou en Provence. »

Cezanne et Pissarro peignent ensemble, respectivement : Le Jardin de Maubuisson, Pontoise (FWN109-R311) et Potager et arbres en fleurs, printemps, Jardin de Maubuisson, Pontoise (PDRS 494). Le tableau de Pissarro est signé et daté « C. Pissarro 1877 ».
Le Jardin de Maubuisson est le nom d’un lieu-dit du hameau de l’Hermitage, à Pontoise.
Le tableau de Cezanne a porté un titre erroné : Le Potager de Pissarro à Pontoise. En fait, le potager que cultivait Mme Pissarro était situé à proximité de leur maison, à quelques centaines de mètres de là.
De l’emplacement où Cezanne peint le groupe de maisons, il ne pouvait voir qu’un seul pan de la toiture bleue à quatre pans de la maison au centre. Il a donc dû déplacer son chevalet en cours d’exécution pour en voir deux, préfigurant ainsi le mouvement du peintre et son modèle.
Il applique de larges touches blanches pour représenter les fleurs des arbres fruitiers, mais elles sont moins reconnaissables que chez Pissarro.
Les deux tableaux ont été montrés à la troisième exposition impressionniste en 1877 : pour Cezanne, sous l’un des nos 22, 23, 24 ou 25 : « Paysage ; Étude d’après nature » ; pour Pissarro, sous le n° 164 : « Le verger, côte Saint-Denis, à Pontoise ».
Il est fort probable que Cezanne est hébergé chez Pissarro, 18, rue de l’Hermitage (actuel n° 36). D’ailleurs, un tableau de Cezanne, Les Deux vases de fleurs (FWN730-R313), montre un vase qui apparaît aussi dans une nature morte de Pissarro datée « 1873 », Bouquet de pivoines roses (PDRS 315), ce qui suggère qu’il a été peint chez Pissarro. De plus, le tableau de Pissarro Rue de Gisors, la maison du père Gallien, Pontoise (PDRS 288), daté »1873 », est représenté dans le tableau de Cezanne Nature morte à la soupière (FWN726-R302), ce qui indique que cette nature morte a été peinte chez Camille Pissarro à Pontoise.

Rewald John : « À propos du catalogue raisonné de l’œuvre de Paul Cezanne et de la chronologie de cette œuvre », La Renaissance, 20e année, mars-avril 1937, p. 53-56, p. 54 :

« 1877. Nature morte. D’après les souvenirs de Lucien Pissarro, ce tableau [FWN726-R302] fut exécuté à Pontoise chez ses parents. »

 

Rewald John, The Paintings of Paul Cezanne. A Catalogue raisonné, en collaboration avec Walter Feilchenfeldt et Jayne Warman, volume I « The Texts », 592 pages, 955 numéros, New York, Harry N. Abrams, Inc., Publishers, 1996, notice 302, p. 208 :

« Cette nature morte [FWN726-R302] a été peinte dans l’atelier de Camille Pissarro à Pontoise. Son fils Lucien, qui avait alors quatorze ans, se souviendra plus tard, non seulement qu’elle a été réalisée en 1877, mais aussi que Cezanne avait emprunté un châle rouge à sa mère pour l’utiliser comme nappe. »

[Début avril]

Monet invite Zola à une réunion avec les peintres, où seront présents notamment Cezanne et Renoir, le 5 avril, au café Riche.

« Bien que Renoir vous ait vu, je viens vous dire que nous tenons à ce que vous soyez de notre réunion de jeudi. Cezanne qui sera des nôtres sera très heureux de vous revoir. Nous comptons donc sur vous jeudi [5 avril], rendez-vous 7 heures. Café Riche.
Du reste, nous nous verrons, j’espère, mercredi [4 avril] à notre ouverture particulière. »

Lettre de Claude Monet à Zola, non datée ; Wildenstein, Monet, tome I, lettre n° 105 p. 432.

 

Georges Rivière, Cezanne, le peintre solitaire, Paris, Librairie Floury, collection « Anciens et modernes », 1933, 179 pages, p. 127 :

« Paul Cezanne avait consenti à participer à l’exposition de la rue Le Peletier, comme il avait participé, en 1874, à celle du boulevard des Capucines, parce que cette exposition était faite dans un local indépendant loué par les artistes eux-mêmes. En 1876, il n’avait pas accepté l’hospitalité offerte par un marchand de tableaux, même lorsque celui-ci s’était montré d’une sympathie agissante à l’égard des peintres décriés et avait eu foi dans leur talent. Pour Cezanne, il fallait exposer au Salon officiel ou chez soi. »

4-30 avril

Troisième Exposition de peinture, 6, rue Le Peletier.

Le mot « impressionniste » est affiché à l’entrée de l’exposition.
Deux cent quarante et une œuvres inscrites au catalogue ; dix-huit exposants :
Caillebotte (Gustave) : 6 œuvres ; Cals (Adolphe-Félix) : 16 œuvres et une autre non cataloguée ; Cezanne (Paul), 67, rue de l’Ouest : 16 œuvres et une autre non cataloguée ; Cordey (Frédéric), 14, rue Le Chapelais : 4 œuvres ; Degas (Edgar) : 25 œuvres, dont 1 appartenant à M. H. [Hoschedé], 3 à M. C. [Caillebotte], 1 à M. H. H. [Henri Hecht], 1 à M. Ch. H., 1 à M. V., 1 à M. H. R. [Henri Rouart] ; Guillaumin (Armand), 13, quai d’Anjou : 12 œuvres ; Jacques-François : 2 œuvres ; Levert (Jean-Baptiste-Léopold) : 6 œuvres ; Maureau (Alphonse) : 4 œuvres ; Monet (Claude), à Argenteuil : 30 œuvres, dont 11 appartenant à M. H. [Hoschedé], 2 à M. Duret, 3 à M. de Bellio, 2 à M. Manet, 1 à M. G. C. [Gustave Caillebotte], 1 à M. Charpentier, 1 à M. Fromenthal ; Morisot (Berthe) : 12 œuvres ; Piette (Ludovic), rue Véron : 31 œuvres ; Pissarro (Camille), à Pontoise, rue de l’Hermitage : 22 œuvres ; Sisley, à Marly-le-Roy : 17 œuvres, dont 3 appartenant à M. H. [Hoschedé], 3 à M. de Bellio, 2 à M. Charpentier, 1 à M. Duret, 1 à M. Manet, 1 à M. Ch… ; Renoir (Pierre-Auguste), 35, rue Saint-Georges : 21 œuvres, dont 1 appartenant à M. C., 2 à M. G. Charpentier, 1 à M. A. D. ; Rouart (Henri), 31, rue de Lisbonne : 5 œuvres ; Tillot (Charles), 4, rue Fontaine-St-George : 14 œuvres.

« Catalogue
DE LA 3e
Exposition
DE PEINTURE
par MM.
CAILLEBOTTE — CALS — CEZANNE — CORDEY
DEGAS — GUILLAUMIN — JACQUES-FRANÇOIS — LAMY
LEVERT — MAUREAU — C. MONET — B. MORISOT
PIETTE — PISSARRO — RENOIR — ROUART
SISLEY — TILLOT
De 10 heures à 5 heures
6, RUE LE PELLETIER, 6
PARIS
AVRIL 1877 »

Catalogue de la 3e exposition de peinture par MM. Caillebotte, Cals, Cezanne, Cordey, Degas, Guillaumin, Jjacques-François, Lamy, Levert, Maureau, C. Monet, B. Morisot, Piette, Pissarro, Renoir, Rouart, Sisley, Tillot, Paris, 6, rue Le Peletier, avril 1877, imprimerie E. Cappemont et V. Benault, 16 pages.
Dates d’après G. R. [Georges Rivière], « À M. le Rédacteur du Figaro », L’Impressionniste, n° 1, 6 avril 1877, p. 1, et L’Impressionniste, n° 4, 28 avril 1877, p. 7.
Sur le terme « impressionniste », Georges Rivière, « Explications », L’Impressionniste, n° 3, 21 avril 1877, p. 3.

 

Vollard Ambroise, Renoir, Les Éditions G. Crès & Cie, Paris, 1920, 286 pages, p. 66 :

« Aussi, lorsqu’en 1877, j’exposai [Renoir] de nouveau avec une partie du même groupe, ce fut moi qui insistai pour qu’on gardât ce nom d’Impressionnistes qui avait fait fortune. C’était dire aux passants, — et personne ne s’y trompa : — « Vous trouverez ici le genre de peinture que vous n’aimez pas. Si vous venez, ce sera tant pis pour vous, on ne vous remboursera pas vos dix sous d’entrée ! »

 

Georges Rivière, Renoir et ses amis, Paris, H. Floury éditeur, 1921, 273 pages, p. 156 et 158 :

« Le jour de l’ouverture de l’exposition, il y eut foule dans les salons de la rue Le Peletier. Le public était à peu près composé des mêmes gens qui se pressaient au Cercle des Mirlitons pour y voir, avant qu’ils fussent accrochés au Salon du Palais de l’Industrie, les tableaux des peintres choyés par l’administration des Beaux-Arts. Le monde élégant, à notre grande surprise, était venu rue Le Peletier.
Cette curiosité mondaine était quelque chose de nouveau. Les expositions précédentes, dans l’ancien atelier Nadar et à la galerie Durand-Ruel, avaient attiré l’attention du public sur ces peintres, auxquels on prêtait une attitude révolutionnaire, et, qu’à cause de cela, on avait d’abord appelé les Intransigeants. Mais les visiteurs des premières expositions étaient tous, pour ainsi dire, des passants ; ils s’étaient montrés, du reste, sans bienveillance. Ils riaient de bonne foi devant les tableaux, au souvenir des faciles plaisanteries dont les plus spirituels chroniqueurs de la presse parisienne avaient criblé les Impressionnistes. Si, cette fois, la qualité des visiteurs avait changé, les sentiments des uns et des autres sur l’art étaient pareils.
L’hostilité était donc encore très vive dans la foule qui se pressait à l’exposition de la rue Le Peletier. Les journalistes s’indignaient qu’un camelot criât l’Impressionnisme dans la rue ; cela leur semblait un défi lancé au bon sens. La surprise du public fut, cependant, plus grande encore que l’hostilité, en face d’œuvres dont on ne pouvait pas, malgré tout, méconnaître l’importance. »

 

Rivière Georges, Le Maître Paul Cezanne, Paris, H. Floury éditeur, 1923, 242 pages, p. 84-85 :

« Le soin d’organiser l’exposition et de placer les toiles fut laissé à Renoir, Monet, Pissarro et Caillebotte, aidés de quelques amis. Les choses marchèrent à souhait et chaque exposant eut lieu d’être satisfait de la place qui lui était attribuée ; Cezanne, notamment, y était admirablement présenté, comme si ses compagnons avaient voulu, en lui donnant une place d’honneur, protester contre les attaques dont il était l’objet.
Dans la première pièce, on avait placé des toiles de Renoir, de Monet et de Caillebotte. La seconde salle contenait le grand tableau de Monet : Les Dindons blancs, La Balançoire, de Renoir, des paysages de Monet, Pissarro, Sisley, Guillaumin, Cordey et Lamy. Dans le grand salon du milieu, on avait placé le Bal du Moulin de la Galette de Renoir, un grand paysage de Pissarro, les tableaux de Berthe Morisot et les toiles de Cezanne, celles-ci occupaient l’un des grands panneaux.
Le grand salon qui faisait suite à celui-là était attribué à Sisley, Pissarro, Monet et Caillebotte. Enfin, dans une petite galerie qui terminait l’exposition, on avait réuni les œuvres de Degas et des aquarelles de Berthe Morisot.
Notre sèche énumération ne peut donner qu’une idée imparfaite de l’ensemble de cette manifestation mémorable d’un groupe d’artistes qui représentaient incontestablement l’élite des peintres de la fin du xixe siècle.
Le premier jour, un mercredi, il y eut réellement foule dans les salons de la rue Le Peletier. Contrairement à ce qui s’était produit en 1874, les visiteurs n’étaient pas, en grande majorité, hostiles à tous les exposants, sans distinction. Ce furent les journaux qui, presque tous, infligèrent des critiques uniformes à tout le groupe des impressionnistes. »

 

Georges Rivière, Cezanne, le peintre solitaire, Paris, Librairie Floury, collection « Anciens et modernes », 1933, 179 pages, p. 120 :

« Le placement des tableaux avait été confié à Renoir, Monet, Pissarro et Caillebotte. Tous les quatre, d’un commun accord, réservèrent à Paul Cezanne le meilleur panneau du grand salon. Les tableaux de Cezanne voisinaient dans cette belle salle avec le Bal du Moulin de la Galette, de Renoir, un grand paysage de Pissarro, les jolies études de Mme Berthe Morisot et un ou deux paysages de Monet. »

Cezanne, dont l’adresse est 67, rue l’Ouest, expose dix-sept œuvres, dont une œuvre non cataloguée et trois aquarelles :

« CEZANNE (Paul)
67, rue de l’Ouest.

[FWN744-R329, FWN745-R337, FWN742-R348] :
17 — Nature morte.
18 — Id.
19 — Id.

[FWN722-R265, FWN732-R315] :
20 — Étude de fleurs.
21 — Id.

[FWN102-R275, FWN96-R279, FWN99-R277, FWN107-R312] :
22 — Paysage ; Étude d’après nature.
23 — Id.
24 — Id.
25 — Id.
26 — Les baigneurs ; Étude, projet de tableau. [FWN926-R261]
27 — Tigre. [Tigre d’après Barye, FWN648-TAR298]
28 — Figure de femme ; Étude d’après nature. [FWN441-R387 ?]
29 — Tête d’homme ; Étude. [FWN437-R292]

[RW010, RW017]
30 — Aquarelle ; Impression d’après nature.
31 — Id. Id.
32 — Aquarelle ; Fleurs. [RW008] »

Hors catalogue : « un tableau représentant une scène au bord de la mer » (Les Pêcheurs – Journée de juillet, FWN634-R237), d’après l’article de Georges Rivière du 14 avril 1877.

G.[Georges] Rivière, « L’exposition des impressionnistes », L’Impressionniste, n° 2, 14 avril 1877, p. 1-4, 6.

Un croquis de Degas dessiné dans un album pour ses amis les Halévy montre un baigneur debout avec l’inscription (de la main de Ludovic Halévy) : « Degas / les baigneurs d’après Cezanne / Impressionnistes, Exposition 1877. ». Ce croquis représente plutôt fidèlement le personnage central de la grande peinture FWN926-R261.

Presque toutes les œuvres de Cezanne figureront à la vente de la succession Chocquet, sauf trois d’entre elles : FWN926-R261, FWN722-R265 et FWN441-R387. Presque toutes aussi sont signées, sauf deux d’entre elles : FWN441-R387 et RW010.
Le catalogue en ligne The Paintings of Paul Cezanne considère que c’est le paysage FWN90-R268, et non FWN107-R312, qui a été exposé sous le n° 22, 23, 24 ou 25, tous deux ayant figuré à la vente de la succession Chocquet sous les nos 7 et 9, et il suppose que le n° 28 est FWN441-R387, Portrait de madame Cezanne, d’après l’article de Bernadille (« le buste de la femme coupée en morceaux »). À noter qu’Hortense apparaît dans la même robe rayée, assise dans le même fauteuil rouge, sur FWN466-R536, Madame Cezanne en robe rayée.

Feilchenfeldt Walter, Warman Jayne et Nash David, The Paintings of Paul Cezanne. An online catalogue raisonné, http ://www.cezannecatalogue.com/exhibitions/.
Bernadille, « Chronique parisienne : l’exposition des impressionnistes », Le Français, 13 avril 1877, p. 2 :

« Les Natures mortes de M. Paul Cezanne ne sont pas encore assez mortes : j’ai vu des spectateurs horripilés qui les eussent tuées volontiers. Cham et Daumier n’ont rien fait de plus réjouissant que ses Baigneurs, et sa Tête d’homme, étude (Étude, ô ciel !), n’est excusable que si elle est vraiment, comme l’assurait un visiteur qui semblait bien informé, l’effigie de Moyaux. — A rapprocher d’un portrait féminin qui se trouve dans une salle voisine, et où j’ai cru reconnaître le buste de la femme coupée en morceaux, — sans doute un objet d’art commandé par M. le greffier de la Morgue pour la décoration de son cabinet [n° 28, FWN441-R387]. »

Le fond du tableau Le plat de pommes (FWN742-R348) représente le bas d’un panneau du paravent FWN560-R002-3 (le quatrième en partant de la gauche). Il a donc été peint au Jas de Bouffan, probablement lors du séjour de Cezanne en mai-juin 1876.

« PISSARRO (Camille)
à Pontoise, rue de l’Hermitage

163 — Côte Saint-Denis à Pontoise, appartient à M. C… [Caillebotte]. [PDRS 489]
164 — Le verger, côte Saint-Denis, à Pontoise. [PDRS 488]
165 — Sous bois, id. id. [PDRS 490]
166 — Jardin des Mathurins, à Pontoise. [PDRS 488]
167 — Coin du Jardin des Mathurins, à Pontoise. [PDRS 503]
168 — Sentier près les Mathurins. id.
169 — Verger de Montbuisson, à Pontoise. [PDRS 442]
170 — Vue de Saint-Ouen-l’Aumône, appartient à M. H… [Hoschedé] [PDRS 441]
171 — La plaine d’Épluches (Arc-en-ciel), appartient à M. H… [Hoschedé] [PDRS 495]
172 — Bord de l’Oise en automne, appartient à M. Ch… [Chocquet ?]
173 — Bord de l’Oise, route d’Auvers.
174 — Place de l’hermitage à Pontoise.
175 — Grand poirier, à Montbuisson, appartient à M. H… [Hoschedé] [PDRS 492]
176 — Paysage avec ruine (Automne), appartient à M. H… [Hoschedé] [PDRS 335]
177 — Bord de l’Oise, marine.
178 — Basse-cour. Pluie. [PDRS 497]
179 — Vue de l’hermitage.
180 — La Moisson, appartient à M. C… [Caillebotte] [PDRS 465]
181 — Allée sous bois, à Montfoucault, appartient à M. C… [Caillebotte] [PDRS 383]
182 — Un [sic] friche, à Montfoucault.
183 — Paysage.
184 — La Plaine, à Pontoise. »

Catalogue de la 3e exposition de peinture par MM. Caillebotte, Cals, Cezanne, Cordey, Degas, Guillaumin, Jacques-François, Lamy, Levert, Maureau, C. Monet, B. Morisot, Piette, Pissarro, Renoir, Rouart, Sisley, Tillot, Paris, 6, rue Le Peletier, avril 1877, imprimerie E. Cappemont et V. Benault, 16 pages, p. 19-20.

 

Articles de presse :

G. R. [Georges Rivière], « À M. le Rédacteur du Figaro », L’Impressionniste, n° 1, 6 avril 1877.
[Vassy Gaston], « L’Exposition des Impressionnistes », L’Événement, 6 avril 1877.
Pothey Alexandre, « Beaux-arts », Le Petit Parisien, 7 avril 1877.
Sébillot Paul, « Exposition des impressionnistes », Le Bien public, 7 avril 1877.
[Lafenestre G.], « Le jour et la nuit », Le Moniteur universel, 8 avril 1877.
Léon de Lora, « L’exposition des impressionnistes », Le Gaulois, 10e année, n° 3094, mardi 10 avril 1877, p. 1-2.
« Exposition des Impressionnistes », La Petite République française, 10 avril 1877.
Leroy Louis, « Exposition des Impressionnistes », Le Charivari, 11 avril 1877.
Jacques, « Menus propos », L’Homme libre, 12 avril 1877.
Baron Schop, « La semaine parisienne », Le National, 13 avril 1877.
Leroy Louis, « Le public à l’exposition des Impressionnistes », Le Charivari, 14 avril 1877.
Rivière Georges, « L’Exposition des Impressionnistes », L’Impressionniste, n° 2, 14 avril 1877.
La rédaction, « L’exposition des impressionnistes », Les Écoles, journal des étudiants, n° 6, 15 avril 1877, p. 6.
[Zola], « Lettre de Paris », Le Sémaphore de Marseille, 18 avril 1874.
[Zola], « Notes parisiennes. Les expositions : les peintres impressionnistes », Le Sémaphore de Marseille, 19 avril 1877.
Descubes A., « L’exposition des impressionnistes », Gazette des lettres, des arts et des sciences, n° 12, 20 avril 1877, p. 185-188, p. 187.
Ballu Roger, « L’Exposition des peintres impressionnistes », La Chronique des arts et de la curiosité, supplément à la Gazette des beaux-arts, 23 avril 1977.
[Burty Philippe], « Exposition des Impressionnistes [sic] », La République française, 25 avril 1877, p. 2.
Bigot Charles, « Causerie artistique. L’exposition des « Impressionnistes » », La Revue politique et littéraire, 28 avril 1877.
Reff Theodore, The Notebooks of Edgar Degas. A Catalogue of the thirty-eight notebooks in the Bibliothèque nationale and other collections, édition révisée, 2 volumes, New York, Hacker Art Books, volume I, 167 pages, p. 129.

 

« Faits divers », Le Temps, 147e année, n° 5832, vendredi 6 avril 1877, p. 2 :

« L’Exposition des impressionnistes s’est ouverte hier, 6, rue Le Peletier. Le nombre des visiteurs a été considérable.
Le catalogue comprend 241 numéros et le nombre des exposants ne s’élève pas à moins de 18 artistes. Ce sont MM. Caillebotte, Cals, Cezanne, Cordey, Degas, Guillaumin, Jacques François, Lamy, Levert, Maureau, Monet, Piette, Pissarro, Renoir, Rouart, Sisley, Tillot et Mlle Berthe Morisot. »

 

Georges Rivière, Renoir et ses amis, Paris, H. Floury éditeur, 1921, 273 pages, p. 40 :

« Dès que les Impressionnistes exposèrent leurs premières œuvres, M. Choquet vint à eux. Cezanne, Renoir et Monet étaient ses préférés. Il sentit tout de suite que dans cette floraison de jeunes artistes, ceux-ci étaient les véritables originaux. S’il eut quelque sympathie pour les autres, c’est parce qu’ils étaient aux côtés des premiers. Et ces peintres qu’il aimait, dont il considérait justement l’expression esthétique comme marquant une renaissance de l’art français, il les défendit en toute occasion avec l’enthousiasme juvénile qu’il garda jusqu’au dernier jour.
Il fallait le [Chocquet] voir dans les expositions des premières années de l’Impressionnisme tenir tête à la foule hostile. Il interpellait les rieurs, leur faisait honte de leurs railleries, les cinglait de remarques ironiques et, dans ces colloques animés qui se renouvelaient tous les jours, ses adversaires n’avaient pas le dernier mot. A peine avait-il quitté un groupe qu’on le retrouvait plus loin entraînant presque de force un amateur récalcitrant devant les toiles de Renoir, de Monet ou de Cezanne et s’efforçant de lui faire partager son admiration pour ces peintres honnis. Il trouvait d’éloquentes paroles, des arguments ingénieux pour convaincre ses auditeurs. Il leur exposait avec clarté les raisons de sa prédilection. Tour à tour persuasif, véhément, impérieux, il se dépensait inlassablement sans jamais se départir de cette urbanité qui faisait de lui le plus charmant et le plus redoutable des contradicteurs.
Il entrait parfois, cependant, en violente colère, lorsque quelqu’un blessait son extrême susceptibilité. »

Articles favorables à Cezanne

Mauclair Camille, « Destinées de la peinture française 1865-1895 », La Nouvelle Revue, 17e année, tome xciii, 15 mars 1895, p. 363-377, p. 372 :

« Et M. Paul Cezanne, inconnu du public, solitaire, dédaigné, signa des œuvres d’une maîtrise tourmentée et robuste, tandis que Sisley, Caillebotte, miss Mary Cassatt et Mme Berthe Morisot, avec des dons divers de franchise et de charme, complétaient cette école indépendante et primesautière où venaient aboutir, contrairement au jugement trop superficiel des critiques, quelques-uns des dons les plus essentiels de la tradition française. »

 

Le Courrier de France, « Échos et nouvelles », 4 avril 1877, p. 3.

