1.     Un couple vagabond (1870-1876)

 

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1870 – Paul et Hortense à L’Estaque

Nous ne savons pas si Hortense cohabite à Paris avec Paul après leur rencontre après mars 1870[1]. Celui-ci a été témoin au mariage de Zola le 31 mai, et il a dû quitter Paris à une date qui se situe entre le 7 juin[1]Il écrit le 7 juin à son ami Justin Gabet à Aix, depuis Paris où il est donc encore présent. et la fin juillet (la déclaration de guerre à la Prusse date du 19 juillet 1870). Peut-être a-t-il assisté avec Zola le 16 juillet à la soutenance de thèse de doctorat de leur ami Marion à la faculté de sciences de Paris, mais pour échapper à la conscription et à la guerre il a dû ne pas s’attarder à Paris et se réfugier rapidement en Provence. Il n’a pas emmené Hortense avec lui puisqu’il devait d’abord trouver un lieu où se replier à l’abri des poursuites éventuelles… mais aussi loin du regard paternel ! Il se replia donc, vraisemblablement dans la seconde quinzaine de  juillet, dans une petite maison louée par sa mère sur la place de l’Église à L’Estaque. Sur ses instances,  Hortense accepte fin juillet ou début août 1870 de faire seule le long et pénible voyage jusqu’à Marseille pour l’y rejoindre.

Fig. 29. Photo ancienne de la maison de Cezanne à L’Estaque
Catalogue d’exposition, Cezanne, les années de jeunesse, Musée d’Orsay, sept. 1988-Janv. 1989, p. 28.

Fig. 30. La maison de Cezanne à L’Estaque aujourd’hui en face de l’église
(image Google Earth)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On ne sait rien de leur vie commune à L’Estaque. On peut cependant imaginer que, le soleil et la jeunesse aidant, leur relation ait été marquée par la sensualité propre à cet âge, ce qui nous amène à penser que le premier portrait d’Hortense à 19 ou 20 ans réalisé par Paul est celui où elle figure à demi nue (bien que sa poitrine demeure pudiquement hors champ), une belle jeune fille aux longs cheveux dénoués :

Fig. 31. Jeune fille aux cheveux dénoués, vers 1870-71 (R230)[2]Rewald propose une date beaucoup plus tardive (1873-1874) sans justifier ce choix, qui va à l’encontre de l’aspect que prend le visage d’Hortense dans les portraits de cette époque (R180 et R217). Noter qu’il faudra attendre 20 ans pour que Cézanne représente à nouveau Hortense avec les cheveux dénoués (R685). – Hortense à 19-20 ans

On peut légitimement considérer que la rencontre physique de ces deux êtres s’est déroulée à leur satisfaction mutuelle et que Cezanne y a trouvé une forme de résolution de ses inhibitions sexuelles : en témoigne de façon frappante la subite disparition dans la production de Cezanne à partir de cette époque des sujets scabreux si fréquents chez lui auparavant entre 20 et 30 ans, avec des scènes d’orgie, d’inceste, de relations avec des prostituées, et surtout d’enlèvements, d’hommes agressant des femmes, voire de viols. Désormais, ses représentations de la femme ou du couple seront dénuées de violence ou d’excès, au profit de scènes de plaisir ou de tendresse partagée. Ce point n’a pas été suffisamment remarqué par la plupart des commentateurs.

Malgré leur bonne entente, on sait cependant que Paul, au bout de trois ou quatre mois de cohabitation, se rendait assez fréquemment à Aix chez ses parents, la laissant seule – déjà ! – : « Paul s’est beaucoup montré à Aix. Il y allait même assez souvent et y séjournait un, deux et même trois jours et plus. On raconte aussi qu’il s’y soûlait proprement en compagnie des gentilshommes de sa connaissance (…) lui, qui vit sans compter sur le produit de sa petite journée[3]Lettre de Marius Roux à Zola postée à Marseille en janvier 1871.. Expérience de solitude précoce pour Hortense et manifestation du besoin d’d’indépendance de Cezanne et de son incapacité à gérer sa bourse, annonciatrices de tant d’autres situations semblables au sein de ce couple…

Le 7 septembre 1870, Zola quitte également Paris avec Émilie sa mère, Alexandrine et le chien Bertrand. Cezanne les accueille dans sa maison à L’Estaque « au milieu de son capharnaüm habituel (…) Au bout d’une semaine environ, Alexandrine ayant fait clairement comprendre qu’elle ne supportait pas Hortense, qu’elle appelait « la Boule », les Zola quittèrent L’Estaque pour Marseille »[4]Frederick Brown, Zola, une vie, Belfond, 1995, p. 212.En cette époque troublée, il est cependant normal que Zola, qui vient de fuir Paris encerclé par l’armée prussienne, ait cherché un point de chute et qu’il ne soit resté que 7 ou 8 jours chez Cezanne (remarque d’Alain Pagès)..

En effet, Alexandrine écrit à son mari – alors à Bordeaux – le 17 décembre 1870 : « Marie a vu passer la Boule il y a trois jours sous ses fenêtres et nous avons su, par des femmes de L’Estaque, que Paul n’y demeurait plus ; nous pensons qu’ils sont cachés à Marseille. Naïs a demandé des nouvelles de leurs affaires comme s’il s’était passé quelque chose d’extraordinaire. Quant à nous, nous ne les avons pas vus encore, deux jolis sires, l’homme et la femme. Ils sont polis ! Tourmente-toi pour ces gens-là, en voilà encore qui ne doivent pas exister pour nous.» Cette dernière phrase est violente : Alexandrine chercherait-elle, profitant de son statut de jeune mariée, à établir son contrôle sur les relations d’Émile, et à le séparer de Paul qu’elle n’apprécie pas ? Elle renchérit le 19 : « On dit que la Boule habite Aix. Paul doit être caché par là sans doute, le malheureux. »

Amabilité mise à part – il semble qu’Alexandrine fut à l’origine de ce sobriquet fort peu élégant que reprendront complaisamment les amis de Cezanne -, rien d’étonnant à ce qu’Alexandrine, qui venait de conquérir un début de respectabilité bourgeoise par le mariage après 5 années de concubinage, ne puisse s’entendre avec cette jeune fille de 11 ans sa cadette : celle-ci semblait s’accommoder de la fausseté de sa situation, elle était jeune et jolie[5]D’aucuns – et assez souvent chez les descendants de Zola lui-même – ont même prétendu qu’Alexandrine avait été un temps la maîtresse de Paul avant de l’être d’Émile, et que son rejet d’Hortense pouvait aussi relever d’une forme de jalousie tardive… Il est plus vraisemblable qu’ayant connu un passé douloureux comme Hortense, elle ne pouvait accepter la passivité apparente de celle-ci face à sa situation, alors qu’elle-même avait consenti d’immenses efforts pour s’arracher à sa condition misérable et avait trouvé le compagnon adéquat pour parvenir…, ne savait pas tenir son intérieur selon les standards d’ordre et de propreté qui étaient ceux d’Alexandrine, future châtelaine de Médan, n’avait pas de conversation, etc… Elle devait apparaître à la femme d’expérience qu’était Alexandrine comme une jeune écervelée inconsciente du mauvais pas dans lequel elle s’était mise. On imagine volontiers ses griefs, sans compter sa difficulté à accepter le laisser-aller et le manque de manières de Cezanne lui-même, comparé au volontarisme conquérant de son mari.

Fig. 32 et 33.  Émile et Alexandrine Zola en 1870.

Certes, cet incident n’altéra en rien l’amitié de Paul et d’Émile, mais avec le recul de l’histoire on peut y deviner en germe cet écart progressif des conditions sociales qui contribuera fortement à introduire entre eux, au fil du temps, tant de distance.

