Datation des copies de sculptures réalisées par Cezanne (II)

(Seconde partie : 1880-1890)

François Chédeville

 

III – Troisième période : 1880-82

1) Copies datées par Chappuis entre 1879 et 1883

Les dates données par Chappuis débordent avant et après la période qui va d’avril 1880 à mars 1882 où Cezanne est à Paris.

Les dessins concernés sont les suivants :

Tableau 5

  • Les copies datées de 1879 à 1882 peuvent aisément être replacées entre avril 1880 et 1882, puisque Cezanne est à Melun jusque fin mars 1880. Ils ‘agit de :

On peut noter au passage qu’entre 1879 et 1882, Cezanne copie 2 fois l’Amour en plâtre et 7 fois L’Écorché : on peut supposer qu’une partie de ces copies a effectivement pu être faite en 1879 à Melun, s’il a emporté avec lui ces statuettes en plâtre ; sinon, cela prouve en tout cas qu’il les avait avec lui à Paris.

  • Les copies datées entre 1880 et 1883 doivent également être ramenées à 1880-82, puisque Paul repart pour Aix début octobre 1882 et qu’il n’en reviendra plus avant plusieurs années. Il s’agit de :

 

Figure 12 – C0634, C0497, C0498, C0503, C0504, C0543A

 

2) Copies datées par Chappuis entre 1881 et 1884.

Les dates données par Chappuis couvrent deux années où Cezanne n’est pas à Paris : 1883 et 1884.
Les dessins concernés sont les suivants :

Tableau 6

Après 1882, Cezanne est en Provence pendant 5 ans. Toutes ces œuvres doivent donc être ramenées à la période 1881-82, sous peine d’avoir à les retarder jusqu’en 1888, ce qui supposerait qu’on s’écarte carrément de la logique de classement de Chappuis.

Noter qu’on trouve là une première série de bustes, copiés dans la salle Michel-Ange du Musée du Moyen-Âge et de la Renaissance, celui de Filippo Strozzi étant placé, selon les descriptions de la salle en 1881, 1883 et 1886[1] tout près de l’Esclave rebelle dont on voit la trace sur C0557b et C0559.

Durant cette période, il est remarquable par ailleurs qu’on ne trouve aucun dessin de l’Amour en plâtre, et un seul dessin de l’Écorché, un des plus beaux de la série (C0574).

3) Copies datées par Chappuis de 1882 à 1885

Ce sont maintenant trois années d’absence de Cezanne dont Chappuis ne tient pas compte.
Les 12 dessins concernés sont les suivants :

Tableau 7

Il est clair que la datation de Chappuis ne peut convenir ici puisqu’elle couvre trois années d’absence de Paris de la part de Cezanne et qu’elle s’arrête deux ans avant qu’il y revienne.

Certes, il est rentré début juin 1895 à Paris, mais il n’y est resté que 15 jours avant de rejoindre les Renoir à La Roche Guyon avec femme et enfant et y vivre les affres que l’on sait. Vu son état psychologique et la crise dans son ménage, il est inconcevable qu’il ait pu aller au Louvre durant ce cours laps de temps pour y faire des copies.

Compte tenu du style de ces dessins qui se rapprochent tout à fait des précédents, il n’y a pas d’autre choix que de ramener leur datation à 1881-82.

Noter toutefois que C0669a fait exception et mériterait, compte tenu de son expressivité, d’être daté d’au-delà de 1887. Un travail ultérieur de comparaison systématique de l’ensemble des bustes reste à mener et nous y conduira certainement.

IV – Périodes 1880-82 ou 1887-90 ?

Nous disposons, dans l’intervalle de 5 ans entre 1882 et 1887 durant lequel Cezanne s’est absenté de Paris, de deux séries de dessins, datés pour les 10 premiers de 1883-86 et pour les 12 suivants de 1884-87 : deux intervalles également non admissibles, qui nous obligent à apprécier le style de chacun de ces dessins pour décider, soit de les retarder dans le temps en les faisant rejoindre l’intervalle 1880-82, soit de les avancer vers l’intervalle 1887-90.