« Citons enfin quelques nouveaux adeptes : Césanne [sic], Guillaumin, Piette, Lamy, etc. »

 

G. R. [Georges Rivière], « A M. le rédacteur du Figaro », L’Impressionniste, n° 1, 6 avril 1877, p. 1-2 :

« A l’exposition de la rue Le Peletier, les critiques n’ont rien vu, ni le dessin étonnant, ni la couleur charmante et jeune de M. Renoir, ni la puissance de M. Monet, ni la science et la grandeur de MM. Cezanne et Degas, ni M. Pissaro, ni MM. Sisley, Caillebotte, ni le charme inattendu et féminin de Mme Morisot, — rien. — Ils ont ri comme des ignorants, prétentieux.
[…] Il y en a d’autres qui ont ri devant les Baigneurs[n° 26, FWN926-R261] et le portrait d’homme [n° 29, FWN437-R292] de M. Cezanne. Que ceux-là interrogent quelques peintres, et ils regretteront leurs rires. »

 

G.[Georges] Rivière, « L’exposition des impressionnistes », L’Impressionniste, n° 1, 6 avril 1877, p. 2-6 :

« En entrant dans le salon du milieu, votre premier regard est pour le Bal de M. Renoir, et pour un grand paysage de M. Pissaro ; vous vous retournez, c’est pour admirer, les toiles magistrales de M. Cezanne, les charmants tableaux, si fins et surtout si féminins de Mme Berthe Morisot. »

 

Bertall [pseudonyme de Charles-Albert d’Arnoux], « Exposition des Impressionnistes », Paris-Journal, 9 avril 1877, p. 1-2.

« M. Pisley et M. Césanne travaillent dans le petit bleu, comme les maîtres. Recommandation de voir, de ce dernier, des baigneurs. (Étude-projet du n° 26. [FWN926-R261]) C’est adorable. »

 

Jacques, « Menus propos : Salon impressionniste », L’Homme libre, 12 avril 1877, p. 1 et 2 :

« […] MM. Pissaro et Cezanne, qui ont des partisans, forment tous les deux une école à part, et même deux écoles, dans l’école. Je leur reconnais des qualités de dessin et même d’agencement ; mais de couleur, c’est différent. Sur ce chapitre, je me garderai de m’étendre. J’avoue ne pas les trouver très compréhensibles, et je me méfierais d’analyser le mérite qu’on leur attribue. Néanmoins, je dois déclarer que l’intérieur de fromage de Hollande gâté, catalogué sous le titre d’impression d’après nature, par M. Cezanne, m’a paru excessivement réussi.
***
Résumons-nous. L’Exposition des impressionnistes est, en somme, très digne d’occuper l’attention et d’appeler l’applaudissement. Elle démontre ceci, c’est que la peinture n’est point uniquement un art d’archéologue et qu’elle s’accommode, sans effort, de la « modernité. » Il est de bon goût, parmi les peintres honnêtes et modérés, d’écarter systématiquement tout ce qui traduit un épisode, un usage, une mode de nos jours. Les impressionnistes ont eu la témérité victorieuse de prouver que les peintres honnêtes et modérés ont tort. Le premier qui arma de fusils ses personnages effraya sa génération. Depuis, que de batailles dans nos musées ! De ce que Raphaël n’a point retracé la Vierge allant en wagon-lit, pleurer sur le Calvaire le Christ fusillé, il serait mauvais de conclure qu’il ne faut admettre aux Salons que des hallebardes et des diligences.
Jacques »

 

G.[Georges] Rivière, « L’exposition des impressionnistes », L’Impressionniste, n° 2, 14 avril 1877, p. 1-4, 6 :

« L’artiste le plus attaqué, le plus maltraité depuis quinze ans par la presse et par le public, c’est M. Cezanne. Il n’est pas d’épithète outrageuse qu’on n’accole à son nom, et ses œuvres ont obtenu un succès de fou rire qui dure encore.
Un journal appelait le portrait d’homme [n° 29, FWN437-R292] exposé cette année « Billoir en chocolat » 1. Ces rires et ces cris partent d’une mauvaise foi qu’on n’essaie même pas de dissimuler. On vient devant les tableaux de M. Cezanne pour se dilater la rate. Pour ma part, j’avoue que je ne connais pas de peinture qui prête moins à rire que celle-là. Mais ce rire est forcé. […]
M. Cezanne est, dans ses œuvres, un grec de la belle époque ; ses toiles ont le calme, la sérénité héroïque des peintures et des terres cuites antiques, et les ignorants qui rient devant les Baigneurs[n° 26, FWN926-R261], par exemple, me font l’effet de barbares critiquant le Parthénon.
M. Cezanne est un peintre et un grand peintre. Ceux qui n’ont jamais tenu une brosse ou un crayon ont dit qu’il ne savait pas dessiner, et ils lui ont reproché des imperfections qui ne sont qu’un raffinement obtenu par une science énorme.
Je sais bien que, malgré tout, M. Cezanne ne peut pas avoir le succès des peintres à la mode. Entre les Baigneurs [n° 26, FWN926-R261] et les petits soldats d’Épinal, il n’y a pas à hésiter, on court aux petits soldats.
Une femme appuyée au bras d’un grand jeune homme blond ne dira jamais, en roulant les yeux devant ses tableaux : « C’est adorable ! » Un critique se désespérera de ne pouvoir y accoler des mots cocasses, tels que : morbidesse, maestria, désinvoltura, etc. Un autre ne trouvera pas d’esprit dans le choix du sujet, parce que cela n’a pas pour titre : Dans mon clos ! Un instant seul, Regrets ou les Fiançailles, titres de ces mille toiles qui font si bien en photographie dans les bazars de la rue St-Denis et des boulevards, ou en chromo, pour aider à la consommation du tapioca.
Cependant la peinture de M. Cezanne a le charme inexprimable de l’antiquité biblique et grecque, les mouvements des personnages sont simples et grands comme dans les sculptures antiques, les paysages ont une majesté qui s’impose, et ses natures mortes si belles, si exactes dans les rapports des tons, ont quelque chose de solennel dans leur vérité. Dans tous ses tableaux, l’artiste émeut, parce que lui-même reçoit devant la nature une émotion violente que la science transmet à la toile.
Au-dessus d’une porte, dans le second salon, M. Cezanne a un tableau représentant une scène au bord de la mer [hors catalogue, FWN634-R237]. C’est d’une grandeur étonnante et d’un calme inouï ; cette scène se passe, semble-t-il, dans la mémoire, en feuilletant sa vie.
Un bonhomme en redingote noire et coiffé d’un chapeau pointu, s’avance, clopin-clopant, sous le bon soleil, en s’appuyant sur un gros bâton. C’est le bonhomme de la veillée, le curieux, l’Asverhus qui sait l’histoire de chacun à dix lieues à la ronde, rebouteux et sorcier, riche ou pauvre, nul ne le sait.
Le voilà qui va réchauffer son corps froidi et regarder, avec ses yeux rouges et clignotants, la grande mer bleue. Devant ce vieux bonhomme, une femme appelle le passeur avec un geste plein de grandeur ; et, dans un petit bras de mer, un bateau de pêcheur avec une haute voile blanche est arrêté. Un matelot sur la grève tire les filets de l’eau ; un autre, un vieux loup de mer, en chemise rouge, debout dans le bateau, dirige la manœuvre. C’est vaste et sublime comme un beau souvenir ; le paysage est grandiose avec les grands arbres agités par la brise de mer, l’eau bleue et transparente et les nuages éclatants au soleil.
Des œuvres comparables aux plus belles de l’antiquité, voilà les armes avec lesquelles M. Cezanne lutte contre la mauvaise foi des uns et l’ignorance des autres, voilà ce qui assure son triomphe.
Un de mes amis [Frédéric Cordey] m’écrit :
« C’est une chose vraiment remarquable que la même société qui regarde sans rire les prétentieux efforts d’une archéologie puérile, qui admire comme ils le méritent tantôt les chefs-d’œuvre mutilés du Louvre au musée Campana, tantôt les premières tentatives d’un art en enfance, qui met de fantastiques enchères sur les essais d’un potier infime de la Renaissance, que cette société, dis-je, vienne rire d’un vivant avant de savoir seulement si ce vivant n’est pas un homme de génie. Regardez donc la Nuit, de Michel Ange, comparez-en les proportions avec celles de la Nature ou de l’Antique, et ce chef-d’œuvre vous apparaîtra monstrueux, surhumain, ridicule, et pour rester dans la logique, vous devrez en rire. »
« Je ne sais, ajoutait le même ami devant les Baigneurs[n° 26, FWN926-R261], je ne sais, quelles qualités on pourrait ajouter à ce tableau pour le rendre plus émouvant, plus passionné, et je cherche en vain les défauts qu’on lui reproche. Le peintre des Baigneurs appartient à la race des géants. Comme il se dérobe à toute comparaison, on trouve commode de le nier ; il a pourtant des similaires respectés dans l’art, et si le présent ne lui rend pas justice, l’avenir saura le classer parmi ses pairs à côté des demi-dieux de l’art. »
Plaçons près de M. Cezanne un homme qu’on accuse aussi de maladresses mais qu’on encourage comme un jeune homme qui pourra avec l’âge arriver à quelque chose, je veux parler de M. Pissaro. »

Georges Rivière apportera ces précisions, dans Le Maître Paul Cezanne, p. 89 et 90 :
« 1 C’était le portrait de M. Chocquet, le premier fait de lui par Cezanne. Billoir avait coupé une femme en morceaux et fut guillotiné. Son procès fut l’occasion de longs et stupides articles dans la plupart des journaux. »

L’ami qui lui a écrit est Frédéric Cordey.

 

Claretie Jules, « Le Mouvement parisien : L’Exposition des impressionistes », L’Indépendance belge, 15 avril 1877, p. 1 :

« Il faut voir l’attitude des visiteurs qui entrent dans ces salles de la rue Le Pelletier, où le rose violent, le vert aigu, le bleu majeur, le rouge transcendant, le violet exaspéré, toutes les couleurs du prisme, se livrent une si furieuse bataille. Les bonnes gens ont bien envie de baisser les paupières, leurs yeux clignotent. Où se trouvent-ils transportés, bone Deus ? Mais après tout, comme on a vu dans ce siècle tant de négations devenir des affirmations, comme on a bafoué Delacroix avant de l’acclamer, comme on s’est moqué de ses chevaux violacés avant de les payer plus cher que les chevaux de courses, comme l’esprit public, à cette heure, sollicité par tant de causes, assourdi par tant de clameurs, désorienté, effaré, ne sait plus vers quel pôle se tourner, comme on en vient à se demander de quel côté sont le bon goût, la raison et la vanité, les visiteurs contemplent les baigneurs épouvantables de M. Cezanne [n° 26, FWN926-R261] comme ils regarderaient la Monna Lisa du Vinci et feuillettent le catalogue de l’exposition des impressionistes avec le respect qu’ils mettraient à tourner les feuillets du livret du Louvre. »

 

La rédaction, « L’exposition des impressionnistes », Les Écoles, journal des étudiants, n° 6, 15 avril 1877, p. 6 :

« L’Exposition des Impressionnistes
Nous engageons, fortement les jeunes gens des Écoles à se rendre, 6, rue Le Peletier, ils ne perdront pas leur journée, et se joindront à nous pour féliciter MM. Caillebotte, Cals, Cezanne, Cordey, Degas, Maureau, Monet, Morisot, Piette, Pissaro, Renoir, Rouart, Sisley, etc., de leur hardiesse pleine d’avenir.
LA RÉDACTION »

 

[Émile Zola], « Notes parisiennes : Une Exposition : Les Peintres impressionnistes », Le Sémaphore de Marseille, 19 avril 1877, p. 1 :

« Ils se sont trouvé former ainsi un groupe homogène, ayant les uns et les autres une vision à peu près semblable de la nature ; et ils ont alors ramassé comme un drapeau la qualification d’impressionnistes qu’on leur avait donnée. Impressionnistes on les a nommés pour les plaisanter, impressionnistes ils sont restés par crânerie. […]
M. Claude Monet est la personnalité la plus accentuée du groupe. […]
Je citerai ensuite M. Paul Cezanne, qui est à coup sûr le plus grand coloriste du groupe. Il y a de lui, à l’exposition, des paysages de Provence du plus beau caractère [FWN90-R268 et FWN96-R279]. Les toiles si fortes et si vécues de ce peintre peuvent faire sourire les bourgeois, elles n’en indiquent pas moins les éléments d’un très grand peintre. Le jour où M. Paul Cezanne se possédera tout entier, il produira des œuvres tout à fait supérieures. […]
Je ne range pas ici les peintres impressionnistes par rang de mérite, car j’aurais dans ce cas parlé déjà de M. Pissarro et de M. Sisley, deux paysagistes du plus grand talent. Ils exposent chacun dans des notes différentes, des coins de nature d’une vérité frappante. […]
La preuve que les peintres impressionnistes déterminent un mouvement, c’est que le public tout en riant va voir en foule leur exposition. On y compte par jour plus de cinq cents visiteurs. C’est un succès pour qui connaît les choses. Non seulement les frais de l’exposition seront couverts, mais il y aura peut-être des bénéfices. Bon courage et bon succès aux peintres impressionnistes ! »

Articles défavorables à Cezanne

[Gaston Vassy], « La Journée à Paris : L’Exposition des impressionnalistes », L’Événement, 6 avril 1877, p. 2 :

« Mais donnons d’abord les noms des artistes organisateurs. — Ce sont : MM. Caillebotte, Cals, Cezanne, Cordet, Degas, Guillaumin, Jacques François, Lamy, Levert, Maureau, Monet, Mme Morizot, MM. Piette, Pissarro, Renoir, Rouart, Sisley et Tillot.
Tous des convaincus et vous expliquant, avec le plus grand sérieux du monde, leur théorie quelque peu baroque, — qui cependant, nous le répétons, produit parfois de bons résultats ! […]
M. Cézann [sic] expose un paysage étrange, qui démontre qu’il a été violemment impressionné par deux choses, — les épinards et la cordonnerie [FWN99-R277]. C’est en effet d’un vert à faire frémir, et un bouquet d’arbres qui se trouve au premier plan a tout à fait l’air d’une rangée de bottes contorsionnées par une horrible douleur.
Citons aussi une Tête d’homme [n° 29, FWN437-R292], qui semble celle d’un Billoir en chocolat. »

 

L. G., « Le Salon des « impressionnistes » », La Presse, 42e année, vendredi 6 avril 1877, p. 2 :

« la Femme couchée de M. Cals est d’une nuance jaune noirâtre qui ne peut plaire qu’à un seul, à ce visage en pain d’épice qui se détache du cadre n° 29 [FWN437-R292] où l’a logé M. Paul Cezanne. »

 

« Nouvelles du jour », La Patrie, 6 avril 1877, p. 4 :

« les œuvres singulières de M. Cezanne »

 

Sébillot Paul, « Exposition des impressionnistes », Le Bien public, 7 avril 1877, p. 2 :

« Je regrette de voir MM. Monet, Pisarro et Sisley exagérer leur manière et sembler se proposer d’imiter M. Cezanne ; »

 

« Chronique », Gazette de France, 7 avril 1877, p. 2 :

« Cette année figurent de nouveaux noms, entr’autres ceux de Cezanne, Cals, Maureau, etc. […]
Quant aux toiles de MM. Claude Monet, Pissaro, Guillaumin et Cezanne mises là comme pour faire valoir les autres, nous n’en dirons rien de peur d’avoir trop à dire.
Qu’on regarde les paysages de M. Monet et les baigneurs de M. Cezanne [n° 26, FWN926-R261], et on verra jusqu’où peut aller l’intransigeance en matière de peinture.
C’est plus que de la liberté, c’est de la licence.
Avec M. Cezanne, l’impressionnisme a monté ou descendu d’un cran. Où s’arrêtera-t-il. C’est ce qu’on ne saurait dire.
Pour nous, il nous paraît impossible qu’il monte ou descende beaucoup plus. »

 

A. P., « Beaux-arts », Le Petit Parisien, 7 avril 1877, p. 2 :

« M. Paul Cezanne est un véritable intransigeant emporté, fantasque. En regardant ses baigneurs [n° 26, FWN926-R261], sa tête d’homme [n° 29, FWN437-R292], sa figure de femme [n° 28, FWN441-R387], nous avouons que l’impression que nous cause la nature n’est pas celle que ressent l’auteur. »

 

Bigot Charles, « Causerie artistique : L’Exposition des « impressionnistes » » La Revue politique et littéraire, 2e année, 28 avril 1877, p. 1045-1048 :

« Qui l’on ne corrigera pas, par exemple, c’est M. Cezanne. M. Cezanne peut défier tous ses compagnons, aucun ne l’égalera. Il a touché d’abord les extrêmes limites de l’intransigeance. La teinte plate et lui-même n’iront pas plus loin. D’autres aiment les jaunes, les roses ou les violets : le goût de M. Cezanne, c’est le bleu et le vert. Il voit vert, il voit bleu, et ne sort pas de là. Sa Tête d’homme, étude (n° 29) [FWN437-R292], ses Baigneurs, étude, projet de tableau [n° 26, FWN926-R261], détonnent, même ici, parmi tout ce qui les entoure. S’il est un vœu à former, c’est que le tableau ne soit jamais exécuté. Il faut pourtant regarder encore deux aquarelles (nos 30 et 31 [RW010 et RW017]) intitulées : Impressions d’après nature, pour savoir jusqu’où peut aller la démence artistique. La peinture d’enseigne elle-même est dépassée. »

 

[Lafenestre George], « Le jour et la nuit », Le Moniteur universel, 8 avril 1877, p. 2 :

« Un véritable impressionniste, c’est M. Paul Cezanne. Il a envoyé rue Le Peletier une série de tableaux plus stupéfiants les uns que les autres.
Nous avons remarqué surtout une tête d’homme [n° 29, FWN437-R292] d’une étrangeté voulue que ses condisciples trouvent fort belle, nous a-t-on assuré. C’est un ouvrier en blouse bleue dont le visage long, long comme s’il avait été passé au laminoir, et jaune, jaune comme celui d’un teinturier habitué au maniement des ocres, est encadré de cheveux bleus hérissés sur le sommet de la tête.
M. Cezanne, au dessus de ce portrait, expose des Baigneuses [n° 26, FWN926-R261] couleur de suie. Il paraît que ce n’est là qu’un projet — un projet que l’artiste ferait bien de ne pas mettre à exécution. »

NB : Alain Mothe attribue également cette citation à [Pierre Véron], « Les Impressionnistes », La Petite Presse, 9 avril 1877, p. 3. A vérifier.

 

C. D., « L’Exposition des impressionnistes », Le Petit Moniteur universel, 8 avril 1877, p. 2 :

« Ah ! par exemple, un pur, c’est M. Cezanne. Ne lui demandez pas de concessions. Il voit la chair humaine couleur de brique, et il vous la fait voir, à votre tour, sous le même aspect. Il a une Tête d’homme [n° 29, FWN437-R292] qui mettrait en gaieté une douzaine de fondeurs de cloches. Nous ne parlons pas de ses Baigneurs [n° 26, FWN926-R261]. C’est trop drôle. »

 

Villebrun H., « Chronique parisienne », Le Ralliement, 9 avril 1879. À voir

« une grande toile représente quatre hommes sortant du bain [n° 26, FWN926-R261] »

 

Georges Maillard, « Chronique : Les Impressionnistes », Le Pays, 9 avril 1877, p. 2-3 :

« Il y a là […] des baigneurs (n° 26 [FWN926-R261]), une folie pure ! — […]
et un portrait d’homme (n° 29 [FWN437-R292]) devant lequel il n’est pas possible de rester sérieux : il est d’ocre et de vermillon, ce malheureux, avec des taches noires. C’est effroyable ! »

 

 « Exposition des impressionnistes : 6, rue Le Peletier, 6 », La Petite République française, 10 avril 1877, p. 2 :

« M. Cezanne entre autres, un fidèle intransigeant, celui-là, aurait besoin d’un traitement spécial. Il a eu des visions telles, cette année, que des lunettes salutaires lui sont devenues indispensables, sous peine de faire grincer des dents aux plus enthousiastes de ses camarades. Il y a surtout, dans son œuvre, sans parler de paysages fabuleux, de fruits en stuc, de fleurs en zinc, une tête d’homme [n° 29, FWN437-R292] en cuivre rouge, et des baigneurs [n° 26, FWN926-R261] en plâtre à rendre éternellement chastes toutes les Messalines de la création. L’artiste a fait là, du moins, œuvre de haute moralité. »

 

 

de Lora Léon, « L’exposition des impressionnistes », Le Gaulois, 10e année, n° 3094, mardi 10 avril 1877, p. 1-2 :

« Ces étrangetés de M. Monet ne se peuvent comparer qu’à celles de ses coreligionnaires artistes MM. Sisley, Cezanne, Cordey, Guillaumin, Lamy et consorts. Un peu plus de gris, un peu plus de rouge, un peu plus de jaune ou de violet, à ces légères différences près, ces toiles se ressemblent et se valent. J’en ferais volontiers un tas et j’y mettrais le feu sans le moindre scrupule. La gloire de ces messieurs y gagnerait plus qu’on ne saurait croire.
[…] À MM. Cezanne et Pissarro maintenant. J’ai ri de bien bon cœur devant les Baigneurs [n° 26, FWN926-R261] et le Tigre [n° 27, FWN648-TA-R298] de M. Césanne. Je verrai longtemps les ventres bleus de ces baigneurs et les nuages d’un blanc de faïence qui flottent au-dessus de leur tête et au-dessus du Tigre, animal féroce que l’artiste avait fait empailler pour le portraire. On ne se figure pas les Impressions d’après nature de M. Césanne [nos 22-25, FWN102-R275, FWN96-R279, FWN99-R277, FWN107-R312] ; je les ai prises pour des palettes non raclées. »

 

Louis Leroy, « Exposition des impressionnistes », Le Charivari, 11 avril 1877, p. 2 :

« Un conseil, maintenant, cher lecteur. Si vous visitez l’Exposition avec une femme dans une position intéressante, passez rapidement devant le portrait d’homme de M. Cezanne [n° 29, FWN437-R292]. Cette tête, couleur de revers de botte, d’un aspect si étrange, pourrait l’impressionner trop vivement et donner la fièvre jaune à son fruit avant son entrée dans le monde.
[…] A côté de ce chef-d’œuvre, les aquarelles sanglantes de M. Cezanne [nos 30-32, RW008, RW010, RW017] ne sont que papillotages oiseux. »

 

Jacques, « Menu propos : Exposition impressionniste », L’Homme libre, 12 avril 1877, p. 1-2 :

« MM. Pissaro et Cezanne, qui ont des partisans, forment tous les deux une école à part, et même deux écoles, dans l’école. Je leur reconnais des qualités de dessin et même d’agencement ; mais de couleur, c’est différent. Sur ce chapitre, je me garderai de m’étendre. J’avoue ne pas les trouver très compréhensibles, et je me méfierais d’analyser le mérite qu’on leur attribue. Néanmoins, je dois déclarer que intérieur de fromage de Hollande gâté, catalogué sous le titre d’impression d’après nature [nos 30, 31, R 10, 17], par M. Cezanne, m’a paru excessivement réussi. »

NB: Alain Mothe place également cette citation dans les commentaires favorables à Cezanne.