Pour Hortense et Alexandrine, en revanche, les dés étaient jetés : jamais elles ne seront amies. Les canons bourgeois de l’époque exigeaient qu’une femme respectable évite absolument d’en fréquenter une autre vivant en concubinage et ne lui adresse même pas la parole. Mais plus profondément, sans doute Hortense rappelait trop à Alexandrine son propre passé, des souvenirs douloureux qu’elle cherchait à oublier et à faire oublier, mais dont la blessure n’était point cicatrisée et redevenait sensible en présence d’Hortense, provoquant un réflexe de rejet. Un passé semblable ne pouvait suffire à les rapprocher quand l’une en prenait son parti et que l’autre le niait absolument. Et en 1872, la faille entre elles se creusera définitivement. En effet, Alexandrine, dans sa misère, avait dû abandonner en 1859 une petite fille, drame redoublé par le fait qu’elle devint stérile et n’eut plus jamais d’autre enfant. Aussi la naissance du petit Paul cette année-là dut réveiller en elle cette immense douleur, au point qu’elle chercha alors à retrouver la trace de son enfant perdue, puisque le 12 août 1872 l’administration de l’Assistance publique lui délivre un certificat d’origine « à titre de simple renseignement » qui ne précise cependant pas que la petite fille est morte…[6]Evelyne Bloch-Dano, Madame Zola, Grasset, 1999, p. 19.. Elle dut éprouver une grande amertume et un profond sentiment d’injustice en voyant que cette bécasse d’Hortense, qui se laissait simplement vivre alors qu’elle-même menait de rudes combats pour maîtriser son destin, jouissait d’un bonheur qui lui serait toujours refusé, celui d’être mère… C’était impardonnable.

1871 – Retour à Paris

Les Zola rejoignent Bordeaux en décembre 1870, puis regagnent Paris le 14 mars 1871. Début mars, Zola s’inquiète de savoir où est Cezanne, et Paul Alexis, leur ami commun, lui écrit début avril de L’Estaque : « Pas de Cezanne. J’ai eu une longue conversation avec M. Giraud, dit Longus(le propriétaire de la maison que Cezanne louait à L’Estaque). Les deux oiseaux se sont envolés… depuis un mois ! Le nid est vide et fermé à clef. Ils sont partis pour Lyon– m’a dit M. Longus – attendre que Paris ne fume plus. » A quoi Zola répondit :  » Ce que vous me racontez sur la fuite de Cezanne à Lyon est un conte à dormir debout. Notre ami a tout simplement voulu dépister le sieur Giraud. Il s’est caché à Marseille ou dans le creux de quelque vallon. Et il s’agit de me le retrouver au plus tôt, car je suis inquiet.Imaginez-vous que je lui ai écrit le lendemain de votre départ. Ma lettre, adressée à L’Estaque, doit être perdue, ce qui n’est pas une grande perte ; mais j’ai peur que par une suite imprévue de circonstances, elle ne soit envoyée à Aix où elle tomberait entre les mains du père. Or, elle contient certains détails compromettants pour le fils. Vous suivez le raisonnement, n’est-ce pas? Je voudrais retrouver Paul pour lui faire réclamer cette lettre.
Donc, je compte sur vous pour la commission suivante. Un de ces matins, vous irez au Jas de Bouffan où vous avez l’air de venir chercher des nouvelles de Cezanne. Vous vous arrangerez de façon à parler un instant à la mère en particulier et lui demanderez l’adresse exacte de son fils pour moi… »[7]John Rewald, Cezanne et Zola, 1936, pp. 60-70..

Grâce à sa mère, Alexis retrouva Cezanne qui en réalité n’avait pas quitté la région (peut-être même était-il resté à L’Estaque). Mais cette lettre témoigne bien de l’ambiguïté de la situation familiale de Cezanne, secrètement soutenu par sa mère, même si elle s’inquiète pour lui car elle a connu très tôt l’existence d’Hortense et devait redouter une grossesse dans l’état de précarité matérielle où se trouvait ce couple au demeurant illégitime…

Cette crainte était bien justifiée : en juillet 1871 Cezanne et Hortense, enceinte de 4 mois, regagnent enfin Paris après 11 mois d’absence car, dira plus tard Cezanne à Vollard, « J’avais en ce moment un paysage qui ne venait pas bien. Aussi restai-je à Aix quelque temps encore, pour étudier sur le motif »[8]Ambroise Vollard, Paul Cezanne, ed. Georges Crès et Cie, 1919, p. 40..

Or le 5 juillet 1871, Thérèse Davin et Jean Antoine Guillaume célèbrent leur mariage à Montmaur dans les Hautes Alpes, avec pour témoin Jean-Baptiste Chaillan. Ces trois amis, nous l’avons dit, sont très certainement à l’origine de la rencontre de Paul et d’Hortense, aussi peut-on imaginer qu’Hortense a pu être invitée à la noce de Thérèse, son amie de coeur, et qu’avec Paul ils ont saisi cette occasion pour reprendre le chemin de Paris en empruntant la route Napoléon rejoignant Lyon par Gap et Grenoble.

5, rue de Chevreuse

De retour à Paris, le couple s’installe au 5, rue de Chevreuse, un modeste immeuble de rapport situé à 300 m. au sud des jardins du Luxembourg et à l’angle du boulevard Montparnasse. L’autre extrémité de cette petite rue donne dans la rue Notre-Dame des Champs où ils se sont rencontrés chez les Guillaume et où ils ont peut-être cohabité chez Paul avant leur départ en Provence. Ils connaissent donc bien ce quartier.

Fig. 34. N° 5, rue de Chevreuse
Collection privée

Fig. 35. N° 5, rue de Chevreuse aujourd’hui
(Image Google Earth)

 

 

 

 

 

 

 

Dans le même immeuble habitent également Jongkind et Solari, l’ami aixois : « Ce dernier vivait dans une situation particulièrement pénible. Il s’était marié avant la guerre et subvenait à l’entretien de sa femme et de son enfant en acceptant n’importe quelle besogne. Il travaille « à tourner des Saints à soixante centimes l’heure en attendant mieux » »[9]John Rewald, Cezanne,Flammarion, 1986, p. 94.. Situation qui devait faire réfléchir Cezanne par comparaison avec sa propre situation, finalement relativement privilégiée… Il écrira d’ailleurs à Zola quelques années plus tard à propos des déboires de Solari : « Pour ma part, je remercie Dieu d’avoir un père éternel. »[10]Lettre du 18 juin 1880.

Figs. 36 et 37. Philippe Solari et Achille Emperaire

45, rue de Jussieu

Mais cinq mois plus tard, en décembre 1871, le couple décide de déménager, vraisemblablement pour pouvoir accueillir dans de meilleures conditions la naissance de Paul junior qui ne va pas tarder. Une lettre de Solari à Zola en témoigne : « ….bonjour à Paul Cezanne qui s’est éclipsé. J’ai entendu rouler les meubles dans l’escalier…mais je ne me suis pas montré, de peur de troubler les déménageurs.» Les futurs parents s’installent au n° 45, rue de Jussieu[11]Rue Saint-Victor jusqu’en 1869. Le n° 45 est au bout de la rue, à l’angle de la rue de Jussieu et de la rue des Écoles., dans un appartement situé au 2étage, à la vue plus dégagée et qui donne directement sur la Halle aux vins. Le rez de chaussée est occupé par M. Avisard, pharmacien, et M. Lévèque, fleuriste. Une sage-femme habite un peu plus loin dans la rue, ce qui peut s’avérer utile puisque Hortense va bientôt accoucher, ce qui a pu jouer dans la décision de déménager de la rue de Chevreuse.