Pour faire le tri dans l’ensemble de ces 22 dessins incorrectement datés par Chappuis, comme nous connaissons déjà les techniques des dessins antérieurs, nous devons d’abord nous intéresser aux éventuelles nouveautés apparues après 1888 .

Il semble ainsi que l’on puisse discerner l’apparition d’un nouveau style de dessin jouant de plus en plus sur l’évocation des volumes plutôt que sur la netteté des contours, qui deviennent de plus en plus vibratiles :

– On peut ressentir comme une sorte d’effilochage du contour créé par la multiplication de lignes assez fines et plutôt droites superposées en un réseau relativement dense, comme on peut le voir ici :

Figure 15 – L’effilochage des contours

– Poussé plus loin, c’est carrément le contour continu qui disparaît, la forme étant évoquée par des lignes ondulées superposées ou s’interrompant pour laisser la place à des blancs, des éléments non dessinés, comme s’il s’agissait pour le spectateur de reconstituer lui-même la forme complète :

 

Figure 16 – Le jeu sur les absences

– Cette technique va aller croissant notamment dans les dessins de bustes. Par exemple, le jeu sur les ombres et les lumières suffit pour donner le sentiment que la forme est complète, bien que son contour soit très largement absent :

Figure 17 – Le jeu de l’ombre et de la lumière

– Tout ceci n’interdit pas pour autant que certains dessins soignent très précisément le modelé de la forme, usant de fines hachures perpendiculaires au contour parfois accentué, contrairement à l’ «effilochage » précédent, pour faire jouer la lumière sur la peau, mais toujours en s’attachant à insuffler un dynamisme et une forme de vie autonome au sujet représenté, comme s’il était saisi dans une sorte d’instantané alors qu’il est en mouvement : on s’attend presque à ce qu’il change de position dans la seconde qui suit…

 

Figure 18 – Le modelage par les fines hachures

Les dessins concernés par le tri à faire sont les suivants :

Tableau 8

En appliquant les critères définis ci-dessus pour trier ces dessins, nous daterons de 1881-82 les dessins ci-dessous :

Les dessins affectés à 1888-89 sont les suivants :

 

V – Quatrième période : 1887-1890

Rappelons que Cezanne étant absent de Paris depuis la mi-82 jusqu’en novembre 1887, il est nécessaire de revoir les datations de Chappuis s’inscrivant entre 1885 et 1888

Les dessins concernés sont les suivants :

Tableau 9

Figure 21-3 – C0974, RW297, C1019, C1018, C1017

  • L’ensemble des 7 premiers dessins classés au plus tôt en 1885 et 1886 peuvent être ramenés, selon les mêmes critères que pour les dessins précédents, aux années 1888-1890.
  • Pour les dessins datés par Chappuis de 1887 à 1890, il n’y a pas de problème d’incohérence si l’on garde à l’esprit qu’il s’agit l’intervalle compris entre novembre 1887 et mai 1890. Mais nous préférons, par souci d’homogénéité, les ramener à 1888-90.
  • Le dessin de la Vénus marine doit également être ramené à l’intervalle 1888-1890, rien dans son style n’incitant à la placer à une date postérieure. Il en est de même de l’Hercule au repos C1006, ramené à 1889-90.
  • Quant à l’ensemble des dessins datés de 1890, on peut se demander pourquoi Chappuis a décidé de leur affecter une datation aussi précise par rapport à sa pratique habituelle des intervalles de 3 ou 4 ans (il en est de même avec le Diderot en 1888) ; il semble plus sage, pour une fois, d’élargir l’intervalle à 1889-90.

Tableaux récapitulatifs

Tableau 10

Tableau 11

 

(À suivre ici)

 

[1] Guides Baedecker, entre autres.