 

Bernadille, « Chronique parisienne . L’exposition des impressionnistes », Le Français, 13 avril 1877, p. 2 :

« Les Natures mortes de M. Paul Cezanne ne sont pas encore assez mortes : j’ai vu des spectateurs horripilés qui les eussent tuées volontiers. Cham et Daumier n’ont rien fait de plus réjouissant que ses Baigneurs  [n° 26, FWN926-R261], et sa Tête d’homme, étude [n° 29, FWN437-R292] (Étude, ô ciel !), n’est excusable que si elle est vraiment, comme l’assurait un visiteur qui semblait bien informé, l’effigie de Moyaux. — A rapprocher d’un portrait féminin qui se trouve dans une salle voisine, et où j’ai cru reconnaître le buste de la femme coupée en morceaux, — sans doute un objet d’art commandé par M. le greffier de la Morgue pour la décoration de son cabinet [n° 28,  FWN441-R387]. »

 

Baron Schop, « La Semaine parisienne : Les Bons Jeunes Gens de la rue Le Peletier ― Taches et couleurs ― Le Brouillard lumineux ― Manet condamné par Manet », Le National, 13 avril 1877, p. 3 :

« Il y a dans l’école des Batignolles, comme dans toutes les écoles, deux catégories de peintres : ceux qui ont du talent, […] et ceux qui n’en ont pas encore, comme MM. Cezanne, Pissano, etc., sans compter ceux qui n’en auront jamais ; mais on peut dire, sans calomnier le jury ni le public, que dans la grande salle du palais de l’Industrie, M. Pissaro et M. Caillebotte risqueraient de passer également inaperçus, les défauts prétentieux de l’un et les qualités réelles de l’autre n’ayant pas, après tout, un relief considérable, tandis que rue Le Peletier, dans la petite chapelle du cénacle, le public est forcé de tomber en arrêt devant les personnages, grandeur nature, de M. Caillebotte ou devant les paysages extraordinaires de M. Cézane. »

 

Gonzague-Privat, « L’Exposition des impressionnistes », L’Art français, 14 avril 1877, p. 129-131 :

« Quatre Judas !… Mais le disciple bien-aimé était là, le doux Cezanne, qui continuait les traditions du maître et que son génie aurait entraîné plus loin encore s’il était des degrés dans le sublime. »

 

Leroy Louis, « Le public à l’exposition des impressionnistes », Le Charivari, 14 avril 1877, p. 82-83 :

« VALTRAVERS (montrant d’une main frémissante la tête d’Homme à la jaunisse de M. Cezanne [n° 29, FWN437-R292]). — Horrible !… épouvantable !…
LE DOCTEUR. — Au nom du ciel, ne regardez pas cette étude, ou je ne réponds plus de rien !
VALTRAVERS (chancelant). — C’est plus fort que moi… Elle m’attire, elle me fascine… Ah ! ma tête, ma pauvre tête !
LE DOCTEUR. — Voyons, voyons, un peu de courage… Que diable vous êtes un homme !
VALTRAVERS (montrant toujours le portrait). — Oui, moi… mais ça… ça… qu’est-ce que c’est ?
LE DOCTEUR (l’entraînant). — M’obéirez-vous à la fin !
VALTRAVERS (frappé d’apoplexie).
— Trop tard… Tout danse… J’ai reçu le coup… Aïe ! (Il s’affaisse lourdement.)
(Les visiteurs émus se groupent autour du corps.)
LE DOCTEUR. — Ouvrez les fenêtres… De l’air !… Je vais le saigner.
(Vaine tentative. Le coup de lancette n’amène aucun résultat.) C’en est fait ; il n’y a plus d’espoir. Allons, messieurs, qui veut m’aider à porter le corps de la victime dans une voiture ?
UN EMPLOYÉ. — Ne vous donnez pas cette peine. Ce n’est pas la première fois que pareille chose arrive, et nous avons tout ce qu’il faut ici. — Qu’on apporte la civière !
LE DOCTEUR. — Je suis heureux de constater que le comité a tout prévu.
L’EMPLOYÉ. — Oh ! oui, docteur… Nous avons même quelques camisoles de force pour ces messieurs.
LE DOCTEUR. — Dans quel but ?
L’EMPLOYÉ. — Elles nous sont indispensables après chaque séance du comité.
LE DOCTEUR. — Si les droits de l’art sont foulés aux pieds, je vois avec plaisir que ceux de l’humanité ne sont pas méconnus.
LE ROUGE (en voyant enlever M. Valtravers). — Eh bien ! le sommes-nous assez impressionnistes ! »

 

Ballu Roger, « L’exposition des peintres impressionnistes », La Chronique des arts et de la curiosité, supplément à la Gazette des beaux-arts, 14 avril 1877, p. 147-148.
Même article dans Les Beaux-arts illustrés, 23 avril 1877, p. 392 :

« MM. Claude Monnet et Cezanne, heureux de se produire, ont exposé, le premier, trente toiles, et le second quatorze. Il faut les avoir vues pour imaginer ce qu’elles sont. Elles provoquent le rire, et sont cependant lamentables : elles dénotent la plus profonde ignorance du dessin, de la composition, du coloris. Quand les enfants s’amusent avec du papier et des couleurs ils font mieux. — Je le demande encore, de quoi de tels barbouillages prétendent-ils donner l’impression, si ce n’est celle de l’invraisemblable ? »

 

Jules Claretie, « Le Mouvement parisien : L’Exposition des impressionnistes », L’indépendance belge, 15 avril 1877, p. 1 :

« Parlez-moi de M. Monet, et de M. Césanne et de M. Pissaro, voilà des artistes !
[…] Les visiteurs contemplent les baigneurs épouvantables de M. Cezanne [n° 26, FWN926-R261] comme ils regarderaient la Monna Lisa du Vinci ».

 

Descubes A., « L’exposition des impressionnistes », Gazette des lettres, des arts et des sciences, n° 12, 20 avril 1877, p. 185-188, Cezanne p. 187 :

« Que dire des œuvres de M, Cezanne ? C’est un défi au bon sens, à la nature, à la vérité. Comment donc est fait l’œil du peintre qui voit ainsi et que nous voulons croire sincère ? toute son exposition, études de paysage, études d’homme, aquarelles, est une horrible mascarade, couronnée (car il est des degrés dans l’atroce !) par l’incroyable tableau des baigneurs [n° 26, FWN926-R261], d’une exécution enfantine, d’une expression abjecte. »

 

Fillonneau Ernest, « Les Impressionnistes », Moniteur des arts, 20 avril 1877, p. 1 :

Mais que dire des peintures de M. Paul Cezanne ? Ses natures mortes [nos 17-19, FWN744-R 329, FWN745-R337, FWN742-R348]], ses fleurs [nos 20, 21, FWN722-R265, FWN732-R315], ses paysages qu’il intitule « études d’après nature » [nos 22-25, FWN102-R275, FWN96-R279, FWN99-R277, FWN107-R312], ses baigneurs [n° 26, FWN926-R261], sa figure de femme [n° 28, FWN441-R387], toujours d’après nature, nous font l’effet de plaisanteries détestables. Dans la petite chapelle de la rue Le Peletier, on le déclare très fort. Que serait-ce donc s’il ne l’était pas ? Nous recommandons surtout à nos lecteurs deux aquarelles [nos 30-31, RW010, RW017] qui sont certainement le défi le plus outrageant qu’on ait jamais porté à l’art en général et à l’impression en particulier. Si c’est là le but de la peinture, il est non seulement inutile, mais dangereux de savoir dessiner et peindre. Et si le Louvre de l’avenir devait montrer de pareilles choses aux générations futures, il faudrait que la langue française se résignât à changer le nom de beaux-arts qu’elle a eu la faiblesse de conserver jusqu’à présent. »

 

Argus, « Chronique », La Semaine des familles21 avril 1877, p. 47 :

« Chez nous, le véritable chef de l’école impressionniste était (il n’y a pas longtemps encore) M. Manet, si célèbre par le chat noir d’Olympia, par le Bon Bock et tant d’autres toiles légendaires ; mais il est advenu à M. Manet, révolutionnaire dans l’art, ce qui arrive à tous les révolutionnaires dans tous les genres : il a trouvé plus hardi que lui ; et c’est à ce point qu’aucune de ses œuvres ne figure dans le petit sanctuaire artistique que l’école impressionniste a ouvert rue Le Peletier.
En revanche, là régnent dans toute leur gloire M. Monet (ne confondez pas Monet avec Manet) ; M. Caillebote, M. Cezanne, M. Sisley, M. Piette et une douzaine d’autres dont les noms m’échappent.
Ce n’est pas qu’il n’y ait certaines qualités dans quelques-unes des œuvres exposées par les impressionnistes ; mais ce sont des qualités à l’état rudimentaire : tous ont fait des ébauches, pas un d’eux n’a fait un tableau.
Et puis, voyez-vous, même les plus forts d’entre eux me rappellent un peu trop les toiles peintes que j’ai vues, la semaine dernière, devant les baraques des saltimbanques à la foire au pain d’épices : il ne faut pas abuser même des meilleures choses. »

 

Ph. B. [Philippe Burty], « Exposition des impressionistes » La République française, 25 avril 1877, p. 3 :

« Les véritables impressionistes paysagistes sont MM. Claude Monet, Cezanne, Pissaro et Cisley. Leurs paysages, qui ne se confondent point lorsque l’attention s’y prête, ont pour nous un défaut impardonnable : c’est de réduire l’arbre à l’état de fantôme incorporel ; de ne laisser à ce tronc, à ces branches qui ont leur beauté propre comme le corps et les membres humains, que la roideur injustifiable d’un poteau télégraphique et de brindilles sans formes. »

 

de Gastyne Jules, « Courrier de Paris », Le Nain jaune, 29 avril 1877, p. 1 :

« Il y a surtout une sorte de chose qui représente de petites statues en bois sales fichées au milieu d’un plat d’épinards qui m’a fait rire aux larmes. On m’a affirmé que cela représentait des hommes nus en train de se baigner [n° 26, FWN926-R261]. Je n’en veux rien croire. »

 

Cezanne vu par ses biographes

Vollard Ambroise, Paul Cezanne, Paris, Les éditions Georges Crès & Cie, 1924 (1re édition 1914, 2e édition 1919), 247 pages, p. 60-6 :

« A partir de 1877, Cezanne n’exposa plus avec le groupe impressionniste. Aussi bien, seul comptait pour lui le Salon des Artistes Français. Quand un de ses amis y était reçu, il lui arrivait bien de lui dire ironiquement : « Il parait que tu as du talent maintenant ? » Mais ce n’en fut pas moins le rêve de toute sa vie, de forcer ces portes qui restèrent obstinément fermées pour lui. A son point de vue, exposer au même salon que Bouguereau, c’était f… le pied au c… de l’Institut. On avouera qu’un tel langage n’était point fait pour lui concilier la bienveillance de la « bande à Bouguereau », et d’autant moins que certains de ses propres amis le tenaient ouvertement pour un « raté ». Il n’était pas jusqu’à Baille qui, — désormais redescendu sur terre, après ces crises poétiques où il clamait désespérément : « J’ai perdu mon idéal ! » — n’eût fini par rompre toute relation avec son vieux camarade de collège, à qui il reprochait de n’avoir pas le sens des réalités, de n’être pas « une force sociale » ! Hâtons-nous de dire que Cezanne n’en voulut aucunement à « l’ami Baptistin » de cette défection. »

 

Rivière Georges, Renoir et ses amis, Paris, H. Floury éditeur, 1921, 273 pages, p. 162-166 :

« Un dimanche, jour où l’entrée à l’exposition ne coûtait que cinquante centimes, je [Georges Rivière] vis un grand banquier de la rue Laffitte [le baron de Rothschild, d’après une lettre de Diego Martelli vers juillet 1878] s’esclaffer devant les principales toiles des Impressionnistes. Le Bal du Moulin de la Galette était, en particulier, l’objet de ses plaisanteries. Entouré d’amis qui riaient aussi bruyamment que lui, il cria qu’on se moquait du public, en faisant payer pour voir de pareilles croûtes. « On devrait rendre l’argent », disait-il. Comme ses compagnons l’approuvaient tout d’une voix, il crut spirituel, en s’en allant, de réclamer avec insistance les dix sous qu’il avait donnés.
Cette plaisanterie du richissime banquier fut reprise par d’autres visiteurs. Je la rapporte, parce qu’elle exprime l’état d’esprit d’un grand nombre d’hommes de cette époque, riches, amateurs d’art, possédant des collections célèbres, et qu’elle peut aider à comprendre dans quelle atmosphère déprimante vivaient les peintres impressionnistes, et combien il paraît miraculeux qu’ils n’aient pas succombé sous les coups qu’ils recevaient de toutes parts. […]
Nous étions indignés des attaques cruelles et injustes de la plupart des grands journaux, mais à aucun moment elles ne produisirent le moindre découragement chez ceux qu’on vilipendait.
Nous nous réunissions, presque tous les jours, rue Le Peletier, avec quelques amis fidèles, et nous nous réjouissions du succès de l’exposition, car, malgré les critiques, elle reçut jusqu’à la fin de nombreux visiteurs. Nous nous disions avec raison qu’il n’était pas possible que, dans la foule défilant devant les toiles exposées, il ne se trouvât pas quelques amis inconnus qui nous soutiendraient. C’était beaucoup déjà, à notre avis, que de ne laisser personne indifférent.
Ces conjectures n’étaient pas fausses. Un revirement — à peine apparent d’abord — se produisait dans l’opinion en faveur des Impressionnistes ou, du moins, à l’égard de quelques-uns d’entre eux.
L’exposition de la rue Le Peletier était fermée depuis déjà longtemps, lorsque Arsène Houssaye me demanda de lui donner pour l’Artiste, qu’il dirigeait, quelques notes sur les tableaux qui y avaient figuré, en me priant de ne parler ni de Pissarro ni de Cezanne, pour ne pas effaroucher les lecteurs de la revue.
Sous ce titre : Les intransigeants et les impressionnistes : Souvenirs du Salon libre de 1877, ces notes parurent dans le numéro de novembre 1877. Renoir y tient la plus grande place, mais Degas, Monet, Sisley, Berthe Morisot et Caillebotte y figurent assez amplement. C’était déjà beaucoup que de pouvoir écrire, sur des peintres à qui l’on déniait toute valeur, quelques pages sympathiques dans un recueil consacré à l’histoire de l’art contemporain. »

 

Rivière Georges, Le Maître Paul Cezanne, Paris, H. Floury éditeur, 1923, 242 pages, p. 85-89 :

« Cezanne rencontra un ardent défenseur dans M. Chocquet dont la foi agissante était très efficace auprès des amateurs indécis : ceux qui achetaient à des prix bien modiques quelques toiles de Monet, de Renoir ou de Pissarro. Si ces amateurs n’allaient pas jusqu’à y joindre une nature morte ou un paysage de Cezanne, du moins s’abstenaient-ils de critiquer ouvertement ses œuvres ; ils se contentaient d’avouer qu’ils ne les comprenaient pas. Quelques jeunes peintres, qui étaient mes amis, avouaient ouvertement leur admiration pour la peinture de Cezanne. Ils étaient peu nombreux, sans doute, mais c’était un progrès considérable accompli depuis l’exposition de 1874, que cette manifestation sympathique de jeunes artistes en faveur du plus décrié des peintres.
Je me rappelle le colloque qui eut lieu entre Cordey, Gœneutte et Franc Lamy à la fin de l’après-midi, le premier jour de l’exposition de la rue Le Peletier. Les réflexions que faisaient ces jeunes peintres me paraissent exprimer assez exactement les impressions éprouvées, suivant leur tempérament, par les artistes de la même génération que mes amis.
Cordey admirait sans réserves la peinture de Cezanne. La vigueur des tons, la puissance du dessin et la touche massive posée « en pleine pâte », comme il disait, l’enthousiasmaient.
— Il n’y a jamais de creux dans les toiles de Cezanne et cela est extraordinaire, car on en trouve même dans certains tableaux de Delacroix, s’exclamait Cordey, devant les Baigneurs [n° 26, FWN926-R261].
— C’est vrai que Cezanne a des tons épatants, répondait Gœneutte, mais ses bonshommes ne sont pas suffisamment dessinés et c’est ça qui fait hurler les bourgeois.
— Pour moi, déclarait Lamy, je ne suis pas encore arrivé à comprendre Cezanne. Sa peinture est une énigme pour ma raison. Je vous accorde que c’est très fort, mais je n’aime pas ça.
— Parbleu ! si tu cherches la grâce, le joli, évidemment tu ne les trouveras pas chez Cezanne ; mais cela n’existe pas non plus chez Ribéra, chez Albert Dürer, chez d’autres que tu tiens pour de grands artistes. Si tu reconnais que personne n’est capable de donner avec de la couleur l’impression de puissance qui se dégage de la moindre toile de Cezanne, tu ne peux pas lui contester une valeur qui le place au premier rang.
— Certainement, c’est très fort, reprenait Gœneutte, mais tout de même, il y a quelque chose d’outré dans sa facture, un côté violent qui blesse l’œil.
— Sa peinture ne sera jamais acceptée par le public, répondait Lamy, puisque les peintres eux-mêmes ne la comprennent pas.
— En voilà une raison ! ripostait Cordey. Les peintres se sont-ils jamais compris entre contemporains ? Ingres n’a jamais rien compris à la peinture de Delacroix et Cabanel ne comprend pas mieux celle de Manet. L’opinion des peintres vaut celle du public, vois-tu, ni plus ni moins.
— Mais, objectait encore Lamy, quand au Louvre je regarde un tableau du Titien, de Rembrandt ou de Vélasquez, j’ai l’impression d’être en face d’une chose complète ; je ne l’ai pas devant une toile de Cezanne.
— D’abord, mon ami, les peintres que tu cites, remarquait Cordey, sont morts depuis trois siècles ; on a eu le temps de s’habituer à leur peinture. Tandis que Cezanne est notre contemporain ; son originalité heurte nos conventions sur la peinture, mais les conventions actuelles peuvent changer. Delacroix aussi heurtait les conventions de ses contemporains ; il a été presque aussi maltraité que l’est Cezanne ; il est même encore discuté, mais on admet tout de même que c’est un grand peintre.
— Cordey a raison, mon vieux, concluait le bon Gœneutte, en prenant le bras de Lamy. Ce n’est pas la peine de discuter sur la peinture, nous perdrions notre temps et nous n’arriverions jamais à définir d’un commun accord pourquoi Cezanne est plus fort que Bouguereau et, cependant, nous n’en doutons pas.
Ces paroles parurent sages et la discussion ne se poursuivit pas. Ce que disaient ces jeunes peintres, c’était ce que pensaient tous ceux qui témoignaient quelque sympathie aux Impressionnistes.
Cordey demeura fidèle à ses premières admirations. Son œuvre, importante, commence seulement d’être connue. Paysagiste de talent, artiste d’une entière sincérité, il se rapprochait de Pissarro par la facture et la coloration, mais Cezanne demeura toujours pour lui le maître à l’œuvre duquel il demandait conseil. Gœneutte, artiste adroit, ayant de la « patte », comme disaient les rapins de mon temps, aurait pu mieux faire que les tableaux de genre où il dépensa ses dons de peintre. Quant à Franc Lamy, son passage dans le milieu des Impressionnistes fut de courte durée. Il resta toute sa vie — presque inconsciemment — un élève préoccupé des récompenses, des distinctions officielles et, bien qu’il fût un homme intelligent, il ne comprit jamais que l’art pût être autre chose qu’un devoir d’écolier. C’est pourquoi, à vingt ans, il avouait ne rien comprendre à la peinture de Cezanne. »

 

Rivière Georges, Cezanne, le peintre solitaire, Paris, Librairie Floury, collection « Anciens et modernes », 1933, 179 pages, p. 120 :

« M. Choquet, qui avait de l’influence sur un certain nombre d’amateurs, avait réussi à en convaincre quelques-uns — assez rares, du reste — de la valeur des peintres impressionnistes. Deux ou trois hardis collectionneurs s’étaient laissé tenter par le bas prix des tableaux et avaient acquis, pour moins de cent francs, des œuvres importantes de Renoir, de Monet et de Pissarro. Mais aucun d’eux n’avait voulu emporter, même pour rien, la moindre toile de Cezanne. Les plus indulgents des collectionneurs se contentaient d’avouer qu’ils ne comprenaient rien à cette peinture-là. »

 

Duret Théodore, « M. Chocquet », Catalogue des Tableaux modernes par Cezanne, Courbet, Delacroix, Manet, Monet, Renoir, Sisley, Tassaert, aquarelles & dessins, objets d’art et d’ameublement, anciennes porcelaines tendres de Sèvres… dont la vente, par suite du décès de Mme Vve Chocquet, aura lieu Galerie Georges Petit, 8, rue de Sèze, à Paris, les samedis 1er, lundi 3 et mardi 4 juillet 1899 à deux heures ; Paris, Imprimerie Georges Petit, 1899 ; 119 pages, 367 numéros ; « M. Chocquet », par Théodore Duret, pages 5-8, p. 7 =

« Chocquet s’était fait ainsi un renom et lorsqu’il apparaissait, on se plaisait à l’attaquer sur son sujet favori. Il était toujours prêt. Il avait toujours le mot, lorsqu’il s’agissait des peintres, ses amis. Il était surtout infatigable au sujet de Cezanne, qu’il mettait au tout premier rang. […] Beaucoup s’amusaient de l’enthousiasme de M. Chocquet, qui leur paraissait quelque chose comme une douce folie. »

 

Rivière Georges, Le Maître Paul Cezanne, Paris, H. Floury éditeur, 1923, 242 pages, p. 91-92 :

« Pendant le mois que dura l’exposition des « Impressionnistes », Cezanne y vint à plusieurs reprises vers la fin de l’après-midi, quand le public était parti.
Il demeurait silencieux, assis sur une banquette, à côté de Pissarro, de Renoir ou de M. Chocquet, celui-ci toujours vibrant, comptant chaque journée comme une victoire parce que quelques visiteurs nouveaux avaient laissé tomber une parole bienveillante pour l’un des exposants.
Ce que l’enthousiaste admirateur de Cezanne ne disait pas, c’est que jamais une de ces paroles bienveillante ne s’appliquait aux œuvres de son peintre favori. Cezanne, lui, ne se faisait aucune illusion.
Il se rendait compte de l’hostilité générale que soulevait sa peinture, et il savait bien que cette manifestation ne lui ouvrirait pas les portes du Salon officiel. Or, à ses yeux, le Salon organisé par le Gouvernement était le seul lieu où il eût voulu exposer, même et surtout contre la volonté de Bouguereau et de l’Institut. L’exposition de la rue Le Peletier, malgré son réel succès de curiosité presque sympathique, lui donnait ainsi plus d’amertume que de joie. C’est ce que décelait son attitude silencieuse et sa figure mélancolique quand il venait nous retrouver après quelque longue et laborieuse séance passée à son atelier.
Aucune autre réunion de leurs œuvres dans un local indépendant des marchands n’ayant été organisé ultérieurement par les Impressionnistes, Cezanne ne participa plus aux suivantes expositions du groupe. »

 

Rivière Georges, Le Maître Paul Cezanne, Paris, H. Floury éditeur, 1923, 242 pages, p. 105 :

« La solitude dans laquelle se confinait Cezanne peut, pour une bonne part, trouver sa justification dans la hantise qu’il avait toujours eue de subir une influence, de voir quelqu’un tenter de « lui mettre le grappin dessus », selon son expression habituelle. Son isolement, c’était la forteresse qui le défendait contre l’ennemi éventuel, s’insinuant parfois sous le déguisement de suggestions venues de relations amicales. Il redoutait, à cause de cela, la fréquentation des artistes et des écrivains de son temps, peut-être aussi pensait-il qu’en ces milieux intellectuels, il courait le risque de perdre un peu de la naïveté de ses sensations.
Il faisait exception, cependant, en faveur de Pissarro, le seul peintre du groupe impressionniste avec lequel il ait été constamment d’accord. C’est que Pissarro, après avoir donné des conseils à Paul Cezanne, quand celui-ci fréquentait l’Académie Suisse, était devenu son disciple et que, sans le copier ni le pasticher, il en avait utilisé l’essentiel, habilement et discrètement, en évitant de porter ombrage, comme Gauguin, à la susceptibilité du maître. »