Mais le logement se révèle finalement assez misérable : « Ils sont si petitement logés que Cezanne allant attendre Achille Emperaire à la gare vers la mi-février, s’il le mène se réconforter chez eux, est obligé de lui faire passer la nuit chez un sculpteur de ses amis »[12]Jean de Beucken, Un portrait de Cezanne, 1955, NRF, p. 46. d’après une lettre d’Achille Emperaire du 19 février 1872 à des amis aixois : « Paul était à la gare je suis descendu chez lui pour me réconforter et ensuite chez un de ses amis sculpteur pour la nuit. », cité par John Rewald, Correspondance de Paul Cézanne,Grasset, nouvelle édition, 1978.. En l’invitant, Cezanne lui a d’ailleurs recommandé d’apporter sa literie, « n’en ayant point à (lui) offrir ». Et Emperaire écrit à des amis aixois : « Paul est assez mal établi. En outre un vacarme à réveiller les morts. Même pour un royaume, je ne resterais pas chez lui »[13]Idem, lettre du 17 mars 1872. La citation exacte de la dernière phrase est, selon Rewald : « bref je pouvais [descendre] ici, j’ai accepté, mais après quand il y aurait de l’or je n’en ferais rien. ».

Fig. 38. Le 45, rue de Jussieu en 1868, en face de la Halle aux vins
(vue prise du côté de la rue du Cardinal Lemoine – Photo Charles Marville)

Fig. 39. La même perspective aujourd’hui (Image Google)

 

 

 

 

 

 

 

Fig. 40. La Halle aux vins à Paris vers 1900
La rue de Jussieu se situe derrière les entrepôts de gauche. Les Cezanne habitent au bout de la rue à gauche, en face de l’extrémité de la chaussée pavée au fond.

Fig. 41. Paris, quai de Bercy (La Halle aux vins), 1872 (R179 ), peint depuis l’appartement de Cezanne

 

 

 

 

 

 

 

 

1872 – Naissance de Paul junior

C’est donc dans ces conditions matérielles peu favorables qu’Hortense accouche d’un fils le 4 janvier 1872[14]Cf. Annexe III, V-1. On peut noter que le prénom d’Emélie s’est transformé en Amélie sur l’acte de naissance de son fils.. Son père le déclare à la mairie du 5e arrondissement sous le nom de Paul Cezanne, fils de Paul Cezanne et d’Hortense Fiquet. Il en fait informer sa mère par Achille Emperaire, de façon à éviter que son père ouvre son courrier, comme il le faisait pour tous les membres de sa famille, ce qui plus tard entraînera quelques conflits aigus entre Paul et Louis-Auguste, comme nous le verrons[15]John Rewald, Correspondance de Paul Cézanne, Grasset, nouvelle édition, 1978, lettre à Achille Emperaire [Paris, janvier 1872], p. 140..

Fig. 42.  Femme allaitant son enfant, 1872 (R216) – Hortense à 22 ans.

Fig. 43. Paul Cezanne en 1872
(Mise en couleurs sur le site internet https://painters-in-color.tumblr.com)

 

 

« Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille

Applaudit à grands cris. »

 

 

 

 

 

Ce ne sera pour le petit Paul qu’un cercle fort restreint, réduit à ses seuls parents puisque son père a choisi de cacher son existence à Louis-Auguste – au grand dam de sa grand-mère qui ne pourra connaître son petit-fils que dans quelques années. Mais on peut supposer que Paul et Hortense vivent un instant de grand bonheur malgré leurs difficultés matérielles, vu le grand amour dont ils vont entourer leur fils chéri. C’est pourquoi Cezanne semble durant cette période se consacrer presque exclusivement à sa petite famille, ce qui fait dire à Emperaire le 27 mars dans une lettre à ses amis aixois : « Je sors de chez Cezanne. (…). Je l’ai trouvé délaissé de tous. Il n’a plus un seul ami intelligent ou affectueux. Les Zola, les Solari et autres, il n’en est plus question. » Ce qui ne signifie pas nécessairement, comme le suggère Rewald, que Cezanne s’est fâché avec ses amis ou qu’Hortense n’a pas su s‘intégrer au groupe d’artistes d’Aix : le plus vraisemblable est que tout à leur bonheur de jeunes parents, ils ont simplement d’autres chats à fouetter…[16]Selon la lettre de Cezanne à Achille Emperaire du 26 janvier 1872, Zola est venu au 45, rue de Jussieu saluer Hortense. Et pour le petit Paul c’est le début de soins vigilants et de l’atmosphère de gaîté, de chaleur et de profonde tendresse dont ses parents l’entoureront toute sa vie. Cet amour parental si profondément partagé par Cezanne et Hortense – ce qui n’est pas forcément courant dans les mœurs de cette fin du XIXe siècle – a sans aucun doute beaucoup contribué à la pérennité de leur couple et à l’heureux caractère du petit Paul, qui, de ce point de vue, a plus hérité de sa mère que de son père… encore que la correspondance de Cezanne fourmille de traits d’humour qui démontrent que le rire était loin d’être étranger à sa nature. On ne saurait prétendre que l’irritation et la tristesse constituaient le fond de son caractère, alors qu’il était capable d’enthousiasmes vibrants qui ont dû colorer bien des moments partagés avec Hortense et son fils et leur ont donné, à tous trois, le désir sans cesse renouvelé de se retrouver ensemble après quelques temps de séparation.

Paul junior en nourrice

Très curieusement pourtant, et contrairement à l’usage qui veut que le baptême ait lieu dans les deux semaines suivant la naissance, le petit est baptisé très tard[17]Quelques échos lointains entre le personnage de Claude Lantier et Paul Cezanne : dans L’Œuvre, le fils de Claude Lantier porte le prénom de son grand-père maternel, Jacques. Or c’est celui du grand-père maternel d’Hortense. En outre, les parents ne le font pas baptiser, comme c’est le cas de Paul junior : « (…) Jacques, le gamin qu’ils avaient nommé ainsi, du nom de son grand-père maternel, en négligeant du reste de le faire baptiser. » (édition Folio p. 182)., trois mois et demi après sa naissance, le 15 avril 1872, dans le village de Lanneray en Eure-et-Loir (à 10 km à l’ouest de Châteaudun, et 150 km de Paris). Selon son acte de baptême[18]Cf. Annexe III, V-2, document communiqué par Philippe Cezanne., un certain Elie Blanchard[19]Le recensement de 1872 de la commune de Lanneray (773 habitants en 1872) indique que vivent sous le même toit dans le hameau du Coudray dépendant de Lanneray : Elie Blanchard, 29 ans, couvreur, Césarine Pelletier, 27 ans, son épouse, née à Arrou, leurs fils Emile Blanchard, 2 ans,  et Léon, 5 mois, ainsi que Cezane (sic) Paul, nourrisson, 3 mois, né à Paris (Archives départementales). Le département d’Eure-et-Loir accueille de nombreux nourrissons parisiens à cette époque. est dit son « père nourricier » : cela signifie que Paul et Hortense ont décidé de le mettre pour un temps en nourrice à la campagne[20]Cf. Annexe IX – L’industrie des nourrices en France au XIXe siècle., selon l’usage commun, et que peut-être la famille d’accueil a pris l’initiative, sous la pression du curé local chargé de superviser les nourrices de le faire baptiser en l’absence (et à l’insu ?) de ses parents[21]Ceux-ci ont peut-être hésité à le faire baptiser avant pour ne pas avoir à exposer leur situation irrégulière devant un prêtre… : sur l’acte de baptême, le nom d’Hortense est déformé en « Figues » – ce qui peut correspondre à une mauvaise lecture de l’acte de naissance obligatoirement annexé au carnet du nourrisson – et les parrain et marraine sont des habitants du village.

Ce départ de l’enfant pour la campagne indique nécessairement que R216 – Hortense allaitant le petit Paul, Fig. 42 –  a été peint entre janvier et avril. Peut-être est-ce aussi la fatigue née de l‘allaitement qui a finalement décidé ses parents de se séparer temporairement du bébé. Le recours à une nourrice étant très généralement tout à fait proche de la naissance, on peut constater que Paul et Hortense ont mis un certain temps avant d’y recourir – de même qu’ils récupèreront très vite le petit Paul, vraisemblablement 3 mois plus tard au début de l’été, ce qui est singulier car les enfants mis en nourrice y demeuraient habituellement pendant quelques années. Signe de leur adoration pour leur enfant dont ils n’ont finalement pas supporté d’être séparés ?

On sait que cette année-là Pissarro s’était installé à Pontoise et qu’il invitait instamment ses amis peintres à venir le rejoindre pour travailler de concert à la nouvelle forme de peinture de paysage qui s’élaborait alors et ne s’appelait pas encore la peinture impressionniste. Guillaumin et Édouard Béliard (que Cezanne connaissait depuis longtemps) avaient déjà répondu à l’appel. Cezanne lui avait également plusieurs fois rendu visite, reçu d’ailleurs comme un familier au sein de la famille, et profitant à l’occasion de son hospitalité pour une nuit avant de rejoindre Hortense et le petit Paul à Paris[22]Cf. lettre de Cezanne à Pissarro du 11 décembre 1872. Selon Rewald, ces visites ont eu lieu à partir du printemps 1872, cf. Correspondance. Hortense n’était pas encore associée à ces rencontres. Peut-être s’inquiétait-elle lorsqu’il découchait sans la prévenir ?

Le 2 juillet, Thérèse, la grande amie d’Hortense, donne à son tour naissance à son premier fils, Louis : occasion de joie partagée entre les Guillaume et les Cezanne.

Hôtel du Grand Cerf, Saint-Ouen-l’Aumône

Béliard était propriétaire à Saint-Ouen-l’Aumône de l’hôtel du Grand Cerf, situé près du pont reliant ce village à Pontoise[23]59, rue Basse, aujourd’hui 59, rue du général Leclerc. Alain Mothe a signalé le premier le lien de propriété entre Béliard et cet hôtel.. Il avait invité Zola à venir passer « un dimanche ou un autre en mon hôtel » ; Zola et sa femme avaient l’intention d’y venir le 29 juillet 1872. On peut penser que Cezanne a probablement également bénéficié de cette invitation et qu’il s’y est rendu un ou plusieurs dimanches durant l’été 1872 avec femme et enfant – voire y a séjourné quelques temps en famille -, Paul et Hortense imaginant d’ailleurs que l’air de la campagne ferait du bien au petit, comme avait dû le lui suggérer Pissarro qui en faisait l’expérience pour son fils Lucien[24]Informations communiquées par Alain Mothe. Cf. aussi Alain Mothe, Cezanne à Auvers-sur-Oise, Ed. du Valhermeil, 1981, p. 28..

Fig. 44. L’hôtel du Grand Cerf à Saint-Ouen-l’Aumône
Collection privée

Fig. 45. Le site aujourd’hui

 

 

 

 

 

A cette occasion, Cezanne a pu rendre visite plus souvent à Pissarro. Ce dernier, homme modeste et généreux, lui a sans aucun doute fait bon accueil, et le couple sera reçu très simplement chez les Pissarro par la suite.

Un autre personnage s’introduit également dans leur vie : il s’agit du docteur Gachet, celui-là même que nous avons rencontré en 1854 lors de l’épidémie de choléra dans le Jura. Ami de longue date de Pissarro et grand amateur de peinture et de gravure, Gachet est un être d’une curiosité intellectuelle insatiable et d’une ouverture d’esprit hors du commun, alliées à une grande simplicité de manières. Il a acheté le 9 avril 1872 aux époux Lemoine une propriété avec une grande maison à Auvers-sur-Oise. Cezanne a pu le rencontrer par l’intermédiaire de Guillaumin ; l’abord a été facile, Gachet sachant mettre Cezanne immédiatement à l’aise, et une sympathie mutuelle s’est rapidement instaurée entre eux. Il faut dire aussi, coïncidence étonnante, que Gachet connaissait Louis-Auguste Cezanne : il l’avait rencontré à Aix en 1858 à l’occasion d’une commission dont il avait été chargé auprès de lui par une amie. Louis Auguste l’avait bien reçu et à cette occasion lui avait présenté son fils Paul, alors âgé de 19 ans …

Fig. 46. Paul Gachet

Fig. 47. La maison du docteur Gachet
Photographie Alain Mothe

Fig. 48. R194 La Maison du docteur Gachet à Auvers-sur-Oise 72-73.

Outre l’incitation de Pissarro à venir peindre en sa compagnie, la perspective de réduire son loyer en s’installant à la campagne a dû plaire à Cezanne car sa pension, mesurée par son père pour un célibataire, devait maintenant faire vivre trois personnes. Pissarro le pousse à aller s’installer près du docteur Gachet à Auvers : il pourra entretenir d’étroites relations avec lui tout en bénéficiant de son soutien. Le docteur insiste de son côté sur le fait qu’il est meilleur pour eux d’élever le petit Paul à la campagne.

66, rue Rémy, Auvers-sur-Oise

Cezanne emménage donc vers la fin décembre[25]ou au début de 1873 et en tout cas après le 11 décembre 1872 puisque sa lettre à Pissarro déjà citée indique qu’il devait rentrer à Paris et qu’il a raté le train. au 66, rue Rémy (adresse actuelle), dans une maison assez misérable mais à deux pas de celle du docteur Gachet, où il va travailler lorsqu’il n’est pas sur le motif, et où Hortense est reçue à l’occasion, bien qu’elle y paraisse peu. Le docteur Gachet, par ailleurs ami d’Henri Nestlé, l’inventeur de la farine lactée pour bébés, lui prodigue même ses conseils en matière d’allaitement du petit Paul, (surnommé « Bonnes tripes ») comme il l’avait fait pour le fils Pissarro.

Fig. 49. Pissarro, La Lessive, Pontoise (PDRS 548) Huile sur toile, 54 x 46 cm, 1878

Fig. 50. Louis van Ryssel (Paul Gachet), Maison habitée par Cézanne en 1873, 1906 Ce tableau semble une réinterprétation du tableau de Pissarro.

Fig. 51. La Maison habitée par Cezanne aujourd’hui
Photographie Raymond Hurtu

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1873 – La vie à Auvers

Comme on le sait, cette période est cruciale dans l’évolution de la peinture de Cezanne et représente sur ce plan un moment de grand bonheur, partagé avec Pissarro, Guillaumin et d’autres.

Au plan personnel, la vie à la campagne lui convient mieux qu’à la ville. Mais ce n’est pas le cas d’Hortense, qui regrette ses amis et l’agitation urbaine dans laquelle elle a toujours vécu. La vie de bohême et la misère sont plus supportables en ville. A Auvers, leur installation dans la petite maison de trois pièces mal éclairées et mal chauffées est fort sommaire, et l’hiver de 1873 sera particulièrement rude. « … (Cezanne) loue une bicoque qui lui permet tout juste de peindre dehors, et ayant bien du mal à trouver les cent francs par an qu’il doit à Marguerite Drop, même en ne payant pas l’épicerie qu’il prend chez Rondest... »[26]Paul Gachet, Deux amis des Impressionnistes, le docteur Gachet et Murer, Paris, édition des Musées nationaux, 1956, p. 51. Voir aussi p. 59 la notice complète sur Rondest.. Ce Rondest, amateur malgré lui, est un épicier de Pontoise que Cezanne finira par payer en tableaux faute d’argent, comme Pissarro d’ailleurs. Mais Hortense, avec son bon sens pratique, s’adapte au froid : « Sa femme prenait ses toiles pour boucher la cheminée pendant l’hiver. Il la regardait avec indifférence et il allait peindre. »[27]Gaston Bernheim de Villers [Gaston Bernheim-Jeune], dans Un ami de Cezanne, éditions Bernheim-Jeune, Paris, 1954, 38 pages. Il témoigne également du mépris de Cezanne pour son œuvre une fois terminée : « Ne sachant plus que faire des toiles qui s’entassaient dans son atelier, il eut l’idée de faire planter dans le mur une tige de fer longue d’un mètre. Quand un tableau était achevé, il l’enfonçait sur cette tige, puis il allait peindre, peindre jusqu’à son dernier soupir. »

Leur pauvreté fait que Cezanne se néglige de plus en plus et prend même, selon Gachet fils, un aspect « miteux »…au point de se faire arrêter une fois par les gendarmes[28]Paul Gachet, Deux amis des Impressionnistes, le docteur Gachet et Murer, Paris, édition des Musées nationaux, 1956, p. 60. !