 

Rivière Georges, Le Maître Paul Cezanne, Paris, H. Floury éditeur, 1923, 242 pages, p. 97-98 :

« Celui-ci [Cezanne] n’avait pas rompu, cependant, toutes relations avec ses anciens compagnons. Quelques-uns le voyaient fréquemment ; c’étaient Pissarro, Renoir, Guillaumin, M. Chocquet, le docteur Gachet ; d’autres : Monet, Cordey, Caillebotte le rencontraient encore de temps à autre. Mais il ne montrait guère sa peinture.
Les amis de Cezanne qui désiraient la voir allaient rue Clauzel, chez Tanguy, car c’était seulement dans l’humble boutique de ce marchand de couleurs qu’on pouvait l’y trouver. Elle n’y était pas exposée, mais les initiés qui venaient chez Tanguy avaient la liberté de retourner un amas de toiles de Cezanne gisant le long des murs du magasin. Le lieu était assez sombre et, pour les mieux voir, on installait les tableaux — non encadrés — sur une chaise près de la porte. M. Maurice Denis raconte que, vers 1890, à l’époque de ses premières visites dans la boutique de Tanguy, il considérait Cezanne « comme un mythe, peut-être même comme le pseudonyme d’un artiste déjà connu par d’autres recherches » et il mettait en doute son existence.
Les jeunes peintres qui se fournissaient de couleurs dans la boutique de la rue Clauzel n’en savaient pas plus que M. Maurice Denis sur l’énigmatique Cezanne. Il ne fallait pas compter sur Tanguy pour les renseigner. C’était un homme généralement taciturne, à la mine renfrognée, qui se laissait rarement aller à faire des confidences, comme s’il avait peur, en parlant, de se compromettre ou d’attirer sur les deux ou trois peintres qu’il aimait l’attention malveillante du Gouvernement. Ce Breton était d’esprit assez révolutionnaire, mais à la manière des conspirateurs du temps de Louis-Philippe qui voyaient partout des mouchards à la solde du tyran. […] Il n’était pas éloigné de croire que les ministres ou leurs suppôts étaient capables de mettre Cezanne et les Impressionnistes en prison, à cause de leur peinture qu’il estimait lui-même révolutionnaire ou, au moins, républicaine. Ce n’était pas, d’ailleurs, si mal raisonné, car la plupart des critiques avaient accusé les Impressionnistes de professer des opinions subversives et auraient sans doute approuvé leur arrestation, comme mesure d’ordre public.
Le père Tanguy ne disait donc généralement rien de Cezanne aux clients — on ne sait jamais à qui on a affaire — qui regardaient avec plus d’étonnement que de sympathie les tableaux du peintre. Jusqu’en 1880, je voyais souvent Tanguy venir chez Renoir, à qui il vendait des couleurs. Il arrivait, le matin, une énorme boîte passée en bandoulière sur sa blouse bleue. Après une brève salutation, formulée à voix basse, il posait sur le parquet de l’atelier sa boîte ouverte où s’étalaient, bien rangés, les tubes de couleur et les brosses et il attendait silencieusement que le peintre eût fait son choix. Puis, après avoir remis tout en ordre, Tanguy se harnachait de la large courroie de cuir, disait un « au revoir » discret et s’en allait, n’ayant échangé avec le peintre que les paroles indispensables. Tel il était dans son magasin, sauf avec quelques rares privilégiés qui devaient prendre, d’ailleurs, l’initiative d’un court entretien. Ainsi dans le monde des arts : peintres, critiques, amateurs, marchands, tous, ou presque tous, ignoraient ce que Cezanne était devenu et, dois-je ajouter, bien peu cherchaient à le savoir. »

 

Rivière Georges, Le Maître Paul Cezanne, Paris, H. Floury éditeur, 1923, 242 pages, p. 107-108 :

« Il travaillait sans relâche. Tanguy pouvait, à chacune de ses visites, glaner quelques toiles qui allaient grossir les lots répartis selon la dimension des châssis dans la boutique de la rue Clauzel. Cezanne laissait avec indifférence partir ces études dans lesquelles il avait mis le meilleur de lui-même. Il avait cependant conscience de la valeur de son œuvre et cette sorte de dédain qu’il témoignait pour la plupart de ses toiles venait en grande partie de l’assurance qu’il avait d’en peindre d’autres, supérieures à celles qu’il abandonnait. Il ne doutait pas qu’un jour il occuperait la place qu’il s’assignait parmi les peintres. »

 

Rivière Georges, Le Maître Paul Cezanne, Paris, H. Floury éditeur, 1923, 242 pages, p. 81-82 :

« Cezanne allait encore dans une autre maison amie. Zola qui avait commencé à publier les premiers romans de la série de ses « Rougon-Macquart » et soignait sa publicité, donnait des petites soirées où se rencontraient la plupart des jeunes hommes de lettres gagnés par le naturalisme. Il avait convié Cezanne et celui-ci, qui gardait toujours à l’écrivain l’amitié d’autrefois, fit violence à son humeur sauvage pour accepter l’invitation pressante de son ancien condisciple. Mais il lui fut impossible de supporter la comédie de petits bourgeois qui se jouait à ces réunions de gens de lettres venus en habit et cravate blanche, accompagnés de leurs femmes légitimes. Cezanne était en veston usagé. Zola se crut obligé d’expliquer à ses invités que le peintre était un original, mais il était au fond vexé de ce manquement aux conventions mondaines.
Au milieu de la soirée pendant laquelle il était resté silencieux et méditatif, Cezanne éleva la voix :
« Dis-donc, Émile, tu ne trouves pas qu’il fait chaud ? Permets que je retire ma veste. »
Et sans attendre la réponse, il quitta son veston et demeura en bras de chemise parmi les habits noirs, ce qui souleva l’indignation muette de Zola et de ses invités, surtout des femmes qui, elles, s’étaient « mises en frais ».
Il ne retourna pas aux soirées de Zola et celui-ci n’insista pas pour qu’il y revînt. »

 

Rivière Georges, Cezanne, le peintre solitaire, Paris, Librairie Floury, collection « Anciens et modernes », 1933, 179 pages, p. 128-129 :

« En réalité, Cezanne n’aimait pas beaucoup la société des artistes. Il leur préférait les gens du peuple qui, s’ils n’entendent rien à la peinture, du moins ne la jugent pas et parlent d’autre chose.
Paul Cezanne, bien qu’il vécût à Paris très retiré, consentait à quitter la rue de l’Ouest pour dîner, rue de Rivoli, chez M. Choquet, devenu son ami. Il y retrouvait Renoir qui était aussi un habitué de la maison. Tous les trois passaient souvent la soirée à feuilleter les cartons remplis d’admirables dessins d’Eugène Delacroix que M. Choquet avait recueillis au cours de nombreuses années de recherches chez tous les marchands d’images et les brocanteurs de Paris.
Indépendamment des dîners chez M. Choquet, où il se rendait avec plaisir, Cezanne accepta une ou deux fois l’invitation d’Émile Zola aux soirées que celui-ci donnait et qui étaient très suivies depuis les grands succès de l’Assommoir [paru en librairie le 24 janvier 1877] et de Nana [première publication en feuilleton, dans Le Voltaire, du 16 octobre 1879 au 5 février 1880].
Gens de lettres, artistes, hommes politiques affluaient dans le modeste appartement de l’écrivain. Ils y amenaient leurs femmes. Tous étaient en tenue du soir. Quand Cezanne, rompant avec ses habitudes casanières, arriva, vêtu selon la coutume d’un veston dont il ne prenait guère soin, chaussé de gros souliers, son entrée fut remarquée par les messieurs guindés dans leur habit et surtout par les dames bien décolletées. Le maître de la maison parut lui-même surpris. Il expliqua à quelques-uns de ses invités que le peintre était un original, un homme un peu fantasque mais tout de même de bonne éducation.
Au milieu de la soirée, Cezanne, qui demeurait taciturne et paraissait s’ennuyer, cria :
— Dis donc, Émile, tu ne trouves pas qu’il fait chaud ? Permets que je retire la veste.
Et aussitôt, le voilà en manches de chemise, au grand scandale de la belle assistance. Il semble bien que Zola trouva la plaisanterie de mauvais goût. »

 

Rivière Georges, Le Maître Paul Cezanne, Paris, H. Floury éditeur, 1923, 242 pages, p. 80-81 :

« Le reclus volontaire rompait parfois son isolement pour se rendre chez M. Chocquet où il retrouvait Renoir. Tous les trois étaient de grands admirateurs de Delacroix et une partie du temps qu’ils passaient ensemble était employée à feuilleter les cartons remplis de beaux dessins du maître. Dans cet appartement de la rue de Rivoli, modeste et cependant somptueux par les œuvres d’art qu’il renfermait, Cezanne se sentait entouré l’une sympathie discrète et il en a toujours gardé à son ami Chocquet un souvenir reconnaissant. On connaît les portraits qu’il a faits de cet amateur passionné. L’un d’eux, le premier en date peut-être, figura à l’exposition des Impressionnistes, en 1877. Je me rappelle le fou rire qui s’emparait de tous les visiteurs en apercevant cette petite toile qu’on avait placée dans la première salle ; elle avait été peinte, je crois, en 1875. »

5 avril

Cezanne participe à un dîner d’une vingtaine d’« impressionnistes » au café Riche, présidé par Zola, « un impressionniste de la plume », parmi lesquels Pissarro, Caillebotte, Monet, Piette (cf. lettre de Monet à Zola du début avril).

Un vieux Parisien, « L’indiscret : le dîner des impressionnistes », L’Événement, 8 avril 1877, p. 1. Participation de Cezanne d’après la lettre de Monet à Zola, non datée [fin mars 1877], Wildenstein Daniel, Monet. Vie et œuvre, Lausanne Paris, Bibliothèque des arts, tome I, 1974, p 432, n° 105.

[Avril]

« Pendant le mois que dura l’exposition des « Impressionnistes », Cezanne y vint à plusieurs reprises vers la fin de l’après-midi, quand le public était parti. »

Rivière Georges, Le Maître Paul Cezanne, Paris, H. Floury éditeur, 1923, 242 pages, p. 91.

[Avril]

Lettre de Jules Claretie à Giuseppe de Nittis.

« J’ai vu l’exposition des Impressionnistes. Il y a Degas qui brille. Le reste est fou, matériellement fou et laid. Si la nature est comme cela, la nature est une sotte chose. Mais, Dieu merci ! le soleil, les fleurs, les femmes, le bleu du ciel, la caresse de l’air, toute la poésie des choses et des êtres est autrement que ces toiles. Il y a bien de l’impuissance dans toute cette prétention et un grand désir de se singulariser. »

Lettre de Jules Claretie à de Nittis, [avril 1877] ; Pittaluga Mary et Piceni Enrico, De Nittis, Bramante Editrice, Milan, 1963, p. 344.

Fin avril – mai

Alphonse Legrand, un ancien employé de Durand-Ruel, expose des œuvres impressionnistes dans sa galerie, 22 bis, rue Laffitte.

Annonce publicitaire parue dans L’Impressionniste, 28 avril 1877, n° 4, p. 7.

21 mai

Degas écrit à Mme De Nittis.

« Notre exposition de la rue Le Peletier n’a pas mal marché. Nous avons fait nos frais et gagné une soixantaine de francs en 25 jours. J’avais une petite salle à moi tout seul, pleine de mes articles. Je n’en ai vendu qu’un, malheureusement. »

Lettre de Degas, Paris, à Mme De Nittis, datée ; Pittaluga Mary et Piceni Enrico, De Nittis, Bramante Editrice, Milan, 1963, p. 369.

27 mai – 27 octobre

Zola séjourne à l’Estaque, avec sa femme et sa mère. Il écrit à son ami Léon Hennique :

« Je suis ici depuis un mois. Le pays est superbe. Vous le trouveriez peut-être aride et désolé ; mais j’ai été élevé sur ces rocs nus et dans ces landes pelées, ce qui fait que je suis touché aux larmes lorsque je les revois. L’odeur seule des pins évoque toute ma jeunesse. Je suis donc très heureux, malgré une installation assez primitive. Nous couchons sur des paillasses détestables, entre autres ennuis. Mais les bouillabaisses et les coquillages dont je me nourris compensent à mes yeux beaucoup d’inconvénients. La chaleur est très supportable, grâce aux brises de mer. Les moustiques sont moins agréables. »

Lettres de Zola à Michel Stassioulevitch (directeur du Messager de l’Europe, une revue mensuelle de Saint-Pétersbourg), 27 mai et 13 juin 1877 ; Bakker B. H. (éd.), Émile Zola, correspondance, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal et Paris, éd. du CNRS, tome II (1868 – mai 1877), n° 353, p. 567, ; Bakker B. H. (éd.), Émile Zola, correspondance, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal et Paris, éd. du CNRS, tome III (juin 1877 – mai 1880), 1982, p. 66-67, note 4 ; lettre de Zola, l’Estaque, à Léon Hennique, 29 juin 1877 ; Bakker B. H. (éd.), Émile Zola, correspondance, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal et Paris, éd. du CNRS, tome III (juin 1877 – mai 1880), 1982, n° 5, p. 73-74.

28 mai

Caillebotte, Pissarro, Renoir et Sisley organisent une vente à l’hôtel Drouot de quarante-cinq de leurs tableaux, sans grand succès. Caillebotte, 4 œuvres ; Pissarro, 14 œuvres ; Renoir, 16 œuvres et Sisley, 11 œuvres. Cezanne n’y participe pas.

Catalogue, 45 Tableaux par MM. Caillebotte Pissarro Renoir Sisley, Hôtel Drouot salle n° 9, le lundi 28 Mai 1877, commissaire-priseur : Léon Tual, expert : M. A. Legrand, 45 numéros, 6 pages, Lugt 37525 ; Bodelsen Merete, « Early impressionist sales 1874-1894 in the light of some unpublished “procès-verbaux” », The Burlington Magazine, n° 783, volume cx, juin 1968, p. 336-339.

 

Tabarant Adolphe, Pissarro, collection Maîtres de l’art moderne, Paris, F. Rieder & Cie, éditeurs, 1924 ; 59 pages p. 33 :

« La vente eut lieu le 28 mai, et 45 tableaux furent mis aux enchères, salués à chaque présentation par des quolibets, des éclats de rire, des imitations de cris d’animaux. Au total, 7 610 francs furent réalisés, représentant une moyenne de 169 francs par tableau — moyenne, somme toute honorable. »

 

Gustave Geffroy, Monet, sa vie, son œuvre, Les éditions G. Crès & Cie, Paris, 1924, tome I, p. 146-147 :

« Cette même année 1877, le 28 mai, fidèles à leur méthode d’appel au public, Caillebotte, Pissarro, Renoir, Sisley, organisaient une vente de 45 tableaux à l’Hôtel Drouot. Claude Monet était absent. Les prix obtenus étaient sensiblement les mêmes que deux ans auparavant. L’hostilité de la critique, les railleries des journaux avaient pour résultat tout naturel d’empêcher ces artistes de gagner leur vie. Les Raboteurs de parquets, de Caillebotte, se vendaient 655 francs ; ses Peintres en bâtiment, 301 francs ; les paysages de Pissarro, entre 50 et 260 francs ; les Renoir, entre 47 et 285 francs ; les Sisley, entre 105 et 165 francs. »

 

Duret Théodore, Histoire des peintres impressionnistes, Paris, Librairie Floury, 1939, 4e édition, 186 pages, p. 23-24, 84-85 et 108 :

« Lorsque l’exposition se ferma, les Impressionnistes étaient donc parvenus à une grande renommée, mais à une renommée qui en faisait des condamnés. Ils voulurent se procurer quelque argent, par une nouvelle vente aux enchères. Elle n’eut pas meilleur succès que la première, tentée en 1875. Quarante-cinq toiles de Pissarro, Sisley, Renoir, Caillebotte ne produisaient que 7 610 francs et encore un assez grand nombre d’entre elles avaient-elles dû être retirées. La vente eut lieu à l’Hôtel Drouot, le 28 mai, devant un public qui s’était rendu là, pour continuer les rires et les mépris dont il avait gratifié les peintres à leur exposition, rue Le Peletier. Les toiles soulevaient des huées, à mesure qu’on les présentait. On s’amusa à en passer plusieurs de mains en mains, tournées de haut en bas. C’était une plaisanterie que le Charivari avait inaugurée, en prétendant que dans les paysages des Impressionnistes, on ne distinguait point de ligne d’horizon, que la terre, les eaux, le ciel restant informes, on pouvait faire indifféremment du bas de la toile le haut, et du haut le bas. Cette plaisanterie devint à la mode. Elle s’établit au théâtre [3 octobre 1877, Première représentation au théâtre des Variétés d’une pièce de Meilhac et Ludovic Halévy, La Cigale, où l’acteur Dupuis joue le rôle d’un peintre “intentionniste” nommé Marignan], où dans les revues on introduisit un rapin impressionniste, incapable lui-même de découvrir le haut et le bas des toiles, qu’il barbouillait sur la scène, devant le public.
Ce soulèvement de l’opinion, ces manifestations d’universel mépris eurent pour résultat d’enlever aux malheureux artistes la possibilité de vendre leurs œuvres, même au plus bas prix. Les quelques amis qu’ils s’étaient faits, dont les ressources étaient très limitées, n’ayant pu se grossir de recrues, il ne se trouva bientôt plus personne pour en acheter. M. Durand-Ruel, le seul marchand qui avait commencé à leur trouver des acheteurs, lorsqu’ils n’étaient pas encore signalés au mépris public, maintenant que la réprobation était devenue générale, ne put plus du tout vendre de leurs œuvres. […]
A la vente de 1877, les 11 toiles mises par Sisley ne produisaient que le maigre total de 1 387 francs.
[…] le public venu à la vente de 1877, alors que l’exposition des Impressionnistes de cette année avait causé une horreur générale, s’était fait de telles gorges chaudes des œuvres, il les avait accueillies avec de telles huées, que les artistes jugèrent inutile de recourir de nouveau aux enchères, ne devant leur attirer qu’un profit dérisoire et des humiliations publiques, par-dessus le marché.
[…] À la vente de 1877, après l’exposition de la rue Le Peletier, Renoir n’obtenait pas meilleur succès : seize toiles ne produisaient toutes ensemble que 2 005 francs. »

[Début juin, après le 28 mai]

Piette écrit à Pissarro.

« J’ai vu avec peine dans votre lettre vos déveines et notamment celles de votre vente à l’Hôtel Drouot. Décidément, si l’Hôtel Drouot se met aussi de la partie, c’est-à-dire si le public flottant devient lui aussi indifférent aux ventes de tableaux, il ne nous reste plus qu’à filer au large, et pour mon compte personnel en présence de cette attitude de l’Hôtel Drouot, je n’oserais plus affronter de vente et si j’avais quelqu’argent d’avance ou si je savais où en emprunter mon parti serait vite pris et je filerais en Angleterre. Leur guerre va les inquiéter, mais ce sera de courte durée et en France on ne peut prévoir que de tristes années pour nous… »

Lettre de Piette à Pissarro, non datée ; JBH, Mon cher Pissarro, p. 141-142.

1877

Récit recueilli de Mary Cassatt :

« En 1877, je fis encore un envoi. On le refusa. C’est à ce moment que Degas m’engagea à ne plus envoyer au Salon et à exposer avec ses amis dans le groupe des Impressionnistes. J’acceptai avec joie [elle exposera en 1879]. Enfin je pouvais travailler avec une indépendance absolue sans m’occuper de l’opinion éventuelle d’un jury ! Déjà j’avais reconnu quels étaient mes véritables maîtres. J’admirais Manet, Courbet et Degas. Je haïssais l’art conventionnel. Je commençais à vivre… »

Segard Achille, Mary Cassatt, un peintre des enfants et des mères, Paris, librairie Paul Ollendorf, 1913, 207 pages, p. 7-8.

« Ce fut un hasard qui lui fit faire la connaissance de Degas. Ce grand artiste était l’ami d’un peintre appelé Tourny qui faisait pour M. Thiers des copies de tableaux célèbres. Ils se promenèrent ensemble au Salon de 1874. Tourny conduisit Degas devant le portrait de jeune femme que Miss Mary Cassatt y avait envoyé et qu’elle avait peint à Rome. Degas s’arrêta et dit :
— C’est vrai. Voilà quelqu’un qui sent comme moi.
La première exposition des Impressionnistes venait de s’ouvrir. Degas trois ans [1877] après fit avec Tourny une visite chez Miss Mary Cassatt et l’invita à faire partie de ce groupe. Elle accepta. »

Segard Achille, Mary Cassatt, un peintre des enfants et des mères, Paris, librairie Paul Ollendorf, 1913, 207 pages, p. 34-35.

Joseph Tourny avait fait la connaissance de Mary Cassatt à Haarlem, alors que tous deux étudiaient la peinture de Hals.

« Elle a eu peu de relations personnelles avec Manet ou Renoir, très peu aussi avec Sisley. C’est le hasard d’une résidence d’été, toute proche de celle de Pissarro, dans le département de l’Oise qui décida entre elle et Pissarro de relations de voisinage [?]. Ils travaillèrent souvent devant le même motif. « Pissarro, dit Miss Mary Cassatt, était un tel professeur qu’il eût appris aux pierres à dessiner correctement ! » Cependant elle ne reçut de lui aucun conseil. Pissarro aura été surtout un paysagiste et Miss Mary Cassatt est exclusivement un peintre de figures. Il n’y a pas, dans son œuvre, de paysage qui ait été peint pour lui-même. »

Segard Achille, Mary Cassatt, un peintre des enfants et des mères, Paris, librairie Paul Ollendorf, 1913, 207 pages, p. 45-46.

[1877]

Pissarro écrit à Murer qu’il regrette de ne pouvoir aller à Paris, où il aurait pu « profiter de l’occasion, pour voir l’ami Cezanne ».

« Je comptais aller à Paris après la réception de votre lettre, mais impossible, je fais un tableau que je n’ai encore pu terminer.
Je regrette de ne pouvoir profiter de l’occasion, pour voir l’ami Cezanne.
Ne vous donnez pas la peine d’envoyer le poisson, cela vous occasionnerait trop d’embarras.
Je vais à l’ouvrage, au revoir. »

Lettre de Pissarro, Pontoise, à Murer, datée « mercredi » (JBH n° 48).

C’est surtout à partir de 1877 que le pâtissier restaurateur Hyacinthe Eugène Meunier, dit Murer (Poitiers, 10 mai 1846 – Auvers-sur-Oise, 22 avril 1906), organise, le mercredi, ses dîners du 95, boulevard Voltaire, auxquels participent surtout Renoir, Sisley et Guillaumin, mais aussi Pissarro et rarement Cezanne. Renoir décorera les murs de sa boutique de guirlandes de fleurs, et Pissarro, de paysages pontoisiens.

Notes de Murer, citées par A. Tabarant, Pissarro, 1924, p. 34-35. Gachet Paul, Deux Amis des Impressionnistes, le Dr Gachet et Murer, p. 154, 155-157.

Le 1er juillet 1870, Murer avait signé le bail pour la boutique et un petit logement en entresol.

Distel Anne, Les collectionneurs des impressionnistes, La Bibliothèque des Arts, 1989, p. 207.

Murer achètera des tableaux aux peintres. Paul Alexis dressera la liste de sa collection, en 1887.

Trublot (Paul Alexis), « La collection Murer », Le Cri du peuple, 21 octobre 1887 ; reproduit par Gachet Paul, Deux Amis des Impressionnistes, 1956, p. 170-171.

 

Duret Théodore, Histoire des peintres impressionnistes, Librairie Floury, Paris, 1939, p. 86 :

« En son temps de pire misère, Sisley compta un pâtissier-restaurateur, Murer, parmi les quelques personnes qui le soutinrent. Murer s’était trouvé tout jeune sans appui et, pour vivre, était entré chez un pâtissier comme apprenti. Puis il s’était élevé au rang de patron. Il tenait une pâtisserie sur le boulevard Voltaire, à laquelle il avait joint un restaurant. Mais il n’exerçait sa profession que comme pis aller, en aspirant à la quitter. Il était pénétré de goûts artistiques et littéraires. En effet, plus tard, parvenu à l’aisance et retiré, il devait peindre des tableaux et écrire des romans. Alors qu’il était toujours pâtissier-restaurateur, il avait fait la connaissance des Impressionnistes, par l’intermédiaire de Guillaumin, avec lequel il s’était lié tout jeune à Moulins, sa ville natale. Quand les années de détresse furent venues pour les Impressionnistes, que la question du vivre et du couvert se posa, à certains jours, pleine d’angoisse, il leur ouvrit son restaurant. Ils purent y manger. Sisley et Renoir profitèrent surtout de la facilité. Lorsque le nombre des déjeuners et des dîners atteignait une certaine limite, il recevait en paiement un tableau. Il en acheta, par surcroît, un certain nombre, aux prix d’alors, qui paraîtraient aujourd’hui bien bas, mais que personne à ce moment, sauf quelques amis, ne voulait payer. Il fut un des premiers qui reconnurent la valeur des Impressionnistes, pour se former une collection de leurs œuvres et il fut ainsi un de ceux qui, à l’époque de leur pire misère, les aidèrent à vivre, en attendant des temps meilleurs. »

 

Tabarant A., Pissarro, 1924, p. 34-35 :

« Eugène Murer tenait alors [en 1877], au 95 du boulevard Voltaire, dans la maison des « Bains du Prince Eugène » [Eugène Meunier, dit Murer], une pâtisserie-cuisine très achalandée, dont il était le Ragueneau pittoresque, et Renoir, Sisley, Guillaumin — son ami d’école à Moulins — y faisaient figure d’habitués, alors que Pissarro n’y pouvait venir que de temps à autre. On y rencontrait aussi Victor Vignon, le père Tanguy, les graveurs Guérard, Norbert Gœneutte, Bresdin, dit Chien-Caillou, le musicien Jean de Cabanes, dit Cabaner. Murer, par Guillaumin, avait été de tout temps lié avec le groupe des peintres indépendants, et il se passionnait pour la peinture claire, au point de se jurer d’en faire à son tour dès que ses fourneaux lui laisseraient quelque liberté. En attendant, il en achetait à petits prix, troquant parfois gâteaux, pâtés et plats contre des toiles. En outre, il occupait ses soirées à écrire, collaborait à de vagues feuilles, et il venait précisément de publier, au commencement de 1877, chez l’éditeur Arnould, boulevard Montmartre, un roman, Les fils du siècle, sous le transparent pseudonyme de Gêne-Mur. Il en avait d’ailleurs plusieurs autres en projet ou sur le chantier.
Il a laissé — il mourut en avril 1906 — d’abondantes notes, réflexions ou souvenirs, qui sont en notre possession. « En ce temps-là, lisons-nous dans un de ses cahiers, j’habitais, boulevard Voltaire, une boutique décorée par les impressionnistes. Renoir avait illustré les frises avec de pimpantes guirlandes de fleurs. Pissarro, en quelques coups de brosse, couvrit les panneaux de paysages pontoisiens. Monet, toujours à la poursuite d’un louis, s’était contenté de venir voir comment cela marchait. Depuis deux ans, tous les mercredis, nous nous réunissions, mes camarades et moi, en un dîner fraternel présidé par ma sœur. Ce soir-là, Pissarro n’était pas venu. Renoir, au dessert, nous raconta que toute la journée il avait couru, une toile sous le bras, pour tâcher de la placer. Partout on l’avait éconduit en lui disant : « Vous venez trop tard. Pissarro sort d’ici. Je lui ai pris son tableau. Affaire d’humanité : il a tant de famille ! Pauvre garçon !… » Ce « pauvre garçon », répété à toutes les portes où il frappa, exaspérait Renoir, déjà fort mécontent de n’avoir rien vendu.
« — Alors, s’écria-t-il, de sa voix d’ogre bon enfant, en se passant nerveusement l’index sous le nez, geste qui lui était familier, parce que je suis célibataire et sans enfants, je dois mourir de faim ? Ma situation est aussi précaire que celle de Pissarro. Cependant, en parlant de moi, jamais personne ne dit : « Ce pauvre Renoir !… » »

 

Gachet Paul, Deux Amis des Impressionnistes, le Dr Gachet et Murer, p. 154, 155-157 :

« Pour leur venir en aide — et sans aucune arrière-pensée — Murer achète quelques toiles à Guillaumin et à Pissarro d’abord, à Renoir, à Monet et à Sisley ensuite. […]
Chez lui, « cuisine bourgeoise » se traduit surtout par confection de vol-au-vent, alors très à la mode dans les dîners parisiens et qui tient plus de la pâtisserie que de la cuisine.
Rappelons qu’à l’époque on peut manger presque partout dans Paris pour 1 fr 25 ou 1 fr 50, seulement… cette modique somme ne se trouve pas toujours, au moment voulu, dans la poche de nos « artistes ».
Murer commence par leur offrir la « soupe » : « Venez quand vous voudrez, votre couvert est mis. »
Séparément, ils y passent tous… avec discrétion ; Pissarro, en effet, n’habite pas Paris et Cezanne, malgré sa camaraderie avec Guillaumin, demeure des plus réservés, voire un peu sauvage : il faut trouver autre chose. […]
Murer — fort bien placé pour cela — veut réunir chez lui, tous ensemble, amis et camarades, en un dîner qui a lieu tous les mercredis et plus particulièrement le premier mercredi du mois.
Il y parvint parfois de façon merveilleuse. […]
Certaines premières réunions, particulièrement réussies, confrontèrent — hasard inespéré — Pissarro, Guillaumin, Monet, Renoir, Sisley, auxquels il convient d’ajouter les habitués : Gru, Cabaner, Perrin, le Dr Gachet et Legrand, et compter, parfois, de plus rares convives comme Champfleury, Bresdin, A. Gill, Tanguy, Hoschedé et Cezanne.
Plus tard, enfin, parurent quelques amis ou sympathisants : Guérard, Gœneutte, Cordey, Vignon, Franc-Lamy, illustrateur de la musique de Cabaner. »

24 août

Cezanne est à Paris et travaille dans le parc d’Issy. Il profite du séjour de Zola à l’Estaque pour lui confier un message destiné à sa mère,-  qui, comme chaque été, loue une petite maison dans le même village –  afin qu’elle lui cherche un appartement de deux pièces à Marseille, pas trop cher, à partir du mois de décembre pour y passer l’hiver, mais il renonce bientôt à son projet (lettre du 28 août).

« [Paris] 24 août 1877.
Mon cher Zola 1,
Je te remercie vivement de l’obligeance que tu as envers moi. Je te prierai de faire savoir à ma mère que je ne désire rien, car je pense passer l’hiver à Marseille. Si le mois de décembre venu, elle veut se charger de me trouver un tout petit logement de deux pièces à Marseille, pas cher, dans un quartier cependant où on n’assassine pas trop, elle me fera bien plaisir. Elle pourrait y faire transporter un lit et ce qu’il faut pour coucher, deux chaises, qu’elle prendrait chez elle à L’Estaque, pour éviter de faire des dépenses trop lourdes. — Ici le temps, tu dois l’apprendre, la température est fort souvent rafraîchie par des bienfaisantes ondées (Style Gaut d’Aix).
Je vais tous les jours dans le parc d’Issy où je fais quelques études. Et je ne suis pas trop mal content, mais il paraît qu’une désolation profonde règne dans le camp impressionniste. Le Pactole ne coule pas précisément dans leur poche, et les études sèchent sur place. Nous vivons dans des temps bien troublés, et je ne sais quand la pauvre peinture reprendra un peu de son lustre.
Marguery s’est-il moins désolé dans cette dernière excursion au Tholonet ? Et tu n’as pas vu Houchard, Aurélien [Aurélien Houchard] ? Sauf deux ou trois peintres je n’ai vu absolument personne.
Iras-tu aux agapes de la cigale 2 ? Depuis un mois et demi le roman nouveau de Daudet paraît dans le Temps, des affiches jaunes, placées à Issy même, me l’ont appris, je sais aussi qu’Alexis sera représenté au « Gymnase ». Est-ce que les bains de mer sont salutaires à Madame Zola, et toi-même, fends-tu les flots amers ? — Je vous présente à tous mes respects, et [te] serre cordialement la main. A revoir, donc à votre retour des rivages ensoleillés.
Je suis de votre obligeance le peintre remerciant.
Paul Cezanne »

1. Zola se trouvait en ce moment avec tous les siens à l’Estaque. En le chargeant de ses commissions à sa mère, Cezanne évitait de dévoiler ses projets à son père.
2. Allusion au banquet annuel de la Cigale, association d’écrivains et de peintres méridionaux fondée en 1876.

Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p.157-158.

28 août

Lettre de Cezanne, Paris, à Zola. Il achète ses fournitures de peinture chez le père Tanguy, rue Clauzel.

« [Paris,] 28 août 1877.
Mon cher Émile,
J’ai de nouveau recours à toi pour dire à ma mère qu’elle ne se tourmente pas. J’ai changé de projet. En effet cette combinaison semble présenter quelque difficulté à l’exécution. J’y renonce.
Cependant je compte toujours aller au mois de décembre ou plutôt vers les premiers jours de janvier à Aix.
Je te remercie très sincèrement. Je joins ici le bonjour à ta famille. Hier soir en allant rue Clauzel chez mon marchand de couleurs [Tanguy], j’y ai trouvé le cher Emperaire. »

Lettre de Cezanne à Zola ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p.158-159.

Août

Cezanne fréquente le café de la Nouvelle-Athènes, 9, place Pigalle.

Lettre de Duranty à Zola, [vers septembre 1877] ; Auriant, « Duranty et Zola (lettres inédites) », La Nef, n° 10, 3e année, juillet 1946, Paris, éditions Albin Michel, p. 50-51.

 

Duret Théodore, Histoire des peintres impressionnistes, 1939, p. 14 :

« Lorsque la paix fut revenue, le café Guerbois, délaissé pendant la guerre, resta définitivement abandonné [pas totalement]. Les réunions qui s’y étaient tenues ne furent pas reprises. »

 

Tabarant Adolphe, Manet et ses œuvres, Gallimard, « nrf », Paris, 1947, p. 117 :

« Les réunions du Guerbois tinrent jusqu’en 1875, puis ce fut l’exode à la Nouvelle Athènes, place Pigalle, élue par Degas, qui trouvait mieux à y exercer son antisémitisme agressif. »

 

Montorgueil Georges, La Vie à Montmartre, illustrations de Pierre Vidal, librairie artistique G. Boudet, éditeur, 1899, 293 pages, p. 127 :

« La petite troupe, sans qu’on sut pourquoi ni comment, peut-être parce que l’humeur de l’homme est vagabonde, un soir, comme une ruche essaime, quitta le Café Guerbois, si Batignollais, et vint tout entière s’abattre à la « Nouvelle-Athènes ». Elle y trouva des amis. Gœuneutte, Forain, Catulle Mendès, Silvestre et Duranty y fréquentaient assidûment. Zola n’allait plus au café, mais Paul Alexis, son familier, faisait l’intérim. Le dé de la conversation appartenait à Manet, brillant causeur, paradoxal et caustique, dont les mots marquaient les médiocres comme au fer chaud. »

 

Rivière Georges, Mr. Degas (bourgeois de Paris), Paris, Librairie Floury, collection « Anciens et modernes », 1935, 188 pages, p. 45 :

« Après la grande tourmente de la guerre et de la Commune, les anciens habitués du café Guerbois s’étaient retrouvés un moment avenue de Clichy [au Guerbois même], puis ils avaient émigré à la Nouvelle-Athènes, place Pigalle. C’est dans ces réunions que naquit le projet de faire une exposition d’œuvres des peintres « indépendants » auxquels pourraient se joindre quelques artistes désireux de montrer leurs œuvres, hors de la cohue du Palais de l’Industrie [au Salon]. »

Rivière Georges, Mr. Degas (bourgeois de Paris), Paris, Librairie Floury, collection « Anciens et modernes », 1935, 188 pages, p. 82 :

« […] C’était au café de la Nouvelle-Athènes que Manet et Degas se rencontraient le plus souvent. Ils y venaient tous les deux à peu près quotidiennement dans la soirée. Ils y retrouvaient toujours Marcellin Desboutin, Henri Gervex, Jean Béraud, Forain, Renoir, Henri Guérard, avant qu’il fût le mari d’Eva Gonzalès, Jules de Marthold, Armand Sylvestre [sic], Franc-Lamy, Norbert Gœneutte, le sculpteur Louis Lefèvre. De temps à autre, Catulle Mendès, au masque de cire, faisait une brève apparition. Quelquefois, le squelettique Villiers de l’Isle-Adam venait s’asseoir à côté de Manet. Le romancier Duranty qui avait été un habitué du café Guerbois se montrait moins assidu à la Nouvelle-Athènes, mais il y accompagnait son ami Degas. »

 

Rivière Georges, Le Maître Paul Cezanne, Paris, H. Floury éditeur, 1923, 242 pages, p. 78-80 :

« Le café de la « Nouvelle Athènes », place Pigalle, avait remplacé le Café Guerbois comme lieu de réunion des amis de Manet et des indépendants. En toute saison et quelque temps qu’il fît, on était certain d’y rencontrer Marcellin Desboutin, attablé devant un verre de café ou un bock, sa petite pipe de terre au coin de la bouche le tuyau bien calé entre les dents, tel que l’a représenté Degas dans l’Absinthe, une des toiles de la collection Camondo, tel aussi qu’il s’est représenté maintes fois lui-même. En raison de son assiduité et aussi de la sympathie justifiée qu’il inspirait, Desboutin devint le pivot des réunions de la « Nouvelle Athènes ». Manet, Renoir, Degas y venaient presque quotidiennement. Cezanne n’y faisait que de rares et courtes apparitions, d’autant plus brèves qu’il disparaissait dès qu’il voyait entrer quelqu’un qui lui déplaisait. C’était avant l’heure du dîner, en sortant de chez le père Tanguy, le marchand de couleurs de la rue Clauzel, qu’il s’arrêtait parfois à la « Nouvelle Athènes ». Tanguy, lui, ne s’y montrait jamais. Il avait le sentiment de la hiérarchie et n’eût pas osé se mêler aux « maîtres » à qui il vendait des couleurs ; c’était un homme rempli de respect pour les peintres qui étaient ses clients. Cezanne, sollicité par le marchand de couleurs, abandonnait souvent quelques toiles chez Tanguy où de rares initiés pouvaient les voir, appuyées au mur ou placées sur une chaise paillée, dans la boutique obscure et qui ressemblait plutôt à l’atelier d’un artisan qu’à un magasin de vente de tableaux. Peut-être parce qu’il était satisfait de s’être débarrassé de ses œuvres — pour ne plus les voir — le peintre, l’esprit allégé, s’arrêtait un moment à la « Nouvelle Athènes » et rompait exceptionnellement avec son parti-pris de solitude.
C’est parmi les habitués de la « Nouvelle Athènes » qu’on rencontrait les rares partisans de Cezanne, ceux qui lui reconnaissaient un don particulier de peintre. Encore mettaient-ils presque tous des restrictions à leur jugement favorable, car cette peinture présentait en elle-même tant d’apparentes contradictions qu’elle resta longtemps pour eux une énigme indéchiffrable. Ce n’est que plus tard, lorsque de nombreuses toiles s’ajoutèrent les unes aux autres, que les premiers témoins des efforts de Cezanne en comprirent — et pas tous — la profonde signification. Ceux qui étaient de ses amis de la première heure : Renoir, Pissarro, Guillaumin, Manet, avaient bien conscience du génie de Cezanne ; mais d’autres, les jeunes qui n’avaient pas fréquenté le Café Guerbois : Forain, Lamy, Cordey, Gœneutte, Guérard, qui marquaient ouvertement leur sympathie pour la peinture de Cezanne s’étonnaient parfois devant certaines audaces de dessins ou de couleurs. De ces jeunes gens, il-y en a un que Cezanne a distingué dès 1876, c’est Forain. Je l’ai entendu, en ce temps lointain, faire l’éloge du dessinateur, vanter son originalité et la vérité de ses personnages. Cette estime raisonnée de Cezanne pour le talent de Forain s’est affirmée aussi justifiée que le jugement sévère qu’il portait sur quelques-uns de ses contemporains peintres célèbres et dont le talent n’était pas discuté.
Cezanne s’entretenait volontiers avec Desboutin. Celui-ci lui plaisait d’abord en raison de la négligence et de l’originalité de son costume — on sait que Cezanne avait presque la phobie des gens bien habillés — en outre, Desboutin parlait gravement, mais sans morgue, et disait d’excellentes choses sur les maîtres italiens qu’il connaissait très bien et pour lesquels Cezanne avait une grande admiration. Desboutin défendait du reste son opinion si courtoisement, qu’il ne rencontrait pas de contradicteur. Il avait, en 1864 et 1877, exposé avec le groupe des « Intransigeants » et cela présumait une certaine sympathie pour ses co-exposants. »

 

Rivière Georges, Renoir et ses amis, Paris, H. Floury éditeur, 1921, 273 pages, p. 23 et 32 :

« La Nouvelle-Athènes, comme lieu de réunion, avait succédé au Café Guerbois, situé à l’entrée de l’avenue de Clichy, où se tenait avant 1870, l’Académie des Batignolles : titre plaisant qu’on donnait ironiquement aux amis de Manet et aux hommes de lettres qui sympathisaient avec eux. Cette Académie des Batignolles était un cénacle un peu frondeur où se dépensait autant d’esprit qu’au Café Procope, au temps où Diderot y tenait ses assises. On y voyait fréquemment Mallarmé, Zola, Villiers de l’Isle-Adam, Castagnary, Philippe Burty et d’autres écrivains. […]
Et les peintres impressionnistes ?
C’était eux qu’on voyait le moins souvent dans ce café de la place Pigalle où cependant, ils tenaient la plus grande place dans nos entretiens. Seul, Renoir, qui demeurait rue Saint-Georges [à partir de 1873], y venait assez régulièrement. Il arrivait de son pas pressé, la figure sérieuse et l’air distrait, parce que son imagination l’entraînait toujours loin du lieu où il était. Il s’asseyait dans un coin, se mêlait rarement à la conversation générale et, à peu près indifférent à ce qui se disait autour de lui, il tournait entre ses doigts une cigarette qu’il rallumait et qu’il laissait sans cesse s’éteindre, ou charbonnait sur la table avec une allumette brûlée, quelques traits sans signification.
Très rarement venait Cezanne à qui Manet faisait aussitôt place à côté de lui. Cezanne excitait la curiosité de Manet et quand celui-ci trouvait l’occasion de l’interroger sur ses travaux, il y mettait une insistance qui amusait beaucoup son interlocuteur. Mais il perdait son temps avec ce provençal finaud qui répondait par des galéjades débitées d’un air narquois à toutes les questions que l’autre lui posait.
Monet et Sisley ne venaient, pour ainsi dire, jamais à la Nouvelle-Athènes, parce qu’à ce moment déjà ni l’un ni l’autre n’habitaient Paris.
Les habitués de la Nouvelle-Athènes, en 1874 et plus tard, constituaient, tels qu’ils étaient, le premier public sympathique que rencontrèrent les Impressionnistes ; c’est de là que partit la propagande qui devait créer une phalange de partisans. »

 

Rivière Georges : « Les écrivains à la Nouvelle-Athènes. Un café de peintres et d’écrivains — La Nouvelle-Athènes entre 1873 et 1885 — Édouard Manet — Marcellin Desboutins — Catulle Mendès — Villiers de l’Isle-Adam — Huysmans — Paul Alexis — Charles Cros, poète et inventeur du phonographe — Albert Mérat — George Moore — André Gill — Germain Nouveau », Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, 6e année, n° 238, 7 mai 1927, p. 4 :

« Cependant le café de la Nouvelle-Athènes, place Pigalle, a été pendant une dizaine d’années entre 1873 et 1885 le rendez-vous d’un certain nombre d’écrivains et d’artistes, gens d’un talent original pour la plupart et d’intelligence éveillée, ayant entre eux une certaine affinité d’esprit.
Dans l’étroite travée qui s’étendait sur la largeur de la façade du café, des tables de marbre, placées bout à bout, étaient chaque soir occupées par des peintres et des littérateurs groupés autour de Marcelin Desboutin. Celui-ci assis sur la banquette du fond, un petit chapeau de drap gris sur la tête, fouillait fréquemment dans la poche de son veston râpé pour y prendre sa blague à tabac et bourrer la petite pipe qui toujours s’éteignait et que son propriétaire sans cesse rallumait, opération qui devait être souvent reprise, car Desboutin ne cessait pas de parler, s’il était à ce moment-là en conversation avec son voisin. […]
Quoique Huysmans fût très lié avec Zola et se rattachât littérairement à lui, un autre écrivain parmi ceux qui venaient au café de la place Pigalle semblait plus que lui le parfait disciple du maître ; c’était Paul Alexis. Non seulement celui-ci suivait avec succès la route littéraire tracée par Zola, mais encore il ressemblait physiquement à son maître. Il était plus empâté, plus bedonnant que Zola, mais c’était la même silhouette amplifiée comme l’ombre sur le mur. Il riait aussi plus facilement que Zola et son lorgnon était placé moins en bataille sur un nez plus épais et cependant finissant plus en pointe que celui du modèle.
Paul Alexis avait aussi l’aspect professoral plus accentué que Zola ; il avait beaucoup du pion dans ses attitudes et dans sa conversation. Il était doctrinaire et paraissait bien convaincu que Zola et ses disciples remplissaient une mission quasi religieuse. Il les considérait comme de nouveaux évangélistes. Au moment où parut l’Assommoir et Nana, les prétentions affichées par les amis de Zola n’offusquaient personne et ne semblaient pas aussi ridicules qu’elles le paraissent aujourd’hui ; c’est que l’École naturaliste, à peu près morte, était alors en sa prime jeunesse. Ceux mêmes qui ne se laissaient pas tromper sur la qualité de ce rajeunissement du romantisme et sur la réalité des fantoches présentés comme des copies de la nature, étaient sympathiques au mouvement littéraire que représentait Zola. […]
Est-ce Édouard Manet qui, un soir, amena à la Nouvelle-Athènes un jeune écrivain anglais, George Moore ? Je crois bien me rappeler que le peintre a exécuté de lui, vers 1880, un fort joli portrait. Le modèle semblait du reste fait à souhait pour le talent de Manet. George Moore avait des yeux de jeune loup enfoncés dans une face pâle couverte de poils roux hérissés. Il regardait avec une curiosité ardente choses et gens autour de lui dans ce monde nouveau où il débarquait mais en ayant déjà une très suffisante connaissance de notre langue. Son, esprit emmagasinait, grâce à une mémoire excellente, mille menus faits dont le romancier a su tirer un excellent parti. Je crois que dans le talent de George Moore la part de l’influence française et particulièrement du milieu littéraire et artistique de la Nouvelle-Athènes est importante sinon prépondérante. Elle a contribué à donner à son œuvre cette saveur spéciale qui lui a fait une place à part parmi les écrivains britanniques.
André Gill, Germain Nouveau, tous deux sombrés dans la folie, venaient à la Nouvelle-Athènes avec Boussenard, un grand diable haut de plus de six pieds, gérant du Petit Parisien et qui s’intitulait lui-même plaisamment le gérant responsable. […]
Les réunions de la Nouvelle-Athènes avaient un caractère particulier : on n’y venait pas pour y faire de l’esprit. Le ton y était donné par Desboutin qui grâce à son tact, à sa courtoisie, à la bienveillance qu’il témoignait à chacun, faisait régner dans la conversation un ton de bonne compagnie. Je ne veux pas affirmer qu’on n’y disait jamais de mal du prochain, mais on ne s’y déchirait pas. C’était déjà beaucoup et peut-être même est-cela raison pour laquelle nombre de gens furent fidèles aux réunions du vieux café, tant que Desboutin s’y montra assidu ; car après son départ, ce fut fini, les tables perdirent-leurs habitués.
Georges RIVIÈRE. »