Fig. 52. Paul Cézanne en 1873 portant son matériel de peintre
(tirage Eugène Pirou, 1890)

Il se trouve de plus en plus gêné, « sciemment oublié par son père qui non seulement n’augmente pas sa pension mais en diffère l’envoi. Gachet, à Auvers, fait ce qu’il peut pour aider l’artiste, conseille plus souvent l’ami qu’il ne soigne le peintre, et se fait fort de plaider sa cause. Il écrit à M. Auguste Cezanne, lui rappelle sa visite de 1858, lui fait part de la mort de son neveu André Gachet, lui annonce la naissance de son fils Paul, l’attendrit progressivement jusqu’a le gagner en faveur de son propre fils, Paul Cezanne, qui reçoit incontinent une pension sensiblement améliorée[29]id., pp. 28-29. La réponse de Louis Auguste est datée du 10 août 1873, mais en réalité la pension n’a pas été augmentée.. »

Cezanne et Hortense partagent leur amour du petit Paul, dont les soins occupent surtout la mère : « Dans la pauvre maison où ils campent, elle est le plus souvent seule avec l’enfant. La vie vraiment n’est pas gaie pour Hortense… »[30]Jean de Beucken, Un portrait de Cézanne, 1955, NRF, p. 50. D’après Raymond Jean (Cézanne, la vie, l’espace, Seuil, 1986) qui a recueilli les souvenirs d’une dame d’Auvers, Hortense ne semble pas même pouvoir se faire des relations amicales dans le village, car « (le village la considérait)d’un œil soupçonneux parce qu’elle avait des allures insolites et, notamment, marchait dans les rues « dépoitraillée » – ce qui voulait dire, à l’époque, qu’elle ne portait pas de robe ou de blouse fermée jusqu’au haut du cou, selon les convenances ». Ce témoignage a été fortement remis en doute par Alain Mothe, qui a rencontré également cette personne (qui prétendait par ailleurs avoir découvert le pistolet avec lequel Van Gogh s’était blessé) et a constaté qu’elle n’avait habité Auvers que dans sa prime enfance et ne pouvait donc pas se souvenir d’Hortense. À vingt-trois ans, elle se trouve assez souvent délaissée pour la journée par son compagnon, qui presque tous les jours se rend à pied à Pontoise, distant de 3 km, pour peindre avec Pissarro.

Fig. 53. Cézanne et Pissarro vers 1873
Ashmolean Museum

Fig. 54 … et le dessin qu’en tire Cezanne : C0300 Pissarro partant sur le motif

Fig. 55. Paul Cézanne, Camille Pissarro, Armand Guillaumin et un peintre non identifié Vers 1873 Musée d’Orsay

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En outre, « Parfois, après une laborieuse séance dans le village, Cezanne vient le soir, se reposer (chez les Gachet) ; il aime – alors – que Madame Gachet se mette au piano ; ou bien, il confie à l’ami Gachet, ses inquiétudes, expose les questions qui l’occupent : projets, espérances, soucis, technique, actualités… »[31]Paul Gachet, Deux amis des Impressionnistes, le docteur Gachet et Murer, Paris, édition des Musées nationaux, 1956, p. 57..

Fig. 56. Paul van Ryssel (docteur Gachet), Madame Gachet au piano, gravure, 1873
Extrait du livre de Paul Gachet, Van Gogh à Auvers, histoire d’un tableau. Les Beaux-Arts, Editions d’études et de documents, 1953

« Pour la peinture de plein air, Auvers c’est parfait, mais la mauvaise saison venue, la lumière est si avare dans leurs trois chambres, qu’il va peindre ses natures mortes dans l’atelier aménagé par le docteur — et là, on est autrement tranquille qu’auprès d’un enfant de quelques mois, qui naturellement piaille. »[32]Jean de Beucken, Un portrait de Cezanne, 1955, NRF, p. 48.. Étant fort sociable, peut-être Hortense a-t-elle tout de même lié connaissance avec quelques voisins, malgré la méfiance traditionnelle des gens de la campagne pour ceux de la ville, mais on n’en a aucun témoignage crédible.

De cette époque si particulière dans leur vie de couple qui bénéficie de la bienveillance et de l’accueil de Pissarro et de Gachet, figures tutélaires, il nous reste les deux premiers portraits d’Hortense posant assise[33]et pratiquement les seuls où elle est accoudée à une table, puisqu’on ne retrouve cette position que dans R462 (Fig. 102) puis dans R898 (Fig. 308) et RW543 (Fig. 307). – et quelques dessins.

Sur le portait de la toute jeune femme qu’elle est encore (fig. 57), jeunesse qui transparaît dans l’ovale très pur de son visage, Hortense apparaît un peu démunie, comme elle a dû l’être les premiers temps à Auvers vu ses conditions d’existence. Une ombre de tristesse voile son regard[34]Il est intéressant de constater que dès ce portrait, Cezanne recourt à un procédé qu’il utilisera à de nombreuses reprises dans ses portraits : il s’agit de faire ressortir la complexité de la vie intérieure du sujet en traitant différemment l’œil droit et l’œil gauche, évitant ainsi de conférer au visage l’expression uniforme d’un sentiment unique. Ainsi dans ce portrait l’œil droit d’Hortense (celui qui se situe à gauche sur la toile) regarde vers le bas, exprime une certaine tristesse, est tout intériorisé, alors que l’œil gauche regarde droit devant lui, exprimant la volonté de faire face sans concession à la situation telle qu’elle est, sans se voiler la face sur les difficultés à affronter. On retrouvera le même traitement du regard par exemple dans R580 (Fig. 133)., mais elle fait face malgré tout, la tête bien droite, et elle a revêtu une tenue élégante. On retrouvera ce soin apporté à sa mise dans tous ses portraits ; pour ceux qui tiennent à donner d’elle l’image d’une personne écervelée et vaniteuse, il y a là l’indice de sa coquetterie. On peut y voir au contraire l’affirmation de sa dignité malgré l’adversité, trait assez commun chez ceux qui, vivant dans la pauvreté, conservent néanmoins le respect d’eux-mêmes et n’entendent pas céder à un sentiment d’humiliation qui pourrait les conduire à se laisser aller. Si elle est d’un tempérament gai, enjoué et expansif en société lorsqu’elle est en confiance ou avec ses amis, Hortense n’en est pas pour autant une personne légère et elle conservera toute sa vie ce maintien exprimant un quant à soi qui exige des autres le respect.

Fig. 57 Madame Cezanne accoudée 1873-1874 (R217)

Dans le portrait suivant [35]parfois attribué à Guillaumin du fait qu’il figure dans un de ses tableaux (Fig. 59). d’une Hortense un peu plus âgée, elle semble avoir mûri et elle apparaît un peu plus assurée :

Fig. 58.  Portrait de madame Cézanne 1873-1874 (R180)

Fig. 59. Armand Guillaumin
Le Docteur Martinez dans l’atelier du peintre
Vente Sotheby’s NY 2017
(près du poêle, le portrait d’Hortense)


Fig. 60 à 62. Hortense entre 23 et 24 ans (C0692a et e, C0444)
Le dessin du milieu fait écho à R217 (Fig. 57), les deux autres renvoient à R180 (Fig. 58).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1874 – Retour à Paris, 120, rue de Vaugirard

Ayant épuisé les charmes du lieu après plus d’un an à Auvers, Cezanne décide de revenir à Paris avec sa famille[36]Il en prévient au début de l’année 1874 un amateur, probablement Rondest, cf. un brouillon de lettre à côté du dessin C0737.. Ils s’installent vers le mois de mars au 120, rue de Vaugirard. C’est le 6appartement du couple depuis L’Estaque en 1870, rythme de transhumance qui va se maintenir dans les années suivantes.