 

Rivière Georges, Cezanne, le peintre solitaire, Paris, Librairie Floury, collection « Anciens et modernes », 1933, 179 pages, p. 128 :

« Quand Cezanne apparaissait à la Nouvelle-Athènes, fait assez rare, il n’y restait jamais longtemps. Il avait de la sympathie pour Desboutin, homme bienveillant, courtois et lettré, toutes qualités capables de séduire Cezanne et auxquelles s’ajoutait encore la fantaisie du costume, resté celui qu’on voit dans le portrait que Manet a fait de lui : l’Artiste. Mais d’autres habitués de la Nouvelle-Athènes ne plaisaient guère à notre solitaire. Son caractère irascible, ses opinions intangibles sur tant de choses et son horreur des brasseries l’incitaient bientôt à se retirer. »

 

Rivière Georges, Le Maître Paul Cezanne, H. Floury Editeur, Paris, 1923, p. 96 :

« Les réunions de la « Nouvelle Athènes » cessèrent peu de temps après la mort de Manet, survenue au printemps de 1883. »

 

Vollard Ambroise, Paul Cezanne, Paris, Les éditions Georges Crès & Cie, 1924 (1re édition, Paris, Galerie A. Vollard, 1914, 187 pages ; 2e édition 1919), 247 pages, p. 42-47 :

« Après la guerre, le café Guerbois avait été délaissé. Les anciens habitués de l’endroit se réunissaient à la Nouvelle Athènes. Cezanne me parlait un jour de Forain, qu’il y avait aperçu, un Forain tout jeune. — « Le bougre, il savait déjà indiquer le pli d’un vêtement ! »
À la Nouvelle Athènes comme au Guerbois, la personnalité dominante était Manet. En 1870, Fantin-Latour, dans un tableau célèbre, avait réuni quelques-uns des habitués du café Guerbois autour de Manet assis à son chevalet. Manet, dans ce tableau, donnait l’impression d’un maître autour duquel se pressaient des disciples. Seul, Cezanne continuait à montrer de la méfiance devant l’extraordinaire facilité de l’auteur de l’Olympia. « Une belle tache, pourtant ! » disait-il, en parlant de cette toile à laquelle, comme l’on sait, il a voulu opposer une nouvelle Olympia, d’un esprit plus « moderne ». Manet, lui, n’y allait pas par quatre chemins à l’égard de l’auteur de l’Après-midi à Naples, quand il disait à Guillemet : « Comment peux-tu aimer la peinture sale ? »J’ai demandé à des peintres survivants de cette époque de m’expliquer comment Manet avait pu être regardé comme un chef d’école, même quand il copiait les Espagnols, même quand il abandonnait ses magnifiques noirs pour faire de l’impressionnisme à la suite de Monet. « C’est que, — me fut-il répondu, — le procédé compte peu en art. Ce qui fait de Manet un véritable précurseur, c’est qu’il apportait une formule simple à une époque où l’art officiel n’était que boursouflure et convention. Vous savez le mot de Daumier : « Je n’aime pas absolument la peinture de « Manet, mais j’y trouve cette qualité énorme : ça nous ramène aux figures des jeux de cartes. »Ce que Cezanne disait de Manet avait l’air de boutades. Un jour, cependant, que le hasard me fit le rencontrer au Luxembourg, devant l’Olympia, je crus bien qu’il allait s’exprimer pleinement sur son « confrère ». Cezanne était accompagné de Guillemet : « Mon ami Guillemet, — me dit-il, — a voulu me faire revoir l’Olympia… »
J’appris à Cezanne qu’on parlait de mettre cette toile au Louvre. A ce mot de Louvre : « Écoutez un peu, monsieur Vollard !… »
Mais son attention fut subitement attirée par le geste d’un monsieur qui sortait de la salle en faisant de la main un signe amical aux Raboteurs de Parquet, de Caillebotte. Cezanne éclata de rire : « Carolus !… Il voit qu’il s’est foutu dedans avec Vélasquez !…
Celui qui veut faire de l’art doit suivre Bacon. Il a défini l’artiste : Homo additus naturae... Bacon est très fort !… Mais dites, monsieur Vollard, en parlant de la nature, ce philosophe ne prévoyait pas notre école du plein air, ni cette autre calamité qui est venue s’y ajouter : le plein air d’appartement !… »
Deux personnes s’étaient arrêtées devant les paysages de Cezanne accrochés un peu plus loin. Je le fis remarquer au maître. Il s’approcha à son tour et jeta un coup d’œil : « Comprenez, monsieur Vollard, j’ai appris beaucoup avec le portrait que je fais de vous… Tout de même on met maintenant des cadres à mes toiles !… »
Revenant à Carolus Duran dont l’adhésion à l’impressionnisme lui était un sujet inépuisable de méditations et de commentaires : « Le bougre, il a f… le pied au c… des Beaux-Arts !… Dites, monsieur Vollard, peut-être ne trouvait-il plus acheteur, le pauvre ! »
M. Guillemet : « Quand on pense que les anciens succès de Carolus Duran avaient rendu jaloux jusqu’à Manet ! Un jour, Astruc l’attrapait : « Pourquoi, Manet, es-tu si rosse « avec tes confrères ? » — « Eh ! mon cher, si je gagnais seulement cent mille francs par an comme Carolus, je trouverais du génie à tout le monde, y compris toi et même Baudry ! »
Moi : « Et ce mot de Manet à Aurélien Scholl, qui lui vantait son influence au Figaro : — « Eh bien, faites-moi citer dans les enterrements ! »
Cezanne : « Écoutez un peu, monsieur Vollard, l’esprit parisien m’emm… Excusez ! Je suis seulement peintre…
« Ça me sourirait assez, de faire poser des nus au bord de l’Arc… Seulement, comprenez, les femmes sont des veaux, des calculatrices, et elles me mettraient le grappin dessus ! C’est effrayant, la vie ! »
M. Guillemet, nous désignant l’Olympia : « Mais Victoire, celle qui posa ce tableau, quelle bonne fille c’était ! Et si drôle !
Un jour, elle arrive chez Manet : — « Écoute, Manet, je connais une jeune personne charmante : la fille d’un colonel. Tu devrais faire quelque chose d’après elle, car la pauvre enfant est dans la purée.
Seulement, vois-tu, elle a été élevée au couvent, elle ne sait rien de la vie, il faudra que tu la traites comme une de la haute, et que tu ne dises pas de cochonnerie devant elle ! » Manet promit d’être tout ce qu’il y avait de plus convenable. Le lendemain, Victoire arrive avec la fille de l’officier supérieur, et dit à celle-ci tout de go : « Allons, ma belle, montre ton Casimir au « monsieur ! »
Cezanne ne parut pas goûter le moins du monde cette plaisante histoire. Il nous quitta, l’air préoccupé. Sans doute était-il poursuivi par cette idée que les femmes sont des « veaux et des calculatrices ! » »

 

Vollard Ambroise, Souvenirs d’un marchand de tableaux, Paris, éditions Albin Michel, 1937, 447 pages, p. 35 :

« Au Café de la Nouvelle Athènes, à Montmartre, se réunissaient Degas, Cezanne, Renoir, Manet, Desboutins et des critiques d’art comme Duranty. Celui-ci s’était fait le champion de la « nouvelle peinture », encore qu’il apportât à ses éloges quelques restrictions. Il reprochait notamment à Cezanne de peindre avec une truelle de maçon. Pour Duranty, si Cezanne mettait tant de couleur sur sa toile, c’est qu’il devait s’imaginer qu’un kilogramme de vert faisait plus vert qu’un gramme.
Manet non plus ne prisait pas beaucoup le peintre d’Aix. Manet, le Parisien fin et élégant, trouvait que, chez Cezanne, le peintre reflétait l’homme mal « embouché ». Mais cette vulgarité de propos qu’il lui reprochait, c’était, à vrai dire, une attitude de Cezanne vis-à-vis de Manet qui l’agaçait par ses manières d’« homme du monde ». C’est ainsi que le peintre du Bon Bock, ayant demandé à son confrère s’il préparait quelque chose pour le Salon, s’attira cette réplique :
— Oui, un pot de merde ! »

George Moore ne se rappelle pas avoir vu Cezanne à la Nouvelle-Athènes.

Moore George, Hail and Farewell, a Trilogy, Vale, Londres, William Heinemann, 1920, 367 pages, p. 156-157  :

« I do not remember ever to have seen Cezanne at the Nouvelle-Athènes ; he was too rough, too savage a creature, and appeared in Paris only rarely. We used to hear about him ― he used to be met on the ouskirds of Paris wandering about the hillsides in jack-boots. As no one took the least interest in his pictures he left them in the fields ; when his pictures began to be asked for, his son and daughter (sic) used to inquire them out in the cottages, and they used to keep watch in the hedges and collect the sketches he had left behind him. It would be untrue to say that he had no talent, but whereas the intention of Manet and of Monet and of Degas was always to paint, the intention of Cezanne was, I am afraid, never very clear to himself. His work may be described as anarchical. It is impossible to deny to his strange being a certain uncouth individuality ; uncouth though it be, there is life in his pictures, otherwise no one would remember them. »
Traduction :
« Je crois n’avoir jamais vu Cezanne à la Nouvelle Athènes ; il était trop sauvage, un ours mal léché, et il ne venait que rarement à Paris. De temps en temps, on parlait de lui, on disait l’avoir vu souvent aux environs de Paris où il se promenait chaussé de grosses bottes. Comme personne ne montrait le moindre intérêt à ses tableaux, il les laissait traîner dans les champs. Quand ses tableaux ont commencé à être recherchés, son fils et sa fille ont pris l’habitude de se renseigner dans les maisons et à surveiller les haies pour recueillir les croquis qu’il avait laissés derrière lui. On ne saurait dire qu’il n’avait pas de talent, mais tandis que Manet et Monet et Degas suivaient toujours leur but qui était de peindre, lui, je le crains, ne savait pas exactement ce qu’il voulait. Son œuvre pourrait être qualifiée d’anarchique. Il n’est pas possible de nier chez cet être étrange une certaine individualité grossière ; aussi rude soit-il, il y a de la vie dans ses tableaux, sinon personne ne se les rappellerait. »

Moore George, Reminiscences of the impressionists painters, The Tower Press Booklets, n° 3, Maunsel & Co, Dublin, 1906, p. 34-35, 39 (extrait cité par Rewald John, Histoire de l’Impressionnisme, Paris, éditions Albin Michel, 1986, 480 pages, p. 257) :

« I do not remember ever to have seen Cezanne at the Nouvelle Athenes ; he was too rough, too savage a creature, and appeared in Paris only rarely. We used to hear about him — he used to be met on the outskirts of Paris wandering about the hillsides in jack-boots. As no one took the least interest in his pictures he left them in the fields ; when his pictures began to be asked for, his son and daughter used to inquire them out in the cottages, and they used to keep watch in the hedges and collect the sketches he had left behind him. It would be untrue to say that he had no talent, but whereas the intention of Manet and of Monet and of Degas was always to paint, the intention of Cezanne was, I am afraid, never very clear to himself. His work may be described as the anarchy of painting, as art in delirium. It is impossible to deny to this strange being a certain uncouth individuality ; uncouth though it be there is life in his pictures, otherwise no one would remember them. I pause to ask myself which I would prefer — one of Millet’s conventional, simpering peasants or one of Cezanne’s crazy cornfields peopled with violent reapers, reapers from Bedlam. I think that I prefer Cezanne. […]
The evenings that Pissaro did not come to take his coffee in the Nouvelle Athenes were very rare indeed. He was there more frequently than Manet or Degas, and when they were there he sat listening, approving of their ideas, joining in the conversation quietly. No one was kinder than Pissaro. He would always take trouble to explain to students from the Beaux Arts why Jules Febvre was not a great master of drawing, but he never said anything strikingly original. Pissaro was a wise and appreciative Jew, and he looked like Abraham ; his beard was white and his hair was white and he was bald, though at the time he could not have been much more than fifty. He was the oldest of that group—yes, he must have been the oldest. »
Traduction :
« Je ne me rappelle pas avoir jamais vu Cezanne à la Nouvelle Athènes ; il était trop rugueux et trop sauvage, et n’apparaissait que rarement à Paris. Nous avions l’habitude d’entendre parler de lui ― on avait l’habitude de le rencontrer dans la périphérie de Paris se promenant dans les collines, chaussé de bottes de cavalerie. Comme personne ne portait le moindre intérêt à ses peintures il les laissait dans les champs ; quand ses tableaux ont commencé à être demandés, son fils et sa fille ont pris l’habitude de les chercher dans les petites maisons de campagne, et ont pris l’habitude d’inspecter les haies et de rassembler les croquis qu’il avait laissés derrière lui. Il serait faux de dire qu’il n’avait pas de talent, mais tandis que le désir de Manet, de Monet et de Degas était toujours de peindre, celui de Cezanne n’était jamais très clair pour lui-même. Son œuvre peut être décrite comme l’anarchie de la peinture, l’art en délire. Il est impossible de nier à cet être étrange une certaine individualité grossière ; grossière bien qu’il y ait de la vie dans ses tableaux, sinon personne ne se les rappellerait. Je fais une pause pour me demander ce que je préférerais ― l’un des paysans conventionnels et affecté de Millet ou un des champs de blé fous de Cezanne peuplés de moissonneurs violents, moissonneurs de Bedlam [asile psychiatrique de Londres]. Je pense que je préfère Cezanne. […]
Les soirées où Pissaro ne venait pas prendre son café à la Nouvelle Athenes étaient vraiment très rares. Il y allait plus fréquemment que Manet ou Degas, et quand ils étaient là il se reposait en les écoutant, approuvant leurs idées, s’associant à la conversation tranquillement. Personne n’était plus aimable que Pissaro. Il prenait toujours la peine d’expliquer aux étudiants des Beaux Arts pourquoi Jules Febvre n’était pas un grand maître du dessin, mais il ne disait jamais rien de fortement original. Pissaro était un juif sage et élogieux, et il ressemblait à Abraham ; sa barbe était blanche, ses cheveux étaient blancs et il était chauve, bien qu’à cette époque il ne devait avoir guère plus de cinquante ans. Il était le plus vieux de ce groupe ― oui, il devait être le plus vieux. »

Introduit par Cabaner ou Paul Alexis, Cezanne assiste à des soirées chez Nina de Villard (Lyon, 12 juillet 1843 – Vanves, 22 juillet 1884), 82, rue des Moines, comme il le racontera à son fils :

« Je suis très-touché du bon souvenir, qu’ont bien voulu me garder Forain et Léon Dierx, dont la connaissance pour moi remonte assez loin. Pour Forain, en 75 au Louvre et pour Léon Dierx en 77 chez Nina De Villars [Villard], rue des Moines. —
J’ai du te raconter que lorsque je dînais rue des Moines, étaient présents autour de la table Paul Alexis, Franck Lami [Franc-Lamy], Marast [Jean Marras], Ernest d’Hervilly, [Villiers de] L’Isle Adam, et beaucoup de bien endentés, le regretté Cabaner. Hélas que de souvenirs, qui sont allés s’engouffrer dans l’abime des ans. —Je pense avoir répondu à peu près à ce que tu me demandes. — »

Lettre de Cezanne à son fils, datée « Aix, 3 Août 1906 » ; fonds Vollard ; autographe conservé à Austin, University of Texas, Harry Ransom Center.
Lebensztejn Jean-Claude, Paul Cezanne. Cinquante-trois lettres, Paris, L’Échoppe, 2011, 96 pages, p. 74-75.
Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 318-319.

Vollard s’approprie cette réponse :

« Je dis à Cézanne [à Aix, à la fin de l’année 1895] que Léon Dierx m’avait chargé de le rappeler à son souvenir. « Je suis très touché, me répondit-il, du bon souvenir qu’a bien voulu me garder Léon Dierx, dont la connaissance pour moi remonte assez loin. Je l’ai rencontré, pour la première fois, en 1877, chez Nina de Villard, rue des Moines. Hélas ! que de souvenirs qui sont allés s’engouffrer dans l’abîme des ans ! »

Vollard Ambroise, Paul Cézanne, Paris, Les éditions Georges Crès & Cie, 1924 (1re édition, Paris, Galerie A. Vollard, 1914, 187 pages ; 2e édition 1919), 247 pages, p. 189-190.

Un récit “romancé” de sa première invitation par Henri Perruchot :

« L’invitation jette le peintre dans la perplexité. Enfin, après mille inquiétudes, au jour dit, il se décide à gagner l’hôtel de Nina de Villard, rue des Moines, aux Batignolles. Il arrive devant la porte. Il sonne. On ne répond pas. Il sonne encore. On ne répond toujours pas. Décontenancé, il ne sait plus que faire, quand, tout à coup, la porte s’entrebâille. Une soubrette en négligé, corsage déboutonné, splendide chevelure blonde, toute dénouée, descendant jusqu’aux genoux, lui demande ce qu’il désire : Cezanne est venu bien trop tôt. Éperdu, bouleversé par la vision de la soubrette, il marmotte de vagues excusés, bat en retraite, maugréant contre lui-même : « Je ne sais pas me diriger, je n’ai jamais su me diriger. C’est effrayant, la vie ! » »

Perruchot Henri, La Vie de Cezanne, Paris, librairie Hachette, 1956, 432 pages, p. 216-217.

Il y rencontre peut-être aussi Manet, Mallarmé, Verlaine, Edmond de Goncourt.

Champsaur Félicien, « Nina de Villars », L’Événement, 25 juillet 1884. À voir.

« Nina de Villars
On enterre aujourd’hui cette déclassée. Si tous les gens célèbres et si tous les ratés qui ont passé dans la maison de Nina de Villars, qui ont dîné chez elle, qui ont trouvé dans son auberge l’hospitalité, la nuitée, maintes fois, en hiver, seulement offerte par les étoiles ; si tous ceux qui, par bohème ou par curiosité, ont été les convives passagers de cette excentrique, de cette dévoyée, de cette tourmentée, se reposant enfin, dans la mort, de deux années de souffrances ; si tous, les plus graves, les plus sévères, les plus illustres, comme les fantoches dont le génie est dans l’ombre, artistes parleurs à la morale vague comme leur existence ; si tous enfin suivent le cercueil de cette pauvre femme, il y aura là, certes, une élite parisienne, en même temps des types de troisième dessous extraordinaires.
Et ce sera un bel enterrement.
A propos d’une lecture que devait faire M. Jean Marras d’un drame joué depuis, la Famille d’Armelles, il me souvient d’être allé (c’est la seule fois) chez Mme de Villars, dans son hôtel de la rue des Moines. Une soirée avait été organisée ; on sentait qu’il y avait moins de débraillé pour ne pas faire une mauvaise impression. L’auteur en habit noir, cravate blanche ; les convives, des poètes parnassiens, un photographe, des peintres impressionnistes, un musicien fantastique, Cabaner, étaient en toilette ordinaire ; mais ils s’étaient brossés. On ne dînait pas dans le monde quand on dînait chez la Nina dont, pourtant, la noblesse est authentique. Mondaine, qu’est-ce-que cela signifie ?
Elle était musicienne et monologuiste.
Après le dîner, Mme de Villars pria ses invités de descendre au jardin pour entendre le drame. L’été prêtait au poète son joli décor. Quelques lanternes vénitiennes dans les feuillages. M. Marras glissa la main sur son front olympien et commença, d’une voix claire, le premier acte. On était assis sous les verdures. Chacun, très à l’aise dans la pénombre, pouvait écouter, ou se laisser distraire par les étoiles. Une scène curieuse : le mari surprend la femme en flagrant délit et va la frapper d’un coup de hache. A ce moment, le père du mari, le commandant d’Armelles, enfonce la porte et arrête le bras levé de son fils : « J’ai tué ta mère de la même façon ! » Tremblez, lecteurs.
Tel est le clou de ce drame qui est un fruit de Montmartre, pays fantasque dominé par un moulin à vent aux longues ailes immobiles depuis des siècles. Mme de Villars, ce soir, fut charmante ; cette nerveuse avait encore une pensée à peu près raisonnable. Mais, de sa beauté, il ne lui restait plus que son esprit.
Un écrivain de talent robuste, Harry Allis, la dépeignit, bientôt après, dans un roman, d’une plume cruelle ; il la représenta, si j’ai bonne mémoire, « traînant ses seins avachis sur le piano. » A ce que raconte les amis de Mme de Villars cette phrase lui ouvrit les yeux sur elle-même ; elle s’aperçut vieillie, fleur fanée ; son épouvante a été telle, qu’elle en est morte.
De même, un caricaturiste de grand talent, lorsqu’il sentit partir sa jeunesse, devint fou. A Bullier, il se cambrait orgueilleusement et prenait une fille par la taille : « Veux-tu coucher avec André Gill ? » Pauvre et impuissant, ce fut le désastre d’une intelligence.
Le braves gens de province ne se doute pas de ces vies abracadabrantes. Le soir, à sept heures, la salle à manger de Nina de Villars avait l’air d’une table d’hôte. Un de mes amis, Gaston Vuidet, s’y est jadis trompé ; il était là par hasard, un camarade l’y avait emmené, sans lui rien expliquer. Il criait : « Qu’est-ce-que c’est que cette serviette effilochée ? Dites donc, la mère ? Voulez-vous m’en donner une autre ? Et ce veau ? On dirait une semelle de soulier. » A la fin de Mme Gaillard, la mère, uneveuve de préfet, expliqua à mon ami qu’il était invité. Il prit son chapeau et sortit, jurant, mais un peu tard, qu’on ne l’y reprendrait plus.
Cependant, Henri Rochefort, Villiers de l’Isle-Adam, Paul Verlaine, Leconte de Lisle, Catulle Mendès, Frank Lamy, Émile Zola, Alphonse Daudet, Maurice Rollinat, Emile Goudeau, Marie Katinska [Krysinska] qui fait des ballades en prose et des ballades sur les trottoirs, Henry Maret, Léon Gambetta, Barbey d’Aurevilly, Bloy, un raté farouche, le « fondement » de ces réunions, se sont tous assis à cette table bohème. C’était bien facile ; quand on avait faim et que le repas n’étais pas assez copieux, on faisait un tour à la cuisine et on se préparait des œufs au fromage, une omelette au lard, des plats faciles.
Une maison vraiment pittoresque ; on mangeait sur toutes les marches de l’escalier, au milieu d’une myriade de chats, de chiens, de cochons d’Inde ; le prince Galitzin y a dîné, un jour, assis adroitement sur une bûche. A citer encore, Mlle Holmès, qui a donné là les premières auditions de ses opéras et de ses mélodies ; Henriette Hauser, reine détrônée de Hollande ; la princesse Rattazzi, une assidue du temps jadis, qui, de loin en loin, après souper, emmenait la bande joyeuse à l’hôtel d’Aquila ; Léon Dierx ; Coppée ; effarouché ; Richepin, cherchant à oublier Judith à la chevelure tumultueuse ; Ponchon, arrivant, les dents longues, du quartier Latin ; Édouard Detaille ; Jacqueline, la guenon favorite, morte l’an dernier du delirium tremens. On soûlait la pauvre bête régulièrement tous les soirs avec de l’absinthe.
C’est dans ce caravansérail (Nina de Villars avait l’air Orientale) que Charles Cros a inventé le monologue ; Coquelin cadet a pris le hareng saur, sec, sec, sec, qui pendait au mur du grand salon, au bout d’une ficelle longue, longue, longue, et l’a promené dans tout Paris ennuyé, ennuyé, ennuyé.
Le hareng a fait des petits par milliers.
Elle s’était peut-être imaginé, la pauvre fille, que cette vie factice à laquelle un brin de littérature et une façon d’art étrange donnaient une allure particulière, quasi distinguée, que jusqu’aux dernières heures les convives habituels autour de la nappe trouée lui seraient fidèles comme une garde d’honneur.
Et, malgré tout, elle avait voulu rester à la brèche, rendant service à plus d’un famélique affolé qui déclamait encore, de très loin en très loin, un sonnet hystérique, une ballade macabre, un monologue idiot. Ils l’abandonnèrent et, du jour où quelque copie d’eux parut imprimée dans une revue éphémère, ils s’aperçurent que Nina de Villars était usée. Le jeu n’en valait pas la chandelle ; ils dirent comme Cambronne. Sauf quelques intimes, tous disparurent.
Ma solitude, plus que la vieillesse, l’a tuée ou plutôt a fini de la tuer ; car l’agonie, dans ces attaques de nervosisme et de déséquilibrement, commence de bonne heure et se précipite par saccades, par éclats de folie. Il n’y a pas de remède au mal et pas de frein pour l’arrêter. Elle eût, certainement, pu vivre plus calmement heureuse, mais aussi plus bourgeoisement, et, pour Nina de Villars, comme pour la pléïade d’affamés sans chemises qui vécurent à ses côtés, le mot bourgeois est une insulte plus grave qu’au temps des luttes romantiques.
Mme de Villars avait souvent des attaques ; elle dansait, marchait, la nuit, avec les mouvements, les gestes caractéristiques de l’hystérie, appelant son amant qui l’avait quittée, ameutant le quartier, cependant difficile à émouvoir ; en dernier lieu elle habitait dans la maison même d’une brasserie à femmes où les truies ne filent pas. En voulant être originale, personnelle, bizarre, en cherchant non seulement le bruit, mais encore la foule, l’adulation, elle a perdu la juste notion des hommes et la valeur des choses. L’amour porta une première et inguérissable atteinte à cette femme que l’ingratitude a achevée.
Elle était bien tombée ; la mort a dû lui paraître douce.
Je la vois encore, il y a quelques mois (c’est d’ailleurs la dernière fois que je l’ai rencontrée), assise à la terrasse d’un café, elle grosse, déformée, à côté de sa mère, une vieillarde sèche et maigre, que l’affection maternelle a traînée plus de trente ans dans ce milieu malsain, et qui en est sortie probablement sans l’avoir compris. Ni l’une ni l’autre ne parlaient, comme si rien n’eût pu les intéresser encore à la vie, ni le mouvement, ni les êtres, et leurs souvenirs n’étaient point de ceux qu’on se redit de mère à fille. On avait à les voir grande pitié.
Tristes, affalées, navrées, toutes deux buvaient une absinthe verte.
                             Félicien Champsaur.

Selon Jean Renoir, Cezanne aurait rencontré Cabaner rue de La Rochefoucauld, alors qu’il revenait de travailler sur le motif à Saint-Nom-la-Bretèche. Le musicien demande à voir la toile fraîchement peinte, qu’il admire. Cezanne la lui offre.

Renoir Jean, Renoir, Paris, Hachette, 1962, 457 pages, p. 116-117.

« Un jour il [Cezanne] arriva rayonnant dans l’atelier que Renoir partageait avec Monet. « J’ai un amateur ! » Il l’avait trouvé dans la rue de La Rochefoucauld. Cezanne revenait à pied de la gare Saint-Lazare, ayant été « au motif » à Saint-Nom-la-Bretèche, et portait son paysage sous le bras. Un jeune homme l’avait arrêté lui avait demandé de voir le tableau. Cezanne avait disposé la toile contre le mur d’une maison, bien à l’ombre pour éviter les reflets. L’inconnu s’était extasié, surtout devant le vert des arbres : « On sent leur fraîcheur ! » Cezanne aussitôt : « Si mes arbres vous plaisent, prenez-les. — Je ne peux pas les payer. » Cezanne avait insisté et l’amateur était parti avec la toile sous le bras, laissant le peintre aussi heureux que lui. C’était un musicien nommé Cabaner. Il jouait du piano dans les cafés et n’avait pas un sou vaillant. Sa manie d’exécuter ses propres œuvres le faisait chaque fois mettre à la porte. Mon père lui trouvait beaucoup de talent. « Son tort était d’arriver cinquante ans trop tôt. » Rivière m’en parla également comme d’un être prodigieusement doué, « prématurément abstrait ». À une époque où l’on se pâmait devant Meyerbeer, il ne reconnaissait que deux grands compositeurs : Bach et lui-même. Quant à son aspect extérieur, mon père disait de lui : « On l’aurait pris pour un notaire de province. » Au contraire Rivière me le décrivit comme un bohème extravagant dans ses habitudes et dans sa tenue. Il faut dire que Rivière lui­ même était plus « notaire » que nature. Je m’étends sur Cabaner parce que son nom revenait souvent dans les récits de Renoir. Bientôt il ne quitta plus le groupe des jeunes peintres. Voici quelques mots de lui à Charles Cros, le poète inventeur qui lui demandait pour l’embarrasser s’il était possible d’exprimer le silence en musique : « À moi ce serait facile, mais pour cela il me faudrait le concours de trois orchestres militaires. » C’est aussi lui qui disait : « Mon père était un type dans le genre de Napoléon, mais moins c… » Plus tard, pendant le siège de Paris, il se promenait avec le peintre Gœneutte le long des fortifications qui s’élevaient à la place de l’actuel boulevard Exelmans. Quelques obus tombèrent à une centaine de mètres des deux flâneurs. « Qu’est cela ? demanda Cabaner — Des obus, répondit Gœneutte. — Qui donc les envoie ? — Les Prussiens ! Qui voulez-vous que ce soit ? » Et Cabaner eut cette admirable réponse accompagnée d’un grand geste vague : « Que sais-je, moi, d’autres peuples ! » »

Alexis Paul, Madame Meuriot – Mœurs parisiennes, Paris, Bibliothèque-Charpentier, 1890, 462 pages, p. 311-312 :

Une soirée chez Nina de Villard avec Manet (Édouard Thékel), Cabaner (Kabaner) et Cezanne (Poldex)
« ― N’est-ce pas ? le libretto de ton grand opéra réaliste sera écrit en prose ? lui [Kabaner] demandait le peintre Poldex, une sorte de colosse gauche et chauve, un vieil enfant, naïf, génial, à la fois violent et timide, le seul qui comprît réellement Kabaner. […]
― Bravo !… Superbe !… clama le peintre Poldex, lorsque Kabaner se tut, épuisé.
L’enthousiasme du peintre en entraîna trois ou quatre, qui applaudirent avec lui. Alors, debout, Poldex fit quelques pas de lutteur forain prêt à jeter un gant, qui ébranlèrent le parquet. Presque aussitôt, arrêté devant la muraille, et ayant fait un retour sur lui-même, songeant aux difficultés de son art, à tout ce qu’on ne peut jamais rendre, aux misères du métier, il martelait du poing la cloison :
―Nom de Dieu !… Nom de Dieu !… »

 

Vollard Ambroise, Renoir, Les Éditions G. Crès & Cie, Paris, 1920, 7e édition, 286 pages, p. 33-34 :

« Un jour, je [Renoir] le [Cezanne] rencontre, avec, sous son bras, un tableau qui traînait jusqu’à terre. — « Il n’y a plus d’argent à la maison ! je vais essayer de vendre cette toile ! Une étude assez « réalisée », n’est-ce pas ? » (C’étaient les fameux Baigneurs de la collection Caillebotte, un diamant !) Quelques jours après, je rencontre encore Cezanne. « Mon bon Renoir, dit-il, s’attendrissant, je suis bien heureux ! Mon tableau a eu le plus vif succès ; « il est chez quelqu’un qui l’aime ! »
« Je me dis : « Quelle veine ! il a trouvé un amateur ! » Cet amateur, c’était Cabaner*, un pauvre diable de musicien qui gagnait à grand’peine de quatre à cinq francs par jour. Cezanne l’avait croisé dans la rue, et, comme l’autre s’était extasié devant la toile, le peintre lui en avait fait cadeau.
* Sur Cabaner, voir Paul Cezanne, par Ambroise Vollard, éditeur Crès. »

 

Vollard Ambroise, Souvenirs d’un marchand de tableaux, Paris, éditions Albin Michel, 1937, 447 pages, p. 319-320 :

« Cezanne lui [Cabaner] reconnaissait volontiers en peinture un flair de connaisseur. Un jour, le Maître d’Aix était sorti de chez lui, emportant cette grande toile de Baigneurs qui est aujourd’hui un des joyaux de la collection Barnes [Baigneurs au repos, III (FWN926-R261)].
— Il n’y a plus d’argent à la maison, dit-il en croisant Renoir ; je vais tâcher de trouver un amateur.
Quelque temps après, Cezanne rencontrant de nouveau Renoir :
— Je suis bien content ; j’ai trouvé quelqu’un à qui mes Baigneurs ont plu.
Cet amateur n’était autre que Cabaner. Rencontrant Cezanne, il lui avait demandé de voir le tableau. Le peintre l’avait adossé au mur, Cabaner s’était extasié et Cezanne, les larmes aux yeux, lui avait fait don de sa toile. »

 

 

Vollard Ambroise, Paul Cezanne, Paris, Les éditions Georges Crès & Cie, 1924 (1re édition, Paris, Galerie A. Vollard, 1914, 187 pages ; 2e édition 1919), 247 pages, p. 54-57 (et 148-149) :

« Cezanne était même un des habitués de la maison de Nina de Villars, si accueillante aux poètes du temps. Tout s’y passait sans le moindre faste ; on faisait réchauffer les plats pour celui qui n’avait pas dîné, on se serrait pour lui faire une place à table ; enfin il y avait toujours de quoi fumer. Ce fut là que Cezanne rencontra Cabaner, un de ses admirateurs de la première heure.
Cabaner était un très brave homme, un peu poète, un peu musicien, un peu philosophe. Il n’est que trop vrai que la Fortune ne l’avait pas favorisé : mais il n’était jaloux de personne, si forte était sa croyance en son génie de musicien. Son sentiment intime n’en était pas moins que la Destinée, dans son injustice, ferait de lui un méconnu. C’était de bonne grâce qu’il en avait pris son parti. « Moi, — aimait-il à répéter, — je resterai surtout comme philosophe. » Beaucoup de ses mots sont demeurés légendaires : « Mon père, disait-il, était un type dans le genre de Napoléon, mais moins bête… » Une autre fois : « Je ne me savais pas si connu. J’ai été salué hier par tout Paris. » Cabaner n’ajoutait pas qu’il suivait un enterrement.
Pendant le siège de Paris, à la vue des obus qui pleuvaient, Cabaner questionnait curieusement Coppée : « D’où viennent ces boulets ? » Coppée stupéfait : « Ce sont apparemment les assiégeants qui nous les envoient. » Cabaner, après un silence : « Est-ce toujours les Prussiens ? » Coppée, hors de lui : « Qui voulez-vous donc que ce soit ? » Cabaner : « Je ne sais… d’autres peuplades… »
L’originalité n’était pas moindre dans les réparties de Cabaner sur le terrain musical, le sien. Des applaudissements ayant salué un morceau de Gounod qu’il avait joué après une composition de son crû : « Oui, dit Cabaner, ce sont deux belles choses ! » Et à cette question : « Pourriez-vous rendre le silence en musique ? » Cabaner n’hésitait pas : « Il me faudrait pour cela le concours d’au moins trois orchestres militaires ! »
Cezanne lui accordait du talent, comme en témoigne la lettre par laquelle il recommande le musicien à son ami Roux [lettre de Cezanne à Roux de 1878]. Mais ceux que l’amitié n’aveuglait pas étaient d’un avis différent. Cezanne tenait d’ailleurs la musique pour un art inférieur, à l’exception de l’orgue de Barbarie dont la mélancolie charmait son âme sentimentale. Il en goûtait aussi la précision. « Ceux-là réalisent ! » disait-il. »

 

Larguier Léo, Le Dimanche avec Paul Cezanne (souvenirs), Paris, L’Édition, 1925, 166 pages, p. 54, 59-61, 63 :

« Ses amis fréquentaient chez Nina de Villars. Ils n’étaient pas comme lui. Ils faisaient des visites et ils aimaient se montrer.
Cette Nina de Villars était une bonne fille qui recevait, comme une princesse de la bohème, des écrivains et des artistes. Son hôtel était ouvert à tous, et on y allait sans aucune cérémonie.
Elle fut la muse du Parnasse contemporain.
La peinture ne semble pas avoir beaucoup préoccupé les poètes de cette génération, et ils ne pouvaient guère comprendre celle de Cezanne.
La grande Muse porte un péplum bien sculpté
Et le trouble est banni des âmes qu’elle hante…
Écrivait alors Catulle Mendès. […]

***

Nous nous sommes éloignés du salon de Nina de Villars, où venaient les Parnassiens qui n’eurent, en art, d’autres curiosités que celle des mots rares et des rimes riches.
Cezanne reçut un jour une invitation. Il en fut naturellement fort troublé, et il m’a conté qu’après mille hésitations, s’étant enfin décidé à faire toilette, il était allé sonner à la porte de cette Muse.
Sans doute on n’attendait encore personne et il s’était présenté trop tôt.
Il attendit, sonna de nouveau, et la porte s’entre-bâilla, et il vit, éperdu, une femme de chambre qui était sûrement en train de s’habiller et de se faire belle pour la réception, car elle n’avait pas encore noué de splendides cheveux blonds.
« Ils descendaient jusque-là ! » me disait le maître en touchant mon pantalon rouge à la hauteur du genou.
Cette fille lui dit, en souriant, qu’il n’y avait encore personne, et il se sauva, honteux et furieux, sans trouver un mot aimable.
Il m’a conté plusieurs fois cette petite mésaventure et j’aurais juré qu’il n’avait jamais plus sonné à la porte de Nina, si M. A. Vollard n’affirmait qu’il fréquenta chez elle et qu’il y rencontra un de ses admirateurs, le fantasque Cabaner.
J’ai appris l’existence de cet homme qui admirait Paul Cezanne vers 1877, en lisant le livre de M. Vollard, car si je l’avais connu plus tôt, j’aurais fait parler François Coppée. Il me semble cependant qu’il me conta l’histoire des obus sur Paris qui étonnaient si fort Cabaner.
[…] Je ne lui ai jamais parlé de Paul Cezanne à propos de Nina de Villars, car j’étais persuadé que le peintre n’avait plus osé sonner à cette porte qu’ouvrait une servante effrontée dont la crinière, lorsqu’elle la peignait ayant de sourire aux Parnassiens, tombait « jusque-là », comme disait mon vieil ami en touchant mon pantalon rouge… »

Septembre

Zola publie, dans Le Messager de l’Europe, en russe, sa nouvelle Naïs Micoulin, qui contient une description de l’Estaque, où il séjourne avec sa mère. La nouvelle sera reprise en feuilleton dans La Réforme (15 décembre 1879, p. 193-202 ; 1er janvier 1880, p. 1-10 ; 15 janvier 1880, p. 65-77), puis en recueil avec d’autres nouvelles, sous le titre Naïs Micoulin, paru chez Charpentier le 23 novembre 1883.

Zola Émile, Naïs MicoulinLe Messager de l’Europe, traduit en russe, septembre 1877 ; Paris, G. Charpentier et Cie éditeurs, 1884, 379 pages, p. 14, 26-29 :

« II

La Blancarde ne se trouvait pas dans L’Estaque même, un bourg situé à l’extrême banlieue de Marseille, au fond d’un cul-de-sac de rochers, qui ferme le golfe. […]

III

Quel mois adorable ! Il ne plut pas un seul jour. Le ciel, toujours bleu, développait un satin que pas un nuage ne venait tacher. Le soleil se levait dans un cristal rose et se couchait dans une poussière d’or. Pourtant, il ne faisait point trop chaud, la brise de mer montait avec le soleil et s’en allait avec lui ; puis, les nuits avaient une fraîcheur délicieuse, tout embaumée des plantes aromatiques chauffées pendant le jour, fumant dans l’ombre.
Le pays est superbe. Des deux côtés du golfe, des bras de rochers s’avancent, tandis que les îles, au large, semblent barrer l’horizon ; et la mer n’est plus qu’un vaste bassin, un lac d’un bleu intense par les beaux temps. Au pied des montagnes, au fond, Marseille étage ses maisons sur des collines basses ; quand l’air est limpide, on aperçoit, de L’Estaque, la jetée grise de la Joliette, avec les fines mâtures des vaisseaux, dans le port ; puis, derrière, des façades se montrent au milieu de massifs d’arbres, la chapelle de Notre-Dame-de-la-Garde blanchit sur une hauteur, en plein ciel. Et la côte part de Marseille, s’arrondit, se creuse en larges échancrures avant d’arriver à L’Estaque, bordée d’usines qui lâchent, par moments, de hauts panaches de fumée. Lorsque le soleil tombe d’aplomb, la mer, presque noire, est comme endormie entre les deux promontoires de rochers, dont la blancheur se chauffe de jaune et de brun. Les pins tachent de vert sombre les terres rougeâtres. C’est un vaste tableau, un coin entrevu de l’Orient, s’enlevant dans la vibration aveuglante du jour.
Mais L’Estaque n’a pas seulement cette échappée sur la mer. Le village, adossé aux montagnes, est traversé par des routes qui vont se perdre au milieu d’un chaos de roches foudroyées. Le chemin de fer de Marseille à Lyon court parmi les grands blocs, traverse des ravins sur des ponts, s’enfonce brusquement sous le roc lui-même, et y reste pendant une lieue et demie, dans ce tunnel de la Nerthe, le plus long de France. Rien n’égale la majesté sauvage de ces gorges qui se creusent entre les collines, chemins étroits serpentant au fond d’un gouffre, flancs arides plantés de pins, dressant des murailles aux colorations de rouille et de sang. Parfois, les défilés s’élargissent, un champ maigre d’oliviers occupe le creux d’un vallon, une maison perdue montre sa façade peinte, aux volets fermés. Puis, ce sont encore des sentiers pleins de ronces, des fourrés impénétrables, des éboulements de cailloux, des torrents desséchés, toutes les surprises d’une marche dans un désert. En haut, au-dessus de la bordure noire des pins, le ciel met la bande continue de sa fine soie bleue.
Et il y a aussi l’étroit littoral entre les rochers et la mer, des terres rouges où les tuileries, la grande industrie de la contrée, ont creusé d’immenses trous, pour extraire l’argile. C’est un sol crevassé, bouleversé, à peine planté de quelques arbres chétifs, et dont une haleine d’ardente passion semble avoir séché les sources. Sur les chemins, on croirait marcher dans un lit de plâtre, on enfonce jusqu’aux chevilles ; et, aux moindres souffles de vent, de grandes poussières volantes poudrent les haies. Le long des murailles, qui jettent des réverbérations de four, de petits lézards gris dorment, tandis que, du brasier des herbes roussies, des nuées de sauterelles s’envolent, avec un crépitement d’étincelles. Dans l’air immobile et lourd, dans la somnolence de midi, il n’y a d’autre vie que le chant monotone des cigales. »

14 septembre

De l’Estaque, Zola écrit à sa femme Alexandrine.

« La chaleur est plus forte aujourd’hui. Il y a vingt-sept degrés. Il n’y a pas un souffle de vent et l’on étouffe. Trop de beau temps toujours. — Nous n’avons vu personne. L’Estaque a pourtant été révolutionné par ton départ. Il paraît que derrière notre dos, hier, sept ou huit femmes sont venues offrir du tilleul à maman. Je crois qu’il y avait beaucoup de curiosité dans l’affaire. Madame Cezanne n’a pas paru. »

Lettre d’Émile Zola à sa femme Alexandrine, l’Estaque, 14 sept. 77 ; Émile Zola. Lettres à Alexandrine 1876-1901, édition établie, présentée et annotée par Brigitte Émile-Zola et Alain Pagès, Paris, Gallimard, 2014, collection « nrf », 814 pages, p. 51.

22 septembre

Zola écrit à Duranty.

« Depuis quatre mois, je suis au bout du monde et je ne sais vraiment pas ce que deviennent mes amis.
Je n’ai eu des nouvelles de Manet qu’indirectement, par Duret. Travaille-t-il, est-il dans un bon état d’esprit ? — On m’a dit que la déconfiture d’Hoschedé avait jeté la misère dans le camp impressionniste. Je prévoyais ce plongeon depuis l’année dernière. »

Lettre de Zola, l’Estaque, à Duranty ; Émile Zola, Correspondance, éditée sous la direction de B. H. Bakker ; éditrice associée : Colette Becker ; conseiller littéraire : Henri Mitterand ; tome III : juin 1877-mai 1880 ; Les Presses de l’Université de Montréal-Editions du CNRS, Montréal et Paris, 1982 ; lettre n° 33, p. 135-136.

C’est Marguerite Charpentier qui, dans une lettre du 10 septembre, a appris à Zola la nouvelle de la faillite d’Hoschedé :

« Il doit deux millions ; on a tout vendu chez lui jusqu’aux robes de sa malheureuse femme qui ne savait rien, et elle s’est sauvée avec ses cinq enfants et est accouchée en chemin de fer ! C’est atroce et je plains la pauvre Mme Hoschedé. »

Émile Zola, Correspondance, éditée sous la direction de B. H. Bakker ; éditrice associée : Colette Becker ; conseiller littéraire : Henri Mitterand ; tome III : juin 1877-mai 1880 ; Les Presses de l’Université de Montréal-Editions du CNRS, Montréal et Paris, 1982, note p. 138.

Hoschedé a été déclaré en faillite le 18 août, pour une dette de 100 000 F au marchand de tableaux parisien Émile Barre, d’après la « Déclaration de la faillite de J. L. E. Hoschedé, négociant en tissus, demeurant à Paris boulevard Hausmann 56, ouverte le 18 août 1877 (M. Baillière, juge commissaire ; Maillard, Syndic provisoire). »

Archives de la Seine, D.11 V3 carton 880, dossier 4227 ; d’après Adhémar Hélène, « Ernest Hoschedé », Aspects of Monet, édité par John Rewald et France Weitzenhoffer, Harry N. Abrams, New York, 1984, p. 63 et 71.

Il avait pourtant confié à Barre, en garantie, le 22 juin, des tableaux de sa collection, dont sept Pissarro, dix Monet, dix Sisley, un Renoir, un Diaz et quelques autres œuvres mineures, mais l’estimation des tableaux impressionnistes ne représente que 31 000 francs.
Son appartement a été saisi, son mobilier a été vendu les 24 mai, 31 juillet et 1er août. Les 5 et 6 juin 1878, sa collection de tableaux, meubles et curiosités sera mise en vente judiciaire.

Adhémar Hélène, « Ernest Hoschedé », Aspects of Monet, édité par John Rewald et France Weitzenhoffer, Harry N. Abrams, New York, 1984, p. 62-63.