Fig.63. La rue de Vaugirard vers 1875
Collection privée

Fig. 64. Le 120, rue de Vaugirard du temps de Cezanne

Fig. 65. Le 120, rue de Vaugirard aujourd’hui
(image Google Earth)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le choix de la rue de Vaugirard tient peut-être au fait que les Guillaume ont quitté la rue Notre-Dame des Champs pour s’y installer (presque en face, au n° 105) et qu’ainsi Hortense, ravie de quitter Auvers, retrouve ses amis et son milieu familier, alors que les enfants Louis et Paul vont commencer à se lier avant de devenir inséparables[37]Cf. Chapitre I.

Les conditions de la vie commune apparaissent plus favorables pour Hortense, d’autant qu’au plan professionnel, Cezanne qui expose du 15 avril au 15 mai trois œuvres lors de la première exposition impressionniste, malgré la critique qui le traite de fou, connaît un premier succès inattendu : La Maison du pendu est achetée par le Comte Doria, un grand collectionneur.

Première séparation de Paul et d’Hortense

Cependant les parents de Cezanne font pression pour le faire revenir à Aix où il n’est pas reparu depuis juillet 1871 : cette absence de trois ans devient suspecte aux yeux de Louis-Auguste. Après avoir tergiversé, Paul se décide à rejoindre seul la Provence, partie pour les rassurer et en profiter pour demander une augmentation de sa pension à son père (200 francs par mois, qu’en fait il n’obtiendra pas avant une dizaine d’années) et certainement aussi partie pour satisfaire son besoin de « vacances » après trois années constamment passées en famille. Car malgré la liberté d’aller et venir à sa guise dans la journée ou en soirée, liberté qu’il exerce sans trop se préoccuper d’Hortense, malgré l’affection qui les lie et la présence du petit, son besoin d’indépendance doit vraisemblablement commencer à se faire sentir. Il est aussi possible que les premières querelles d’argent qu’on leur connaîtra par la suite aient commencé à se manifester, car les moyens financiers du ménage restent misérables. On peut aussi imaginer que pour Hortense, bien qu’elle ait à assumer seule les soins du petit, cette absence momentanée lui donnait l’occasion de se retrouver et de vivre davantage à sa fantaisie, n’ayant pas à gérer pour un temps le caractère parfois difficile de son compagnon. De toutes façons elle ne doit pas ressentir ce départ comme un abandon, car elle a parfaitement compris qu’il est prudent que Paul, cédant aux pressions de sa famille, les rejoigne temporairement.

Cezanne retourne donc à Aix le 29 mai 1874 ; il y restera pour les mois d’été jusqu’en septembre, laissant Hortense et le petit à Paris pour 3 mois. C’est la première fois que le couple se sépare aussi longuement. Ils s’écrivent, mais comme les lettres d’Hortense ne peuvent être adressées au Jas de Bouffan où elles auraient été interceptées par Louis Auguste, Cezanne doit attendre l’arrivée d’un ami de retour de Paris pour avoir des nouvelles d’Hortense et du petit Paul, ce qui peut être long : « Je suis resté quelques semaines privé des nouvelles de mon petit et j’étais très inquiet, mais Valabrègue vient d’arriver de Paris et hier mardi, il m’a apporté une lettre d’Hortense, laquelle m’apprend qu’il ne va pas mal (…) Quand les temps seront proches, je vous parlerai de mon retour, et de ce que j’aurai obtenu de mon père, mais il me laissera retourner à Paris. C’est beaucoup.»[38]Lettre à Pissarro, 24 juin 1874.

En effet, la vie à Aix n’est pas si simple pour Cezanne qui, à 35 ans, se retrouve sous la férule oppressante de son père de 75 ans, de plus en plus tyrannique avec l’âge ; Louis Auguste désirerait que son fils se fixe à Aix. Après l’excitation intellectuelle de son séjour à Auvers, le revoilà plongé dans un milieu familial étriqué et replié sur lui-même, qui ne comprend rien à son art. Aussi peut-on penser que ce n’est pas sans plaisir qu’il revient à Paris en septembre avec une sentiment de liberté retrouvée et une confiance en lui-même renouvelée, comme il l’écrit à sa mère le 26 septembre : «Je commence à me trouver plus fort que tous ceux qui m’entourent, et vous savez que la bonne opinion que j’ai sur mon compte n’est venue qu’à bon escient.» C’est avec ce Cezanne bien disposé que la vie de famille reprend alors, et on peut supposer que les choses se passent bien avec Hortense et le petit Paul, puisque cette vie commune va durer sans interruption pendant un an et 8 mois jusqu’en avril 1876. On ne retrouvera plus par la suite d’aussi longues périodes de cohabitation ininterrompue.

1875 – 67, rue de l’Ouest

Vers le milieu de l’année 1875 cependant, peut-être pour des raisons financières, la famille quitte l’appartement de la rue de Vaugirard pour se loger au 67, rue de l’Ouest, dont le bail courra jusqu’en avril 1879[39]Cette adresse figure comme étant celle de Cezanne sur les statuts d’une association d’artistes, l’Union artistique, déposés le 18 août 1875 (Alain Mothe, Cezanne à Auvers-sur-Oise, Ed. du Valhermeil, 1981, pp. 47-48).. Cezanne paie un loyer de 230 francs par an[40]Contrairement à ce qu’écrit Rewald, Cezanne ne bénéficie d’aucune réduction de loyer pour le 67, rue de l’Ouest, la différence entre la valeur locative déclarée, 270 francs, et la somme annuelle versée, 230 francs, s’expliquant par une « déduction des non-valeurs spéciales », appliquée à tous les locataires, et non par une faveur particulière (Alain Mothe).. Un nouveau déménagement à assumer pour Hortense dans ce 7e appartement depuis qu’ils vivent ensemble.

Fig. 66. La rue de l’Ouest
Collection privée

Fig. 67. La même perspective

Fig. 68. Le 67, rue de l’Ouest aujourd’hui
(Image Google Earth)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Celle-ci, comme toujours, supporte les moments de découragement ou d’irritation de son compagnon – il s’est peu à peu mis en marge des impressionnistes et n’a pas participé à une vente de leurs œuvres en mars à l’hôtel Drouot. Mais ils partagent aussi des moments de détente joyeuse avec leurs amis, les Guillaume, Guillaumin, Renoir et bientôt les Chocquet, et la vie de famille avec le petit Paul est là pour les rapprocher.

A l’été, Cezanne rejoint Pissarro (sans Hortense) et peint quelque temps avec lui. Il se peut aussi qu’il ait fait un court séjour à Aix vers fin décembre, dont on ne sait rien[41]Alain Mothe, Cezanne à Auvers-sur-Oise, Ed. du Valhermeil, 1981, p. 48. Deux lettres non datées de Piette à Pissarro (dont une de la fin de l’année, écrite avant un « nouvel an », donc fin décembre) lui demandant des nouvelles de Cézanne censé selon lui être à Aix ont fait penser qu’il a pu aller à Aix entre décembre et janvier. Une lettre de Monet du 4 février prouve que Cezanne est en tout cas à Paris à cette date. En outre, comme il repartira très vite à Aix début avril 1876, on peut douter qu’il ait passé les mois entiers de décembre 1875 et janvier 1876 à Aix. Peut-être y est-il allé sur injonction paternelle pour les fêtes de fin d’année ?.

Vers la fin de l’année, Renoir présente Cezanne à Victor Chocquet, et la sympathie entre eux est immédiate, sur fond d’admiration commune pour Delacroix : une nouvelle amitié va naître. Elle s’étend rapidement aux deux couples, car Mme Chocquet apprécie beaucoup Hortense. Les Chocquet reçoivent la famille Cezanne à Paris et plus tard à la campagne : «Les Chocquet reçoivent aussi Hortense. Quelle différence avec Gabrielle Zola qui l’a tenue à l’écart depuis son mariage à elle. »[42]Jean de Beucken, Un portrait de Cezanne, 1955, NRF, p. 86. Il précise p. 60 : « …les Chocquet reçoivent Hortense, ce qu’ils ne font pas pour l’amie de Renoir qui vit, lui aussi, maritalement ». Ceci ne sera vrai qu’à partir de 1879, année de la rencontre de Renoir et d’Aline Charigot, voir plus loin. Peut-être est-ce le fait que Renoir ne sera jamais intime avec Victor Chocquet, contrairement à la grande complicité qui liera Paul et Victor, sur fond d’admiration commune de Delacroix. Et bien que Mme Chocquet ait 16 ans de moins que son mari et qu’Aline en ait 18 de moins que Renoir, ce qui aurait pu contribuer à les rapprocher, quand Renoir se met en ménage avec Aline en 1879, Mme Chocquet a 42 ans, alors qu’Aline n’en a que 20 : la différence d’âge a pu jouer son rôle. L’écart était moindre avec Hortense : en 1875, quand elles font connaissance, Mme Chocquet a 38 ans et Hortense 25.
Noter que Gabrielle est le « nom de guerre » qu’Alexandrine Zola avait adopté avant sa rencontre avec Émile Zola.

Fig.69. Renoir Madame Victor Chocquet, 1875
Staatsgalerie, Stuttgart

Fig. 70, Renoir Portrait de Victor Chocquet ,1875
Fogg Art Museum, Cambridge, Massachusetts, USA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En effet, l’amitié entre Paul et Emile exclut Hortense : « Les rapports de Zola avec Cezanne se sont relâchés depuis son mariage. Il y eut d’abord la séparation due à la guerre, et puis le long séjour à Auvers. Au fond, Gabrielle et Zola désapprouvent le collage de Paul, collage sans doute définitif depuis la naissance de l’enfant. Cette petite ouvrière ne paraît pas bien intéressante : on n’en fera jamais une dame — et de cela, Cezanne ne se soucie guère. Gabrielle Zola, que rebute assez l’ami de son mari, montre qu’elle ne désire pas fréquenter Hortense Fiquet, d’ailleurs beaucoup plus jeune qu’elle. »[43]Jean de Beucken, Un portrait de Cezanne, 1955, NRF, p. 51.

Au contraire, parallèlement à l’amitié entre Paul et Victor, des liens d’affection mutuelle vont se développer entre Hortense et Augustine Chocquet[44]Augustine Marie Caroline Chocquet, née Buisson., de 13 ans son aînée, dont on peut imaginer qu’elle a joué le rôle de confidente pour Hortense si l’on se réfère par exemple au post scriptum de la lettre qu’Hortense lui adressera en 1890.

Finalement, cette longue période parisienne de stabilité relative au sein de la famille Cezanne depuis le retour d’Auvers a été mise à profit par Paul pour peindre à nouveau Hortense, qui garde un visage juvénile :

Fig. 71. Madame Cezanne en robe rayée 1875-1876 (R536)

Fig. 72. Portrait de madame Cézanne 1875-1876 (R387)

Divers dessins s’égrènent tout au long de cette période[45]C0299b (74-75), C0359b (74-76), CS1875-76, C0697b (75-76), C0696a (75-76). :

Fig. 73 à 77. Divers portraits d’Hortense entre 24 et 26 ans.
C0299b (1874-1875), C0359b (1874-1876), CS1875-76, C0697b (1875-1876), C0696a (1875-1876)

En fin de période, Hortense a adopté le chignon qu’elle portera dans les grands portraits à l’huile qui vont suivre.

C’est aussi durant cette période que Cezanne peint pour la première fois son fils :

Fig. 78 à 80. Cezanne (36 ans) et son fils (3 ans)  en 1875
Photographie anonyme, R464 et R182

Le contraste entre le visage de Cezanne sur la photographie de la Fig. 78, qui respire l’intelligence, et l’aspect hirsute qu’il s’attribue dans son autoportrait (Fig. 80) est frappant : la peinture est là pour exprimer sa vérité intime, invisible de l’extérieur, celle d’une âme tourmentée malgré les six années de relatif bonheur familial qui se sont écoulées depuis sa rencontre avec Hortense. Durant cette période il n’a quitté les siens que durant les trois mois nécessaires pour rassurer son père ; mais la séquence qui s’ouvre maintenant, avec son temps de séparation plus important, exprime certainement ce tourment intérieur d’un être à la recherche d’un équilibre que sa vie de famille à Paris ne lui a pas encore vraiment apporté.

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Références   [ + ]