22 septembre

Depuis l’Estaque, Zola écrit à Valabrègue qu’il décline l’invitation à la fête félibréenne organisée par la Cigale de Paris :

« L’Estaque 22 sept. 77.
Mon cher Valabrègue
J’étais au lit, lorsque m’est arrivée, par votre entremise, une invitation aux fêtes de la Cigale. Je vais beaucoup mieux, mais je ne puis pourtant me rendre à Arles. J’ai chargé Coste de m’excuser auprès de M. Maurice Faure, en le remerciant. Je vous remercie également de votre bonne entremise. »

Lettre de Zola, l’Estaque, à Antony Valabrègue, 22 septembre 1877 ; vente Autographes & Manuscrits, Pierre Bergé & associés, Paris, Drouot Richelieu, 25 juin 2015, n° 409, reproduction.

[Vers fin septembre]

Duranty répond à Zola :

« La catastrophe d’Hoschedé troublera évidemment le camp de nos amis intransigeants, mais ils regagnent des chances du côté de Chocquet dont la femme, m’a-t-on dit, aura un jour cinquante mille livres de rentes. Voilà le moment de commencer à lui faire la cour et à lui en faire voir de toutes les couleurs. »

Dans cette même lettre, Duranty donne à Zola des nouvelles de Manet, et de Cezanne :

« Cezanne, si ceci peut vous amuser, est apparu, il y a peu de temps, au petit café de la place Pigalle, dans un de ses costumes d’autrefois : cotte bleue, veste de toile blanche toute couverte de coups de pinceaux, vieux chapeau défoncé. Il a eu du succès ! Mais ce sont des démonstrations dangereuses. »

Lettre de Duranty à Zola, non datée [vers fin septembre 1877] ; Auriant, « Duranty et Zola (lettres inédites) », La Nef, n° 10, 3e année, juillet 1946, éditions Albin Michel, p. 50-51.

3 octobre

Première représentation au théâtre des Variétés d’une pièce de Meilhac et Ludovic Halévy, La Cigale, où l’acteur Dupuis joue le rôle d’un peintre « intentionniste » (impressionniste) nommé Marignan.

Zola Émile, Nos Auteurs dramatiques, Paris, G. Charpentier, éditeur, 1881, 416 pages, p. 274-275 :

« Mais c’est surtout le troisième tableau qui a fait mon admiration. Remarquez qu’à la fin du deuxième acte la pièce est absolument finie, si elle a jamais commencé. Il n’y a plus qu’à marier la Cigale et Marignan, opération des plus simples qui ne saurait emplir un acte. On pouvait se demander comment MM. Meilhac et Halévy allaient occuper les planches. Leurs amis tremblaient. Eh bien, ce troisième tableau est le plus amusant. C’est celui qui décide du grand succès de l’œuvre.
Les auteurs ont carrément lâché la pièce. Je ne crois pas qu’il y ait d’exemple d’un dénoûment traité avec plus de dédain pour la mécanique théâtrale. Marignan épousera la Cigale, mais cela n’importe pas. Ce qui importe, c’est de nous montrer l’intérieur du peintre, c’est de mettre à la scène la jeune école de peinture qui se fait, avec tant de vaillance, une place au soleil. Marignan raffine encore sur les impressionnistes il est luministe et intentionniste. Dès lors, vous devinez les plaisanteries, dont quelques-unes sont fort spirituelles. Le décor de l’atelier, avec ses charges des toiles célèbres de MM. Manet, Claude Monet, Degas, Cezanne, Renoir, Sisley, Pissarro, etc., est des plus amusants. Et l’acte tout entier roule sur la nouvelle formule artistique, que les expositions de la rue Le Peletier ont fait connaître à tout Paris.
J’éprouve, je l’avoue, une grande tendresse pour les peintres impressionnistes. Aussi suis-je très reconnaissant à MM. Meilhac et Halévy de les avoir plaisantés pendant tout un acte. Maintenant, voilà la jeune école plus connue encore qu’elle ne l’était et il ne lui reste qu’à faire œuvre de virilité. Je veux croire qu’au fond MM. Meilhac et Halévy sont pleins d’affection pour ces artistes novateurs, qui cherchent à peu près en peinture ce qu’eux-mêmes cherchent au théâtre, la vie moderne, le côté intense et incisif des choses, les aspects multiples du grand Paris. Même si l’on discute leur façon de réaliser, il faut accorder aux impressionnistes le mérite d’avoir découvert le sens dans lequel notre peinture nationale va opérer un renouvellement. On a beau rire et les nier, ils n’en ont pas moins imprimé à l’art le seul mouvement vraiment artistique qui se soit produit, depuis le mouvement romantique de 1830. Et ce qui le prouve, c’est que nos Salons annuels sont aujourd’hui plein d’impressionnistes, je veux dire de jeunes gens malins qui copient les impressionnistes en les édulcorant, pour la plus grande jouissance des bourgeois. »

 

Rivière Georges, Mr. Degas (bourgeois de Paris), Paris, Librairie Floury, collection « Anciens et modernes », 1935, 188 pages, p. 88 et 91 :

« Enfin, quelque avis qu’on eût sur le talent de nos amis, il fallait convenir que cette exposition de 1877 était un grand événement parisien. Nous en avons la preuve dans le fait que l’Impressionnisme fut le sujet d’une comédie en trois actes de Meilhac et Halévy, La Cigale, représentée — avec succès — sur le théâtre des Variétés, le 3 octobre 1877.
Edgar Degas, il faut le dire, n’a pas été étranger à la conception, et peut-être même, à la confection de cette pièce. Nous nous en doutions, ayant de bonnes raisons pour cela. Mais la publication d’une lettre du peintre à Ludovic Halévy nous en a donné la quasi-certitude(1). « Vous savez, du reste, écrit Degas, que je suis à votre disposition pour l’atelier de Dupuis. J’ai beau mal y voir, la chose me plaît beaucoup à faire et je le ferai. »
Le décor d’un acte de la Cigale représente l’atelier d’un peintre impressionniste — c’était José Dupuis — chez lequel vient un amateur. L’artiste lui montre une toile qui peut à volonté représenter une marine ou un paysage terrestre. Il suffit pour cela de mettre le haut en bas. Quand le paysage devient une marine, il y a même un petit nuage figurant dans le ciel du précédent aspect terrestre qui peut donner l’illusion d’une voile lointaine.
[…] Nous pouvons ajouter que les plaisanteries de Meilhac et Halévy sur les peintres impressionnistes n’étaient pas cruelles. Nous avons assisté, Renoir et moi, à la première représentation de la Cigale et nous nous sommes franchement divertis.
Enfin, bien que personne n’eût aucun doute sur la complicité de Degas dans l’élaboration de la pièce, on en parla sans acrimonie dans nos soirées de la Nouvelle-Athènes. »
(1) Guérin Marcel, Lettres de Degas, Editions Bernard Grasset, Paris, 1931, réédition 1945, Lettre n° XIII bis, p. 41- 42.

13 octobre

Pissarro explique à Murer qu’il est retenu à Pontoise et ne peut venir à Paris rencontrer Mérat, un poète parnassien.
Murer prépare une loterie avec une toile de Pissarro comme gros lot. Louis Estruc et Jules Cardoze ont placé presque tous leurs billets.

« Les contrariétés, les ennuis ne cessent pas aussi facilement ainsi que je vous l’avais annoncé avant mon départ. Mon intention était de retourner à Paris jeudi [11 octobre] pour mon affaire Mérat [le poète parnassien Albert Mérat] — mais le destin se joue de nos projets et nous force à faire tout le contraire. En arrivant ici, j’ai trouvé mon dernier enfant souffrant [Félix], il ne mangeait plus depuis quatre à cinq jours, j’ai décidé ma femme à aller voir notre docteur homéopathe, et à son retour, si l’enfant n’était pas plus mal, je courrais à mes affaires à Paris ; ce n’est qu’hier qu’elle est revenue ; dans ces conditions j’ai pensé qu’il valait mieux attendre la fin des élections [élections législatives du 14 octobre] en allant lundi [15 octobre] à Paris je serai encore à temps pour mon affaire Mérat, du moins je le suppose.
Si vous voyez M. Mérat veuillez donc lui faire savoir ce qui a pu me causer du retard.
Mon beau-frère [Louis Estruc] n’a plus que trois numéros de la loterie, je pense qu’il doit vous porter demain les fonds, quant à mon cousin [Jules] Cardoze, il avait à peu près placé tout avant mon départ, il a dû achever son lot. Lundi en arrivant à Paris, je passerai chez vous et vous informerai de tout cela.
Je pensais que ma femme aurait été vous rendre une petite visite, elle n’a pu le faire ayant été obligée de soigner le petit afin de revenir au plus tôt, ce sera je l’espère pour une circonstance plus favorable, du reste je crois que vous finirez par nous décider à loger cet hiver à Paris.
J’ai pas mal travaillé ces trois ou quatre belles journées ici, j’ai bien pensé à vous qui aimez l’automne et ses tristesses, il y a des effets très curieux cette année, du jour au lendemain, à cause du froid précoce, les arbres, le ciel, le soleil, se transforment, passent de la gaieté folle à la mélancolie. Les feuilles tombent et papillonnent, à bientôt les études de squelettes d’arbres ! Avant-hier les dahlias de notre parterre me ravissaient, la gelée depuis les a brûlés, les feuilles pendent, toutes noires, les fleurs n’ont plus qu’un reste de beauté, elles semblent consternées.
Je regrette d’être obligé d’aller à Paris, il le faut, car ainsi que vous me le disiez, il faut que j’aille à la Montagne, et du reste j’aurai d’autres études aussi intéressantes à faire. N’aurai-je pas le portrait de Mlle Marie à faire ?… L’essai sera royal, mais cela ne veut pas dire que j’y réussirai. »

Lettre de Pissarro, Pontoise, 18 bis, rue de l’Ermitage, à Murer, datée ; JBH n° 49.

Peu après, Pissarro exécutera au pastel le portrait de Mlle Marie Meunier, sœur de Murer, daté 1877 (PV 1537), et aussi celui de Murer devant son four de pâtissier, également au pastel, daté 1877 (PV 1538).

[15 octobre]

Pissarro a demandé à un « commissionnaire » (son beau-frère Louis Estruc) de porter quatre toiles à Murer, pour la loterie. Il compte en apporter lui-même deux autres le lendemain.

« Je vous envoie par le commissionnaire quatre toiles pour la loterie.
Ma femme pense que c’est une idée qui vaut la peine d’être poursuivie, elle vous remercie beaucoup.
Je vous porterai deux petites toiles demain pour compléter la série, si quatre ne suffisent pas.
Autre idée, ne pensez-vous pas qu’il serait mieux de mettre des cadres bon marché afin que ce soit présentable. Au besoin augmenter de 50 billets pour les frais.
Qu’en dites-vous ?
A demain. […]
J’aurais porté moi-même les toiles mais il faut absolument que je voie votre ami de la rue de Provence [sans doute le poète parnassien Albert Mérat]. »

Lettre de Pissarro, Paris, à Murer, datée lundi (JBH n° 50) ; identification de Mérat par JBH, tome I, note n° 2 p. 107.

Selon Tabarant, il y aurait eu cent billets mis en vente, à vingt sous, pour six tableaux de Pissarro offerts à la loterie, soit un gain escompté de 20 F au plus par tableau, somme dérisoire. En réalité, les correspondances de Pissarro et Murer montrent — une fois placées dans le bon ordre — qu’une seule toile a dû être mise en loterie, et qu’une dizaine d’autres ont été exposées à cette occasion chez Murer.

Tabarant, « Pissarro, la loterie et le « saint-honoré » », Le Bulletin de la vie artistique, 1er mars 1921, 2e année, n° 5, p. 144.

[21 octobre ?]

Second envoi de toiles de Pissarro à Murer :

« Je vous envoie trois toiles [au lieu des deux prévues le 15 octobre], c’est ce que j’ai ici pour le moment, en ayant déposé quatre chez mon beau-frère, il ne me reste que de petites ou de grandes. »

Lettre JBH 51, de Pissarro, Paris, à Murer, datée dimanche.

22 octobre

Murer rapporte au docteur Gachet une discussion qu’il a eue avec Pissarro. Celui-ci est reparti chercher des toiles à Pontoise afin que le docteur en choisisse une pour son frère. Il en demande 50 francs, que Murer a avancés. Le sujet de la brouille avec le docteur a été abordé : Pissarro n’était pas satisfait d’« un bord de l’eau avec des péniches et quelques maisons dans le fond », qu’il voulait détruire. Il a finalement laissé la toile au docteur, croyant de la sorte s’acquitter de sa dette envers lui.
Murer signale que lui-même a acquis « un dessin extraordinaire du maître Cezanne ».

« Pissarro est reparti samedi [20 octobre, à Pontoise] pour chercher des toiles, afin que vous puissiez en choisir une pour votre frère ; il les prendra dans son ancienne manière ainsi que vous en avez manifesté le désir.
Au départ, il m’a demandé les cinquante francs formant le prix du tableau, car n’ayant pu placer une seule toile cette semaine, il n’osait pas retourner à Pontoise, sans argent pour ses fournisseurs.
J’ai pensé ne pas trop m’avancer en les lui avançant pour votre compte ; au cas où cela vous contrarierait, ou ne serait plus dans votre idée, je lui prendrai moi un tableau pour cette somme.
Pendant que vous étiez sur le tapis, j’ai bravement abordé la question du tableau que Pissarro vous doit ; il m’a répondu qu’il vous en avait laissé un pour cette dette.
C’est, je crois, autant que je puisse me le rappeler : Un bord de l’eau avec des péniches et quelques maisons dans le fond [PDRS 234] ; il l’a au reste catalogué.
C’est une toile dont il était mécontent, voulant la détruire, vous lui auriez dit : non. Laissez-la-moi pendant quelque temps, vous verrez que plus tard, elle vous semblera bonne. Sur cette entrefaite, survint votre brouille et le tableau resté chez vous, fut dans l’esprit de Pissarro, compté pour celui qu’il vous devait.
S’il ne vous convient plus, il vous le changera pour un autre que vous pourrez prendre dans ceux que j’ai à la maison ou ceux qu’il doit rapporter demain.
Voilà, mon cher Docteur, ce que Pissarro m’a prié de vous dire.
Il m’a dit aussi qu’il serait charmé de vous voir, afin de terminer cette affaire à votre satisfaction.
Son désir correspondant avec celui que j’ai de vous montrer mon Sisley dernier, plus un dessin extraordinaire du maître Cezanne et un autre de Delacroix ; vous continueriez d’être le plus charmant des amis en venant mercredi déjeuner chez nous. — Midi.
En même temps, nous causerons de mes deux propriétés.
J’espère que vous avez attrapé des écrevisses ; c’est le moment où elles sont encore pleines ; dans quelque temps, elles seront vides et beaucoup moins savoureuses : profitez-en.
Donnez, je vous prie, le bonjour à Mr Perrot de ma part, ainsi qu’à Mademoiselle.
Vos tableaux sont prêts, vous les pourrez prendre en même temps. »

Lettre d’E. Murer, Paris, au docteur Gachet, datée ; Lettres impressionnistes au Dr Gachet et à Murer, Grasset, Paris, 1957, p. 164-166.

24 octobre

Le docteur Gachet écrit à Murer qu’il conteste la version de Pissarro. Le tableau, qu’il a effectivement sauvé de la destruction, n’était pas destiné à apurer la dette de Pissarro. D’autant que, pour cela, Gachet avait choisi un autre tableau, un an plus tard, que le peintre a gardé pour le retoucher. Le docteur conclut : « Je désire ne plus jamais entendre parler de cette juiverie. »

« Pissarro voulait crever le tableau dont vous parlez, si toutefois c’est bien celui-là. Grâce à moi, il a échappé au naufrage.
Il ne me serait jamais venu à l’esprit que Pissarro avait l’intention d’en faire un paiement ; il ne me l’a du reste jamais dit. D’autant moins que la question de reliquat de paiement n’a été soulevée que un an plus tard, et que le tableau qui devait terminer amicalement notre compte a été choisi par moi dans son atelier à Pontoise, d’un commun accord avec Pissarro, moi, et sa femme, et que si Pissarro ne me l’a pas donné de suite, c’est parce que, disait-il, il y devait faire quelques retouches nécessaires.
Quelques mois plus tard, Pissarro dit à Cezanne : « Que le Docteur ne se tourmente pas, à propos de son tableau. Je le lui donnerai, mais je ne puis maintenant à cause de ma femme. »
Voilà, mon cher ami, la vérité exacte.
Je regrette qu’une autre version ait altéré les faits, et ce que je vous en dis, c’est pour moi-même, et de vous à moi ; je suis fixé maintenant, bien fixé, et je désire ne plus jamais entendre parler de cette juiverie. »

Lettre du Dr Gachet à Murer, datée mercredi 24 octobre 1877 ; Lettres impressionnistes au Dr Gachet et à Murer, Grasset, Paris, 1957, p. 177-178.

[28 octobre]

Pissarro veut exposer un plus grand nombre de toiles chez Murer :

« J’ai prévenu chez ma mère que vous viendriez voir mes tableaux pendant mon absence, je crois que vous feriez bien de tout montrer [éventuellement à Mérat et au docteur Gachet] même les grands tableaux. Nous verrons, s’il manque pour compléter les 10 tableaux, à en porter d’autres, bien entendu vous ferez en sorte que mes « grands jardins » [peut-être PDRS 503 et 540] n’en fassent pas partie, si c’est possible.
Du reste, c’est si grand qu’ils ne plairont pas autant que des toiles de 25, 20, 15, 10, qui sont déjà de jolies dimensions, une fois encadrées.
[…] Je regrette beaucoup de ne pouvoir aller aujourd’hui non pas vous aider [à l’accrochage], mais plutôt vous embarrasser, que faire ! […]
Je me réserve d’exposer les tableaux vendus. »

Lettre JBH 47, de Pissarro, Paris, à Murer, datée dimanche.

5 novembre

Murer écrit au docteur Gachet.

« C’est jeudi [8 novembre] à une heure de relevée que nous tirons la loterie. Si vous voulez accepter le déjeuner que je vous offre, vous pourrez vous offrir le spectacle des numéros sortants.
Vous pourrez en même temps voir de magnifiques Sisley que j’ai à la maison pour montrer à M. Laurent-Richard.
Nous devions tirer la loterie aujourd’hui lundi [5 novembre], personne ne s’étant présenté, j’ai prévenu les intéressés que l’opération était pour jeudi et que s’ils ne se présentaient pas, le tirage serait fait malgré cela.
Je compte à peu près sur vous, Sisley sera à déjeuner ainsi que Pissarro et Guillaumin avec nous, nous serons au complet pour cette petite fête. »

Lettre d’E. Murer, Paris, au docteur Gachet, datée ; Lettres impressionnistes au Dr Gachet et à Murer, Grasset, Paris, 1957, p. 166-167.

Murer montrera (ou a montré) aussi deux toiles de Pissarro à Laurent-Richard, que celui-ci n’achètera pas, d’après une lettre de Pissarro à Murer du 29 janvier 1897.

8 novembre

Tirage de la loterie chez Murer, qui a invité à déjeuner Pissarro, Sisley, Guillaumin et le docteur Gachet.

Lettre d’E. Murer, Paris, au docteur Gachet, datée 5 novembre 1877 ; Lettres impressionnistes, 1957, p. 166-167.

Le tableau de Pissarro est gagné par une jeune domestique, nommée Adèle Silva, qui préfère le laisser à Murer en échange d’un saint-honoré.

Paul Gachet, Deux Amis des Impressionnistes, le Dr Gachet et Murer, p. 158 :

« il [Murer] tente seulement de leur venir en aide, s’ingénie, invente, accepte la toile offerte par Pissarro, lui propose de la mettre en loterie et lui en avance le prix.
Avec son commerce et sa boutique il place aisément les billets dans sa clientèle et chez les commerçants du quartier.
Pour vingt sous on risque de gagner une peinture qui vaudra — un jour — dix, vingt ou trente mille francs, mais… à qui ferait-on croire une pareille blague ?
Heureusement les tombolas, les loteries sont très à la mode ; tout le monde a, pour 1 fr., un billet dans sa poche.
Pissarro emballé par cette trouvaille ajoute six peintures mais, bien entendu, la toile précédente reste la pièce de résistance principale.
Enfin, le 8 novembre, les nos gagnants sont tirés : le gros lot échoit à une bonniche du quartier. Prévenue par Fernand Guilloux, un des gâte-sauce de Murer, elle accourt toute joyeuse à la pâtisserie, brandissant son billet.
Mise en présence du tableau, elle demeure interloquée, comme pétrifiée devant « l’horrible chose », muette et sourde aux persuasives paroles de Murer.
Tout à coup, pointant l’index vers un merveilleux Saint-Honoré : « Si c’était permis de choisir, j’aimerais mieux ça ! »
Murer n’insiste pas, ne cherche pas davantage à la convaincre et, tout heureux de garder le tableau, enveloppe soigneusement le gâteau, le remet prestement à la jeune femme qui recouvre immédiatement sa gaîté et se confond en remerciements. Elle devait s’apercevoir un jour, étant passée au service de Murer, qu’elle avait troqué une petite fortune contre une babiole gourmande : c’était Adèle Silva, une jeune juive d’origine espagnole, qui n’eut jamais de chance, sauf celle de passer quelque temps au service du Dr Gachet, à Paris.
Aux « dîners du mercredi » on reparle souvent du Pissarro « en loterie », parfois même avec humour et comme d’une expérience sans lendemain, or, … pour Pissarro surtout, c’est presque une loterie par semaine qu’il faudrait. »

Tabarant situe l’anecdote du saint-honoré en 1878.

Tabarant Adolphe, « Pissarro, la loterie et le « saint-honoré » », Paris, MM. Bernheim-Jeune, éditeurs d’art, Le Bulletin de la vie artistique, 1er mars 1921, 2e année, n° 5, p. 144. Repris par A. Tabarant dans Pissarro, Paris, 1924, p. 39-40.

« Meunier-Murer s’avisa de venir en aide à Pissarro en organisant une petite loterie dont il placerait les billets dans sa clientèle. Les lots seraient les toiles de son ami. Cent billets à un franc. Quatre peintures. Pissarro en offrit six !
Or, l’un des lots échut à une petite bonne. Elle accourut. Meunier-Murer lui montra la toile, humblement accrochée dans la boutique, parmi le faste des tartes ourlées de fruits, des « saint-honorés » farcis de crème. La petite bonne regarda, béante de déception, ses yeux mornes allant des succulentes gourmandises à la vilaine petite chose peinte. Comme elle regrettait ses vingt sous !
— Si ça vous était égal, monsieur Meunier, finit-elle par dire, je préférerais un saint-honoré.
Elle eut le saint-honoré. Elle l’emporta, ravie. Et Murer, plus ravi encore, garda le Pissarro. »

 

Rivière Georges, Renoir et ses amis, H. Floury éditeur, Paris, 1921, p. 78, 80 :

« Un jour, à l’approche du paiement de son loyer, il [Renoir] abandonna au pâtissier Murer tout un lot de toiles — autant que l’autre put en emporter — pour cinq cents francs. Murer, qui était un homme prévoyant, les garda pendant vingt ans et les revendit alors pour deux cent mille francs. Il était très fier de ce résultat et disait que le bénéfice réalisé par lui était la juste récompense de sa perspicacité. A la même époque, il avait aussi acheté à Sisley, pour une somme minime, une dizaine de toiles qu’il revendit plus tard un bon prix. Ce Murer était un amateur féroce qui n’apparaissait jamais dans un atelier que lorsqu’il savait que le peintre était à bout de ressources ; il avait le flair d’un usurier. Il posait volontiers, cependant, pour un protecteur des arts. »

Hiver

Pendant l’hiver, Cezanne relit des pièces de Molière.

Lettre de Cezanne à Zola, 14 septembre 1878 ; Rewald John, Paul Cezanne, correspondance, Paris, Grasset, 1978, 346 pages, p. 172.