1.Il écrit le 7 juin à son ami Justin Gabet à Aix, depuis Paris où il est donc encore présent.
2.Rewald propose une date beaucoup plus tardive (1873-1874) sans justifier ce choix, qui va à l’encontre de l’aspect que prend le visage d’Hortense dans les portraits de cette époque (R180 et R217). Noter qu’il faudra attendre 20 ans pour que Cézanne représente à nouveau Hortense avec les cheveux dénoués (R685).
3.Lettre de Marius Roux à Zola postée à Marseille en janvier 1871.
4.Frederick Brown, Zola, une vie, Belfond, 1995, p. 212.En cette époque troublée, il est cependant normal que Zola, qui vient de fuir Paris encerclé par l’armée prussienne, ait cherché un point de chute et qu’il ne soit resté que 7 ou 8 jours chez Cezanne (remarque d’Alain Pagès).
5.D’aucuns – et assez souvent chez les descendants de Zola lui-même – ont même prétendu qu’Alexandrine avait été un temps la maîtresse de Paul avant de l’être d’Émile, et que son rejet d’Hortense pouvait aussi relever d’une forme de jalousie tardive… Il est plus vraisemblable qu’ayant connu un passé douloureux comme Hortense, elle ne pouvait accepter la passivité apparente de celle-ci face à sa situation, alors qu’elle-même avait consenti d’immenses efforts pour s’arracher à sa condition misérable et avait trouvé le compagnon adéquat pour parvenir…
6.Evelyne Bloch-Dano, Madame Zola, Grasset, 1999, p. 19.
7.John Rewald, Cezanne et Zola, 1936, pp. 60-70.
8.Ambroise Vollard, Paul Cezanne, ed. Georges Crès et Cie, 1919, p. 40.
9.John Rewald, Cezanne,Flammarion, 1986, p. 94.
10.Lettre du 18 juin 1880.
11.Rue Saint-Victor jusqu’en 1869. Le n° 45 est au bout de la rue, à l’angle de la rue de Jussieu et de la rue des Écoles.
12.Jean de Beucken, Un portrait de Cezanne, 1955, NRF, p. 46. d’après une lettre d’Achille Emperaire du 19 février 1872 à des amis aixois : « Paul était à la gare je suis descendu chez lui pour me réconforter et ensuite chez un de ses amis sculpteur pour la nuit. », cité par John Rewald, Correspondance de Paul Cézanne,Grasset, nouvelle édition, 1978.
13.Idem, lettre du 17 mars 1872. La citation exacte de la dernière phrase est, selon Rewald : « bref je pouvais [descendre] ici, j’ai accepté, mais après quand il y aurait de l’or je n’en ferais rien. »
14.Cf. Annexe III, V-1. On peut noter que le prénom d’Emélie s’est transformé en Amélie sur l’acte de naissance de son fils.
15.John Rewald, Correspondance de Paul Cézanne, Grasset, nouvelle édition, 1978, lettre à Achille Emperaire [Paris, janvier 1872], p. 140.
16.Selon la lettre de Cezanne à Achille Emperaire du 26 janvier 1872, Zola est venu au 45, rue de Jussieu saluer Hortense.
17.Quelques échos lointains entre le personnage de Claude Lantier et Paul Cezanne : dans L’Œuvre, le fils de Claude Lantier porte le prénom de son grand-père maternel, Jacques. Or c’est celui du grand-père maternel d’Hortense. En outre, les parents ne le font pas baptiser, comme c’est le cas de Paul junior : « (…) Jacques, le gamin qu’ils avaient nommé ainsi, du nom de son grand-père maternel, en négligeant du reste de le faire baptiser. » (édition Folio p. 182).
18.Cf. Annexe III, V-2, document communiqué par Philippe Cezanne.
19.Le recensement de 1872 de la commune de Lanneray (773 habitants en 1872) indique que vivent sous le même toit dans le hameau du Coudray dépendant de Lanneray : Elie Blanchard, 29 ans, couvreur, Césarine Pelletier, 27 ans, son épouse, née à Arrou, leurs fils Emile Blanchard, 2 ans,  et Léon, 5 mois, ainsi que Cezane (sic) Paul, nourrisson, 3 mois, né à Paris (Archives départementales). Le département d’Eure-et-Loir accueille de nombreux nourrissons parisiens à cette époque.
20.Cf. Annexe IX – L’industrie des nourrices en France au XIXe siècle.
21.Ceux-ci ont peut-être hésité à le faire baptiser avant pour ne pas avoir à exposer leur situation irrégulière devant un prêtre…
22.Cf. lettre de Cezanne à Pissarro du 11 décembre 1872. Selon Rewald, ces visites ont eu lieu à partir du printemps 1872, cf. Correspondance
23.59, rue Basse, aujourd’hui 59, rue du général Leclerc. Alain Mothe a signalé le premier le lien de propriété entre Béliard et cet hôtel.
24.Informations communiquées par Alain Mothe. Cf. aussi Alain Mothe, Cezanne à Auvers-sur-Oise, Ed. du Valhermeil, 1981, p. 28.
25.ou au début de 1873 et en tout cas après le 11 décembre 1872 puisque sa lettre à Pissarro déjà citée indique qu’il devait rentrer à Paris et qu’il a raté le train.
26.Paul Gachet, Deux amis des Impressionnistes, le docteur Gachet et Murer, Paris, édition des Musées nationaux, 1956, p. 51. Voir aussi p. 59 la notice complète sur Rondest.
27.Gaston Bernheim de Villers [Gaston Bernheim-Jeune], dans Un ami de Cezanne, éditions Bernheim-Jeune, Paris, 1954, 38 pages. Il témoigne également du mépris de Cezanne pour son œuvre une fois terminée : « Ne sachant plus que faire des toiles qui s’entassaient dans son atelier, il eut l’idée de faire planter dans le mur une tige de fer longue d’un mètre. Quand un tableau était achevé, il l’enfonçait sur cette tige, puis il allait peindre, peindre jusqu’à son dernier soupir. »
28.Paul Gachet, Deux amis des Impressionnistes, le docteur Gachet et Murer, Paris, édition des Musées nationaux, 1956, p. 60.
29.id., pp. 28-29. La réponse de Louis Auguste est datée du 10 août 1873, mais en réalité la pension n’a pas été augmentée.
30.Jean de Beucken, Un portrait de Cézanne, 1955, NRF, p. 50. D’après Raymond Jean (Cézanne, la vie, l’espace, Seuil, 1986) qui a recueilli les souvenirs d’une dame d’Auvers, Hortense ne semble pas même pouvoir se faire des relations amicales dans le village, car « (le village la considérait)d’un œil soupçonneux parce qu’elle avait des allures insolites et, notamment, marchait dans les rues « dépoitraillée » – ce qui voulait dire, à l’époque, qu’elle ne portait pas de robe ou de blouse fermée jusqu’au haut du cou, selon les convenances ». Ce témoignage a été fortement remis en doute par Alain Mothe, qui a rencontré également cette personne (qui prétendait par ailleurs avoir découvert le pistolet avec lequel Van Gogh s’était blessé) et a constaté qu’elle n’avait habité Auvers que dans sa prime enfance et ne pouvait donc pas se souvenir d’Hortense.
31.Paul Gachet, Deux amis des Impressionnistes, le docteur Gachet et Murer, Paris, édition des Musées nationaux, 1956, p. 57.
32.Jean de Beucken, Un portrait de Cezanne, 1955, NRF, p. 48.
33.et pratiquement les seuls où elle est accoudée à une table, puisqu’on ne retrouve cette position que dans R462 (Fig. 102) puis dans R898 (Fig. 308) et RW543 (Fig. 307).
34.Il est intéressant de constater que dès ce portrait, Cezanne recourt à un procédé qu’il utilisera à de nombreuses reprises dans ses portraits : il s’agit de faire ressortir la complexité de la vie intérieure du sujet en traitant différemment l’œil droit et l’œil gauche, évitant ainsi de conférer au visage l’expression uniforme d’un sentiment unique. Ainsi dans ce portrait l’œil droit d’Hortense (celui qui se situe à gauche sur la toile) regarde vers le bas, exprime une certaine tristesse, est tout intériorisé, alors que l’œil gauche regarde droit devant lui, exprimant la volonté de faire face sans concession à la situation telle qu’elle est, sans se voiler la face sur les difficultés à affronter. On retrouvera le même traitement du regard par exemple dans R580 (Fig. 133).
35.parfois attribué à Guillaumin du fait qu’il figure dans un de ses tableaux (Fig. 59).
36.Il en prévient au début de l’année 1874 un amateur, probablement Rondest, cf. un brouillon de lettre à côté du dessin C0737.
37.Cf. Chapitre I
38.Lettre à Pissarro, 24 juin 1874.
39.Cette adresse figure comme étant celle de Cezanne sur les statuts d’une association d’artistes, l’Union artistique, déposés le 18 août 1875 (Alain Mothe, Cezanne à Auvers-sur-Oise, Ed. du Valhermeil, 1981, pp. 47-48).
40.Contrairement à ce qu’écrit Rewald, Cezanne ne bénéficie d’aucune réduction de loyer pour le 67, rue de l’Ouest, la différence entre la valeur locative déclarée, 270 francs, et la somme annuelle versée, 230 francs, s’expliquant par une « déduction des non-valeurs spéciales », appliquée à tous les locataires, et non par une faveur particulière (Alain Mothe).
41.Alain Mothe, Cezanne à Auvers-sur-Oise, Ed. du Valhermeil, 1981, p. 48. Deux lettres non datées de Piette à Pissarro (dont une de la fin de l’année, écrite avant un « nouvel an », donc fin décembre) lui demandant des nouvelles de Cézanne censé selon lui être à Aix ont fait penser qu’il a pu aller à Aix entre décembre et janvier. Une lettre de Monet du 4 février prouve que Cezanne est en tout cas à Paris à cette date. En outre, comme il repartira très vite à Aix début avril 1876, on peut douter qu’il ait passé les mois entiers de décembre 1875 et janvier 1876 à Aix. Peut-être y est-il allé sur injonction paternelle pour les fêtes de fin d’année ?
42.Jean de Beucken, Un portrait de Cezanne, 1955, NRF, p. 86. Il précise p. 60 : « …les Chocquet reçoivent Hortense, ce qu’ils ne font pas pour l’amie de Renoir qui vit, lui aussi, maritalement ». Ceci ne sera vrai qu’à partir de 1879, année de la rencontre de Renoir et d’Aline Charigot, voir plus loin. Peut-être est-ce le fait que Renoir ne sera jamais intime avec Victor Chocquet, contrairement à la grande complicité qui liera Paul et Victor, sur fond d’admiration commune de Delacroix. Et bien que Mme Chocquet ait 16 ans de moins que son mari et qu’Aline en ait 18 de moins que Renoir, ce qui aurait pu contribuer à les rapprocher, quand Renoir se met en ménage avec Aline en 1879, Mme Chocquet a 42 ans, alors qu’Aline n’en a que 20 : la différence d’âge a pu jouer son rôle. L’écart était moindre avec Hortense : en 1875, quand elles font connaissance, Mme Chocquet a 38 ans et Hortense 25.
Noter que Gabrielle est le « nom de guerre » qu’Alexandrine Zola avait adopté avant sa rencontre avec Émile Zola.
43.Jean de Beucken, Un portrait de Cezanne, 1955, NRF, p. 51.
44.Augustine Marie Caroline Chocquet, née Buisson.
45.C0299b (74-75), C0359b (74-76), CS1875-76, C0697b (75-76), C0696a (75-76).